‹ Turgot, sa vie, son administration, ses ouvragesChapitre 30 sur 41 · DROIT NATUREL · texte numérisé non relu

DROIT NATUREL

Prêt â intérêt.

Plus vraiment jurisconsulte que Pothier et Domat dans la question du prêt à intérêt ; plus théologien que h Sorbonne et tous ceux qui , croyant commenter saint Luc, font de la morale en s'imaginant faire du droit, et d*assez mauvaise morale encore; plus philosophe qu'Aristote, qui n'avait pas compris ce qu'il y a de légitime dans le loyer de l'argent ; connaissant naieux qu'eux tous les phénomènes économiques et les lois qui les régissent, Turgot est l'un des premiers qui aient hardiment et solidement plaidé cette cause dû capital. Depuis lors, un prélat distingué, une des lumières du clergé gallican, le cardinal de La Luzerne, dans une œuvre posthume beaucoup plus étendue, mais où les détails surabondants offusquent la question au lieu de contribuer à l'éclairer, a soutenu la même thèse, avec moins de netteté, de force et de justesse. Il eût pu s'épargner bien des recherches, être beaucoup plus court, et donner en même temps une solution plus complète s'il eût mis à profit les considérations si péreraptoires de Turgot. Il n'au-

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rait pas excepté de la grande maxime, que t6ut «er— vice a une valeur et mérite un service ^al^ ou le prie qui le représente, le prêt de consommation ; ou biei& il aurait distingué le point de vue moral pur et le point:, de vue juridique; et, sous le premier rapport même ^ il aurait été moins absolu. Beutham, le plus connu efl: le plus décisif apologiste du prêt à intérêt, y eût également trouvé sa thèse de jurisconsulte et d'économiste à peu près toute traitée. Enfin, Rome elle-même^ . si elle se fût renseignée à cette source, aurait pu &^ décider plus tôt à la tolérance dont elle s*est fait, d^ puis des années déjà, un principe et une règle (1).

Turgot, lui , avait tout à faire : jurisprudence, lôgislation, préjugés de jurisconsultes et de théologiens, préjugés populaires, il fallait tout combattre. Et comme il avait été devancé dans cette voie par Calvin, il avait même à redouter d'être enveloppé dans la prévention et la haine qui pesaient sur le chef de la réforme en France. 11 fallait, pour s'attaquer à tant d'obstacles, un intérêt bien puissant, un intérêt sacré, celui de la vérité et de la justice. Mais combien de publicistes, à sa place, avec les mêmes convictions, n'auraient pas eu la même hardiesse ou le même espoir! Ici, comme dans un grand nombre d'autres circonstances analogues, sa résolution fut au niveau de ses lumières et de ce qu'il pouvait r^arder comme son devoir. Après avoir fait ressortir le vice dé la l^islation et de la jurisprudence du temps sur la matière.

^1) y, la Théologie morale de S. E. le cardinal Goasset.

il s'élève à des considérations de principe, traite la question de haut, du point de vue de la théorie pure, et sans s'inquiéter du mode de la possibilité de Tappli* cation. C'était, d'ailleurs, sa manière. 11 aimait à se rendre compte nettement, du mieux possible, en toutes choses, sauf à prendre conseil des circonstances dans la pratique, et à se contenter d'un possible relatif. Il ^'était pas de ceux qui , trouvant plus commode de dédire de la théorie que d'en faire, se laissent misérablement emporter par l'empirisme des faits sans Qu'ils puissent savoir où ils vont ni même de quel ^^ôté, ne sachant pas s'ils avancent ou s'ils reculent. « 11 faut, disait-il, connaître les vrais principes, lors ^îiême qu'on est obligé de s'en écarter, afin de savoir, ^u moins précisément, à quel point on s'en écarte; ^fin de ne s'en écarter qu'autant exactement que la nécessité l'exige; afin, du moins, de ne pas suivre les conséquences d'un préjugé qu'on craint de renverser, comme on suivrait celles d'un principe dont la vérité serait reconnue. »

En écrivant ces lignes, Turgot s'attendait sans doute à plus d'opposition qu'il n'en rencontra. Les temps étaient proches. 11 ne dut pourtant recueillir de ses généreux efforts qu'un demi-succès. Mais cette entreprise fait trop d'honneur à son intelligence et à son caractère; elle a dans l'histoire une place trop marquée pour que nous puissions nous dispenser d'entrer dans quelques détails.

En 1769, des débiteurs, pour le moins peu délicats, s'étaient ligués entre eux pour étendre leur cré-

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dit et pour en faire repentir leurs créanciers, en les dénonçant au sénéchal d'Ângoulême comme usuriers. A cette nouvelle, l'alarme se répand parmi les négociants : plus d argent sur la place, interruption entière des affaires, décri d'Angoulême au dehors, suspension dos paiements et protêts. L'intendant du Limousin, Turgot, indigné de tant d'audace, effrayé du triste succès qu'elle pouvait avoir dans la province et dans le pays tout entier, évoque la cause au Conseil d'Etat, demande que cette cabale soit réprimée, et que les lois qui en ont été le prétexte et Teacourâgement soient réformées. Voici brièvement ses raisons :

Les commerçants d'Angoulême ne sont pas riches; aussitôt qu'ils ont fait une petite fortune ils se retirent des affaires. Les emprunts sont nécessaires. Et comm^ les capitaux ne sont pas abondants, ils ne s'offrent qu'à de gros intérêts. Un certain nombre de commerçants, pour obtenir des capitaux, d'ailleurs peu empressés, s'endossaient mutuellement auprès de créanciers divers, résolus de s'entendre aussi bien pour ne pas rendre que pour emprunter. Après les emprunts, les faillites frauduleuses, la dénonciation des prêteurs, la composition et les remises qu'on leur arrache. La cabale, encouragée, devient plus entreprenante. Les vexations qu'elle exerce ont pour elle le double avantage de la vengeance et du profit. Les capitalistes sont ruinés et le crédit avec eux.

Des lois inintelligentes, vicieuses, qui interdisent toute stipulation d'intérêt s'il n'y a pas aliénation du capital, c'est-à-dire excepté en cas de rente perpé-

tuelle, et qui ne permettent en tout cas d'intérêt que dans les limites fixées par les ordonnances royales; des lois semblables sont une entrave h la liberté des transactions ou une menace. Elles sont généralement inobservées, il est vrai; une tolérance arbitraire s'est établie à côté d'elles ; mais enfin elles existent et le magistrat peut les faire revivre quand il le voudra, ce qui est tout à la fois un scandale et un danger.

Il importe donc de faire voir combien est vicieux un pareil état de choses, d'étudier la question du prêt à intérêt dans sa nature, abstraction faite d'une législation bien plus dictée par le préjugé que par une connaissance approfondie de la matière.

Les besoins du commerce, les profits qu'il peut faire, suffiraient déjà pour établir en principe la légitimité du prêt à intérêt. D'un autre côté, l'inégalité des risques que peut courir un capital , celle des profits qu'on peut en retirer, suffiraient également pour établir la légitimité des taux divers, et la nécessité d'en laisser juges les parties contractantes, d'après le concours des différentes causes qui font varier la valeur de l'argent, suivant qu'il est plus ou moins abondant, que l'emploi en est plus ou moins périlleux, plus ou moins lucratif.

La légitimité de l'intérêt est donc indépendante du profit cessant et de la perte possible, probable; mais ces deux circonstances peuvent influer sur le taux. Elle est tout simplement la conséquence de la proj)riété de l'argent, de la faculté de le vendre ou de le louer.

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En vain Ton objecte avec Pothier que Fusage d*iiB6 chose, dont là propriété est transmise, appartient au nouveau propriétaire de cette chose, et non à celui qui laliène; que celui-ci n'a donc rien à recevoir pour cet usage; que vendre cet usage comme distinct, c'est vendre ce qui n'existe pas ou recevoir deux fois le prix d'une même chose, et qu'il n'y a pas de contrat où l'on puisse, sans injustice, recevoir plus qu'on ne donne. »

Turgot s'inquiète peu, et avec raison, delà subtile et puérile distinction du muticum et àxxcommodatum.lLn effet, rien n'empêche de ramener le prêt de consommation au prêt à usage, en supposant que ce ne sont pas des individualités qu'on prête mais des espèces, et que, dès lors , le prix de l'usage est dû dans un cas comme dans l'autre. De plus, il n'y a pas la plus légère injustice à stipuler dans le prêt à usage, comme dans le prêt à consommation, que l'emprunteur réponde de la perte de la chose, à moins qu'il ne soit prouvé que celte chose eût dû périr entre les mains du prêteur comme entre celles de l'emprunteur. Ces considérations, qui tendent à faire disparaître la diflBérence essentielle que les jurisconsultes, et les théologiens après eux, ont voulu établir entre le mutuum et le commodat, s'appliquent à merveille à l'argent prêté, r Une pièce de monnaie ne s'use que très insensiblement par l'usage. 2° Encore bien qu'elle fût regardée comme fongible, qu'elle fût pesée, démonétisée, il est convenu, grâce à la parfaite ressemblance de deus pièces de même nature, ou à la parfaite équivalence

de pièces de métal différent, que la pièce vendue est censée la même que la pièce prêtée, puisqu'elle doit avoir même poids et même titre. 3* Dès lors, et quoique ce ne soit pas la même pièce individuellement qui Boit rendue au prêteur, comme Tidentité du métal est parfaite, on considère la pièce rendue comme étant la oaême que la pièce prêtée. 4* En réalité donc on prête des espèces qui doivent être rendues identiquement ou par équivalent , tout en prêtant des individualités. Le prêt de consommation en fait d argent est donc, au point de vue de l'espèce, un véritable prêt à usage, 3vee cette différence reçue que la chose prêtée, en ce ^s, ne périt pas pour le propriétaire, le prêteur, mais *^ien pour lemprunteur.

Dédaignant ces arguties des juristes et des écoles, ^ s'élevant à des considérations qui ressortent de l'analyse des faits, Turgot répond au célèbre juriscon- ^Ite d'Orléans, en disant :

r Que les choses prises en elles-mêmes et dans leurs rapports entre elles, n'ont pas de valeur; qu'elles n'en ont que par rapport à nous;

2** Que cette valeur est très variable, puisqu'elle est la raison dernière de la variation incessante du prix courant des choses ;

3** Que chacun , en ce qui le concerne, c'est-à-dire en prenant conseil de ses besoins et de ses intérêts, a certainement le droit d'estimer à sa manière le prix de quoi que ce soit ;

4*" Que si cette estimation aboutit à un contrat, ce contrat ne peut être taxé d'injustice, si d'ailleurs il

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est exempt de fraude, de violence, de mauvaise foi d*abus de confiance ;

S"" Qu'il y a dans la monnaie, outre le poids du métal, Tutilité, l'usage virtuel, qui est précisément Is^ chose à payer par l'intérêt;

6° Que le refus de reconnaître ce service de Fargen^ ou de le rémunérer est une inconséquence, puisqu*oi permet de demander le loyer d'un diamant prêté m ostentationem, de l'argent même qui aurait été prêté même fin ;

T Que si, dans le prêt ordinaire, les pièces de mon — ■ naie ne sont pas absolument les mêmes, cette circons — tance est parfaitement indifférente, puisqu'elle n^ change rien à l'utilité ;

S"" Que l'emprunteur devient propriétaire de l'ar — gent comme pièce de mormaie, mais non pas de l'argen comme valeur, puisqu'il doit le rendre; qu'il n'en a réellement que l'usage et qu'il doit le payer; que c'est afin qu'il puisse en jouir que les espèces lui sont remises à charge de les rendre;

9° Que ce n'est pas la valeur de l'argent, lorsqu'il aura été rendu, qu'il faut comparer à la valeur de l'argent au moment du prêt, mais la valeur de \di promesse d'une somme d'argent à rendre avec ceiie somme effectuée par le prêt;

10° Que l'argent doit être considéré comme une marchandise que le propriétaire a le droit de vendre ou de louer à prix débattu, et que mille circonstances peuvent influer sur le résultat;

11° Que le commerce de l'argent doit être libre

comme celui de toute autre marchandise; qu'une plus grande concurrence dans l'offre doit pouvoir en faire baisser le prix (l'intérêt), qu'une moindre concurrence doit pouvoir le faire hausser;

12* Qu'à ces conditions l'argent restera moins oisif; qu'il y aura des entreprises de prêts, des collectionneurs de capitaux à la disposition des industries;

13* Qu'enfin , s'il s'agit de régler le taux des intérêts en justice, les tribunaux tiendront compte des circonstances et du taux ordinaire.

Je ne connais pas d'exemple où la supériorité de l'esprit philosophique sur l'esprit de métier ou de profession, de l'étude libre et spontanée d'une question sur l'étude routinière, traditionnelle et pédanteàque de l'école, de la vue large et profonde du génie sur les subtils aperçus d'un entendement d'ailleurs exercé et puissant, soit plus sensible que dans là manière dont Turgot traite la question du prêt à intérêt, en opposition à celle de Pothier. Et notons que Pothier est celui qui , dans son sens , l'avait présentée avec le plus d'apparence de raison et de vérité. Sil'on opposait Turgot à Domat, à Domat toujours si faible, souvent si faux, et pitoyablement faux et faible sur la question qui nous occupe, on le trouverait bien autrement supérieur encore.

Mais, et Domat et Pothier ne s'étaient pas d'euxmêmes placés dans cette voie ; ils y étaient entrés à la suite des théologiens.

Turgot dut aussi examiner les raisons de ces guides, qui se fondaient sur le texte même de l'Evangile et

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sur la manière dont les interprètes autorisés l'avaient entendu : Mutuum date rdhil inde sperantes. L'ancien sorboniste n'avait pas moins qualité pour raisonner théologie que pour parler jurisprudence. Aussi ses raisons contre une doctrine théologique universellement admise alors ne sont pas^ moins décisives que celles qu'il opposait tout à l'heure à une jurisprudence non moins généralement reçue. Nous n'en voudrions d'autre preuve, au besoin , que la modification profonde, et dans le sens de son opinion, apportée par les organes les plus respectés de l'Eglise, et admise par toute la catholicité, à la doctrine que Turgoteut l'honneur et le courage de combattre un des premiers.

11 fait remarquer :

r Que ce précepte en contient deux;

2'' Que l'un et l'autre sont des préceptes de charitfr, comme la plupart de ceux qui se lisent dans le même chapitre ;

3** Que si l'un d'eux était de rigueur, et non de conseil ou de perfection, il n'y aurait pas de raison pour que l'autre ne fût pas aussi strictement obligatoire;

4** Qu'il y a, d'ailleurs, inconséquence à permettre la constitution de rente, comme le font les théologiens, c'est-à-dire le prêt à intérêt pour un temps indéfini, et à l'interdire pour un temps déterminé; qu'il n'y a point là, comme on le prétend , de différence essentielle ;

5° Que si le prêt à intérêt était contraire à la justice naturelle. Moïse n'aurait pas permis, conseillé même au peuple Israélite de prêter ainsi à l'étranger, Dieu

ne pouvant autoriser Tinjustice; que si des théologiens ont prétendu le contraire, c'est là une opinion scandaleuse, qui ne prouve que leur embarras à soutenir une mauvaise cause, et laisse à lobjection la force dune vraie démonstration aux yeux de ceux qui ont des notions saines de Dieu et de l'équité.

Pour achever de mettre en lumière ce qu'il y a d'inepte dans la thèse qu'il combat, il en recherche Torigine dans l'histoire. Il la rencontre dans les excès dé Tusure, dans l'infortune des débiteurs, dans les sympathies du public, du grand nombre, des pauvres pour ceux qui étaient dévorés par l'usure; dans la passion, qui trouve toujours agréable d'emprunter et désagréable de rendre; dans la différence des situations de l'emprunteur et du prêteur, le premier cherchant souvent dans l'emprunt son nécessaire, le second ne mettant au prêt que son superflu ; dans les circonstances, qui soni quelquefois si critiques qu'on emprunte à toutes les conditions, ce qui est une source de ruine, d'expropriation et de misère; dans la mo- J'ale chrétienne , dont lesprit de charité ne pouvait Manquer de prendre fait et cause pour le pauvre.

Mais on n'a pas assez distingué ce qui est intérêt stipulé et librement consenti de ce qui est abusif, Manœuvre coupable, extorsion, et qui seul doit être flétri dans l'opinion et puni par les lois. Le mot usure, qui ne signifiait originellement que le prix de l'usage de l'argent prêté, mais qui, plus tard, reçut un sens vitupératif sans distinction de taux, ne s'applique plus aujourd'hui qu'à l'intérêt qui dépasse le taux légal.

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qu'au prêt à la petite semaine, qu'aux prêts sur gage, qu'aux prêts aux mineurs et aux prodigues. Turgot, qui avait profondément étudié le mouvement et les besoins du petit commerce, et qui avait été à même, comme magistrat chargé d'instruire et de rapporter une affaire d'usure, de voir jusqu'à quel point le prêt à la petite semaine était utile ou nuisible au commerce, odieux aux emprunteurs ou librement accepté d'eux, ne condamne qu'un seul prêt comme abusif, celui qui est fait à des fils de famille, et encore ne le condamne-t-il point comme prêt onéreux, mais comme moyen de ruine, de déshonneur et de corruption.

Le nombre multiplié des affaires, l'iaccroissemeiit de l'argent, le déreloppement de Tindustrie, celui de la charité, la douceur des lois contre les débiteurs insolvables, sont donc autant de raisons de laisser au commerce de l'argent une liberté qu'un état de choses tout opposé n'aurait pas semblé pouvoir tolérer.

D'où cette conclusion ,

En principe d'abord :

La tendance à faire disparaître de nos lois toute restriction apportée à la liberté du prêt;

La nécessité de préparer les esprits à cette grande et salutaire mesure;

Abroger la loi qui autorise, qui prescrit la poursuite criminelle pour fait d'usure;

Interdire tout au moins cette accusation dans tous les prêts à l'occasion du commerce ou à des commerçants ;

En particulier ensuite :

Evoquer l'affaire d'Angoulême au Conseil d*Ëtat, afin qu'il discute, à cette occasion , la convenance de la loi proposée, et qu'il apprécie l'inutilité et les inconvénients de l'établissement de courtiers et agents de change en titre, proposé par les juges-consuls d'Angoulême ;

En tout cas, punition des auteurs du trouble apporté au commerce d'Angoulême.

La loi sollicitée par Turgot ne fut pas rendue ; elle est même encore à venir en France, quand déjàl' Angle* terre, l'Espagne, la Hollande, le Piémont et les Etats- Unis la possèdent sans qu'ils paraissent s'en trouver plus mal. Les efforts de Turgot eurent néanmoins cet avantage de mieux faire comprendre le rôle de l'argent comme moyen d'échange; de dissiper de graves préjugés économiques, juridiques et moraux; d'énerver une mauvaise loi, de préparer les esprits à la corriger ou à l'abolir; de mettre fin au procès qui avait été l'occasion de ce mémoire, et de faire défendre d'en intenter de pareils à l'avenir. C'était un triomphe qui devait en préparer d'autres.

Minet et Carrièrei.

A qui doivent appartenir lés mines et carrières qui constituent le tréfonds d'une propriété privée? Est-ce au propriétaire de la superficie? Est-ce à l'Etat? Ou bien seront-elles considérées comme inoccupées en-

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core et comme devant appartenir au premier occupant? Cette question intéresse non seulement les propriétaires, mais encore ceux qui ne le sont pas, mais , encore l'Etat considéré comme gouvernement et comme cité ou société civile. Il est clair, en effet, que si les richesses minérales d'un territoire ne sont point exploitées; si les propriétaires de la superficie du sol ne peuvent ou ne veulent en extraire les richesses; si la propriété privée est très divisée et que ceux qui la tiennent ne s'entendent pas ou s'entendent mal pour l'exploitation des mines au-dessous de leurs fonds; si cette exploitation a lieu sans intelligence; si elle n'est qu'un gaspillage; si la richesse publique ne peut que souffrir de l'incurie, de l'impuissance ou de l'inintelligence des particuliers, il y a de fortes raisons pour être de l'avis des lois romaines, qui rendaient l'Elal propriétaire des richesses minérales. Telle était aussi notre ancienne législation. Mais l'Etat; pouvant exploiter par lui-même ou concéder cette faculté à des compagnies, était dans l'alternative ou de se jeter dans des entreprises périlleuses qui n'étaient lucratives que pour ses agents, ou de concéder, pour un mince profit, des biens d'une grande valeur; ce qui le mettait entre l'accusation d'employer les ressources des contribuables à exécuter de stériles projets, et celle de livrer gratuitement à des spéculateurs, ou même à des

favoris, une partie considérable du domaine public (1). -

(l) V. CHABLEb Comte, Traité de la Propriété, U I, p. 417.

Les lois impériales de Rome, en déclarant le prince seul propriétaire des mines, lui abandonnaient une grande partie de la fortune publique : car ce qui n'appartient à personne, dans un territoire national, appartient par là même à tous les citoyens, au domaine public entendu dans le sens de domaine de TEtat. Sur ce point, comme sur celui du prêt à intérêt, Domat est faible, faux, dangereux même, et nul est le célèbre Pothier.

La question était donc neuve lorsqu'elle fut traitée ^r Turgot.

Deux choses sont à considérer, suivant lui : le droit Naturel des propriétaires, et Texploilation la plus abondante et la plus fructueuse des richesses miné-

ivdes.

La propriété d'un fonds n'est point naturellement fixée à une profondeur plutôt qu'à une autre : elle emporte donc le droit de fouiller à une profondeur quelconque, comme aussi le droit d'empêcher les autres d'y faire aucune ouverture.

Il semble donc que chaque propriétaire n'ayant le droit de pénétrer dans les profondeurs de son champ que parce qu'il est naturellement propriétaire du dessous comme de la superficie, nul autre que lui n'a le droit de pénétrer à une profondeur quelconque dans cette partie de sa propriété. Et pourtant Turgot décide qu'il y a c( liberté générale de pousser les galeries sous le^terrain d'autrui, dans de certaines limites qu'il détermine ; qu'il y a droit d'occupation à l'égard des matières souterraines ; mais que ce droit ne s'éteûd

qu*à Tappropriation des ouvrages faits sous terre et à celle des matières déjà extraites, |sans donner de suite sur les bancs ou filons découverts; que la propriété d'une mine n'entraîne pas non plus le droit de forcer le propriétaire du sol à permettre les ouvertures né^ cessaires pour en continuer l'exploitation. »

Cette contradiction dans le droit du propriétaire de la superficie du tréfonds n'est qu'apparente. En réalité, Turgot n'accorde au propriétaire de la superficie qaun droit limité à l'exploitation ordinaire du sol, c'est-à-dire à tout usage que le propriétaire peut ea faire, excepté celui d'en extraire le minerai. Mais ce droit d'extraction il Ta doublement, en ce sens d'abord qu'il pourra, par l'occupation du minerai, en devenir propriétaire, comme tout autre qui pousserait jusque là ses travaux; en ce sens encore qu'il pourra seul ouvrir sur son sol les travaux nécessaires pour pénétrer jusqu'à ce minerai. C'est là l'unique avantage exclusif que lui donne sa propriété de la superficie à l'égard des mines que son terrain pourrait recouvrir, ou d'où l'on pourrait aboutir à des mines.

Quant aux droits auxquels pourrait prétendre l'Etat, en partant du droit naturel, Tui^ot les repousse, en se fondant sur des raisons qui ne nous semblent pas à l'abri de toute critique, encore bien qu'il fût vrai, comme il le soutient , qu'il soit impossible de faire valoir les mines avec avantage bu profit du roi; que le droit de dîme sur les mines , quand il serait utile de le conserver, puisse être levé à titre d'impôt, sans que la propriété des mines appartienne au domaine;

que les ràisoDS apportées contre la restriction de la liberté naturelle de lexploitation des mines, en arguant de l'intérêt qu'aurait l'Etat à ce qu'elles fussent exploitées de la manière la plus fructueuse, soient à peu près les iqdmes qu'on allègue en faveur du monopole de toute espèce. Il n'est nullement nécessaire de donner aux entrepreneurs des mines le droit exclusif cle travailler toutes celles d'un canton. D'ailleurs, plu* «eurs mines ont été mises en valeur avec le plus çrand succès sans aucunes concessions exclusives.

Turgot, passant à l'opinion de ceux qui voudraient que la loi donnât au propriétaire de la superficie la propriété de toutes les matières souterraines, croit cette loi inutile et dangereuse.

Il conclut donc en faveur du système qui, en réservant aux propriétaires de la surface la faculté exclusive de pratiquer des ouvertures dans leurs héritages, attribue en même temps la propriété des matières souterraines au premier occupant.

Il termine son mémoire par ces paroles , qui sont l'esprit de tous ses travaux législatifs : « Tout ce que les lois positives ont à faire sur la matière de l'exploitation des mines, pour assurer le plus grand avantage possible de l'Etat , se réduit à ne rien retrancher et à ne rien ajouter à ce qu'établit la seule équité naturelle. On ose prédire que, sur quelque matière que ce soit, l'étude approfondie des vrais principes de la lé* gislation et de l'intérêt public bien entendu conduira précisément au même résultat. »

Il réduit donc le code des mines dans son essence,

code qui a été si difficile à faire, et qui T^t encore si mal (1), à ces quatre articles :

I "* Chacun a le droit d*ou\ri r la terre dans son champ; 2° Personne n*a le droit d ouvrir la terre dans le

champ d'autrui sans son consentement;.

3'' Il est libre à toute personne de pousser des galeries sous le terrain d autrui , pourvu qu'elle prenne toutes les précautions nécessaires pour garantir les propriétaires de tout dommage;

i" Celui qui, en usant de cette liberté, a creusé sous son terrain ou sous celui d'autrui, est devenu, à titre de premier occupant, propriétaire des ouvrages qu'il a faits sous terre et des matières' qu'il en a extrai* tes, mais il n'a rien acquis de plus.

Peut-êti*e y aurait-il en cela deux difficultés à opposer à Turgot, en vertu même de ses propres principes , la consécration du droit naturel privé et le plus grand avantage public, à savoir : d'une part, que la propriété du dessus emporte celle du dessous; d'autre part , la faculté d'exproprier un particulier, sauf indemnité, pour cause d'utilité publique.

II est certain, en tout cas, que l'Etat, je ne dis pas le prince, a un domaine éminent sur les propriétés pri\ées elles-mêmes, et qu'il lui appartient, en vertu de ce droit, de régler dans une certaine mesure Tusage du droit de propriété. C'est de là, aussi bien que du droit de police et du droit de r^ler les rapports des

(\) Voir à ce sujet d'excellentes réflexions dans l'ouvrage si plein de faits et d'idées de M. Ch. Donotbr, de la Liberté du TravmL

propriétés privées entre elles , que le législateur peut partir pour statuer au sujet de lexploitatiou des mines.

Quoi qu'il en soit, la loi française de 1791 et de 1810 tient une sorte de milieu entre les deux systèmes extrêmes qui accordent la propriété des mines aux seuls possesseurs des fonds recouvrant, ou à TElat seul, puisquelle les considère comme appartenant par indivis au domaine de TEtal et aux particuliers sous les propriétés desquelles elles sont situées. En effet, les redevances qui doivent être payées par les concessionnaires aux propriétaires des fonds et à l'Etat ne peuvent pas avoir d autre titre que cette copropriété reconnue d priori. La législation anglaise, celles du Pérou, du Mexique, de la Nouvelle-Grenade, plus hardies que la nôtre, et surtout beaucoup plus d'accord avec le principe de notre code, que la propriété du dessus emporte celle du dessous, reconnaissent la propriété du tréfonds au propriétaire de la superficie.

Il paraîtrait même que la fortune publique a moins à souffrir de cette pleine reconnaissance de la propriété privée et de tous les droits qui s'ensuivent, que des abus résultant des concessions arbitraires, telles quelles sont réglées par la loi de 1810. Ces abus n'étaient pas, du reste, la conséquence nécessaire de la loi qui donne sur les mines une part à l'Etat et une autre aux particuliers; il eût suffi, pour les prévenir, de décider que les concessions, au lieu d'être arbitraires, ne seraient, faites que suivant les formes vou-

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lues pour la vente des biens de TEtat, c'est-à-dire adjugées à ceux qui offriraient les redevances les plus élevées.

Cependant il est juste de reconnaître que la loi de 181 0, en distinguant les mines proprement dites d'avec les minières et les carrières, et en accordant l'entière propriété de ces deux dernières espèces de richesses minérales aux propriétaires de la superficie du sol , a fait un pas considérable vers l'application absolue du principe consacré par l'art. 552 du Code Napoléon.

Fondatkmi.

Un esprit aussi méditatif que Turgot, et d'un courage pratique égal à la force de ses convictions, à son amour de la justice et du bien public, devait être peu goûté des routiniers, des privilégiés, des partisans de l'immobilité. Aussi passait-il pour un esprit systématique : c'était l'expression la plus adoucie dont on se servit en parlant de ses doctrines, tout en voulant dire par là esprit chimérique.

C'est un tort impardonnable, en effet, auprès de l'ignorance, de la pusillanimité, des préjugés, de l'inertie, et de l'injustice organisée ou légale, que d'avoir des idées d'équité, et de vouloir les mettre en pratique dans un gouvernement. Turgot était d'autant plus attaché à ses convictions pratiques d'honnête administrateur, qu'elles lui étaient communes avec plusieurs hommes d'élite de son temps, tel que M. de -

Gouniay, intendant du commerce. Turgot, dans un éloge qu'il en a laissé, relève cette vague et perfide incrimination d'esprit systématique, qui avait pesé sur son ami aussi bien que sur lui-même. Il distingue avec ruson deux sortes d'esprits de système, l'un vrai et louable, l'autre faux et digne de blâme. Après avoir caractérisé le sens philosophique suivant lequel le mot système est pris en mauvaise part , il ajoute : « Si les gens du monde condamnent aussi les systèmes, ce n'est pas dans le sens philosophique. Accoutumés à recevoir successivement toutes les opinions, comme une glace réfléchit toutes les images, sans s'en approprier aucune; à trouver tout probable sans être jamais convaincus, à ignorer la liaison intime des conséquences avec leurs principes, à se contredire à tous les moments sans le savoir et sans y mettre aucune importance, ils ne peuvent qu'être étonnés quand ils rencontrent un homme intérieurement convaincu d'une vérité, et qui en déduit les conséquences avec la rigueur d'une logique exacte. Ils se sont prêtés à l'écouter; ils se prêteront le lendemain à écouter des propositions contraires, et seront surpris de ne pas voir en lui la même flexibilité. Us n'hésitent pas à le qualifier d'enthousiaste et A' homme à système. 11 est cependant vrai que tout homme qui pense a un système, qu'un homme qui n'aurait aucun système ou aucun enchaînement dans les idées ne pourrait être qu'un imbécile ou un fou. »

Qu'est-ce, en efifet , qu'un plan de conduite, c'està-dire des principes d'action, un but à atteindre et des

moyens appropriés d'exécution, sinon un système? Mais il n'est pas donné à tout le monde d'agir avec autant de raison et de maturité. Tous ceux qui en seraient capables ne s*en donnent pas la peine, ou ceux qui le pourraient et qui seraient disposés, d'ailleurs, à le faire s'en abstiennent par calcul; ils ne veulent point soulever une tempête qu'ils ne seraient pas sûrs de pouvoir calmer, et qui pourrait les emporter. C'est là une prudence égoïste que les convictions de Turgot ne connaissaient pas, et qu'il appréciait peu dans autrui. Il écrivait en 1770 à M"* d'Espinasse, en parlant de l'abbé Galiani : « Je n'aime pas à le voir toujours si prudent, si ennemi de l'enthousiasme, si fort d'accord avec tous les ne quid nimis et avec tous ces gens qui jouissent du présent et qui sont fort aisés qu'on laisse aller le monde comme il va , parce qu'il va fort bien pour eux, et qui, comme disait M. de Gournay, ayant leur lit bien fait, ne veulent pas qu'on le remue. Oh! tous ces géns-là ne doivent pas aimer l'enthousiasme, et ils doivent appeler enthousiasme tout ce qui attaque l'infaillibilité des gens en place. » Turgot n'était pas de cette humeur : sachant que la justice est le premier devoir des gouvernements, que le bien public en est le second, mais qu'il ne doit être recherché encore que dans les limites de l'équité; persuadé même, comme son ami M. de Gournay, que le meilleur moyen d'y pourvoir c'est de protéger la liberté, le laisser faire et le laisser passer , car c'est à lui qu'on rapporte cette fameuse maxime économique, il se montre partout religieux observateur de

Téquité et du plus grand bien public, qui en est inséparable.

C'est à ce double titre que, dans son article sur les Fondations àpe^yétuité, il n'hésite point à sacrifier la lettre à l'esprit des actes qui les ont instituées. Il y a dans cette interprétation une vraie et haute intelligence des droits respectifs des particuliers et de l'Etat. Et comme ces matières se représentent encore quelquefois, au moins à titre de récriminations ou de prétentions, il n'est pas inutile de faire connaître une solution qui doit valoir pour tous les temps.

Beaucoup de gens , même instruits et immédiatement désintéressés dans la question, se font encore une fausse idée de la perpétuité juridique des fondations, du droit social ou public relativement aux établissements ou communautés au profit desquels ces fondations sont faites le plus souvent. Et cependant Turgot avait déjà jeté sur ce sujet toute la lumière dont il est susceptible, une lumière décisive. Rien de plus satisfaisant n a été dit depuis. En comparant sa solution avec celle donnée par Kant à la même question dans ses Principes métaphysiques du Droit, on reconnaît aisément la parenté spirituelle de ces deux hommes de bien et de génie.

Un fondateur, dit Turgot , est un homme qui veut éterniser ses dernières volontés. Or, en supposant que son intention soit toujours pure, que le bienfait ne soit pas mal conçu ni mal placé pour le moment, qu'il ait une raison morale suffisante, il peut arriver un temps où l'abus naîtrait du maintien de l'exécu-

336 LIVRE m. — GHA.PITRE 111.

tioiif OÙ la société aurait à souffrir de son respect aveugle pour les intentions imprévoyantes du fonda^ teur, et où, par conséquent, elle serait en droit de s'opposer à ce que de semblables volontés dernières eussent indéfiniment leur effet, ou du moins de h même manière. Celui donc qui, dans un autre temps, a disposé de la sorte, n'a pu le faire que sous la condition tacite que ses intentions cesseraient d'être reiiH plies par la société du moment qu'elles lui deviendraient plus onéreuses qu'utiles.

Il y a, d'ailleurs, deux sortes de fondations, celles qui se rapportent aux besoins généraux de l'humanité, et celles qui ne sont destinées qu'à soulager des be^ soins accidentels. Pourvoir aux premières de ces nécessités par des établissements gratuits, c'est en quelque sorte faire appel à ces nécessités , les provoquer, les multiplier, les éterniser. Le bien général doit être, à cet égard , le résultat des efforts de chaque particu-^ lier pour son propre intérêt. Ce que l'Etat doit à chacun de ses membres, c'est la destruction des obstacles qui les gêneraient dans leur industrie, ou qui les troubleraient dans la jouissance des produits qui en sont le fruit légitime. Pourvoir à des besoins passagers par des ressources d'une valeur invariable et constante, c'est faire trop ou trop peu, c'est manquer à la logique des circonstances , c'est semer des difficultés et des abus.

En applaudissant à l'édit restrictif de 1749, en proclamant pour l'Etat le droit de s'opposer à des fondatioos nouvelles et celui de disposer des anciennes,

Turgot préparait la grande mesure de 1789 sur la proposition du fameux évêque d*Autun, Talleyrand de Périgord. La fin de l'article est remarquable de bon sras et de verve : « Ces réflexions ne doivent laisser aucun doute sur le droit incontestable qu'ont le gouvernement, d abord dans Tordre civil, puis le gouvernement et l'Eglise dans l'ordre de la religion, de disposer des fondations anciennes, d'en diriger les fonds à de nouveaux objets, ou mieux encore de les supprimer tout à fait. L'utilité publique est la loi suprême, et ne doit être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu'on appelle V intention des fondateurs (comme si des particuliers ignorants et bornés avaient eu droit d'enchaîner à leurs volontés capricieuses les générations qui n'étaient point encore), ni par la crainte de blesser les droits prétendus-de certains corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits visà-vis de l'Etat. Les citoyens ont des droits, et des droits sacrés pour le corps même de la société; ils existent indépendamment d'elle; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n'y entrent que pour se mettre, avec tous leurs droits, sous la protection de ces mêmes lois, qui assurent leurs propriétés et leur liberté. Mais les corps particuliers n'existent point par eux-mêmes ni pour eux; ils ont été formés pour la société, et ils doivent cesser d'exister au moment qu'ils cessent d'être utiles.

« Concluons qu'aucun ouvrage des hommes n'est fait pour l'immortalité; et puisque les fondations, toujours multipliées par la vanité, absorberaientàlalongue

tous les fonds et toutes les propriétés particulières, il faut bien qu'on puisse à la fin les détruire. Si tous les hommes qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à cultiver, renverser ces monuments stériles, et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants. »

Si Ton envisage maintenant la question des fondations à perpétuité au point de vue de Futilité publique ou de l'économie politique (1), on trouve la pensée : de l'économiste tout aussi fondée et tout aussi ferme que celle du jurisconsulte. Il paraîtrait même que le i point de vue économique Tavait plus particulièrement préoccupé. « Notre but, dit-il, n'est que d'examiner l'utilité des fondations en général par rapport au bien public, ou plutôt d'en montrer les inconvénients: puissent les considérations suivantes concourir avec l'esprit philosophique du siècle à dégoûter des fondations nouvelles et à détruire un reste de respect i superstitieux pour les anciennes I »

Chez un esprit moins éclairé, moins hautement impartial, moins ami de l'humanité, ce langage pour- . rait être suspect d'aveuglement et de passions. Mais dans la bouche de Turgot c'est le fruit d'un mûr examen, d'une réflexion raisonnée, de la conviction que l'intérêt public et privé, la moralité et la dignité

(i) Nous aurions pu renvoyer cette partie de notre appréciation de Tarticle Fondation au chapitre de l'économie politiqae; mais nous avons cru qu'il y avait moins d'inconvénients à manquer à cette division de notre travail qu*à violer Tunité de l'œuvre de Tuigot.

ont plus à perdre qu'à gagner à ce système de bienfaiisance. En effet, « dans les pays où ces ressources ^gratuites sont les plus abondantes, comme en Espagne :€t dans quelques parties de Tltalie, la misère est plus [^commune et plus générale qu'ailleurs. » Il y a donc i à considérer deux choses : les bons et les mauvais têts des fondations. Or, « je ne craindrai point de lire, ajoute-t-il, que si Ton comparait les avantages ; les inconvénients de toutes les fondations qui exisit aujourd'hui en Europe, il n'y en aurait peut-être une qui soutînt l'examen d'un politique éclairé.» mbien de ces fondations, en effet, dont l'exécution (vient impossible, ou qui cessent d'être utiles, ou qui lurraient l'être davantage si les ressources qu'elles Vent étaient employées différemment ! « De quelque îlité que puisse être une fondation, elle porte dans icdle-même un vice irrémédiable et qu'elle tient de sa poature, l'impossibilité d'en maintenir l'exécution. Le ps amène de nouvelles révolutions qui font disiraitre l'utilité dont elle pouvait être dans son ori- 16, et qui peuvent même la rendre nuisible.» Que ire alors? Consulter l'intérêt public, l'intérêt de lUx qui étaient appelés à profiter de la fondation, et titres qu'ils pouvaient avoir à ce bienfait, les mo- 's plus ou moins éclairés des fondateurs, et inter- (fréter leur pensée comme elle eût été infailliblefesent conçue, si les motifs en eussent été parfaitement |iars, éclairés et raisonnables, tels enfin qu'ils de- Iraient encore être approuvés dans le temps où l'on Ht. « Le bien public doit être le résultat des efforts de

340 LIVRE m. ' — CHAPITRE III.

chaque particulier pour son propre intérêt. » Voilà un principe qui doit dominer tout le reste, et que It bienfaisance la plus tendre, si elle est éclairée, si die veut le plus grand bien de ceux auxquels elle s'inté^ resse, ne peut mettre en oubli. Or, «tout homme sain doit se procurer sa subsistance par son travail, para que s'il était nourri sans travailler, il le serait aux dépens de ceux qui travaillent.» Voilà une première application; en voici une seconde : « Ce que TEtat àoà à chacun de ses membres, c'est la destruction àm^ obstacles qui les gênaient dans leur industrie, ou qui les troublaient dans la jouissance des produits qui 6D sont la récompense; si ces pbstacles subsistent, le» bienfaits particuliers ne diminueront point la pauvre générale, parce que la cause restera tout entière. » Il y a d'autres raisons encore. « Faut-il (en efifet) accoutumer les hommes à tout demander, à tout recevoir, à ne rien devoir à eux-mêmes? Cette espèce de mendicité, qui s'étend dans toutes les conditions, dégrade un peuple, et substitue à toutes les passi(His hautes un caractère de bassesse et d'intrigue. » C'est peut-être bien un peu la plaie de tous les temps A de tous les pays, mais spécialement des temps et des lieux où le peuple, au lieu d'être élevé par ses conducteurs pour la liberté, est maintenu dans un état de minorité, d'abaissement et d'indignité tels, qu'il ne peut avoir aucune initiative, parce qu'il n'a ni l'indépendance, ni l'intelligence, ni le courage, ni l'habitude d'être et de faire quelque chose par soi-même. Que faudrait-il pour faire naître un autre esprit, pour

limer aux intelligences initiative et courage? De la ice ou de la liberté, tout simplement. « Que les tplois et^es places en tous genres deviennent la ré- [pense du mérite et la perspective assurée du t rail, et vous verrez l'émulation s'allumer à la fois dans sein de toutes les familles; bientôt votre nation lèvera au-dessus d'elle-même; vous aurez éclairé IfeB esprit; vous lui aurez donné des mœurs; vous \mei fait de grandes choses, et il ne vous en aura pas Int coûté que pour fonder un collège.»

h D'ailleurs, pour les calamités véritables, imprévues, |ry aura des ressources extraordinaires, motivées par \m circonstances, ressources que ne précèdent point Ibb besoins, qui les provoquent, pour ainsi dire, qui M suivent et v subviennent avec discernement. « L'em- |loi libre des revenus d'une communauté, ou la con- Iribution de tous ses membres, dans le cas où le besoin lirait pressant en général; une association libre et Ids souscriptions volontaires de quelques citoyens bnéreux, dans le cas où l'intérêt sera moins prochain pi moins naturellement senti : voilà de quoi remplir JHfffaitement toutes sortes de vues vraiment utiles; et Mte méthode aura sur celle des fondations cet avanlifre inestimable qu'elle n'est sujette à aucun abus Zporta... .

Combien notre esprit public ou notre éducation Mttionale est encore éloignée de cette sagesse ! commn un certain esprit, très actif, très puissant, est sème contraire à cette tendance émancipatrice !

342 LIVRE m. — CHAPITRE III.

Droit public. — Gonitititions des Etats-Unis.

Un homme d*un grand sens et d*un beau caractère, JouflFroy, croyait que l'organisation politique d'une. société est une affaire d art, et que le droit y est dé-, sintéressé. Qu'il y ait, dans la solution de ce difficito^ problème, une foule de détails ou de déterminations plus ou moins heureuses où la question quid juris est sans réponse, nous le croyons sans peine. Que le prince, le pouvoir, quel qu'il soit, dans quelque forme de gouvernement que ce puisse être, soit placé de manière à procurer le bien public, et puisse le procurer en effet, pas de doute encore. Mais s'il est une^ forme de gouvernement où ce bien est plus assuré, où le mal contraire soit plus difficile à faire, et à faire longtemps; si, d'un autre côté, le droit d'une nation est d'être bien gouvernée, elle a par là même le droit d'avoir la forme de gouvernement qu'elle considère comme la plus sûre garantie de ses droits et de sa prospérité. Sans doute elle peut se tromper dans soe choix, dans ses vœux; mais c'est le cas de dire avec les jurisconsultes : Error communis facit jus . Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un fait d'application, et son droit de réparer son erreur, de faire bien ce qu'elle a d'abord fait mal, n en peut souffrir. Ce n'est donc pas là ce qu'il y a, dans le droit public, d'arbitraire et d'artificiel. D'un autre côté, pour qu'un peuple soit en état de résoudre le problème de sa constitution.

4q le reprendre, de le modifier suivant les temps, il faut encore qu'il soit organisé politiquement de manière à pouvoir accomplir cette tâche sans tombef dans Tanarcbie. Il faut même qu'il soit pour ainsi dire initié à cette grande affaire, c'est-à-dire qu'il soit formé, élevé pour la vie politique. Là aussi est un droit naturel politique dont il ne peut être privé sans injustice, et dont il ne pourrait se dessaisir lui-même sans indignité, sans immoralité.

Il faut donc que la constitution politique soit telle que toute la liberté politique compatible avec la liberté civile soit respectée. Mais il y a là, dans l'application, une foule de degrés et de modes d'exécution possibles, que les circonstances et le génie de cbaque peuple peuvent seuls indiquer. C'est là que le droit finit et que l'art commence. Mais n'oublions pas que le droit veille, qu'il trace à l'art plus ou moins heureux de résoudre le problème de l'organisation politique des limites qui ne peuvent être équitablement dépassées.

Dans sa correspondance avec Price, Turgot se montre pénétré du sratiment du droit public des peuples. II critique cette définition perfide de la liberté : la soumission aux lois. 11 oppose la tyrannie populaire à la tyrannie monarchique, et fait voir combien la première est plus redoutable que la seconde. Puis, venant aux constitutions des Etats américains, il reproche à celle de la Pensylvanie d'exiger le serment religieux pour avoir entrée dans le corps représentatif; à quelques autres, de pousser cet abus jusqu'à exiger

par ferment la dédaration qu'on croit à certains dogmes; au plus grand nombre, d'avoir imité sans raison des usages de I ancienne métropole, par exemple, rétablissement de corps politiques différents, analogues aux deux chambres et à la couronne en Angleterre; d'avoir exclu le clergé du droit d'éligibilité; de n'avoir établi aucuns principes fixes en matière d'impôts; enfin, d'avoir maladroitement imité la république hollandaise dans la détermination des rapports des différents Etats de l'Union.

On voit par là que Turgot inclinait manifestement à Vumcité du corps législatif : « Au lieu de ramener toutes les autorités à une seule, celle de la nation. Ton établit des corps différents... On s'occupe à balancer ces différents pouvoirs, comme si cet équilibre de forces, qu'on a pu croire nécessaire pour balancer l'énorme prépondérance de la royauté, pouvait être de quelque usage dans des républiques fondées sur l'égalité de tous les citoyens, et comme si tout ce qui établit différents corps n'était pas une source de divi*sions ! »

Destutt de Tracy, dans son Commentaire de l'Esprit, des lois, généralise cette doctrine de Turgot, en s'appuyant sur les mêmes raisons. 11 est bien certain, du moins, que dans tout pays où il n'y a pas deux classes légales de citoyens, l'une privilégiée, l'autre qui ne jouit que du droit commun, il n'y a pas les mêmes motifs d'avoir deux ordres de représentants. Mais il reste à savoir si ce démeigbrement du pouvoir législatif n'aurait pas d'autres raisons d'être. On peut re-

marqirer aussi queTurgot ne voyait, en matière civile et politique, dans un prêtre, qu'un citoyen. C'est habileté et justice en efifet de n'y pas voir autre chose : « En voulant prévenir des dangers chimériques, on en fait naître de réels ; on veut ne rien avoir à craindre du clergé, on le réunit sous la bannière d'une proscription commune. En l'excluant du droit d'éligibilité, on en fait un corps, et un corps étranger à l'Etat. Pourquoi un citoyen qui a le même intérêt que les autres à la défense commune de sa liberté et de ses propriétés est-il exclu d'y contribuer de ses lumières et de ses vertus? Parce qu'il est d'une profession qui exige des vertus et des lumières! Le clergé n'est dangereux que quand il existe en corps d'état; que quand on croit à ce corps des droits et des intérêts particuliers; que quand on a imaginé d'avoir une religion établie par la loi, comme si les hommes pouvaient avoir, quelque droit ou quelque intérêt à régler la conscience des uns et des autres ; comme si l'individu pouvait sacrifier aux avantages de la société civile les opinions auxquelles il croit son salut éternel attaché ; comme si Ton se sauvait ou damnait en commun ! Là oîi la tolérance, c'est-à-dire l'incompétence absolue du gouvernement sur la conscience des individus est établie, l'ecclésiastique, au milieu de l'Assemblée nationale, n'est qu'un citoyen lorsqu'il y est admis; il redevient ecclésiastique lorsqu'on l'en exclut.»

Nous croyons que c'est là, en effet, la véritable ligne de conduite politique à suivre à l'égard du clergé : ne voir dans ses membres que de simples

citoyens. Mais une autre conséquence non moins nécessaire du principe, c'est que Tecclésiastique doit aussi jouir de tous lés droits civils, et supporter toutes les charges qui en sont la contre^partie naturelle. Il n'y aurait pas d'équité à ne vouloir être traité en citoyen que pour jouir des droits qu'on croirait le plus avantageux, en renonçant aux autres, et surtout en réclamant des exemptions et des privilèges à titre d'ecclésiastiques. Turgot, nous le pensons, n'aurait point hésité devant toutes ces conséquences, non plus que devant leur principe commun,la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat; ce qui n'emporte point l'absence de rapports : ils sont inévitables. Le droit de police de l'Etat sur l'Eglise, non comme Eglise, mais comme m société spirituelle visible encore et mêlée à la société ^ civile, pouvant y exercer une intluence salutaire ou nuisible, est aussi un point de droit public hors de^ toute contestation.

Du reste, les sympathies de Turgot pour l'Angle — terre transatlantique, le pressentiment de ses brillantes^ destinées, tiennent de l'exaltation. «Il est impossible, ^ dit-il, de ne pas faire des vœux pour que ce peupl parvienne à toute la prospérité dont il est susceptible. Il est l'espérance du genre humain. Il peut en devenir le modèle. Il doit prouver au monde, par le fait, qua les hommes peuvent être libres et tranquilles, et peuvent se passer de chaînes de toutas espèces, que les tyrans et les charlatans de toute robe ont prétendu leur imposer sous le prétexte du bien public. Il doit donner l'exemple de la liberté politique, de la liberté reli-

pieuse, delà liberté du commerce et de Tindustrie...» C'est à propos de la liberté commerciale, dont Turgot était, comme on sait, grand partisan, qu'il dit : a Tout 4zet édifice, appuyé jusqu'à présent (1 778) sur les bases fausses de la très ancienne et très vulgaire politique, sur le préjugé que les nations, les provinces peuvent «voir des intérêts, en corps de provinces et de nations, autres que celui qu'ont les individus d'être libres et de défendre leurs propriétés contre les brigands et les conquérants : intérêt prétendu de faire plus de commerce que les autres, de ne point acheter les marchandises de l'étranger, de forcer l'étranger à consommer leurs productions et les ouvrages de leurs manufactures; intérêt prétendu d'avoir un territoire plus vaste, d'acquérir telle ou telle province, telle ou telle cité, tel ou tel village; intérêt d'inspirer la crainte aux autres nations; intérêt de l'emporter sur elles par la gloire des armes, par celle des arts et des sciences.» C'est évidemment là une rivalité hostile, et dès lors contraire au droit public international.

Dans sa correspondance avec Josias Tucker, notre publiciste traite encore les mêmes questions de liberté extérieure. Le doyen Tucker, dans ses Questions ira- 'portantes sur le Commerce, questions dont nous parlerons ailleurs, avait émis des idées très larges sur la liberté du commerce international, et prouvé que les opposants au bill de naturalisation des protestants étrangers à l'Angleterre entendaient mal le véritable intérêt du pays. Le traducteur de ce pamphlet économique, Turgot, le félicite de ces vues élevées en ces

termes, qui respirent Tenthousiasmé de rhomme de bien : « Puissent les efforts des politiques éclairés et humains détruire cette abominable idole (du commerce exclusif), qui reste encore après la manie des conquêtes et l'intolérance religieuse, dont le monde commence k se détromper! Que de millions d'hommes ont été immolés à ces trois monstres! Je vois avec joie, comme citoyen du monde, s'approcher un événement qui, plus que tous les livres des philosophes, dissipera le fantôme de la jalousie du commerce. Je parle de la séparation de nos colonies avec la métropole, qui sera bientôt suivie de celle de toute l'Amérique avec l'Europe. » Cette prophétie, dont l'accomplissement approchait, il l'avait faite vingt ans auparavant (1750) dans un de ses Discours en Sorbonne.^

Mais Tune des libertés que Turgot devait avoir le plus à cœur, parce qu'elle est plus sacrée, c'est la liberté religieuse. Déjà Turgot vient de faire des vœux pour elle : il fera plus, il combattra pour en obtenir le triomphe.

Tolérance.

Philosophe par le cœur non moins que par l'esprit, ami passionné de la justice, il consacra la meilleure partie de sa vie à faire pénétrer cette vertu dans les idées, dans les mœurs et dans les lois de son pays. A l'âge de vingt-six ans, et déjà maître des requêtes, il adresse à un grand-vicaire, autrefois son condisciple en Sorbonne> des Lettres sur la tolérance, qui sont un des

plus beaux plaidoyers qu'on ait jamais faits en faveur d'une si grande cause. Réunies à celles de Locke sur le même sujet, au Commentaire de Bayle sur le Conr trains4e$ d entrer de l'Evangile, au Mémoire de A. Vinet sur la liberté des cultes, ces quatre ouvrages formeraient un tout d'une rare force, et dont l'utilité sera aussi durable que l'ignorance, la fausse instruction et le fanatisme. C'est là, malheureusement, une question de tous les temps, et qui, par son éternelle actualité, justifierait encore les détails dans lesquels nous allons entrer, alors même que nous n'aurions pas pour objet de faire connaître Turgot par lui-même.

Cette âme généreuse, convaincue que le progrès est une loi de l'humanité, mais qu'il n'y a de progrès possible qu'à la condition de la liberté, et que la première de toutes les libertés est celle de la pensée, devait être d'autant plus révoltée de l'intolérance, qu'elle était plus pénétrée des droits de l'humanité, des conditions de sa destinée, et des seuls moyens de l'accomplir.

Aussi, en lisant cette correspondance, malheureusement incomplète (1) , entre un philosophe et un théologien catholique (2); en se rappelant les nombreux écrits d'un autre philosophe contemporain (3)

[{) Une lettre de Turgot, la seconde, a été perdae. On ne possède pas non plus celles de son correspondant.

(2) On ne sait pas le nom de ce grand-vicaire.

(3) Voltaire, dont le zèle pour la justice et l'humanité est quelquefois poussé un peu loin. C'est là le beau côté de Voltaire; ce qui explique presque tout le reste de sa vie militante. Le droit à

en faveur des droits sacrés de la conscience, si injus* tement foulés aux pieds avant lui et depuis lui encore, si opiniâtrement niés par certains apologistes fougueux d'une religion toute de liberté, de paix et de charité (1 ); en se rappelant les violences exercées à peu près indistinctement par les différentes communions religieuses, toutes les fois qu'elles ont pu mettre la force au service de leurs passions; en réfléchissant enfin au penchant presque toujours trop prononcé du pouvoir à s'immiscer dans les querelles religieuses, à protéger un culte au préjudice d'un autre, et à voir d'un œil ennemi toute polémique purement rationnelle contre les prétentions tyranniques des différentes sectes religieuses, on éprouve l'immense besoin de reposer son esprit et son cœur dans la contemplation d'une œuvre de justice et de paix , telle que les Lettres sur la tolérance, et le Conciliateur (2).

la liberté de conscience est, dans Voltaire, un sentiment qai explique presque toute l'influence que ce grand homme a voulu exercer sur son siècle.

(1) Bergier, dans son JHctionnaire théologique. Il se montre excessivement rétif à l'endroit de la tolérance, et prétend justiûer les violences et les persécutions exercées contre les protestants par la considération de l'utilité qui doit en revenir à la postérité des convertis, si ceux-ci n'en profitent pas eux-mêmes. Et voilà cependant où en était le clergé au dix-huitième siècle sur un point aussi important. Faut-il rappeler qu'un prêtre du dix-neuvième siècle, qui a exercé la plus grande influence sur ses coreligionnaires, M. de Lamennais, n'était guère plus favorable à la tolérance lorsqu'il voulait une religion de l'Etat , et convertir les préceptes du catholicisme en lois civiles? Mais M. de Lamennais a dépouillé depuis ce vieil homme, et bien davantage.

(2) Le Conciliateur se compose de deux lettres supposées d*un ecclésiastique à un magistrat en faveur de la tolérance.

^6 pouvant ici reproduire en entier ces composi- 311S si fortes de raison et de raisonnement, j'essaierai a moins d'en esquisser rapidement les principaux 'aits. Comment, d'ailleurs, louer plus dignement un iéfenseur des droits les plus sacrés du genre humain [u'en retraçant au moins l'esquisse de ses magnifî- [ues plaidoyers?

A cette question : Quelle protection le pouvoir doit- 1 à la religion? Turgot répond : Aucune, si ce n'est la berté; encore faut-il que les dogmes et le culte ne 3ient pas contraires aux intérêts de l'Etat (1). Une 3ligion fausse tombera d'elle-même sous les attaques u bon sens; une religion vraie se soutiendra par la 3ule force de la vérité. Persécuter la première, c'est Q rallier les sectateurs; protéger la seconde, c'est la ispenser de songer à sa conservation, ou substituer ans ses moyens de défense la force à la raison. L'in- §rêt de chaque homme est isolé par rapport au salut; [ n'a dans sa conscience que Dieu pour témoin et our juge... L'Etat, la société, les hommes en corps, e sont rien par rapport au choix d'une religion; ils 'ont pas le droit d'en adopter une arbitrairement, ar une religion est fondée sur une conviction. Une Bligion n'est dominante que de fait, et non de droit, i le législateur doit cependant proposer une religion

(!) Restriction dangereuse. Un pouvoir prévenu pour ou contre ne formule de croyances et de pratiques religieuses ne manquera as de les croire utiles ou nuisibles au bien public. L'auteur le sent ien lui-même, car il se fait cette objection; mais je doute qu'il la ^solve complètement.

352 LIVRE lU. — CHAPITRE III.

à Tignorance et à l'incertitude des citoyens, pour prévenir le retour de Tidolàtrie, de la superstition et du fanatisme; cette protection doit se réduire à garantir aux ministres de cette religion une existence indépendante, quoique dans la rigueur du droit c'est à celui qui croit à une religion et qui a besoin d'un ministre à le payer. Mais le bien public exige qu un intérêt si grave ne soit pas abandonné à llndifférence, à la misère ou à Tavarice des populations. Cette religion devra être, en principe, celle du plus grand nombre. Le plus souvent elle est parla même celle de ceux qui gouvernent. Toute religion cependant n'est pas propre à être ainsi adoptée par la politique. Le catholicisme a des inconvénients, et le protestantisme n'en est pas exempt.

Turgot va même plus loin. « Une religion qui paraîtrait fausse par les lumières de la raison, et qui s'évanouirait devant ses progrès (de la raison) comme les ténèbres devant la lumière, ne devrait point être adoptée par le législateur. Il ne faut pas élever un de ces palais de glace que les Moscovites se plaisent à décorer, et que le retour de la chaleur détruit nécessairement, souvent avec un fracas dangereux. On ne devrait pas non plus accorder de protection spéciale à une religion qui imposerait aux hommes une multitude de chaînes qui pussent influer sur l'état des familles et sur la constitution de la société : par exemple, une religion qui mettrait des obstacles au nombre et à la facilité des idariages; une religion qui aurait établi un grand nombre de dogmes faux et contraires

aux prîndpes de l'autorité politique, et qui en même temps se serait fermé la voie pour revenir de ses erreurs qu'elle. aurait consacrées ou qu'elle se serait incorporées, ne serait pas faite pour être la religion publique d'un Etat : elle n'aurait droit qu'à la tolérance. Si l'on pensait ainsi, et si l'infaillibilité de TEglise n'était pas vraie (si elle l'est, TEtat n'en est point juge), on pourrait croire que la religion catholique ne devrait être que tolérée. La religion protestante ou l'arminianisme ne présentent pas les mêmes inconvénients politiques; mais leurs dogmes tiendraient-ils contre les progrès de l'irréligion? »

Voilà un grand pas de fait en deux ans, depuis le discours du prieur. Mais il est à croire que le philosophe était entré au séminaire, et n'avait pas quitté le théologien.

La religion naturelle, mise en système et accompagnée d'un culte, en défendant moins de terrain, ne serait-elle pas plus inattaquable? La religion naturelle, n'est une chimère que pour les athées et les sectateurs prévenus dos religions positives. Mais les premiers ne comptent pas, parce que ce sont des monstruosités morales, et l'erreur des seconds est facile à comprendre. Sans doute on peut varier sur beaucoup dje points de la religion naturelle; sans doute elle peut dégénérer en pur déisme (négation de la Providence) ; sans doute encore on peut tomber de là dans l'athéisme. Mais tous ces écarts sont-ils empêchés par les religions positives? D'où viennent les hérésies, les divisions de toutes sortes, le théisme pur (Dieu provident), je

354 UVRB in. — Cfl4PITRB III.

déisme, rathéisme lui-même, dans 1« sociétéa cbrétieimes? Tous les croyants ne reçoiv^ot-ils pas d'à* bord un enseignement religieux positif? D'où tiennent encore les superstitions et le fanatisme? Imputeronsnous tout cela aux croyances positives? — Soy

donc plus équitables, et ne mettons pas sur le compti de la religion naturelle ce qui n*est pas de son essence,, si nous ne voulons pas attribuer aux croyances tiennes ce qui n est imputable qu'aux différents caractères des esprits* Or cette différence, il faut savoir Taccepter en religion comme en tout le reste; elle n'esl ni moins réelle, ni moins naturelle, et ses conséquence^^ pas moius nécessaires. Je regrette que des homme^^ d'intelligence et de talent, qui devraient avoir quelqu^^

foi aux nobles et libres instincts religieux de l'homme , se rangent aujourd'hui du côté des ennemis de la rai son et de la liberté, pour proscrire la religion natu relie.

Ce n'était pas là , comme le remarque bien Turgcapt lui-même, des questions à poser à un grand-vicair^9. Aussi reçut-il une réponse dans laquelle on soutenais/ l'intolérance civile (1). Il faut voir avec quelle verv^^

(I) On distingue Tintolérance civile de l'intolérance religiense: la première emploie la force pour amener des professions de foi, et faire pratiquer certains actes de culte ou en proscrire certains autres. L'intolérance religieuse consiste simplement à regarder comme fausses les opinions contraires à celles qu'on eroit vraies, et à les condamner ouvertement comme telles. La première sorte d'intolérance est injuste et tyrannique. On ne saurait se plaindre de la seconde.

PHILOSOPHIB« 3S5

^^Udectique lui répond son ancien condisciple en Sw- ^nne.

« Qu'a donc en soi, lui dit-il, de si précieux Tinto- ^nmce, pour qu'on s y soit tant attaché? Attaquant indiCTéremment le Trai et le faux, n'est-ce pas au \rai Qu'elle doit être le plus funeste, en détruisant par la violence la séduction impérieuse par laquelle il corntnande aux esprits? D'ailleurs, de quel droit le prince m-enipéchera-t-il d'obéir à Dieu , qui m'ordonne de |nrèeher sa doctrine? Le prince est souvent dans l'er* reur ; Dieu peut donc ordonner le contraire du prince. S'il y a une religion vraie, auquel des deux faudra-t-il obéir? N'est-ce pas Dieu seul qui a le droit de commander? Si le prince a la vraie doctrine, ce n'est que par un hasard indépendant de sa place, et, par conséquent, sa place ne lui donne aucun titre pour en dé- €ider« Empêcher de prêcher, c'est toujours s'opposer à la voix de la conscience, c'est toujours être injuste, c'est toujours justifier la révolte, et, par conséquent, toujours donner lieu aux plus grands troubles, ^c. »

Tout le reste de cette seconde lettre est d'une dialectique aussi saine et aussi pressante. C'est l'ineapacité absolue de juger de la vérité de la religion , si la réflexion est comprimée ou séduite; c'est la nécessité m<M*ale de faire usage de la raison dans les matières les^ plus importantes ; c'est la nécessité absolue que cet usage soit personnel ; c'est Tefifrayante responsabilité qu'on assume, en faisant pour d'autres le choix d'une religion, ou en les forçant à le faire contre les inspirations de leur conscience; c'est enfin le respect

356 LIVRE m. — CHAPITRE III.

pour la vraie religion, qui veut être acceptée et pratiquée librement et avec amour, etc.

Le prince ne doit proscrire que Tinlolérance, parce que l'intolérance est la cause du trouble. Si la religion est vraie et le prince faillible, le prince ne peut avoir droit d*en juger, parce que ce ne peut être un -devoir pour les sujets d'obéir... L'enfant, comme enfant, a lui-même des droits qu'il ne peut perdre par là volonté de son père ; il faut que cette volonté soit fondée sur un droit antérieur, et le droit d'un père sur la conscience de son fils est une contradiction, dès qu'on suppose qu'il y a une religion vraie, et que chacun a une âme à sauver.

Cette dernière raison mérite une sérieuse attention, à une époque et dans un moment où l'on parledu droit des parents sur leurs enfants comme d'un droit sur une simple chose. Non seulement on ne fait pas la part du droit social ou de tous, mais on semble oublier complètement que les enfants sont aussi des êtres raisonnables dont il n'est pas permis de disposer d'une manière aussi absolue, suivant ses propres préjugés, quels qu'ils puissent être. Je laisse encore parler sui* ce point de morale la conscience si élevée et si pur» de Turgot. « Dans les choses où il s'agit du bonheur particulier des enfants, sans aucun rapport à la société générale (1), je soutiendrai toujours que le devoir des

{{) Bien entenda que si la société générale s*y trouvait intéressée, le droit du père ne serait plus exclusif; la société aurait le droit d'intervenir.

pères se borne au simple conseil. C'est la façon de penser contraire qui a fait tant de malheureux pour leur bien, qui a produit tant de mariages forcés, sans compter les vocations. Toute autorité qui s'étend audelà du nécessaire est une tyrannie... »

A l'époque où notre philosophe théologien écrivait le Conciliateur, les protestants et les catholiques, les jansénistes et les molinistes, les évoques et les parlements étaient encore en présence, et les plus forts ou les plus influents à la cour pouvaient obtenir contre leurs adversaires des actes tyranniques de la part du gouvernement. Le pouvoir n'avait rien de mieux à faire, suivant les principes qu'on vient de voir, qu'à s'abstenir de prendre part à ces querelles, et à veiller à ce que personne ne fût inquiété dans sa manière de voir. Un discours, conçu dans cet esprit, est supposé adressé

et

par le roi à chaque parti religieux qui essaie de le mettre dans ses intérêts. Cet écrit, plein de sens et de modération, tomba, dit-on, sous les yeux du roi, qui le lut et crut devoir en faire son profit. ; La seconde lettre qui compose le Conciliateur est destinée à montrer, par de nombreuses et graves autorités religieuses, que la tolérance civile est entièrement conforme à l'esprit et àla lettre même du christianisme. Le divin Fondateur de cette religion de paix et d'amour, les Pères de l'Eglise, les conciles, n'ont qu'une voix, qu'un enseignement. TertuUien, saint Athanase, saint Anibroise, saint Chrysostôme, Théophilacte , Lactance^ saint Hilaire, saint Augustin lui-même, saint Martin, les Pères du concile de Tolède, tous repous-

358 LIVRE III; «^ GHAPItRE III.

sent la violence dans le prosélytisme. Si l'oii objecte le concile de Trente, proscriTant le protestantisme, et devenu loi de TEtat, la réponse est simple : le roi n'avait pas le droit de porter de semblables lois. Les premiers Pères de F Eglise ne demandaient pas aux premiers païens de faire de TEvangile une loi de lempire. Cette fusion des deux ordres de l^islation, le spirituel et le temporel, a sa source dans l'ambition mal réglée des deux puissances, dans une intention secrète de s'étendre par usurpation... Si faire un édit d'une décision de l'Eglise n'est pas, à la vérité, usur-^ per vis-à-vis d'elle le droit de fixer les articles de foi, c'est du moins l'usurper vis-à-vis des peuples...; c'est, parce qu'on croit une chose, vouloir la faire crmre aux autres... C'est l'unité de religion à laquelle on veut contiraîi^dre, et non la multiplicité d'opinions qu'on tolère^ qui occasionne les troubles et les guerres civiles.

€es considérations sur le rapport du spirituel et du temporel mettent leur auteur sur la voie de deux Améliorations notables, dont l'une a cEéjà passé dans notre législation, et dont l'autre n'est pas encore las-^ seE dans nos idées, ni par conséquent dans^o^ïsimœurs et dans nos lois; 11 voulait bien que ie prêtre fût libie d^administner ou de refuser les sacrëmefirts d^^bap^ tême et de marit^e, suivant les Ibis canoniques > mais il désirait au^si que l'état civil des personnes ^f)àt ^ d^enâant de ces consécrations religieuses/ H ri'ap^ prouvait pas davantage qu'on forçât un prêtre 'à ^on^ ner H sépulture eiedésiastiqffle à^^'beus làuxquel^ loé

lois de TEglise la refusent : il voulait qu'on distinguât les honneurs civils rendus à nos restes mortels, des funérailles religieuses, et qu'on pût, au besoin, se passer des secondes sans cesser d'avoir droit aux premières. Une différence d'opinion ne peut être un déshonneur, et le refus de la sépulture ecclésiastique ne prouve rien de plus. « Pourquoi, dit-il en s'adressaut au préjugé qui s'attache au l'efus de la sépulture ecclésiastique, pourquoi ce refus serait-il déshono^ rant? Il ne prouve rien autre chose, sinon que celui dont on ne veut pas enterrer le cadavre ne pensait pas comme celui qui le refuse; et peut-on être déshonoré pour avoir une opinion différente? Le déshonneur né vient donc que de ce que la sépulture ecclésiastique ^traîne nécessairement le refus de sépulture civile. Celui qui ne pense pas, comme son curé est traité comme celui que l'Etat a proscrit ; l'hérétique comme le voleur qui meurt sur la potence. Voilà la seule source de l'atteinte que les refus de sépulture donnent à 1* réputation. Pour en préserver les sujets, il n'est pas nécessaire de forcer les ecclésiastiques à enterrer les cadavres de tous ceux qui n'auraient pas pensé comme eux; ce serait une injustice de plus. Il faudraH donc en ce point, comme en beaucoup d'autres, distinguer d'une manière radicale le temporel du spirituel, et empêcher fermement que l'Eglise ne ftt passer ses croyances et ses pratiques dans nos codes et nos usages civils.»

Turgot, qui comprenait l'importance des questions religieuses, qui s'y intéressait vivement, bien moins

360 LIVRE m. — CHAPITRE III.

cependant comme politique que parce qu'il était fortement pénétré du sentiment religieux et con'vaincii de sa sainteté et de son inviolabilité, Turgot avait entrepris une histoire critique du jansénisme et du molinisme, faite au point de vue libéral dont on vient d'esquisser les principes : cette histoire n'a pas été achevée; il n'en existe que quelques pages; mais c'est assez pour donner une nouvelle preuve que de très grauds événements peuvent avoir de très faibles causes : c'est ainsi que la vanité blessée du cardinal Mazarin aurait été la principale raison de la condamnation des cinq propositions qui étaient censées résumer la doctrine de saint Augustin, d'après Jansénius, et dont quatre au moins n'ont jamais pu être littéralement extraites de YAugustinus du fameux évêque d'Ypres. La grande faute, suivant Turgot , c'est d'avoir pris parti pour l'un des contendants ; le pape et le pouvoir civil, surtout, n'avaient rien de mieux à faire que ce qu'avaient fait l'un et l'autre jusque là, c'est-à-dire à laisser tomber la querelle, en laissant les combattants s'épuiser en raisonnements, sans exiger d'eux autre chose que l'abstention de l'injure et des voies de fait. Rome, qui, à une autre époque, n'avait jamais voulu se prononcer entre les dominicains et les franciscains , entre les thomistes et les jésuites , ne s'en était point mal trouvée, et la paix de l'Eglise n'avait pas été atteinte dans le fond. Ce sont là des questions hors de la portée du très grand nombre, et destinées à s'éteindre dans les écoles où elles prennent naissance*

Si court que soit ce fragment d'histoire, il est écrit d'un style élevé, digne de la hauteur de \ue d'où l'auteur a pris son sujet pour le dominer tout entier et avoir le droit de juger les parties, au moins quant aux procédés ou à la forme. Quoique son passage à la magistrature ait été de courte durée, Turgot en savait assez sur la querelle qui divisait le Parlement et larehevêque de Paris au sujet de ladministration des sacrements : il lie pouvait qu'être profondément choqué en voyant la communion administrée aux jansé* nistes en vertu d'arrêts, sans, du reste, prétendi*e absoudre les rnolinistes de tout reproche. Là, pour lui, n'était pas la question; elle était dans la liberté.

Tui'got ne se borna pas à éclairer le pouvoir sur la justice et la nécessité de la tolérance civile, ni à réfuter un ancien condisciple devenu grand-^vicaire; il crut devoir s'attaquer plus haut encore, et combattre l'esprit d'obscurantisme et de persécution que la Sorbonne avait montré en condamnant, comme impies et dangereuses , certaines propositions du Bélisaire de Marmontel en faveur de la liberté de conscience.

En homme qui n'avait oublié ni les leçons de lo* gique, ni celles de théologie qu'il avait reçues de ses maîtres, mais qui savait en faire un autre usage, Turgot déduit, suivant le principe de contradiction appliqué de la mauière la plus rigoureuse, les propositions opposées à celles de Marmontel qui avaient été condamnées, et laisse à juger quelles sont celles qui sont le plus d'accord avec la religion, la vérité, la justice et le bon ordre public.

Les trente-^ept vérités opposées aux trente-^sopt im^ piétés de Bélisaire, par un bachelier ubiquiste, avec cette épigraphe : Beatus vir qui non adiit in consilio impio^

rum et in cathedra pestilenticB sedet (Ps. i, v* J),

est une œuvre tout à la fois très spirituelle et très forte de raison et de raisonnement ; elle rappelle les meilleures du même genre d'un contemporain fameux. Réunie aux Lettres sur la tolérance, au Conciliateur et au Mémoire adressé à Louis XVI à l'occasion dé lii formule du sacre, elle formé un des plus beaux titres de l'auteur comme théologien philosophe.

40 MÉTAPHTSIQUB KT HI&TOIBE DB LA raiLOÉOPHIB.

On se tromperait fort, du reste, si l'on croyait que Turgot abondât dans les sentiments des indignes r^ présentants de la philosophie de Locke et de Gon-^ dillac. Quoiqu'il fût sensualiste, en ce sens qu'il ne reconnaissait qu'une seule origine à nos idées, il n'en était ni moins spiritualiste, ni moins religieux. On a peut-être trop confondu ces deux choses dans ces derniers temps. 11 est certain qu'un assez grand nombre de philosophes sensuaJistes du dix-huitième siècle (qu'en cela ils aient été conséquents ou inconséquents, ce que nous ne voulons pas exatniner ici) n'étaient ni matérialistes, ni fatalistes, ni athées; ils croyaient fermement à la spiritualité du principe pen* sant; à la justice, à la puissance et à la nécessité morale de l'accomplir, ainsi qu'à un li%islateur suprême

qui demande compte aux hommes de leur mépris pour sàloi sainte. A aucune époque, du moins, le sentiment de la justica, Tonthousiasme et le respect pour elle, o'oot été plus Tifs et plus généralement répandus parmi les hommes instruits qu au dix -huitième siècle. La %islation politique et civile qui est sortie de ce grand mouvement de l'esprit national en est une preuve irrécusable. C'est un fait très digne de i^marque, d'ailleiurs, que le dix-huitième siècle, malgré son sensua* lisme, avait une foi vive aux idées et un certjpiin mépris pour les faits. L'histoire n'y joue point le premier rôle ; la théorie , la spéculation philosophique domine tout le reste. C'est le contraire dans notre dix-neuvième siècle, qui se dit plus spiritualiste que le dix-huitième. Mais nous n'avons à parler ici que de Turgot. Quoiqu'il fût incontestablement de son époque, et sans doute par cette raison même, il était pour tout ce qu'il y a de grand, de vrai et de salutaire dans la pensée de l'homme. Aussi le voit-on, dans sa correspondance intime, s'exprimer avec un dégoût mêlé de mépris ou d'indignation sur les livres véritablement irréligieux et immoraux de l'époque. 11 écrit à l'un de ses amis (Caillard) : « Je me soucie peu du Système de la Nature; un livre si gros, qui contient le matérialisme tout pur, est un ouvrage de métaphysique par un homme qui, à coup sûr, n'est pas métaphysicien, et pique peu ma curiosité.» 11 écrivait à un autre (<ïdridot^cet)': « Comme je ne crois pas que vous fassiez jâf fiais un livré de philosophie sans logique, de littértttiii^é^sans^^oût ët'dô Iriîoralè sans honnêteté, je ne

364 LIVRE m. — CHAPITRE III,

vois pas que la sévérité de mon jugement sur le livre de Y Esprit puisse vous effrayer.» Il faut voir ensuite comme il traite, dans le cours de la même lettre, cet ouvrage d'Hehétius, ouvrage qui avait, d'ailleurs, rné* contenté non seulement Rousseau, mais Voltaire luimême. Voici quelques passages de cette lettre : « Par-, tout il (Helvélius) cherche à exclure l'idée de justice et de morale. 11 confond avec les cagots et les mora* listes hypocrites ceux qui s occupent de ces minuties; jamais du moins on ne le voit fonder sa morale sur la justice, et il n'a pas un mot qui tende à prouver que la justice envers tous est l'intérêt de tous, qu'elle est l'intérêt de chaque individu comme celui des sociétés. — 11 vous raconte les plus grandes horreurs de toute espèce, les plus horribles barbaries, et toutes les infamies de la plus vile crapule, pour déclamer contre les moralistes hypocrites ou imbéciles qui en font, dit-il, l'objet de leurs prédications, sans voir que ce sont les effets nécessaires de telle ou telle législation donnée. A propos de tous leurs vices relatifs à la débauche, il s'étend avec complaisance sur les débauches des grands hommes, comme si ces grands hommes devaient l'être pour un philosophe. Partout Helvétius ne trouve de grand que les actions éclatantes; ce n'est assurément point par cette façon de voir qu'on arrive à de justes idées sur la morale et le bonheur.»

Dans un autre passage il corrige instinctivement ce que ses opinions systématiques sur l'origine exclusivement sensible des idées avaient de faux : « Ni vm

idées ni nos sentiments ne sont innés ; mais ils sont naturels, fondés sur la constitution de notre esprit et de notre âme, et sur nos rapports avec tout ce qui nous environne. »

Turgot n'était pas seulement un moraliste d'un liens droit et élevé, il était aussi métaphysicien, autant qu'homme de son école peut l'être. 11 comprenait à merveille que toute la philosophie spéculative roule, en définitive, sur quelques notions fondamentales, dont il importe, par-dessus tout, de se faire des idées justes. Il était loin de ce mépris non moins ignoble que facile pour des méditations que les plus beaux génies de Fantiquité et des temps modernes n'ont pas estimées indignes de leur attention. Les nombres de Pythagore, les idées de Platon, les catégories d'Aristote, la philosophie première, l'ontologie des philosophes du moyen-âge, la logique objective des philosophes allemands de nos jours, la théorie de la certitude de nos connaissances par les philosophes français, sont une matière d'une portée assez vaste et d'une difficulté assez grande pour intéresser les génies les plus nobles et défier les plus vigoureux.

Nous ne serons donc pas surpris de voir Turgot appliqué à la solution de quelques-uns des plus difficiles problèmes de la philosophie première ou fonda- mentale, de l'ontologie.

Il cherche à se rendre compte de la notion à' existence, dans un article considérable, inséré dans VEncyclo^ pédie. C'est le postulatum nécessaire à un autre point de métaphysique, la preuve de l'existence des corps.

366 UVRB m. -^ CHAPITRE III.

Il est clair, en effet; qu'il faut a entendre d'abord sur la notion d'existence, pour pouvoir convenir dd quelque chose sur la question plus restreinte de l'existence des corps.

Les partisans de l'opinion que toutes nos idées sont d'origine sensible, comme ceux de l'opinion que les idées de l'intelligible pur sont innées on la produit d'une faculté toute spirituelle, s'étaient rencontrés dans le même doute, ou du moins dans la niènie: imr puissance à prouver l'existence des corps. Ckwmeot, en effet, faire sortir de la sensation, d'un pur état de l'âme, l'existence de quelque chose de réel, de distinct de l'âme et de ses modes, quelque chose d'extérieur surtout? Aussi Berkeley niera-t-il l'existence dçs corps. Comment, d'un autre côté, si nos idées de l'ordre métaphysique, celles de substance, de causa-lité, d'existence ou d'être, sont un état originel de l'âme ou uu produit de l'une de ses facultés, coauneot encore affirmer légitimement et avec certitude l'existence des corps? Aussi Descartes n'y croit-îl d'une croyance réfléchie qu'en se fondant ^r la véracité divine.

On le voit, de toutes parts on aboutit au doute sur un point où le sens commun, dans sa foi naïve et spontanée, ne soupçonne pas même la possibilité 4» doute le plus léger.

Il s'agissait donc, pour Turgot, de prouver l'existence des corps, surtout daùs le système de Locka, dont il était partisan , et par conséquent de réfuter Berkeley. Mais comme ses idées sur l 'existence sont

la base de son argumentation, il convient de com^ mencer par s en rendre compte encore.

Séparé, en quelques points, de Condillac sur la ti^orie des perceptions externes, Turgot partage néanmoins son opinion, que les objets corporels ne sont pour nous que des masses de sensations coordonnées; que nous ne sommes nous-mêmes à nos propres yeux qu'un de ces nombreux agrégats. Le sentiment du moi résulte de la conscience de nos propres sensations. Celui du non-moi ou des choses extérieures, des idées que nous en avons. Les sensati(;)n« qui leur correspondent dépendent des lois étrangères au moi; et ces lois ne règlent pas seulement Texistence et les rapports des sensations que nous rattachons à des êtres différents de nous , comme à leurs causes ou conditions, mais encore les rapports respectifs des causes impersonnelles mêmes.

Mais comment avons-nous pu légitimement appliquer à ces causes la notion d'existence ou de présence? xiomm^t avons-nous pu les détacher de nos sensations et les convertir en réalité? C est, répond Turgot, en voyant qu'elles sont indépendantes de nous, qu'elles u'obéissent point à notre fantaisie, que leur souvenir a est point leur reproduction dan$ toute sa vérité et dans tous ses caractères; qu'elles ne se reproduisent ainsi qu'autant que nous nous soumettons à ce que l'expérience nous enseigne, comme étant la condition impersonnelle de leur manifestation première à notre esprit»

L'idée d'existence n'est donc légitimée que par celle

(le la permanence. C'est-à-dire qu'il faut être forcé d croire qu'un système de sensations est indépendant notre imagination; qu'il a sa raison propre d'être, raison étraugère à notre fantaisie du moins, pour lui. appliquer légitimement la notion d'existence.

Nous ne savons, quant à nous, et nous ne voulons pas examiner si la notion A' existence est bien la naêmo que celle Aq présence actuelle ou possible; si elle n'est pas essentiellement Topposé de celle 6! apparence, dont le contraire serait plutôt celle de réalité. Nous ne dirons pas non plus si Taffinité de la notion d'existence avec^ celle de substance, Aq phénomène , etc., a été suffisam — ment déterminée; si, enfin, les conditions qu'on lu S donne ne seraient pas encore explicables dans le sys — tème de l'idéalisme, et s'il n'y aurait pas une manier plus simple de circonscrire cette notion et d'en fai ressortir la légitime application.

La question est si difficile, l'illusion si facile, qu'i est^bien permis à la critique de se défier d'elle-mêm et d'être modeste. Mais ce qu'elle peut affirmer, saas crainte de s'^arer, c'est la profondeur et la vérité de l'analyse de Xd^vûcl^ Existence. Nul doute, en effet; qu'il ne faille distinguer entre les idées souvenirs, le^ créations fantastiques de l'imagination, et les idées perceptives des sens et de la conscience. Nul doute encore que l'un des caractères les plus certains des perceptions ne soit leur identique reproduction, dans les mêmes circonstances seulement.

II faut aussi remarquer un passage où l'auteur sembla avoir approché de plus près du but qu'il se proposai'

il Cette fois , il sent que des sensations coordonnées ne til forment pas même, dans notre esprit, l'idée tout entière hl des objets individuels. Ici, le disciple de Condillac est li| sur le point d'abandonner son maître, ou plutôt de le laisser en chemin. « 11 est très important, dit-il, d ob- « server que ni la simple sensation des objets présents, « ni la peinture que fait Timagination des objets ab- «sents, ni le simple rapport de distance ou d'activité « réciproque, commun aux uns et aux autres, ne sont « précisément la chose que l'esprit voudrait désigner « par le nom général à' existence; c'pst le fondement « même de ces rapports supposés communs au moi, <* à V objet vu et à l'objet simplement distant, sur le- ^< quel tombent véritablement et le nom à' existence et << notre affirmation, lorsque nous disons qu'une chose ^* existe. Ce fondement n'est ni ne peut être connu ^< immédiatement, et ne nous est indiqué que par les ^^ rapports dififérents qui le supposent, etc. » Et ail- * ^iurs : « Le mot d'existence ne répond à aucune idée, -'^^ ni des sens, ni de l'imagination, si ce n'est à la con- ^< science du moi, généralisée et séparée de tout ce qui ^^caractérise non seulement le moi, mais même tous << les objets auxquels elle a pu être transportée par << abstraction. »

C'est donc la conscience abstraite du moi, c'està-dire du moi dépouillé de ses déterminations, qui devient la raison dernière de la notion d'existence. La vérité de ce résultat semble confirmée par ce fait historique, qu'il est presque impossible de citer un sceptique qui ait cru pouvoir douter de sa propre exis-

tence, tandis qu'il est certain qu'un grand nombre de métaphysiciens ont cru manquer de raisons démonstratives, et même intuitives suffisantes, de Yesà»tence des autres êtres, particulièrement des êti-es cor; porels.

Entre tous ceux qui ont attaqué l'existence du monde extérieur, Berkeley se distingue par la clarté, la péaétration et la force dialectique de son analyse sceptique. Turgot avait senti dans l'auteur des Dialogues entre Hylas et Philonoûs un adversaire digne de lui. Il entreprit de le réfuter dans l'article Existence, qui n'était guère, en ce point, que la reproduction d'arguments , déjà présentés par notre philosophe dans la correspondance de sa jeunesse avec un de ses condisciples. Cette réfutation est une des plus simples, des moins prétentieuses, et cependant des plus satisfaisantes qui existent. Elle consiste à dire et à prouver, par les faits, que l'hypothèse de l'existence des corps expliquant tous les phénomènes de la spéculation et de la vie pratique dite extérieure, tandis que l'hypothèse contraire, loin de rien expliquer, contredisant tout, ce serait manquer à l'une des règles de la plus saine logique de ne pas convertir cette première hypothèse en un principe indubitable.

Dans ses Remarques critiques sur les Réflexions, etc. de Maupertuis (n" xiv et xv) on trouve le développa ment des mêmes idées , avec une critique ingénieuse de la notion fondamentale des corps au point de vue du cartésianisme. Suivant les cartésiens, l'étendue est l'essence des corps , parce que la notion de corps ne

peut subsister sans les notions d'étendue, et qu'en outre les notions de figure, de couleur, etc., suppo- -mt celle d'étendue. L'étendue étant la seule notion qui ne puisse être détachée de la notion de corps, rétendue ne supposant pas autre chose dans les corps dont elle serait sujet, tout le reste, au contraire, la supposant en eux, les cartésiens en concluent que l'étendue est la substance même des corps. Sur quoi Tui^ot fait cette question : (< Il est clair que ce qui est étendu est substance; mais est-ce l'étendue qui est la substance? ou n'est -elle pas le résultat de plusieurs i substances, comme le veulent les leibniziens? — Et qu'est-ce qui fait que les monades de Leibniz sont substances? C'est ce que nous ne pouvons savoir sans connaître la nature des choses, dont, hélas! nous ne connaissons que les rapports. Vouloir en dire plus, c est confondre les bornes de notre esprit et celles de

^ nature. »

Ces judicieuses paroles nous prouvent que Turgot savait ignorer ce qu'il ne pouvait savoir; qu'il distinguait nettement la distance qui sépare la nature essentielle des choses d'avec les rapports qu'elle soutient avec nous; que ces rapports constituent toute notre science; qu'entre Descartes et Leibniz, comme métaphysiciens, au moins pour ce qui est de l'essence des corps, Turgot inclinait plutôt pour le second que pour Je premier.

Du reste, la critique qu'il fait ici d'un point particulier du cartésianisme tient à l'idée plus générale qu'il s'était faite du cartésianisme tout entier, et nul.

372 LIVRE m. — CHAPITRE III.

que nous sachions, n'en a porté un jugement pla large et plus vrai. Descartes a mis au monde qu^que maximes spéculatives excellentes, mais il n*y a pa toujours été fidèle; de là une physique et une meta physique souvent chimériques. « En secouant le jou| de l'autorité des anciens, Descartes ne s'est pas en core assez défié des connaissances qu'il avait reçues d'eux. On est étonné qu'un homme qui avait osé douter de tout ce qu'il avait appris n'ait pas cherché à suivre le progrès de ses nouvelles lumières depuis ses premières sensations. On dirait qu'il a été effrayé de cette solitude où il s'était mis, et qu'il n'a pu la soutenir. Use rejette tout aussitôt dans les idées dont il avait su se dépouiller. Il réalise, comme les anciens, de pures abstractions ; il regarde ses idées comme des réalités. Il imagine pour elles des causes proportionnées à leur étendue. (Ceci fait allusion à sa prétendue démonstration métaphysique de l'existence de Dieu.) 11 est entraîné par ses anciens préjugés lorsqu'il les combat. — Si je n'étais retenu par le respect et la reconnaissance dus à un si grand homme, je le comparerais à Samson, qui, en renversant le temple de Dagon,esl écrasé sous ses débris. » Ce jugement est plus vrai que Turgot ne le croyait lui-même, puisqu'il se fonde non seulement sur les inconséquences de Descartes et sur les suites systématiques des erreurs dont ces inconséquences étaient le principe, comme le prouve le spinozisme, sorti du réalisme cartésien à propos de la notion de substance, mais encore sur les conséquences les plus légitimes de la meilleure partie de la réforme

cartésienne, puisqu'elles aboutissent au criticisme. Or, lecriticismeest incompatible avec le dogmatisme cartésien, puisqu'U en établit la vanité.

50 PHILOSOPHU DI l'hISTOIRK.

Partout où la réflexion de Turgot a passé elle a laissé comme un sillon de lumière qui fait regretter que cette rare intelligence n'ait pu consacrer une vie entière à chaque chose si heureusement touchée : mais ce regret se fait particulièrement sentir lorsqu'on voit, par ce qu'il a fait sur la partie de la philosophie qui suppose le plus de connaissances et où il y a le plus de préjugés à détruire, le plus d'idées utiles à répandre, sur la philosophie de l'histoire en un mot, ce qu'il aurait pu faire. Les matériaux nombreux qu'il en a laissés, le plan qu'il en avait dressé, l'ébauche si remarquable déjà qu'il en avait faite nous donnent la plus haute idée de ce qu'eût pu être un monument (jue personne jusqu'ici n'a pu reprendre et élever sur ce magnifique dessein. Noire tâche exige assurément que nous donnions une idée de cette partie des travaux.de notre philosophe; mais elle nous est particuliènement pénible, parce qu'il faudrait tout citer au lieu d'analyser, parce qu'analyser c'est déshonorer l'ouvrage. Plus que jamais donc nous n'avons d'autre objet que d'appeler l'attention sur un chef-d'œuvre qu'il faut lire pour en concevoir la justesse des vues, l'étendue des conceptions, la portée des conséquences.

374 LIVRE m. — CHAPITRE III.

Nommé prieur (1) de Sorbonne à Tâge de vingttrois ans, Turgot fit en cette qualité deux discours latins, non moins remarquables par l'étendue et la solidité que par Télégance et la pureté du style. Sans parler du plus grand des bienfaits de la religion, l'orateur, ne s attachant qu'aux avantages qu'elle pro-

cure dans ce monde, démontre par l'histoire, et surtout par l'esprit du christianisme, que cette sublime institution peut également procurer le bonheur des individus et des nations. Ainsi se trouve justifié le mouvement échappé à Montesquieu : « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci ! »

Turgot avait très bien compris l'esprit du christianisme, et il l'eut toujours en vénération, si c'est y rester éminemment fidèle que de consacrer sa vie au bonheur de ses semblables, sans attendre que de sa conscience et de Dieu la récompense d'un si noble dévoûment.

Mais c'est surtout dans le second discours sur les progrès successifs de l'esprit humain, et dans les documents qui s'y rattachent (la Géographie . politiqv^^ les Plans de deux discours sur l'histoire universelle, les Pensées et fragments, qui étaient destinés à y entrer), qu'on entrevoit la grandeur et la solidité du monument médité par Turgot.

({) Espèce de dignité élective que les docteurs de la maison conféraient ordinairement à celai des bacheliers dont la famille avait le plus d'éclat ou de crédit. (Condorckt.)

Il concevait Thumanité comme ayant son enfance, sa jeunesse et une maturité indéfiniment grande. Suivant cette loi progressive de l'esprit humain, il y aurait donc cette différence entre lespèce et Tindividu, que celle-là, loin d'être, comme chacun de nous, sujette à la décadence et à la mort, est, au contraire, soumise à une loi de perfectibilité indéfinie, parce qu'elle est virtuellement éternelle, et que les grandes acquisitions intellectuelles et morales qu elle fait dans la suite des temps sont toujours l'héritage des générations futures.

Cette manière d'envisager l'humanité, qui resta une croyance ferme et féconde dans l'âme de Turgot, ne fut pas embrassée à la légère, et par l'effet de l'enthousiasme naturel à une âme jeune et honnête; non, il l'a méditée; il sait les difficultés qu'on peut élever, mais il les résoudra. 11 aperçoit sans doute très nettement que les générations humaines présentent incomparablement plus de variétés dans leurs successions que celles des plantes et des animaux; mais il voit aussi dans l'histoire de l'esprit humain celle de ses erreurs. Ses progrès ne semblent incontestables que dans les sciences mathématiques : partout ailleurs, dans les sciences physiques, métaphysiques et morales, l'erreur se multiplie et se transforme à l'infini. La raison de cette différence, c'est que, dans les mathématiques, la vérité dépend du rapport des idées entre elles, tandis qu'elle résulte ailleurs du rapport des idées aux faits. Turgot s'occupe peu, dans ce discours, des sciences métaphysiques et morales. C'est là

cependant une grande donnée du problème de la perfectibilité indéfinie. Voici, du reste, comme il pose et résout l'objection qu'il s'adresse : « Mais quel spectad^ présente la succession des opinions des hommes! J'y cherche les progrès de l'esprit humain, et je n'y vois presque autre chose que l'histoire de ses erreurs* Pourquoi sa marche, si sûre dès les premiers pas dans l'étude des mathématiques, est-elle dans tout le reste si chancelante, si sujette à s'égarer? Essayons d'en, découvrir les raisons. L'esprit, dans les mathématiques, déduit les unes des autres une chaîne de propositions dont la vérité se démontre par leur dèpen — dance mutuelle. Il n'en est pas de même des autres sciences, où ce n'est plus de la comparaison des idées entre elles que naît la connaissance de la vérité, mais de leur conformité avec une suite de faits réels, pou jr la découvrir et la constater. Il ne s'agit plus d'établijr un petit nombre de principes simples d'oti l'esprit n'ait plus qu'à se laiser entraîner par le fil des conséquences. 11 faut partir de la nature telle qu'elle est, et de cette diversité infinie d'effets auxquels ont concouru tant de causes contre-balancées les unes par les autres. Les notions ne sont plus des assemblages d'idées que l'esprit forme à son gré, et dont il connaisse précisément l'étendue. Les idées naissent et s'assemblent dans notre âme presque à notre insu ; les images des objets viennent l'assaillir dès le berceau : peu à peu nous apprenons à les distinguer, moins par rapport à ce qu'ils sont en eux-mêmes que par rapport à nos usages et à nos besoins. Les signes du langage s'im-

pdment dans l'esprit encore faible, se lient par le

moyen de Thabitude et de l'imitation , d'abord aux

objets particuliers, puis parviennent à rappeler des

notions plus générales. Ce chaos d'idées, d'expressions

s'accrott et se confond sans cesse; et l'homme, quand

il commence à chercher la vérité, se trouve au milieu

d'un labyrinthe, où il entre les yeux bandés : faut-il

s'étonner de ses erreurs?»

Quant aux beaux-arts, aux arts plastiques du moins, Tui^t avait aperçu, avant M"' de Staël, qu'ils sont d'une nature finie, et qu'il n'est pas étonnant qu'il n'y ^it pas toujours à faire. « La connaissance de la nature et de la vérité est infinie comme elles. Les arts, clont Tobjet est de nous plaire, sont bornés comme xious. Le temps fait sans cesse éclore de nouvelles découvertes dans les sciences; mais la poésie, la pein- 'ture, la musique ont un point fixe que le génie des langues, l'imitation de la nature, la sensibilité de nos organes déterminent, qu'elles atteignent à pas lents, et qu'elles ne peuvent passer. Les grands hommes du siècle d'Auguste y arrivèrent, et sont encore nos modèles.»

D'après la nature même de l'objet des sciences diverses et la manière dont elles se construisent, on conçoit que les mathématiques soient beaucoup plus sûres et plus faciles à constituer que les autres sciences. Mais il faut convenir également que plus l'humanité se trompe, plus aussi elle se désabuse. Une erreur reconnue est toujours une vérité acquise.

11 ne faut donc pas s'effrayer des erreurs qui rem-

plissent encore le monde; elles ne peuvent qu'être^ passagères ; la vérité seule doit rester. Mais Tesprit humain n'aperçoit son salut qu'à la condition d'user librement et toujours de l'activité 'infatigable qu'il a reçue de la nature. Sa délivrance est donc au prix de la liberté incessante de penser. « Malheur donc aux nations chez lesquelles, par un zèle aveugle pour les sciences, on les resserrera dans les limites des connaissances actuelles, en voulant les fixer. C'est par cette cause que les régions qui ont été les premières éclairées ne sont pas celles où elles ont fait le plus de progrès. Le respect que l'éclat de la nouveauté imprime aux hommes pour la philosophie naissante tend à perpétuer les premières opinions. L'esprit de secte s'y joint, et cet esprit est naturel aux premiers philosophes, parce que l'orgueil se nourrit de l'ignorance ; parce que moins on sait , moins on doute ; moins on a découvert, moins on voit ce qui reste à découvrir. »

C'est un phénomène assez curieux que l'idée du progrès indéfini de l'humanité, celle des conditions de ce progrès, la liberté de penser, soient tout d'abord écloses dans l'esprit d'un jeune théologien catholique (1). Mais il avait bien d'autres idées, et s'il croyait

{{) Ce môme théoiogien de vingt-trois ans avait un coup d'œil si sûr en politique, qu'il prédit, en 1750, l'indépendance future des Etats-Unis d'Amérique : « Les colonies sont comme les fruits, qui ne tiennent à l'arbre que jusqu'à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles (les colonies grecques) firent ce que fît depuis Carlhage, ce que fera un jour l'Amérique. » Montesquieu avait fait ]p. même prédiction dans ses nçtes sur l'AnçIetçrre.

à la perfectibilité de notre espèce, c'est qu'il pensait la voir dans l'histoire et dans la nature de Thomme. La science des événements humains avait fortement occupé la grande âme de ce véritable ami des hommes : un immense programme de géographie politique et le plan de plusieurs discours sur Thistcrire universelle attestent les idées les plus élevées, les plus étendues, les plus avancées, et une véritable passion pour les grandes conceptions littéraires. Son programme de géographie politique comprenait : r le rapport de la géographie physique à la distribution des peuples sur le globe, à la division des Etats; 2'' la géographie considérée par rapport à la richesse respective des différentes contrées, etc.; 3** la géographie considérée par rapport aux facilités plus ou moins grandes de communication par terre et par eau ; 4° la géographie considérée par rapport aux différents gouvernements, aux différents caractères des peuples ; 5** le résultat de tous les principes et leur application aux intérêts publics, à la politique intérieure ou extérieure, etc. Dans une autre esquisse de géographie politique, il partage cette étude en plusieurs mappemondes, après avoir envisagé la terre dans son ensemble, et l'avoir divisée par zones et par climats. Dans la première mappemonde politique, il divise le monde habité en différentes espèces d'hommes : blancs, noirs, rouges, etc. Dans la seconde, il s'attache à la distribution des peuples et des nations sur le globe. Dans la troisième, il étudie les nations anciennes. La quatrième comprend l'époque d'Alexandre. La cinquième, des détails sur

l'intérieur de la Grèce. La sixième, l'univers sous l'empire romain. La septième, le partage de l'Europe entre les barbares, immédiatement avant le règne de Justinien. On n'a pas le reste de ce magnifique plan détaillé, et dont l'exécution serait si intéressante.

Les discoure sur l'histoire universelle, dont nous ne possédons que l'esquisse, roulent sur a les progrès successifs du genre humain et le détail des causes qui y ont contribué : — les premiers commence-

ments des hommes; — la formation, le mélange des nations ; — l'origine , les révolutions des gouvernements; — les progrès des langues, de la physique, de la morale, des mœurs, des sciences et des arts; — les révolutions qui ont fait succéder les empires aux empires, les nations aux nations, les religions aux religions ; — le genre humain toujours le même dans ces bouleversements, comme l'eau de la mer dans les tempêtes, et marchant toujours à sa perfection. Dévoiler l'influence des causes générales et nécessaires, celles des causes particulières et des actions libres des grands hommes , et le rapport de tout cela à la constitution même de l'homme; — montrer les ressorts et la mécanique des causes morales par leurs effets : voilà ce qu'est l'histoire aux yeux d'un philosophe.» — Le plan du premier discours a pour objet la formation des gouvernements et le mélange des nations. — Le second discours est destiné à mettre en évidence les progrès de l'esprit humain. — Un troisième discours devait faire ressortir d'une manière plus spéciale les progrès de la décadence des

sciences et des arts aux diverses époques. L'esquisse eu troisième discours ne va que jusqu'à Giiarlemagne. Tous ces travaux réunis sur la géographie politique et rhisloire universelle forment encore Ja valeur de 172 pages in-8\ C est une esquisse des plus larges et des plus fécondes. C'est un beau programme à méditer et à remplir pour quiconque s'en croirait capable. L'auteur l'avait composé pour un de ses amis, qui en fut effrayé, d'autant plus que la science du gouvernement devait être comme la conclusion pratique de la géographie politique et de Thistoire universelle.

A la fin de sa géographie politique, Turgot émet, sur la possibilité de rendre fertiles les parties les plus incultes de la terre, des idées qui ne diffèrent de celles de Fourier sur ce point qu'en ce qu'elles sont plus sages et possibles à réaliser.

Quelle que soit la majesté de l'œuvre de Bossuet sur le genre humain, Turgot ne saurait être accusé d'orgueil ni de témérité pour avoir voulu la recommencer. Le point de vue de l'évêque de Meaux pouvait bien ne pas satisfaire un esprit aussi philosophique, il faut le dire, que celui de Turgot. Il est incontestable d'abord que le cadre de Bossuet n'est pas assez large pour comprendre l'humanité entière. A part la Judée et les peuples qui se trouvent mêlés à son histoire, et à cause d'elle encore, les grands peuples de l'Orient restent sans mission providentielle dans le monde ancien. Il faut de plus être chrétien, catholique même, pour accepter et suivre le fil conducteur suivant lequel Bossuet

382 LIVRE m. — CHAPITRE III.

enchaîne les événements humains. Or, il est c^rtmn, j'en appelle à la conscience intime de tout homme de bonne foi, que les croyances chrétiennes sont, pour Thomme qui a un peu vécu et réfléchi, bien plus un objet de foi qu'une affaire de science. Cette foi a beau être chère, précieuse jusqu'au martyre, son objet n'est que probable s'il n'est pas rigoureusement démontré. Et alors le principe d'explication qu'elle fournit aux événements de ce monde ne peut lui-même avoir plus de certitude. Il y a plus encore : c'est que, la croyance chrétienne fût-elle aussi certaine scientifiquement qu'une démonstration géométrique, ce que Pascal UB croyait pas, rien n'obligerait à penser que Bossuet ne s'est point trompé dans l'explication surnaturelle qa'il donne de l'histoire de l'humanité. Dieu peut avoir eu d'autres motifs que ceux qu'il lui prête : ce qu'il suppose en lui comme fin de ses actes providentiels peut n'avoir été qu'un moyen. Il n'y a donc là qu'hypothèses plus ou moins ingénieuses, plus ou moins vraisemblables, mais aucune certitude proprement dite. S'il est vrai que les desseins de Dieu sont impénétrables, c'est surtout lorsque son action vient se mêler à la liberté humaine, pour la diriger vers une fin que nous ne pouvons sans témérité nous flatter de connaître parfaitement, et par des voies, par des moyens dont le rapport à cette fin dernière nous est souvent moins connu que tout le reste.

La science humaine, moins prétentieuse ou moins sûre d'elle-même que celle qui se fait fort d'un appui surnaturel, ne s'attache qu'aux faits sensibles, à leur

6iichatnement physique, et ne se permet d'induire i avenir qu'avec une réserve extrême. L'intelligence tout humaine et presque toute sensible du passé, voilà sa première et principale ambition. Le reste n'est qu'une conséquence très désirable, sans doute, mais où les fantaisies de l'imagination peuvent donner naissance aux illusions et inspirer de justes défiances à la 3â raison.

Un esprit aussi sain et aussi ferme que Turgot ne ^pouvait donc prétendre qu'à une science purement humaine, et ne devait la concevoir que dans les faits bien constatés et bien compris. La nature humaine envisagée sous un point de vue général et abstrait, l'homme, est aussi un de ces faits d'où le raisonnement peut partir pour s'élever à de sages inductions. Mais la connaissance des hommes n'est pas même nécessaire; elle complète et rectifie celle de l'homme en général.

Les plans de discours sur l'histoire universelle, si riches de détails, si remarquables par l'ensemble, méritent une attention particulière en plusieurs points.

L'esprit humain est essentiellement actif, et malgré la difficulté qu'il éprouve à changer, à varier même le cours de ses idées, il renferme un principe de progression indéfinie. S'il ne marche point toujours ni partout du même pas; s'il a ses haltes, ses écarts, ses mouvements rétrogrades, ses chutes même, il n'y a rien là qui doive étonner : le progrès est à ces conditions, qui sont aussi dans la nature humaine. Au surplus, quand

le flambeau de la science semble perdre de son éclat entre les mains de rhumanité, celui des arts mécaniques, du commerce, etc., souvent se ranime. L activité intellectuelle ne cesse jamais; elle ne fait que changer d'objet, ou cherche une nouvelle route quand elle semble se reposer : « 11 ne faut pas croire que dans les temps d'affaiblissement et de décadence, ni même dans ceux de barbarie et d'obscurité, qui succèdent quelquefois aux siècles les plus brillants, l'esprit humain ne fasse aucun progrès. Les arts mécaniques, le commerce, les usages de la vie civile font naître une foule de réflexions qui se répandent parmi les hommes, qui se mêlent à l'éducation, et dont la masse grossit toujours en passant de génération en généralion, etc.»

Nous avons vu dans Turgot le littérateur, le savant et le philosophe. Il nous reste à connaître l'économiste, c'est-à-dire l'homme de pratique déjà, mais dont les maximes sont le fruit des plus sérieuses méditations. C'est encore delà science, mais de la science appelée à être appliquée, et dont les conséquences ne sont rien moins, entre les mains d'un administrateur haut placé, d'un ministre d'un grand Etat, que la prospérité ou la ruine des peuples.

Il serait bien superflu de nous arrêter à faire voir l'extrême importance de la science qui enseigne celte espèce de physiologie sociale dont le but est le bienêtre de tous pour lui-même et pour ses conséquences de toute nature intellectuelles, morales, politiques, religieuses même. La civilisation du monde,^ ce qui

veut dire Tamélioration générale de la condition humaine, en dépend. Voilà, semble-t-il , ce que ne peut ignorer quiconque n'est pas entièrement étranger, je ne dis pas au mouvement des esprits, à la marche des sciences, mais à la simple notion de Tobjet de chacune d'elles et des rapports qu'elles soutiennent dans leur ensemble. Et pourtant , chose aussi déplorable qu'étonnante, il se rencontre des hommes instruits, des intelligences d'élite, des célébrités même, qui ont peine à concevoir, tranchons le mot, qui ne conçoivent pas, ou qui conçoivent si mal l'importance supérieure de l'économie politique par rapport à la morale, que, loin de la regarder comme l'auxiliaire le plus puissant delà science des mœurs, ils ne seraient pas éloignés de la traiter en alliée dangereuse , toujours prête à passer à l'ennemi. Et pourtant nul autre enseignement ne démontre plus visiblement la manière admirable, nécessaire, dont le bien-être ou la richesse dépend du respect du juste et de l'honnête. Eh quoi donc ! n'est-ce rien en morale d'éclairer la passion, de lui arracher le bandeau qui l'aveugle, de la soustraire à l'impétuosité de son instinct, de la convaincre qu'elle court à sa perte si elle ne prend conseil de la raison, de lui faire voir l'enchaînement naturel des effets et des causes dans le monde pratique ou des affaires ; d'établir aussi clair que le jour que le droit, le devoir, le bien moral, abstraction faite même de ce que ces notions ont de sacré, tiennent si étroitement d'ailleurs au bien-être, au bonheur, à ce qui en est regardé par le monde comme l'une des

conditions les plus nécessaires, qu'il faudrait encore être honnête, juste et bon par amour de soi, quand on ne serait pas disposé à Têtre par des considérations d'un ordre plus relevé, mais qui ne touchent guère que les âmes d'élite! Et c'est là pourtant qu'à chaque grande étude de la chrématistique aboutissent les résultats de l'analyse des phénomènes économiques. La démonstration s'en trouve faite sans qull soit nécessaire d'empiéter d'une science sur une autre; une simple remarque suffit, encore est-elle souvent superflue.

Après tout, l'Economique ne serait que la science de la production, de la circulation, de la distribution et de la consommation des richesses dans les limites obligées de l'honnête et du juste, qu'elle mériterait bien encore l'étude des hommes d'Etat, des théologiens, des philosophes, de tout homme, en un mot, qui comprend qu'il y a là un ensemble de phénomènes, de fonctions et de lois qui sont aussi naturels, aussi certains que les lois, les fonctions et les phénomènes qui s'observent le plus constamment dans la nature humaine, puisque le premier ordre de ces faits dépend des seconds. Il y a donc là toute la matière d'une science faite ou à faire, d'une science qu'il ne serait permis de dédaigner qu'à celui qui dédaignerait le bonheur de l'humanité. Ce n'est pas dans une âme comme celle de Tu rgot qu'une indifférence aussi lâche ou aussi coupable peut se rencontrer, et nous le connaissons trop déjà pour n'être pas surpris de le voir consacrer une très grande partie de sa vie d'homme

à la solution des grands problèmes d'une science dont les destinées commencent à peine, mais dont les services seront un jour d'autant mieux appréciés par les Trais publicistes, que Téconomie politique est de toutes les sciences la plus capable encore de prévenir l'iniluence d'un socialisme absurde et dangereux, ou d'en guérir les intelligences déjà infectées.

Sans y voir un remède à un mal encore inconnu,

Turgot trouva assez d'intérêt à cette science naissante

pour en faire Fobjet de recherches toutes spéciales.

Qéjà nous l'avons vu toucher à plusieurs questions

9^i De sont pas moins du ressort de l'économique que

''u droit naturel, et sur lesquelles nous ne nous sommes

point interdit de revenir. Mais elles ne furent ni son

"^ut dans ce genre d'étude, ni les plus importants

"® ses travaux économiques.

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