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CHAPITRE II

Turncr dessine une grande varféte de sujets. — Il voyage dès sa jeunesse. — Il se voue au célibat. — Turncr professeur de dessin. — Voyage 'au nord de l'Angleterre.— Le pays des lacs. — Début comme peintre de marine. — Dolbadern. — Le docteur Whitaker, archéologue. — Turncr élu membre associé de l'Académie. — Constitution de l'Académie anglaise. — Turncr abandonne la fidélité topographique. — La Dixième Plaie d'Egypte. — Jason.

Une distinction fondamentale entre Turner et beaucoup de paysagistes de notre époque, surtout des paysagistes français, c'est que Turner s'intéressait à une grande variété de sujets et voyagea beaucoup dès sa jeunesse. Il fut poussé dans cette voie par les nécessités de son métier topographique. Il ne faut pas confondre l'art du paysagiste, tel que nous le comprenons aujourd'hui, avec l'humble métier de dessinateur ou portraitiste de localités. Avant l'invention de la photographie, toute une classe de peintres et de dessinateurs profitaient d'une tendance dans la satisfaction de laquelle ils trouvaient un moyen d'existence. Sans le moindre souci de l'art proprement dit, le public voulait avoir l'image des personnes qui lui étaient chères, et le même désir, à un moindre degré, exigeait une représentation exacte des scènes ou édifices auxquels s'attachaient les affections locales.

Cet art topographique favorisait les voyages. A l'âge de dix-huit ans, Turner fut envoyé, par un éditeur qui le patronnait déjà, dans les comtés de Kent, Stafford, Derby et Chester. Avant l'âge de vingt ans, il avait visité le pays de Galles, et à vingt et un ans il avait étudié les villes de Lincoln, Peterborough, Salisbury, Ely, Llandaff et Cambridge, toutes riches en spécimens de cathédrales ou collèges. Cette habitude du voyage artistique lui est restée jusqu'à la vieillesse. Il avait beaucoup vu, beaucoup comparé ; sa forte mémoire s'était graduellement enrichie d'une infinité de souvenirs, et comme il avait constamment le crayon à la main, il forma une collection d'études tellement prodigieuse qu'elle reste aujourd'hui l'un des monuments les plus extraordinaires de l'industrie humaine.

Rien n'est plus remarquable dans la carrière de Turner que son

i8 LES ARTISTES CÉLÈBRES

prompt commencement en toutes choses. Encore adolescent, îl était peintre à l'huile passable, bon aquarelliste selon les idées du temps, illustrateur connu dont les dessins étaient déjà répandus par la gravure. A vingt et un ans, il était pleinement entré dans sa carrière.

On raconte une légende peu précise, sans nom ni date, à propos d'une passion malheureuse qui aurait laissé dans l'âme du peintre des regrets éternels et l'aurait décidé à garder le célibat. Selon cette légende, dont je ne garantis nullement l'authenticité, Turner aurait profondément aimé la sœur d'un de ses camarades de collège qui l'aurait payé de retour, et leur correspondance aurait pris fin par suite de l'intervention d'une belle-mère qui interceptait les lettres. Turner étant revenu d'un voyage aurait trouvé la jeune fille fiancée à un homme qu'elle n'aimait pas, mais elle se refusait à rompre ce nouveau lien par un sentiment d'honneur exagéré, et dut subir tous les ennuis d'un mariage mal assorti. Turner, de son côté, navré, renonça pour jamais à toute idée d'union légitime. C'est l'histoire de Lucie de Lammermoor, moins la tragédie de la fin.

Je ne sais quel degré de vérité il faut attribuer à cette légende, mais il est bien probable que le jeune peintre eut quelque chagrin d'amour avant de se vouer décidément au célibat.

Malgré les expositions et les travaux d'illustration, Turner ne gagnait pas encore beaucoup et se faisait professeur de dessin pour les amateurs et les pensions. Nous ne savons rien de ses méthodes d'enseignement, mais il est à supposer qu'en tant que professeur il devait simplement communiquer la tradition du dessin lavé, comme il était régulièrement pratiqué par nos pères. Il paraît avoir assez bien réussi, ayant élevé le prix de ses leçons, mais il n'est pas devenu l'un des professeurs à la mode et ce genre d'occupation s'accordait peu avec son caractère farouche et taciturne.

Dès sa majorité, le jeune artiste voulut avoir son domicile à lui. L'année suivante il fit, au nord de l'Angleterre, un voyage qui laissa des traces durables dans son esprit. Turner a toujours, depuis, aimé les paysages et les ruines du comté d'York. Dans ce premier voyage furent compris également le pays des lacs anglais et le comté maritime de Northumberland. Le pays des lacs occupe, comme on sait, le Westmoreland, le Cumberland, et un peu du comté de Lancastre. Les pièces d'eau n'y sont pas généralement d'une très grande étendue, les plus vastes ayant à peu près les dimensions des lacs d'Annecy

et du Bourget, et les petits lacs ne dépassant guère celui de Nantua, tandis que les montagnes ne sont pas comparables aux plus hauts sommets de la France. Mais si la géographie physique de ce coin d'Angleterre n'offre rien qui étonne par les dimensions, il présente une immense variété de ravissants paysages dans un espace si commodément restreint que le touriste peut le parcourir en quelques jours. Malgré cette initiation aux beautés du paysage lacustre, et malgré la disposition encyclopédique de son esprit, Turner a rarement trouvé dans les lacs les sujets de ses dessins et n'y a jamais trouvé le motif d'une toile importante. Je crois que la raison de cette abstention doit être cherchée dans le sens artiste du peintre. Rien n'est plus beau dans la nature qu'un grand lac qui miroite au soleil et étale ses eaux limpides entre deux rangées de hautes montagnes, mais en même temps rien n'est plus difficile à traiter en tableau.

Une autre raison pour laquelle les lacs ont eu peu d'attrait pour Turner est leur pauvreté en restes d'architecture. La simple nature a rarement formé le sujet de ses tableaux; il y voulait la trace du passage de l'homme, et s'intéressait surtout aux ruines sombres et mélancoliques. Les vastes donjons du comté de Northumberland, les énormes châteaux forts établis par la puissance anglaise pour la conquête du pays de Galles, les belles et gracieuses ruines d'anciennes abbayes qui donnent encore aujourd'hui tant de charme et de poésie aux riches vallons retirés du comté d'York, tout cela lui parlait un autre langage que les monts arides ou les étangs sombres et solitaires.

En 1799, Turner débuta comme peintre de marine, spécialité à laquelle il est souvent revenu depuis. Son premier tableau de ce genre a pour titre la Bataille du Nil. Le moment choisi est celui de l'explosion du vaisseau français l'Orient. La même année, Turner exposait des vues de plusieurs châteaux forts en ruine, tels que Harlech, Gaernarvon et Dolbadern, dans le pays de Galles, Warkworth, dans le comté de Northumberland, sans négliger l'architecture ecclésiastique (cathédrale de Salisbury). On publiait en même temps une vue gravée de la ville universitaire d'Oxford, la première d'une série de neuf dessins de l'université. Voilà déjà une indication de l'étendue des sympathies du peintre et en même temps de sa disposition à chercher les travaux ou les luttes de l'homme. Parmi tous ces tableaux je m'arrêterai seulement à son Dolbadern, un petit château, ou plutôt une tour que je

connais, dans le pays de Galles, près du lac de Llanberis et non loin de la fameuse montagne de Snowdon. Ce tableau est conservé en permanence dans la galerie des diploma-pictures de l'Académie Royale (correspondant aux morceaux de réception de l'ancienne Académie de peinture et de sculpture de Paris)'. Il a une valeur biographique assez importante comme preuve que lesyeuxde son auteur n'étaient point encore ouverts à la réalité. La géologie du lac de Llanberis est très particulière. Le rocher du pays est l'ardoise avec sa coloration bleue et violette et sa fracture nette et anguleuse. La couleur contraste fortement avec la végétation, tandis que les formes très rigides, très accusées, de l'ardoise obligent l'artiste à prendre son parti et à faire de deux choses l'une, ou une étude sérieuse et sincère, ou bien un rocher de convention sans aucun rapport avec la réalité. Dans le tableau de Turner, c'est le dernier système qui a été suivi. L'artiste n'osait pas encore peindre franchement un genre de roche ignoré des anciens maîtres. Les rochers de son Dolbadern sont une espèce de boue desséchée, comme l'étaient du reste ceux de Wilson, le prédécesseur de Turner. Le tableau tout entier est un paysage de convention suggéré par le site de Dolbadern.

A la fin du xvme siècle ou au commencement du xixc, le jeune artiste fit la connaissance d'un archéologue très connu dans les comtés de Lancastre et d'York, le docteur Whitaker 2 , auteur de plusieurs histoires locales. Ces histoires étaient imprimées en grand format, de beaux in-quarto ou in-folio, et avec un assez grand luxe d'impression et d'illustration. Le jeune Turner fut appelé au nord de l'Angleterre pour les orner de ses dessins. Rien n'est plus remarquable que la différence entre les premiers et les derniers travaux exécutés pour le docteur Whitaker. Au commencement, Turner travaillait de la manière la plus prosaïque ; il était encore le simple dessinateur topographe, mais quand il fit les dessins pour l'histoire du Richmondshire, une vingtaine d'années plus tard, une révolution s'était opérée dans son art, qui alors révèle un goût et une imagination rares.

1. Tableaux de diplôme. Chaque peintre est tenu de donner un tableau à l'Académie au moment de son élection comme associé. L'usage est bon, malheureusement la galerie des diploma-pictures représente d'une manière bien insuffisante le talent des académiciens. Cette collection est intéressante, cependant, et je la recommande à l'attention du lecteur, qui pourra la voir très facilement en s'adressant au concierge de l'Académie, à Burlington House.

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