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CHAPITRE IV

Economie politique.

Turgot était encore au séminaire, que déjà ses méditations s'exerçaient sur des matières étrangères à la théologie, quoiqu'elles se rattachent étroitement au bien-être de l'humanité. Mais elles appartiennent d'une manière plus spéciale à cette sagesse des enfants du siècle que l'Eglise comprenait dans un bon sens

lorsqu'elle peuplait de ses religieux les déserts de l'Europe et convertissait, par les mains des cénobites, les terres les plus incultes en champs et en prairies d'une grande fécondité. Mais, au dix-huitième siècle, les religieux de nos monastères se contentaient de recueillir le fruit des travaux de leurs devanciers, et le clergé séculier était assez richement doté pour bien vivre sans s'occuper de travaux industriels, pour mettre au rang de spéculations toutes profanes une science à peine nommée, et dont les bases commençaient seulement à se poser.

L'économie politique était donc peu faite, il faut en convenir, pour figurer dans le programme des études d'un séminariste. Il fallait, pour qu'elle y trouvât place, ou qu'une vocation administrative fût pour le moins aussi prononcée dans le jeune clerc que la vocation théologique, ou que, sorti d'une famille d'administrateurs, l'élève en théologie eût emporté avec lui, dans les murs du séminaire, des idées et des goûts qu'un jeune homme ne trouve guère qu'au milieu d'un certain monde.

Critique du système de Law.

Quoi qu'il en soit, Turgot, à l'âge de vingt et un ans, dans une réponse à une lettre de l'abbé de Cicé, depuis évêque d'Auxerre, fait si bien ressortir les inconvénients, les dangers, les impossibilités même du

papier-monnaie; il réfute si solidement Tabbé Terrasson, qui s'était fait le défenseur du système deLaw quelques jours avant l'arrêté du 21 mai 1770, qui le couvrit de ridicule en déclarant la banqueroute, que si les membres les plus influents de TAssemblée constituante avaient été au niveau des idées de notre jeune économiste en soutane, la France n'eût jamais vu son crédit public perdu une seconde fois, et un grand nombre de familles ruinées par l'émission excessive des assignats.

Il est à remarquer, du reste, que si Turgot est un peu absolu contre le système, c'est qu'il répond à un partisan qui est lui-même plus absolu que l'auteur du système. 11 ^utient donc que le crédit ne crée pas les capitaux, ce qui est vrai si on le conçoit séparé de l'industrie, mais qu'il en facilite simplement la circulation. L'argent, pour lui, est beaucoup moins le signe des autres marchandises que leur commune mesure (1) . Il est donc impossible qu'un gouvernement substitue l'usage du papier à celui de l'or et de l'argent. Ces deux métaux circulent dans tout le royaume et servent à l'appréciation des autres valeurs, par conséquent à celle du papier-monnaie lui-même.

Le champion de Law soutenait que si un simple négociant peut avoir du crédit pour plus du décuple de son fonds, le roi peut en avoir bien davantage; que

(1) L'argent n*est la commune mesure des marchandises que dans un pays et dans un temps donnés, parce qu'il change lui-môme de valeur à chaque instant; sa grande fonction économique, c'est d*ètre un agent universel d'échange.

sa promesse de payer peut inspirer toute confiance; qu'après tout, un écu n'est qu'un billet conçu en ces termes : « Un vendeur quelconque donnera au porteur la denrée ou marchandise dont il aura besoin, jusqu'à la concurrence de trois livres, pour autant d'une autre marchandise qui m'a été livrée. Et l'effigie du prince tient lieu de signature.» D'où il conclut que « mieux vaut choisir, pour faire ce billet, du papier qui ne coûte rien;., on s'affranchit par là des possesseurs de mines. » Comme on voit, le système devient, sous la plume de Terrasson, celui du papier-monnaie tout pur. Et dès lors c'est ce système qu'il fallait combattre.

Turgot nie d'abord l'espèce de parité, tout à l'avantage de l'Etat, que Terrasson établit entre un n^ociant et le roi, en disant que « le crédit du négociant est fondé non sur ses billets, ni même sur sa seule réputation de probité, mais aussi sur son industrie, sur la perspective très probable qu'elle lui vaudra de quoi payer la dette qu'il contracte; que le négociant n'a aucune prétention de faire passer son billet pour de l'argent; que ce n'est qu'une promesse de payer; que si le billet du roi tenait lieu de monnaie, ce ne serait plus une promesse de payer, ce ne serait plus un papier de crédit; que l'or même s'avilissant à proportion de sa quantité, à plus forte raison les billets de l'Etat doivent subir cette baisse par une multiplication d'ailleurs si facile, que Locke, vingt ans auparavant, avait déjà remarqué que toutes les, denrées d'un pays se balancent toujours entre elles et avec l'or

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et Targent, suivant leur quantité et leur débit; que ce n'est pas la marque du prince qui donne à la monnaie sa valeur, qu'elle en atteste seulement le poids et le titre. En supposant, ajoute-t-il, que le roi puisse établir de la monnaie de papier, ce qui ne lui serait pas aisé, malgré toute son autorité, qu'y gagnerait-on? S'il en augmente la quantité, il l'avilit par là même; s'il prétend retirer l'or et l'argent de la circulation en y substituant du papier, le peuple n'acceptera pas cet échange; s'il met en circulation une quantité de pa- |)ier ^ale à cdle de l'argent (Law en voulait mettre dix fois plus), le signe vaudra la moitié moins, ou, ce qui est la même chose, les marchandises une fois plus. En outre, l'or et l'argent conserveront leur valeur comme métaux, et le papier n'en aura aucune comme papier. Enfin, dès que le billet n'est plus réciproquement conversible avec de l'argent, à son tour il ne peut plus tenir lieu d'argent, il n'a plus de valeur. »

Le papier de crédit suffît donc avec la quantité d'argent qui est en circulation, quelle que soit cette quantité, puisque la valeur augmente en raison de la

rareté.

Ce travail, dont la suite manque, se termine dans ce qui nous en reste par la formule exprimant la dépréciationcroissantedes billets suivant leur multiplication.

La justesse de vue, la netteté et la vigueur d'analyse qui distinguent l'esprit et le talent scientifique de Turgot se rencontrent déjà dans cette lettre, qui mérite d'être considérée comme un des premiers monuments en date et en solidité de l'économique.

Cet essai, d'une valeur absolue, est d'autant plos remarquable que le célèbre médecin de Louis XV, Quesnay, n'avait pas encore écrit. Le champ de l'économique était encore à défricher presque en entier; les travaux, d'ailleurs estimables, de Boisguillebert, de Vauban, de Melon et de Dutot étaient trop imparfaits, trop mêlés d'erreurs, trop obscurs pour qu'ils puissent être considérés comme lès véritables fondations de la science économique; ils l'ont préparée, mais ne l'ont pas constituée. D'ailleurs, en ce qui regarde la question agitée entre Terrasson et Turgot, ni Dutot, ni Melon ne pouvaient servir d'exemple ou d'autorité au jeune économiste, puisqu'ils s'^ talent déclarés pour le système du fameux Ecossais. Montesquieu et Paris-Duvemey eussent déjà été plus propres à orienter le génie naissant de Turgot s'il avait eu besoin de l'être, et si les traits spirituels de l'ironie, ou bien une polémique forte et vraie, mais sans bases scientifiquement établies, avaient pu mettre sur la voie pour les trouver.

Mais le correspondant de l'abbé de Cicé devait faire beaucoup mieux encore : il devait battre en brèche les préjugés, aussi faux en économie politique qu'en équité, qui s'attachaient au prêt d'argent; il devait également, dans l'intérêt public et privé, faire sortir la législation sur la propriété des mines et des carrières des traditions du droit romain; il devait redresser l'opinion, au double point de vue de l'économie politique et de l'équité, sur la perpétuité des fondations. Nous avons vu comment il s'acquitta de

cette triple tâche. Ce n'est pas tout : il entreprit de donner comme le catéchisme de Téconomie politique dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, rédigées pour deux jeunes Chinois venus en France, afin de les mettre mieux à même de répondre à une série de Questions sur Fétat économique de la Chine, questions auxquelles il devait plus tard répondre dans la correspondance qu'il en attendait. Cet ouvrage capital, un mémoire important sur le diffidie théorème des valeurs et monnaies, le plan d'un Mémoire sur l'impôt et plusieurs autres travaux qui se rattachent à la même matière, des Lettres sur la liberté du commerce des grains, un article sur les foires et marchés, un grand nombre d aperçus économiques r^^andus dans son Eloge de l* intendant deGoumay, forment comme le corps de sa doctrine économique. Tout le reste se rattache à ses actes administratifs, et n'est que l'application raisonnée des principes exposés dans ses ouvrages théoriques. 11 importe donc de nous en rendre compte, afin d'apprécier plus sûrement les vues et les actes de l'administrateur.

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