CHAPITRE III
Moncalier , Rivoli , la Vénérie , Stupinis , la vigne de la Reine , le Valentin et Raconis.
IVIoncalier , Monscalérins , est une petite Ville agréable , située sur le Pô , qui s’est agrandie des ruines de l’ancienne ville de Testone. Selon quel-
ques écrivains , Moncalier est la patrie de ce Palidone , que l’Arioste nous dit avoir été tué par Cloridan. Les charmes de sa situation avoient engagé le Duc Amédée IX. , le Bienheureux , a y bâtir une maison de plaisance , qui fut élevée par les soins de Jolande sa femme , régente des états de Savoie du vivant de son mari. Il paraît que ce pieux Souverain avait esperé du soulagement dans cette agréable demeure contre les maux qui le tourmentoient continuellement. Moncalier , agrandi ensuite et embelli par le Duc Charles Emmanuel I. et par la Duchesse Christine de France , était devenu un superbe château que les voyageurs mettoient à côté de saint Germain en laye et de Windsor.
Il n’y a rien en Piémont qui égale la beauté et la salubrité de cette colline, qui à partir de Moncalier se prolonge vers Testone. C’est le pays de l’enchantement: aussi le château de Moncalier a toujours été préféré parmi les autres maisons de campagne de la maison de Savoie, pour la bcmté de l’air qu’on y réspire. Le Roi Victor Amédée III. , qui aimait à y passer la belle saison , l’avait agrandi, et en avait ordonné la distribution des appartenions , dont le mobilier était magnifique. Leonard Marini en avait donné les dessins. On y admirait les portraits des Princes de la maisons de Savoie et plusieurs ouvrages de Collini et de Bernero. Les Français ayant occupé ce château, il fut degradé au point d’être changé en caserne, et en suite en hôpital militaire; les ordres sont donnés pour sa restauration, (g)
Sur le chemin de France , à deux lieues et demie de Turin , est le Château de Rivoli dans un gros village qui porte le même nom. Ce village , de cinq à six mille habitans , est agréablement situé et le Château avec ses alentours en occupe la partie la plus élevée. De la terrasse du Château on découvre tout le Piémont. Le Duc Charles Emmanuel I. , qui était né à Rivoli , en i56a , avait pris soin d’agrandir cette ancienne demeure des Ducs de Savoie, et en avait fait un lieu de délices. En 1691, le Duc Victor Amédée II. ayant accédé à la fameuse ligue ’d’Augsbourg , formée en Allemagne par la réunion des Princes Catholiques et protestans pour abaisser la puissance de Louis XIV. , le Général de Catinat , après avoir porté ses armes jusqu’à Aveillane , vint brMer le Château de Rivoli. Le Duc de Savoie , du haut de la colline de Turin , vit de sang froid les flammes dévorer son Palais , et ordonna la nouvelle construction qui existe aujourd’hui , avec cette belle avenue plantée d’ormes qui y conduit.
Le nouvel édifice a été bâti sur les dessins de Juvarra , et cett* construction n'a été commencée que lors que le Duc de Savoie reçut le Royaume de Sicile au traité d'Utrccht. Pour juger de la beauté de son architecture , il faudrait la voir terminée. Juvarra avait des idées qui tenoient à un grand ensemble j et comme ses dessins se ressentoient beaucoup de la décoration théâtrale , il est vrai que sa manière avait ce grandiose qui est le véritable cachet de la bçauté. En parlant du Palais de Madame
à Turin , nous avons fait mention de quelques tableaux qui représentent en son entier le Château de Rivoli. On en voit un beau modèle^. en bois , que l’on conserve dans le grenier du Château.
Parmi les belles peintures qui décorent le Château de Rivoli , on remarque un tableau du célèbre Gaudenzio Ferrari , de Y aldugia , qui représente une Vierge avec l’enfant Jésus au milieu des saints Jules et Germain ; et des fresques qui représentent quelques traits de la vie d’Amédée VIII. Son abdication , son entrée à Ripaille et son exaltation au Pontificat etc. Ces fresques pourroient bien être du chevalier Bianchi Isidore. Après on observe des paysages de Scipion Cignaroli et de César F’anluo ; comme la collection des vues du Piémont par Victor, Amédée, Cajétan et Ange Cignaroli,
Dans l’intérieur des appartemens on admire des pièces qui ont été décorées par Randone , aujourd’hui Architecte de S. M. Il est à noter que l’escalier , le vestibule , et quelques parties du Château de Rivoli, ont été bâtis par le Roi Victor Emmanuel , lorsque S. M. n’était encore que Duc d’Aoste. Ces grandes et belles constructions méritent l’attention du Voyageur.
Ce n’est plus à la Vénerie que le Voyageur doit aller voir le superbe Château qui portait ce nom , autant qu’il ne sera rétabli des coups que lui ont porté les suites de la guerre j il doit chercher à le connaître dans l’ouvrage publié en 1674 ,
par le célèbre Comte Amédée de Castellamonte, intitulé Veneria Reale , où cette maison de plaisance et de chasse est représentée dans tous ses aspects, et avec toutes ses décorations , statues , tableaux et jardins. Dans cet ouvrage le Comte de Castellamonte , architecte qui avait bâti l’édifice , raconte, dans un dialogue , au Chevalier Bemini que le goût des voyages avait amené à Turin, comment ce palais avait été conçu par son Altesse Royale le Duc Charles Emmanuel II. , et entre avec lui dan» tous les détails de sa construction.
Lors du siège de Turin, en 1706,1e palais de la Venérie avait déjà été dévasté par les Français; ses tableaux avoient été dispersés , et l’on a regretté surtout les fameux tableaux de l’Albane qui représentoicnt l’histoire de l’amour et de Psyché , dont on recherche les gravures à tout prix.
Le Roi Charles Emmanuel 111. fit reparér , agrandir et embellir ce château d’après les dessin* de Juvarra et du Comte Alfieri. On y a admiré surtout l’orangerie qui était du premier de ces architectes. Les Français ont nouvellement tout degradé.
A deux lieues environs de Turin, est le château de Stupiniggi. Stupinis , bâti par le Roi Charles Emmanuel III. sur les dessins de Juvarra, pour les retours de chasse , et augmenté ensuite par le Comte Alfieri. C’est un corps de Maison vaste et agréable , et d’une composition très-pittoresque. Ce château n’a point souffert des desastres de la guerre. Son extérieur est décoré d’un ordre joni-
que qui est d’un bel effet ; la forme de sa façade et la projection singulière de ses ailes prouvent , que ce bâtiment était destiné avec fêtes de chasse dont la grande représentation avait lieu dans le salon : c’est la pièce qui mérite d’être observé. Son plan est un ovale, autour du quel il y a quatre tribunes tournantes , portées par des pilastres joniques , et dont le dessous forme des espèces de bas-côtés. Le derrière des tribunes est décoré d’un attique , où il y a comme dans tout le reste d u salon , des peintures et des ornemens feints qui se marient avec l’architecture. Dans les tribunes, qui sont aux deux bouts de l’ovale , il y a deux renfoncemens qui sont comme de fausses galeries, pratiquées de maniéré à faire croire, lors qu’on les apperçoit d’en bas , que la partie supérieure de cette pièce a beaucoup plus d’etendue qu’elle n'en a réellement ; chacune de ces galeries est terminée par une croisée. Monsieur de la Lande dit qu’on ne peut regarder ce salon que comme un caprice d’architecte , que l’on n’auroit pas hazardé dans un palais , mais qu’on a cru pouvoir essayer dans une maison de campagne. 11 peut avoir raison; c’est toujours de l’effet , qu’elle produit que l’on doit juger du mérite de l’architecture , et rien ne peut exprimer celui que produit l’ensemble de cette pièce.
La peinture du plafond représente Diane dans son char traînée par deux biches blanches. Les nymphes réveillées par l’aurore précédent la Déesse et partent avec elle pour la chasse. L’éclat de cette
peinture paraît tenir de la beauté du coloris et de l'effet de la perspective aérienne qui y est par* faitement observée. Les plafonds des fausses galeries représentent d'un côté des nymphes ailées qui tirent de l’arc en volant , et de l’autre des Nymphes qui prennent des perdrix rouges au filet. Ces divers ^plafonds ont été exécutés par les frères Valeriant de Vénise. Le plafond de la première chambre de l’appartement , qui représente le sacrifice d’Ifigénie , a été peint par Crosati qui cherchait à imiter la manière de Paul Veronese , et celui de la chambre à coucher , qui représente Diane se reposant au sortir du bain , est l’ouvrage de Charles Vanloo. Ce dernier est d’une bonne composition , et tout y est distribué arvec intelligence et avec goût ; on prétend cependant y remarquer quelques incorrections et peu de ménagement dans l’emploi du clair obscur.
Dans l’appartement, qui autrefois était destiné au Prince de Piémont, on voit des tableaux d 'Alberoni , peints en grisailles , qui sont au nombre de dix et représentent des morceaux d’architecture fort bien exécutés ; les dessus de porte sont d 'Olivcri et les autres peintures, représentant des animaux, sont de Verlhini. Le jardin de Stupinis a été tracé d’après les dessins d'un Français nommé Bernard qui , dans les galeries et les portiques de verdure dont il l’a environné , a paru vouloir imiter le parc de Marly. Ce jardin donne dans une vaste forêt percée de très-belles avenue» qui servent pour la chasse.
Le Château de Stupinis a deux façades } l’une du côté de la route de Turiu , l’autre du côté du jardin. Un espèce de Dôme contourné s’élève au milieu de l’édifice , et au-dessus du Salon , et va se terminer dans une plateforme sur laquelle est posé un cerf doré , qui parait de grandeur naturelle. Cette statue a été coulée en bronze par Ladclti. Pour voir les aspects du Château de Stupinis dans toute leur beauté , il eût fallu s’y trouver en 1773, la nuit que la maison, le jardin, le parc et la l'ente qui y conduit, de la longueur de deux lieues et demie , furent illuminés à jour pour le* fêtes du mariage de Madame la Comtesse d’Artois. Ce Château , avec scs alentours , ressemblait à ce* palais enchantés dont on trouve des descriptions dans les contes des Fées. Son architecture est d’un genre qui semble se prêter aux illusions de ja nuit.
Avant de quitter le Château de Stupinis , le voyageur qui a visité le Salon , ne doit pas oublier de faire ouvrir les quatre portes vitrées qui donnent sur quatre grandes avenues , qu’il peut parcourir d’un seul regard se trouvant au milieu de la pièce. Ces quatre avenues conduisent à Yinovo, à Moncalier, à Candiolo et dans le pays de chasse.
Sur la colline près de Turin, à la distance d’un quart de lieue , le voyageur peut aller voir le Palais qu’on nomme la Vigne de la Reine , parce que le séjour de cette maison de campagne était devenu fort agréable à la Reine Marie Anne d’Or' léans , épouse du Roi Victor Amédée second. C’es
un bâtiment projette en amphithéâtre , ayec de» alentours délicieux , et qui se présente presqu’en façe lorsqu’on quitte la rue de Pô. A peine on a traversé le nouveau pont bâti sur cette rivière , que l’on trouve sur la gauche une très-belle avenue par laquelle on va à la Vigne de la Reine * de cette avenue on découvre de chaque côté des maisons bien situées avec des vignobles et des bosquets très-rians. La plus belle de ces maisons , bâtie *ur un monticule à droite , appartient à M. Donaudi , riche particulier de Turin.
La Vigne de la Reine a été élevée par le Cardinal Maurice de Savoie, lorsqu’après la paix faite avec sa belle sœur. Madame Christine de France Régente des Etats de Savoie durant la minorité de Charles Emmanuel second, il devint l’époux de l’une des filles de cette Princesse , l’Infante Louise. Cette jeune personne , dont les mémoires du tems ont fait les plus grands éloges , comm’ayant embelli la Cour de Savoie , aimait le séjour de la colline de Turin , et c’est avec raison que le père Audiberti , Jésuite dans son Poème Latin , intitulé Regiae JFt Une Poetice descriptae , nomme la Vigne de la Reine , F ilia Ludovica.
On monte à la Vigne de la Reine par de doubles rampes et de doubles escaliers dont le milieu est décoré de fontaines , de tables et de niches rustiques. Le long de ces rampes des statues mutilées , placées de distance en distance , servent de bornes ; elles ont été tirées des décombres de l’amphithéâtre que François. Premier fit démolir hors de la-
porte des marbres en iôSfl , et sont un reste des antiquités Romaines qui sc trouvaient dans le faubourg qui portait le nom de faubourg des marbres. Les deux escaliers aboutissent à un Salon à deux étages décorés de deux ordres d’architecture , dont le premier est Dorique et le second Jonique. L’ordre Dorique soutient quatre tribunes , en regard , qui font le tour du Salon ; il est aisé de remarquer que de ces quatre tribunes les deux plus grandes sont en relief, et les deux plus petites en peinture, biles sont de la main d’un certain Dallamand ; mais ces der. nières sont si bien imitées qu’au premier coup-d’ueil l’on ne saurait distinguer les parties fausses d’avec celles qui sont vraies.
Le plafond de ce Salon est une fresque de Valerino de Rome , et les deux tableaux qui sont sur les deux côtés et représentent des sujets tirés des métamorphoses d’Ovide, sont l’ouvrage île Corrado. Dans les appartenions on voit des dessus de porte du chev. Daniel Sej ter , et du même Corrado , avec quelque tableau de Solimene. On y remarque beaucoup de portraits, fort-bienfaits , des Princes et Princesses de la Maison de Savoie. Le jardin est bien distribué , et sans offrir rien d’extraordinaire dans ses compartimens , on ne peut le parcourir sans éprouver un charme qui tient à la beauté de sa situation.
Le Cardinal Maurice de Savoie , qui avait été fait Cardinal à quatorze ans , s’était trouvé dans des circonstances à devoir entreprendre beaucoup de voyages j il avait été à Paris pour conclure le
mariage du Prince de Piémont avec madame Christine de France, fille d’Henri Quatre j il avait été à Home , où il avait siégé en qualité de Cardinal protecteur du Roi très-Chrétien. Dans ces voyages il avait eu occasion de voir et de fréquenter des personnages de mérite , et avait acquis le goût des arts et beaucoup de finesse dans l’esprit. De retour en Piémont , et fixé à la Cour du Duc son neveu , ce Cardinal, devenu l’époux de l’Infante Louise , avait donné carrière à son amour pour les lettres qu’il se plaisait à voir cultiver par les personnes de mérite ; et à ce dessein il avait formé une Académie qui s'assemblait dans le Palais qu’il avait bâti sur la colline , et nous avons des recueils imprimés de morceaux de prose et de poésie qui ont été récités dans les bosquets aux environs de cette maison de plaisance , par les litérateurs qui composaient cette société , et que le Prince présidait en personne.
Nous ignorons le nom de l’architecte qui a donné les dessins de la Vigne de la Reine. L’époque de sa construction peut être fixée entre le i645 et le 1649 , et une inscription latine que l’on trouve sur le mur de clôture en bas d’une effigie de Saint-Maurice , le long du chemin qui conduit au sommet de la colline où était autrefois l’hermitage des Camaldules , confirme cette date, en même tems qu’elle semble prouver qu’il y avait jadis en cet endroit une Chapelle publique. Cette inscription porte les mots suivans . . .
d • o • yi
VIRGIN! • DEIPARAE SS • MIKAELÏ • MAVRITIO • GRÀTO PATRONIS • ET • TVTELAR SACELLVM • VIATORIB * ET • PER • AGRVM C1RCVIV1FVSVIV1 • RVST1CANTIB • OBY1VM vSIBI • OPPORTVNVM MAVRITIVS • PRINCEPS • A • SABAVDIA DIE • S • MIRAEL • S • MAVRITIO • OCTAV III • RAL • OCTOBR • MD1L • EB • EB • DDB
Derossi , dans sa Guida di Torino , parle d’un tableau qui existe dans les appartemens de la Vigne de la Reine , et que l’on prétend avoir été peint par Michel Ange : nous ne saurions le confirmer , parce que les tableaux de ce grand Maître sont rares , et que les voyageurs qui ont visité ce Palais , et entr’autres M. Cochin, qui était fort intelligent en tableaux , n’en ont point parlé.
M. Cochin , en faisant la description des peintures qui décorent la Vigne de la Reine , fait les plus grands éloges des plafonds du chevalier Daniel qu’il compare à ceux de Paul Veronese ; il dit que l’artiste a hazardé dans ces plafonds des choses qu’il est bien difficile de faire réussir. 11 y a représenté , ajoute-t-il, des sujets dont la scène se passe dans des palais sur des escaliers à plusieurs marches , quoique dans l’exacte vérité cela soit impossible , puisque la première marche vue en dessous cacherait toutes les autres , et les figures aussi ; cependant en regardant cela avec moins de sévéritâ.
on est obligé d’avouer que le peintre a rempli cette supposition autant bien qu’il était possible; d’ailleurs, continue M. Cockin , cet artiste a traité avec succès les figures debout et vues en plafond , et la couleur et la dégradation des teintes y sont bien entendues. Au reste , comme les planchers n’y sont pas fort élevés , ces plafonds y sont vus de trop près , ce qui ne contribue pas peu à diminuer l’effet qu’ils pourraient faire par la manière avec laquelle ils sont traités.
M. Cochin fait aussi beaucoup de cas des dessus de porte de Corrado , élève de Solimene , qu’il dit avoir beaucoup retenu de la manière de son maître ; que la composition de ces tableaux est très-ingénieuse , que l’effet du coloris est piquant et que les ombres en sont bien assorties et extrêmement vigoureuses.
En sortant de Turin par la rue , dite de Porteneuve on rencontre une belle promenade formée par trois grandes allées d’arbres qui mènent au Valentin , Château bâti sur les bords du Pô qui était jadis un lieu de délices pour les Princes de la Maison de Savoie , et dont l’existence retrace beaucoup de souvenirs. La première construction de ce palais a été commencée vers le i55o , dans le tems que les Français occupaient le Piémont. Un Milanais appelé René de Biràgue présidait le Parlement que le Roi François Premier avait établi à Turin : .ce René de Birague avait épousé une demoiselle fort distinguée de Quiers qui se nommait V alenline Balbiane , dont le Père Audiberti a dit :
Ore Helena , ingenio P allas , virtute Ccimïlla . Ce fut cette Valentine Balbiane , qui , pour complaire à son mari porté par son naturel à vivre auprès des rivières , posa la première pierre d'une Maison que de son nom on appela depuis le V etlentin.
Nous ignorons quel pouvait être l'état de ce pa* lais dans la première époque de sa fondation ; mais il ne pouvait manquer d'être une maison considérable, dès qu’en i56o, elle se trouvait habitée par le Lieutenant-général du Roi de France , Bourdillon, qui y reçut le Duc Emmanuel Philibert et la Princesse Marguérite de Valois sa femme , lors» qu’ayant quitté le séjour de Nice , ils descendirent sur le Pô pour se rendre à Verceil. Les Français y qui après le traité de Cateau Cambresy en i55g avaient déjà abandonné une partie du Piémont , ayant évacué Turin en i56a , le Président René de Birague dût se retirer à Pignérol pour y présider encore quelque tems le Parlement , et ensuite il se rendit en France où il fut appellé aux fonctions de Chancelier , et se trouvant veuf , fut élevé à la dignité de Cardinal ; honneurs qui auraient rendu sa mémoire glorieuse , si elle n’eùt été ternie par la part qu’il prit aux massacres de la Saint-Barthélemy.
Après l’entrée du Duc Emmanuel Philibert dans la capitale de ses Etats , il n’ a plus été fait mention du Valentin dans les mémoires du tems, et la célébrité de ce Château est dûe aux soins que prirent le Duc Victor Amédée Premier , et plus par-
ticulièrement Madame Christine de France , sa femme, de le faire embellir , ce qui résulte de l’inscription latine qui était placée autrefois au milieu de l’édifice dans l’intérieur de la cour , et que le Comte Somatis , gouverneur actuel du Château , se propose de faire rétablir. Cette inscription est imprimée parmi celles du Chev. Emmanuel Tesauro, et on y lit ces mots qui se ressentent de son style :
HIC • YBI • FLVYIORVM • REX FEROCITATE • DEPOS1TA * PLACIDE • QY1ESCIT CHRISTIAN A • A FRANCIA SABAVDIAE • DVCISSA • CYPRI • REGINA TRANQYILLVM • HOC • SVVM • DELICIYM REGALIBVS • FILIORYM • OTI1S DEDICAV1T
ANNO • PACATO • MDCLX
C’est donc après sa Régence, et vers les dernières années de sa vie, que Madame Christine fit achever les embellissemens du Valentin , cette Princesse ayant cessé de vivre en i663. Pour connaître ce qu’il pouvait être à cette époque ce Château , il faut consulter le Théâtre du Piémont , en deux gros volumes in-folio, imprimé à Amsterdam , ou bien l’ouvrage déjà cité du Père Audiberti intitulé : Regiae Villae poetice descriptae etc. Il paraît que le dessin du Château portait neuf pavillons , compris celui qui se trouvait à l’entrée de la cour. De ces neuf pavillons il n’en reste plus que quatre , avec une galerie décorée de portiques et de colonnes qui sert à
maintenir entr'eux la communication outre qu’elle donne à la partie antérieure de la cour une forme ovale qui est d’un bel effet. Cette galerie se prolongeait aussi en dehors et servait à réunir les pavillons latéraux. Pour jouir de l’aspect du Valentin il faut descendre sur les bords du Pô , dont les eaux arrêtées dans cet endroit par une pente plus douce semblent former une espèce de bassin qui ajoute au charme qui environne ce palais. Dans l’une de ses caves on conserve les restes d’un Bucentaurc que l’on lançoit à la rivière le jour de la fête de Saint-Valentin , qui est le patron qvie l’on vénère dans la Chapelle située dans la cour.
Autrefois dans le Château du Valentin on voyait quelques statues en ivoire , d’un tiers de grandeur naturelle , qui ont été transportées au Musée des antiques à l’Université. Sous le vestibule il y a quelques bustes d’Empereurs Romains placés dans des niches. Les appartemens n’offrent rien de remarquable. Aux deux côtés du Château il y a deux jardins dans lesquels on entre par deux grilles placées sous les portiques de la galerie , l’une en face de l’autre. Celui de ces jardins qui est situé à gauche est destiné à l’école de botanique , et nous en parlerons lorsqu’il sera question des établissemens qui appartiennent à l’instruction publique. L’autre était autrefois un très-beau jardin où la Famille Royale allait souvent se promener , et que l’on ouvrait tous les jours aux ambassadeurs et aux étrangers.
Parmi les souvenirs que rappelle le Valentin (H),
on ne doit pas oublier la célèbre conférence qui ■eût. lieu sous les allées du Château, le 14 août i6.'b| , entre le Cardinal de la Valette , Général de l’armée Française et le Duc de Longueville d’une part , et le Prince Thomas de Savoie et le Marquis de Leganez, de l’autre , ensuite de l’armistice qui avait été signé pour tout le a4 d’octobre , lors des guerres civiles du Piémont , durant la minorité de Charles Emmanuel second , et après la mort du Duc François Hyacinthe décédé au même Château du Valentin, en 16I7.
Selon une tradition populaire , comme Madame Christine de France avait une très-belle maison de campagne bâtie par elle sur la colline presqu’en face du Valentin, et qui appartient aujourd’hui à M. Ronzo , on prétend que par une galerie souterraine , percée dessous le lit de la rivière , elle avait une communication intérieure entre les deux Palais ; chose improbable et qu’il faut rejetter parmi les propos absurdes que l’esprit de parti a fait circuler dans des tems de troubles et de division. Beaucoup de tournois , de fêtes et de carousels ont été données au Valentin , et c’est de cet endroit que partit le 26 avril 1812 , madame Blanchard lors de son ascension aréostatique , qui fut la première exécu-* éée en Piémont,
Le Château de Raconis, qui appartient aujourd’hu1 au Prince de Savoie-Cari gnan , était une ancienne propriété de Seigneurs de Raconis , dont la famille provenait d’une ligne bâtarde des Princes d’AchaJe et de la Morée. Ce Château est situé au sortir d’une ville de 12 à i5 mille habitans, que l’on nomme
Oo
Raconis, placée à sept lieues et demie de Turin , entre Savillan au midi et Carmagnole au nord , dans une plaine très-fertile , et un pays fort-agréable qui est arrosé par deux rivières , la Grana et la Muera. Le célèbre Trissino dans son poème, dell' ltalia liberata dai Goti, parle de la beauté des femmes de cet endroit , dans ces vers ;
E quei di Scarnnfiso , e Raconiggi
Ch’ han bellissime donne, e quei di Nizza ,
Les premiers embellissemens du Château de Raconis avaient été conçus par le Prince Thomas de Savoie , mais ils ne furent exécutés que par son fils le Prince Emmanuel Philibert de Carignan. Quelque fut la beauté de ce vieux Palais , le Prince Louis de Savoie-Carignan prit soin de le rebâtir , vers le 1757, dans un genre plus moderne, et le nouveau château fut décoré d’après les dessins du célèbre Architecte Borra : depuis cette époque il a encore reçu d’autres enibclissemens. C’est un Palais somptueux qui offre beaucoup d’appartemens ornés de meubles très-riches et de pièces très-curieuses. Tout y rappelle le souvenir des deux grands Capitaines qui ajoutèrent à la gloire de la Maison de Savoie, le Prince Thomas et le Prince Eugène. Dans le nombre des peintures'qui ornent les appartenions, on remarque des tableaux de Crivelli, qui représentent des animaux, et que l’on dit être très-beaux. Feu Madame la Princesse Joséphine Thérèse, de Lorraine Armagnac, avait fait des augmentations considérables aux jardins qui environnent ce palais; et ces jardins sont vantes soit par la beauté de leur situation, soit
par la variété de leurs aspects. Ils sont de* l'invention du célèbre Pregliasco dont les talens sont connus pour tout ce qui lient à la décoration ; jeune encore , cet artiste avait donné les dessins du parterre du petit Trianon , et en parcourant les jardins de Paris , avait eu lieu de perfectionner son goût d’après de bons modèles. Le voyageur qui entreprend de visiter le parc de Raconis , est sûr d’y trouver des objets dignes de sa cusiosité , tandis qu’il est contraint d’avouer qu’il est facile de créer et d’embellir où la nature étale toutes ses richesses.
Et ce qu'à la campagne emprunte la peinture ,
Que l'art reconnaissant le rende à la nature.
Dans le nombre des accidens qui entrent dans la composition du parc de Raconis , on distingue le jardin Anglais auquel on parvient après avoir visité un théâtre de verdure d’une architecture simple et ingénieuse. Des arbres ont plié leurs troncs et leurs branches pour les besoins de la scène , et un amphithéâtre de gazon offre tout ce qui est nécessaire à la commodité des spectateurs. Le jardin Anglais est remarquable par la vastité de son étendue , et par le charme qui naît de la distribution de ses compartimens , où toutes les transitions sont ménagées d’après les principes de l’art, et les diverses constructions sont exécutées dans le style et caractère qui leur conviennent. En suivant les avenues de ce jardin tout y est surprise et agrément, et l’on passe de l’admiration à la reverie par une gradation insensible qui remplit l’ame d’une douce satisfaction ; eu même tems que chaque chose y parait faite pour
donner une nouvelle activité à l’esprit d’observation , et on y a la double jouissance , des objets qu’on examine et des souvenirs que ces objets peuvent rappeller à l’imagination. L’auberge Anglaise , le petit-pont , la faisanderie , l’étang , la cabane du berger , la grotte de Merlin , la galerie qui conduit à l’étang , la barque Chinoise , le temple , le berceau , le caffè-House et la bibliothèque sont les points devant lesquels on s’arrête , et tout y est bien dessiné et parfaitement bien exécuté.
Pour rendre hommage à la mémoire d’un littérateur distingué , nous parlerons d’un petit monument élevé dans un enceinte circulaire formée-par huit peupliers , et destiné à célébrer l’apothéose burlesque d’un chien, appelle Werther, qui appartenait à la Princesse. Au-dessus d’un terme en marbre on voit le petit animal sculpté de la moitié de son corps , et sur les quatre façes du terme on lit des inscriptions en hébreux , en cophte , en italien et en latin qui rappellent combien ce petit chien était cher à sa maîtresse. Ces inscriptions ont été composées par feu l’abbé V alperga de Caluso (x). Tous les embellissemens du jaxdin,dont nous venons de parler, ont été faits par la Princesse Joséphine Thérèse de Carignan , qui aimait à rassembler dans son palais une Cour composée de personnes des plus aimables et des plus spirituelles de Turin, et le château de Raconis laisse des souvenirs qui reveillent beaucoup de regrets. (/)
NOTES
nu LIVRE PREMIER.
(a) Selon toute apparence , le quartier , ou était la maison de V évêque, devait s'étendre depuis la rue dite des (Quatre- Pierres jusqu’au jardin du Roi, qui était alors le Yiridarium Canonicorum : un armoirie de la famille Provenu , dont il jr eut un archevêque en i632 , placée au-dessus de la porte-cochère d’une vieille maison , en conserve le souvenir. Ce quartier ne pouvait à moins que d’être considérable , se trouvant borné au nord par l’enceinte carrée , et donnant au sud sur la place de Saint-Jean , à l'est sur le verger et à l’ouest sur une rue qui était la plus belle de Turin, à cette époque. L’évcque devait r avoir un palais analogue au rang, que les droit s de jurisdiction temporelle et spirituelle qu'il exerçait dans son diocèse , devaient lui assurer ; et les chanoines logés près de la cathédrale et de l’évêché , ayant auprès d’eux l'hôpital , pouvaient vaquer au service de l’église et faire soigner les malades dont la direction leur était confiée.
(b) C’est un moine qui apporta en Piémont la culture d 4 tabac. Le Roi Victor Arnédée IL , qui ne manquait pas de saisir tout ce qui /saunait cou „ venir à ses intérêts , ne dédaigna pas de s’occuper d'un objet qu i devait ajouter aux ressources de ses finances : il destina à la culture de cette plante les jardins de deux de ses châteaux , Millefiori et le Parco , et il établit dans ce dernier la fabrique de
toute sorte de tabacs. Les Piéwontais ont eu de la peine à s'habituer à l'usage du tabac; rien ne fut oublié de ce qui pouvait contribuer à l' introduire * on en regala aux personnes de la Cour , on en fit distribuer aux employés et en donner aux moines; comme les tabatières manquaient , par la suite on en établit une manif acture au Valentin qui ne put se soutenir. Enfin le tabac prit , et la fabrique de Turin a été vantée comme une des meilleures d'Italie. Elle existe encore aujourd’hui , et on en trouve les. détails à l'article du Regio Parco.
(c) Dans l'ouvrage contenant les inscriptions composées par le Cher. Emmanuel l'esauro , publié en 1670 , en un volume en folio par Emmanuel Philibert Panealbo , professeur de droit Canon à U Université, outre l' inscription qui décore le devant du piédestal de la statue équestre du Duc Victor Amédée /. , on en trouve une autre que Von y dit devoir être placée sur le derrière du piédestal. En effet , en regardant le milieu du piédestal de ce côté , on voit un emplacement qui semble avoir été préparé pour une inscription , sans que l’on puisse découvrir si jamais elle y a été posée. Cette inscription que nous rapportons à la fin de cette note pour satisfaire la curiosité des lecteurs , laisse entrevoir que le monument devait avoir un autre destination plus convenable que celle de cette nyche, où il se trouve aujourd’hui. - Voici l' inscription ;
D . VICTORI . AMÊDEO QVOD . VNVM . RAPERE . FATA . POTVERYNT REGIAM * ORIS . MAIESTATEM AETERNA . YINDICAT . IMAGO IN . REGIAS . VIRTVTES . ET • HEROICA . GESTA IVS . NVLLVM . FATIS . RELIQVIT . FAMA.
(d) Le Chevalier Emmanuel Tesauro , l'auteur des devises latines que Von remarque au milieu de ces peintures , a pris soin de faire une description détaillée des sujets qu'elles représentent , qui a été rapportée par le professeur Panealbo dans l'ouvrage déjà cité. Ces peintures représentent les hauts faits des Princes de la maison de Saxe , de la descendance du célèbre Vithikind , dont on prétend provenir l'origine des Princes de la maison de Savoie , et rappellent ensuite les époques remarquables de l’histoire de cette famille , qui depuis letems de son existence a toujours eu une part considérable dans les affaires de V Europe.
(e) H n’est point permis , dans les palais et maisons du Roi de Sardaigne , de pouvoir prendre des notes sur les curiosités et les objets quelles renferment ; celà fait que les auteurs , qui ont cherché à donner la description de ces curiosités ont souvent manqué d'exactitude. Les vojrageurs qui désirent recueillir les renseignemens les plus précis sur ces objets doivent s' adresser aux personnes auxquelles est confiée la garde de ces palais , qui , exerçant ces places de père en fils sont à même , par leur intelligence et par leur habitude de satisfaire la curiosité des etrangers.
(1) Le jardin du Roi était comme nous l'arons déjà dit le verger des chanoines , et il wst très-probable , que les malades convalescens de l'hôpital de Sainte- Catliérine allassent s’j promener. Ce verger était ierné par le mur de clôture de V enceinte carrée , i jui n allait pas plus loin du bastion des Anges que Von a appellé ensuite le bastion Vert , parce que la Duchesse Catherine d‘ Autriche , femme du Due Charles Emmanuel /. , avait fait décorer en vert l’intérieur du pavillon qui est élevé sur ce bastion , où elle aimait à se délasser ; et cette petite demeure étant devenue agréable à la Duchesse Françoise de Bourbon , qui était passionnée pour la couleur verte , le Duc Emmanuel Second son époux , après sa mort qui fut très-prompte , fit orner ce lieu de beaucoup d’inscriptions qui conservent le souvenir de cette Princesse.
(g) Parmi les embellissemens qui sont ordonnés pour le château de MOticalier , on cite une galerie entièrement destinée pour des tableaux représentant les faits d’armes où les Princes de la maison de Savoie , et leurs armées ont donné des preuves de vaillance. Le nombre de ces tableaux sera considérable , et l’on apprend avec plaisir que le Roi a pieu voulu en charger M. V architecte Bagetti , son dessinateur.
(h) La forme sémicirculaire de la cour du château du Valentin semble avoir été adoptée , dans le temst pour seriùr à ce qui était alors le plus de mode , les carrousels et les tournais ; et on aurait de quoi faire un gros livre si l’on voulait entreprendre la.
description de tous ceux qui ont été donnés dans cet endroit.
Dans le nombre des souvenirs , que laisse le Valentin , nous aimons à rappeller l' arrivée en ce lieu , le 8 octobre 1817 , de V Arciduchesse Marie- 1 hérèse d'Autriche, fille du Grand-Duc de 1 oscane , mariée tx Florence le 3o de septembre arec le Prince Charles Amédée Albert de Carignan. Ces Princes ayant mis le pied dans ce château pour le diner, avant que de faire leur entrée dans Turin au milieu des accla- - mations de ses habitons, qui se portaient enfouie sur les avenues par où les Augustes époux devaient arriver.
(i) Les inscriptions en hébreux , en grec , en latin et en italien composées par l'abbé Valperga de Caluso, pour l'apothéose burlesque du petit chien appelle W erther, sont consignées dans un petit ouvrage en 8.° imprimé à Parme par Bodoni , en 1792, dont il est fait mention dans le catalogue des éditions de ce célèbre typographe , à la page 74 du second volume de sa vie , écrite par Joseph de Lama. Ce petit ouvrage a pour titre: Omaggio Poetico di Euforbo Melesigenio. P. A. alla Serenissima .Altezza di Giuseppina Teresa di Lorena Principesüa di Carignano.
(1) Le meme abbé Thomas Valperga de Caluso a retracé dans des vers imprimés dans le recueil de ses poésies, les qualités aimables de la Princesse Joséphine de Carignan: mais voici un sonnet adressé par le célèbre comte Alfieri au même Abbé en 179$, lors de la mort de cette Princesse ; nous croyons de faire une chose agréable à nos lecteurs de le rapporter .
SONETÏO.
Dunqne fia ver, Tommaso mio , soggiacque A morte acerba , irta d’ atroci affanni , Quella il cui spirto alteramente nacque Per scorrer 1* etra co’ suoi propri vanni l
Or, poichè al rio Destino invido piacque Negarle il tempo, almen per te s’inganni, ( Svelando quanto sua modestia tacque )
La prepotente tencbria degli anui.
Quando aile moite lagrime eoncesso Avrai tu sfogo , i pregi allor di Ici Tutti cantando , eterna in un te stesso.
Tu , sovra ogni altro fido suo , tu il dei ,
Tu, che l’alto valor visto liai dappresso : Faran eco al tuo canto i pianti miei.