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CHAPITRE VIII

Pénurie des incidents dans la vie de Turner. — Ses voyages. — Courage et sang-froid. — Son silence pendant ses absences. — Son isolement mental. — Il se cache à Chelsea. — Sa retraite découverte. — Sa mort. — Sa tendresse de cœur. — Sa générosité. — Son égoïsme habituel. — Son testament. — Son argent doit servir au maintien de sa gloire. — Sa grande fortune. — Succès et désappointements.

Nous avons déjà vu que Turner s'établit à Londres, dans Queen Anne Street, où il avait une maison à lui, spacieuse, mais très mal entretenue. De 1 8 1 3 à 1826, il fut également propriétaire d'une maison de campagne dans une situation délicieuse, au bord de la Tamise, à Twickenham, non loin de l'endroit où avait demeuré le poète Pope. Il y acheta un petit domaine contenant une petite maison; mais, comme celle-ci lui parut insuffisante, le peintre se fit architecte et en bâtit une autre d'après ses propres dessins. Twickenham est tout près de la célèbre colline de Richmond, d'où l'on jouit d'une vue si belle qu'elle se passe bien de l'idéalisation des peintres 4. A Twickenham, Turner possédait un petit bateau pour la rivière et une espèce de tilbury pour les routes. Il se servait de ces deux moyens de locomotion pour de courtes excursions pendant lesquelles il s'arrêtait souvent pour faire des croquis : ses seules études à l'huile dont l'histoire fasse mention ont été peintes sur la Tamise, dans son bateau. Son petit cheval « grimpait sur les collines comme un chat», selon l'expression de son maître, qui paraît l'avoir aimé; mais il mourut malheureusement, étranglé dans son écurie.

Quant aux voyages de Turner à l'étranger ou à l'intérieur de la Grande-Bretagne, nos renseignements sont des plus maigres. De temps en temps, mais fort rarement, on pouvait voir l'artiste de près, et quelques détails sont ainsi parvenus jusqu'à nous. Sur la côte du comté de Devon, pendant une excursion à une île voisine, la mer étant démontée et la petite embarcation assez secouée pour faire souffrir quelques voyageurs, Turner garda le plus parfait sang-froid et s'occupa de la beauté du

1. Dans ce genre, nous ne connaissons rien de comparable à la vue de Richmond Hill, excepté celle de la Terrasse à Trévoux, d'où l'on voit la Saône, et un magnifique pays, exactement comme on voit la Tamise à Richmond.

spectacle. Arrivé à l'île, il se retira sur une éminence, et, en dépit du mauvais temps, prit des croquis ou des memoranda. Ici nous voyons à l'œuvre deux qualités qui doivent être comptées parmi les causes du succès de l'artiste : l'indifférence vis-à-vis du bien-être matériel et le pouvoir de travailler dans les conditions les moins favorables. On raconte aussi que Turner se trouva sur le mont Edgecombe (comté de Devon), avec quelques amis, tout près d'un fort, au moment de la décharge d'une batterie, sans en être dérangé, ce qui prouve bien l'excellent état de son système nerveux. Pendant ses voyages sur le bateau à vapeur de Londres à Margate, Turner portait avec lui (selon d'autres témoins) un peu de nourriture dans une serviette et acceptait assez volontiers un verre de vin quand on le lui offrait, épargnant ainsi la dépense d'un repas régulier.

Il paraît que , pendant ses nombreuses et longues absences, il correspondait très peu, ou pas du tout, avec les gens de sa maison. Il existe une lettre de lui adressée à son confrère Jones, dans laquelle il lui dit: « Si vous passez par Queen Anne Street, veuillez dire que je suis à Rome, et que je me porte bien », manière d'éclaircir, quoique très imparfaitement, le mystère de son adresse. Sa disposition à cacher sa vie augmentait avec l'âge, jusqu'au point de devenir absolument morbide. Son isolement mental était dû sans doute à son étrange incapacité d'expression dans le langage parlé ou écrit. Sa langue, à lui, était son art; il n'était maître d'aucune autre, et par conséquent ses rapports sociaux avec les gens cultivés restaient nuls ou superficiels, excepté sans doute quand le cœur s'y mêlait, comme avec son excellent ami M. Fawkes et peut-être aussi avec lord Egremont. Sa propre maison n'offrait rien pour le retenir. Il y avait établi, de bonne heure, cette malheureuse espèce de concubinage, l'institution trop connue delà servante-maîtresse; mais il n'y restait pas fidèle, tout en gardant sa maîtresse chez lui d'une manière permanente en qualité de ménagère. Pendant ses absences, cette personne ne savait ni où il était ni sous quel nom d'emprunt il cachait, comme un criminel, son identité. Vers la fin de sa vie, elle découvrit par hasard une lettre dans la poche d'un paletot, en le brossant, et cette lettre lui suggéra l'idée d'aller chercher Turner à Chelsea A force de questions, elle parvint à la conclusion que le peintre vivait près de là, et en fit part à M. Harpur, un parent de Turner du côté de sa mère.

i. Faubourg de Londres, sur la rive gauche de la Tamise, au-dessus de Westminster.

LES FUNÉRAILLES EN |m E R DU PEINTRE WILKIE, PRES DE GIBRALTAR.

(Galerie Nationale de Londres.)

M. Harpur pénétra dans la maison indiquée, et trouva Turner qui vivait là avec une autre maîtresse sous le nom de Booth. La découverte de cette résidence cachée se fit bien tardivement, car le peintre touchait à son dernier jour. En effet, il mourut le lendemain, le 19 décembre i85i, dans une petite chambre mansardée, et comme pour donner un peu de poésie à cette fin si tristement prosaïque, M. Ruskin nous dit que la fenêtre était tournée vers le couchant et que le visage du grand peintre mourant recevait les rayons du soleil dont il avait si souvent célébré les splendeurs.

Turner avait réalisé un triple idéal : laisser un œuvre immense, une fortune de plusieurs millions, et une renommée immortelle. On peut bien se demander à quoi tout cela lui avait servi pendant les années de déclin qui demandent le plus de douceurs et de consolations. Ses tableaux réservés pourrissaient chez lui dans la saleté et l'abandon; avec toute sa richesse, il ne vivait guère mieux qu'un pauvre étudiant, pour mourir ensuite dans une mansarde, et, quant à la célébrité de son nom, il s'était dépouillé de ce nom lui-même en en prenant un autre parfaitement inconnu dans les arts. Il semble que, par une suprême ironie du sort, sa fin devait être l'exemple le plus frappant de la vanité de la fortune et de la gloire.

De tout cela, la seule, mais suffisante explication, est la pauvreté mentale du peintre, en tout ce qui était en dehors de son art. S'il avait compris et aimé la société, la littérature, l'élégance et le bon goût dans la vie de tous les jours, sa fortune aurait largement ajouté au bonheur de son existence. Le faste d'un Rubens n'est pas nécessaire à l'homme cultivé, mais bien une certaine élégance modeste. La vie d'intérieur est si parfaitement comprise en Angleterre que l'art de bien organiser une maison est connu de tous. De nos jours, les artistes riches ont ajouté à cette bonne organisation bourgeoise une élégance en harmonie avec l'art. Chez Turner, la production artistique seule est élégante et raffinée ; tout le reste démontre la plus parfaite inintelligence de la vie.

Ce qu'il y avait de mieux dans le caractère de Turner, selon la remarque si juste de M. Cosmo Monkhouse, était une certaine tendresse de cœur. Il ne disait jamais rien de défavorable à propos des travaux de ses confrères, toujours moins bien doués que lui. Dans deux ou trois occasions, il montra à leur égard une générosité incroyable. Un de ses plus beaux tableaux, le célèbre Cologne, était exposé en 1826 entre deux por-

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traits de Lawrence. Cologne était très lumineux, avec son efîet de soir et sa coloration dorée superbe, qui a dû être éclatante quand le tableau était dans toute sa fraîcheur. Le voisinage de cette splendeur rendait Lawrence malheureux. Pour le consoler, Turner sacrifia son tableau pendant la durée de l'exposition, en passant sur toute sa surface un glacis de noir de fumée à l'aquarelle. Aux remontrances de ses amis, il répondit tranquillement : « On le lavera plus tard. » Une autre fois, Turner décrocha un de ses tableaux pour mettre celui d'un artiste peu connu à sa place. On raconte également, mais le nom n'est pas donné, qu'ayant entendu parler de la mauvaise situation financière d'un propriétaire de ses amis, qui se vit forcé de couper ses bois, Turner lui envoya un chèque pour plusieurs centaines de mille francs. Cet argent ayant été rendu, il paraît que Turner en aurait fait autant pour le fils de son ami, pendant un embarras du même genre. De temps en temps il envoya des sommes à la famille Harraway, de Bristol, qui lui avait donné l'hospitalité. Un professeur de dessin, nommé Wells, mourut en laissant sa veuve dans la misère; Turner lui prêta de l'argent à plusieurs reprises, en tout une somme considérable. Arrivée à une position plus aisée, la veuve vint un jour pour tout rendre à son bienfaiteur, mais il mit les mains dans ses poches et dit : « Gardez cela, et envoyez vos enfants à l'école et à l'église. »

Dans ces anecdotes, et d'autres du même genre nous voyons le bon côté de cette nature originale, mais il faut bien avouer, malgré quelques traits de générosité, que le vrai fond de ce caractère était l'égoïsme. Turner fit un testament olographe par lequel il légua ses tableaux réservés à la Galerie Nationale, mille livres sterling pour un monument en son propre honneur, dans la cathédrale de Saint-Paul; vingt mille livres sterling à l'Académie et une somme non spécifiée, mais nécessairement

i. Parmi les autres, je cite encore celle-ci, qui est tout à tait authentique: M. Mayall, devenu plus tard l'un des plus célèbres photographes de Londres, et l'un des plus prospères, avait eu de dures luttes à soutenir dans sa jeunesse. Parmi ses visiteurs, à cette époque difficile, un petit vieillard venait assez souvent, se donnant pour un homme de loi. Il s'intéressait vivement à la photographie, et, ayant appris que M. Mayall avait besoin d'argent pour ses travaux, lui offrit spontanément la somme de 7,5oo francs à titre de prêt sans intérêt, remboursable à la convenance de l'emprunteur. M. Mayall sut tirer parti de cet argent, le lit fructifier, et le rendit fidèlement à son bienfaiteur — c'était Turner — dont il apprit plus tard, par accident, le nom et la profession véritables.

8o LES ARTISTES CÉLÈBRES

très considérable, pour la fondation d'un asile destiné aux artistes nécessiteux, et qui devait porter le titre de Turners' Gift, le don de Turner. Le testament, mal fait au point de vue légal (quoique parfaitement intelligible pour tout autre qu'un homme de loi), fut cassé après un procès fort dispendieux, qui dura quatre ans. Le don à l'Académie fut reconnu; le tribunal voulut bien accorder la somme pour la statue et donner les tableaux à la Galerie Nationale, mais il fit passer aux héritiers de Turner tout l'argent destiné à l'institution charitable ainsi que les gravures accumulées chez lui. Ce qu'il y a de vraiment curieux dans tout ceci est. l'ironie du sort, qui accorda aux plus proches parents de Turner (gens dont il ne se souciait nullement et qu'il avait définitivement exclus de ses largesses posthumes) la principale partie de sa fortune.

Ce testament suggère d'autres réflexions. Nous y lisons facilement la pensée, dominante de l'artiste, de faire servir son argent au maintien de sa gloire. Le legs pour le monument à la cathédrale de Saint-Paul restera parmi les plus singulières précautions de la vanité humaine. L'institution charitable, devant également porter le nom du peintre h , peut être regardée comme un projet du môme genre, mais témoignant cependant de cette bonté dont le peintre avait déjà donné des preuves. Une observation reste à faire. On affirme que, sans avoir été marié, Turner était père de famille. La loi peut refuser de reconnaître les enfants illégitimes comme héritiers, mais la justice naturelle semble protester contre la générosité qui fait des largesses à leurs dépens.

Il est fort difficile d'apprécier, même approximativement, la valeur pécuniaire de tout ce que Turner a laissé. Son legs à la Galerie Nationale compte trois cent soixante-deux tableaux à l'huile, dont cent cinq achevés et exposés; parmi les autres, se trouvent beaucoup d'ébauches. Il y a également, à la Galerie Nationale, dix-neuf mille dessins, esquisses et aquarelles laissés par leur auteur dans un état de confusion indescriptible, mais arrangés depuis par M. Ruskin. Cet immense trésor artistique vaut aujourd'hui une somme incalculable2, et, indépendamment de cette réserve, Turner avait des millions en argent placé et en propriétés.

1. Parmi les legs, nous trouvons une somme pour la fondation d'un prix à l'Académie, sous forme de médaille à décerner pour le paysage. Il est clairement dit dans le testament que cette médaille portera le nom de Turner.

2. Il paraît que Turner avait refusé deux millions et demi pour les tableaux réservés de sa galerie

En somme, la carrière que nous venons d'esquisser se signale par des succès absolument sans précédent dans l'histoire du paysage. Aucun paysagiste sur terre, avec la seule exception de Claude Lorrain, n'a même approché à cet égard de Turner, et Claude lui-même n'a pas connu au même degré l'enivrement de la fortune et de la gloire.

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