VIII
De la grande et de la petite Culture.
Pour cet esprit généralisateur, toute question était une occasion de s'élever à des théories fécondes et propres à résoudre d'un seul coup une foule de questions particulières qui s'y trouvent comprises, ou tout au moins à jeter un grand jour sur les détails de l'application. C'est ainsi qu'à propos d'un avis sur l'imposition de la taille en 1766, il est conduit à traiter la question, encore aujourd'hui si débattue, de la grande et de la petite culture, question qu'il ne faut pas confondre avec celle de la grande et de la petite propriété. Il distingue la grande culture de la petite, en ce que la première a lieu par des entrepreneurs-fermiers, la seconde par des métayers. Celle-là lui semble préférable; mais il reconnaît qu'elle n'est pas toujours possible. L'association des petits propriétaires cultivateurs, ou des métayers, serait un mode d'exploitation intermédiaire entre la grande et la petite culture, qui aurait une partie des avantages de la première sans avoir tous les inconvénients de la seconde, et qui serait plus approprié à la division actuelle de la propriété foncière.
Mais ce travail contient un grand nombre d'aperçus économiques trop importants pour que nous puissions les passer sous silence.
« Là OÙ les fermes existent , là où il y a un fonds constant de richesses circulant dans les entreprises d'agriculture, là est la grande culture; là le revenu des propriétaires est assuré, et il est facile de le connaître... Les pays de petite culture, c'est-à-dire au moins les quatre septièmes de retendue du royaume, sont ceux où il n'existe point d'entrepreneurs de culture; où un propriétaire qui veut faire valoir sa terre ne trouve pour la cultiver que de malheureux paysaâs qui n'ont que leurs bras; où il est obligé de faire à ses frais toutes les avances de la culture, bestiaux, instruments, semences, d'avancer même à ce métayer de quoi le nourrir jusqu'à la première récolte; où, par conséquent , un propriétaire qui n'aurait d'autre bien que sa terre serait obligé de la laisser en friche. C'est dans ee pays que le proverbe : « Tant vaut l'homme, tant vaut sa terre, » est exactement vrai, parce que la terre par elle-même n'y a aucuner valeur...
« Après avoir prélevé la semence et les rentes dont le bien est chargé, le propriétaire partage avec le métayer ce qui reste des fruits, suivant la convention qu'ils ont faite entre eux. Le propriétaire, qui fait les avances, court tous les risques des accidents des récoltes, des pertes de bestiaux; il est le seul véritable entrepreneur de la culture. Le métayer n'est qu'un simple manœuvre, un valet auquel il abandonne une part des fruits pour lui tenir lieu de gages. Mais le propriétaire n'a pas dans son entreprise les mêmes avantages que le fermier qui se conduit lui-même avec attention et intelligence. Le propriétaire est forcé de confier toutes
ses avances à un homme qui peut être négligent ou fripon, et qui n'a rien pour en répondre. Ce métayer, accoutumé à la vie la plus misérable, et qui n a ni l'espérance ni même le désir de se procurer un état meilleur, cultive mal, néglige d'employer les terres à des productions commerçables et d'une grande valeur; il s'occupe par préférence à faire venir celles dont la culture est moins pénible, et qui lui procurent une nourriture plus abondante, comme le sarrasin, et surtout la châtaigne, qui ne donne d'autre peine que celle delà ramasser. Il est même assez peu inquiet sur sa subsistance; il sait que si la récolte manque son maître sera obligé de le nourrir pour ne pas voir abandonner son domaine. Le maître est sans cesse en avance avec lui. Lorsque l'avance est grossie jusqu'à un certain point, le métayer, hors d'état d'y satisfaire, abandonne le domaine ; le maître, qui sent que les poursuites seraient inutiles, en cherche un autre et se trouve fort heureux quand celui qui le quitte, content de lui âdre banqueroute', ne lui vole pas le reste de ses effets. «. » Cette physiologie du métayage est parfaite de ressemblance, et prouve que l'auteur en connaissait bien tous les détails. Sans doute il y a des exceptions, surtout aujourd'hui; mais c'est encore là, nous le croyons, l'état général de ce mode de faire valoir.
Cet état de choses ne pouvait qu'être aggravé par des impôts relativement trop lourds, et le fardeau que le propriétaire avait voulu d'abord faire peser de tout son poids sur les épaules du fermier a fini par retomber sur les siennes. Voici le tableau de ce jeu na-
turel des situations; il est si bien tracé que nous ne résistons pas à la tentation de le reproduire : « La taille n'ayant été d abord qu'une espèce de capitation personnelle assez légère, et tous les nobles en étant exempts, lorsque Taugmentation obligea de la répartir à proportion des facultés des taillables, on taxa ceux qui exploitaient des terres à raison de leur exploitation. C'était un moyen d'éluder le privilège de la noblesse. Tant que l'imposition fut modérée, le métayer y satisfit en prenant un peu sur son aisance. Mais l'impôt ayant toujours augmenté, cette part du cultivateur a si fort diminué, qu'à la fin il s'est trouvé réduit à la plus profonde misère... Cette misère est telle, que dans la plupart des domaines les cultivateurs n'ont pas, toute déduction faite des charges qu'ils supportent, plus de vingt-cinq à trente livres à dépenser par an pour chaque personne (je ne dis pas en argent, mais en comptant tout ce qu'ils consomment en nature sur cd qu'ils ont récolté). Souvent ils ont moins, et lorsqu'ils ne peuvent absolument subsister, le maître est obligé d'y suppléer. . . On se rappelle ici involontairement le portrait du paysan par La Bruyère : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ils sont des hommes; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines
ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
Je demande pardon au lecteur de ces citations accumulées, mais je n'ai compris la vérité du tableau de La Bruyère qu'en lisant Turgot, de même que je comprends mieux Turgot en voyant le tableau de La Bruyère. Les deux moralistes se confirment lun par l'autre; mais l'un et l'autre nous font bénir une révolution qui est venue mettre un terme ou une mesure à de si grands abus (1), et la mémoire de ceux qui, comme l'intendant de Limoges, ont préparé ou opéré un changement si désirable.
Mais continuons. « Quelques propriétaires ont bien été, à la fin, forcés de s'apercevoir que leur prétendu privilège leur était beaucoup plus nuisible qu'utile, et qu'un impôt qui avait entièrement ruiné leurs cultivateurs était retombé en entier sur eux ; mais cette illusion de l'impôt mal entendu, appuyée par la vanité, s'est soutenue longtemps, et ne s'est dissipée que lorsque les choses ont été portées à un tel excès, que les propriétaires n'auraient trouvé personne pour cultiver leurs terres s'ils n'avaient consenti à contribuer, avec leurs métayers, au paiement d'une portion de l'impôt.»
(1) Pour se faire une faible idée des abus dont nous parlons, voir la note des pages 558-B60, t. !«' de la nouvelle édition des Œuvres de Turgot, Guillaumin, 4844.
438 LIVRE m. — CHAPITRE IV.