SBS ÉTUDES. — SA JEUNESSE
ecclésiastique était pour lui la plus convenable. Sans être de leur avis, il porta la déférence au point de sacrifier quelques-unes de ses plus belles années à des études assurément très intéressantes, surtout pour une intelligence aussi élevée que la sienne, mais qui De devaient cependant lui servir qu'accessoirement par la suite. Il entra donc au séminaire de Saint-Sul^ pice, d'où il passa à la Sorbonne pour prendre ses d^rés en théologie. Il en sortit licencié. C'est pen-* dant cette période de sa vie qu'il composa un Traité de Vexistmce de Dieu y dont on n'a retrouvé que trois fragments dans ses papiers , et d'autres dissertations théologiques. On doit particulièrement r^retter celle qui avait pour objet \ amour de Dieu, où, dit-on, l'auteur avait mis son esprit et son cœur. Mais ces essais, qu'on serait si curieux de posséder quoique sortis de la plume d'un jeune homme de vingt et un ans^ ne se retrouveront vraisemblablement point. On sait, par les discours composés en 1749, et dont nous parlerons plus tard , de quoi Turgot était déjà capable à un âge où d'ordinaire les plus beaux génies ne donnent que des espérances.
Quoiqu'il eût les vertus propres à faire un ecclésiastique aussi recommandable par sa conduite que par son instruction, et peut-être un peu par celte raison même, il jugea que cet état ne pouvait lui convenir. Il fit connaître sa résolution à son père avec une fermeté respectueuse; et, bien qu'il fût cadet de Normandie, par conséquent prédestiné à l'Église, sa conscience ne fut soumise à aucune contrainte. Seu-
lement, après avoir amené son père à comprendre ses sentiments et ses raisons, 41 crut devoir en suivre les désirs et continuer ses études théologiques en attendant que sa mère fût à son tour persuadée. Cet assentiment obtenu, il lui restait encore à résister aux séductions de ses amis, les abbés de Cicé, de Brienne, de Yéry et de Boisgelin. Ils lui dépeignirent vivement et Tobscurité de la vie qu'il se préparait dans le monde, et les brillants avantages temporels auxquels il allait renoncer en quittant TÉglise.
Ces considérations, qui auraient pu faire une grande impression sur une âme moins saine et moins forte, n'ébranlèrent point celle de Turgot. « Mes amis, leur dit-il, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez , et plus ému que je ne puis l'exprimer du sentiment qui le dicte. Il y a beaucoup de vrai dans vos observations; prenez pour vous le conseil que vous me donnez puisque vous pouvez le suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi, il m'est imposible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage. »
Ses premiers emplois.
Turgot quitta donc l'habit ecclésiastique en 1751. Dès l'âge de dix-huit ans jusqu'à cette époque, c'està-dire dans l'espace de six ans à peine, il avait ac--
quis des connaissances nombreuses et variées dans les lettres et dans les sciences. C'est alors qu'il est le plus occupé de compositions et de traductions en vers métriques. Une grande et belle imagination, des sentiments à la hauteur des plus nobles pensées , lui inspiraient un goût particulier pour les beautés littéraires les plus distinguées par l'élévation et la grâce. Une connaissance supérieure des langues classiques de l'antiquité et des principaux idiomes modernes, une mémoire prodigieuse, le sentiment exquis du rhythme et de l'harmonie, lui permettaient d'enrichir sans effort son esprit des morceaux les plus remar* quables parmi les chefs-d'œuvre de ces littératures diverses. <' Je l'ai vu, dit Morellet, retenir des pièces de cent quatre-vingts vers , après les avoir entendues deux ou même une seule fois. Il savait par cœur la plupart des pièces fugitives de Voltaire , et beaucoup de morceaux de ses poèmes et de ses tragédies. » Cette faculté, qui souvent rend les autres d'autant plus paresseuses qu'elle est plus puissante, n'était chez Turgot que l'auxiliaire de l'imagination, du jugement et de la raison. La pénétration, la fécondité, l'étendue et la justesse, étaient les principaux caractères de cette grande intelligence. L'imagination et le goût y ajoutaient la vivacité, la force et l'élégance de l'expression. Le besoin prononcé de tout connaître, la passion de l'étude, l'élévation naturelle des pensées, la gravité de l'esprit, des mœurs sévères, une louable ambition du bien, le portaient aux méditations les plus sérieuses, aux travaux les plus variés et les plus féconds.
tO LIVRE !• — CHAPItRE III.
Avant l'âge de vingt^^iuatre ans il avait dressé la liste de cinquante-deux ouvrages à faire. Quinze ont été achevés ou commencés par lui ; d'autres ont été exécutés par ses amis. Il y mettait un tel désintéressement, qu'il lui arriva parfois, non seulement de leur communiquer ses plans, ses idées, mais de leur aban^ donner ses projets. C'est ainsi qu'après avoir traité avec étendue cette question mise au concours par l'Académie de Soissons : « Quelles peuvent être dans tous les temps les causes de la décadence des arts et des lumières dans les sciences, » il cessa de s'en occuper dès qu'il sut que l'abbé Bon, son ami, avait le projet de concourir; au lieu de lui enlever des chances de succès, il l'aida de ses conseils.
C'est pendant cette même période de six ans, si féconde en grandes conceptions et en travaux de tous genres, qu'étant prieur de Sorbonne, il composa deux discours remarquables : le premier « sur les avantages que la religion chrétienne a procurés au genre humain; » le second « sur les progrès successifs de l'esprit humain. » Cette dernière composition, à lor quelle il faut rattacher le « Traité de la géographie politique » et les « Discours sur l'histoire universelle, » est comme le résumé de la civilisation passée, et le programme de la civilisation à venir. C'est de ce même temps que datent ses premières études en économie politique.
Si Turgot n'a pas entrepris tous les travaux qu'il avait projetés sur les langues, sur la métaphysique, la théologie , les sciences , l'histoire , la morale , la poli-
tique et la l^islation^ il en a fait d autres qui ne figurent pas dans le cadre détaillé qu'il s'était tracé au début de sa carrière littéraire. C'est ainsi qu'à cette époque il donne la réfutation de Tidéaltsme de Berkeley, et les remarques critiques sur un travail philologique de Maupertuis, sans y avoir songé d'abord.
Mais bientôt les affaires l'obligeront à ralentir et même à suspendre ses travaux littéraires et scientifiques. Connaissant tout le prix de Tart de la parole chez l'homme public, et sachant fort bien qu'il ne le possédait qu'à un faible degré , il eût désiré une place d'avocat du roi au Châtelet, pour être dans l'heureuse nécessité d'acquérir un talent si précieux. Il éprouvait d'autant plus de peine à parler comme il l'eût souhaité, qu'il était peu familiarisé avec le dis^ cours, qu'il était d'un goût très sévère, que ses habitudes de méditation et de profondeur demandaient du temps pour faire arriver la pensée à l'état de force et de justesse désirables, et que, pensant le plus souvent la plume à la main, il passait et repassait à loisir sur son expression jusqu'à ce qu'elle eût acquis le degré de perfection nécessaire. Ces habitudes de méditation, de sévérité et de lenteur étaient peu propres à corri-^ ger une timidité naturelle ou acquise , qui venait en* core ajouter aux difficultés à vaincre. Toutefois, l'embarras n'existait à ce degré que pour lui seul ; et le public se montrait satisfait de discours auxquels J'oratcur trouvait beaucoup à reprendre. Aussi préférait-il écrire que de parler. Dans l'intimité cependant, sa parole avait un cours plus libre et plus animée et
laissait apercevoir une raison lumineuse, de la bonté, de la douceur, une sensibilité vive et tendre.
Le théâtre qu'il avait ambitionné pour s'exercer à un plus grand lui manqua; au lieu d'une charge d'avocat du roi, il fut pourvu, en 1752, de celle de conseiller substitut du procureur général. Tout entier à ses fonctions, il les remplit avec un zèle et une intégrité qu'il est facile de comprendre. 11 contracta dès lors l'habitude, qu'il garda toujours, de tout voir autant que possible par lui-même, de prendre connaissance exacte des pièces, et de se défendre des sollicitations. Sa probité scrupuleuse et franche devait en être ennemi. Elles lui seinblaient une injure à la religion du magistrat, un contact dont le moindre inconvénient était la perte d'un temps précieux à donner aux affaires.
Il fut nommé conseiller au Parlement en 1 752, à l'époque où cette compagnie, prenant fait et cause pour les jansénistes, leur faisait administrer d'autorité les sacrements par les molinistes, leurs ennemis. L'archevêque de Paris , exigeant que les curés refusassent les sacrements aux moribonds qui ne présenteraient pas un billet de confession signé d'un prêtre moliniste, pouvait en cela faire acte de tyrannie, manquer à la charité tout au moins. Mais c'était là une affaire d'intérieur, de ménage ecclésiastique pour ainsi dire, auquel le Parlement n'avait certes rien à voir. Et pourtant il décréta de prise de corps un curé, déclara que la bulle Unigenitus n'était pas un article de foi et interdit le refus de sacrements. Il est vrai que le
conseil du roi cassa l'arrêt du Parlement et engagea le clergé à la modération. Mais les curés continuante refuser les sacrements, les magistrats envoyèrent leurs agents et firent communier les malades au milieu des baïonnettes; la médiation royale fut méconnue. Le Parlement saisit le temporel de Tarchevêque de Paris» fit des remontrances vigoureuses contre le despotisme ministériel, fut exilé, rappelé et obligé de se taire. Mais le clergé recommença les disputes; ce qui fit passer la cour du côté du Parlement, et envoyer Tarehevèque de Paris en exil. Les vainqueurs, abusant de leur victoire, voulant même ériger en droit des prétentions politiques qui avaient été jusque là plus tolérées qu'approuvées, virent le roi se tourner de nouveau contre eux. Le Parlement, qui avait la faveur publique parce qu'il était opposé à une cour dont la faiblesse et les scandales excitaient Tindignation, fut mutilé, transformé, ou donna sa démission. L'exaltation des esprits amena l'attentat de Damiens, qui fit réfléchir les deux partis et prépara une conciliation qui ne devait pas empêcher l'abolition des Jésuites, et un peu plus tard celle même des Parlements.
Telle était la situation des esprits, lorsque Turgot entrait au Parlement. Belle occasion d'examiner la grande question des rapports de l'Église et de l'État, celle de la liberté religieuse ou de la tolérance civile ! Il n'y manqua pas. Les lettres à un vicaire général sur ce sujet, la brochure intitulée le Conciliateur sont de ce temps-là. Tout en reconnaissant à l'Église
le droit de condamner les doctrines qui ne sont pas les siennes, il lui refuse iavec raison le droit de recourir aux peines temporelles contre les dissidents, ou de faire intervenir en sa faveur l'autorité du prince temporel. 11 dénie avec non moins de raison aux gouvernements le droit de se prêter à de pareilles agences. Cet opuscule, qui eut alors trois éditions, exerça sur les esprits une salutaire influence, puisqu'il détermina la conduite modérée du roi et du ministère.
Turgot fut dispensé de prendre un parti dans cette profonde division entre la cour, le clergé et le Parlement : dès le 28 mars 1753, il avait cessé d'appartenir à la compagnie. Nommé alors maître des requêtes, il y fit une expérience utile dans l'art de persuader : dans un de ses rapports, il avait été long quoique rapide, et ne s'était point résumé. Les membres du conseil qui l'avaient entendu approuvèrent ses conclusions, mais lui firent des observations toutes bienveillantes sur sa manière : « Vous avez très bien parlé, lui dirent-ils, mais vous avez été un peu long; une autre fois abrégez. » Abréger était difficile, puisqu'il n'avait dit que ce qu'il devait dire, et même avec une concision sévère. Une autre fois il dit tout encore, mais avec l'attention de se résumer après chaque partie de quelque importance , et de marquer pour ainsi dire des pauses ou des repos à la pensée. A la fin, résumé général de l'ensemble du rapport. En réalité il avait été plus long , mais moins fatigant que la première fois. Aussi en fut-il félicité : «Vous vous êtes
bien corrigé, lui dit-on; vous avez dit beaucoup plus de choses et vous avez été court. »
Profondément pénétré du sentiment de Téquité et d'une intelligence au-dessus des considératicms tirées d'un ordre artificiel de choses, ou même d'intérêts et de préjugés peu d accord avec les idées de justice ab* solue, Turgot dut prouver plus d'une fois la tentation de corriger l'iniquité du droit positif par l'équité du droit naturel, de tempérer la lettre de la loi par l'esprit qui aurait dû l'inspirer, lors surtout que cet esprit pouvait raisonnablement se résumer. C'est ce qui lui arriva dans le rapport d'une affaire difficile, où, par conséi^ueut, il croyait pouvoir interpréter plus laidement la pensée du législateur. 11 put avoir raison, mais il l'eut seul; le conseil rejeta tons ses considérants. Il fut amplement dédommagé de la con* trariété , de l'affliction même qu'il put ressentir en se voyant seul de son avis; les parties transigèrent huit jours après, sans s'arrêter à l'arrêt du conseil^ et en se fondant sur les conclusions mêmes du rapporteur.
On cite encore un trait qui prouve la scrupuleuse probité avec laquelle Turgot rempUssait les devoirs de sa profession. Il avait été chaîné de rechercher jus* qu'à quel point pouvait être fondées les inculpations dirigées contré un employé des fermes. Persuadé qu'il était coupable de graves prévarications, il se pressait peu d'en donner la preuve. A la fin cependant, ayant examiné les pièces d'où la culpabilité d^ vait ressortir^ il y trouva l'innocence de l'accusé. Sans
chercher si les motifs du long retard qull avait mis à éclaircir cette affaire n'avaient pas leur source dans un sentiment de commisération , mais frappé seulement du préjudice qu'en avait souffert l'employé, il s'enquit du chiffre des appointements retenus pendant la durée du procès, et lui en fit remettre le montant avec cette déclaration délicate, que ce n'était point de sa part un acte de générosité mais de justice;
Pendant les huit ans qu'il fut attaché au conseil d'État, et sans que les devoirs de son emploi en souffrissent, mais grâce à une application extraordinaire au travail, il put reprendre ses études littéraires et scientifiques. C'est à cette période de sa vie que se rattachent en particulier ses écrits sur la tolérance, ses articles pour l'encyclopédie et son éldge de Gournay.
Une grande communauté de doctrines et de sentiments l'avaient attaché à cet intendant du commerce et à l'économiste Quesnay. Sa position , ses talents, ses doctrines élevées et généreuses ne tardèrent pas à le faire rechercher dans les réunions des hommes les plus éminents dans la littérature , les sciences et les arts. Quoique beaucoup plus retenu dans ses discours et ses écrits, parce qu'il était plus modéré dans ses idées, que la plupart des beaux esprits de son temps, il sut vivre et s'entendre avec eux sur beaucoup de points, en évitant toutefois de se livrer : il craignait à juste titre les entraînements, les excèset les exigences de toute espèce de parti. 11 pensait avec fondement qu'on pouvait garder une raisonnable indépendance de pensée et d^action, rencontrer dans les salons
SES PREMIERS EMPLOIS. i7
de M""" Geoffrin , ou ailleurs , Montesquieu , d* Alembert, Helvétius, le baron d'Holbach, les abbés Bon, Morellet , Galiani , Tex-jésuite Raynal , Mairan , Marmontel, Thomas et beaucoup d'autres personnages du même genre, qu'on pouvait jouir de lesprit et de l'instruction de tous sans en partager toutes les opinions, comme aussi sans être obligé d'y contre* dire au-delà d'une certaine mesure permise par la bienséance la plus stricte. « C'est l'esprit de secte, disait-il, qui appelle sur les vérités utiles les ennemis et la persécution. Quand un homme isolé propose modestement ce qu'il croit la vérité, s'il a raison, on l'écoute; s'il a tort, on l'oublie. Mais lorsqu'une fois des savants mêmes se sont mis à faire corps, à dire nous, à croire pouvoir imposer des lois à l'opinion publique, l'opinion publique se révolte contre eux avec justice, parce qu'elle ne doit recevoir de lois que de la vérité, et non d'aucune autorité. Tout corps voit bientôt sa livrée portée par des imbéciles, par des fous , par des ignorants , fiers , en s'y agrégeant , de faire un personnage. Il échappe à ces gens des sottises et des absurdités. Alors les esprits aigris ne manquent pas de les imputer à tous les confrères de ceux qui se les sont permises. On réclame en vain : les lumières s'obscurcissent ou s'éteignent au milieu des querelles, où bientôt on ne s'entend plus. Les gens sages craignent de se compromettre en les rallumant , et la vérité importante qu'on avait découverte demeure étouffée et méconnue. Elle paie les dettes de l'erreur, de la partialité, de la prétention, de l'exagé-
ration, de imprudence avec lesquelles elle a fait la faute de s'associer. »
Depuis 1755 jusquen 1759, c'est-à-dire depuis qu'il se fut uni d*amitié à M. de Gournay jusqu'à ce que la mort vînt les séparer, il eut avec lui un commerce très suivi. Cette perte lui fut très sensible. C'est à l'amitié encore, à celle de M. Trudaine, qui avait également apprécié et aimé Gournay, que Turgot demanda ses premières consolations. C'est en grande partie aux lumières et au courage de cet ancien et respectable magistrat qu'il dut plus tard d'oser entreprendre les grandes réformes qui honorent son intendance.
Après le premier deuil passé à Montigny au sein de i'amitié , Turgot alla demander une nouvelle diversion aux grands spectacles de la nature. Il visita les Alpes et la Suisse, d'où il revint par Bâle et l'Alsace. Les sublimes révolutions du globe, plus saisissantes dans les pays de montagnes que partout ailleurs, attirèrent particulièrement son attention. C'est au milieu de cette course, destinée à le soulager d'une impression morale douloureuse et opiniâtre, c'est à Lausanne qu'il ressentit pour la première fois les atteintes de la maladie qui devait, vingt-deux ans plus tard, le conduire au tombeau. Quoique destiné à mourir prématurément, comme l'ami dont il déplorait la perte, il devait vivre encore assez pour accomplir de grandes choses.
ADMmiSTRATION DE TURGOT. 19
En devenant administrateur, Turgot ne cessa pas d être économiste : il était du nombre de ceux qui sa* vent interroger les faits et en comprendre la portée. Mais les étuâes variées et approfondies auxquelles il s'était livré avant d'entrer aux affaires, près de neuf ans passés au conseil du roi, en qualité de maître des requêtes, furent une belle préparation à un poste administratif supérieur. Il en est de l'administration comme des voyages : plus on sait déjà, plus on y apprend.
En acceptant l'intendance de la généralité de Limoges, en 1761 , Turgot devient véritablement homme public, et se montre un homme d'État du premier mérite. Son administration, qui dura treize ans, présente le spectacle d'une intelligence supérieure au service d'une volonté ferme, constamment appUquée au bien public, et assez heureuse pour le réaliser souvent, quoique pas toujours secondée par le gouvernement comme elle aurait dû l'être. Malgré ces empêchements, malgré ceux bien plus grands encore d'une législation non seulement imparfaite, mais fondée sur des principes réprouvés par l'équité et les lumières nouvelles, l'autorité du génie et de la vertu parvint plus d'une
fois à vaincre toutes les résistances, à surmonter Topposition dellnertie, des préjugés et des intérêts privés.
C'est ici qu'il faudrait montrer l'administrateur plein de zèle, d'humanité, de sagesse et de fermeté. Il faudrait dire toutes les améliorations par lui introduites ou préparées dans toutes les branches de l'administration : dans l'industrie manufacturière et commerciale; dans l'assiette, la distribution et le dégrèvement de l'impôt; dans la manière de venir au secours des classes pauvres, mais laborieuses. Il faudrait peindre en lui la bienfaisance du génie. Nous essaierons, dans le livre suivant, de compléter le tribut que nous avons entrepris, un peu témérairement peutêtre, de payer à la mémoire de l'un des plus grands hommes dont la France puisse être fière : il ne lui a manqué que du temps et l'appui de son souverain pour rendre à son pays et à l'humanité les services les plus signalés et les plus durables.
Tels qu'ils sont, cependant, ceux qu'il a rendus lui méritent l'éternelle reconnaissance de tous les hommes de bien. Nous n'en donnerons ici qu'une rapide es^ quisse.
Consulté par le chef du bureau du commerce et des manufactures, M. Trudaine, auquel un manufacturier de sa généralité demande des récompenses et des encouragements, Turgot apprécie dans sa réponse la nature et l'importance de l'industrie, et détermine en
général comme en particulier ce que le gouvernement peut avoir à faire en semblable cas.
Ce qui nous intéresse dans cette affaire particulière, comme dans toutes celles que nous pourrons désor^ mais rencontrer, ce sont les principes, c'est la doctrine, ce sont les vues générales fécondes en conséquences que le temps fera sortir tôt ou tard , parce qu'elles sont dans la marche naturelle des choses. C'est ainsi, par exemple, que nous voyons ici les privilèges réclamés par une famille de fabricants , pesés au poids de l'intérêt public. L'homme d'État se demande avec raison si les avantages qui reviennent au pays de cet encouragement de la part du pouvoir ne sont pas compensés par des inconvénients équivalents; s'il est bon, dans l'intérêt public, que ces privilèges soient maintenus, étendus même; s'il n'en est pas qui commencent à devenir abusifs, ou qui ne le soient pas essentiellement. Son correspondant, Trudaine, homme éclairé et d'un esprit libéral, parce qu'il est équitable, accepte la plus grande partie des propositions de Tui^ot en faveur des pétitionnaires; et, s'il demande de nouveaux renseignements pour le surplus, motivant ses hésitations et ses doutes , comme l'avait fait Turgot pour ses propositions, ces deux hommes de bien n'ont pas de peine à s'entendre. Il refuse donc la prorogation du privilège exclusif dont les pétitionnaires étaient en possession depuis vingt ans , et qui ne leur avait pas été concédé pour un plus long terme. La concurrence devait enfin avoir le droit de s'établir. C'était beaucoup déjà de conserver l'exemption per-
sonnelle du logement des gens de guerre, du fourrage, de la collecte, du syndicat, de la tutelle curatelle et autres charges publiques ou de famille, d'être taxés d'office modérément à la taille, de garder le titre de manufacture royale, d'obtenir des lettres de noblesse, etc.
C'était déjà trop. Turgot, tout en reconnaissant que ces manufacturiers avaient droit à une protection particulière, ne pense pas qu'ils soient dans la catégorie de ceux qu'on peut très bien anoblir pour des inventions utiles , pour des services signalés rendus à l'État , pour l'étendue extraordinaire de leur industrie, pour une grande impulsion donnée au commerce national, pour l'introduction d'une industrie nouvelle.
On voit, par la facilité avec laquelle l'intendant leur accorde l'exemption du vingtième d'industrie, l'exemption des droits d'entrée et de sortie, tant du royaume que des cinq grosses fermes , soit pour les étoffes fabriquées dans leur manufacture, soit pour les cotons et autres matières premières qu'ils y emploient, qu'il a pour principe d'exempter l'industrie de tout impôt, de le faire peser uniquement sur la propriété, et d'affranchir le commerce intérieur ou extérieur de toutes restrictions. Cependant, « comme il faut toujours tendre à ramener par degrés les choses au dmit commun, il est d'avis de fixer à ces privilèges le terme de vingt ans. »
Turgot , qui s'était montré favorable à l'exemption du service de tutelle, reconnaît avec Trudaine que si c'est là un devoir imposé aux familles par la nature,
ADMINISTRATION DE TUBGOt. 23
ce devoir a été rendu tellement onéreux p^r les }ois humaines, qu'on cherche généralement à s'y soustraire. II se rend néanmoins aux observations de son correspondant. II va même plus loin, puisqu'il émet le vœu qu'une semblable dispense soit abolie. Mais, dit-il , « pour supprimer entièrement ce privilège , il faudrait que les formes judiciaires fussent assez simples et assez peu dispendieuses pour que la tutelle cessât d'être un fardeau redoutable, même à l'intelligence réunie à la probité ; ou bien il faudrait que la loi ^'occupât de pourvoir à la conservation des biens des mineurs d'une manière qui, en conservant à leurs parents l'inspection qu'ils doivent naturellement avoir, leur laissât le loisir nécessaire pour suivre le cours de leurs occupations ordinaires. »
A l'observation de TYudaine, que les droits d'entrée payés par les cotons filés à l'étranger avaient pour but de rendre la filature générale en France,, et de la porter rapidement à sa perfection, Turgot répond que « ce moyen de favoriser un genre d'industrie dans le royaume, par des droits sur les productions de l'industrie étrangère, serait susceptible de bien des considérations. » Et, en libre-échangiste déterminé, il ajoute : « Je vous avoue que, dans ma façon de penser particulière, une liberté entière, indéfinie, et un affranchissement total de toute espèce de droits seraient le plus sûr moyen de porter toutes les branches de l'industrie nationale au plus haut point d'activité dont elles soient susceptibles, et que les productions étrangères que cette liberté indéfinie laisserait importer
dans le royaume seraient toujours compensées par une exportation plus grande des productions nationales. )> Qu'a-t-on dit de mieux dans ces derniers temps , et la fameuse maxime, que les produits seuls achètent les produits, ne se Irouve-t-elle pas déjà dans ce passage deTurgot?
Il ne restait qu*à la démontrer. Cette tâche a été particulièrement remplie par J.-B. Say. Turgot va même au-devant de cette autre maxime que Téconor mie politique moderne a également mise en lumière contre les préjugés du système mercantile, à savoir, que les nations, comme les particuliers, doivent gagner toutes à leurs libres échanges, et qu*aucune ne gagne ce que l'autre perd, puisqu'il n'y a perte d'aucun côté. Toutes peuvent donc avoir en même temps des balances favorables , ou , comme dit Turgot, « voir les productions étrangères compensées par une exportation plus grande des productions nationales; )) car tel est le sens que nous donnons à ces paroles. Mais ces principes, qui sont aujourd'hui dans tous les esprits vraiment éclairés sur ces sortes de spéculations et de faits , étaient fort peu répandus à cette époque. Aussi Turgot dit-il que, ces principes n'étant pas adoptés, il convient qu'il n'y a aucune raison d'exempter les pétitionnaires des droits d'entrée établis pour tout le royaume.
La ville de Rochefort demandait la liberté de commercer directement avec les colonies. Cette liberté, qui était de droit commun, ne pouvait manquer de trouver un appui dans Tintendant de la généralité de Limoges, par des considérations d'intérêt local qu'il fait valoir, en effet, mais aussi par des raisons tirées d un intérêt supérieur et de justice naturelle. La ville de La Rochelle, qui jouissait à cet égard d'un privilège, s'opposait à la demande de Rochefort. Turgot n'a pas de peine à prouver, par des raisons tirées des intérêts provinciaux, qye cette opposition n'est pas plus fondée qu'aurait pu l'être celle des rouliers de Toulouse à Cette, lorsqu'il fut question de créer le canal du Languedoc, ou que celle des muletiers contre le projet d'ouvrir des routes praticables aux grandes voitures.
Tout en raisonnant sur les données fournies par les intérêts les plus immédiatement engagés dans la question , il s'élève, suivant son habitude, à des considérations supérieures, telles que celles-ci : « Les vrais principes du commerce auraient dû sans doute assurer à tous les ports, à toutes les provinces, à tous les lieux, à tous les particuliers du royaume, la libre jouissance des avantages que la nature leur a donnés; car la liberté, la concurrence universelle, l'activité qui en résultent, peuvent seules établir entre toutes les parties et tous les membres d'un État la proportion la
plus juste et l'équilibre le plus favorable à la plus grande richesse du tout... Qulraporte à TÉtat que le commerce soit fait par telle ou telle ville? Ce qui lui importe, c'est que le commerce soit fait aux moindres frais possibles; que les sujets de TÉtat aient le débit le plus avantageux de leurs denrées, et que, par conséquent , ils aient le plus grand choix entre les acheteurs ; qu'ils se procurent les objets de leurs jouissances au meilleur marché qu'il soit possible; que, par conséquent, ils aient le plus grand choix entre les vendeurs; que les marchandises dont ils ont besoin ne soient pas surchargées de frais intermédiaires. » Sans doute il y aura des intérêts lésés par suite d'une mesure qui , en restreignant un privilège, tend à le faire disparattre. Mais si l'on devait s'en inquiéter outre mesure, les abus ne seraient jamais corrigés, la justice jamais mise à la place de l'injustice; le bien public serait toujours sacrifié au bien particulier. Et cependant, (( quand le bien général exige que le particulier perde sa propriété, l'État doit l'en indemniser, ou plutôt remplacer cette propriété par une équivaleate (ce qui est le plus souvent impraticable, et ne peut dès lors être qu'une exception). Quand, en conservant sa propriété, le particulier ne perd qu'un avantage accidentel, étranger à sa propriété (comme serait celui d'un aubergiste placé au-dessus d'une montagne par où passait d'abord une route mal tracée), qui ne tenait qu'à l'usage libre que d'autres faisaient de leur propriété, et qui ne cesse que par le même usage Ubrede la propriété) l'État ne lui doit même pas de déc^raima-
gement ; à plus forte raison ne lui doit-il pas de contraindre la liberté d*autrui, pour lui conserver cet avantage accidentel et passager par sa nature. » Nous citons ce passage pour faire connaître les idées de Turgot sur le rapport de la propriété privée à Tintérêt public, et l'influence que cette doctrine a pu et peut encore exercer sur les lois présentes et sur les lois futures.
Nous verrons plus tard Turgot s attacher en théoricien, d'ailleurs éclairé par les faits, à la question de rimpôt. Il faut le voir maintenant dans son cabinet d'administrateur, entouré de documents statistiques recueillis avec le plus grand soin., sollicitant de nouvelles lumières s'il les croit nécessaires, s adressant aux curés aussi bien qu'à ses subdélégués pour obtenir les renseignements qu'ils sont plus particulièrement à même de recueillir ; toujours à la recherche des abus et des moyens d'y porter remède; toujours préoccupé des combinaisons propres à soulager le pauvre peuple, et à faire retomber une partie du fardeau sur ses oppresseurs; sollicitant chaque année des d^rèvements pour sa généralité de Limoges ; rédigeant à cet effet de longs mémoires, très circonstanciés, très lumineux ; plaidant sans cesse la cause de ses administrés ; ne se lassant jamais de reproduire les mômes faits, les mêmes raisonnements, jusqu'à ce qu'il soit écouté ; ne se rebutant d'aucune négligence, d'aucun
retard , d'aucun refus ; animé enfin de la sollicitude la plus vigilante, la plus éclairée et la plus active, je pourrais dire la plus tendre, pour l'intérêt et le bienêtre de ceux dont la fortune et les droits avaient été remis sous sa protection.
II ne s'agissait pas seulement d'obtenir pour sa province un chiffre d'impôt qui n'excédât pas les facultés des contribuables, et qui fût proportionné à celui des autres provinces; il fallait de plus parvenir à imposer la France de la manière la plus avantageuse pour le pays , sans laisser les intérêts publics en souffrance, et surtout à répartir dans chaque province les charges suivant les facultés. De ces trois problèmes : imposer le moins possible et de la manière la plus économique pour le trésor lui-même, — distribuer équitablement l'impôt entre toutes les parties du royaume , — le répartir suivant le même principe dans chaque province; de ces trois problèmes, disons-nous, le dernier devait surtout occuper un intendant ami de la justice. Mais, s'il ne pouvait rien ou peu de chose contre les iniquités légales, il lui restait au moins la faculté d'établir l'égalité dans les limites du droit positif tel qu'il était fait , en distribuant la charge de la manière la plus équitable entre ceux qui étaient tenus de la porter. Pour opérer cette distribution, il faut avoir une base, et Turgot n'en avait pas. Les terres n'étaient pas arpentées ou l'étaient mal; la fraude s'était jointe à l'ignorance ou à l'incurie. « En tout, dit Dupont de Nemours, la plus profonde ignorance delà vraie situation des contribuables était générale, on n'avait pas le
moindre élément pour juger de leurs réclamations et de leurs plaintes. Les intendants, assiégés par ceux qui trouvaient accès ou crédit auprès d'eux , ne pouvaient que céder à des demandes qui paraissaient toujours plausibles, mais dont la justice était toujours impossible à vérifier. Le plus grand nombre des malheureux ne pouvant ni se faire entendre, ni, quand on les eût écoutés, prouver, dans cette obscurité universelle, que leurs réclamations fussent bien fondées, tombaient dans un découragement absolu. » Voilà une partie du mal auquel Turgot était appelé à remédier. Il y apporta tous ses soins , et parvint à mettre un certain ordre dans un pareil chaos.
Mais sa sollicitude allait beaucoup plus loin : il fallait relever les courages abattus, persuader aux cultivateurs de renoncer à un mauvais système d'exploitation, à leur routine agricole, leur faire accepter les améliorations qui n'étaient pour eux que des innovations incertaines et suspectes. Dans les instructions qu'il donnait à ses commissaires, il veut qu'ils s'informent de tous les détails qui intéressent l'agriculture, le bien-être et la santé du laboureur. Il pose lui-même une foule de questions sur lesquelles il appelle leur attention. Ils reçoivent l'ordre d'en conférer avec les curés , auxquels il demandait les mêmes renseignements, avec les seigneurs et les principaux bourgeois. Il voulait aussi qu'on lui fît connaître les jeunes gens qui se recommandaient par des dispositions extraordinaires pour quelque science ou quelque art. II recherchait également les hommes de probité pour les
attacher à son administration ou leur donner de ravancement ; les personnes bienfaisantes et charitsH blés, pour récompenser leur zèle. 11 appelait toutes ces lettres, perdues pour la plupart, ses œuvres limou^ sines. Elles ont été devant Dieu , et pour les cœurs honnêtes, dit son premier éditeur, préférables aux plus belles œuvres académiques.
Une année seulement s'était écoulée depuis qu'il avait accepté Tintendance de Limoges qu'on lui proposait celle de Lyon, beaucoup plus avantageuse. Sa mère en avait fait pour lui la demande, et l'avait informé du succès de ses démarches. Turgot, loin d'accepter avec empressement un poste mieux rétribué et d'une administration plus facile, s'attache à sa pauvre province, qui lui était devenue chère par le bien qu'il y avait fait, et surtout par celui qu'il espérait y faire. Déjà il avait refusé celle de Rouen par la même raison, et plus tard encore il refusa celle de Bordeaux. Il écrivit au contrôleur général, à cette occasion, dans des termes qui font trop d'honneur à sa modeste simplicité et à sa vertu , pour n'en pas reproduire ici quelques lignes : « J'ai commencé, dit-il, un très grand travail sans avoir pu encore rien achever. Je vous avoue que, malgré la peine qu'il me doit donner, je l'abandonnerais à regret. Quoique préparé par une assez longue habitude du travail en différents genres , il m'a fallu donner beaucoup de temps et d'application pour m'instruire à fond de cette matière qui m'était toute neuve. Il faudrait que mon successeur se livrât à la même étude, et laissât , en attendant , les choses en un état
ADMINISTRATION DE TURGk)T. 3i
de suspension forcée, toujours dangereuse; ou , ce qui ne l'est pas moins , en décidât pendant quelque temps beaucoup au hasard. Si donc, comme j*ai lieu de Tespérer d'après l'approbation que vous avez bien voulu donner à ce que j'ai déjà fait, vous êtes dans l'inten* tion d'établir en Limousin le système de là taille tarifée sur des principes plus solides que par le passé, je sacrifierai avec grand plaisir les avantages et les agréments que je trouverais dans Tintendance de Lyon, et je vous prierai de vouloir bien me laisser à Limoges, à la suite du travail que vous m'avez permis d'entreprendre. » Ce qu'il demande, ce n'est pas son avantage personnel, qu'il met en oubli, mais seulement le concours de l'autorité supérieure pour faire le bien qu'il médite, et auquel il se dévoue avec une si admirable simplicité.
Il faut compter au nombre des plus grands services qu'il ait rendus à sa généralité, et par suite à la France entière, l'abolition des corvées pour la confection et .la réparation des routes, pour les transports militaires, les casernements, et les amélioratioDS qu'il fit apporter au mode de recrutement usité avant lui. Tout y gagna, les particuliers d'abord, le service public ensuite. Cent soixante lieues de routes nouvelles furent construites, les anciennes réparées et entretenues aux frais de l'État, par des hommes qui trouvaient là du travail et du pain; le pauvre paysan n'était plus arraché à des occupations qui souvent ne peuvent se remettre, pour mal faire une tâche qui ne lui valait que des pertes de toute nature et quelquefois la prison.
Le transport des bagages militaires, mis à la charge de la province entière, et effectué par des entrepre* neurs , remplaça aussi la corvée de la manière la plus avantageuse pour Tarmée et surtout pour le cultivar teur. Le soldat , généralement mieux logé dans une caserne que chez les pauvres particuliers, ne fut plus à leur charge, et la moralité publique n'eut plus autant à gémir du séjour ou du passage des troupes dans une localité.
L'impôt du sang , le plus lourd de tous , et qui ne se percevait avant Turgot que par la force, impôt qui était d'ailleurs si imparfaitement réparti entre les communes, que la levée devenait une occasion continuelle d'hostilités sanglantes entre les villages, cet impôt, Turgot sut le répartir d'une manière plus équitable, et faire disparaître les extrêmes répugnances des populations à le payer, en persuadant au ministre de la guerre dé laisser sommeiller les ordonnances contraires au remplacement , et en éclairant les populations sur la nature, la justice et la nécessité de ce service public.
La disette dont la généralité de Limoges fut affligée deux ans de suite, en 1 770 et 1 771 , fit encore ressortir avec plus d'éclat l'habileté , le dévoûment et la fermeté de l'intendant. Maintenir la liberté du commerce des grains, former des bureaux de charité, forcer l'égoïsme des propriétaires et des riches particuliers, surtout des privilégiés^ à des sacrifices impérieusement réclamés par les circonstances, donner lui-même l'exemple du plus noble désintéressement, telles sont
les grandes mesures qu'il prit pour rendre le fléau moins sensible.
Lé Parlement de Bordeaux avait rendu un arrêt contraire à la libre circulation des grains; l'intendant de Limoges le fait casser aussitôt par le Conseil. Des fonctionnaires publics d'un ordre inférieur s'opposent à la même mesure; il fait casser l'arrêté des uns, fait citer les autres au Conseil pour avoir à rendre compte de leur conduite. Ce sont d'autres fois des rassemblements populaires suscités facilement au cri séditieux de la faim, qu'il dissipe par une simple ordonnance.
Mais les besoins deviennent de plus en plus pressants; il s'agit d'organiser des secours. Des bureaux de charité sont formés sur les p^ans détaillés de l'intendant. Tout est prévu : la manière de composer les bureaux , la forme de leur administration , les mesures à prendre pour connaître exactement la situation des pauvres, afin d'appliquer à propos les secours qui leur sont destinés; la manière la plus avantageuse de soulager cette grande misère, en procurant de l'ouvrage à ceux qui sont en état de travailler, et en restreignant les secours gratuits à ceux que l'âge et les infirmités mettent hors d'état de gagner aucun salaire. Des circulaires sont adressées aux curés, comme représentants naturels de la bienfaisance et de la charité; on y fait appel à leurs lumières, à leur connaissance des faits et des personnes , comme à leur zèle. Des instructions nombreuses et très circonstanciées sur la manière d'opérer promptement et le plus efficacement possible le bien qu'on entreprend sont adressées aux subdélé-
34 LIVRE ï. — CHAPITRE IV.
gués ; ils doivent s'entendre avec tous les autres collaborateurs de Tœuvre, particulièrement avec les curés, et reçoivent Tordre de purger la province des mendiants qui rinfestaient.
L'une des parties les plus admirables de >cette philanthropie si intelligente et si active, c'est celle où ce grand homme de bien descend jusqu'aux différentes manières peu coûteuses de préparer le riz. Et, pour que rien ne manque à ses instructions , il donne l'adresse des divers marchands où l'on peut trouver cette substance alimentaire aux conditions les plus favorables, le tout sans pots-de-vin. Dans une autre instruction, il enseigne à cultiver la pomme de terre à la manière irlandaise, et suivant les deux méthodes usitées en France. Il fait connaître les difiTérents usages de ce tubercule précieux , et en indique les meilleurs dépôts. 11 fait plus, il apprend à un peuple ignorant, routinier et prévenu, à s'en nourrir; il en fait servir tous les jours à sa table. Digne ministre futur d'un roi qui devait donner le même exemple à ses courtisans, et dis^ siper un préjugé qui n'était pas sans influence sur la partie la plus pauvre du peuple !
Mais une mesure plus difficile restait à prendre : il fallait contraindre les propriétaires , les uns à nourrir leurs métayers, les autres à se contenter d'un prix moyen pour les fermages en nature qui ne pouvairat être donnés par le colon. Turgot sut intéresser, les Parlements de Bordeaux et de Paris à la cause de la misère, et il força l'égoïsme à la justice et même à la charité. C'est un de ses plus beaux triomphes. Il lui
AmHNISTRATION DE TURGOT. 35
était assurément plus facile de donner toutes ses économies aux pauTres et de grei^er son patrimoine de 20,000 francs de dettes, pour distribuer de larges secours aux indigents, que d'obliger les autres, je ne dis pas à l'imiter, mais seulement à respecter les droits du malheur.
La mesure était difficile à faire passer; mais, dans cette circonstance comme dans presque toutes les autres, il cherchait à persuader avant de commander. Ses sentiments étaient si justes et si purs, ses raisons si pressantes de yérité, qu'il réussissait presque toujours. Profondément pénétré du sens moral, ayant une pleine foi à l'autorité absolue de la conscience, il disait d'abord ce qui était à faire, comment et pourquoi. Alors seulement il croyait pouvoir utilement ordonner. C'est ce qu'il appelait semer des ordres en terre préparée.
Cette terre, il fallait, en effet, la préparer non seulement en bas, mais aussi quelquefois en haut : ce qui n'était guère moins difficile. S'il s'agissait d'obtenir de l'administration centrale une mesure ou nouvelle ou hardie, l'intendant n'épargnait pas les raisons à l'appui. Souvent même les moyens de persuasion prenaient auprès de ses chefs un ton de conviction qui ressemblait presque au langage de l'autorité; tant il est^vrai que celle de la raison et de la conscience est au-dessus de toutes les autres. Mais il faut, pour la soutenir utilement vis-à-vis des supérieurs, des lumières incontestées, une vertu bien reconnue, une grande dignité dans le caractère surtout : trois qualités
qui se rencontrent rarement dans un même homme. Ces trois genres de mérite, si désirables dans une position élevée, Turgot les possédait au plus haut degré. Aussi lui arriva-t-il plus d'une fois d'imposer silence aux lois par i|ne simple ordonnance émanée de ses bureaux. Exemple qu'il ne serait pas bon d'encourager^ mais auquel on ne peut cependant refuser son admiration , lorsqu'il est donné par un tel homme, et par des motifs si louables qu'ils auraient infailliblement amené une disposition exceptionnelle dans la loi, si le législateur les avait eus présents à l'esprit (1).
D'autres fois, répondant à un ministre dont il connaissait le caractère absolu, défiant et sans pitié (2), il lui reproche nettement d'agir à la légère, de mettre ceux qu'il consulte dans l'impossibilité de lui donner tous les éclaircissements désirables, par la brièveté excessive des délais qu'il accorde, ou d'avoir préjugé inconsidérément et sans retour une question qui méritait un long et sérieux examen (3j .
Ce langage est vraiment trop noble, trop honorable pour Turgot , et même pour le ministre qui l'écoutait
(\)\\ avait dispensé de la formalité et des frais de timbre les principales pièces à produire dans les bureaux de charité. Les agents du fisc, et je ne sais quels officiers ministériels privilégiés voulurent s'opposer à cette dispense si naturelle dans ce cas. ils étaient dans leur droit légal. Turgot fit aussitûi taire la loi et toqs ces agents intéressés ou non par une ordonnance portant suspension provisoire des his sur le timbre et le contrôle j et des privilèges des huissiers royaux.
(2) L'abbé Terray; Monthyon, dans ses Particularités sur les ministres des finances, en fait un portrait bien peu flatteur.
(3) Celle de la liberté du commerce des grains.
ADMlNISTRATIOîî DE TURGOT. 37
sans aucun ressentiment, pour ne pas en rapporter ici un fragment : «Vous avez, dit-il, votre réputation d*homme éclairé et de ministre sage à conserver; mais surtout vous avez à répondre au public, au roi et à vous-même du sort de la nation entière, du dépérissement de la culture, de la dégradation du revenu des terres, et, par contre-coup, de toutes les branches d'industrie, de la diminution des salaires, de Tinaction d'une foule de bras , de la non- valeur dans les revenus du roi, par Texc^sive difficulté de lever les impôts... Vous avez à répondre du trouble qu'apportera nécessairement à la tranquillité publique l'autorisation donnée à toutes les clameurs populaires contre le prétendu monopole, des vexations et des injustices de tout genre que commettront les officiers subalternes à qui vous confierez une arme aussi dangereuse que Texécution d'un règlement sur cette matière (la suppression de la liberté du commerce des grains en temps de disette); vous avez à répondre enfin de la subsistance des peuples, qui serait à chaque instant compromise. »
Est-ce un inférieur qui renseigne consciencieusement un supérieur, ou un supérieur qui fait la leçon à un inférieur et lui montre la responsabilité qu'il encourrait par sa négligence? 11 faut être bien sûr de soi et de sa cause, il faut mettre ses intérêts bien au-dessous de ceux du bien public pour tenir un pareil langage, même à un supérieur qu'on ne peut estimer, puisqu'il n'en est que plus à craindre.
38 UVRB 1. — CHAPITRE IV.
Il était digne d'un souverain profondément animé du bien public , de Louis XVI , d'appeler aux affaires un homme aussi capable que l'intendant de Limoges. A cette nouvelle, dit un de ses biographes, la population du Limousin, émue et attendrie, versa des larmes que lui arrachaient à la fois les regrets, la joie et la reconnaissance. La plupart des curés ayant recommandé en chaire à leurs paroissiens 'd'intéresser le ciel par leurs prières en faveur du nouveau ministre, et les ayant avertis qu'ils diraient une messe à cette intention , les paroissiens , laissant là leurs travaux, accoururent en foule à cette cérémonie religieuse, qui devenait une bénédiction pour celui dont ils avaient reçu tant de bienfaits. Combien le cœur de Thomme excellent qui en était l'objet dut en être touché ! Quelle douce récompense pour tous ses efforts 1 quel encouragement pour l'avenir, s'il eût jamais pu douter un instant de lui-même et de ses devoirs !
Par malheur, tous les ministres du nouveau mi ne furent pas aussi bien choisis; à côté de Turgot était Maurepas, vieux courtisan, qu'un long exil de la cour^ par suite d'un propos malin, avait Picore rendu plus impénétrable et plus rusé.
L'honneur de la France abaissé au dehors, l'autorité royale avilie au dedans , la noblesse appauvrie et devenue servile; un clergé dont la moralité, l'esprit de
tolérance et de désintéressement surtout laissaient beaucoup à désirer; des pariements ou mutins, ou ediés, qui voulaient usurper les droits de la souveraineté ^ans savoir en user; des querellés religieuses dont l'autorité judiciaire se mêlait beaucoup trop et trop mal; la vénalité des charges civiles et militaires; la tyrannie des corporations industrielles; la justice mal rendue; la liberté et l'égalité civiles encore méconnues ; une barbarie révoltante dans les lois pénales ; l'arbitraire des juges et du gouvernement mis à la place de la loi; les différents services de l'administration sans règles et sans unité; les impôts mal assis, mal répartis et mal perçus ; le trésor épuisé par les folles ou criminelles dépenses de la cour, des courtisans , par les infidélités des agents du fisc , et par les prévarications ou les faux systèmes de certains ministres des finances ; peu d'idées saines en économie politique dans les chefs de l'administration ; l'immoralité qui avait débordé de la cour dans tout le reste de la société, surtout dans les rangs les plus élevés; les croyances religieuses puissamment ébranlées par des hommes animés d*un fanatisme d'une espèce nouvelle; les idées monarchiques elles-mêmes sourdement miiiées : telle était, en peu de mots, la situation du pays à l'avènement de Louis XVI , jeune monarque bien intentionné sans doute, mais faible et peu sagement conseillé par ceux-là mêmes qui pouvaient avoir le plus d'influence sur ses résolutions.
Si tout n'était pas à faire, il y avait du moins de grandes réformes à opérer dans l'industrie, le
commerce, les finances ^ Tadministration et la polir tique.
Appelé d'abord au ministère de la marine, qu'il occupa cinq semaines, Turgot fit preuve de connaissances spéciales qu on ne lui connaissait pas. Les marins eux-mêmes étaient étonnés de lui voir tant d'idées précises sur la géographie maritime, sur la théorie de la navigation et la construction des vaisseaux. Déjà ses plans étaient arrêtés pour augmenter aux meilleures conditions possibles le nombre de nos bâtiments. On devait en faire construire en Suède, les amener tout faits , tout gréés , montés d'une partie de leurs canons, et chargés des matériaux nécessaires pour en construire d'autres dans nos arsenaux maritimes. Ce projet se liait à la prospérité de notre commerce avec la Suède, à celle de nos colonies, à la haute influence qui revient dans l'empire des mers à une nation puissante et aussi favorablement située que la France. Les intérêts matériels du pays ne pouvaient lui faire oublier ceux de l'humanité et de la science, qui s'y trouvent si étroitement liés. 11 songeait sérieusement à l'abolition prudente de l'esclavage dans les colonie, et à des expéditions scientifiques où l'art de la navigation, l'industrie et le commerce auraient eu beaucoup à gagner.
Mais ces beaux projets devaient bientôt faire place à d'autres non moins utiles. Nommé au ministère des finances au mois d'août 1774, et prévoyant les nombreuses et redoutables difficultés qui l'attendaient, il commence par une déclaration xie principes qu'il
adresse au roi» en lui demandant tout son appui. Cette lettre, modèle de respect et de dignité, est un admirable pn^ramme d'un gouvernement économe, moral et paternel : « Pmnt de banqueroute avouée ni masquée par des réductions forcées; — point d'augmentation d'impositions : la raison en est dans la situation des peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté; — point d emprunt, parce que tout emprunt diminuant toujours le revenu libre, il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute ou laugmentation d'impositions. )>
L'économie, le rétablissement des finances et l'allégement de l'impôt étaient en effet le problème le plus important et le plus pressant à résoudre. Mais c'était peut-être aussi le plus difficile. Comment parler d'économie à des nuées de courtisans parasites de fonctionnaires oiseux, ne vivant que des prodigalités de leurs maîtres ou de l'o^anisation même de l'abus? Comment soulager le peuple et cette partie du peuple qui nourrit tout le reste, quand on ne le regarde que comme une bête de somme, qu'il est permis de charger sans autre ménagement que celui de son propre intérêt?
Et encore cet intérêt était-il fort mal entendu. Il y avait..dans la noblesse^ le clergé et le parlement un fonds de mépris et de haine pour le peuple, qui se révèle hautement par les craintes des deux premiers ordres d'être avilis s'ils étaient soumis à la contribution générale proposée en remplacement de la corvée. Dans la séance royale, l'avocat général Séguier, soutenant les privil^es, dit a que la contribution (qu'on
voulait substituer à la corvée) confondra la noblesse, qui est le plus ferme appui du trône, et le clergé, ministre sacré des autels, avec le reste du peuple, qui n'a droit de se plaindre de la corvée que parce que chaque jour doit lui rapporter le fruit de son travail pour sa nourriture et celle de ses enfants. » C'est une pareille logique qu'on opposait à toutes les grandes mesures d'équité proposées par Turgot.
Mais Turgot était décidé : c'était précisément aux abus qu'il en voulait. S'il connaissait la faiblesse du roi, il n'ignorait pas non plus son amour pour son peuple. « Il faut, Sire, lui disait-il, vous armer contre votre bonté de votre bonté même, considérer d*oîi vous vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans , et comparer la misère de ceux auxquels on est quelquefois obligé de l'arracher par les exactions les plus rigoureuses, à la situation des personnes qui ont le plus de titres pour obtenir vos libéralités...
Votre Majesté se souviendra que c'est sur la foi de ises
promesses que je me charge d'un fardeau peut-^re au-dessus de mes forces; que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi , que je m'abandonne. »
Un des premiers actes de son administration fut l'établissement de la liberté du commerce des grains et des farines dans l'intérieur du royaume, sans rien statuer encore sur celle de l'exportation. Cette fois ni le roi, ni son ministre ne spéculaient plus sur la di-^ sette publique, et chaque point de la France pouvait espérer de n'être plus exposé à payer le pain au-delà
d'une œoyeime générale qui ne pouvait rien avoir de trep élevé, ni surtout d'injuste. Le gouvernement prenait ^1 même temps ses précautions pour favoriser la circulation des grains nationaux dans Tintérieur, et Timportation des grains étrangers. Les droits d'entrée dans les provinces, dans les villes, étaient ou réduits, ou susp^dus, ou même abolis; des gratifications étaient accordées à ceux qui faisaient venir des blés du dehors. Les marchands étaient protégés ou largement indemnisés'des pertes essuyées par suite de troubles ; les émeutes organisées secrètement au nom de la faim par des hommes qui ne se souciaient guère du bien-être du peuple étaient fortement réprimées. Les brigands attroupés pour piller les greniers des laboureurs, les magasins des négociants, des meuniers et des boulangers, pour arrêter les convois ou les cargaisons, et qui criaient à la famine pour avoir trop bu , jetant les blés dans la rivière et le pain dans la boue, étaient livrés aux prévôts des maréchaussées pour être jugés comme ils méritaient. On écrivait en même temps à tous ceux qui se trouvaient assez haut placés , assez éclairés et amis du bien , pour exercer une influence salutaire sur les populations, tels que les archevêques, les évêques, les curés; tous étaient invités à seconder laction bienfaisante du gouvernement. Beaucoup de droits de banalité relatifs à la mouture des céréales, à la cuisson du pain, etc., droits souvent abusifs, encore plus souvent contraires à l'intérêt des consommateurs, furent sévèrement re visés et plusieurs abolis. Le commerce des autres substances alimentaires,
du vin, de la viande, du poisson, de Thuile, etc., fut également affranchi d'une foule d'entraves. L'industrie agricole, celle des fers, des verreries, etc., participèrent à la même liberté.
Mais lorsqu'il fut question de décharger le peuple de la corvée, de faire disparaître la vénalité d'un grand nombre d'offices, et les privilèges qui en étaient la conséquence; lorsqu'il fallut toucher aux jurandes, qui étaient comme les privilèges de ta bourgeoisie inférieure, alors Turgot eut contre lui la cour, la noblesse, le clergé, le parlement et une grande partie de la classe ouvrière ; il ne lui restait plus que la partie la plus pauvre du peuple, qui ne savait et ne comprenait rien de ce que voulait faire pour lui un homme d'État plein d'entrailles pour les souffrances des petits et des faibles, et animé d'une sainte haine contre les ini-quités des grands et des puissants.
Cet homme, passionné pour le bien, était donc seul à vouloir le réaliser; la plupart de ses collègues mêmes, soit inintelligence, faiblesse, ou jalousie peut-être, étaient aussi contre lui. Le roi, qui reconnaissait qu tl ri y avait que Turgot et lui qui aimaient le peuple, était bien de l'avis de son vertueux ministre; mais il ne le comprenait pas encore assez, et manquait de la fermeté nécessaire pour le soutenir contre tous. Le moyen, d'ailleurs, de ne pas être ébranlé dans ses opinions, quand on se voit presque seul à les avoir, et qu'il y va de l'intérêt présent et à venir de toute une nation ! Soyons justes : un caractère plus ferme que Louis XVI eût encore pu chanceler et faiblir* Turgot était trop
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honnête et trop éclairé pour être ministre dans de pareilles circonstances. Et cependant c'était Thommequi aurait dû Têtre, parce que lui seul était capable de remédier au mal; il ne lui manquait que des amis plus nombreux et plus puissants.
.Quoi qu'il en soit, un corps d'une origine assez obscure, qui s'était éloigné du but de son institution, et dont l'orgueil, l'esprit de routine et les prétentions surpassaient encore les services; un corps dont les attributions étaient mal définies, qui avait fait du bien et du mal , mais qui semblait désormais promettre plus de mal que de bien, et qui pouvait être utilement remplacé par une institution nouvelle, analogue et mieux appropriée aux besoins sociaux; le parlement, que Louis XYI avait, pour ainsi dire, ressuscité en le retirant de l'exil auquel son prédécesseur l'avait condamné sans grand détriment pour la justice publique; le parlement, dont Turgot aurait voulu se passer, sauf à créer de plus sûres garanties politiques et de meilleurs tribunaux supérieurs; le Parlement, disonsnous,, se montra fort mal disposé pour les réformes d'un nouveau ministre qui lui avait été peu favorable et qu'il ne comprenait pas. Les édits n'étaient enregistrés que longtemps après avoir reçu la signature royale. Il fallut même tenir un lit de justice pour obtenir l'enregistrement de ceux qui supprimaient la corvée, les jurandes et quelques autres. Au ministère, le garde des sceaux Miroménil , excité par Maurepas, adressait au roi sur ces projets d'édit des observations contradictoires, curieuses par le mauvais
esprit qui les avait dictées ^ observations victorieiisement réfutées par Tui^t. Mais le Parlement de Pans, son premier président et son avocat général en tête, montra un esprit plus mauvais encore. Dans les femontrances qull adressa au roi avant sa séance d'enregistrement, il met en principe la maxime odieuse que « le peuple de France est taillable et corvéable à volonté. »
Malgré cette opposition qui Tattendait partout, Turgot n'en persista pas moins dans la résolution de restaurer les finances, tout en soulageant le pauvre contribuable. 11 fit en conséquence procéder à la révision des rôles des tailles, il abolit la contrainte solidaire qui pesait sur les communes pour le recouvrement de l'impôt, mesure qu'il avait déjà introduite dans la généralité de Limoges, et qui avait pénétré dans huit autres. Un nouveau mode de percevoir les impositions, beaucoup plus économique que l'ancien, fut établi d'abord dans la ville de Paris, puis dans tout le royaume. Certains grands dignitaires avaient trouvé le moyen de se soustraire à un faible droit de capitation; le nouveau ministre des finances trouva celui de les atteindre en prélevant sur leurs traitements ce qu'ils devaient au trésor. Un arrêt du Conseil d'État du 30 décembre 1775 ordonna en conséquence qu'à compter du 1" janvier 1776, le recouvrement desfsommes portées dans les rôles de capitation des princes, ducs, maréchaux de France, officiers de la couronne, chevaliers et officiers de Tordre du Saint- Esprit, de la chancellerie, des officiers des finances
A]piiUIISTfUTlQM 0£ TORGOT. 47
et des fwmiers gtoéraux, sera fait à TaTenir entre les maîiis de celui des receveurs des impositicms de la ville de Paris dans le d^[Mirteaient duquel les persoones comprises dans ce rôle seront domiciliées.
C'était là un coup de hardiesse qui ne devait pas être pardonné; lorgueil offensé n'a pas moins bon souvenir que Tintérêt qu'on force à respecter la loi.
Le cleigé ne fut pas si facilement atteint. Parmi les nombreux édits, déclarations, etc., relatifs à Timpôt indirect, les inmiunités cléricales sont ou prorogées, ou confirmées, ou même étendues. On se borne à autoriser par des lettres patentes les délibérations de lassemUée générale du clergé dans lesquelles il s'était décidé à donner le sixième de ce qu'il aurait dû payer, sans être plus mal traité que la noblesse. Au lieu de donner le vingtième, il ne payait donc que le cent-vingtième. Encore prétendait-il faire une pure générosité au trésor : c'était, disait-il, un don gratuit.
L'une des opérations les plus avantageuses pour le trésor, fut celle qui renouvela, modifia ou établit différentes r^es, comme celles des poudres et salpêtres; celles des hypothèques, des domaines, des messageries. Le service de ces dernières devint plus régulier, plus sûr, beaucoup plus prompt et d'un prix tien plus modéré. Le public, et particulièrement le commerce, trouvaient encore un plus grand avantage que le trésor à ces nouveaux règlements. Qui croirait cependant que cette amélioration dans les services publics fut un des crimes irrémissibles de Turgot auprès de certaines gens? « Les entrepreneurs des anciens éta-
blissements, dit Tabbé Proyart, étaient tenus de procurer aux iroyageurs la faculté d'entendre la messe, les jours où il est de précepte d'y assister; la réforme des voitures entraîne celle des chapelains;, et les voyageurs en turgotines (nom donné aux nouvelles voitures) apprirent à se passer de messe comme s'en passait Turgot )){!).
La multiplication des routes, leur bon entretien, Téconomie du terrain qu'elles absorbaient sans profit, les progrès de la navigation intérieure furent aussi lobjet de son attention.
Tout ce qui pouvait favoriser le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, amener l'aisance parmi le peuple, était regardé par Turgot comme un devoir et une excellente politique. 11 voyait la richesse de l'État dans celle des particuliers, per^ suadé qu'il était qu'un peuple riche paie volontiers ses impôts, et qu'il les verrait accroître sans murmurer,, si la nécessité ou l'utilité en était rendue évidente. Mais pour que cette évidence existe, il faut éviter d'établir des charges injustes, supprimer tous les rouages inutiles dans la machine administrative, dépenser utilement les deniers publics, et rendre un compte sévère de l'emploi qui en est fait. Aussi Turgot cherchait-il avec le plus grand soin à faire disparaître tous les moyens vexatoires, odieux ou immoraux employés jusque là par le fisc pour alimenter le trésor. Ces! ainsi, par exemple, qu'il voulait abolir la loterie,
( \ ) Louis XVI et ses vertus auœ prises avec la perversité 4e son siècle.
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eomme un impôt corrupteur et ruineux pour beaucoup de familles, tout volontaire qu'il pouvait être. La vénalité de plusieurs offices fut supprimée au même titre(l). 11 crut reconnaître un vice anal(^e, dans Tezercice du droit d aubaine, et il eut la gloire de porter les premiers coups à cette institution anti-sociale et im^ politique. L'Assemblée constituante devait suivre cet exemple, et se montrer plus généreuse encore.
Si le ministre des finances s'était fait une loi d'opérer tous les retranchements possibles dans la recette et la dépense, s'il regardait ces deux principes d'administration financière comme une obligation stricte, comme une dette consacrée au soulagement du peuple, il savait cependant, comme tout bon économe, dépenser à propos. Jamais il ne perdait de vue le bien public; il n'ignorait pas que l'état social ey autorité qu'il réclame ne sont que des moyens sans valeur par euxmêines, et qu'ils doivent s'estimer en raison de l'utilité qui peut en revenir aux particuliers. De là son principe si nouveau et si peu goûté des traitants, d'interpréter constamment en faveur du peuple et contre les fermiers du trésor ou l'État, l'obscurité des lois fiscales. De là ses nombreux établissements d'utilité ou de bienfaisance publique. L'intendant qui, à Limoges, à Tulle, à Angoulême, avait créé une école d'accouchement, devenue comme le germe de l'hospice de la
(1) Il est iDÛoiment regrettable qu'elle ait été rétablie en 18<6 pour un grand nombre d'emplois. Les abus ne demandent qu'& s'établir; mais quand il faut les déraciner^ c'est souvent impossible. La vénalité des charges n'en est pas l'unique exemple.
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maternité ; cdui auquel la même proyince fut redevable d une école vétérinaire, d'ateliers de charité, d*adoucis8ements apportés aux lois sur la milice; celui-^ là, une fois ministre des finances, devait réaliser des Uenfaits analogues sur une bien plus grande échelle* En 1775, il fait accorder une amnistie générale en faveur des soldats déserteurs , et substituer d'autres peines que celle de la mort contre ceux qui se rendraient désormais coupables de la même faute. Craignant une augmentation de prix dans les denrées , il rédige un mémoire et des instructions pour procurer du travail aux nécessiteux de la capitale, et pour rétablissement d ateliers de charité dans les campagnes. 11 crée un hospice dans les écoles de chirui^e de Paris, obtient un arrêt du Conseil d'État, ordonnant qu'il sera envoyé annuellement dans les provinces deux mille deux cent cinquante-huit boîtes de remèdes, pour être gratuitement distribuées aux pauvres habitants des campagnes (1). Une ordonnance de la même année (1776) prescrit ce qui sera observé relativement à l'acquisition que le roi jugerait à propos de faire de la composition et préparation de certains remèdes particuliers. Une commission de médecins, devenue l'Académie de médecine, est en même temps établie à Paris, pour tenir une correspondance avec ceux des provinces sur tout ce qui peut se rapporter aux maladies épidémiques et épizootiques. Ces dernières pré-
(i) Au Heu de sept cent soixante-quatorze qai se distribuaient précédemment.
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cautions lui furent su^érées par une maladie de ce genre (|ui avait exercé de grands ravages les deux années précédentes -dans les provinces méridionales de la France. Il s'était très activement occupé des moyens d'arrêter le fléau; des mesures énergiques avaient été prescrites, avec tous les ménagements possibles, pour les intérêts privés qui auraient pu en souffrir.
La première des vertus n'est pas la bienfaisance, c'est ia justice. Turgot ne l'oublia jamais. De toutes les iniquités que l'homme peut commettre, celle qui viole le sanctuaire de la conscience était à ses yeux lune des plus gratuites et des plus coupables. Aussi le \Qitr-on combattre l'intolérance civile en matière religieiM^ à toutes les époques de sa vie et dans toutes le$ occasions. Une grande et imposante solennité se préparait. Il s'agissait du sacre d'un roi profondéni^t religieux, mais ami de l'équité. La formule du sacre^ formule dressée par cette piété impie qui doit son origine à l'ignorance et aux passions humaines; cette formule donc exigeait entre autres choses du monarque qvLil exterminât les hérétiques et qu'il ne fU jgmais grâce aux duellistes. Cet engagement barbare, injuste, absurde, que n'avaient voulu prendre ni Henri IV, ni Louis XIII, ni Louis XIV, révoltait Tui;got. Il proposa donc au roi de substituer une nouvelle formule à l'ancienne. Pour lui en faire sentir la nécessité, il lui adressa un mémoire plein de sens et de force, où il démontre tout ce qu'il y a de déraisonnable et d'injuste de la part d'un roi à s'im*-
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miscer dans les croyances religieuses de ses sujel pour condamner les unes au profit des autres (i).
Malheureusement, les conseils pusillanimes du u nistre Maurepas furent plus du goût de Louis^ X^ que ceux de Turgot, et le faible mais honnête m narque, épouvanté par ce qu'il y a d exécrable dai cette sainte formule, ne put, dit-on, que balbuti des sons inintelligibles.
Il eût été d'autant plus à propos cependant de rav ce prétexte à des hommes toujours prêts à metti le fer et le feu au bras séculier pour extirper ce qu'i appellent Thérésie, que le clergé, dans ses rembi trances à Louis XVI, l'année même de son sacn osait lui tenir un langage digne des plus niàuva jours de l'inquisition : a Nous vous en conjurons, SiF( ne différez pas d'ôter à Terreur Tespoir d'avoir para nous des temples et des autels; achevez l'ouvrage qu Louis le Grand avait commencé et que Louis le Bien Aimé a continué. Il vous est réservé de porter ce dei nier coup au calvinisme dans vos États. Ordonne qu'on dissipe les assemblées schismatiques des pfc testants ; excluez les sectaires , sans distinction , d toutes les branches de l'administration publique Votre Majesté assurera ainsi parmi ses sujets l'unit du culte catholique... Qu'on vous dise. Sire, pourquc des unions, que toutes les lois civiles et catholique
(\) Ce mémoire mérite de trouver place dans les œavrcs philoM phiques du même auteur à côté de ses Lettres iwr la tolérance ^ d Conciliateur et des Trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiéti deBélisaire,
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Poussent (les mariages entre protestants), sont im* pimément contractées au prêche (comme si elles avaient pu Tètre par le ministère des prêtres catholiques, à une époque où la bénédiction nuptiale faisait tout le contrat ci^il !) sous la foi du mariage; d'où fiant que, contre la volonté du prince, on ravit tous les jours aux ministres de notre sainte religion de tendres enfants, pour les présenter aux mattres de l'erreur, qui leur font sucer tranquillement son poison avec le lait?. . . » On le voit, le clergé aurait voulu que le mariage eût été interdit aux protestants, ou qu'au moins tous leurs enfants eussent été réputés bâtards, s'ils ne les avaient fait élever dans la religion catholique. De pareils vœux, une pareille morale parlent assez haut contre l'esprit anti-chrétien qui les suggère.
Ces paroles, les principes, l'humeur et le caractère qui les inspirent à des époques d'une civilisation avancée et après avoir fait la funeste expérience des guerres religieuses, sont une grande leçon, et Maurepas devait être peu fier d'avoir « fait reculer deux philosophes »(1).
Les réformes opérées par Turgot, surtout dans le système de l'impôt, se liaient à d'autres plus profondes qui devaient les compléter, en assurer l'entier succès et la durée. Il songeait à constituer une France mo-
(1) Turgot et Maleshcrbes son ami, qu'il avait fait appeler au ministère.
narchiqiie composée de municipalités de pltis en plus larges. Les affaires communales auraient été tr»tée8 dans la commune même par un conseil sorti de Té? lection. La propriété à tous les degrés y aurait pria part, et une part proportionnée à son intérêt.
Les questions dlntérêt commun entre différentes municipalités inférieures auraient été débattues et décidées par des représentants des communes au chef*^ lieu dune administration supérieure. Ces mêmes représentants auraient nommé des députés pour traiter les affaires de la province, et ceux-ci auraient élu les représentants des provinces auprès du roi , qui aurait conservé le pouvoir législatif, tout en laissant une grande latitude aux administrations inférieures ; il aurait doue hiérarchisé les municipalités en quatre de-^ grés : r celles des villages et des villes (municipalitéis rurales et municipalités urbaines) ; T celles^ d'arrondissements; 3"* les municipalités ou assemblées provinciales; 4'' enfin la municipalité royale ou générale*
L'instruction publique aurait été organisée sur un plan analogue, et renseignement moral et civil y sui«^ rait occupé une place qu'il est encore loin d'avoir prise de nos jours. Turgot, nous l'avons déjà dit, était du nombre de ceux qui trouvent au ^dans deuxmêmes la loi du juste et de l'honnête, et qui so&t pénétrés de sa sainteté et de son autorité. Il croyait (|ue Dieu a donné cette loi à tous les hommes, et qu'il est facile de la rendre efficace sans sortir de la nature. Il osait prédire à son souverain : « Un peuple neuf est le premier des peuples. »
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Il avait 8U attacher à cette constitution une équitable distribution des charges publiques. L'influence politique aurait été ea raison des chaînes, et chaque particulier eût été intéressé à faire peser sur son voisin une part Intime du fardeau commun. La liberté dés personnes, ceUe du travail sous toutes les formes, aurait été garantie. Il voulait donner au chef de la société une autorité d'autant plus grande, que, n'étant, ne pouvant être que bienfaisante d'après la eoQstitution, il n'y aurait jamais eu motif ni intérêt de la contester.
Tels sont les actes et les projets d'un ministre qui réonissait dans sa pwsonne la vertu d'un rH6]Mtal, le dévoûment d'un Sully et d'un Colbert, les vues de Tua et de l'autre sur les conditions de la prospérité publique, ot qui avait peut-être plus qu'eux tous le sentiment des nécessités de l'époque, l'intelligence et la volonté nécessaires pour y suffire. Il ne lui a manqué pour faire plus de bien à la civilisation et à l'humanité qu'aucun homme public en ait fait jamais, que d'être suffisamment compris et soutenu d'un prince qui l'estimait et l'aimait, mais dont la volonté n'était pas même au niveau d'une intelligence encore obscurcie par plus d'un nuage, et de sentiments dont lobjet était trop divers pour qu'ils n'en fussent pas divisés et affaiblis.