CHAPITRE VII
Opportunisme de Turner. — Illustrations de livres. — Rogers, banquier et poète. — Gomment Turner travaillait pour la gravure. — Ses petites vignettes. — Le Voyage de Christophe Colomb. — Turner et le paysage italien. — Les Rivières de France. — Sa manière de comprendre le paysage français. — Son appréciation du pittoresque des anciennes villes riveraines. — La quantité des gravures d'après Turner. — Illustrations d'Angleterre et du pays de Galles.
La vente des grands tableaux à l'huile étant incertaine, et l'amour de l'argent toujours aussi vivace que celui de la gloire, Turner sut se prêter aux: circonstances et poursuivit son métier de paysagiste dans toutes ses ramifications. Il ne dédaigna pas même l'illustration des livres, et la noblesse de sa nature d'artiste l'obligeant à faire invariablement de son mieux, quel que fût le travail du moment, il lui arriva souvent de mettre autant de savoir et d'invention dans un petit dessin pour la gravure que dans une de ces grandes toiles qu'il destinait déjà à la Galerie Nationale. Nous devons même nous féliciter des conjonctures qui ont souvent engagé Turner dans cette voie, en apparence plus humble, puisque le côté grandiose de son génie est suffisamment représenté dans ses tableaux les plus importants, tandis que ses illustrations nous révèlent un autre côté de sa riche nature, où la grandeur fait souvent place à l'élégance et au charme.
Un banquier de Londres, Samuel Rogers, avait su acquérir, vers la fin du xvme siècle, une réputation considérable par un poème sur les Plaisirs de la Mémoire, qui doit conserver peu de lecteurs aujourd'hui. Encouragé par le succès, le banquier continua de faire des vers et produisit d'autres poèmes à des intervalles assez éloignés, tels que le Voyage de Colomb (1812), Jacqueline (18 14), la Vie humaine (18 19), et un poème descriptif sur l'Italie, publié en 181 9. Rogers ne fut qu'à moitié poète; c'était un élégant versificateur à la mode du xvine siècle, mais il avait une supériorité sur tous les autres poètes anglais de son temps1, il
1. Il est rare de trouver chez les poètes l'intelligence des arts du dessin. Scott les appréciait très peu, à peu près autant que la plupart des propriétaires ruraux; Byron et Wordsworth leur étaient ouvertement hostiles. Les deux exceptions à cette règle sont Rossetti, poète et peintre anglais d'origine italienne, et Robert Browning, qui professe une sympathie parfaite pour les beaux-arts.
comprenait les beaux-arts. Sa nature était faite pour dérouter toutes les théories sur les incompatibilités des dons. Assez célèbre comme poète pour voir ses Plaisirs de la Mémoire atteindre vingt éditions, il a su, en sa qualité de banquier, arrondir une belle fortune, tandis que, comme homme du monde, il brilla pendant longtemps dans la société la plus intelligente de la capitale, soutenant sans défaillance la réputation d'un causeur mordant et spirituel^. Trop intelligent pour ne pas estimer ses chances d'immortalité à leur juste valeur et trop bon juge en matière d'art pour ne pas voir clairement que le nom de Turner survivrait aux réputations éphémères, il eut la pensée, à la fois ambitieuse et modeste, de se faire remorquer par cette puissance supérieure et d'atteindre ainsi les latitudes de la postérité, inaccessibles à sa faible voilure. Pour être parfaitement juste envers ce poète de second ordre, il faut bien reconnaître que ses vers peuvent très bien accompagner les illustrations de Turner. Ils sont toujours élégants et s'élèvent parfois assez haut pour rester dans la mémoire par leur association avec telle ou telle vignette du maître. C'est ainsi que la poésie de Rogers conserve encore une certaine vitalité aujourd'hui.
Contrairement aux habitudes des dessinateurs ordinaires pour la gravure, Turner travaillait en pleine couleur, se conformant aux besoins du graveur uniquement par l'adoption de son échelle. Il aurait mieux valu, évidemment, dessiner en camaïeu, mais le sentiment de Turner, dans sa maturité, était trop intimement associé avec la couleur pour rendre possible un retour aux tons monochromes de sa jeunesse. Les vignettes originales sont des aquarelles fort brillantes, souvent même d'une coloration assez crue, et achevées très minutieusement, sur bristol, avec la pointe d'un pinceau fin. Dans tout l'œuvre du maître je ne connais point de compositions où le sentiment poétique le plus exquis soit maintenu avec si peu de défaillances. La variété dans le choix des sujets est remarquable; on trouve les montagnes les plus élevées, les perspectives maritimes les plus vastes, de l'architecture étudiée en détail, des vaisseaux, des scènes rurales, villes, villages, maisons et châteaux ; on y trouve tout, excepté la réalité vulgaire et prosaïque. Prenons les illustra-
i. J'ai été présente à Rogers dans la maison que ses hospitalités ont rendue célèbre; mais, malheureusement, ce fut vers la fin de sa longue vie, quand il avait déjà perdu la mémoire. Il parla, cependant, de la peinture, et particulièrement de certain tableau de Velazquez.
tions du Voyage de Colomb. Dans celle du départ de la petite flottille, le vent enfle les voiles des caravelles, et une foule descend au port pour voir partir les explorateurs. Ici, la note dominante est celle de l'animation, de l'activité, et, tout en sentant la grâce d'une composition qui embrasse les églises sur la colline, les voiles sur la mer, et un flot humain qui semble relier encore la ville aux vaisseaux, nous partageons pleinement l'excitation du moment dans cette scène brillante et ensoleillée. Plus loin, nous sommes sur l'Océan sombre et immense. 11 fait nuit, un ciel chargé de nuages amoncelés est faiblement éclairé par une demilune et deux ou trois étoiles. Deux des caravelles restent à peu près immobiles sur l'eau, les marins dorment sur le pont; seul, Christophe Colomb est debout et regarde l'horizon lointain où il croit apercevoir quelques signes de terre. Après la poésie de la foule animée qui remue au soleil, nous avons celle de la pensée et de la foi qui inspirent un grand esprit solitaire. Seul, en présence des sombres immensités naturelles, il veille et espère toujours. Quel homme fut jamais plus grand que celui-là, interrogeant pour la première fois de son regard perçant et inquiet les bornes de cet Atlantique qui avait paru si longtemps illimité ?
Une autre vignette nous fait assister au débarquement de l'expédition. Les caravelles ont jeté Tancre près de la côte, les petits bateaux amènent les explorateurs et une procession se forme avec la croix, les trop confiants indigènes faisant la haie pour la recevoir. Cette scène glorieuse est éclairée parle soleil du matin et la terre offre un abord à la fois pittoresque, avec ses montagnes et ses palmiers, et facile d'accès par une grande pente gazonnée. Ces trois petites vignettes montrent le côté épique du génie de Turner, sa disposition naturelle à saisir les grands aspects d'un sujet, et la versatilité avec laquelle il passait d'un motif à un autre d'un caractère tout opposé. Il serait facile d'insister davantage sur cette versatilité, cette rare souplesse des facultés inventives, mais pour suivre un développement plus prolongé, le lecteur devrait avoir toutes les vignettes devant lui. Parmi les sujets qui éveillent le plus l'imagination, je puis mentionner celui des fantômes armés qui passent devant un ciel superbe éclairé par les derniers rayons du jour. A quelque distance du spectateur, la caravelle de Colomb reflète sa haute poupe dans l'Océan et nous apercevons le navigateur lui-même, debout, et regardant sans épouvante cette procession surnaturelle. Le même sujet aurait pu être choisi dans le poème par n'importe quel illustrateur, mais aucun dessi-
7o LES ARTISTES CÉLÈBRES
nateur ou peintre n'aurait su lui communiquer cette magie qui vient de l'imagination profonde et mystérieuse de Turner. Il faut ajouter que, si le sujet est légendaire et poétique, il demandait chez le peintre une rare science des effets, et que Turner, dans la connaissance du ciel et de l'eau, a dépassé tousses rivaux, contemporains ou prédécesseurs
Le poème de Rogers sur l'Italie parut en i83o avec les illustrations de Turner, et le volume de ses poèmes quatre années plus tard. Dans V Italie, Turner adonné son interprétation la plus variée du paysage italien, comme dans les toiles importantes de la Baie de Baies, le Pèlerinage de Childe Harold et le Rameau d'or, il avait rendu ce qui lui semblait le caractère le plus essentiel de ce paysage.
On trouve aussi dans les œuvres de Turner une interprétation variée du paysage anglais, et une représentation de ce qui lui semblait sa plus parfaite beauté dans le grand tableau Crossing the Brook (Traversant le ruisseau), dont le sujet est pris dans cette région au-dessus de Plymouth, qui charmait Turner plus que toutes les autres parties de l'Angleterre. Il a souvent illustré la Suisse, et là, aussi, il avait son endroit de prédilection, le lac des Quatre-Cantons.
Ce qui l'attirait en France c'étaient les fleuves, ouplutôt les anciennes villes situées sur leurs bords. Sous le titre : les Rivières de France, il fit une série d'illustrations comprenant plus de soixante aquarelles pour la gravure, mais limitée à la Seine et à la Loire. On peut regretter qu'il n'ait pas illustré le Rhône, qui aurait rourni tant de motifs grandioses, et qu'il ait négligé la Loire au-dessus d'Orléans. En tant qu'illustration des Rivières de France avouons que cette entreprise de Turner eut un résultat fort incomplet, mais il faut accepter l'ouvrage plutôt comme représentant, par un choix de sujets, le paysage fluvial français, que comme une illustration géographique des cours d'eau. Et encore, à ce point de vue restreint, le travail reste incomplet, puisque la France montagneuse ne se trouve nullement représentée avec ses rivières torrentielles. Pour Turner, la France paraît avoir été (comme pour beaucoup d'Anglais) un pays
i. Le lecteur qui connaît la langue anglaise lira avec intérêt les beaux vers de Rogers, qui sont illustrés dans la vignette en question :
Shrieks, not of men, were mingling in the blast And armed shapes of god-like stature passed ! Slowly along the evening sky they went, As on the edge of some vast battlement; Helmet and shield, and spear and gonfalon Streaming a balefnl light that was not of the sun!
de plaines et de coteaux arrosé par dès fleuves paisibles. Son génie avait tant décotes différents, ses sympathies étaient si larges, que son appréciation de la sublimité des Alpes ne l'a nullement rendu insensible aux charmes de l'Orléanais ou de la Touraine. Cependant il est un point à noter relativement à son choix de sujets. Il est clair que ce qui attirait Turner ne fut pas tant le paysage naturel que la combinaison de beaux fleuves avec des constructions pittoresques : des soixante et un dessins composant les Rivières de France, pas un seul n'est un paysage simplement naturel. Tous, sans exception, doivent une partie de leur intérêt aux constructions de l'homme, et, dans beaucoup, ce genre d'intérêt prédomine. Il y a six compositions où l'eau ne brille que par son absence. Turner aimait beaucoup les ponts. Des cinquante-cinq dessins qui restent, vingt-neuf sont ornés de ponts dont on trouve parfois deux dans une seule composition. Cathédrales, églises, monastères et châteaux ont également attiré l'attention de Turner, et je ne connais aucun artiste, parmi les Français eux-mêmes, qui ait apprécié avec la même affection les qualités pittoresques des anciennes villes riveraines, telles que Blois, Amboise, Beaugency. Cette prédilection pour les travaux de l'homme n'a pas empêché Turner de songer toujours aux effets de lumière et de prendre note des beaux ciels qu'il voyait en France. Les illustrations des Rivières sont remarquables, comme tous les travaux de Turner, par l'attention donnée au ciel et par la qualité distinctement individuelle de chaque composition de nuages. Les ciels de Turner, ayant chacun son caractère propre, ne se confondent pas plus dans notre mémoire que les villes illustrées par lui.
La série de gravures intitulée : les Rivières de France, parut sous le titre de Turner' s Annual Tour, pendant les années 1 833, 1834 et 1 835. Tous les lieux représentés ont été assurément visités par l'artiste, mais dans d'autres ouvrages il a quelquefois fait des illustrations d'après les esquisses ou renseignements d'autrui. Turner a même illustré la Bible sans avoir visité la Terre-Sainte, et, pour ce travail, les renseignements lui furent fournis par des amateurs-voyageurs, entre autres par un pasteur anglican que nous avons connu personnellement. Il existe aussi une série de sept illustrations de VInde faites par Turner d'après les dessins d'un lieutenant de l'armée anglaise. Si notre héros avait besoin d'excuses, il serait facile d'observer que les artistes de notre époque se servent très librement de la photographie. Quelle que soit la source
des renseignements dont peut avoir besoin un peintre doué, comme Turner, de beaucoup d'imagination, les quelques traits qui lui donnent un fait topographique sont bientôt noyés dans les richesses de son invention.
Il est impossible de donner, dans les limites restreintes de cette biographie, une idée juste de toutes les séries de planches et des planches isolées, qui constituent dans leur imposant ensemble l'œuvre gravé de Turner. Jamais paysagiste n'a été autant gravé que celui-ci, et Ton peut bien ajouter que jamais paysagiste n'a trouvé autant de bons graveurs à sa disposition. Cette école de gravure est à peu près morte aujourd'hui, tuée par la photographie qui ne la remplace pas, et par les procédés de la gravure expéditive, telle que l'eau-forte, qui ne rend pas, et ne peut pas rendre, les valeurs délicates dont dépend la moitié de la poésie de Turner Pour la justesse dans l'interprétation des valeurs, surtout dans les tons très fins, très pâles, rien n'est comparable à la gravure telle qu'elle a été pratiquée par les Miller, Gooke, Goodall, Willmore et Wallis. Ce fut une rare bonne fortune pour Turner d'être ainsi secondé. Il devait à la gravure les trois quarts de sa réputation et une bonne partie de ses richesses. A une époque où sa peinture était incomprise, la gravure dégagea de ses compositions tout ce que le public pouvait apprécier, et amena les plus intelligents à l'étude des œuvres originales.
Nous ne sommes pas les premiers à remarquer la tendance de Turner à réunir ses œuvres en séries. Ce grand travailleur n'aimait pas à se gaspiller en petits efforts isolés. Pour lui, une composition aidait à Fintelligence d'une autre, et comme il connaissait très bien la vaste étendue de ses propres sympathies, il ne désirait pas être jugé sur des fragments. Il aurait volontiers réuni tout son œuvre dans une immense galerie, comme un bibliophile réunit sur les rayons de sa bibliothèque les quarante volumes de Victor Hugo ou de Voltaire. Cette haine de la dispersion engagea souvent Turner à entreprendre des séries qu'il n'a pas toujours achevées. Le Liber Studiorum est resté incomplet, les Rivières de France représentent celles-ci imparfaitement, la grande série de gravures intitulée : l'Angleterre et le pays de Galles, ne conserve aucune
i. Le seul héritier des traditions de la grande école anglaise de gravure en paysage est M. Brandard, exécutant consommé, hier encore dans la pleine floraison de son talent, mais si peu encouragé par les éditeurs, que notre génération n'a pas assez profité de sa présence parmi nous. Du temps de Turner, un artiste de sa valeur aurait été autrement apprécié.
proportion dans la sélection des sujets. Il y a, par exemple, vingt-trois sujets de châteaux féodaux, beaucoup d'abbayes, plus de trente villes et deux cathédrales, mais le paysage de l'Angleterre n'est pas représenté en proportion. Nous trouvons une seule montagne, Penmaen Mawr, dans le pays de Galles, et pas une seule illustration des arbres séculaires de l'Angleterre ni de ses délicieuses petites rivières. Une autre série intitulée : les Rivières de l'Angleterre, est remarquable par l'omission de la Tamise, du Mersey et du Severn. La série des Ports de l'Angleterre est restée incomplète et ne contient rien sur Liverpool ou Bristol. Ces omissions peuvent être notées comme indice d'une disposition à trop entreprendre, et surtout d'une tendance à grouper les œuvres en grands faisceaux, comme un poète réunit sous le même titre des compositions lyriques qui auraient peut-être vécu séparément, mais dont les plus faibles peuvent gagner par association avec les autres.