‹ Turgot, sa vie, son administration, ses ouvragesChapitre 37 sur 41 · PAR UN BACHELIER UBIQUISTE · texte numérisé non relu

PAR UN BACHELIER UBIQUISTE

Beatui vtr qm non adiii in eontUio impiorum,., et in cathedra deritorum non $edit. (Ps. i, 1.)

Heureux Thomme qui n'est pas entré dans le

conseil des impies et (jui ne s'est point assis

dans la chaire des moqueurs.

En produisant ce petit ouvrage au grand jour, je me propose deux choses : la première, de témoigner ma reconnaissance aux illustres docteurs qui, dévoilant par leurs savantes recherches le venin caché, et par là plus dangereux, du livre de Bélisaire, m'ont arrêté sur le bord du précipice où j'étais prêt à me jeter tôte baissée ; la seconde est de répandre, autant qu'il est en moi, les saintes lumières que j'ai recueillies en méditant profondément leur projet de censure , et de contribuer, pro modulo meo, à l'édification publique.

J'avoue, à ma honte, que ce mauvais livre m'avait séduit, au point de m'être applaudi plus d'une fois, en le lisant, de ce que je retrouvais en moi les sentiments que Bélisaire exprimait; de ce que ses discours ne me paraissaient qu'un développement des leçons primitives de

morale et de yeftu gravées dans mon propre cœur en caractères ineffaçiA)le8. Je croyais entendre la voix de la nature; et je ne m'apercevais pas que plus je Técoutais, plus mon oreille s'endurcissait à la voiz de la grâce.

Je me dois cependant ce témoignage : le précieux flambeau de la foi, quoique obscurci^ n'était pas tout à fait éteint dans mon âme ; j'avais vu avec beaucoup de peine l'auteur de Bélisaire placer témérairement dans le ciel plusieurs païens célèbres par leurs vertus et par leur bienfaisance. Ses propositions à ce sujet m'avaient paru hasardées, inexactes, absolument contraires aux vrais principes, et horriblement dures pour toute oreille théologique. J'en étais sincèrement affligé ; je blâmais l'auteur; mais en même temps cet esprit d'indulgence que j'avais puisé dans la lecture de son ouvrage^m'avait porté à l'excuser.

Je considérais que plusieurs théologiens, cbrdeliers, jésuites, et même jacobins, ont soutenu que ceux des païens qui, étant dans l'ignorance invincible de la religion révélée, ont cherché de bonne foi la vérité et pratiqué les devoirs de la loi naturelle, ont pu trouver grâce devant la bonté divine ; qu'au défaut d'une foi explicite et formelle dans les mérites de N. S. J.-C, ils ont pu avoir une foi implicite et virtuelle, exactement semblable à celle d'un enfant baptisé au moment de sa naissance et qui meurt une minute après. Personne ne doute que cet enfant n'ait le degré de foi nécessaire pour être sauvé : en conclure, comme a fait l'auteur de Bélisaire, que Dieu verra d'un œil aussi favorable un homme qui, parmi les orages des passions, au milieu des tentations d'une longue vie, aura conservé, par l'usage courageux de ^a liberté, cette innocence que l'enfant est dans l'heureuse impuissance de perdre, c'est raisonner pitoyablement, je le sais bien ; c'est ne pas connaître l'efficacité des eaux saintes du Baptême.

L'auteur a encore, je le sais, un autre tort bien plus

grand : c'est d'avoir nommé parleur nom les païens qu'il a mis au nombre des élus. Les théologiens les plus relâchés ne se sont point donné cette liberté, qui a de grands inconvénients ; car il faudrait connaître un homme bien à fond pour répondre de son salut ; et s'il est vrai qu'il n'y ait guère de héros pour leurs valets de chambre, on peut croire qu'il y a encore moins de saints.

D'ailleurs, si le droit de canoniser les catholiques est réservé au pape seul, quelle témérité n'est-ce pas à un homme du monde de canoniser des païens de son autorité privée? Cette hardiesse ne serait pas tolérable quand il ne s'agirait que de païens morts avant la publication de l'Evangile; mais sauver des pcaens morts depuis la venue de J.-C, des Titus, des Antonin, cela révolte; c'est comme si l'on sauvait aujourd'hui l'empereur de la Chine ou le Grand-Turc.

Tout cela est incontestable , ou il faut brûler nos livres. Mais^ comme je l'ai déjà dit, en condamnant la doctrine j'excusais l'intention de l'auteur : après tout, me disaîs-je, entre les opinions des théologien» favorables à l'ignorance invincible, et les erreurs de Bélisaire, la différence n'est guère que du plus au moins. Pour dis*^ tinguer sûrement dans ces matières ce qui est permis de ce qui ne l'est pas; pour ^xer entre ces nuances et ces dégradations imperceptibles d'opinions la ligne indivisible qui sépare la foi de l'hérésie, il faut une certaine finesse de dialectique que l'habitude donne et que tout le monde n'a pas. Nous autres , qui nous sommes exercés longtemps sur les bancs à cette précision délicate, nous nous tirons à merveille de toutes ces difficultés ; mais on rencontre journellement dans la société des gens d'ailleurs très instruits, remplis d'esprit et de ,bon sens, qui ne comprennent rien à nos explications. Doit-on donc juger l'erreur d'un pauvre laïque avec autant de sévérité qu'on jugerait ceUe d'un docteur? Non, sans doute, ^me disais-je; et telles étaient mes disposi-

tions, lorsque j'appris le scandale qu'excitait au sein de la Faculté ce malheureux livre, dans lequel les yeux de nos sages maîtres ont su voir le déisme tout par.

On peut imaginer combien je fus humilié de n*y avoir vu qu'une simple inexactitude théologique sur le salut des psaens; je frémis, et je sentis combien un jeune bachelier doit se défier de ses propres lumières ; je me hâtai de relire Fouvrage, pour tâcher d'y reconnaître le poison qui m'avait échappé ; mais quel fut mon étonnement d'éprouver à la seconde lecture la même impression qu'à la première! Je savais, à n'en pouvoir douter, que le livre, à le prendre in globo, était rempli de principes afireux; et presque toutes les maximes, prises en détail, m'en paraissaient respectables. En pensant que ce que mon cœur approuvait le plus était peut-être ce qu'il y avait de plus condamnable, j'étais (pour me servir de la belle comparaison employée par le grand archevêque à qui nous devons Marie Alacoque) semblable à un homme placé devant une table couverte de mets délicieux, et qui, sachant que plusieurs de ces mets sont empoisonnés, sans pouvoir les discerner, est combfittu entre la crainte et le désir.

Je crois que je serais tombé dans le désespoir, si un de mes amis ne m'avait pas procuré l'imprimé des trentesept propositions extraites de Bélisaire par les commissaires de la Faculté. A la voix de nos maîtres, mes perplexités se sont dissipées, et mon esprit s'est senti tout à coup éclairé comme [par la flamme du bûcher le plus lumineux (1).

En lisant, en étudiant ce choix de propositions jugées dignes de la censure^ j'ai connu les erreurs que je devais détester, et, par une conséquence nécessaire, les vérités que je devais croire et chérir. Enfant docile de la

(1) Voir pins bas, proposition XXVl.

sacrée Faculté, soumis de cœur et d'esprit aux précieuses instructions de cette bonne mère, j'ai cherché à m'en pénétrer de plus en plus, en me développant à moimême la chaîne des vérités opposées aux erreurs qu'elle m'a fait connaître ; et c'est dans cette vue que j'ai rédigé l'écrit que je donne au public. Je me flatte qu'on y reconnaîtra l'esprit qui a dirigé le choix des propositions trouvées répréhensibles.

J'ai fait imprimer l'ouvrage à deux colonnes (i), afin de mettre toujours le remède à côté du mal. U est fâcheux que la forme oratoire de ces propositions n'ait pas toujours permis d'y opposer des contradictoires énoncées dans la forme logique et rigoureuse. Parmi les trentesept propositions, il y en a de fort composées, qui renferment d'autres propositions incidentes, ou des suppositions soit expresses , soit tacites : il est quelquefois difficile de démêler ce qu'il y a de véritablement répréhensible dans ce bloc de propositions, et la vérité précise qui doit résulter de la condamnation. J'ai fait de mon mieux pour saisir le vrai but des docteurs; j'ai été obligé de me livrer à quelques explications; j'ai, dans le doute, envisagé les propositions sous tous les aspects possibles : ce qui m'a donné plusieurs contradictoires tirés différentes, entre lesquelles le lecteur choisira, s'il aime mieux (ce qui est peut-être le plus sage) se contenter de croire implicitement qu'il y en a une de vraie, en attendant patiemment que la Faculté ait révélé celle à laquelle il faudra donner une croyance explicite.

Je regrette de n'avoir pu, quelques efforts que j'aie faits, éclaircir également tous les points de docbrine qui doivent résulter de la censure de Bélisaire; mais je pro-

(i) Dans le volume actuel, nous avons seulement inséré les propositions retournées par Turgot; elles suffisent pour comprendre celles que la Sorbonne avait incriminées. Voir, au surplus, t. IX, p. 299 et suiv. des Œuvres de Turgot, édit. de iSlO.

teste que j'ai fait pour y parvenir tout ce qui a dépendu de moi. Après tout, je n'ai pas dû m'arroger ce qui ne m'appartient pas ; il ne convient point, à mon âge, de décider ce que nos sages maîtres ont laissé indécis, et mes lumières sont trop inférieures aux leurs pour me flatter de deviner toujours le véritable objet de leur improbation.

Au reste, ces légères incertitudes sont des bagatelles ; il n'en résulte pas moins de la comparaison des propositions de Bélisaire et des propositions, opposées un corps de vérités bien lumineuses, bien consolantes, bien capables de faire aimer la religon et de ramener les incrédules modernes au joug de la foi. Je m'estimerai heureux si, en coopérant à une œuvre si sainte, je puis me montrer un digne bachelier, et mériter de parvenir un jour aux suprêmes honneurs du bonnet; j'entends le bonnet de docteur.

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