CHAPITRE PREMIER
Philologie, Littérature, Critique, Esthétique.
Le XVIII* siècle, encore émerveillé des chefs-d'œuvre littéraires du XVII% et se prenant aux mots, à ^'expression des états de l'âme, à la forme, s'occupa beaucoup du langage dans ses rapports avec la pensée. (Jne langue bien faite passait pour la meilleure des log^iques , pour la méthode par excellence : c'était la ^oience même. Mais Condillac et ses disciples ne s'apercevaient pas qu'il faut d'abord penser avec mé- ^-Hode, raisonner juste, faire la science, en un mot, pour avoir une langue bien faite. Qu'il s'agisse de la IsiDgue commune ou d'une nomenclature scientifique, le problème à résoudre est le même : déterminer avec précision les idées signifiées ou à signifier par tels ttîots donnés ou à faire.
Us semblaient croire encore qu'une langue est bien faite quand les mots qui la composent sont bien définis : comme s'il était possible de les définir tous, et comme si les termes qui servent à définir n'avaient
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pas eux-mêmes besoin de définition, toutes les fois, du moins f qu'ils n'expriment ni des phénomènes que la perception interne ou externe est appelée à faire connaître, ou des notions premières qu'il faut concevoir pour les posséder ! Comme si, dans ces conceptions et dans ces perceptions mêmes, il n'y avait pas du plus et du moins, suivant l'énergie, la netteté, l'exercice gradué des esprits! Comme si chaque homme, tout en recevant les mots des mains de la société à laquelle il appartient, n'était pas obligé de faire lui-même le travail nécessaire pour en déterminer la signification! On a quelquefois comparé les mots par rapport à la pensée avec le numéraire, comme expression de la valeur commerciale des choses. Mais il y a cette différence entre l'agent de circulation des marchandises et celui des pensées , que le poids et le titre du premier, en un mot, sa valeur intrinsèque est facilement déterminée, enseignée et apprise, tandis que la valeur du second ne peut être qu'imparfaitement fixée et transmise. Raison de plus d'y consacrer tous ses efforts. C'est un besoin qu'éprouve toute intelligence amie de la précision. De là les tentatives destinées à mettre en lumière par l'analyse l'organisme des mots, les parties essentielles et les parties accessoires qui les composent, leurs racines et leurs branches. On arrive, par ce moyen, à se rendre un compte très approximatif des idées principales et des idées accessoires qu'ils signifient. On pénètre jusqu'au sens fondamental, auquel tous les autres sont venus s'ajouter en le modifiant.
Et quel plus sûr moyen de mieux pénétrer dans les profondeui*s du sens originel des mots que de s'attacher à la signification même de ceux qui ont servi à les former? Et comme une langue provient souvent d'une autre , en pénétrant dans ses fondements propres on reconnaît des souches qui produisaient dans un temps plus reculé et sur un autre sol des tiges et des fleurs d'un aspect un peu divers ; le climat , le temps , la culture, les mélanges des variétés, la greffe, ont amené les résultats d'aujourd'hui. Mais le fond est resté le môme. C'est ce fond toujours vivant, toujours identique, qu'il s'agit de bien connaître pour avoir le secret de la vie, même de tout ce qui en provient.
Turgot, bien pénétré de cette nécessité, avait entrepris dans ce but d'approfondir les origines et la formation de la langue latine. 11 avait conçu le plan d'un Dictionnaire de cette langue , oti devaient se trouver les mots primitifs avec leurs racines , leurs composés et leurs dérivés. C'était tout un organisme de la langue latine analytiquement exposé. Quoiqu'il eût consacré deux ans à ce genre de recherches, il n'en laissa qu'un petit nombre de fragments et un recueil assez considérable d'étymologies. Le public ne possède encore rien de ce travail ; il est même fort à craindre qu'il n'en connaisse jamais davantage.
Mais il nous reste comme une théorie de l'auteur sur l'art si difficile de déterminer les ^tymologies des mots. C'est le morceau de philologie le plus remarquable qui soit sorti de sa plume. En l'appelant un chef-d'œuvre on n'abuse pas du mot. L'érudition
moderae pourrait sans doute y ajouter des exemples nouveaux, pris des langues orientales mieux connues de nos jours; mais il serait difficile d'être plus méthodique, plus circonspect, plus pénétrant et plus complet. Cet article, destiné à V Encyclopédie , où il figure, est toute une théorie à laquelle il semble difficile d'ajouter.
Je n'ignore pas que ceux qui admettent des racines natui^Ues et universelles des langues , et qui croient pouvoir les déterminer soit en partant de Certains faits généraux pris dans la nature humaine, soit en se fondant sur les comparaisons des langues, trcruveraient peut-être rartîcle Etymologie insuffisant. Mais celte théorie des racines primitives et universelles, en la supposant aussi fondée qu'on le voudra, ne pouvait pas encore prendre rang dans la science du langage* à l'époque où écrivait Turgot. Elle ne pouvait prétendre qu'à une valeur de présomption et de tentative digne d'attention et d'encouragement. Turgot connaissait les essais qui en avaient été faits avant lui; il mentionne même les plus louables, celle du président de Brosses, par exemple. 11 est, d'ailleurs, permis de douter que s'il y a dans toutes les langues one assise commune, elle ne pourra pas être retrouvée sans passer par la théorie de la formation des idées. La psychologie doit ici , comme en beaucoup d'autres cas, venir en aide à la grammaire comparée. Il est certain que les racines universelles, s'il en existe, ne peuvent se retrouver que dans les mots exprimant des idées qui surgissent dans toutes les têtes humaines , telles
^ue les notions d'espace, de temps, de nombre, de cause et d'effet, etc«; ou des sensations, des perceplion3, des sentiments, des passions, etc., qui sont des états communs à tous les hommes ; ou des opérations et des actes qui sont des lois de l'humanité, tels que dormir, manger, boire, marcher, etc. Si toutes les langues connues ne sont pas d'accord sur ces diffé^ rents ordres d'idées, de sentiments et d'opérations, il e^ parfaitement inutile de leur chercher quelque autre unanimité. 11 y a plus, si elles étaient d'accord, il resterait encore à savoir deux choses que la philologie seule ne pourrait apprendre : la raison de cette universalité^ d'une part, et si, d'autre part, les langues inconnues ne pourraient pas faire exception. Quel que soit le nombre des langues observées, on ne pourra jamais, répondre qu'un fait qui leur est commun est universel , essentiel , à moins d'en montrer la raison, la nécessité peut-être , dans la constitution même de respi:it humain. On ne saurait donc faire un reproche à Turgot de ne pas s'être engagé dans une voie conjectu raie et sans issue .
Dans Tarticle en question, après avoir donné Tétymologie du mot qui en fait le sujet, il expose les rai-r sons qui ont porté les linguistes à s'occuper des étymologies. 11 examine ensuite le degré de certitude dont la recherche de l'étymologie est en général susceptible, et à quelles conditions il peut s'obtenir. Ces conditions sont les règles mêmes de l'art étymologique^ et se distribuent en deux classes : « l'art .de former 1^ conjectures ouïes suppositions, et l'art de
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les vérifier. » En d'autres termes, l'art étymologique comprend deux choses : Tinvention et la critique.
L'invention n'a généralement pas de règles bien déterminées, et l'art étymologique n'échappe pas à cette loi. Il en est cependant un certain nombre qui peuvent être suivies avec plus ou moins de facilité et de succès, suivant le degré d'instruction, de tact et d'habileté de l'investigateur. Ces règles sont quelquefois expo^ sées avec une finesse qui ne s'explique que pa^ une connaissance consommée de ce que j'appellerais volontiers les mœurs des langues ; mœurs d'une observation difficile , parce que les phénomènes qui les composent , leurs nuances délicates et nombreuses, leurs rapports multipliés et compliqués , leurs formes primitives^ se laissent peut saisir.
Il suffit cependant d'énoncer les préceptes de l'invention dans l'art étymologique, tels que Tufgôt les propose et les formule, pour en reconnaître la justesse et l'utilité. Ils prouvent en même temps la pénétration et la fécondité d'esprit de l'inventeur. Ces préceptes sont :
r De consulter d'abord les analogies de la langue, et par conséquent de n'en pas sortir sans nécessité ;
T De ne pas s'arrêter à l'état actuel de cette langue, mais de remonter à ses âges antérieurs ;
3"* De tenir compte des changements survenus de la prononciation ;
4'' De ne pas oublier non plus le changement de signification des mots, et par conséquent les fondemrats les plus ordinaires des tropes et de» métaphores.
5"" Si la langue à laquelle appartient le mot ne suffit pas pour en rendre raison, de s adresser d'abord aux langues dont elle s'est généralement formée ;
ô"" D'étudier à fond les langues mères, non seulement dans ceux qui les ont écrites avec le plus de pureté, mais encore dans les auteurs dont la forme se rapproche le plus du langage populaire , car c est le peuple qui fait sa langue ;
T" D'en étudier les difTérents rameaux, surtout ceux qui sont les intermédiaires d'une langue mère à une langue dérivée ;
8** De rechercher les traductions qui ont pu avoir lieu d'une langue contemporaine à une autre, surtout s^ ces langues ont été parlées dans le même lieu et dans le même temps ;
9*" De faire attention aux emprunts qu'une langue peut être portée à faire à une autre , par suite des frelations politiques, commerciales, scientifiques ou autres, existant entre les peuples qui les ont parlées. L'histoire des sciences, des arts, des institutions, peut aussi fournir de précieuses indications à Tétymolo-
gie;
lO"" De connaître l'origine du peuple dont on étudie
la langue, ses relations suivies avec les autres peuples, et, par suite, les langues de ces peuples étrangers ;
i V De prendre une connaissance exacte de la chose nommée, de ses analogies avec d'autres choses;
12* De consulter l'analogie des idées et le sens des mots, mais de tenir grand compte de la transformation des lettres, suivant leurs affinités naturelles et le
génie de chaque langue , transformation qui ne s'explique quelquefois que par des intermédiaires iiombreux et par certaines lois générales de la prononciation, telles que le besoin de la bri^eté et de rharmonie.
Ces règles prouvent une étude approfondie de la matière. Il est inutilep* d*en faire ressortir le fondement; elles sont, d'ailleurs , motivées dans l'article qu'elles résument.
Dans la partie de l'article concernant la critique, Turgot part du principe que « toute vérité s'accorde avec tout ce qui est vrai , et que, réciproquement, ce qui s'accorde avec toutes les vérités est vrai. » Il tire de là cette première et générale conséquence, que « une hypothèse imaginée pour expliquer un eSél peut être regardée comme en étant la véritable cause, lorsqu'elle explique toutes les circonstances de l'effet, quels que soient les détails dans lesquels descend L'analyse de ces cirxi^onstances et les corollaires qu'elle en donne.))
Ces prémisses établies, l'auteur trace un grand nombre de règles de critique, qui sont comme autant d'épreuves auxquelles on peut soumettre le résultat obtenu en suivant celles qui doivent diriger dans l'invention. Ces règles critiques sont don€ comme une contre-épreuve destinée à donner un nouveau degré de probabilité à une opinion déjà fort vraisemblable, ou à dissiper une illusion contre laquelle on n'aurait pas été suffisamment prémuni jusque là. Ces règles qui devraient, aussi bien que les précédentes, figurer
en tète de tous les ouvrages sur les étymologies ou sur les racines, nous semblent trop judicieuses et trop importantes pour ne pas être ici résumées. Elles con* stituent à nos yeux le principal titre de Turgot à Vesrtime des philologues; titre d'autant plus honorable qu'il est Tœuvre d'un jeune homme de vingt et quel-* quës années, mais où Ton trouve les marques d'une intelligence très puissante et très exercée déjà,
1" Rejeter toute étymologie qu'on ne rend vraisemblable c[u'à force de suppositions multipliées.
2* Rejeter les suppositions qui n'expliquent rien et celles qui expliquent trop.
S'* Les étymologies probables excluent celles qui ne sont que possibles.
4*" Un mot n'est presque jamais composé de matériaux empruntés à des langues diffëi^ntes.
5"" Ne s'arrêter qu'à des suppositions bien appuyées sur un certain nombre d'inductions qui leur donnent déjà un commencement de probabilité.
6** Se régler sur le voisinage des temps et des lieux.
T Remarrfuer la date du mélange des deux peuples et du temps où les langues anciennes ont été remplacées par de nouvelles.
8** Comparer cette date à la quantité d'altérations que le primitif aura dû souffrir pour produire le dérivé,
9"" Remarquer la cause de la migration des peuples et des mots; la forme, la proportion et la durée du mélange qui en est résulté.
10° S'il y a eu simple liaison de deux peuples, et
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non mélange , les mots qui passent d'une langue dans l'autre sont le plus ordinairement relatifs à l'objet de cette liaison.
11'' Examiner quels étaient , au temps du mélange, la proportion des idées des deux peuples, les objets qui leur étaient familiers, leur manière de vivre, leurs arts et le degré de connaissances auquel ils étaient parvenus.
1 2'' Ne pas prendre pour des mots d'une langue relativement primitive les mots nouveaux de la langue dérivée qui n'ont fait que prendre les terminaisons de la première.
1 y Examiner attentivement la chose dont on veut expliquer le nom, ses qualités absolues et relatives.
IV Chercher en conséquence les rapports et 1^ analogies que les hommes ont dA saisir entre les différentes idées , la justesse des métaphores et des tropes par lesquels on a fait servir les noms anciens à désigner des objets nouveaux.
1 B** Se prêter plus ou moins à l'altération supposée d'un mot, suivant qu'il est plus ancien dans la langue, que la langue était plus ou moins formée, qu'elle était ou n'était pas fixée par l'écriture, enfin que le mot exprime des idées d'un usage plus ou moins familier, plus ou moins populaire.
1 6° Ne pas oublier que le temps et la fréquence de l'usage d'un mot se compensent mutuellement pour l'altérer au même degré.
1 7*" Ces changements sont en apparence fort capricieux, et dépendent du génie particulier des langues
et de ce qui en est la cause, autant que des dispositions générales des hommes; se défier, par conséquent, dés principes trop absolus des étymologistes sur ce sujet.
1 8* Mettre sur le compte de Toreille non seulement le besoin de l'euphonie, mais encore des erreurs. C'est une erreur de ce genre qui domine et qui altère le plus la prononciation .
1 9"* Ne remonter de chaque mot qu 'à son étymologie immédiate, à moins qu'une suite de faits incontestables ne remplisse TintenFalle; ne se permettre que des suppositions déjà rendues vraisemblables par quelques inductions.
20** Vérifier par l'histoire des conquêtes et des migrations des peuples, du commerce, des arts, de l'esprit humain en général et du progrès de chaque nation en particulier, les étymologies qu'on établit sur les mélanges des peuples et des langues; vérifier par des exemples connus celles qu'on tire des changements de sens, au moyen des métaphores ; par les connaissances historiques et grammaticales de la prononciation de chaque langue et de ses révolutions, celles qu'on fonde sur les altérations de la prononciation; comparer toutes les étymologies supposées , soit avec la chose nommée, sa nature, ses rapports et son analogie avec les différents êtres, soit avec la chronologie des altérations successives et l'ordre invariable des progrès de l'euphonie.
21'' Rejeter toute étymologie contredite par un seul fait, et n'admettre comme certaines que celles qui
seront appuyées sur un très grand nombre de probabilités réunies.
22'' Enfin, douter beaucoup.
Turgot se livre ensuite à des réflexions générales sur la nécessité, pour le philosophe, de ne point définir arbitrairement les mots , nécessité qui a été trop méconnue depuis. C'est ainsi, par exemple, que, dans les Deçons de Philosophie, livre d'ailleur& excellent, on accorde trop peut-être à la liberté d© définir. 11 fait, en outre, une nécessité, morale et logique tout à la fois, d'entrer dans le sens des auteurs qu'on critique. Il relève avec la même raison la vanité de certaines interprétations de mots, de noms propres surtout, faites d'un point de vue exclusif ou d'un intérêt de secte, d'un préjugé scientifique. Il fait remarquer enfin que les lois générales de l'esprit humain expliquent beau^ coup mieux certaines ressemblances d'idées que ne pourrait le faire une prétendue filiation de mots, celle dont on croit avoir besoin pour établir la filiation de ces idées.
Parmi le grand nombre de ces réflexions judici^ises, il en est une, toutefois, que nous ne pouvons trouver aussi juste. Grand partisan des opinions de Locke sur l'origine sensible de toutes nos idées, même des idées de Tordre purement intelligible, Turgot croit trouver une preuve en faveur de la vérité de cette théorie dans la dénomination des êtres qui ne tombant sous les prises d'aucun sens , par exemple dans celles de V esprit (spiritus, trveupa), dénominatious toutes prises, ditil, des phénomènes extérieurs.
Nous^ ne discuterons pas ici la théorie de Locke, connue dans le langage plus moderne sous le nom de sensualisme. Nous n'entrerons pas même dans une distinction aussi propre à concilier les deux opinions extrêmes qu'à expliquer complètement la nature du fait, en mettant d'un côté les fonctions des sens ou de la conscience comme cause ^ca^{brene//^ primitivement nécessaire pour concevoir l'intelligible pur, et d'un autre côté cette même fonction comme cause matérielle ou cause efficiente de ces sortes de notions, et en faisant voir que le sensualisme est aussi vrai sous ie premier de ces rapports qu'il est faux sous le second. Il nous suffira de dire que l'observation que fait ici Turgot , après et avec beaucoup d'autres , ne prouverait tout au plus qu'un fait, l'impossibilité d'être compris de nos semblables si, leur parlant d'idées purement intelligibles , ou qui n'ont pas d'objet sensible , nous nous servions de mots qui ne pussent être traduits par le langage des gestes. De là la nécessité de chercher dans la nature extérieure des phénomènes analogues à ceux de la conscience, pour exprimer ceux-ci par les noms dcmnés d'abord à ceux-là. Les idées les moin$ sensibles elles-mêmes, telles, par exemple, que celles de rfm/, sont soumises à la même loi , par la même raison.
Ce travail de Tui^ot sur les étymologies valut à son auteur quelques tracasseries littéraires : on l'accusa de l'avoir tiré des manuscrits du président de Brosses, qui lui auraient été communiqués par Diderot, ou dont il aurait entendu la lecture, pour la partie con-
cernant Tétymologie, du président de Brosses luimême. Quoi qu'il en soit, ceux qui connaissent le Traité de la Formation mécanique des Languei conviendront qu'il y a une si grande différence ^itre sa manière d'envisager et de traiter ce qui regarde la théorie des étymologies, que le soupçon de plagîjsit est de la plus parfaite injustice. Au surplus, on peut en croire sur ce point de Brosses lui-même. Or, il écrivit dans le temps ce qui suit : « Lorsque l'article (de Turgot) parut dans ï Encyclopédie , je m'attendais à lire mon propre ouvrs^e : je trouvai une dissertation toute différente. Je m'en suis plaint, non de l'article, qui est très philosophique, très critique, et beaucoup mieux fait qu'il ne l'eût été de ma façon. Mais ce n'est pas la peine de demander pour s'en servir une chose que l'on connaît, pour finir par n'en rien faire (allusion à la demande de Diderot); j'ai su depuis que l'article était de M. Turgot. On voit à la vérité, en le lisant, qu'il a vu mon petit traité. Eh! comment lui en faire un reproche , puisqu'il a la bonté de le répéter avec éloge dans l'article même? — Nous avons certains principes communs : il en emploie d'autres dont je n'ai pas fait usage , et réciproquement ; sa marche et son ordre sont fort différents des miens. Il a des dissertations sur la critique, sur les définitions, etc., dont il n'est nullement question dans mon traité. Nous convenons sur la division des dérivations en trois classes : certaines , probables et possibles; mais nous différons assez essentiellement sur le fond de la chose. L'article composé par M. Turgot était déjà imprimé lorsque je
PHILOLOGIE, UTTÉaA.TURË, CRITIQUE, ETC. 253
fus pressé de lire chez vous (M. de Fargès, oncle du
président de Brosses) mon petit traité L'article
Etymdogie est à lui, mon traité est à moi (1). »
Ces recherches sur la théorie de Tétymologie et d'autres qui se rattachent davantage encore à la connaissance des lois de Tesprit humain, à la philosophie, ne sont pas celles où Turgot s'attache le plus à la forme de l'expression , celles qui soient le plus proprement littéraires : il en est d'autres qui rentrent bien plus spécialement dans l'art d'exprimer heureusement la pensée par la parole. Mais dans celles-là mêmes, comme dans toutes les conceptions humaines, il y a un point de vue philosophique possible , et c'est toujours à ce point de vue que s'élève Tui^ot quand il s'agit des règles de l'art. Il y a cette différence entre un esprit philosophique et un esprit qui ne l'est pas, dans la manière dont l'un et l'autre s'occuperont de l'art d'écrire ou de tout autre, que le second acceptera d'autorité, proclamera avec plus ou moins de goût, appliquera avec un succès plus ou moins marqué les règles de l'art, tandis que le second en voudra pénétrer la raison, s'élever jusqu'à la théorie, qui est le dernier mot, la science, l'intelligence même de l'art. Dans l'application, l'instinct, le goût spontané, l'inspiration suffît; il n'est même pas rare qu'il réussisse mieux que la réflexion. Mais lorsqu'il s'agit de comprendre ou de
(1) Ces renseignements m'ont été fournis par M. Th. Foisset, mon savant confrère à TAcadémie de Dijon. V. Le Président de Brosses, Histoire des Lettres et du Parlement au XVIIP siècle, par Th. Foisset, 1843, p. 547-^2.
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faire comprendre Tart^ de s'exi rendre compte ou d*en exposer théoriquement les r^les , de porter un jiige^ ment critique ou raisonné sur ses produits , e'est tout autre chose; les aperçus philosophiques sont indispensables. Le génie complet en matière d'art serait donc celui en qui l'enthousiasme et la réflezioPi l'inspiration et la critique, Tart et la science, la pratique et la théorie se rencontreraient également à un degré supérieur. Mais c'est déjà beaucoup que la passion de produire ou celle de s'expliquer les productions d'autrui. C'est plus encore quand elles se trouvent réunies dans une même âme, bien qu'à des degrés divers. Tel fut Turgot, et mieux encore, puisqu'à l'amour des arts il joignait celui des sciences, et qu'à cette double passion du beau et du vrai s'ajoutait en lui celle plus forte encore du bien, l'alliée ou la conséquence naturelle des deux premières.
Il n'abandonna jamais la culture des lettres et des sciences que pour vaquer à ses devoirs d'homme public et d'ami de l'humanité. C'est par cette doutde raison, sanjs doute, qu'il s'adonna plus aux sciences sociales qu'aux sciences physiques. Il écrivait à Vol* taire, en 1761 : <( J'ai le malheur d'être intendants Je dis le malheur, car, dans ce siècle de querelles^ il n'y a de bonheur qu'à vivre philosophiquement entre l'étude et ses amis. » Quoique la passion du bien ait pour première et naturelle sanction la jouissance de l'accomplir, cette satisfaction n'exclut pas le regret, la souffrance même attachée au sentiment de l'impossibilité, toute de circonstance d'ailleurs , de se livrer à la cul-
ture des arts, des lettres et des sciences « Le sentiment d'être rendu à ces douces et nobles occupations est du moins une consolation pour des hommes appliqués de cœur et d'intelligence à la chose publique, mais auxquels l'ingratitude, l'erreur ou la mauvaise conscience du prince ou du pouvoir, les intrigues des courtisans ou les révolutions populaires doivent faire des loisirs prématurés. On n'a donc pas de peine à croire Turgot, lorsqu'en quittant le ministère il écrit avec simplicité à Gaillard , son ancien secrétaire , attaché depuis à plusieurs ambassades : « Vous connaissez assez ma façon de penser pour croire que je saurai employer mon temps ,, et qu'au regret près de n'avoir pu faire à ma nation et à l'humanité un bien que je croyais facile, je ne serai pas moins heureux. »
En effet, on le voit reprendre avec bonheur des travaux littéraires depuis longtemps commencés, ou en méditer de nouveaux , tels que la Métaphysique de la Musique. Possédant l'hébreu, le grec, le latin, l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol; parlant plusieurs de ces langues étrangères, mortes ou vivantes , avec une facilité peu commune , particulièrem^it le latin et l'anglais, Turgot traduisit en français, soit en vers^ soit en prose, plusieurs fragments considérables des chefs-d'œuvre des littératures étrangères : la plus grande partie du Cantique des cantiques ; le commencement de V Iliade, la prière de Cléanthe; de nombreux morceaux de Cicéron, de Sénèque, de César, de Tacite, d'Horace, de Virgile, d'Ovide, de TibuUe; une partie des poésies attribuées à Ossian; plusieurs
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fragments d'Âddison, de Johnson, de Shakespeare, de David Hume, de Josias Tucker, de Pope; le com-* mencement de la Messiade de Klopstoch ; une grande partie de la Mort dAbel, par Gessner; une idylle de Schmidt; enfin, quelques scènes du Pastor fido (1).
Et comme pour s'exercer à toutes les manières possibles de rendre des beautés littéraires , il lui arriva quelquefois de traduire le même morceau, par exemple la Prière universelle de Pope, de trois manières, en prose, en vers rimes et en vers blancs ou métriques purs. Il avait une prédilection particulière pour ce dernier genre de versification , où la prosodie est une entrave plus grande encore que la rime ; entrave d'autant plus grande même, que notre prosodie est moins marquée ou plus incertaine. La difficulté se trouve encore accrue lorsqu'on s'assujettit, comme l'a fait Turgot dans sa traduction des églogues de Virgile, au nombre des syllales. Ces conditions déjà si rigoureuses pour un traducteur, il les aggravait encore en exigeant l'élégance, la concision et une fidélité scrupuleuse. 11 voulait qu'un traducteur, sans pécher contre l'élégance , restât fidèle à la lettre ; il ne suffisait pas que les pensées de l'auteur fussent reproduites, il voulait encore qu'on rendit le tour de wm esprit et jusqu'au caractère de la langue. Il disait : « Si je veux vous montrer comment on s'habille en
(i) Une partie de ces traductions se trouvent dans le tome IX des Œuvres de Turgot, publiées par Dupont de Nemours. Le» autres, en^ core inédites, ont été remises en original, après la mort de l'auteur, à l'Académie des inscriptions, dont il était membre.
Turquie, il ne faut pas envoyer le doliman à mon tailleur pour m'en faire un habit à la française ; vous n'en connaîtriez que Tétoffe. Il faut que je mette Tha- Ut turc sur mes épaules et que je marche devant vous.» Grâce à la sévérité de ces principes, les vers de Turgot l'emportent souvent sur ceux de Lefranc et de Tabbé Delille. Il jugeait les vers de ce dernier poète, son émule et son ami, comme la postérité semble devoir les juger elle-même : il y regrettait plus de implicite, de naturel et d'abandon. Il ne pouvait, du reste, supporter qu'on traduisit les poètes en prose : c'est, disait-il, les assassiner. Mais il trouvait que nos traductions en vers ou en prose n'étaient pas assez strictement fidèles à la pensée et à l'expression de l'original.
En se relâchant de la rime, et en n'exigeant dans la mesure syllabique des vers d'autres conditions que celles de l'harmonie des vers entre eux; en respectant dans cet ensemble les lois du débit déclamatoire, fondées en partie sur l'acte physiologique de la respiration, sur l'étendue de la faculté d'embrasser un certain nombre d'idées à la fois et pas davantage, sur les besoins de l'oreille également, sur l'accord obligé du ton, des sentiments et des idées, sur la variété nécessaire dans la combinaison de toutes ces données ; en remplissant toutes ces conditions, disons-nous, il reste bien assez à faire pour écrire élégamment, poétiquement même, sans être trop exigeant sur le choix et l'arrangement des pieds qui doivent entrer dans ces sortes de vers libres, où, sans rimes et sans coupe rigoureu-
sèment déterminées, il n*y aurait pas un mérite médiocre à donner à une pareille prose la physionomie parfaitement reconnaissable du nombre dans la poésie^ C'était parfois la prétention de Turgot. Malheureusement ce mérite fut peu ou point remarqué de Voltaire, ce qui ne découragea pas Turgot. On voit, par sa correspondance avec Gaillard, combien cependant il eût été satisfait d avoir Tassentiment de l'écrivain le plus capable de bien sentir tout ce qui tient à Fart si difficile d'écrire et d'en bien juger. Mais l'oracle de Ferney ne fit parvenir à l'abbé de l'Aage du Bournais, pseudonyme dont s'était couvert Turgot, qu'une réponse équivoque, quoique très flatteuse d'ailleurs. Cette réponse eut aussi le tort de se faire attendre longtemps. Il faut cependant convenir que la traduction du IV* livre de \ Enéide on vers métriques se distingue par quelque chose de plus que de la chaleur : il y a une certaine harmonie mécanique qui serait encore sensible, alors même que les périodes n& seraient pas coupées et à peu près distribuées matériellement comme le sont les vers rimes.
Deux raisons avaient séduit Turgot en faveur de ce genre de composition : la prose mesurée ou les vers métriques allemands , et la persuasion où il était que la prosodie française n'est guère moins certaine ni moins sensible que celle des Grecs et des Latins. Mais l'accent prosodique allemand est beaucoup plus prononcé que le français. La preuve, c'est que les Allemands sont d'accord sur ce caractère de leur langue, et que les Français ne peuvent s'entendre à cet ^ard
sur la leur. Il suffit de comparer ce qu'en ont écrit d'Olivet, Marmontel, Domergue, Batteux et Turgot lui-même. Sans doute, notre prosodie n'est pas nulle ; mais, outre qu'elle est peu accusée, ce qu on pourrait appeler les règles de positions, et par-dessus tout l'accent tonique provincial (et qu'on n'oublie pas que Paris a le sien), en affaiblissent ou dénaturent singulièrement les traits.
Cette forme littéraire, essayée depuis par Marmontel dans les Incas et dans la Relation du sacre de Louis XVI à Reims, deux ouvrages écrits en vers blancs de toute mesure , mais imprimés comme s'ils étaient de la prose ordinaire, ne fut pas plus remarquée qu'elle ne l'avait été dans les écrits de Turgot. L'un et l'autre avaient été devancés dans ce genre de composition par Molière. D'Alembert appela l'attention des littérateurs sur la prose métrique de la première scène du Sicilien ou Y Amour peintre. Si cette fantaisie servit peu au mérite de la pièce, il est permis de croire qu'elle ne l'amoindrit pas. De même, les traductions de Turgot et les romans ou récits historiques de Marmontel n'en reçurent aucun échec. 11 est vrai de dire, néanmoins, que cette forme ne convient pas à tous les genres; et Turgot, dans des dissertations littéraires, dont quelques-unes sont comme la poétique de ce genre tout extérieur ou de forme, dit avec raison que les avantages ou les inconvénients de la prose mesurée seraient plus sensibles dans le style élevé que dans le style familier, par la raison que dans celui-ci on prononce à peu près comme dans
la conversation, c'est-à-dire en mangeant une partie des syllabes. Toutes ces délicatesses de l'art d'écrire sont peu susceptibles d'être réduites en préceptes , et ces préceptes seraient peu utiles à ceux qui manqueraient d'oreille et de goût. Il faut donc, à cet égard, être naturellement pourvu d'un tact natif, instinctif, que l'habitude et la réflexion peuvent grandement perfectionner, mais qu'elles ne pourront jamais remplacer. En appelant l'attention de l'orateur et de l'écrivain sur cette partie de l'art de bien dire, en s'y exerçant surtout, Turgot se montre le disciple intelligent des Isocrate, des Cicéron, des Quintilien, des Denys d'Halicarnasse, qui voulaient, suivant l'expression de ce dernier, que la prose oratoire et soutenue fût presque aussi travaillée, aussi ferme que les yers, et que la poésie fût aussi naturelle et aussi coulante que la prose.
Dans sa lettre sur les poésies erses, Turgot se montre savant et profond. C'est là qu'il fait judicieusement observer que, si les premiers écrivains qui ont manié une langue encore toute au service des sens et de l'imagination, ont été si abondants et si heureux en images, ils ont en cela beaucoup moins de mérite qu'on ne le suppose d'ordinaire, par la raison qu'ils n'ont pu faire différemment. Ils étaient, en effet, dans l'habitude, dans la nécessité même, de penser l'insensible d'une manière sensible, de rechercher les analogies des phénomènes du dedans avec ceux du dehors, et* de rendre les premiers par les termes mêmes qui servaient depuis longtemps à exprimer les seconds.
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Leur langue, pas plus que leur esprit, ne s'était encore élevée par labstraction d une généralisation inférieure à une généralisation supérieure. Elle n'avait pas encore noté , immobilisé , et comme réalisé, en leur donnant un corps et une sorte d'existence indépendante par la parole, les métaphores; les analogies qui leur donnent primitivement naissance étaient encore présentes à tous les esprits. Ce n'est que peu à peu , par des efforts longs et répétés mille fois , que les langues finissent par se dépouiller de leurs formes concrètes, et qu'elles se prêtent tant bien que mal à rendre les idées abstraites, idées que les efforts incessants de la raison tendent toujours à décomposer, à quintessençier, pour ainsi dire, de plus en plus. Mais dès qu'une fois les langues ont acquis la propriété de rendre immédiatement, du moins en apparence, les idées les plus abstraites; dès qu'un vocabulaire n'est plus qu'un immense recueil de signes destinés à exprimer des idées de ce genre, et que ces idées deviennent celles de tout le monde; c'est alors qu'il faut de l'art et du talent pour donner un corps, de la couleur et de la vie à la pensée. C'est contre cette difficulté que Turgol dirigea plus d'une fois ses efforts, notamment dans sa traduction sur l'anglais de deux fragments d'anciennes poésies écrits originellement dans la langue erse.
D'autres raisons peuvent encore expliquer cette préférence. Le choix d'un genre littéraire et des auteurs à traduire est un fait significatif; et si l'on Juge par là des dilections et du caractère d'un auteur ou d'un
traducteur, on conviendra que le genre pastoral, et, parmi ceux des modernes qui Font cultivé, Gessner, ne saurait être goûté que par une âme sensible aux beautés moralisantes de la nature, et à la vie patriarcale et douce de ceux qui savent couler aux champs des jours calmes et sereins. 11 n*est donc pas étonnant que Turgot, à Tâme affectueuse et tendre, mais aussi pleine d'élévation, se soit complu à faire passer dans notre langue les grandes images qu'il retrouvait dans les poésies primitives du Nord comme dans celles de Tantique Orient ; ou bien un poème oîi se' trouvent réunies les peintures sublimes de Fépopée, les grâces naïves de la pastorale et le pathétique du roman le plus intéressant; ou bien encore de^ idylles où Fauteur avait su éviter également la rusticité dans laquelle sont tombés quelques anciens, les poétiques lieux communs tant rebattus par leurs serviles imitateurs , et la fade galanterie que les modernes y ont plus d'une fois substituée. Il trouvait que les poètes allemands, dont il ne désespérait pas, disait -il dans Fune de ses préfaces, de faire connaître les principaux , excellaient dans deux parties essentielles : la peinture des détails de la nature et Fexpression naïve du sentiment.
Mais si le choix de ce genre de littérature fait honneur aux sentiments et au goût de Turgot, sa dissertation sur la versification allemande et sur la nature de la prose mesurée de Gessner prouve qu'il avait étudié d une manière très spéciale la prosodie et la métrique allemande, considérées en elles-mêmes et dans leurs
rapports ayec celles des autres langues tant anciennes que modernes.
On pense bien qu'avec l*esprit philosophique qui distinguait Turgot, il n'acceptait les opinions toutes faites qu'après les avoir trouvées bien faites. Il lai arriva plus d'une fois de ne pas être de l'avis géné^ ralement reçu en matière de critique : il trouvait Lamoite et Fontenelle préférables à Démétrius de Phalère et à Sénèque, auxquels on les avait comparés. Suivant lui, Lamotte semble n'avoir eu d'autre tort que de vouloir écrire en vers. Peu habile dans l'art de la vérification, il est alors obscur et guindé. Mais son esprit juste, facile et délicat se retrouve dans sa prose. Toutefois, la chaleur et la force lui manquaient ici et là. Fléchier (on excepte les oraisons funèbres) senut déjà plus comparable à Démétrius de Phalère, qui avait énervé la langue grecque, ou plutôt qui l'avait parlée telle que déjà l'avait faite une société où l'éloquence n'avait plus de place, depuis que la liberté en était sortie. Sénèque est déclamateur, sec et froid ^ tandis que Fontenelle « a su répandre les fleurs de soô ima^nation sur les sujets les plus arides, et plaire toujours , même quand il ne semble chercher qu^à instruire.»
S'il nous était permis d'avoir ici une opinion, notis trouverions celle de Turgot trop sévère envers Sénèque et trop généreuse envers Fontenelle : le pre^ mier nous intéresse presque toujours , malgré le ton souvent didactique de ses écrits , et le second nous rmnuie particulièrement quand il veut plaire. S'il y a
parfois de laffectation dans Sénèque, il y a de l'aSéterie dans Fontenelle ; et quand il veut marier la grâce avec la science, il nuit tout à la fois à la science ei à la grâce. On peut, sans doute, sacrifier aux Grâces tout en préférant Minerve; mais si Minerve doit être le principal objet du culte, celui qu'on rend aux Grâces ne doit consister que dans un léger souvenir. .
Au surplus, Turgot est trop équitable pour ne point voir avec déplaisir, avec une sorte d'humeur même, qu'on mette les réputations contemporaines ^ fort au-dessous de celles du siècle précédent. C'est là d'ailleurs, comme il le reconnaît très bien, une maladie de tous les âges : a Du temps de Corneille , on n'osait pas soupçonner qu'il égalât Malherbe. Racine, cet admirable peintre des passions, a presque passé pour un faiseur de madrigaux. Et quand il s*agit de fixer le mérite de notre siècle, à peine paraît-on songer qu'il y ait un Voltaire. » Ce n'est pas là une faiblesse d'un philosophe pour un philosophe; car à d'autres égards il juge sévèrement cette grande réputation. Dans des lettres qui, pour être confidentielles, n'en expriment que plus nettement sa pensée sans l'exagérer, il écrit à Caillard : « J'ai vu le premier volume du Supplément à l'Encyclopédie de Voltaire; il n'a jamais rien fait de si mauvais. » Et ailleurs : « Je ne suis pas plus surpris de voir déraisonner ce grand poète en économie politique qu'en physique et en histoire naturelle. Le raisonnement n'a jamais été son fort. »
Ce qui fait que la critique contemporaine est parti-
culièrement exposée à Terreur et à la partialité , c'est que, d une part, le point de vue est trop rapproché et le milieu pour ainsi dire trop mêlé, trop nébuleux, en même temps que les passions et les intérêts qui tiennent aux personnes peuvent contribuer encore à fausser Faspect des œuvres à juger. Turgot était particulièrement frappé de cette dernière circonstance, lorsqu'il s'écriait : « Quand donc les hommes pourront^ls juger avec impartialité, et ne considérer dans les ouvrages que les œuvres mêmes ? Avec les femmes , les absents (mt quelquefois tort; avec les littérateurs critiques, ce sont toujours les présents. »
Quoique Turgot ne se soit occupé d'esthétique qu'accessoirement, il en a dit assez, néanmoins, pour montrer qu'il eût pu faire aussi bien qu'aucun autre dans cette branche de la philosophie , s'il eût eu le temps ou la pensée de s'en occuper d'une manière spéciale. C'est ainsi, par exemple, qu'il a parfaitement saisi la raison pour laquelle le progrès dans les arts est beaucoup plus restreint que dans les sciences : « Les arts qui ne sont que des rapports à nous-mêmes sont bornés comme nous ; en général, tous ceux qui sont faits pour plaire aux sens ont un point qu'ils ne peuvent passer, et c'est la sensibilité de nos organes qui le détermine. ))
Entre une foule de passages que nous pourrions prendre dans le deuxième Discours en Sorbonne, pour montrer, non pas que Turgot eût une théorie complète sur l'art et quelle théorie, mais qu'il était très capable d'en faire une, nous n'en citerons qu'un seul. « Il y a
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dans le plaisir que nous font les comparaisons deux plaisirs : l'un est celui de Tesprit qui rapproche deux idées ; l'autre, et le plus grand sans contredit, est celui qui natt de l'agrément même des images qui Im sont présentées. Toutes les images de choses qui parlent à . l'imagination et au cœur, qui plaisent aux sens, em-^^ bellissent le style et y répandent ce charme dont la na — ture a doué les êtres qui nous environnent, et qui font-J la source de notre bonheur ; l'âme sensible en est émue» . Mais des images mathématiques , des figures qui sontd bien dans la nature sans faire partie de cette natures vivante qui seule tient à nous par le lien du plaisir, ^ ces images ne portent avec elles que de la sécheresse. » * La philosophie exerce naturellement une influences analogue à celle qui est ici attribuée aux sciences : ^ « en mettant plus d'esprit dans le style, elle le rend-l plus froid. »
Les nombreuses réflexions de Turgot sur le goût, sur la poésie et la littérature au point de vue de l'art, ne constituent pas une théorie et ne peuvent êti*e analysées comme un tout; on ne peut qu'en détacher quelques-unes pour donner une idée des vues de l'auteur. Mais ces vues sont si variées, si originales et si justes en général, qu'on est partagé entre le r^ret de ne pas les reproduire et la crainte d'abuser des citations. Nous demandons quelque indulgence pour l'un et l'autre tort, en considération .de l'espoir qu'un jour les œuvres philosophiques de Turgot formeront une publication distincte, mais qu'en attendant elles continueront d'être trop négligées.
Si cette ligne de conduite pouvait trouver grâce pour une partie de l'appréciation qui fait l'objet du présent travail, motivée qu'elle est par-dessus tout sur le désir de faire revivre parmi les contemporains l'admiration, l'estime et la reconnaissance qui doivent s'attacher à une grande mémoire, et de remettre en circulation les idées les plus généreuses et les plus salutaires du dernier siècle, elle mériterait la même tolérance pour tout le reste, puisque partout nous sommes exposés aux ibèmes dangers et condamnés à la même marche.