CHAPITRE III
Turner vit en dehors des convenances sociales. — Son e'ie'vation aux honneurs complets de l'Académie. — Exposition de i8o3. — Sujets continentaux. — Révolutions successives dans l'art de Turner. — Simplicité de ses goûts. — Sa manière de voyager. — Ses études et croquis d'après nature. — « Constamment le crayon à la main. » — Comment il remaniait ses matériaux. — Un croquis de Lausanne. — Classification des travaux de Turner d'après nature.
C'est l'usage en Angleterre, lorsqu'un peintre est devenu membre de l'Académie des Beaux-Arts, qu'il se présente successivement à tous les anciens académiciens dans une série de visites de cérémonie. Pour celui qui connaît le caractère de Turner, l'idée de ce peintre louant une voiture de remise et faisant une tournée de visites est tellement inconcevable que l'imagination la plus hardie se refuserait à la concevoir. « Pourquoi irais-je remercier les académiciens ? » disait-il au peintre Stothard; « s'ils n'avaient point été contents de mes tableaux, ils ne m'auraient point élu; pourquoi donc les remercier? Est-ce que l'on est tenu d'offrir des expressions de reconnaissance à des gens qui ne font que leur devoir? » Cette anecdote prouve clairement quelque chose qu'elle ne dit pas : elle prouve que Turner n'avait point fait de visites avant son élection pour gagner des suffrages.
L'élévation du peintre aux honneurs complets de l'Académie coïncida, comme nous venons de le voir, avec les progrès de l'imagination dans son art. Elle préce'da immédiatement son émancipation à l'égard du paysage insulaire. Son exposition de 1802 (année de son élection) ne contenait, comme celles qui l'avaient précéde'e, parmi les sujets tirés de ses voyages, que des sites de la Grande-Bretagne, tandis que son exposition de i8o3 offre plusieurs souvenirs d'un voyage sur le continent. Nous trouvons dans le catalogue : Bonneville, Savoie, avec le mont Blanc; la Fête de V ouverture des vendanges à Mdcon; la Jetée de Calais, avec des bateaux pêcheurs appareillant et un paquebot anglais qui arrive ; le Château de Saint-Michel, Bonneville ; le Glacier et la Source de VArveiron. Le tableau du Maçonnais est une composition très élégante, dans le goût classique, mais qui rend assez imparfaitement le caractère du paysage de la Saône à Mâcon. Nous y voyons une rivière, il est
vrai, et la Saône est une rivière, mais sa rive gauche, à Mâcon, est plate comme la Hollande; ce que Turner a préféré ne pas admettre.
Le tableau le plus important de l'année fut la Jetée de Calais, très belle composition de petits voiliers sur une mer démontée, qui semblent être dans un désordre assez critique à l'entrée du port, mais qui sont en réalité arrangés avec le plus grand soin par le peintre, déjà très savant dans l'art de la composition. Ce tableau a été gravé à l'eau-forte par M. Seymour Haden sur une grande échelle. Par une réserve des plus judicieuses, l'aquafortiste a renoncé à l'imitation servile et, tout en nous donnant le vigoureux mouvement de l'original et les formes des vaisseaux et des vagues, s'est assez émancipé pour omettre la tonalité lourde et noire du tableau, assurément son plus grand défaut.
C'est ici le lieu de faire observer, à propos de la Jetée de Calais, combien, dans ses progrès, l'art de Turner a subi de véritables révolutions. Nous avons déjà vu qu'il commença par la simple topographie, c'est-à-dire la représentation des localités, sans autre but que la fidélité qui met une maison, un clocher, à sa place. Nous avons, grâce à son tableau de Kilchurn, saisi le moment de sa complète émancipation.
Prenons note, cette fois -ci encore, d'une émancipation qui se prépare sans travail, sans le moindre signe précurseur. Le peintre de la Jetée de Calais était encore dans les ténèbres. Il croyait, comme la plupart des aquafortistes semblent le croire de nos jours, que, pour obtenir un effet vigoureux, les clairs d'une composition avaient besoin d'être accompagnés de grands espaces foncés. C'est l'ancienne théorie de la puissance de la lumière obtenue par l'opposition. Aujourd'hui nous savons, par les travaux subséquents de Turner lui-même, sans parler de ses successeurs anglais qui lui doivent cet enseignement, sans parler des artistes continentaux qui, ne connaissant pas Turner, l'ont appris de la nature seule, nous savons, dis-je, que le véritable secret de la lumière dans l'art réside beaucoup moins dans la puissance des oppositions que dans la justesse des valeurs et la netteté des ombres portées. C'est surtout en paysage que le tableau noir est démodé.
Le premier voyage de Turner sur le continent le conduisit jusqu'au val d'Aoste. Des impressions produites sur son esprit par les pays étrangers, nous ne savons absolument que ce que ses dessins peuvent exprimer. Il n'existe pas de correspondance de Turner, qui écrivait mal et aussi rarement que possible.
Dès sa jeunesse, et jusqu'à la fin de sa vie, Turner fut un modèle de simplicité dans ses goûts. Les artistes heureux de notre époque voyagent en grands seigneurs. Turner voyagea seul, presque sans bagages, et, quand le pays lui plaisait, il l'explorait volontiers à pied. Il était fort au-dessus d'une faiblesse trop ordinaire chez ses compatriotes, le désir de passer pour un personnage aux yeux de l'aubergiste et d'éviter le mépris du touriste. On peut remarquer dans la nature de cet homme taciturne et absorbé plusieurs signes de véritable grandeur d'âme. Je parlerai d'autres plus tard ; à présent, il suffit d'indiquer sa parfaite indifférence à l'opinion du vulgaire en voyage. Vêtu sans la moindre prétention, ayant à peu près l'air et les façons d'un caboteur en congé, couchant dans la première auberge qui se trouvait sur son chemin, économisant volontiers un repas à l'occasion, cet homme de génie se promenait à travers le monde, acceptant volontiers, recherchant même, une obscurité personnelle aussi opposée que possible à la gloire que visait son ambition. Le conseil du sage : « Cache ta vie, répands ta pensée », n'a jamais été mis en pratique d'une manière aussi persistante. Le goût de l'obscurité personnelle n'a fait, chez Turner, que croître avec l'âge.
Il ne connaissait guère pour le dessin d'après nature nos raffinements modernes qui ont bien leur utilité et leur charme. Il dessinait rapidement à la mine de plomb, souvent aux deux crayons, sur papier gris et sans la moindre précaution pour la conservation de ses dessins, qu'il roulait ensemble et portait dans sa poche. Il se servait assez souvent d'une invention peu intelligente : l'ancien album en forme de livre dont les feuilles sont si aisément remuées par le vent et dont le papier, non tendu, ne supporte pas l'aquarelle sans gondoler; souvent un dessin occupait les deux pages visibles à la fois, présentant un problème insoluble pour le montage, puisque chaque feuille était ornée de la moitié d'un dessin d'un côté et de la moitié d'un autre dessin sur le verso. On a trouvé dans ses albums des quantités de crayons cassés, restés du côté de la charnière. Il conservait cependant ses dessins, à sa façon, c'est-à-dire qu'il ne les détruisait pas. Il ne paraît pas avoir travaillé très souvent à l'aquarelle d'après nature, et encore moins à l'huile ; ses études sont ordinairement faites au crayon, très souvent à la mine de plomb, et, dans beaucoup de cas, il paraît avoir jeté hâtivement un lavis en couleur pour fixer un effet qui l'avait frappé; mais ce lavis a pu être donné plus
tard, peut-être le lendemain matin à l'auberge, pendant que l'impression restait encore nettement gravée dans sa mémoire.
On raconte qu'un ami de Turner, voyageant dans le Jura, arriva à une auberge où il trouva le nom du peintre dans le livre des visiteurs. Le nom n'est pas rare en Angleterre, et, pour être sûr, le nouveau venu demanda à l'aubergiste un portrait de son hôte : « C'est un homme très ordinaire », répondit-on, « et vous pouvez le reconnaître aisément puisqu'il a constamment un crayon à la main. » Il aimait la solitude pour ses travaux et semble avoir dessiné rarement en présence d'une autre personne. Cependant, son ami M. Munro a voyagé avec lui et l'a vu travailler d'après nature dans le val d'Aoste. A cette occasion, Turner était ennuyé par la lenteur comparative de l'aquarelle, disant qu'il aurait pu recueillir beaucoup plus dans le même espace de temps en travaillant au crayon seulement. N'avons-nous pas ici l'expression d'un homme à qui, en travaillant directement d'après nature, le pinceau était moins familier que la pointe ? Un autre ami, M. Cyrus Redding, qui a également vu Turner devant la nature, disait que ses esquisses étaient rapides et rudes, et faites toujours à la mine de plomb. M. Redding ajouta à cette observation que beaucoup des plus beaux tableaux de Turner furent peints d'après ces maigres documents. Une autre remarque de M. Redding mérite d'être conservée. Il a vu Turner occupé à dessiner un pont, mais l'artiste ne restait pas en place, il semblait chercher différents points de vue. Il est clair pour nous qui connaissons la forte tendance du peintre à la composition, que, tout en dessinant d'après la nature même, il a dû se livrer à un remaniement des matériaux placés devant lui. Sans avoir vu le croquis et le pont, nous pouvons conclure que le peintre était occupé à concentrer en une seule composition des objets intéressants, mais épars. M. Ruskin, qui a connu Turner personnellement, et qui a soigneusement comparé plusieurs de ses dessins avec les sites réels (ainsi que nous l'avons fait pour le tableau de Kilchurn), affirme qu'il modifiait ses matériaux pour les besoins de la composition en présence même de la nature, et il cite comme exemple un croquis de Lausanne reproduit dans le cinquième volume des Modem Painters. Ce croquis est du plus haut intérêt comme révélation de la liberté mentale que conservait Turner, même en présence des plus magnifiques sites.
Une page de M. Ruskin explique très clairement la manière d'opérer
TURNER 2g
du maître. Deux points sont à noter dans cette analyse : Le premier est que le peintre subordonne tout à son art, même la défense militaire de