DISGRACE DB TURGOT
C'était le 12 mai 1776, jour mémorable, puisque c est une des époques les plus fatales à la France. La plupart des réformes opérées par Turgot disparurent sous ses successeurs. On sait ce qui arriva depuis, L^esprit qui les avait dictées resta, et finit par empor^ ter tous les obstacles.
Turgot reçut la nouvelle de sa disgrâce avec la dignité qui convient à une conscience qui n a rien à se reprocher, mais avec le regret de ne pouvoir aeccmiplir une tâche jugée nécessaire au salut de la patrie et du prince. Sa lettre au roi , dans cette cir-* constance, n'est pas moins remarquable que celle qo'il lui adressait en entrwt aux affaires : on y retrouve Tâme du grand homme et du grand citoyen : (c J'ai fait, Sire, ce que j'ai cru de mon devoir, en vous exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple les difficultés de la position où j'étais, et ce que je pensais de la vôtre. Si je ne l'avais pas fait , je me serais cru coupable envers vous. Vous en avez sans doute jugé autrement, puisque vous m'avez retiré votre confiance. Mais quand je me serais trompé, vous ne pouvez pas. Sire, ne point rendre justice au sentiment qui m'a conduit. — Tout mon désir, Sire, est que vous puissiez toujours croire que j'avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas , et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille, et pour vous, et pour vos peuples, qu'ils se le sont promis d'après vos principes de justice et de bienfaisance. Je n'ai pas l'orgueil de croire que je n'aie jamais fait de
fautes. Ce dont je suis sûr, c'est qu'elles n'ont été ni graves ni volontaires. »
Il y a là plus qu'un regret ; on y voit cet amer pressentiment qui lui fit dire un jour, dans un moment où le courage du devoir dut faire violence à sa res-* pectueuse tendresse : « Que les princes qui sont tentés de s'abandonner à la direction des courtisans ne devraient jamais oublier la fin de Charles V\ »
Pendant que le serviteur intrépide et loyal s'affligeait du seul bien qu'il ne pourrait faire, la cour, la clergé, la noblesse et le parlement se réjouissaient de leur triomphe et de l'espoir fondé de voir un a terme aux débordements économiques. )> (1) La chute de Tui^ot fut accueillie à Versailles avec un enthousiasme qui disait assez ce qu'elle avait dû coûter d'efforts et ce qu'elle faisait revivre d'espérances. Q'aurait pensé le pauvre peuple du Limousin, s'il avait vu et compris ces manifestations aussi indécentes que significatives! O'au raient dit ces braves paysans, eux qui ne s'étaient consolés de sa perte qu'en le voyant donné à la France entière : « C'est bien fait au roi de Tavoir pris; mais, c'est bien triste pour nous de l'avoir perdu. »
vTurgot fut du même coup rendu à la vie privée aux sciences et aux lettres. La haute géométrie, la
(i) Expression du Parleinenl dans Taffaire de Boncerf , commis des finances, et ami du ministre. 11 atait composé un ouvrs^e intitulé : Des InconvéJiients des Droits féodaux, tout à fait d'accord avec les principes et les actes de Turgot. L'ouvrage fut condamné à être brûlé par les mains du bourreau (Mars^ 1776).