LE RECRUTEMENT
qu'à perdre en voulant se soustraire à Tobéissance; qu'ils seraient obligés tôt ou tard d'y rentrer ; que la force publique les poursuivrait partout, et finirait infailliblement par les atteindre. Il recommanda aux autres de s'abstenir complètement du soin de se rendre justice , puisqu'il s'en chargeait , et la promettait bonne et entière. Et pour mieux montrer ses excellentes dispositions, il suspendit de son autorité propre les ordonnances vexatoires qui défendaient la cotisation pour le billet noir, et le remplacement volontaire. Ces mesures furent suivies d'un plein succès. C'était le cas de s'en expliquer auprès du ministre de la guerre, de lui faire connaître la situation des esprits avant et après , comme aussi de lui soumettre ses vues sur le recrutement de l'armée. Par une lettre du 8 janvier 1773, où il rappelle des observations précédemment adressées au même ministre, et qui nous sont inconnues aujourd'hui , il montre la presque impossibilité de régler la distribution de l'impôt du sang d'une manière équitable , sous l'empire de la législation existante. Il propose un autre système , analogue en plusieurs points à celui qui se pratique aujourd'hui en Prusse et en Suisse, système qui se retrouve en partie dans les œuvres d'un auguste personnage, et dont l'application, très désirable selon nous, n'est sans doute qu'ajournée. Ici, comme ailleurs, le génie de Turgot devançait de beaucoup les temps, et quoique ses idées puissent à certains égards laissera désirer aujourd'hui, précisément parce qu'elles devaient succéder immédiatement à un ordre de choses qui n'est pas celui de
notre temps, il est bon néanmoins de les oQonattre. « Je serais portée dit-il, à proposer de fairq tous les ans une levée dans chaque paroisse, laîssanl; chez eux et y retenant par une-demi solde ces milicieus^ pour eu former au besoin des troupes réglées, peutrètre les meilleures de toutes. » Telle est la base du système. « Ce plan, ajoute-t-il, me semble réunir tous les av^tage$ : un meilleur choix d'hommes, une çompo^tion toujours complète, un adoucissement dans la Iqv^, qui rendrait presque insensible une des charges les plu$ dure§ qui soient actuellement imposées sur les habitants des campagnes; et pour radministraiiQu la plus grande simplification dans le travail, et laplanissement d'un labyrinthe de détails oîi elle s'égare Ijiborieusement, sans pouvoir éviter les erreurs et Ie,ç injustices. » Il se déclare pour les régiments provinciaux, formés de corps permanents , alimentés par les communautés, et dont la composition serait invariable. Ces corps, assemblés chaque année assez longtemps pour façonner les soldats aux exercices militaire;»^ consolidés eu tout temps par une demi-solde qui retiendrait le soldat dans sa paroisse , et employés en temps de guerre comme les troupes réglées, auraieut un ppint d'honnei|r national de province et de commune qui en ferait d'excellents soldats... »
On pense bien qu'il propose aussi l'abrogation de l'ordonnance de 1765, en tant qu'elle est contraire aux cotisations et aux remplacements. Il se déclare, par des raisons qui ne nous semblent pas entièrement d'accord avec son esprit d'équité, pour l'exemption des
liE RECRUTEMENT. Itl
geatilsbomiow , et môme pour celle de leurs valets, teut m soavMWnt qu' a elle ne fait que rendre le fardMii deublemeot erud ra le rendant ignominieux, en faiisnt 9Wtir qu'il est réservé aux dernières classes de la $oc)été% >^ Ces niaons, qui lui font déclarer que les exemptions dont il s'agit « sont d une nécessité abso« lue, et inèoie en qudque sorte justes, » ne reposent que sur la différence de l'éducation et des habitudes. U ^t vrai que Torganisation de larmée, telle qu'elle e^istai^ i^s, rendait ces considérations birai plus puissantes qu'elles ne le seraient aujourd'hui, et qu'il était vrai de dire qu'il y aurait eu a de la dureté, de l'injustice^ de la barbarie à réduire à cet état (celui de simple soldaJt) un homme né dans un état plus élevé, accoutiiiffî,é h toutes les douceurs, etc., etc. » Il est in- (faibitable, ene£fet^ que leseirvice eût été incomparable* ment plus dur pour les uns que pour les autres. Mais il y avait plus d'un moyen de sortir de cette situation sans violer l'équité. Lui-même en propose un qui aurait été facilement compatible avec l'égalité dans la distribution d'une charge sociale des plus onéreuses : « 11 consisterait à substituer au tirage annuel de la milice, l'obligation à chaque communauté, ou à deux communautés réunies lorsqu'une seule serait trop faible, de fournir constamment un homme au régiment provincial, et de le remplacer toutes les fois qu'il viei^drait à manquer. Dans ce système on pourrait sans inconvénient tolérer que les paroisses engageassent d^ miliciens volontaires ; elles seraient intéressées à n'en choisir que de bons, propres au service, à ne
122 LIVRE II. -^ GHAPITRB I.
point engager des aTenturiers sans résidence c(Amiie: » Il se montre surtout très favorable aux rengagetnents : <i Si Ton veut donner à ces nouveaux corps une cens* titution permanente, il est essentiel à leur bonne composition qu on y conserve, le plus qu'on pourra, d'anciens soldats. »
Ce n'est qu'à la fin de sa lettre que Turgot entretient le ministre du changement total d'esprit qu'il a opéré dans sa généralité. Ce changement a été tel que « les miliciens se sont rendus seuls volontairement aux assemblées ; que le secours de la maréchaussée, autrefois si nécessaire, a été tout à fait inutile, et que le plus grand nombre de ces nouveaux soldats a montré la plus grande émulation pour entrer dans les grenadiers. » 11 était difficile, même à un ministre de la guerre, de ne pas applaudir à un si beau résultat, et de ne pas fermer les yeux sur l'interprétation un peu libre de l'ordonnance de 1765.
§ vm.