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CHAPITRE VI

Suite de la vie de Turner. — La perspective. — Achat d'une maison de campagne. — Amour de la solitude et goût pour l'obscurité personnelle. — Chantrey le sculpteur. — Lord Egremont. — Turner pêcheur à la ligne. — Ses habitudes matinales. — Tableaux de 1811. — Apollon tuant le Python. — Installation du peintre dans Queen Anne Street. — Sa maison dans cette rue. — Sa galerie. — Sa manière de travailler. — Aquarelle et peinture à l'huile.

Je reprends l'histoire de la vie de Turner qui, cependant, offre peu d'incidents en dehors de la production artistique.

L'anne'e 1808 fut signale'e par la nomination de l'artiste à la chaire de perspective, à l'Académie. Le nouveau professeur avait tout le de'sir de bien remplir ses fonctions et n'épargnait pas son travail, surtout dans la préparation de grands dessins pour illustrer ses cours ; mais, malheureusement pour ses auditeurs, le don de la parole, écrite ou parlée, lui avait été si peu accordé par la Nature que ses explications étaient ordinairement confuses ou inintelligibles. On s'étonne même de voir un homme presque sans instruction, dans le sens ordinaire du mot, accepter une position qui exigeait une certaine préparation scientifique. La perspective que les peintres appliquent inconsciemment pendant qu'ils dessinent, perspective pleine de compromis et de concessions, appartient à l'art, assurément, mais celle que l'on peut enseigner par des théorèmes est de la science pure et, par conséquent, en dehors des habitudes mentales d'un esprit aussi essentiellement artiste que celui de Turner. On raconte qu'un peintre nommé Barret, ayant à placer un temple dans un de ses paysages, eut recours aux règles et tira des lignes convergentes, lorsque Turner, qui le vit à l'ouvrage, l'en détourna en disant : « Vous n'y arriverez jamais par cette voie-là. »

Très économe dans ses habitudes, Turner se donna cependant une maison de campagne bientôt après sa nomination comme professeur de perspective. Cette maison était située à Hammersmith, près de la Tamise, et à une petite distance de Londres. Dès 1808, Turner eut toujours deux maisons d'habitation et quelquefois trois. Ce luxe de logements peut sembler en contradiction avec la parcimonie de notre héros, mais on en

trouve l'explication dans le de'sir de cacher sa vie et d'échapper à Fimportunité des visiteurs. Plus tard, l'amour de l'obscurité personnelle, parfaitement compatible avec la passion de la célébrité pour ses œuvres et son nom, dégénéra en véritable manie; mais, dès le commencement de sa carrière, ce grand travailleur appréciait fort bien l'utilité pratique de l'isolement. Même pendant ses visites chez son ami le comte d'Egremont, grand seigneur anglais très riche, très bon et amateur éminent des beaux-arts, Turner trouvait le moyen de peindre plusieurs heures chaque matin dans sa chambre, se joignant, après déjeuner, aux autres invités, qui voyaient dans le peintre un flâneur comme eux. Sa porte était rigoureusement fermée au verrou et ne s'ouvrait que pour le maître de la maison, ce qui me rappelle une assez jolie anecdote : Le célèbre sculpteur Chantrey, qui aimait à rire, s'étant trouvé chez le comte d'Egremont en môme temps que Turner, voulut à toute force pénétrer le mystère de ses occupations matinales. Pour cela, il fallait commencer par épier le comte et observer ses allures en approchant de la porte défendue, sans négliger sa manière de frapper. Chantrey, avec un talent qui lui était propre, imita son pas et son petit coup discret, et Turner s'y laissant prendre, il fit irruption dans la chambre et se moqua joyeusement de son ami.

Lord Egremont restera, parmi les personnages de son époque, une des figures les plus dignes. Il est fort à l'honneur de Turner d'avoir gagné l'amitié de cet homme de bien. A la fois très simple et très distingué, lord Egremont unissait en sa personne les deux supériorités de l'aristocratie et de l'intelligence. Il aimait beaucoup les artistes et n'avait point de morgue, tout en sachant parfaitement réprimer la familiarité vulgaire. Charles Leslie, le peintre, qui connaissait lord P.gremont très intimement et allait à son château de Petworth tous les ans, m'a souvent parlé de ce grand seigneur et m'a laissé dans la mémoire un portrait si noble, si vivant que j'ai peine à croire que je n'ai jamais connu l'original. Tout en aimant passionnément les beaux-arts, lord Egremont n'avait aucun goût pour l'ostentation. Son château était un musée magnifique, mais ses voitures et ses gens étaient sans apparat et ne portaient même pas ses armoiries. Turner partageait ce goût pour la simplicité et vivait avec lord Egremont dans une harmonie que ne détruisaient pas leurs petites discussions assez vives, mais toujours animées de la plus franche cordialité. Ce sera la gloire de lord Egremont d'avoir apprécié Flaxman et Turner à une époque où ces deux artistes (éminents dans des arts si

différents) étaient très peu appréciés par l'aristocratie anglaise. Il fut à peu près le dernier, en date, des grands Mécènes d'autrefois.

Pendant ses visites au château de Petworth, Turner s'amusait volontiers à pêcher à la ligne, distraction modeste de l'homme contemplatif et observateur de la nature. Il chassait aussi, mais je ne crois pas qu'il ait jamais été un Nemrod, tandis que pour la pêche il semble avoir senti une inclination naturelle. Souvent, il dut être enchanté de la beauté de ses victimes, puisque l'on trouve dans sa collection d'études de nombreuses aquarelles de poissons, exécutées très rapidement et avec la plus délicate appréciation de la couleur.

Turner paraît avoir continué la portraiture des maisons de l'aristocratie au moins jusqu'en 1 8 1 1, car nous trouvons plusieurs de ces sujets dans les catalogues de l'Académie Royale. Par exemple, on remarque Petworth, le château de lord Egremont, et le titre ajoute que l'heure représentée est celle de la rosée du matin, confirmation intéressante des habitudes matinales du peintre pendant ses séjours dans ce château hospitalier.

Parmi les tableaux de .1811, le plus important, Apollon tuant le Python, est très connu aujourd'hui par son exposition dans la salle consacrée aux Turner, à la Galerie Nationale. La conception du dragon est grandiose ainsi que le paysage rocheux dans lequel la terrible rencontre a lieu. Un bon dessinateur du corps humain pourrait critiquer avec quelque sévérité la figure nue d'Apollon, mais il serait facile de répondre que si le dieu est évidemment l'œuvre d'un paysagiste, il est bien posé et surtout très bien placé dans la composition, qui est, de tous points, superbe. Je connais très peu de tableaux modernes ayant autant de grandeur dans l'ordonnance et autant de style. Il me semble probable aussi qu'un Apollon mieux dessiné, c'est-à-dire montrant plus de science, risquerait de se détacher trop complètement du paysage, tandis que celui-ci en fait partie intégrante. Le dragon, dans son agonie, se tord dans les dernières convulsions et fait voler d'énormes pierres.

L'année 1812 est marquée par l'installation du peintre dans la rue nommée d'après la reine Anne, où il conserva sa maison de ville jusqu'à la fin de ses jours. Cette maison, portant le n° 47, existe encore et présente l'aspect ordinaire des habitations dans ce quartier de Londres, avec leurs façades de brique noircie par la fumée et leurs longues fenêtres régulières sans aucune prétention architecturale. Turner se résigna

aux fenêtres, comme à peu près inévitables à Londres, mais il exerça ses talents d'architecte autour de la porte, en faisant construire des pilastres qui supportent un entablement d'ailleurs très simple. Cette addition ajoute un peu de dignité à l'aspect de la maison, sans offrir rien d'assez riche pour lui faire tort par le contraste.

Je n'ai jamais visité cette maison du vivant de son célèbre possesseur, dont la santé ébranlée et le besoin de solitude faisaient un être mystérieux et à peu près invisible, à l'époque de mon premier séjour à Londres. En revanche, j'y ai pénétré quand elle restait encore telle que Turner l'avait laissée. Chaque tableau était accroché à sa place, dans la galerie où il avait l'habitude de recevoir ses rares visiteurs ; la salle à manger aussi était demeurée telle quelle. Il serait difficile, sans entrer dans les petits détails dont les romanciers connaissent la valeur, de donner une idée juste de cet intérieur extraordinaire. Tel il fut au moment de ma visite, tel il avait été durant la vie du peintre qui, pendant quarante années d'occupation, n'avait renouvelé ni une couche de peinture, ni un morceau de papier sur les murs. Je crois même que, malgré la fumée de Londres, qui exige des nettoyages fréquents et des nettoyages à fond, Turner avait eu le bonheur rare, pour un homme de ses goûts, de trouver une ménagère au-dessus de ces habitudes bourgeoises.

L'état de cet intérieur révélait une incurie inimaginable. Même pendant la vie de Turner, la pluie tombait dans sa galerie et ruisselait sur ses tableaux. Pendant vingt ans, pour épargner la dépense d'un plombier, le peintre avait négligé des fentes qui s'étaient produites dans le toit*. En même temps, pour économiser le charbon de terre, il chauffait à peine la galerie, et jamais d'une manière suffisante pour chasser l'humidité. Après cette description, le lecteur ne s'attendra pas à trouver du goût dans ce triste intérieur. Rien n'indiquait la passion pour les belles choses. Le mobilier était fort ordinaire; on ne se sentait pas chez un homme doué de perceptions fines. La seule explication de ce philistinisme apparent me paraît être l'extrême puissance de l'imagination chez Turner, dont le cerveau était hanté par d'innombrables visions de beauté qui le plaçaient au-dessus de son entourage. Pour la même raison, il pouvait supporter facilement, et longtemps à la fois, la privation des beautés naturelles et vivre enfermé dans une de ces

i. La galerie était e'clairée par le haut, ce qui nécessite toujours une surveillance assez fréquente et de petites réparations faites à temps.

désagréables rues de Londres, où l'on ne voit jamais un arbre et assez rarement le ciel.

Autre détail : Turner possédait une certaine quantité de gravures dont il se servait comme documents, mais il ne les gardait pas à la façon des collectionneurs ; il les roulait sans soin et les laissait se tacher et pourrir dans l'humidité. Ses propres tableaux, qu'il aimait cependant avec une certaine affection paternelle et dont il était fier à bon droit, furent plutôt entassés qu'exposés dans sa galerie. A la Galerie Nationale, le visiteur qui les voit aujourd'hui convenablement encadrés aux frais de l'Etat et suspendus avec un certain ordre, ne saurait se faire une idée du misérable aspect de cette collection dans la maison de son créateur1.

L'ouverture d'une galerie avait probablement pour but de détourner les visiteurs de l'atelier de l'artiste. Elle servait aussi à la vente des tableaux, mais quand l'un de ceux-ci n'avait pas trouvé d'acquéreur à l'exposition de l'Académie, le peintre semble avoir été généralement disposé à le garder. Ses habitudes de parcimonie l'ayant rendu indépendant d'assez bonne heure, il pouvait éviter ce danger si grand pour les producteurs très féconds : l'encombrement du marché. Pour la même raison, il rachetait très volontiers ses œuvres dans les ventes, du moment où il y avait le moindre danger d'un rabais dans leur valeur courante.

Dans cette politique, qui fut celle de toute sa maturité, Turner ne considérait pas seulement sa situation commerciale ; il songeait aussi à sa gloire. Je ne saurais dire à quelle date prit naissance la pensée d'une galerie permanente et monumentale, ajoutée à la collection nationale ou établie d'une manière indépendante, mais je serais disposé à croire que cette intention dut naître d'assez bonne heure, probablement peu de temps après l'installation de la galerie dans Qiieen Anne Street. Il serait difficile d'expliquer autrement le désir du peintre de garder ses tableaux importants, malgré des offres qui ont dû tenter un accumulateur d'écus. Un peintre avare, si avare qu'il ne veut même pas dépenser cinq cents francs pour donner un petit aspect de propreté à son intérieur, garde

1. Pour donner une idée de l'indifférence de Turner relativement à ce côté des choses, il suffit de raconter ce qu'il fit pendant un séjour à Rome : Ayant peint quelques tableaux, il voulut les faire voir aux Romains; mais, craignant de dépenser quelque argent pour des cadres qui ne devaient pas être transportés en Angleterre, il leur substitua — le lecteur ne devinera pas quoi : — il inventa un encadrement tout nouveau, se composant simplement d'une grosse corde clouée autour du châssis et peinte à la détrempe avec de l'ocre jaune.

6o LES ARTISTES CÉLÈBRES

chez lui des toiles qu'il pourrait facilement vendre pour une fortune ! Gomment expliquer une telle contradiction si nous ne tenions pas la clef du mystère dans une passion plus absorbante encore que celle de l'argent : la passion de la renommée immortelle ?

Dès à présent, dans l'histoire de Turner, son caractère commence à se dessiner dans toute sa puissante originalité. Un des plus grands travailleurs qui aient jamais existé sur la terre, il évite le monde afin de poursuivre sans interruption cet art qui l'absorbe tout entier. Il ne connaît presque rien en dehors. Il ne peut pas écrire une lettre sans y mettre des fautes d'orthographe ; il n'a même pas ce petit vernis de société que se donnent d'ordinaire, avec une certaine facilité, les artistes sans éducation, qui ont fait leur chemin dans le monde. Sa maison est un capharnaiim; il ne s'entoure pas de ces mille riens qui font le charme et l'élégance de la vie. Il n'est pas hospitalier ; de fait, il ne reçoit personne, et si, dans de rares occasions, il délie les cordons de la bourse, c'est pour payer un dîner à l'hôtel. Il part de chez lui, on ne sait ni quand ni comment, pour aller on ne sait où. Rien dans cette étrange existence n'est constant, excepté la terrible régularité du travail. Et remarquez bien que ce grand piocheur n'a réellement aucun besoin de travailler. Habitué à une existence d'une simplicité que de notre temps on a peine à concevoir, il possède déjà bien assez pour suffire à ses besoins. Il pourrait se laisser aller à la douce contemplation de la nature, lui qui apprécie si bien les charmes de la pêche à la ligne ! Et pourtant, il se lève de grand matin et travaille toujours sans relâche, comme si un dieu vengeur l'avait condamné à payer ainsi au monde la dette de sa supériorité solitaire.

Maintenant que voilà Turner installé dans sa maison à lui, dans cet atelier si bien gardé que sa ménagère seule a le droit d'y pénétrer, ce sera l'occasion de dire quelques mots de sa manière de travailler. Divers renseignements nous sont parvenus à ce sujet et, en les groupant, on arrive à se former une idée, probablement assez exacte, des procédés techniques du maître. Ses contemporains Font souvent vu à l'Académie le jour du vernissage, jour qui, alors, était réservé exclusivement aux académiciens. Très sûr de lui-même, il se réservait volontiers pour cette grande occasion, laissant inachevés les tableaux qu'il destinait à l'exposition, afin de juger sur place de ce qui serait le plus avantageux pour leur achèvement. D'après les témoins, il résulte que Turner préparait ses toiles largement et simplement en pâte et que,

TURNER Gi sur cette préparation, il peignait en glacis ou demi-pâte avec une rapidité si grande que le spectateur pouvait croire à l'enlèvement d'un voile qui cachait un tableau déjà achevé. Turner se préoccupait beaucoup des

ROWES CASTLE.

toiles qui entouraient les siennes. Lorsque, par hasard., un tableau voisin était d'une couleur éclatante, Turner avait soin de rehausser l'éclat du sien par les moyens à sa disposition, et jamais peintre n'a été plus absolument maître de toutes les roueries de sa profession. On raconte, par

exemple, qu'ayant remarqué un tableau très chaud de ton à côté du sien, qui était une marine, il s'empressa de mettre dans son premier plan une grande bouée rouge. Sa façon de peindre cette bouée indique ses habitudes techniques. Il commença par poser une tache rouge avec le couteau à palette, et l'ayant laissée sécher, il peignit dessus légèrement et rapidement en faisant apparaître la bouée flottante. Peu de peintres ont travaillé d'une façon aussi solide au commencement d'un tableau pour peindre avec autant de légèreté vers là fin. Ce travail léger était quelquefois fait à l'aquarelle1. Il est impossible de dire à quel point Turner se servait d'aquarelle dans les tableaux dits « à l'huile », mais il y a toute raison de croire qu'il y recourait souvent. On peut, en effet , commencer un tableau entièrement à l'aquarelle et l'avancer suffisamment pour poser toutes les grandes relations des masses, après quoi, par des glacis à l'huile, des frottis et quelques vigoureux empâtements locaux, on parvient à donner si bien l'aspect d'un tableau ordinaire que l'union des deux genres est à peine perceptible. Ou bien, par un procédé inverse, il est très facile de commencer un tableau en pâte et de peindre audessus tous les détails à l'aquarelle, en prenant seulement la précaution de dissoudre du fiel de bœuf dans l'eau. Un frottis d'huile ou une mince couche de vernis sert à fixer ce travail, et de vigoureux rehauts à l'huile complètent le tableau. Un artiste peu habitué à l'aquarelle ne serait jamais tenté d'y avoir recours de cette manière, mais il ne faut pas oublier que Turner était le plus habile de tous les aquarellistes de l'Angleterre, et la tentation d'employer une méthode mixte a dû être souvent irrésistible pour lui. Les facilités offertes par l'aquarelle, à qui sait s'en servir, l'avantage qu'elle offre de sécher rapidement et, par conséquent, d'avancer un travail sans faire attendre, la possibilité de rendre certains effets dans le paysage avec peu de labeur, contribuent à tenter l'artiste qui en connaît les secrets.

i. Un artiste de ma connaissance visita la galerie de Turner avec un ami, pendant que le peintre était dans la pièce voisine, qui lui servait d'atelier. Les deux visiteurs, étant très versés dans la technique de l'art, furent assez intrigués par les procédés du maître et particulièrement à propos d'un certain tableau de marine. « Je crois, dit l'un d'eux, que ces mâts et ce cordage sont peints tout simplement à l'aquarelle. » Là-dessus, il prend son mouchoir, le mouille et le passe sur les détails en question en les effaçant. Fort alarmés des résultats de cette expérience audacieuse, et entendant le pas du maître de la maison, les visiteurs s'enfuirent précipitamment et ne purent retrouver la parole qu'une fois hors de danger dans la rue.

Une autre influence de l'aquarelle sur la peinture de Turner mérite d'être signalée ici. Même en employant honnêtement le plus lourd des deux procédés, Turner ne pouvait pas se débarrasser des habitudes formées par l'autre. Constable, qui soutenait en théorie la nécessité de rester fidèle à un seul art, appelait les tableaux de Turner « de grandes aquarelles », voulant dire par là que si l'aquarelle n'avait pas été employée en réalité, son influence était visible sur toute la surface de la toile.

Quant à l'aquarelle sur papier, l'aquarelle franche et pure, je crois que tous les aquarellistes regardent Turner comme le plus accompli des exécutants. On peut discuter son mérite comme peintre à l'huile, mais on ne discute pas l'extrême maestria avec laquelle il s'exprimait sur papier au moyen de lavis. Ayant en main toutes les ressources connues dans cet art, et peut-être quelques secrets qui lui appartenaient en propre, se trouvant aussi, par le caractère de son génie, naturellement porté vers l'aquarelle, qui répondait également à la rapidité de son invention et à la délicatesse de ses perceptions, Turner était arrivé à une puissance exécutive comparable à celle de Paganini sur le violon ou de Rubinstein sur le piano. Et précisément, comme un grand musicien peut jouer très vite et très correctement en même temps, ne commettant pas plus de fautes dans un presto que dans un adagio, ainsi notre peintre savait mener une aquarelle à sa fin et la remplir de détails suffisants dans un espace de temps qui, pour tout autre, aurait à peine suffi à la composition du sujet et à l'ordonnance des masses. « Il existe, dit M. Ruskin, dans la collection de M. Fawkes, une aquarelle qui représente un vaisseau de guerre complétant son approvisionnement; elle mesure environ 40 cent, sur 28 cent., et si elle ne paraît pas une des plus achevées du maître, elle est encore plus loin d'être lâchée. La coque d'un vaisseau de premier rang occupe presque la moitié du tableau, vers la droite, son avant tourné vers le spectateur, et tout son bord raccourci en perspective de l'étrave à Tétambot, avec ses sabords, ses canons, ses ancres et la partie basse de son gréement dans tous leurs détails. Au second plan se trouvent deux autres vaisseaux de guerre dessinés avec la même précision : une mer houleuse, qui se brise contre leurs larges poitrines, délicatement dessinée dans ses vagues, un vaisseau transport, près de la coque du plus grand bâtiment, plusieurs autres embarcations et un ciel avec des nuages compliqués. Gela peut paraître un assez grand effort cérébral de dessiner de mémoire les détails de tous ces vaisseaux jusqu'à

leurs plus petites cordes, dans le salon d'une maison, au milieu du comté d'York, lors même qu'un temps considérable aurait été consacré à ce travail. Mais M. Fawkes est resté assis à côté du peintre depuis la première touche jusqu'à la dernière. Turner prit une feuille de papier blanc, un matin, après son premier déjeuner, esquissa le contour de ses vaisseaux et termina son aquarelle dans trois heures ; après quoi, il s'en alla chasser. »

Habitué comme il était à réaliser, dans le plus léger des deux arts, toutes ses conceptions le jour même où il sentait le besoin de leur donner une forme apparente, il arrivait à son chevalet, animé contre les obstacles matériels d'une impatience défavorable à la perfection dans la peinture à l'huile. Au point de vue purement technique, et laissant de côté pour le moment les supériorités d'imagination poétique et de composition pittoresque, il faut bien admettre que le rang de Turner parmi les grands peintres à l'huile est aussi peu assuré que la durée de ses œuvres si périssables. Il excite l'imagination, mais il ne donne pas la tranquille satisfaction que nous goûtons seulement en présence d'une chose matériellement parfaite. La transition de la salle Turner, dans la Galerie Nationale de Londres, à la salle de la peinture hollandaise nous rend bien sensible l'opposition qui peut subsister entre l'imagination et l'exécution matérielle. On est tenté de dire, avec regret : « Ah ! s'il avait su peindre comme eux, ou du moins s'il avait su donner à ses toiles une constitution aussi saine et aussi résistante ! »

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