SECTION PREMIERE
MINISTÉBB DE LÀ MÀKIHE.
Turgot ne fut que cinq semaines à la marine, mais il y arriva préparé de longue main pour y faire le bien, grâce à son vaste savoir dans toutes les parties de l'administration , à son patriotisme , à son vif désir de donner à la France le rang qui lui revient sur mer
comme sur terre. Ce résultat ne pouvait être atteint qu à la double condition d'apporter de grands changements dans les usages. Les règlements administratifs, les arsenaux, les ateliers de construction, tout était à revoir, à remanier, sans parler d un personnel qu'il était également impossible de ne pas toucher et de ne pas indisposer. On sait déjà quels avanti^ il comptait tirer de nos bons rapports avec la Suède pour obtenir une construction moins coûteuse de nos vaisseaux, pour étendre notre commerce avec cette partie de T Europe. La métropole et les colonies devaient y trouver un égal avantage. Une économie des deux cinquièmes sur la construction de nos bâtiments promettait ou un dégrèvement proportionnel de l'impôt, ou remploi d'une somme aussi considérable soit à Taccroissement de notre flotte, soit à d'autres travaux publics d'une utilité non moins certaine.
La prospérité des colonies, la ressource dont elles devaient être à la métropole en recevant le trop plein de sa population, en offrant à ses capitaux un emploi plus lucratif, en ajoutant au nom et à l'influence de la France dans le monde, jusqu'à ce que, devenues elles-mêmes des Etats puissants, elles n'eussent plus formé avec la mère patrie que des confédérations plus particulièrement amies, d'autant plus amies même que des intérêts, d'ailleurs malentendus, n'auraient jamais fait violence à la justice ; toutes ces considérations animaient d'une ardeur singulière le zèle du nouveau ministre. C'est en prenant le contre-pied de la conduite de l'Angleterre avec ses colonies, que
Ttirgot pensait fortifier la France "continentale de toutes les sympathies de la France coloniale , et travailler ainsi h la prospérité croissante de Tune et de l'autre. Sa politique en ce point était la même que celle qui avait présidé et qui devait présider encore à s(m administration intérieure : politique aussi simple qu'heureuse, la justice par la liberté ou la liberté par la justice. L'une c'est l'autre; la véritable liberté ne peut excéder la justice, et la justice consiste à respecter ou à faire respecter la liberté. Pourquoi dès lors eût-il fait de Saint-Domingue ou de la Martinique des possessions vassales de quelques armateurs gascons, bretons ou normands? Pourquoi ne les eût-il pas laissées libres d'établir les relations commerciales qu'elles aursûént estimées les plus avantageuses? Pourquoi leur imposer des charges qui auraient dépassé les frais de leur administration, c'est-à-dire les avaqtages qu'elles recevaient et devaient payer? Traiter autrement les colonies, c'était, suivant lui, les traiter en esclaves, les ind^poser, les empêcher dé prospérer, et par là même mettre un obstacle aux grands avantages que la métropole aurait pu retirer de relations équitables et amicales avec des colonies paternellement administrées.
Un intérêt plus général, des droits non moins respectables que ceux des colons et des métropolitains le préoccupaient également : il était persuadé que si l'industrie et la civilisation européenne avaient pu s'établir tout d'abord dans les Indes par des flibustiers, dès boucaniers, des planteurs engagés, qui avaient
alors à surmonter de bien plus grands obstacles, il n^ avait aucune bonne raison de douter qu'elles ne pusseni s'y maintenir et s'y développer par le travail libre des noirs ou dés blancs. 11 était donc pour l'affranchissèment des esclaves, mais pour un affranchissement qui ménageât également les droits et les intérêts du pnvpriétaire et de l'esclave, qui assurât sans trouble l'a* venir de l'un et dfe l'autre.
Depuis trente ans qu'il avait prévu la révoluticm de l'Amérique anglaise, son esprit, habitné à poursuivre les conséquences à venir de causes données, s'étaii plus d'une fois demandé quelle situation ferait à h France dans le monde le grand changement qu'il ea^ t revoyait au-delà des mers dans un temps assez prochain. On verra plus tard avec quelle sagacité lucide il posa, le temps venu, toutes les hypothèses; avec quelle prudence et quelle probité il en tira toutes l€s conséquences possibles.
Quoiqu'il crût à l'utilité pour la France d'aider i l'affranchissement de l'Amérique en occupant le forces anglaises dans les grandes Indes, il n'était pcfo d'avis de tenter la conquête de cette partie de l'Asie l'équité, l'humanité, qui présidaient à toutes ses peo sées pratiques, lui disaient, au contraire, qu'il fallaJ aider les nations opprimées à recouvrer une libert qui n'aurait jamais dû leur être ravie.
Ces sentiments de haute justice, qui s'étendaiex sans distinction à tous les peuples, le conduisaient des conceptions où l'intérêt de la France se trouva: d'autant plus sûrement satisfait qu'il reposait sur d€
kses plus solides, et qu'il avait pour garantie les intérêts mêmes de tous les peuples commerçants. Au lieu des rivalités mesquines qui s'étaient toujours élevées entre les peuples de l'Europe commerçant avec rorient, et qui les portaient à se susciter mille embarras, à se faire des guerres désastreuses, à se livrer à des dévastations d'une jalousie barbare, Turgot eût au contraire voulu faire de l'île de France et de l'île Bourbon des ports absolument francs, ouverts à toutes les nations, à tous les intérêts et à toutes les religions. Il y voyait par la pensée affluer des (ils ou petits-fils de nos émigrés français, qui n'avaient pas encore perdu toute affection pour une patrie d'où le fanatisme religieux les avait chassés. A côté d'eux des commerçants indiens, chinois, venaient fonder des colonies, et poser les bases du plus grand commerce que le monde eût jamais vu entre l'Orient et l'Occident. L'île de France fût ainsi devenue comme l'entrepôt des marchandises et le rendez-vous des marchands des deux vastes parties du vieux monde. Mais ces projets ma^aiQques devaient rester sans exécution, par suite du passage de celui qui les avait conçus, et qui pouvait seul les réaliser, à une autre branche de l'administration où le bien était encore plus difficile à faire.