CHAPITRE QUATRIÈME et DERNIER
Des projets d'agrandissement de la ville de Turin et de ses environs.
A’ mesure que les États s’étendent en surface par des conquêtes ou de nouvelles acquisitions , on a vu les Villes Capitales s’accroître et s’embellir ; comm’on a vû aussi des Villes d’un autre ordre prendre des accpoissemens considérables par
le seul effet des richesses que l’industrie et le commerce y ayoient apportées dans la suite des tems.
. La ville de Turin , qui a été agrandie en 1620 par le Duc Charles Emmanuel I. , en 1678 par le Duc Charles Emmanuel IL et en 1702 par le Duc Victor Âmédée II. , va recevoir une nouvelle ampliation de la munificence du Roi Victor Emmanuel. Sa Majesté a approuvé le 28 juillet 1818 , le projet d’un agrandissement vers le sud et l’est qui prolongera les quartiers de la Ville jusque sur les bords du Pô.
Cet agrandissement aura l’avantage sur ceux qui l’ont précédé , d’appartenir à un siecle où les Arts et les Sciences ont été perfectionnées 5 et comme ■la Ville da Turin a cessé d’être Ville de guerre, les nouveaux plans, affranchis des considérations militaires, ne peuvent avoir d'autre but que d’ajouter à l’éclat de la Capitale et au bien être de ses habitans. Les anciens agrandissemens laissent le souvenir de la grandeur des Souverains' qui les ont ordonnés ; des terreins désignés pour les nouvelles constructions, les uns furent cédés à des Artistes qui avpient contribué au lustre de la Patrie, les autres furent vendus à des prix modérés , ou abandonnés à des établissemens de piété et de charité.
Le projet d’agrandissement dont nous parlons, et dont les dessins se trouvent à la fin de l’ouvrage dans la planche n. XI , a pour but
x.a Df prolonger la ville de Turin jusque sur
les bords de la rivière , non seulement dans l’éten* due où elle se présente vers l’est , mais sur une ligne plus grande , en partant d’un côté du Cénotaphe de la Rocca et de l’autre des dernières maisons qui touchent à la région de VanclngUa ; sites qui deviendront les deux points angulaires pour le départ du mur de clôture que l’on s'e propose de bâtir autour de Turin. La partie du faubourg du Pô, qui est sur la gauche de la rivière, faira partie de la Ville , et les deux murs en pierre , qui s'élèvent à côté du Pont, se prolongeront jusqu'aux deux points précités, et les deux parapets y formeront deux quais sur toute la longueur , où l’on verra deux superbes rampes et sur les bords de la rivière des ouvrages servant à la commodité, et aux besoins de la navigation.
a.° De former une place d’une vaste étendue, qui doit porter le nom de place de la Venue du Roi , place qui doit comprendre , outre le site de l’esplanade , tous les terreins occupés par les allées semi-circulaires , sur une longueur de 120 trabucà et sur 61 trabucs de largeur ; d’élever autour de cette place des maisons d’une belle architecture , supportées par des portiques qui prolongeront ceux de la rue du Pô , et qui se trouveront aussi sur la rue transversale de la place:
3.° D’agrandir la ville de Turin de a3 nouveaux <juarticrs ( ou isles ) outre le prolongement de ceux de saint-Valérique et de saint-Jean. Cés quartiers devront occuper l’espace qui s’étend aude-là de la place , d’un côté vers la maison Jaune
jusqu’à la région de Vanchiglia , et de l’autre côté vers le Cénotaphe. Les maisons sises sur les bords de la rivière, seront distribuées dans sept quartiers longitudinaux , dont quatre sur la droite et trois sur la gauche , et dont les bâtimens construits sur des dessins d’une architecture solide et uniforme , s’élèveront sur toute la longueur du quai.
4.° De laisser l’espérance d’un prolongement de quartiers vers le sud ; pareeque les murs d’enceinte,,en partant des deux points susénoncés, doivent se diriger , l’un vers le bastion qui fait suite au jardin du Roi, et l’autre vers le bâtiment de l’Arsénal , de manière à suivre la ligne qui est tracée par l’aile de cet édifice au sud , ce qui doit clorre beaucoup de terreins au-de-là de la promenade des remparts. 4
Cet accroissement de la ville de Turin , qui est dans un rapport proportionnel avec l’augmentation de territoire que les États de Piémont ont reçu par les traités de Vienne et de Paris, doit s’exécuter avec le tems , et ajoutera considérablement au lustre et à la beauté de notre Capitale ; il es,t seulement à désirer, que les corps de maison que l’on va bâtir sur les bords de la rivière ne couvrent pas trop les aspects de la colline , qui sont ceux qui peuvent contribuer à l'agrement des nouveaux quartiers.
11 nous reste à parler des monumens et autres objets de curiosité qui se trouvent aux environs de Turin , et nous allons remplir cette tache qui* •et la dernière de notre travail.
Des diverses édifices placés près de Turin, celui qui mérite le plus d’étre visité est la Superga , superbe Église bâtie par le Roi Victor Amédéc IL sur les dessins de Juvarra , et qui se trouve, sur le sommet d'une colline à trois milles de distance de la Ville.
Le monticule de la Superga est devenu un lieu célèbre depuis le 6 septembre 1706 , que le Prince Eugène s’y étant rendu avec le Duc de Savoie pour observer la position et les mouvemcns de l’armée qui faisait le siège de la Citadelle , ce grand Capitaine vit , d’un trait de génie, les fautes que cette armée avait faites, et le plan qu’il faillait suivre pour la forcer à lever le siège. Ce fut une belle pensée du Duc de Savoie, de consacrer le souvenir de cette Victoire par un acte de piété. Le Temple , sous l’invocation de la Vierge, fut commencé en 1715 et achevé en 1730. Le projet de cette belle construction fut suivi de l’établissement d’une Congrégation de Chanoines , réunis en ce lieu pour le service de l’Église , et pour les former par l’étude et la rétraite aux fonctions de la Prélature. Dans les derniers tems , l’Église de Superga fut destinée pour y recevoir les dépouilles mortelles de Personnes de la famille Régnante.
L’architecture de cette Église est d’une manière grande et noble , et a cette forme qui paraît le mieux convenir à la masse pyramidale de la colline où elle se trouve. Le bon goût et l’élégance régnent en général dans ses parties , et s’embellissent du charme naturel du paysage.
L’intérieur du Temple représente «ne rotonde, surmontée d’un dôme terminé par une lanterne j deux ordres d’architecture forment sa décoration , dont l’un Corinthien et l'autre Composite. Un portique carré , soutenu par huit colonnes Corinthiennes, forme le péristile qui a un air de magnificence remarquable. Le dehors du dôme est orné d’une superbe ordonnance de 16 colonnes Composites, rebattues par des pilastres. Deux campaniles, placés latéralement complettent la décoration extérieure.
Dans l'Égli se il y a sept autels. Sur les trois principaux on voit des tableaux en bas relief de marbre blanc , dont la libération de Turin et l’Annonciation sont de Bernardin Cametti , et la naissance de la Vierge est d’Augustin Cornacchini. Dans les quatre Chapelles, placées sur le derrière des grandes colonnes, le saint-Charles et la bienheureuse IVlarguérite de Savoie , sont du Chevalier Beaumont , le saint-Maurice , et le saint-Louis Roi de France , sont de Sébastien Ricci.
Les tombeaux des Princes de la Maison de Savoie sont dans les caveaux de l’Église : leur décoration est d’un genre qui a besoin d’être vu pour être apprécié. L’architecture en est de Martinez , Ravelli et Rana.
Sur l’autel, qui est en face, on remarque un bas relief de Cornacchini , et quatre statues de* frères Collini.
A’ droite de l’autel est le tombeau du Roi Victor Amédée II. , dont le portrait a été sculpté par Bernero et le restant de la décoration est de Collini,
À’ gauche est le tombeau du Rt>i Charles Em-» manuel III., qui est entièrement l’ouvrage de Collini* On y remarque le ,bas relief qui représente la bataille de Guastalla, où l’on reconnaît, à leurs portraits , les figures du Roi , des Marquis de Tournon et d’Orméa, comme des principaux personnages de leur suite.
En face de la Chapelle, est une urne richement décorée où l’on dépose le corps du dernier Roi défunt; quatre génies , qui représentent l’immortalité , le tems , la mort et la Piété, sont 4 ses côtés. Ces statues sont l’ouvrage des frères Colliui.
La Basilique Royale de Superga, est la plus belle chose que le Voyageur puisse voir de toutes le» curiosités de Turin; ce monument peut prendre place parmi les objets que l’on admire depuis les Alpes jusqu’à Rome , et bien que l’architecte ait payé, dans quelques détails, le tribut dû au goût de son siècle , son dessin à ce grandiose qui caractérisé les ouvrages des anciens.
La route qui conduit à la Superga , est aujourd’hui bien entretenue et se trouve sur la gauche de l’avenue de la Vigne de la Reine ; celui qui peut l’entreprendre à pieds i a le plaisir de traverser un pays délicieux , d’y recueillir des souvenirs agréables et d’y faire des observations géologiques intéressantes. Pour cet objet il doit prendre des sentiers qui s’ouvrent sur la pente de la colline , à travers des vignobles.
Au de-là de la chapelle des saints- ô’ùio ed Eva-
tio , où est le cimétière des hôpitaux , le Voyageur n’a qu’à qnfder un petit sentier sur la droite pour se trouver sur le chemin indiqué par Rousseau lorsqu'il raconte, que dans le teins qu’il servait en qualité de domestique chez le Comte Favria , étant sorti de Turin avec un Vicaire Savoyard , ils montèrent tous les deux sur une éminence , qui leur découvrait l’aspect de la plaine au-de-là du Pô ; et la charmante description qu’il fait de cet endroit, peut faire croire que le lieu de leur entretien a dû se trouver au-dessus de la maison qui porte aujourd’hui le nom de Vigne-rouge. Plus loin , aux pieds de la colline, et sur le débouché de la Vallée de saint-Martin , le Voyageur rencontre la belle maison appartenant jadis au collatéral Cappa , où a logé Monsieur le Comte de Provence , aujourd’hui S. M. le Roi Louis XVI1Ï. pendant le séjour qu’il a fait à Turin. A’ peu de distance, est la petite Église de notre Dame du Pilon, dont nous parlerons incessamment.
Sur la colline de Turin , depuis Moncalier jusqu'à l’endroit où se détache le monticule de la Superffa, l’inspection du terrein offre par tout les traces d’une décomposition de pierre ollaire ; on y découvre de grosses serpentines et même de blocs de schiste *»icacé, pierres qui se trouvent en masse dans les vallées de Suse, d’Ala et de Lanzo , situées en face dans les Alpes ; cela fait penser que la plaine du Piémont ne soit que le résultat de l’atérissement causé par la chute des eaux dans la durée des siècles, dont le progrès ait pu faire
disparaître le» aspérités montagneuses qui dévoient décroître graduellement, de manière que les coteaux de Tnrin puissent être regardés comme la dernière appendice de la grande chaîne des alpes, que le Pô a mis à découvert.
Le corps de la colline de Superga se compose de couches alternatives de sable, d’argile et de pierre calcaire argileuse ; les bancs de cette pierre sont inclinés d’environs 4$ dégrcs ; d’après celà , il paraît que cette colline qui tient à celles du Monferrat et de l’Astesane, doit déjà appartenir à la chaîne des Appenins.
Notre Dame du Pilon , petite Église bâtie par le zèle des Fidèles , et par la piété de Madame Christine de France, sur la rive droite du Pô et à l’endroit où dépuis le 1587 existait un Pilone , ou pilier, sur lequel était peinte l’Annonciation de la Vierge. D,es historiens racontent , qu'un miracle survenu, le 29 avril 1644 » èn ce lieu d’une fille appelée Marguérite Molar , qui , étant en danger de se noyer sous les lanternes des moulins , eut le bonheur d’en, sortir saine et sàuve par l’intercession de la Vierge , fut le motif de la construction de l’Eglise qui est aujourd’hui la Paroisse d’un hameau qui en porte le nom. L’Église fut élevée peu de tems après le miracle , et la première messe y a été célébrée le 20 mai i645. L’architecture en est fort-simple : on y remarque les peintures du Baptistère , qui sont l’ouvrage de yucca.
Une belle Église, située sur la colline près de
Turin, est celle du Monte , où est un Couvent de Capucins. Elle se trouve sur la droite de la Vigne de la Reine , au-dessus du chemin de Moncalier , et sur un monticule qui se détache de la colline où était autre fois la Tour des Maletti ou des Scaravelli. L’Église du Mente a été bâtie par le Duc Charles Emmanuel I. sur les dessins de Vittozzi , et a été consacrée le aa octobre iti56 en présence de la Reine Christine de Suède, qui se trouvait alors à Turin. L’architecture de cette Église , d’un genre simple et sévère , a toujours ' obtenu l’approbation des connoisseurs : mais on ne peut plus en juger de l’effet , depuis que Ton en a altéré les formes par les changemens qui ont été opérés autour du dôme etc.
Dans l’intérieur de l’Église , dont la décoration est modeste et imposante , on remarque sur le maître autel une Assomption de Mazzuchelli dit le Morazzone ; sur l’autel à droite une sainte-Vierge avec saint-Antoine de Padoue , saint-François d’Assise et saint-Laurent, de Jean-Baptiste Crespi , et sur l’autel à gauche le martire de saint-Maurice par Caccia surnomé le Moncalvo. Ces trois tableaux méritent d’étre notés. Sur quatre petits autels , placés sur des éncoignures , on voit des ovales dont ceux qui représentent la prière au jardin des Oliviers et le couronnement d’épines, sont de François Meiler , le saint-Joseph de Leonessa est d’Ignace Nepote , et le saint-Bernard est de Duprat.
Sur le derrière , et à côté de l’Église du Monte, est le Ritjro dulle Yedove Nobili e di uvxe con-
•reroms, maison de raitraite fondée par Madame Fé* licité , soeur du Roi Victor Amedée III. , et dont le bâtiment élevé sur les dessins de l'architecte Gallelli , est digne d’être remarqué.
Les Capucins ont un autre Couvent , plus ancien, hors de la barrière de la Doire et sur la route de la Vénérie , et dont l’Église porte le nom de notre Dame de Campagne. Dans cette Église a eu son tombeau le célèbre Maréchal de Marsin , qui commandait en chef l’armée qui faisait le siège de Turin en 1706; mort d’une blessure qu’il reçut dans l’affaire qui décida de la levée de ce siège.
Un corps de bâtiment remarquable , dont , l’intérieur offre quelques curiosités , est la Chartreuse de Colegno ,* à trois-milles de Turin et dans un site délicieux. Cette Chartreuse se trouvait autrefois sur les hauteurs des Alpes ; descendue peuà-peu dans les vallées , elle vint se fixer dans la plaine et doit son établissement à Colegno à Madame Royale Christine de France j le Couvent qu’elle occupe a été décoré d’un beau portail par le Roi Charles Emmanuel III. , en 1787. Cet édifice a souffert de l’espece d’abandon où il s’est trouvé durant le séjour des Français , les Chartreux ayant été supprimés : après que ces Réligieux ont été rétablis , on a admiré le zèle et l’activité du Personnage qui est maintenant le Prieur du Couvent, auquel on est rédevable de la conservation d’un nombre infini d’objets destinés à la décoration de l’Église comme à l’ameublement des cellules et des autres pièces de la maison.
Hors de la barrière du Monviso il y a deux Églises appartenant jadis à des Couvens, auxquelles on se rend par deux promenades agréables. L’une est celle de Sire Salvario , saint-Sauveur , sur la route de Moncalier en face de l’ancienne avenue du Valentin. Cette Église a été bâtie par Madame Christine de Fraiice sur les dessins du Comte Amédée de Castellamonte, sous l’invocation du saint-Sauveur de sainte Christine et de saint-Valentin, pour y établir le Couvent des Servîtes , appelés à faire le service de la Ghapelle du château. Il n’y a rien de remarquable dans l’architecture de cet édifice -, dans l’intérieur du Temple on note le tableau où esP la .Vierge de Pitié , qui est de Jean-Étienne Robatto , «t celui de saint -Pelegrino Laziosi , que l’on croit du Bassan. La statue de la Vierge est de Guarnerio j le tableau du saint-Sauveur de sainte-Christine et de saint-Valentin est de Caire , et quelques fresques sont de Casella. On assure que les Servîtes vont être rétablis , et que l’Église leur a été destinée depuis le i8xfl.
Peu loin de saint-Sauveur , et audessus du Valentin , prés de la rivière , est la maison de I’Ergastolo, bâtie par le Roi Victor Amédée HL, en 1762» pour y recouvrer les mendians valides et le» forcer au travail. Cette maison renferme un nombre considérable d’individus occupés aux travaux de la laine , du coton et de la bourre de soie.
La Ckocetta , autre Église située hors de la barrière du Monviso , sur le vieux chemin de Pignerol, où était jadis le Couvent des TrinUari Calzati ,
que l’on désignait en France par le nom de Matthurins. Ce Couvent a été supprimé par le Roi quelques années avant l’entrée des Français ; l’Église, devenue Paroissiale depuis le 1727, a été confiée à un Ecclesiastique, et le Prêtre Massa , qui en est aujourd’hui le Curé , est l’un des Pasteurs les plus instruits du Piémont.
L’architecture de l'Église est d’un genre très-sim» pie ; dans l'intérieur on remarque, sur le maître autel, une descente au tombeau du célèbre Tinto retto , tableau qui peut mériter d’être observé. Des autres peintures , le Jésus qui lave les pieds aux Apôtres et l’institution de l’Eucharistie , sont de Félix Cervetti.
Non loin de l’Église de la Crocctta est aujourd’hui l’habitation du Docteur Balbis , qui dans cette retraite champêtre ne cesse de s’occuper de recherches sur l’histoire naturelle.
Aux environs de Turin il existe deux fontaines dont les eaux sont estimées comme très-fraîches , pures et salubres : elles sont fréquentées lors des chaleurs de l’été, et nous prenons soins de les indiquer; l’une est au Valentin sur les bords du Pô, l’autre se trouve aux moulins hors de la barrière de la Doire.
Il peut se rencontrer des etrangers , qui , en parcourant les environs de Turin, à la vûe des édifices nombreux qui existent sur les rivières , soient curieux de connoître le nombre des moulins qui servent aux besoins de la manutention de la Capitale; *ous allons les satisfaire. 11 n’existe point dans
le pays de ces môulins à vent que l’ort voit dans beaucoup de villes de France; le nombre des rivières et des canaux ont suffi pour l’établissement de moulins à eau. Les moulins de Turin, au nombre de 67, sont distribués dans dix édifices qui se trou- ■ vent en dififérens endroits , et sont mis en mouvement par 67 lanternes sur les courans du Pô, de la Doire , de la Store et de quelques canaux. Près de ces moulins il existe neuf autres édifices pour le service de Turin et de la banlieue ; tels que martinets, scies-à-bois , pressoirs pour l’huile , machines pour le chanvre, pilons pour les tanneurs etc. C’est la Ville qui possède ces divers édifices , et leur revenu est un objet très-considérable.
On remarque près de Turin de très-belles maisons de ’ campagne , et môme des châteaux qui peuvent mériter l’attention de l’observateur : mais comme leur description nous mènerait très-loin > nous dirons seulement quelque chose des jardins , et surtout de ceux qui regardent la culture des plantes exhotiques. Ln général on ne remarque point aux environs de Turin le luxe des jardins -anglais ; on y voit de boulingrins, des platte-bandes et des charmilles avec beaucoup d’arbres fruitiers. Les parterres y sont très-riches en (leurs , et une belle végétation fait l’ornement des vergers.
On compte trois beaux jardins de botanique à quelque distance de la Ville : celui du Marquis de Spigno à saint-Sébastien , celui du Comte Freylino à Buttigliera et celui de l’Avocat Colla à Rivoli. Le premier est le plus vaste' et plus richement
entretenu ; mais de même que le second, il se trouve à trop de distance des grandes routes, pour y attirer i’etranger , qui aime à voir les grandes ville» comme les grands objets de l'Italie. Le jardin de l’Avocat Colla , savamment, et soigneusement cultivé, a l’avantage de se trouver sur le chemin de France à deux lieues et demie de Turin, et offre un véritable intérêt. On s’étonne comment un Jurisconsulte, consommé dans les affaires du barreau , ait poussé si loin , et si utilement l’économie de ses loisirs pour entreprendre un si bel établissement , et publier en outre un ouvrage, en six volumes, sur la Botanique qui a mérité l’éloge^ des savans etrangers [ l' Antolegista Dutanico 3 ; quelque soit l’attrait que puisse avoir l’étude de la Jurisprudence pour les adeptes de Thémis, les mystères de Flore ont bien un autre charme , et le jardin de l’Avocat Colla en offre une nouvelle preuve.
Ce jardin parfaitement établi en serres chaudes, tempérées , froides, orangeries , couches et en tout ce qui est nécessaire pour la culture des plantes , n’est point asservi exclusivement à la méthode de la science : l’agrément y a introduit le luxe des fleurs et ces heureuses dispositions qui servent à faire briller la belle nature. L’observateur y a la triple jouissance d’admirer les progrès de nos connoissances en histoire naturelle , de prendre part dans ces considérations que fait naître l’aspect de tant d’objets variés que présente la surface de la terre, et de suivre de près le type de la beauté dans les contours et les nuances multiformes des plantes.
au moment surtout de leur floraison. Sous ce point de vûe, le jardin de l’Avocat Colin est d’une distribution admirable : les plantes de la nouvelle Hollande , du Cap, du Japon et de la Chine j celles de l’Amérique septentrionale , celles qui embellissent les pays situés entre les tropiques , et les |ilantes Alpines, offrent des scènes agréables qui laissent une trace dans l’imagination et dont on aime à se rappeler.
Les plantes y sont étiquetées d’après le système de •Linné, et distribuées de manière à ménager le local et les différentes situations , que l’on dirait que chaque plante est sous son climat naturel. Le nombre des genres s’élève au-de-là de 670 , et les espèces, pour la plus grande partie étrangères , surpassent les cinq-mille en y comprenant les variétés les plus rares. Le Botaniste y trouve surtout , et avec intérêt , de nombreuses espèces de pélargones , de bruyères , de ficoides et d’autres genres des terres australes. Le fleuriste y admire les variétés des rosiers et des oeillets , que l’Avocat Colla obtient par des fécondations artificielles ; et ces fleurs f d’un charme inattendu , laissent entrevoir combien, est immense le trésor de beautés que renferme la nature.
Nous allons terminer notre travail par une remarque, qui pourra servir de récapitulation après ce que nous avons dit dans le cours de l’ouvrage. Le Piémont , qui est aujourd’hui traversé par dei rivières si bien régies et navigables , et coupé par tant de canaux qui fournissent aux ‘besoins de
l’agriculture et de l’industrie, et sur la surface duquel on trouve de si belles routes et des constructions si imposantes, était, il n’y a que peu d* siècles, un pays couvert de forets et percé de larges ravins qui servoient à l’écoulement des eaux. Quelques anciennes villes , échappées aux ravage» des barbares , existaient sur ces landes , mais sans arts et sans culture : de riches abbayes et de* Couvens sans nombre dominoient sur les terres y et c’est aux Moines et aux Abbés que nous sommes rédevables des premiers travaux d’agriculture comme des premiers essais pour l’instruction d.e la jeunesse ; entrainés peu-à-peu dans la carrière da la civilisation , par l’impulsion que l’esprit humain recevait sur toute l’Europe, nos moeurs se sont adoucis , nos manières se sont policées et nous avons mieux senti les agrémens de la vie sociale; et chez nous , comme chez les autres Nations , l’esprit et le goût se sont perfectionnés pour ce qui concerne les sciences les lettres et les arts. Ainsi, de même que dans nos usages et à travers de nos vieilles habitudes l’on peut distinguer ce qui tient à l'influence des lumières et au bienfait de la civilisation, les aspects des villes et des campagnes offrent aussi la trace pour reconnoitre les heureuses innovations qui se sont opérées dans la suite des tems , et cette trace mérite d’ètre notée. Existe-t-il des chemins tortueux , des édifices bâtis sur des lignes courbes et irrégulières , ou des terreins couverts de marais ? leur présence rappelle les siècles d’ignorance où l’on travaillait sans
plan comme sans dessin , et où l’on n’écoutaft que les simples loix du besoin; voit-on de belles routes alignées , des bâtimens d’une construction solide et régulière , et de vastes plaines bien cultivées ? voilà ce qui a été fait dans'les siècles où les hommes ont commencé à connoitre les principes de la science et de l’art. Celte observation peut devenir utile a l’etranger qui aime à visitei le nord de l’Italie ; il doit se rappeler , en parcourant «îotre Pays , que nous avons été guerriers avant que d’être agriculteurs, savans, artistes et liltcra- Ifcurs (b).