‹ Turgot, sa vie, son administration, ses ouvragesChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Sciences.

Tels étaient dans Turgot l'amour de l'étude et sa capacité d'apprendre, qu'il cultivait les sciences avec le même zèle et le même succès, sinon avec les mêmes résultats , que si elles avaient fait l'objet exclusif de son application. Il en était ainsi des lettres, des sciences morales^ et politiques, en un mot, de tout ce qui est propre à intéresser un esprit supérieur. — Mathématiques, astronomie, physique, chimie, géologie, histoire naturelle , aucune de ces connaissances ne lui était indifférente ni ^rangère : il les possédait même toutes à un degré peu commun, lors surtout qu'on les envisage dans leur ensemble. Partisan de toutes les idées propres à ouvrir de nouvelles perspectives à l'es-

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prit humain ou à reculer Thorizon de$ anciennes, suivant d'un œil attentif tous les mouvements de la science , doué d'une aptitude merveilleuse pour tous ces genres de connaissances, soutenu dans l'étude par une infatigable ardeur, par une avidité insatiable de connaître, il menait de front toutes les branches de la science. '^

En mathématiques comme en musique, como^e^n tout le reste, son esprit n'était satisfait qu'à la condition de posséder la dernière raison des choses^ Il sentait, par exemple, que des travaux sérieux restaient à faire sur les méthodes mathématiques, que les dénominations manquent de précision et de clarté, qu'elles ne sont pas assez d'accord avec les faits, ni même avec l'histoire de la science. Ce que Dugald Steward, entre autres, a prouvé depuis. Sans être aussi bien renseigné par l'histoire même des méthodes que le philosophe écossais, il écrivait à Gaillard, alors à Parme, en lui demandant les Eléments de Mathématiques du P. Yenini : « Il m'a toujours semblé que la méthode algébrique n'était point la vraie méthode analytique opposée à la synthèse. La vraie an&lyse philosophique est , en effet , la manière de procéder la plus propre à éclairer l'esprit , en lui faisant remarquer chacun de ses pas. La méthode algébrique semble, au contraire, vous faire arriver au résultat par une sorte de mécanique qui ne vous laisse pas voir comment vous ^tes arrivé : elle produit la certitude sans évidence. Enfin, l'algèbre et l'analyse, la géométrie linéaire et la synthèse, ne me paraissent point être la même chose, et

je n'ai trouvé nulle part le vrai développement de ces deux méthodes. »

Il connsdssait parfaitement le ciel, dit Dupont de Nemours. Il Ait le premier à observer et à signale)^ à Tabbé de la Caille la comète de 1760. Il était le di»-* ciple de Nev^ton à une époque où beaucoup d'esprits distingués se perdaient encore dans les tourbillons de Descàrtes.

Depuis longtemps H avait songé à prendre pour unité de mesure radicale un objet naturel , facile à connaître, à vérifier à peu de frais, et qui pût servir de base commune au système des poids et mesures de toutes les nations. Utile et grande idée , réalisée plus tard , mais pas avec plus de facilité ni plus de succès qu'elle aurait pu Têtre si Ton avait suivi les indications de Turgot. On doit d'autant plus le regretter, que les calculs de la portion du méridien terrestre d'où Ton est parti pour déterminer l'étalon métrique seraient erronés , s'il en fallait croire la critique qui en a été faite dans ces derniers temps. Quant au système décimal dans son application aux poids et mesura, il a sans contredit ses avantages, mais il a bien aussi ses inconvénients ; l'un des esprits les plus pratiques et les plus hardiment spéculatifs tout à la fois, Napoléon T', en a fait, du moins, une critique aussi vive qu'ingénieuse.

Quoi qu'il en soit, le fait naturel qui aurait pu servir de point de départ à cette grande et salutaire réforme, suivant Turgot , c'est la longueur du pendule à secondes à un degré déterminé d'élévation du pôle.

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particulièrement au 45% qui est le degréiaoyen cnrtr^ le pôle et Téquateur. Devenu ministre des financep, C^ chargea Messier, de T Académie des sciences, astro^ nome de la marine, de la réalisation de ce beau projet. Il lui donna même des instructions qui prouvent des connaissances précises sur la matière. Malheureusement Timperfection accidentelle d'un des instruments d'observation occasionna un retard assez grand pour qu'arrivât la fin du ministère de Turgot avant le commencement de l'exécution du projet. Le système métrique fut donc attendu trente ans encore; mais l'idée première et sérieusement pratique était de Turgot.

Bien avant l'époque où il songeait à cette ixnpoi^ tante réforme, il avait donné à V Encyclopédie Tartide Expansibilité. Il y étudie ce phénomène sous quatre points de vue : l'' en lui-même, ou comme propriété physique et mathématique des corps où il se manifeste; 2"" dans les substances où il s'observe et dans ses causes ; 3"" dans les différences comparées suivant la nature spécifique des corps qui possèdent cette propriété; H" enfin, dans ses usages. C'était, comme on voit, la méthode de Bacon appliquée avec une intelligence supérieure à la physique spéculative et pratique. Le premier et le quatrième point de vue de Turgot, que ni la science ni les arts ne songeraient à proscrire, dépassent même les catégories ou tables d'absence, de présence, de différence ou de plus et de moins, dressées par le philosophe de Yérulam.

Si l'on retrouve dans ce travail quelques erreurs du temps et d'un disciple de l'illustre Rouelle, on y remar-

^ne aussi le pressentiment de certaines vérités démontrées depuis en physique, en chimie et dans les arts. Nous ne mentionnerons que la distillation de Teau de Uier pour la rendre potable , et Timmense parti qu'on peut tirer de la force deTeau réduite en vapeur. Cet article, qui est un petit traité, renferme, suivant Condorcet, une physique nouvelle , une physique mathématique fondée sur les principes et les découvertes de Newton. A vingt et un ans, lorsqu'on 1784 Buffon ne faisait encore que donner au public le plan de son grand ouvrage, Turgot médite sur cette esquisse des Epoques de ia Nature, et adresse à l'auteur, du ton le plus digne et le plus flatteur à la fois, des objections qui prouvent ^iine instruction et un raisonnement supérieurs. Ce xi'est pas que la science n'y eût absolument rien à rejprendre aujourd'hui, par exemple en ce qui regarde Xe flux et le reflux de la mer, qui est exclusivement x-apporté au mouvement diurne de la terre, mouve- :menien vertu duquel la terre présente successivement 'Cioifô ses méridiens à la lune , quand, au contraire, la Sune lui présente toujours la même face. Mais il est ^^^ependant vrai de dire .que si ces objections eussent iété pesées comme elles méritaient de l'être, Buffon eût ^an^ doute renoncé à donner aussi sérieusement une liistoire en partie romanesque de la terre ; son imagixiation, à la fois si grande, si féconde et si brillante, «ût changé son thème, ou l'eût exécuté d'une autre iagon.

Ce n'est pas sans une certaine raison, en effet, que *Turgot reproche à l'iliustii^e naturaliste de vouloir faire

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revivre les hypothèses cartésiennes, au lieu de s'en tenir aux faits et à la manière simple dont Newton les expliquait; de faire des hypothèses qui n*ont pas de raisons suffisantes, et qui ne font que reculer la difficulté, en la compliquant; de contredire dans d'autres des démonstrations acquises à la science ; enfin, de se mettre également en désaccord avec les faits.

Le génie spéculatif de Turgot avait toujours, comme celui de Bacon, une arrière-pensée d'utilité pratique, sans toutefois se laisser jamais arrêter ou intimider par l'ignoble question : « A quoi bon? » C'est ainsi que, dans son active sollicitude pour le commerce français , il avait rédigé sur la gomme élastique un mémoire à l'adresse d'un jeune Chinois qu'il avait connu à Paris. Dans ce mémoire, il prévoit la pénibilité d'obtenir les taffetas gommés , si propres à garantir de l'humidité et du froid, et dont on fait depuis quelques années un assez grand usage.

Dans ses voyages avec son ami Gournay, intendant du commerce, Turgot, qui savait regarder, comparer et juger, grâce aux nombreuses connaissances qu'il possédait, ne négligeait aucune^occasion de noter tous les aperçus qui s'offraient à son esprit, à la vue des lieux divers, dans l'intérêt de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Par malheur ces notes ne nous sont point parvenues.

Les intérêts de la science, ceux du commerce, de la politique, de la civilisation et de l'humanité se tenaient étroitement dans son esprit. Le premier il a eu Theureuse et honorable idée de^oposer et de faire passer

dans le droit des gens Tusage de respecter, en temps de guerre ) les expéditions purement scientifiques. 11 pensait arec raison que les conquêtes sur Tignorance ou Terreur se font au profit de toutes les nations; que la vérité ne connaît pas les divisions politiques des empires, et qu'elle doit être accueillie avec amour par tous les intérêts et toutes les opinions. Le savant est donc essentiellement citoyen du monde entier ; il doit être respecté, prot^é dans ses travaux, comme un autre messager de paix et de bonheur. La grandeur de Tordre donné par Louis XYI de respecter le vaisseau^ la personne et la mission de Cook fut comprise de l'Angleterre , qui usa de nobles représailles à Tégard de La Pérouse, d*Entrecasteaux et de Baudin. Noble émulation de générosité entre les peuples , et où le vaincu peut Têtre encore avec gloire.

Philosophie.

Les études théologiques, auxquelles Turgot se livra d'abord avec ardeur, le conduisirent aux problèmes philosophiques, qui sont comme la base naturelle de la théologie positive. A peine âgé de vingt-deux ans, il composait un traité de l'existence de Dieu, en même

temps qu'il faisait des dissertations de théologie pure« Des travaux de la même époque qui nous sont parvenus, nous voulons parler de ses discours comme prieur de Sorbonne , où brillent un grand savoir et une réflexion très remarquable, nous font vivement regretter la perte de ces traités de théologie et de philosojne.

L'ensemble des doctrines philosophiques de Turgot a été esquissé par un de ses amis, le plus capable, assurément, de Tentendre et de l'apprécier, par Condorcet (1). Mais, quelle que soit notre estime pour la pénétration , le talent et la sincérité de Tillustre biographe, nous pouvons d'autant moins nous ^npêcher de craindre que la philosophie de Condorcet n'ait un peu déteint dans cette circonstance sur celle de Turgot , qu'aucune pièce justificative ne nous est donnée à l'appui de cette brillante analyse. G'^t, nous l'avouons, la grande raison pour laquelle nous ferons peu d'usage d'un document qui aurait pour nous d'autant plus de prix, cependant, que nous en possédons moins d'ailleurs, si nous étions sûr de sa parfaite authencité. Mais personne n'ignore combien il est difficile de donner, dans un langage à soi, une idée fidèle des opinions philosophiques d'autrui. Des citations nombreuses et bien choisies peuvent seules y suffire.

C'est donc dans les écrits mêmes de Turgot que nous chercherons sa philosophie. C'est en partant de

(1) P. 55 et s. de la seconde partie de IsiVie de Turgot, — ton — dres, 4787.

là que nous en essaierons une exposition, dont la fidélité sera paria même toujours facile à vérifier.

Déjà nous eu connaissons quelque chose, d'après ses œuYres philosophiques, surtout par son article Etymologie. C'est un travail du même genre, les Remarqua critiques à propos des Réflexions philosophiques sur l'origim des langues et la signification des mots, de Maupertuis, qui doit nous initier d'abord à cette partie ^ la philosophie deTurgot qu'on appelle aujourd'hui la psychologie, et qui est la base de tout le reste. Ces observations critiques , quoique souvent non motivées et sans liaisons entre elles, puisqu'elles ne forment dans leur ensemble qu'une série de réflexions en guise de commentaire, sur un texte étranger, laissent suffisamment apercevoir queTurgot n'était point de l'avis de Descartes sur un fait de la plus haute importance. Descartes avait soutenu que nos perceptions des qualités sensibles des corps, quoique dépendant de ces qualités , ne leur ressemblent néanmoins en aucune manière, quel que soit le sens qui les donne; qu'ainsi les perceptions de couleur, de son, d'odeur, telles qu'elles sont en nous , ne ressemblent pas plus aux qualités correspondantes des corps que la sensation de piqûre ou de brûlure ne ressemble à la pointe de l'épine qui déchire nos chairs , ou au feu qui en désorganise les tissus : « Puisque nous savons que notre âme est de telle nature que les divers mouvements de quelques corps suffisent pour lui faire avoir tous les divers sentiments qu'elle a , et que nous voyons bien par expérience que plusieurs de ses sentiments sont

véritablement causés par de tels mouvements, mais que nous n'apercevons point qu aucune autre chose que ces mouvements passe jamais par les organes des sens jusqu'au cerveau, nous avons sujet de conclure que nous n'apercevons point aussi en aucune façon que tout ce qui est dans les objets, que nous appelons leur lumière, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs goûts, leurs sons , leur chaleur ou froideur, et leurs autres qualités qui se sentent par lattouchement et aussi ce que nous appelons leurs formes substantielles, soit en eux autre chose que les diverses figures, situations, grandeurs et mouvements de leurs parties , qui sont tellement disposées qu'elles peuvent mouvoir nos nerfs en toutes les diverses façons qui sont requises pour exciter en notre âme tous les divers sentiments qu'ils y excitent. »

Ainsi, d'après Descartes, et nous pouvons dire d'après la nature même des choses ou la vérité, il y a un rapport naturel, constant, régulier, entre les corps extérieurs et le nôtre propre, entre les mouvements déterminés par les premiers dans le second et les états sensitifs ou perceptifs de l'esprit. Mais il n'y a pas plus de ressemblance possible entre ces états divers et les propriétés des corps qui les font naître, qu'il n'y en a, pour nous servir encore des propres paroles de Descartes, entre « l'idée que nous avons de la douleur occasionnée par une épée , ou l'idée de la partie de notre corps que l'épée coupe, et le mouvement de l'épée. »

Cette dissemblance absolue, nécessaire même entre

les qualités des corps et les états correspondants de notre âme , est la porte par laquelle l'idéalisme moderne a fait irruption dans la pbilosopbie.

Il est Yrai de dire , toutefois , que les disciples sont allés plus loin que le maître. Descartes croyait percevoir immédiatement et certainement dans les corps des qualités telles que la forme, le mouvement, la situation, la grandeur. Ceux qui sont ^enus après lui, qui ont repassé son analyse et en ont adopté les résultats, pénétrant plus avant, et croyant s'apercevoir que ces qualités des corps, qui étaient encore, suivant Descartes, la raison extérieure et connue des états de l'esprit, n'étaient elles-mêmes, en tant qu'elles sont conçues et connues , que des produits de la pensée, n'ont pas hésité à reconnaître que les qualités premières ou secondes des corps nous sont également inconnues en elles-mêmes ; que nous ne savons des unes comme des autres que les états correspondants de notre esprit; qu'au reste, cette ignorance n'entraîne absolument aucune négation de quoi que ce soit de connu , ^û nous et hors de nous; qu'il n'y a pas là ombre <le scepticisme; que, seulement, notre connaissance ^ par là réduite à sa juste valeur, c'est-à-dire à des faits internes bien connus, à l'affirmation de quelque chose d'externe parfaitement inconnu en soi, mais dont le rapport avec Tin terne ne peut être nié , non plus que la loi qui le régit.

Voilà pourtant ce qu'il est convenu, depuis un certain temps, d'appeler idéalisme et scepticisme; idéalisme dont Kant a été le promoteur le plus exact , le

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plus réservé, le plus sage, mais qui fut exagéré sans nécessité par Fichte.

Berkeley, évêque de Cloyne, en partant de la doctrine de Locke, que toutes nos connaissances se résolvent dans des sensations, était arrivé aux mêmes résultats que Descartes et que le philosophe de Kcenigsberg. Mais à la différence de Tun et de l'autre, et dépassant les résultats de lanalyse, il avait nié l'existence des corps. C'est cette négation que Turgot ne pouvait pas admettre. Il la combattra directement en réfutant le système de Berkeley. Mais déjà H là pressent et l'attaque dans la doctrine de Maupertuis sur l'origine des langues. Seulement, il nous semble, à son tour,. avoir dépassé les véritables bornes de l'analyse en concluant, de ce que nous rapportons certains de nos états aux faits extérieurs comme à leur cause, que nous connaissons cette cause. Il faudrait tout au moins distinguer : nous connaissons les qualités des corps comme cause de nos états, en ce sens que nous les concevons comme des conditions externes ou objectives sans lesquelles ces états ne seraient point absolument, ni ce qu'ils sont relativement, oui; nous connaissons ces mêmes qualités en elles-mêmes^ distinctes de nos états , et non seulement comme simple cause de ces états, non.

Il nous est permis de croire que si Turgot eût jugé à propos de donner plus de développement à sa pensée, sa conclusion eût été peu différente de celle de Descartes, puisqu'il reconnatt avec ce grand maître, avec ses disciples les plus illustres, tel que Malebranche, que

A nos sens nous servent moins à connaître Tessence des choses extérieures qu'à r^ler notre conduite dans ImtérM de notre consenration. » Du reste, l'explication qui nous manque ici se trouve nettement ailleurs. Nous lisons dans son deuxième discours en Sorbonne : « Combien , dit-il , ne fallut-il pas de temps pour découvrir que tous les phénomènes sensibles pouvaient s'expliquer par des figures et des mouvements ! Descartes est le premier qui ait bien vu cette vérité. Ju&- ^'à lui la physique était restée , faute de ce degré d'analyse, à peu près confondue avec la métaphysique. » Il n'était donc pas assez dupe de l'illusion du sens commun pour se persuader avec lui que no$ états aient rien de semblable à la nature même des choses ^extérieures. Disons même, avec Laromiguière, qu'il est fort douteux que jamais il ait eu cette persuasion Men arrêtée, et qu'à cet égard les cartésiens pourraient bien lui avoir donné plus de tort qu'il n'en a.

Ce qu'il y a de certain , c est que Turgot attaque moins la négation de la ressemblance entre les qualités des corps et les états correspondants de l'âme, que la négation des choses extérieures; en quoi, certes, il a pleine raison. Pour combattre cet idéalisme radical, il se fonde particulièrement sur la différence des deux ordres présumés de faits, l'interne et l'externe, ainsi que sur la constance et la régularité de l'ordre externe, qui ne se plie point au gré de notre imagination et de notre volonté. Si l'ordre externe n'avait pas son existence et ses lois propres, s'il n'était pas objectif^ s'il n'était qu'un produit de notre pensée, un rêve éveillé,

il n'opposerait aucune résistance à nos fantaisies. Il n'y aurait jamais désaccord entre le dehors et lededans ; le dehors ne pourrait jamais rien au dedans, puisqu'il ne serait qu'apparent et que le dedans seul existerait. Tel n'est point l'état des choses : si je me précipite dans un abtme ou que je manque de quelque autre manière grave aux lois du dehors , les phénomènes du dedans en subiront immédiatement les conséquences prévues ou non.

11 y a donc là une dualité d'existence , de phénomènes et de forces, une double série de relations possibles, suivant qu'elles sont ou ne sont pas harmonie ques.

Kwt, dans la deuxième édition de la Critique delà Raison ^re, ne réfute pas autrement l'idéalisme ; ou ce qu'il ajoute à la réfutation qu'en avait donnée Turgot, et qu'à coup sûr il ne connaissait pas, n'est qu'une circonstance accessoire. On voit encore par cet endroit de la Critique de la Raison pure, par la distinction judicieuse qui s'y trouve établie entre l'idéalisme problématique de Descartes et l'idéalisme dogmatique de Berkeley, que si le philosophe allemand blâme, et avec raison, la témérité du philosophe anglais, il approuve avec non moin« de sagesse la réforme du philosophe français.

On peut donc affirmer, sans crainte de manquer à la vérité historique , que le criticisme de Kant , dans l'une de ses parties les plus essentielles, procède directement de Descartes, et que la principale restriction que l'auteur lui-même y ait apportée dans une seccmde

édition de la Critique de la Raison pure, par la réfutation de l'idéalisme , se trouve aussi dans un philosophe français, dans Turgot.

Une chose également digne de remarque, et qui n*est que le développement de Tidée fondamentale qu'on vient de signaler, c'est que, suivant notre philosophe, les sensations et les perceptions sont des signes révélateurs de l'existence des choses, mais non pas de la manière dont ils en sont produits. De là l'explication d'un fait remarqué par l'école écossaise , mais dont elle n'avait pas su, assigner la cause, à savoir, qu'on ne nomme dans ces signes révélateurs des existences du dehors que le phénomène sensible et sa cause objective : comme , par exemple , quand on dit l'odenr d'œillet , le goût du vin, le son d'une cloche, etc., sans s'inquiéter du mode d'action ou de la qualité corporelle même qui produit l'état interne.

Dans ces mêmes observations, Turgot soutient l'analogie du sens de la vue et du sens du toucher. 11 prétend, contre Locke et Maupertuis, que le raisonnement seul, ou sans le secours d'une expérience suivie et comparée, peut passer d'un sens à l'autre, et qunu aveugle-né qu'on viendrait d'opérer distinguerait à première vue, sans association expérimentale de perceptions antérieures , sans que le toucher eût dû instruire la vue, une sphère d'un cube, et que l'opéré pourrait dire : Là est le cube, là est la sphère.

Nous ne prétendons point nier l'analogie, mais nous doutons encore qu'elle soit aussi facilement reconnaissable , puis qu'un sens n'enseigne rien des

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perceptions d'un autre. II est vrai qu'il s*agit moin ici des perceptions des deux sens que des qualités géométriques communes aux unes et aux autres. Mail l'œil posséderait-ii à lui seul cette instruction géométrique, et n'est-il pas plutôt, en cela, comme le faH entendre Turgot lui-même, le disciple du touchera Si au mouvement analytique des contours d'un cube et d'une sphère par un œil encore novice, on associe par le souvenir le mouvement habituel de la main pour suivre ces mêmes contours divers; et si dB reconnaît, d'une part, l'uniformité de la ligne courbe qui détermine un des grands cercles de la sphère, et le brusque changement de ligne brisée qui suit les arêtes du cube, ce n'est pas là juger immédiatement par l'œil des figures en question , mais bien par les souvenirs du toucher : encore ne nous est-il pas prouvé que ces souvenirs puissent être ici d'un enseignement suffisant.

Si nous hésitons à suivre Turgot dans la solution qu'il donne au problème posé à Locke par son ami Molineux, et résolu uniformément par ces deux philosophes et par Maupertuis , il n'en est pas de même de cette remarque aussi juste que profonde, que « le peuple sent longtemps avant que le philosophe explique, et que le langage, œuvre spontanée et vraie du peuple, pourrait être consulté très utilement par le philosophe; qu'il y trouverait des analogies senties par le peuple, rendues par lui, à son insu peut-être, mais sans être pour cela moins fondées , moins certaines. « C'est en partant de ce fait que Turgot dit en-

cote : « Je voudrais qu'on examinât dans les langues les métaphores qu*on a faites d*un sens à un autre, et des sens à l'esprit; cela nous mènerait à connaître l'acalogie des sens, et, en passant, nous montrerait peut- ;étre le comment de plusieurs de nos façons de parler. . . On dit : une Yue perçante, un sens perçant ; on ne dit pas : un goût perçant, une odeur perçaîite (1); mais on dU aussi : un esprit perçant, et non : un sentiment, un cœur, etc., perçant. J'observe, en général, que l'ouïe, la vue, l'esprit sont analogues. Le tact, le goût, l'odorat et le cœur le sont aussi entre eux, etc.»

Le principe est bon ; mais ces inductions ne seraient peut-être pas toujours parfaitement sûres , puisqu'on ne dit pas : une couleur perçante, pénétrante, comme on dit : une couleur éclatante, un son éclatant ou perçant : ce qui prouverait que là même où l'analogie existe, ce n'est qu'à certains égards. De même , dans les cas où elle n'existe pas, puisque, si Ton ne dit pas : un goût perçant, une odeur perçante, on dit très bien : une odeur, une saveur pénétrante, comme on dit encore : un son, un regard pénétrant.

On le voit, la détermination des analogies d'après le langage est chose assez délicate , et où l'affirmation et la négation peuvent se rencontrer également, mais à des points de vue divers.

C'est encore ainsi qu'on pourrait trouver une analof^e entre le toucher, l'ouïe, la vue et l'esprit, aussi

(1) Maison dit: une saveur, une oàe\iY pénétrante; tandis qu'on ne ^t pas : nne couleur perçante, une couleur pénétrante*

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bien qu'entre le toucher, le goût, Todorat et le cœur puisque la notion de profondeur est impliquée dan celle de percer; or, la notion de profondeur est sug gérée à lesprit par Texercice même du toucher. San ' doute, on ne dit pas : un sentiment perçant, mais o dit : un «entiment profond, un sentiment poignant, u cœur percé par la douleur. Voici donc une nouveE analogie entre poignant et perçant qui va faire dispa raltre la ligne de démarcation qu'on voulait établir.

U faut donc ajouter aux réflexions de Turgot, d ail leurs très justes en principe, sur la révélation de analogies par le langage, qu'il y a des analogies d degrés divers, et que si une abstraction d'un degr déterminé ne les présente pas encore, un point de vu plus élevé , plus abstrait , les fera naître : c'est ains qu'il n'y a pas d'analogie entre la couleur rôug comme telle et le son de la trompette; mais si J'o s'attache à la vivacité de l'impression faite par cett espèce de couleur et par cette espèce de son sur 1 organes qui leur correspondent respectivement, alo naît l'analogie, qui n'est qu'une proportion. Or, 1 force avec laquelle une sensation s'éprouve est cer tainement un- point de vue supérieur plus général, plus abstrait que celui de cette sensation même considérée dans son espèce.

On sait, d'ailleurs, avec quelle facilité le sens propre des mots s'évanouit, se volatilise pour ainsi dire, en s'élevant d'une métaphore à une autre, et finit souvent par n'être plus reconnaissable du tout, lorsqu'on le cherche dans son analogie la plus éloignée, et sans le

secours des significations intermédiaires. Un exemple de ces métaphores en cascades , c'est le mot esprit. Bans le principe il signifiait sou f fie, respiration; puis, ce qui foit qu'on respire, qu'on vit, la cause inconnue de la vie, l'âme ; en troisième lieu, le principe pensant, ie principe intelligent ; la manière de penser, comme quand Pascal distingue l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse ; le sens d'un discours , d'une loi ; l'intention d'un orateur, d'un écrivain , d'un agent , ce qui conduit à distinguer un bon esprit d'un mauvais; la tendance, la marche, le but d'une institution, par exemple, d'une religion , etc. C'est encore une loi du développement des langues et des idées avec elles, <pi'uii mot qui n'exprime d'abord qu'une analogie, parce qu'il n'a qu'un sens figuré, ^nit par être considéré comme ayant un sens propre et direct. L'idée nécessaire d'analogie ou de métaphore disparaît, et le mot devenu propre dans son acception primitivement métaphorique, donne souvent naissance à une métaphore ultérieure. Et comme ce mouvement de l'esprit peut aller loin , il est très désirable que la langue s'y montre docile. Aussi Turgot dit-il que « c'est peutêtre un malheur pour les langues d'être trop tôt fixées, car tant qu'elles changent elles s'adoucissent et se perfectionnent toujours. Le seul principe dans les langues, qui ne se mêlent point avec d'autres, est l'établissement des métaphores qui deviennent familières, et laissent oublier leur sens métaphorique dans lequel elles ont été souvent et pendant longtemps employées par les écrivains. » Un travail très utile à faire

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sur une langue, puis sur une autre, ce serait de terminer la généralisation graduée des mots en passacEt d'une analogie aune autre, etc.; de comparer la mar^ che de Tesprit humain dans une langue et dans une autre ; on s'assurerait ainsi d'une foule de faits d'un intérêt littéraire, psychologique et ethnologique supérieur. Des vocabulaires polyglottes ainsi distribués seraient très instructifs à bien des égards.

Mais il est un dé ces faits qui mérite particulièrement d'être signalé : c'est qu'on aurait là comme l'itinéraire de l'esprit humain , ou tout au moins d'une nation , dans la formation des mots par la pensée, ^ dans celle des pensées par les mots. Une fois que l6 génie d'une langue est arrêté, que les lois de la formation de ses mots sont établies , on peut ^ en essayant sur un radical tous les genres d'opérations qu'elles comportent, déterminer des nuances d'idées qui, sans ce secours tout extérieur et même un peu mécanique, ne se seraient peut-être jamais offertes à la pensée. La parfaite connaissance de l'esprit de ce mécanisme pour une langue donnée est, (bns tous les cas, un moyen de déterminer le degré de généralité de la pensée d'une manière précise et sensible. C'est ainsi, par exemple, que les mots : homme, humain, humanité, humanitaire, indiquent des idées de plus en plus générales, et qui, de plus, forment entre elles une véritable proportion. La dernière n'a pas moins sa raison d'être que la seconde. Voilà ce que les pédants routiniers, qui blâment l'introduction de cette quatrième expression, ne comprennent pas. Ne généralisant pas jusque là , ils

n'ont pas besoin d'un mot pour exprimer une idée qu'ils n*ont pas.

Dans un ouvrage qui devait avoir pour objet la formation des langues et la grammaire générale , mais dont on n'a retrouvé que la préface et quelques ob* lervations détachées, Turgot, pénétré de cette propriété que possèdent les langues, lorsqu'elles ont un génie fixe et puissant , de classer par la forme même des mots les idées de même famille, suivant leur degré de géaéndité, est conduit à penser que « l'étude des lanjfaes bien faites serait peut-être la meilleure. des logiques. » Elle serait, du moins, un puissant auxiliaire delà logique appliquée ou du raisonnement, puisque, «en analysant, en comparant les mots dont les langues sont composées, 'en les suivant depuis leur formation jusqu'aux différentes significations qu'on leur a depuis attribuées, on reconnaîtrait le fil des idées: ou verrait par quels degrés, par quelles nuances les hommes ont passé de l'une à l'autre. » 11 faut convenir, tout au moins , que « cette espèce de métaphysique expérimentale serait en même temps l'histoire de l'esprit humain et du progrès de ses pensées, toujours proportionnées au besoin qui les a fait naître, » et que ce les langues en sont à la fois l'expression et la mesure. »

Les langues étant comme l'image de la pensée, et la pensée d'un homme, d'un peuple, comme l'image de^ lui-même, son expression la plus propre, en étudiant ainsi les langues jusque dans leurs viscères , on pénétrerait par là même dans l'intimité et le mouvement

de la pensée des peuples qui ont parlé ces langues on assisterait à la genèse de leur développement in tellectuel. 11 y a donc tout un monde historique exhumer, par un travail philosophique de ce gen sur les langues.

Il y a là, sans doute, plus d une difficulté, celle particulier qui provient de Tinconstance ou de Tin — conséquence des langues dans la manière de pronon-^^^ cer, d'articuler ou d'écrire un même mot. Mais, outres! que ces changements ne. sont point brusques , que 1 deux formes sont plus ou moins longtemps employ concbrremmënt, elles ne sont pas aussi fréquentes dan^ les mots de la langue commune que dans les noms pro — pres.Tout en reconnaissant donc, à la seule inspections du vocabulaire hagiologique de Tabbé Châtelain, qu'il — n'y a aucune étymologie , quelque bizarre qu'elle pa — raisse, qu'on ne puisse justifier par des exemple»r avérés; que tout a pu se changer en tout; qu'on n'a^ pas le droit de regarder aucune supposition étymologique comme absolument impossible, Turgot reconnaît lui-même qu'il y a un juste milieu à prendre en matière d'étymologîe , et qu'en se résignant à ignorer beaucoup , on n'est pourtant pas condamné à ne rien savoir en cette matière. On sait, d'ailleurs, les règles multipliées et judicieuses qu'il a données pour diriger dans la recherche des étymologies. Malgré le caractère de son esprit et de sa volonté , qui le portait naturellement au but, mais à un but qui fût un résultat précis, nul cependant n'a su garder plus de mesure dans une matière oti il est si difficile de se contenir, et où

de clair obscur en clair obscur on peut aisément s'égarer : « Ne cherchons point, dit-il, à ramener à une ici fixe des variations multipliées à Tinfini , dont les causes nous échappent; étudions -en seulement la succession comme on étudie les faits historiques. » Bègle excellente : c'est la méthode expérimentale introduite dans la philologie. Et comme l'induction qui fait partie de cette méthode a ses dangers, Turgot saura les éviter : il ne voit encore dans « une variété Cde changements de formes) connue, fixée à certaines langues, ramenée à certaines dates, suivant Tordre cSes lieux et des temps , qu'une suite de pièges tendus à des suppositions trop vagues , et fondés sur la simple (Kyssibilité d'un changement quelconque.»

En approfondissant la grande et difficile question ^ies rapports de la pensée et de la parole, Turgot semble croire qu'il y a , sinon deux sortes d'esprit à cet ^rd , du moins deux habitudes intellectuelles assez ^distinctes, suivant que l'esprit combine plutôt des mots que des idées , allant ainsi des mots aux idées; ou qu'au contraire il combine plutôt des idées que des mots, allant ainsi des idées aux mots. Par la première habitude, l'esprit s'attache surtout aux signes de la parole, à peu près comme le géomètre qui, dans le traitement qu'il fait subir aux termes d'une équation, s'occupe peu ou point de ce qu'ils signifient, sauf à les interpréter plus tard en les rapprochant des données qui lui ont servi à poser l'équation. Suivant la seconde habitude, au contraire, l'esprit s'attacherait de préférence aux idées et à leurs rapports

entre elles. 11 peut arriver alors qu'on se préoccupe par trop de la signification des mots , comme si eUe était encore à fixer, et que ce travail ordinaire de ï prit ne permette pas de s*en tenir passivement à Tu — sage établi à cet égard. Voilà pourquoi ceux qui on^ cette habitude parlent avec plus d'hésitation et -rnoin^ de précision que beaucoup d'autres qui seraient biei^ plus embarrassés qu'eux pour se définir. C'est là, d^% moins, ce que nous croyons lire dans cette remarqua^ d'ailleurs vraie en elle-même : « Ceux qui penseci/ en se représentant les objets à Timagination , s'expriment souvent avec moins de facilité que ceux qui pensent par la liaison des signes des idées; et û est vrai que plus les langues ont fait de progrès, plus elles donnent d'exercice à celte dernière faculté. »

Cette différence d'esprit, qui se remarque encore parmi les nations dont le langage est le plus avancé, tient donc à la trempe diverse des intelligences dans chacun de nous, à la prépondérance de telle ou teltex faculté, aux habitudes intellectuelles, à l'éducation, sans doute à l'influence de la race et du climat , mais aussi à celle du langage traditionnel et au degré de civilisation du peuple qui l'a formé et qui le parle. Une langue jeune encore n'est guère faite que pour rendre les impressions de la nature , et si le besoin d'exprimer des sentiments ou des idées d'un autre ordre se fait sentir, c'est alors que l'insuffisance même de l'instrument fait recourir à des analogies , à des images , à des métaphores. Dans son second discours en Sorbonne, sur les progrès successifs de l'esprit hu-

main, prononcé en 1750, discours si plein de choses, et où la philosophie de l'auteur doit être particulièrement cherchée, nous lisons ce passage où l'influence du climat sur le langage est réduite à 'sa juste valeur : «Ce langage métaphorique, qu'on nous donne comme un e£fet de la plus grande proximité du soleil , était celui des anciens Gaulois et des Germains , et est encore celui des Iroquois au milieu des glaces du Canada. Il est celui de tous les peuples dont la langue est très bornée et qui, manquant de mots propres, multiplient les comparaisons , les métaphores , les allusions pour se faire entendre, et y parviennent quelquefois avec force, toujours avec peu d'exactitude et de clarté. •• La pauvreté des langues et la nécessité de métaphores qui résultaient de cette pauvreté firent qu'on employa les allégories et les fables pour expliquer les phénomènes physiques. Elles sont les premiers pas de la philosophie, comme on le voit encore aux Indes (1). » Tout n'est pourtant pas avantage pour les langues avancées : « riches qu'elles sont en idées abstraites, il est plus facile d'y bavarder et moins aisé d'y peindre. » Et l'on sait que « tout ce qui n'est ni fait, ni sentiment, ni image, languit. »

(i) Ce n*est pas seulement à Tégard du langage que Turgot met an correctif à l'opinion de Montesquieu sur l'influence du climat; il la croit excessive à tous égards : il est difficile, en effet, de ne pas ▼oir une allusion à cette partie de V Esprit des Lois dans les passages suivants : « On a cherché dans la différence des climats une raison de la différence entre les nations Les inductions qu'on en

tire sont au moins précipitées et fort exagérées. Elles sont démenties par l'expérience. »

292 LIVRE ni. — CHAPITRE III.

De là une différence entre les jeunes langues et langues vieillies; entre Tidiome populdre, qui ganKi longtemps son éclat et sa fraîcheur juirénile, et Vmdiome travaillé par la réflexion ; entre la clarté qui convient à l'imagination et celle qui s'adresse plus particulièrement à la raison. Cette distinction rappelle celle de Kant entre la clarté esthétique, qui s'obtieat par le moyen des images, et la clarté logique, produif de labstraction. Rien n'est plus vrai que cette différence du langage concret et du langage abstrait, ainsi que celle des esprits habitués à Tun ou k l'autre. Les uns ne peuvent rien concevoir sans figures, et se persuadent qu'ils voient très clair toutes les fois qu'on

s'adresse à leur imagination, qu'on la saisit, qu'on s'en empare, qu'on la fascine par des images. Les autres, au contraire, amis des généralités, des abstractions, des idées non sensibles, partout du moins oà la vérité n'a rien de commun avec les phénomènes, sont fatigués par le langage métaphorique et ne voient clairement une idée qu'autant qu'ils la dépouillent de ce vêtement pour eux importun. Les yeux de leur intelligence , loin d'avoir besoin que la pensée ait un corps pour la saisir, ne la perçoivent jamais mieux qu'à l'état de nudité parfaite. Tout ce que dit Turgot sur ce sujet est donc plein de pénétration et de sens. Mais encore, comment se font les langues, et avec elles les métaphores? est-ce de parti pris, avec choix et réflexion , comme les écrivent plus tard les littérateurs? Nullement : « les langues ne sont point l'ouvrage d'une raison présente à elle-même.» Quant aux

métaphores, elles se font, pour ainsi dire, comme la greffe : c< Je crois que les premières métaphores sont nées de ce que le nouveau se peint par Tancien dans le cerveau , et que l'ancien est en quelque sorte un commencement du nouveau ; ces métaphores faisant d'abord presque toute Ténergie d*une langue, et les métaphores devant naître d'un sens plutôt que d un autre, d'un objet plutôt que d'un autre, suivant les circonstances. »

Cette idée, aussi vraie qu'ingénieuse, tendrait à restituer au climat toute sa légitime influence dans le langage. Elle expliquerait aussi, dans une mesure très marquée, la différence non seulement des métaphores d'une langue à une autre, mais celle même des racines. Elle mérite , aujourd'hui qu'on est plus en quête que jamais sur ces sortes d'origines, d'être rappelée au souvenir des philologues, quelque dédain qu'ils affectait pour des yues à priori. Ils paraissent ignorer qu'il en est de ces vues comme des hypothèses : pour être provisoirement légitimes, elles doivent avoir une première base qui en soit comme la raison suffisante. Tel est précisément le cas de celle qui nous occupe. Tui^ot peut donc conclure, au moins partiellement, comme il fait : «De là sont venues les différentes langues, selon que le peuple était chasseur, pasteur ou laboureur, et encore suivant le spectacle qu'offrait le paySv Le chasseur a dû avoir peu de mots, mais très vifs et peu liés : ses progrès (dans le langage) ont dû être lents. Le pasteur, dans le repos, a dû faire une langue plus douce et plus polie; le laboureur, plus

294 UVRE m. — CHAPITRE III.

froide et plus suivie. Mais comme aucun peuple n'i pris l'objet dans les mêmes circonstances et de h même manière, ces synonymes ne l'ont pas été pai faitement. Ce ne fut qu'après un long temps qu< l'analogie put s'établir, parce qu'il fallut le temps di

sentir la similitude des cas dont on parlait. Cette ana -

logie fit disparaître beaucoup d'onomatopées et d ^ métaphores; et les métaphores, après un long usager, durent devenir peu discernables, ou prendre un sei^k^s si habituel, qu'on oublie qu'il est métaphorique. »

La doctrine psychologique qu'on vient de lire principalement tirée des Remarques critiques sur li Réflexions philosophiques, etc., de Maupertuis.

Cette première partie de la philosophie de Turg< recevra son complément naturel par l'exposition suivantes, la psychologie tenant à tout le reste, parc^^ que tout le reste en dépend .

Nous ne pouvons cependant quitter cet importai^^ sujet sans faire remarquer quelques points de doc^' trine psychologique isolés, qui révèlent une sagaci^^^ supérieure dans notre philosophe.

Maupertuis, comme beaucoup de psychologu^^^ d'aujourd'hui même, s'imaginait que l'âme se coi naît immédiatement, substantiellement. Qu'elle conçoive et s'affirme ainsi, mais à la condition d'avo ^^ des états, des manières d'être et d'en avoir la con^^' cience, nul doute à cela. Turgot a donc raison de dir^3* « Je ne comprends pas ce que c'est qu'une âme qit ^>

vide d'idées, pourrait se connaître en cet état U^^e

âme, pour se voir, a besoin d'idées; rien n'en suppc^fi»

peut-être tant que le retour sur soi-m^me » Ce

n'est pas avec moins de raison qu'il en conclut que « le premier dessein du langage et son premier pas sont d'exprimer les objets et non les perceptions; que le second dessein ne tient à l'esprit que lorsque dans le sang-froid du retour sur soi-même la perception elle-même devient à son tour un objet de perception.»

Nous avons eu plus d'une occasion déjà de remarquer que les idées de Turgot sur la méthode étaient dignes de son excellent esprit. Quoiqu'il n'ait pas traité spécialement de la logique, ses écrits en contiennent des traces assez nombreuses et assez remarîuables pour que nous croyions devoir les mettre en femière.

Un fait qui ne pouvait manquer de donner à réfléchir à Turgot, c'est le progrès continu de certaines Sciences, et la marche incertaine de certaines autres, «^î Ton connaissait la raison de cette différence , on %erait sur la voie des moyens propres à faire avancer fielles-ci comme celles-là. La première chose à faire ^st donc de la chercher. Voici comment notre philosophe répond à cette première question : « Pourquoi la marche de l'esprit humain, si sûre de ses premiers pas dans l'étude des mathématiques, est-elle dans tout le reste si chancelante, si sujette à s'égarer? — L'esprit,

296 UYRE IIK — CHAPITRE III.

dans les mathématiques, déduit les unes des autres un( chaîne de propositions dont la vérité se démontre pai~ leur dépendance mutuelle. Il n*en est pas de même^ des autres sciences, où ce n'est plus de la comparaisoïk. des idées entre elles que naît la connaissance de la., vérité, mais de leur conformité avec une suite de fait^ réels pour la découvrir et la constater. Il ne 8*agil plus d'établir un petit nombre de principes simples^ d'où l'esprit n'ait qu'à se laisser entraîner par le fil d( conséquences. Il faut partir de la nature telle qu'elli est, et de cette diversité infinfe d'effets auxquels onl concouru tant de causes contrebalancées les unes les autres. Les notions ne sont plus des assemblage d'idées que l'esprit forme à son gré, et dont il connaisses précisément l'étendue. Les idées naissent et s'assem — blent dans notre âme presque à notre insu ; les imagi des objets viennent s'affaiblir dès le berceau, peu peu nous apprenons à les distinguer moins par rappoi à ce qu'ils sont en eux-mêmes que par rapport à noi usages et à nos besoins. Les signes du langage s'im — priment dans l'esprit encore faible , se lient par l& moyen de l'habitude et de l'imitation, d'abord aux objets particuliers , puis parviennent à rappeler des notions plus générales. Ce chaos d'idées, d'expressions, s'accroît et se confond sans cesse; et l'homme, quand il commence à chercher la vérité, se trouve au milieu d'un labyrinthe où il entre les yeux bandés : faut-il s'étonner de ses erreurs?»

Il est difficile de mieux assigner la cause de la différence entre la certitude et les progrès des sciences

mathématiques et des sciences philosophiques : d'une part, des idées qui n*ont rien à démêler avec les réalités, et parfaitement déterminées en elles-mêmes, et quant à leur application, dont les rapports respectifs doivent participer de la lucidité des termes générateurs; d'autre part , des idées dont les éléments sont mal connus, mal déterminés, et dont l'application ne saurait être ni plus lucide ni plus certaine , dont les rapports entre elles et à l'égard des choses, objets réels ou fictifs de ces idées, ne peuvent qu'être entachés de ce vice originel. Si Turgot avait ajouté à cette caractéristique que les idées mathématiques, toutes intelligibles ou de raison pure qu'elles sont, jouissent de la singulière propriété d'être figurées, symbolisées ^u dehors , et de recevoir dans ces sortes de signes ^ne vérification tout expérimentale, sa solution eût été aussi complète et aussi juste que possible. Car il ^Lssigne ailleurs une autre raison encore de nos erreurs, en matière de sciences morales surtout, c'est la passion. Une infinité de choses, en effet, tiraillent notre sensibilité et tendent des pièges à l'entendement : « aussi , tous les hommes savent compter, très peu savent apprécier. De là l'avarice. De là aussi la crainte du quen dira- 1- on? De là les mariages insensés , où Ton épouse sans s'être jamais vu. De là, enfin, cette moutonnerie qu'on appelle si volontiers dans le monde le bon sens , et qui se réduit à penser d'une manière que le grand nombre ne désapprouve pas. »

Qu'on ne croie pas cependant que Turgot mette trop bas le sens commun en matière de logique : au con-

298 LIVRE m. — CHAPITRE III.

traire, il en prendra volontiers les jugements poui règle, mais dans les cas seulement où le sens commu] a qualité pour en seryir, c'est-à-dire lorsque « chacui juge » et, sans doute, s'il y a uniformité dans le jugement. Alors « la multitude juge bien, parce que sa jugement est celui du grand nombre. Mais quand 1< monde ne fait qu'écouter, la multitude juge mal. »

La grande affaire serait de ne juger qu'avec certi tude; mais a si peu d'hommes savent être sûrs quelque chose! d II faudrait donc « consentir à beau coup ignorer : à cette condition on se tromperait fo pçu. »

Ce n'est pas à dire, toutefois, qu'il faille, pour n pas se tromper, rester dans une ignorance systématique : bien loin de là; l'ignorance dont il s'agit i(:^=-i est une ignorance savante, de réflexion, de résultat, ^^ t qui a conscience de soi. Elle ne peut donc être que li fruit du travail. Il faut, tout à la fois, beaucoup de cou rage dans l'examen et une grande retenue dans L conclusion. Turgot est donc très loin de proclamer h nécessité ou l'utilité d'un scepticisme paresseux scientifique : il ne se laissera donc ni intimider, ni d^ — courager par cette fin de non recevoir : « On a tou. — jours disputé là-dessus, on disputera toujours. » II répond avec raison : « Il n'y a pas cent cinquante an* -* qu'on disputait encore du véritable arrangement d^u système planétaire. »

Il voit à merveille encore que toute question est sus» ceptiblo d'une solution. Mais il sait aussi qu'en debor*^ du oui et du non avec certitude, il y a le oui et I>^

non probables h des degrés divers, et qu'en dehors eneore de la probabilité il y a réalité de raison pour et contre, et qu'enfin il est en toutes choses des questions qui se résolvent par la contradiction même de l'énoncé, c'est-à-dire des questions qui ne sont qu'apparentes, comme il y en a qui ne sont susceptibles que de cette solution, à savoir, qu'il n'y a pas de solution possible. Mais les résoudre ainsi, c'est encore les résoudre. « Il n'est (donc) aucune dispute sur laquelle les hommes ne puissent être d'accord , car une dispute est finie quand il est démontré qu'elle ne peut être décidée. »

11 n'y a donc pas de raison de reculer devant une Question quelconque. « Espérons tout, essayons tout; ^ nos efforts sont infructueux, nous ne serons pas plus Seules que nous sommes. A espérer trop on ne perd Pas même ce que l'on cherche inutilement ; mais il est ^rtain qu'on n'aura jamais ce que l'on désespère instamment de trouver. »

ÀYecune foi aussi ferme, les erreurs et les préjugés ^ ont plus rien, ce me semble, d'invincible; et quoique «il y ait des erreurs depuis qu'il y a des hommes. On a peut-être plus de peine, cependant, quand on y Réfléchit avec attention, à concevoir qu'on se trompe, €|ue l'on n'en aurait à concevoir une espèce d'infailliiMlité dans les opérations de l'esprit humain. » Platon ^vait déjà été frappé de la grande difficulté de rendre compte de l'erreur, d'en expliquer la possibilité. Bossuet, bien moins téméraire que Platon, professe aussi une sorte d'infaillibilité de la raison, lorsqu'elle

ost conduite par les règles d'une sage méthode. L^^ sans doute est le difficile; là ost le fort du préjugé ^ « qui doit son empire à des causes mal connues, à uni multitude de petites raisons qu'on n'a jamais pesées qu'on ne s'est pas même énumérées. Il y gagne force tout ce que l'imagination , le désir, la craint^^ et toutes les passions peuvent ajouter aux raisons ; la matière devient obscure, et dans l'obscurité o^cn

craint C'est sans doute pour cela que la raisoïKn

fait si peu d'enthousiastes. )>

Autant l'illusion a d'action sur nous, autant parfoi- s nous en avons peu sur la vérité : « elle semble êti—^ comme ces corps dont la figure ne donne point d. < prise; on a beau les saisir, si on n'emploie la plus. s grande force pour les retenir, ils échappent de^s mains. »

Le moyen donc de se prémunir contre l'illusion e»-t de fortifier pour ainsi dire l'œil de l'intelligence ^ C'est la méthode, assurément; mais laquelle? « S'il Tî en a une de préférable, c'est de suivre les pas de l'e^^' prit humain dans ses découvertes, de faire sentir le^ ^ axiomes généraux qui naissent de toutes les vérités ^ particulières, et en même temps de faire voir la ma^^ nière dont elles lient entre elles toutes les vérités pré --* cédentes. Ainsi, l'image des progrès des mathématiques ressemble à l'olympe des poètes, dont la pointi était tournée vers la terre, et qui, à mesure qu'il s\ éloignait, s'élargissait jusqu'à ce qu'il rencontrât 1ciel. Ainsi, la géométrie s'est étendue jusqu'à l'infinL - Les vérités particulières mènent à des formules de pla^

eo plus générales, et, même dans les mathématiques, c'est du particulier au général qu'il faut avancer. »

C'est donc la méthode expérimentale, la méthode de Bacon, que recommande Turgot. Une méthode analogue à celle du mathématicien, de même que la sd^ce du mathématicien est analogue à celle du philosophe.

Nous ne savons s41 est possible d'en trouver une iQûlleure ; mais il y aurait du moins beaucoup d'explications à donner sur la parenté des deux grands ordres de sciences et sur les procédés de la méthode V ^ tant qu'ils leur sont respectivement applicables.

Sans nous attendre à tous les détails qu'aurait pu donner Turgot sur un sujet aussi important, s'il eût ^trepris d'en traiter d'une manière toute spéciale, ^ous trouvons cependant quelques indications qui <lonnent à sa pensée un peu plus de précision. Tout ^ reconnaissant, par exemple, que « les sciences molles et politiques dépendent de l'amour de soi réglé ^r la justice, laquelle n'est elle-même qu'un amour 4e soi très éclairé, » Turgot n'hésite pas à les assi- Qciiler^ à certains égards, aux sciences mathématiques ^ physiques; ce qui est vrai, sans doute, et d'autant {dus même, que notre philosophe étend la notion des Sciences physiques au point d'y faire entrer la logique, la psychologie expérimentale, et même la métaphysique.

Il y a peut-être bien là un peu de violence due à la i:iature des choses, comme sembleraient le dire déjà les dénominations de physique et de métaphysique.

302 UVRE m. — CHAPITRE III.

Mais à part ce vice de classification, comme Turgo' n'entend pas, nous le savons, restreindre le champ la curiosité humaine, nous pouvons r^rder ce qu'i dit de la méthode comme applicable indifféremmei^^t aux deux grands ordres de sciences; à part cette édSi rence , toutefois , que les sciences physiques ont u bien plus grand nombre de principes que les scienc^^s mathématiques.

Quand on distingue des hypothèses fondées et d^s hypothèses chimériques, c'est-à-dire des hypothèse» légitimes et des hypothèses illégitimes ; quand on sslmI les services rendus aux sciences en partant de sue>positions provisoires, mais vraisemblables ou tout atu moins possibles en fait ou en droit , on ne peut ètr^ surpris de voir notre philosophe en proclamer l'uti^ lité : « Les hypothèses ne sont pas nuisibles : toutes celles qui sont fausses se détruisent elles-mêmes...^ • Leur variété est nécessaire, et leur incertitude n'( pêche pas qu'à la fin on ne puisse trouver les vraiei du moins quand le détail des faits pourra être connu. Mais, outre la difficulté d'analyser les faiC^ et de développer les hypothèses, il y a dans la dont on les a formées une autre source d'erreur ei core plus considérable : c'est le goût trop séduisai^i^' de l'analogie; l'ignorance voit partout de la ressens^' blance, et malheureusement l'ignorance juge.»

Est-ce à dire que Turgot condamne le raisonn» — ment par analogie? Non, sans doute, car l'analogS.^ est dans la nature des choses; seulement elle y est è des degrés divers qu'il faut savoir discerner pour vte

pas conclure au-delà des données mêmes du raisounement.

Est-ce à dire encore qu'il réserve le jugement ou le raisonnement par analogie aux seuls esprits exercés à ces sortes de spéculations, et qull fasse de la science, , ou plutôt de ses tentatives, une espèce de privilège consacré par l'usage ou par des institutions plus sérieuses encore? Non; Turgot veut, au contraire, que tout le monde juge des choses qui sont du domaine du 80DS commun, afin qu'une opinion publique véritable puisse s'établir, et qu'elle ait une autorité légitime : «Le vrai moyen de juger mal en tout genre, c'est de lie pas juger par ses yeux.» Mais en matière scientifique, il est assurément difficile, souvent même impossible, que le vulgaire ait une opinion à soi. Y auram à cet égard une autorité qu'il soit obligé d'accep- ^r, une autorité autre surtout que celle des savants, ^t qui n'ait pour elle que l'ascendant même du savoir? 'ï'urgot ne le veut pas; il va même jusqu'à repousser ^ protection delà religion ou de l'Etat pour la science, de peur d'en voir la science asservie. La liberté de la (censée, voilà toute la protection qu'il désire pour le ^énie et pour son œuvre. « Les examens multipliés <les gens de lettres, oîi la police chinoise daigne entrer, resserrent nécessairement les esprits dans les tuatières qui en sont l'objet. On apprend, on n'invente pas. Pour oser ainsi tracer des routes au génie, il aurait fallu en connaître la marche, et c'est à quoi l'on ne peut arriver complètement ; car on ne sait que ce qui est découvert, et non pas ce qui reste à découvrir.

La protection donnée aux sciences dans les royaumes de rOrient est ce qui les a perdues; ce qui, ^i 1^ chargeant de rites et les transformant en dognaes, a limité leurs progrès et les a même fait reculer. La Grèce n'a tant surpassé les Orientaux dans les sciences qu'elle tenait d'eux , que parce qu'elle n'était pas soumise à une autorité despotique. Si elle n'eût formé, comme en Egypte, qu'un seul corps d'Etat, Vraisemblablement un homme comme Lycurgue, en voulant protéger les sciences, eût prétendu régler les études par des détails de police. L'esprit de secte, assez naturel aux premiers philosophes, fût devenu l'esprit de la nation. Si le législateur eût été le disciple de Pythagore, les sciences de la Grèce eussent été à jamais bornées à la connaissance des dogmes de ce philosophe, qu'on eût érigés en articles de foi. Il aurait été ce qu'a été en Chine le célèbre Gonfucius. . . Malheur aux nations chez lesquelles, par un zèle aveugle pour les sciences, on les resserre dans les limites des connaissances actuelles en voulant les fixer ! . . . Les vues des hommes sont toujours bien étroites en comparaison de celles de la nature... Les sciences avaient toujours été traitées mystérieusement chez les Asiatiques, et là où les sciences sont des mystères il est rare qu'elles ne dégénèrent pas en superstitions. »

Ces maximes, aussi justes qu'élevées, décèlent dans celui qui les professait un grand amour de la vérité, et un ferme espoir que des efforts régulièrement tentés pour la découvrir ne peuvent être vains; que tôt ou tard l'erreur sera découverte; que l'essentiel

est de cultiver le champ de la sagesse avec courage, persévérance et bonne foi. Tout en respectant les travaux d'autrui, Turgot ne veut point qu'on jure sur la parole d'un maître; il ne défend pas, toutefois, d'avoir des préférences. Sa philosophie a donc un caractère d'indépendance qu'on appellerait aujourd'hui de Téclectisme, mais qui n'est, en réalité, comme chez tout homme qui philosophe, qu'un légitime usage du jugement.

Grâce à cette indépendance d'esprit qui n'a sa raison que dans le culte le plus pur du vrai, Turgot aura sa manière de voir en éducation, en morale, en droit naturel, tant privé que public.

lo ÉDUCATION.

Persuadé avec les anciens que c'est la nature qui fait Torateur, que ce sont les circonstances qui l'inspirent, il n'approuvera pas plus que Voltaire les exercices oratoires auxquels on livre les adolescents dans les classes supérieures. Il y a dans ces fictions quelque chose qui sent la fausseté et qui est particulièrement dangereux s'il s'agit d'un sujet pathétique, puisqu'on s'habitue ainsi à jouer le sentiment. Ne serait-ce pas surtout par cette raison que la sévérité des mœurs antiques jugeait le personnage théâtral indigne du citoyen? Et qu'est-ce qu'un orateur fictif,

sinon un comédien? Platon allait bien plus toin, puis* qu*il bannissait de sa république le' drame et l'épopée. Sans doute de grands maîtres de l'éloquence antique, mais à commencer toutefois par les sophistes grecs, dont les doctrines morales n'étaient pas des plus saines, et à finir par Quintilien, dont le goût souffrait déjà de la décadence, ont établi et maintaiu l'usage des exercices oratoires, des déclamations. Sans doute des instituteurs chrétiens, dont les sentiments moraux n'ont rien de commun avec ceux des sophistes de la Grèce, et dont le goût passe pour assez sûr, ont continué ces traditions reçues. Mais observons qu'un usage établi est toujours un puissant préjugé; qu'il peut être suivi sans scrupule par des hommes qui ne l'auraient pas établi sans une certaine hésitation. Observons encore qu'il y a des degrés dans le goût, et qu'autre chose est la critique de la forme pure, la petite et pédantesque» critique des écoles, autre celle qui s'inspire des considérations plus larges, plus approfondies, et que j'appellerai pour cette raison la haute critique. C'est une critique de cette espèce que le bon RoUin , le P. Jouvency et leurs disciples ne connaissaient guère, qui faisait dire à Turgot, en parlant des professeurs d'éloquence d'Athènes et de Rome : « Ils faisaient faire aux jeunes gens, comme nous le faisons encore dans nos collèges, des amplifir cations sur toutes sortes de sujets. Rien n'est plus propre à fausser l'esprit et même à détruire la vérité du caractère; un cœur honnête ne s'échauffe pas à froid. L'éloquence est un acte sérieux et qui ne Joue

point un personnage. Jamais un homme de génie, pour faire parade d'éloquence, ne perdit son temps à invectii^er Tarquin ou Sylla, ou à s efforcer d'engager Alexandre à vivre en repos. Aussi voyons-nous qu'après la chute de la république il y eut des déclaroateurset plus d'orateurs. A Rome, où les mêmes causes avaient produit les mêmes effets, quelques empereurs, passionnés pour l'éloquence et qui ne dédaignaient pas ée composer quelques discours, ne firent point naître deCicérons, parce qu'ils ne firent pas naître les circonstances qui les avaient produits. On n'est point éloquent lorsqu'on n'a rien à dire. Il faut avoir quelqu'un à émouvoir ou à convaincre On n'émeut

point sans être ému ; et le langage de l'enthousiasme a cela dd commun avec celui de toutes les passions, qu'il est ridicule lorsqu'il n'est qu'imité, parce qu'il ne 1 est jamais qu'imparfaitement. » Nous aimons sur^ tout les premières raisons qui font repousser à Turgot la gymnastique oratoire. Ce n'est pas que les dernières soient fausses, mais elles nous touchent moins. Celles de Voltaire, quoique tirées du goût encore, nous paraissent également bien fondées, puisque la jeunesse, inexpérimentée et peu riche d'idées, n'est que trop naturellement portée à la déclamation : « L'amplification, telle qu'elle s'enseigne dans les collèges, n'est que l'art d'être diffus; il vaudrait mieux enseigner celui de parler avec plus d'énei^ie et de force. »

Il y a donc cette différence entre Voltaire et Turgot sur ce point , que le premier serait pour un exercice oratoire dirigé dans un autre esprit, tandis que Turgot

n'en voudrait aucun. = Nous sommes de Tavis de Turgot. Il nous semble que toutes les convenances et tous les besoins seraient satisfaits si, d'une part, on enseignait à la jeunesse à penser et à sentir , et que, d'autre part, on lui fit remarquer par l'analyse qu'on ferait et qu'on lui ferait faire des grands modèles, comment ceux qui pensent et sentent savent rendre leur pensée et leur sentiment.

Quoique Turgot ne se soit occupé de l'éducation qitô très accessoirement et pour ainsi dire en passs^t, il a touché cet important sujet d'une manière si sûre qu'il n'est pas inutile d'en faire la remarque. Sa philosophie, qui n'était pas sans rapport avec celle de J.-J. Rousseau, s'en rapproche surtout en ce point, et grand nombre de saines idées qu'on devait lire dix ans plus tard dans Y Emile se trouve déjà dans la correspondance de Turgot avec M"* de Groffigny sur les Lettres péruviennes. Indépendamment des avis et des critiques purement littéraires qu'il adresse à l'auteur, il lui communique des aperçus pleins de justesse sur les rapports domestiques et civils.

Le précurseur du Rousseau vrai, celui qui en avait la générosité, mais non les préventions injustes, ni l'aigreur, cet amant tendre, mais sans préjugé, de la nature, cet ami de l'homme, qui le croit naturelle-** ment bon, tout en mettant l'état civilisé bien audessus de l'état sauvage, veut qu'on fasse voir que « nos institutions, trop arbitraires, ont trop souvent fait oublier la nature; que nous avons été dupes de notre propre ouvrage; que le sauvage, qui ne sait pas

consulter la nature, sait souvent la suivre.» Il veut que Zilia, Tun des personnages du roman pédagogique de M"* de Groffigny, « critique surtout la marche de notre éducation; qu'il critique notre pédanterie; car c'est en cela, dit-il, que notre éducation consiste aujourd'hui.» Ces réflexions n'ont pas encore entièrement perdu leur à-propos, et c'est une raison de nous y arrêter davantage. «Voyez le rudiment, dit Turgot; on commence par vouloir fourrer dans la tête des enfants une foule d'idées les plus abstraites. Eux que la nature tout entière appelle à elle par tous les objets, on les enchaîne dans une place ; on les occupe de mots qui ne peuvent leur offrir aucun sens, puisque le sens des mots ne peut se présenter qu'avec les idées, et puisque les idées ne nous sont venues que par degrés, en partant des objets sensibles. Mais encore on veut qu'ils les acquièrent sans avoir les secours que nous avons eus, nous que l'âge et lexpérience ont formés. On tient leur imagination captive; on leur dérobe la vue des objets par laquelle la nature donne au sauvage des premières notions de toutes les sciences, même de l'astronomie, de la géométrie, des commencements de l'histoire naturelle... 11 en est de même de la morale, les idées générales gâtent tout encore. On a grand soin de dire à un enfant qu'il faut être juste, tempérant, vertueux; mais a-t-il la moindre idée de la vertu? Ne dites pas à votre fils : Soyez vertueux, mais faites-lui trouver du plaisir à l'être. . . Nous avons surtout oublié que c'est une partie de l'éducation de former le corps, et j'en sais bien la

raison, elle tient à nos anciennes mœurs, à notre ancien gouvernement ... Ce n'était pas des hommes qu'on voulait former, mais des prêtres et même des moines... Il faudrait, pour Téducation que je demande, étudier la nature et suivre à la piste le développement d ua caractère. Mais les règles générales sont plus commodes pour les sots et les paresseux. )>

20 MORALK.

Une des idées les plus fermes dans Tâme essentiàL— lement honnête et bonne de Turgot était que Téducai— tion morale des hommes est beaucoup plus facile qu'on ne le pense communément; et que si l'on voulait s'en occuper un jour sérieusement, parler raisoo aux enfants, aux jeunes gens, à tous les âges, ils dé-^ couvriraient et fortifieraient sans peine au dedans d'eux-mêmes l'idée pure, sévère et noble de la justice, et, à côté d'elle, le sentiment de l'humanité et de la bienfaisance, celui du respect de soi-même et de Dieu.

Mais un grand obstacle à l'éducation des enfants, c'est le peu de raison qui préside aux alliances des familles. Nos idées et nos mœurs à cet égard, il faut le reconnaître, n'ont guère changé en mal depuis lors, quoi qu'en disent certains pessimistes ignorants. ^Près d'un siècle s'est écoulé (et alors c'était presque le bon vieux temps encore) depuis que Turgot parlait sur ce sujet, comme pourrait le faire aujourd'hui" le moraliste le plus indulgent* « Il y a longtemps, disait-il, que je pense que notre nation a besoiu qu'on lui prêche le

mariage, et le bon mariage. Nous faisons les nôtres a^ec bassesse, par des vues d ambition ou d'intérêt ; et comme par cette raison il y en a beaucoup de mal* beureux, nous voyons s'établir de jour en jour une foçon de penser bien funeste aux États, aux mœurs et à la durée des familles, au bonheur et aux vertus domestiques. )) Quel que soit le peu de faveur dont jouissent auprès des sages du siècle les mariages d'inclination, Turgot s'en montre partisan. Ce n'est pas tout, selon nous; il faudrait une autre éducation chez Fhoinrae, et surtout chez la femme. Pourquoi même ne pas revenir à un usage de l'antiquité que l'expérience semble avoir largement contirmé? Pourquoi ne pas faire en sorte, en ne dotant point les filles, qu'elles fessent recherchées pour leur mérite personnel? Mais cette mesure, comme celle de la réforme de l'éducation des femmes, réforme qui supposerait elle-même ceUe de l'éducation des hommes, n'est pas chose facile. ' Les paroles de Turgot sur le grave sujet du mariage Calent, tout en les tenant cachées, des plaies très difficiles à guérir, et qu'il ne resterait qu'à voiler, si les sociétés ne pouvaient subir encore de profonds changements. Pas plus que Turgot, nous ne voulonis déchirer le voile ; mais quand il croit facile le remède à ces maux, nous ne pouvons partager sa persuasion. Il est sans doute facile à reconnaître pour des yeux earercés, mais il est d'une application difficile, comme tout ce qui est enveloppé dans un cercle vicieux. Et ielr est le cas de la plupart des réformes : il faudrait qu'elles fussent faites pour pouvoir s'opérer.

Le discours sur V Origine de l' inégalité parmi la^ hommes n'avait pas encore paru ; et cependant on croirait queTurgot a voulu cette fois le réfuter à Tavance. Il montre la nécessité et Futilité des conditions diverses. Elles sont la conséquence naturelle, et dès lors légitime , des différentes aptitudes et des différents goûts que les hommes ont reçus en partage. L'iaé* galité naîtrait donc, et s'accroîtrait même chez les peuples les plus vertueux et les plus moraux ; on y retomberait par tous les moyens qu'on essaierait d'employer pour en sortir. C'est en parlant de la liberté et de l'inégalité qu'il s'écrie : « Liberté!... je le dis en soupirant, les hommes ne sont peut-^tre pas digaes de toi ! Egalité, ils te désireraient; mais ils ne peuvent t 'atteindre! « Trente-huit ans séparaient encore de \ 789 cette aspiration tendre, mais triste et peu vive vers un meilleur avenir! Qu'il eût été digne d'en voir au moins l'aurore, puisqu'il avait tant fait pour la préparer !

Sans parler encore des nombreuses réformes économiques et administratives dont la France lui est redevable, il a préparé les voies à des améliorations' juridiques et politiques, en faisant tomber des préjugés contraires, tels, par exemple, que ceux qui s'opposaient, sous prétexte d'équité ou de paix, et d'intérêt public, à ce que la loi reconnût la légitimité du prêt à intérêt ; en subordonnant le droit positif à l'équité, comme dans le Mémoire sur les mines et carrières; en mettant d'accord le respect dû aux volontés des fondateurs d'établissements pieux avec le bien

public et les progrès de la civilisation ; en proclamant avec une force de conviction irrésistible les droits sacrés de là conscience et des cultes.

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