PREMIÈRE PROPOSITION
Dieu nous a donné deux guides qui peuvent n'être pas d'accord ensemble , la lumière de la foi et celle du sentiment. Ce qu'un sentiment naturel et irrésistible
nous assure, la foi peut le désavouer. .. Ce n'est pas la même voix qui se fait entendre du haut du ciel et du fond de mon âme; il est possible que Tune démente l'autre, et que, tandis que l'une me dit d'un côté que l'homme juste et bienfaisant est cher à la Divinité, l'autre me dise que l'homme juste et bienfaisant est l'objet de ses vengeances.
Rien ne nous répond que cette voix qui parle à notre cœur (la raison) soit une révélation secrète : elle peut ne l'être pas, sans que Dieu nous trompe et que tout soit perdu. — Ce n'est point la raison qui nous annonce un Dieu, qui nous en prescrit le culte, qui nous dicte sa loi... Na-t-il pas pu donner l'ascendant irrésistible de l'évidence à ce qui ne serait qu'une erreur?
La lueur faible et trompeuse de la raison ne nous fait point voir clairement qu'une religion qui nous annonce un Dieu propice et bienfaisant soit la vraie, et que des opinions qui répugnent à l'idée et au sentiment que nous avons de ce Dieu bienfaisant ne soient pas de cette religion.
La révélation est tout autre chose que le supplément de la conscience : car suppléer simplement à la conscience ce ne serait qu'ajouter les vérités révélées à celles dont la conscience nous instruit, sans rien enseigner de contraire à celles-ci ; or, la révélation fait tout autre chose, comme chacun sait.
Les vérités qui intéressent les mœurs ne sont point des vérités de sentiment, et on trouve des gens sensés qui en doutent.
Les vérités mystérieuses et qui ont besoin d'être révélées (comme la Trinité, l'Incarnation, la Transsubstantiation), tiennent à la morale. Examinez-les bien, et vous verrez que Dieu y a lié la chaîne de nos devoirs, afin que, sans la révélation, il n'y eût nulle part d'honnêtes gens.
Quand on propose des mystères inconcevables, c'est fort bien fait de s'y soumettre ; mais il ne faut pas s'en tenir à plaindre ceux dont la raison est moins éclairée et moins docile que la nôtre; il ne faut point espérer pour eux en là bonté d'un Père dont tous les hommes sont les enfants ; il ne faut pas croire que Dieu soit un juge clément qui fait grâce à l'erreur.
Les Titus, les Trajan et les Antonin, qui ont fait les délices du monde, seront damnés éternellement; et les gens de bien de certains siècles et de certains pays ne se trouveront point devant le trône du Dieu juste et bon (1).
(i) Et cependant Innocent Xi et le clergé de France, dans l'assemblée de 1700, n'ont donné aucune atteinte au sentiment de Suarez et de presque tous les auteurs de son temps, suivant lequel la connaissance implicite des vérités mystérieuses de la religion chrétienne
Bélisaîre ne doit avoir aucune peine à croire qu'entre son âme et celles d'Aristide, de Marc-Aurèle et de Caton il y eût un étemel abîme : cette croyance ne devait point diminuer l'idée qu'il avait de la bonté du Créateur.
Bélisaire ne devait pas espérer de voir Justinien dans le ciel, encore qu'il eût fait le bien par goût et le mal par surprise; ou, peut-être (car les docteurs n'ont pas expliqué si Bélisaire s'est trompé dans le droit ou dans
suffit pour le salut aux personnes qui sont dans l'impossibilité de les connaître distinctement; il suffit, dans ce cas, de connaître et de croire d'une véritable foi l'existence de Dieu et sa providence, et d'observer fidèlement la loi naturelle. Ce sentiment n'a jamais été condamné par l'Eglise; et les auteurs qui le combattent, comme Sylvius, Habert, etc., ne le rejettent que comme moins probable. — La plus saine partie des tbéologiens s'accordent à dire que les infidèles dont Terreur est de bonne foi peuvent, avec des grâces surnaturelles que Dieu leur accorde, observer la loi naturelle, et que s'ils le font Dieu ne permettra jamais qu'ils meurent sans la connaissance des vérités nécessaires au salut. Saint Thomas , dans son commentaire sur le livre des Sentences, se propose la difficulté des Incrédules : « NuUus damnatur in hoc quod vitare non potest : sed aliquis natus in sylvis, vel in ter infidèles, non potest distincte de fidei articulis cogitationem habere : ergo non damnatur ; et tamen non habet fidem explicitam ; ergo videtur quod explicatio fidei non sit de necessitate salutis. » Voici sa réponse ; « In eis quœ sunt necessaria ad salutem, nunquam Deus homini quœrenti suam sa* lutem deest, vel defuit, nisi ex culpa sua remaneat : unde explicatio eorum quœ sunt de necessitate salutis, vel divinitus homini provideretur per prœdicationem fidei, sicut patet de (]ornelio ; vel per revelationem (intimam) qua supposita, in potestate est liberi arbitrii ut in actnm fidei erumpat. » (Dist. 25, q. 2, a. 1 .)
le fait) cet empereur avait fait le mal par goût et le bien par surprise ; peut-être avait-il fait le bien sans goût et le mal sans surprise; peut-être n'avait-il point fait de bien du tout (1).
n faut bien se garder de sauver tout le monde ; il est fort bon qu'il y ait beaucoup de réprouvés.
Une religion douce n'est point du tout la bonne : pourquoi ne pas se représenter le Dieu que Ton doit adorer comme un tyran triste et farouche, qui ne demande qu'à punir? Lorsque des hommes jaloux, superbes, mélan-
(1) Cette proposition est, comme on voit, une de celles dont il est le pi as difficile de démêler le venin.
Dans son sens apparent elle ne présente autre chose sinon que Bélisaire espère que Justinien sera sauvé malgré le mal qu'il lui a fait; et cela parait an sentiment de charité louable. On est même porté assez natarellement à croire que s'il n'est pas permis de pla* cer nommément un prince païen dans le ciel , il ne l'est pas davantage de damner nonunément un prince chrétien; du moins, cette contre-partie de la canonisation n'a pas été mise en usage dans l'Eglise.
Ces réflexions m'ont fait penser qu^il se pourrait que, suivant les doctearSy le tort de Bélisaire ne fût pas d'avoir espéré le salut de Justinien, mais de n'en avoir pas été sûr ; parce qu'en effet Bélisaire devait penser que le péché qu'avait commis cet empereur, en lui faisant crever injustement les yeux, était expié surabondamment par les supplices qu'il avait fedt subir aux hérétiques pour les convertir. Un prince aussi zélé ne pouvait jamais être damné, suivant ce beau mot de l'apôtre saint Pierre : La charité couvre la mol- , titade des péchés.
Je soumets respectueusement cette conjecture à la décision du prima menm.
coliques, le représentent colère et violent comme eux, et qu'ils lui attribuent leurs vices, ils font fort bien ; et l'on a grand tort de ne voir en lui que ce qu'on doit imiter : c'est une erreur scandaleuse et criminelle.
U n'est point certain que Dieu ne punisse qu'autant qu'il ne peut pardonner ; que le mal ne vienne pas de lui, et qu'il ait fait au monde tout le bien qu'il § pu.
Si la religion rend meilleur et plus humain, ce n'est point là ce qui doit nous y attacher : il faudrsdt y tenir aussi fortement quand elle nous rendrait durs, farouches, impitoyables. Il vaut mieux, devant Dieu, être méchant qu'incrédule (1).
Quoique Dieu m'ait créé faible, il ne sera point indulgent; il croit que les hommes peuvent avoir la folie
(1) U est difficile de savoir avec certitude quelles sont les vérités que la Sorbonne veut nous enseigner en comprenant dans la censure la seconde moitié de la XIV® proposition : car ce que dit Bélisaire pourrait être condamnable, ou parce que la religion n'est pas conforme aux sentiments d'un cœur honnête comme celui de Bélisaire, ou parce qu'il n'est pas heureux qu'elle y soit confomie, on X>arGe qu'aimer EKieu et ses semblables n'est pas simple et naturel, que vouloir du bien à qui nous fait du mal n'est pas grand etsa- Ûime, que ne voir dans les afflictions que les épreuves de la vertn n'est pas consolant; ou parce que tout «ela, quoique simple, naturel, grand, sublime et consolant pour l'homme, ne forme pas le caractère de la religion. J'avoue humblement que je n'ose pas décider quelle est précisément de ces propositions celle que l'on doit croire.
et la malice de vouloir l'offenser ; une pareille volonté n'est point une rage impuissante et absurde, et on la conçoit très bien.
Qui de nous est juste? Ce n'est pas celui qui fait de son mieux pour l'être, car la droiture n'est pas dans la volonté.
OBSERVATION
De l'indifférenoe des Prinoes pour la Religion.
J'ai d'abord pensé qu'il aurait été plus convenable de ne donner d'autre titre aux propositions qui suivent que celui-ci : De la Tolérance civile. D faut avouer que ce titre aurait été plus simple; mais celui que les docteurs ont choisi : De Indifferentia Principum circa Reliffionem, a l'avantage de renfermer une bien grande instruction. U nous apprend qu'aux yeux de la Faculté, un prince tolérant, c'est-à-dire un prince qui ne fait point usage de sa puissance pour contraindre ses sujets à suivre sa religion et à faire céder leur conscience à la sienne ; qui ne punit point par l'exil, par les supplices, et la mort même, ceux qui pensent autrement que lui, est précisément la même chose qu'un prince indifférent pour sa religion; d'oti il résulte que la Sorbonne est fermement convaincue que l'intolérance civile est de l'essèBce de la religion : que l'usage d'exiler, d'emprisonner, de bràler les hérétiques est un usage pieux, très conforme à l'esprit du christianisme, très bon à conserver ou à rétablir. Or, il est fort utile qu'on sache que la Sorbonne pense ainsi.
Dieu a besoin des princes pour soutenir sa cause. N'est-ce pas en vertu de leurs édits que le soleil se lève et que les étoiles brillent au ciel ?
Si la Providence a rendu indépendants des vérités sublimes de la révélation Tordre de la société, Tétat des hommes, le destin des empires, les bons et les mauvais succès des choses d'ici-bas, ce n'est pas une raison pour que les soi;iverains fassent comme elle, et pour qu'ils se bornent au soin de ce qui intéresse les hommes.
Dieu n'a pas seulement remis aux princes le soin de juger les actions des hommes, il leur a remis aussi le droit de juger les pensées.
Il eût été fâcheux que Justinien eût renoncé au droit d'asservir la pensée.
Si la liberté de penser est sans frein, celle d'agir sera bientôt de même ; car les lois n'ont pas plus d'empbe sur les actions que sur les pensées.
Lorsque chacun est libre de penser comme bon lui semble, les esprits n'en sont pas plus unis: Topinion serait jalouse, tyrannique et intolérante, quand même les princes n'y attacheraient aucune importance; les sectes rivales se déchireraient quand même il n'y en aurait aucune de favorisée au préjudice et à Texclusion des autres (1).
Un objet frivole ne devient pas plus grave, quoiqu'il influe sérieusement sur l'état des citoyens : les partis n'en seraient pas moins animés quand cette influence serait nuUe ; quand même une dispute élevée sur le nombre des grains de sable de la mer influerait sérieusement sur l'état des citoyens (les exposerait à la perte de leur honneur, de leur liberté, de leurs biens, de leur vie), elle n'exciterait aucune Raine (2).
(1) Voilà un nouvel exemple de ces propositions qui, pouvant être envisagées sous plusieurs faces, laissent quelque doute sur la vérité que les docteurs ont en vue d'établir par leur condamnation : peutêtre ont-ils voulu nous enseigner que Topinion n'est jamais jalouse, tyrannique et intolérante; que les princes ne peuvent jamais y attacher trop d'importance, ni trop favoriser une secte au préjudice et à l'exclusion de toutes les sectes rivales ; que c'est le vrai moyen d'unir tous les esprits et de tout pacifier : il n'est pas impossible que ce soit là leur véritable sens.
(2) Ne pourrait- on pas croire aussi que les docteurs ont voulu nous apprendre que les disputes des théologiens ne sont jamais frivoles? En effet, cette vérité est notoire pour tous ceux qui ont lu avec attention l'histoire ecclésiastique.
Il faut, au reste, bien se garder de penser qu'ils aient prétendu condamner dans cette proposition la supposition qu'ils voudraient
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