Pasteur de l'Église anglicane et docteur en théologie
L'année 1799 est ^a date de l'élection de Turner comme associé de l'Académie Royale. Il avait alors à peine vingt-quatre ans. Dans toute sa carrière il a su arriver de bonne heure. A quinze ans, il exposait à l'Académie; à dix-huit, ses dessins étaient gravés; à vingt ans, il était connu; à vingt-quatre, son élection était assurée. Parmi les artistes de la génération qui suivit Turner, on peut citer Landseer, le célèbre animalier, peintre excessivement précoce, qui s'est vu élire au même âge que le grand paysagiste *. De notre temps, une seule carrière de peintre, celle de Millais, est comparable à la sienne.
A vingt-sept ans, Turner fut élu académicien. Coïncidence remarquable ! ce fut précisément à l'époque de cette élection que le peintre rompit définitivement avec la topographie, c'est-à-dire avec la représentation fidèle des localités. En 1802, le catalogue de l'Académie mentionne sept tableaux, parmi lesquels se trouve le château de Kilchum, en Ecosse. Ce château est situé sur une péninsule où un rocher sort du terrain alluvial créé par la rivière Orchay, qui se jette à cet endroit dans le lac Awe. Le rocher, qui n'est pas élevé, est entièrement occupé par une forteresse en ruines, dont la principale tour date de 1440. Le château se trouve à l'extrémité du lac qui, dans ces parages, a peu de largeur, et par derrière s'élève une chaîne de montagnes abruptes. C'est un sujet très aimé des paysagistes et reproduit en dessins et tableaux innombrables. Le château est plein de caractère, avec son donjon carré aux quatre tourelles, ses tours et pignons riches en lierre, et ses rangs de fenêtres vides. Quand le niveau des eaux s'élève, après la pluie, la péninsule devient île et le château paraît sortir directement du lac. Nous
1. Je dois expliquer pour le lecteur français qu'il y a une importante distinction entre un associé et un membre de l'Académie Royale d'Angleterre. Un associé n'est point académicien; il fait seulement partie du corps dans lequel on choisit les académiciens. Un associé ne peut pas faire partie du conseil académique, n'est pas éligible à la présidence, mais il peut voter à l'assemblée générale de l'Académie et possède le droit de suffrage pour toutes les élections. Il a le droit d'exposer ses œuvres. Actuellement, le nombre des associés est de trente-deux, celui des académiciens de quarante-deux. Les paysagistes sont toujours très faiblement représentés dans cette corporation, et cela pour deux raisons : Dès la fondation de l'Académie, les peintres d'histoire ont été en majorité, et ont assuré l'élection de leurs confrères; mais, outre l'esprit de confraternité, il y a la nécessité de pourvoir à la popularité des expositions, et le paysage n'est pas un genre populaire. Parmi les soixantequatorze académiciens et associés actuels, il y a, je crois, cinq paysagistes seulement. Turner était donc merveilleusement heureux, et cela d'autant plus que son talent, à vingt-quatre ans, n'avait point encore les allures magistrales du génie.
l'avons vu ainsi, nous l'avons vu sous tous les aspects de jour et de nuit, hiver et été; nous le connaissons aussi intimement que la maison qui nous abrite. Toutes les montagnes qui l'entourent nous sont familières en détail, comme le mont Blanc à un habitant de Chamonix. Ces connaissances locales nous permettent de juger de la fidélité topographique de Turner. Voici maintenant comment il a traité son sujet : Pour une raison qui ne s'explique pas, il semble avoir très peu apprécié le caractère éminemment pittoresque du château auquel il a substitué une tout autre construction plus lourde, comparativement informe, sans donjon à tourelles, ni pignons, ni lierre. La première impression est que le château de Turner est simplement une invention de l'artiste, mais après l'avoir examiné l'on se souvient vaguement d'une ruine qui a du moins un caractère analogue. Cette ruine est celle de Dunstaffnage, située au bord d'un lac salé ou bras de mer,, à une distance de trente-cinq kilomètres environ de Kilchurn. En tout cas, le château de Turner ressemble infiniment plus à Dunstaffnage qu'à celui dont il porte le nom. Passons maintenant à la montagne. Celle que Turner a placée derrière son château est une autre montagne que celle du paysage naturel, et voici comment l'artiste a effectué cette transformation. En traversant le terrain pittoresque qui sépare le fiord appelé Loch-Fyne du lac Awe, il a été frappé par cette magnifique vue de la montagne Cruachan, dont Burke a parlé dans son célèbre Essai sur le sublime. Il a probablement fait un croquis de cette vue; en tout cas, elle s'est gravée dans l'excellente mémoire du peintre, et, par un coup d'audace qui nous étonne chez un portraitiste de localités, il Ta transportée à une distance de douze kilomètres, pour servir de fond à son château, et en la transportant il l'a modifiée, traitant les formes des montagnes avec une grande liberté, surtout par l'exagération de leurs saillies. Nous ne blâmons pas Turner d'avoir ainsi dédaigné la vérité locale, mais nous constatons qu'au moment de devenir académicien, c'est-à-dire en 1802, quand il comptait vingt-sept ans, son émancipation était complète. Dès lors il donnait libre cours à son invention, regardant la nature comme un amas de matériaux confus dont l'ordonnance restait à faire, selon le goût et l'inspiration de l'artiste. L'humble dessinateur topographe n'existait plus, il était remplacé par le poète le plus inventif, le plus audacieux, qui ait jamais illustré le paysage.
Je reviens à ce tableau de Kilchurn, pour prévenir une erreur pos-
sible. Sans aucune vérité topographique, il garde une grande vérité de caractère. C'est bien là le paysage du pittoresque comté d'Argyle, ce sont bien les stériles montagnes d'Ecosse, avec leur cortège ordinaire de nuages brillants ou sombres, les larges espaces voilés par les ombres portées, rapides comme l'aile de l'aigle, les rideaux de pluie derrière lesquels le lointain pâlit subitement, les tristes flots qui baignent les promontoires de granit, les ruines massives qui nous rappellent les anciens jours de la féodalité barbare. Si le tableau n'est pas vrai pour un géographe, pour un officier du génie, il a du moins la vérité des poètes.
Cette même année 1802 est mémorable par un essai de l'imagination pure, un tableau ayant pour sujet la Dixième Plaie d'Égypte, la mort des aînés, et un tableau classique, Jason. Ces deux toiles sont toujours restées la propriété du peintre et font actuellement partie de la collection de ses œuvres dans la Galerie Nationale. Il faut en conclure que Turner a trouvé ces tableaux invendables en 1802. Il les aurait facilement vendus depuis, mais il avait une tendance à garder ce que le public avait une fois semblé dédaigner. La Dixième Plaie et le Jason ont fourni des sujets de gravure pour le Liber Siadiorum, livre de compositions dans le genre du Liber Veritatis de Claude Lorrain, et dont nous parlerons plus tard. Le Jason n'est pas une peinture attrayante, mais il montre une certaine puissance de conception imaginative. Un peintre vulgaire, comme l'a très bien observé M. Ruskin, aurait probablement cherché à nous terrifier en nous montrant le serpent gardien tout entier, avec ses griffes, ses yeux, ses dents, sa langue fourchue et toute son armure d'écaillés. Le dragon de Turner est encore presque entièrement caché, mais nous voyons, comme -Jason, une courbe épouvantable s'élevant lentement des broussailles, et Jason s'en approche en passant sur le tronc d'un arbre brisé, le glaive à la main. C'est l'instant le plus terrible de tous, celui qui précède la révélation d'une puissance à glacer le cœur.