II
Questions sur la Chine.
Les Questions sur la Chine, au nombre de cinquante-deux, sont rangées sous quatre chefs : T richesses, distribution des terres, culture; 2° arts; 3" histoire naturelle ; 4" histoire proprement dite.
Elles prouvent un esprit qui a depuis longtemps r^léchi aux questions qu'il pose, qui a des idées arrêtées sur le plus grand nombre, et qui sait déjà beaucoup du pays sur lequel il désire être renseigné afin d'avoir un terme de comparaison de plus. On reconnaît en tout ceci Fauteur du magnifique programme de l'histoire universelle et de la géographie politique.
En posant les questions, il les accompagne quelquefois de remarques propres à diriger ceux auxquels il s'adresse dans l'observation des conséquences plus ou moins occultes des faits. C'est ainsi qu'à propos de cette question : Y a-t-il beaucoup de gens qui vivent de l'intérêt de l'argent prêté? il fait cette double réflexion , que le revenu acquis sans travail pour l'obtenir met seul à même de se livrer à l'étude des lettres, des sciences, des arts, aux fonctions publiques plus honorées que rétribuées.
11 est de là conduit à parler de la vénalité des emplois; il y trouve ce bon et ce mauvais côté, que des gens riches peuvent être excités par le seul motif de l'honneur et de la considération publique à consacrer au service de l'Etat non seulement leur temps et leur travail, mais encore une partie de leur fortune; qu'à tout prendre, cependant, cette vénalité est un très grand abus. 11 ne décide pas s'il y a là plus de danger pour le bien public qu'à conférer gratuitement les emplois aux plus capables et aux plus dignes, sans s'inquiéter des abiis que la crainte delà misère où pourrai^t tomber leurs familles, s'ils venaient
à manquer prématurément, pourrait leur faire commettre. L expérience qui a été faite et qui se fait encore parmi nous des deux régimes, la connaissance des hommes en général, les garanties morales qu'il Bst toujours assez facile d obtenir, militent de concert en faveur d'une justice distributive d accord avec l'égale admissibilité aux emplois pour tous les citoyens d'ailleurs méritants et capables.
Réflexions sur la formation et la distribution des Richesses,
Les Questions sur la Chine furent, comme on Ta ^é]à dit, Toccasion qui donna naissance aux Réflexions ^r la formation et la distribution des richesses.
11 est assez naturel de se demander en les lisant, et Surtout après les avoir lues, si cette instruction économique, destinée à des Chinois, ne pourrait pas s'adresser également à des Français de toutes les classes. N'est-il pas très regrettable qu'un grand nombre de notions utiles d'économie domestique et sociale ne fassent pas encore partie essentielle de l'enseignement primaire et secondaire? Que dis-je? l'enseignement supérieur môme ne les comprend que d'une manière exceptionnelle! Les ^^/fe,r2<9/w de Turgot, le Catéchisme de J.-B. Say, les Eléments de Blanqui, et d'autres ouvrages analogues plus récents, ne pourraient -ils pas du moins faire partie des bibliothèques populaires,
qu'il serait si importaat de bien composer et de faire répandre largement?
Mais revenons aux Réflexions, qui nous ont suggéré des considérations que nous sommes loin de nous reprocher comme déplacées. Ce petit traité est un chefd'œuvre de bon sens et d'analyse. En général, les idées y naissent et s*y déroulent sous la plume de Fauteur avec une aisance, une méthode et une lucidité qui n'empêchent ni la concision, ni même une certaine profondeur. Tout y est si bien vu et si bien à sa place, qu'il est toujours facile de faire un pas de plus. Esquisse admirable des travaux postérieurs les plus estimés sur Féconomie politique, et qui n'occupe pas dans l'histoire populaire de la science le rang qu'elle devrait y tenir! On oublie trop en France que siTurgot du moins n'a pas précédé A. Smith, les beaux développements du professeur de Glasgow avaient été indiqués dans une ébauche complète et vraie des points principaux de la science.
Turgot distingue entre les biens et les valeurs; il ne met pas sur la même ligne les produits de l'industrie agricole, et la plus-value qui leur est donnée par l'industrie manufacturière et commerciale. A plus forte raison ne confond-il pas le capital avec les valeurs d'utilité immédiate. Il se rapproche donc des physiocrates, pour lesquels la terre était le principe de toute richesse proprement dite. Mais il ne méconnaît pas la valeur du travail, l'utilité des capitaux, l'importance des industries manufacturières, de conservation et de transport. Il subordonne simplement
les valeurs et les industries suivant qu'elles sont plus OU moins indispensables et qu'elles ont par ellesmêmes une utilité plus voisine de Futilité immédiate. On ne peut mieux résumer le contenu et les mérites de cet ouvrage que ne Ta fait Tun de ses derniers éditeurs, M. E. Daire : «La nécessité de l'échange, celle de la division du travail et ses effets, la naissance et la formation du commerce, la classification de ses différents agents, lorigine et la nature de la monnaie, les causes qui ont fait consacrer les métaux précieux à cet usage, la révolution produite par l'introduction de For et de l'argent dans le commerce, la notion de la valeur en usage et de la valeur en échange, celle du capital et de ses divers modes d'emploi, le partage nécessaire des deux classes laborieuses en chefs capitalistes et simples travailleurs, la légitimité de l'intérêt de l'argent, l'impuissance de la loi humaine pour en fixer le taux, les lois économiques qui le déterminent, et, enfin, l'analyse des tous les éléments de la richesse nationale : voilà les thèmes divers que la plume de Turgot a su relier avec un art admirable, pour en former un ensemble scientifique auquel la précision la plus lumineuse sert de cachet. Jamais plus d'idées justes sur pareille matière ne furent contenues en moins de ps^es. »
Il convient cependant de signaler dans cet écrit, ôi justement admiré, une erreur que Turgot partageait avec les physiocrates, celle qui ne voit de produit net que dans l'industrie agricole; erreur qui conduit à cette autre, mais moins évidente et moins générale-
ment reconnue, que Timpôt , ne pouvant être perçu que sur ce produit net, ne doit être assis que sur la propriété foncière. Cette dernière erreur, conséquence de l'autre, se retrouve en maints endroits des écrits de Turgot; nous le verrons plus tard. Mais il importe cependant de faire remarquer que celle qui en est la source dans la théorie des physiocrates était beaucoup moins exclusive dans la pensée de Turgot, et qu'à l'égard de la production de la richesse il se rapprochait plus d'Ad. Smith que des physiocrates purs. J.-B. Say reconnaît lui-même que Gournay, qui ne fut pas sans influence sur l'esprit de Turgot, ne partageait point l'erreur des physiocrates; qu'il soutenait, au contraire, que « l'homme qui fabrique ajoute aux valeurs consommables.» C'est Turgot lui-même qui nous l'apprend, et il en fait un mérite à son ami.
Ce qu'il y a de certain donc, c'est que Turgot n'aurait pas toujours professé d'une manière également ferme et nette la proposition que la terre est la source unique de toute richesse, mais que c'est bien là ce qu'il enseigne dans les Réflexions (§ vu et viii). On peut dire aussi que Turgot, partant toujours de l'idée que l'agriculture est la source presque exclusive de toute richesse, mais oubliant trop, d'ailleurs, qu'elle a besoin des autres industries pour s'exercer et subsister, a établi une division trop tranchée entre la classe des cultivateurs, qu'il appelle la cldi^^e productrice , et la classe des artisans, qu'il dii^i^ûlQ stipendiée . 11 accorde à la première, en vertu des lois économiques, tout le bénéfice de l'industrie humaine, c'est-à-dire ce qui
resteaprès que Ts^riculture est rentrée dans ses avances et que tous les artisans ont perçu leur salaire : ce qui implique que le salaire ne dépasse naturellement pas la subsistance de celui qui le reçoit. Turgot le dit luimême expressément : « En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que Te salaire de Touvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance.» L ouvrier ne produit donc que ce qu'il consomme; ou bien, consommant tout ce qu'il produit, il n'accumule en rien le capital, il ne réalise aucun produit net ou revenu , il ne produit pas à proprement parler. De là V é^ithhte de productrice réservée à la seule classe agricole, et comme caractéristique de cette classe.
Une analyse plus exacte de l'ensemble des phénomènes industriels, des lois naturelles qui les régissent, surtout sous l'empire de lois civiles qu'on suppose équitables, démontre que l'industrie manufacturière et commerciale, elle aussi, ajoute à la valeur des produits de l'industrie agricole ou extractive ; que celle-ci ne peut se passer de leurs produits; qu'elle a, d'ailleurs, ses salariés propres, ses ouvriers en culture; que le propriétaire qui ne cultive point personnellement ne peut se passer d'un fermier; que la rente, qui est son droit, est subordonnée à l'existence, à l'entretien, à la perpétuation du fermier considéré comme représentant d'une fonction économique; que, suivant les modes de régir la propriété, la part du fermier peut, en moyenne, valoir celle du propriétaire, valoir plus, valoir moins; mais qu'en tout cas elle ne peut,
en principe, rester au-dessous des besoins du fermier considéré comme on vient de le dire, tandis que la rente peut être nulle.
Du reste, Turgot lui-même, après avoir fait du fermier un salarié du propriétaire ( § xi), le fait participer aux profits, lui accordant ainsi, en dehors de son salaire, une part dans le produit net ou revenu (§ xiv). De plus, le salarié doit avoir un capital en outils, en provisions et en talents acquis (§ liv). Ce capital doit être entretenu, rapporter ses intérêts, ou être amorti : toutes choses qui exigent plus que la subsistance de Touvrier comme individu. Pour qu'il puisse subsister comme fonction industrielle ou comme agent spécifique de production, il faut qull puisse élever une famille et transmettre son métier à ses enfants, sans prendre sur son nécessaire. C'est le moins qu'on puisse accorder. *
§ IV
Valeurs et Monnaies,
La notion de valeur, qui se rattache si intimement à celle de richesse, joue un très grand rôle en économie politique, et n'a pu manquer d'attirer de fort bonne heure l'attention de ceux qui s'occupent de cette science. Les écrivains, assez d'accord au fond, sont partagés sur la définition de cette notion. On n'a pas assez vu, nous le croyons, que cette notion ^t doublement relative : il ne s'agit pas seulement de
de sa valeur déchange par rapport à uae autre, ou de savoir ce qu'une chose peut acheter d*une autre chose, ni de sa valeur dusage, c'est-à-dire de connaître l'utilité de cette chose par rapport à une personne, mais bien tout à la fois de sa valeur d'échange par rapport à sa valeur d'usage.
En d'autres termes : des choses qui sont pour nous sans utilité, qui n'ont aucune valeur d'usage, n'ont par là même aucune valeur d'échange ; elles ne peuvent rien acheter. Donc la valeur d'échange suppose la valeur d'usage. On ne peut nous objecter raisonnablement que des monnaies de convention, par exemple des coquilles, des cauris, ou de la monnaie de papier, n'ont aucune valeur d'usage et possèdent cependant une valeur d'échange : en effet, outre qu'il suffirait que la convention eût pu donner à ces objets une valeur pour qu'ils l'eussent, il est certain, d'un autre côté, que tout ce qui joue le rôle de monnaie ou d'instrument d'échange représente seulement une valeur d'échange auprès d'une autre, de la même manière qu'çn définitive une valeur d'échange représente une valeur d'usage, et que le but dernier de toutes ces opérations c'est la jouissance des choses, leur consommation promj)te ou lente, en les faisant servir à la satisfaction de nos besoins. Un échange de valeurs est donc, en définitive, un échange de services, quel que soit le nombre des opérations intermédiaires. Or, une chose qui ne serait propre qu'à faciliter cette série d'opérations, qui ne servirait, pour ainsi dire, que d'unité métrique ou de moyen terme pour appré-
cier la valeur comparative de choses hétérogènes, ne serait pas plus une valeur d'usage (immédiat) que le mètre dont on se sert pour mesurer une pièce de drap n'est propre à servir de vêtement. Dans toute opération d'échange, il faut donc voir le but dernier de Topération, de la vente et de l'achat; là est le mobile et le but du mouvement commercial. Or, ce but dernier, c'est l'usage immédiat des choses, leur application à la satisfaction de nos besoins. Ce qui fait donc que les choses ont une valeur d'usage, c'est leur rs^ port avec nous, propriété qu'elles possèdent de nous servir; c'est donc aussi notre rapport avec elles, ou la nature de nos besoins, nature qui est telle que certaines choses extérieures peuvent les satisfaire. L'homm étaût donné, telles et telles choses se trouvent avoi pour lui de la valeur. Et comme il a plus d'un besoi à satisfaire, et qu'entre ces besoins il en est de plu^ impérieux que d'autres, ou qu'un individu déterminé n'est pas également pourvu de tous les moyens d^ subsistance ou de jouissance, il peut avoir intérêt d'en céder d'une espèce pour en avoir d'une autre. Ses goûts, ses habitudes, ses ressources matérielles, sa situation dans le monde physique et social, ses facultés productives, une foule de circonstances très diverses de leur nature, et très variables par suite d'influences indéfîAiment nombreuses, font varier aussi la valeur des choses qu'il possède par rapport à celles qu'il désire. Et comme il n'est pas le seul dans cette position par rapport tant à l'offre qu'à la demande, comme aussi les producteurs des choses qu'il convoite sont
dans une position tout à fait analogue, il en résulte un examen comparatif d'intérêts, un débat sans cesse renouvelé, mais dans des limites d'autant plus restreintes que les débats sont plus rapprochés, qu'ils ont lieu dans des circonstances plus semblables. De ces débats sort une conclusion qui est le prix convenu de chaque chose.
D*où l'on voit que chacun estime les choses entre elles par rapport à soi. Ce qui avait fait dire, avec rai- .son, à l'abbé Gagliani, que «l'homme est la commune mesure de toutes les valeurs.» Mais il faut ajouter que cette commune mesure n'est pas du tout invariable comme la nature humaine; qu'elle change, au contraire, comme les circonstances qui influent sur nous, sur ce qui nous entoure, et qui font par là changer nos rapports avec les choses à notre usage.
Cette formule de l'abbé Gagliani rappelle le principe d'un sophiste grec, Protagoras, qui, faisant dépendre l'erreur et la vérité, comme le plaisir et la peine, des dispositions personnelles , disait que l'homme est la mesure de toutes choses, et qu'ainsi, la vérité ellemême étant relative, il n'y avait par conséquent pas d'erreur, et, partant, pas de vérité. C'était abuser d'un principe vrai, mais qu'il faut expliquer. Toutes les fois qu'il s'agit d'états purs et simples de l'homme, et de l'homme individuellement pris, mais non pas de la nature des choses ou de leurs rapports entre elles, ou même à l'égard de la nature humaine en général, la vérité dépend de l'état rjoiôme dont il s'agit. Ainsi, il est vrai que le sucre est agréable au goût des uns et
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pas agréable au goût des autres ; les premiers peuvent donc dire : Le sucre n'est pas bon; les seconds : Le sucre est bon. Mais les uns et les autres sous-entendent ou doivent sous-entendre : « par rapport à nous. » Ce qui revient à dire : J'aime, ou Je n'aime pas le sucre. A quoi, certes, il n y a rien à reprendre.
Eh bien ! la valeur des choses par rapport à chacun de nous , et par suite leur valeur d'échange, étant aussi une affaire d'appréciation personnelle, l'abbé Gagliani a pleinement raison, et Turgot avec lui : car Turgot admet la définition de Gagliani comm« juste; seulement, il en propose une qui, tout en revenant à celle-là, lui paraît préférable. Distinguant avec raison l'estimation que fait chacun des contractants entre ce qu'il offre et ce qu'il demande, d'avec l'offre qui sera réellement acceptée pour prix, il appelle la première appréciation valeur estimative (c'est la valeur d'usage de deux choses rapprochées) ; il appelle la seconde valeur appréciative (c'est la valeur d'échange ou le prix, celle dont il s'agit plus spécialement ici). Il définit en conséquence la première, ou valeur estimative d'une chose : « Le rapport entre la portion de ses facultés qu'un homme peut consacrer à la recherche de cet objet et la totalité de ses facultés. » 11 définit la valeur appréciative dans l'échange entre deux hommes : « Le rapport entre la somme des portions de leurs facultés qu'ils seraient disposés à consacrer à la recherche de chacun des objets échangés et la somme des facultés de ces deux hommes. » Ces définitions, comme on voit, font aussi
dépendre du travail la valeur des choses, et prennent le travail, aussi bien que le désir et le besoin, pour terme de comparaison dans Tappréciation de la valeur. Ainsi présentées, elles paraissent fort abstraites; mais rapprochées de la belle çinalyse qui les prépare, les amène, et dont elles ne sont que le résumé, elles se comprennent aisément. Mais il suffit qu'elles reviennent, de Taveu même de Tauteur, à la formule de Gagliani, pour qu'on puisse en approuver l*idée. C'est ce qu'a fait Rossi lorsqu'il a défini la valeur : « L'utile dans sa relation spéciale avec la satisfaction de nos besoins. » Nous doutons cependant que cette définition convienne bien à la valeur d'échange.
Dans ce même article, Turgot traite de la monnaie; il la compare, en ce qui regarde les valeurs, à une unité de mesure, à une langue dans laquelle on traduit une autre langue. Distinguant la valeur même d'avec les objets qui la possèdent, il voit le terme commun de toutes les monnaies dans la valeur même de tous les objets de commerce qu'elles servent à mesurer. Ainsi, c'est la valeur des choses et non les choses elles-mêmes que la monnaie sert à apprécier. « Mais cette valeur ne pouvant être désignée que par la quantité des monnaies auxquelles elle correspond, il s'ensuit qu'on ne peut évaluer une monnaie qu'en une autre monnaie, de même qu'on ne peut interpréter les sons d'une langue que par d'autres sons. » La comparaison des monnaies entre elles dans un même pays, monnaies réelles ou monnaies de compte, souf-
fre moins de difficultés que celle qui a lieu entre les monnaies de pays différents, le rapport légal de Ter et de l'argent n*étant pas le même partout : (c Cette valeur relative de Tor et de largent varie suivant Tabondance ou la rareté relative de ces deux métaux chez les différentes nations. » En définissant la monnaie « la mesure et le gage des valeurs, » Turgot exclut les monnaies dont la matière n'aurait aucune valeur, la monnaie de papier, par exemple.
L'analyse de l'échange le conduit à celte proposition : « Il est toujours rigoureusement vrai que chacun donne valeur égale pour recevoir valeur égale. » C'est ce qu'il appelle valeur estimative moyenne ou valeur échangeable; elle diffère, comme nous l'avons vu déjà, de la valeur estimative propre ou personnelle à chacun des contractants . La valeu r estimative moyenne, ou, en d'autres termes, la valeur appréciative, d'après la distinction faite entre les choses et leur valeur, n'est point le rapport entre les deux choses échangées ou entre le prix et la chose vendue, mais bien celui de l'égalité de leur valeur. Cette égalité s'obtient en fixant la valeur appréciative à la moitié de la différence entre les deux valeurs estimatives, par la raison que chacun des contractants est censé avoir rabattu la moitié des prétentions qui le mettaient, dans les premiers moments de la transaction, en désaccord avec la partie opposée.
En distinguant, comme de raison, le prix et la valeur, le prix peut être défini : La chose donnée en échange d'une autre. Quant à la valeur, elle ne peut
être donnée en elle-même; c'est pour cette raison qu'on l'indique le plus souvent par le prix. Cette impossibilité résulte de la multitude indéfinie de circonstances indéfiniment variables qui influent sur la valeur des choses par rapport à nous. « Tout ce que peut énoncer à cet égard le langage humain, c'est que la valeur d'une chose égale la valeur d'une autre. » La valeur n'a, ainsi que l'étendue, d'autre mesure qu'elle-même; et si l'on mesure les valeurs en y comprenant des valeurs, comme on mesure des longueurs en y comprenant des longueurs, dans l'un et dans l'autre moyen de comparaison il n'y a point d'unité fondamentale donnée par la nature; il n'y a qu'une unité arbitraire et de convention. » Mais « le prix est toujours renonciation de la valeur. Ainsi, pour l'acquéreur, énoncer la valeur c'est dire le prix de la chose acquise, en énonçant la quantité de celle qu'il a dû donner pour l'acquérir... Dans tout échange, les deux termes de l'échange sont également la mesure de la valeur de l'autre terme. Par la même raison, dans tout échange les deux termes sont également gages représentatifs l'un de l'autre. » Mais la concurrence fait varier l'évaluation.
La difficulté et l'importance de la matière, le mérite supérieur du fragment, nous ont entraîné dans ces détails. Ce mémoire sur les valeurs et monnaies était destiné au Dictionnaire de Commerce de l'abbé Morellet. Quoiqu'il n'ait pas été achevé, il peut néanmoins être regardé comme un développement précieux de l'un des points les plus difficiles de l'économie po-
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litique. Il confient de le rapprocher de la lettre à Tabbé de Cicé sur le papier-monnaie, et des §§ xxxu à XLViii des Réflexions sur la formation et la distribua tion des richesses.
Foires et Marchés.
Les entraves que le parti antiphilosophique susci tait à X Enjcyclopédie lit suspendre plusieurs fois Fim pression de cet ouvrage. Des articles projetés n furent pas rédigés. Turgot devait traiter de la mendi cité, des inspecteurs, des hôpitaux, etc. On n'a de lui^ en fait d'articles d'économie politique, que l'articl Fondation, dont nous avons cru pouvoir parler plu convenablement sous la rubrique du Droit naturel, e l'article Foires et marchés, qui rentre plus particuliè- — rement dans l'Economique. Après avoir distingué le foires et les marchés, il fait voir que lès grandes foires ^ plus rares que les marchés, ayant des sièges bien moins nombreux, mais comptant beaucoup plus de marchandises et d'acheteurs, doivent leur origine aux vexations de toute nature qu'éprouvait autrefois le commerce. Vendeurs et acheteurs se rendaient dsms les lieux où ils étaient le moins rançonnés, où ils recevaient le plus de protection. Il n'a pas de peine à prouver qu'il vaut mieux, pour l'industrie et le commerce, avoir de nombreux marchés que de grandes
foires à sièges éloignés des producteurs et des consommateurs. « Les eaux, dit-il, rassemblées artificiellement dans des bassins et des canaux de décoration, amusent les voyageurs par l'étalage d'un luxe frivole. Mais celles que les pluies répandent uniformément sur les campagnes, et que la seule pente des terrains dirige et distribue dans les vallons pour y former des fontaines, portent partout la fécondité et la richesse. »
Turgot avait particulièrement en vue dans cet article de dissiper le préjugé qui fait dépendre la grandeur du commerce d'un Etat du nombre ou de l'importance de ses foires, et de faire ressortir les avantages de la liberté du commerce. Il convient, du reste, que ces grandes réunions commerciales ont aussi leur utilité, puisqu'elles sont comme le rendezvous de marchandises de toutes sortes et de toutes qualités; qu'il y a par le fait économie de voyage pour celui qui doit les acheter; que la grande concurrence en fixe plus sûrement le prix; que les marchandises n'affluent de la sorte dans une localité que parce qu'elles y sont moins grevées de droits qu'ailleurs, et qu'à cet égard elles peuvent y être offertes à des conditions plus avantageuses pour les acheteurs : toutes choses qui ne prouvent pas que le pays oti se tiennent ces réunions soit par lui-même très commerçant.
A ce sujet, l'auteur blâme l'intervention de l'Etat dans la fixation du nombre des foires, des lieux qui en doivent être le siège, des marchandises qui doivent y figurer, des visites et des marques qu'elles doivent
subir : «Manie de tout conduire, de tout régler, de ne jamais s'en rapporter aux hommes sur leur propre intérêt... On ne peut trop saisir toutes les occasions de combattre ce système fatal à l'industrie. » Un droit uniforme et modéré sur les marchandises permettrait des foires, des marchés plus nombreux, plus rapprochés les uns des autres quant aux distances , et TEtat gagnerait pour le moins autant sur la quantité des affaires, qui seraient plus fréquentes. En résumé : « les grandes foires ne sont jamais aussi utiles que la gêne qu'elles supposent est nuisible; et, bien loin d'être la preuve de l'état florissant du commerce, elles ne peuvent exister, au contraire, que dans des Etats où le commerce est gêné, surchargé de droits, et par conséquent médiocre. »