LES CROISADES
Lorsque, dans les premières années du septième siècle de J. C. , Mahomet conçut ses projets de réforme religieuse , tout porte à croire que sa vue ne s'étendait point au delà des bornes de l'antique Arabie. Il voulait que la terre des patriarches et des prophètes cessât d'être déchirée par les haines religieuses de cent tribus, chrétiennes, juives ou encore païennes; et que sa ville natale fût purgée du culte honteux des idoles dont les statues souillaient le premier temple consacré à l'adoration du vrai Dieu, par Abraham, le père commun des fils d'Is-
(*) Un grand écrivain du dix-huitième siècle n'a pas toujours été historien fidèle de cette période du moyen âge ; entrainé par son système antichrétien et par son mépris pour la religion de Mahomet, il s'est plu à représenter sous un jour faux les événements, les hommes et les choses de celte mémorable époque.
Il a surtout trop écouté ses préventions , lorsqu'il a accusé le christianisme seul d'avoir fomenté dans son sein les guerres de religion , guerres atroces , sans merci , pires encore que les guerres civiles. Si Voltaire eut voulu approfondir cette question , il aurait trouvé dans les Annales des Ommiades et des Ahbassides de quoi se convaincre du contraire; il aurait vu leurs mains teintes du sang des enfants de Mahomet même; et l'acharnement des sectes de l'islamisme offrant des excès dont la partialité la plus aveugle n'oserait pas accuser les chrétiens.
VERS
INous ne prétendons point empiéter sur le terrain réservé à d'autres; mais nous nous croyons en droit de rattacher l'histoire de la dynastie d'Osman à celle des sept premiers siècles de l'islamisme , et de faire précéder le récit des événements que notre travail doit embrasser, d'une esquisse rapide de cette époque, où l'on pourra trouver quelques enseignements sur les causes de la grandeur des Osmanlis.
UCTION.
maël et des Israélites , et le bien-aimé d'Allah.
Tous les peuples ont eu et auront toujours la patriotique faiblesse de se croire plus civilisés , plus éclairés et meilleurs que leurs voisins. Partout l'épithète injurieuse de barbare a été l'apanage des étrangers; et on la trouve dans toutes les langues avec cette double signification. Les plus opiniâtres et les plus exclusifs de tous les hommes, par cela seul qu'ils se proclamaient le peuple élu, les Juifs nous ont laissé des monuments de cet orgueil national , qui a quelque chose de noble et de grand jusque dans son extrême exagération; et si les Grecs et les Romains, comme les hordes les plus obscures, se sont laissé aller à cette bonne opinion d'eux-mêmes, nous ne devons point être surpris de voir que les Arabes, se croyant aussi le peuple de Dieu , aient été et soient toujours pleins du même oqgucil et du même dédain pour les étrangers. Ils avaient déjà une remarquable similitude de mœurs , d'usages et d'organisation sociale avec les Hébreux; ils n'éprouvèrent donc aucune répugnance à adopter la législation sévère et assujettissante de Mahomet, qui l'avait calquée sur les dispositions de l'ancienne loi; et cette conformité avec les livres saints de Moïse ne fut point inutile au fils d'Abdullah pour imprimer à ses Arabes la plus ferme croyance dans la mission qu'il prétendait avoir reçue de Dieu.
Il y a eu peu de législateurs aussi habiles que Mahomet pour tirer parti
de tous les penchants naturels aux hommes pris en masse ou individualisés. Ses pensées s'agrandirent lorsqu'elles planèrent au delà de l'horizon des Arabies; mais si , comme Moïse, il n'eut pas le temps de voir ses plans exécutés , ils furent parfaitement compris
Kar les hommes qui recueillirent son éritage , et qui , dès l'aurore de l'islamisme, leur donnèrent un immense développement. N'ayant bientôt plus rien à subjuguer dans la péninsule, ils s'élancèrent hors de ses limites devenues trop étroites pour leurs ardents et fanatiques co-religionnaires; et l'audace des musulmans ne recula pas devant les deux grands ennemis qu ils osèrent braver sans hésitation : on les vit en effet attaquer à la fois et le successeur de Constantin et le dernier des Sassanides.
Pendant plusieurs siècles d'hostilités rarement interrompues, l'empire romain et celui des Perses s'étaient vainement disputé la possession de quelques provinces frontières sur l'Euphrate et le Tigre : l'heure approchait où cette vieille inimitié devait s'anéantir dans un abîme commun, et ces provinces allaient reconnaître d'autres dominateurs et subir une autre religion.
Il s'était à peine écoulé une douzaine d'années depuis que Mahomet, forcé d'abandonner la Mecque , s'était réfugié à Médine avec une poignée d'hommes dévoués , pour échapper à la vengeance des Coréichites, et voilà l'islamisme devenu si puissant, qu'il se précipite déjà sur la Chaldée et sur la syrie. La première s'était abaissée devant Abou-Bekr; en Tan 13 (635), ce khalife reçut les clefs de Damas. Jérusalem traita bientôt avec Omar, an 16(638); et l'acte qui consacra la soumission de la ville sainte , servit de modèle et sert encore de base à toutes les transactions des puissances musulmanes avec les peuples qui , devenant leurs sujets (raïas ) , veulent conserver leur religion au moyen d'un tribut :
transactions qui leur garantissent certaines immunités et des franchises dont nous aurons occasion de parler. Observons ici que l'enthousiasme et l'hé-
roïsme des premières armées musulmanes expliquent sans doute aussi la rapiditéde leurs conquêtes ; mais la conduite d'Omar envers le patriarche de Jérusalem , fidèlement suivie par ses successeurs , nous semble être une des causes les plus puissantes de la soumission des populations chrétiennes, parmi lesquelles les schismes et les hérésies avaient donné naissance à tant de discordes et suscité tant de malheurs. Mahomet avait prescrit, il est vrai, de propager l'islamisme par J'épée: le Cor'an le proclame sans cesse; mais les seuls Arabes devaient être contraints de l'embrasser ou de renoncer à la vie ; et les tribus , que le nouveau prophète appelait aussi violemment au salut , à l'adoration du Dieu unique, ces tribus, fières de leur sainte origine et de la primogéniture de leur père Ismaël , ne voulurent point souffrir qu'un seul Arabe restât étranger à cette croyance nationale, tant le fils d'Abdullah avait profondément pénétré l'âme de ses sectateurs de la conviction que l'islam était la religion que Dieu lui-même avait prescrite à Adam, lorsqu'il lui remit le sceau de la prophétie et le créa le premier pontife de la véritable foi ( i m an ) .
Les khalifes successeurs d'Omar purent donc imiter sa conduite généreuse et politique à la fois , et accorder des capitulations analogues aux peuples qui les réclamaient. La peur, l'ambition et les autres passions du cœur humain attirèrent indubitablement un grand nombre de prosélytes au sein de l'islamisme. On ne les repoussa pas, comme chez les Hébreux; on les reçut au contraire avec empressement , avec joie ; et si l'on a le droit de reprocher aux musulmans victorieux d'avoir contraint les vaincus , par les violences et les menaces , à renoncer au culte de leurs pères , ce n'a été d'ordinaire aue dans la première ivresse du triomone, au sac des cités , ou lorsqu'une trop longue résistance avait exaspéré le vainqueur et exajté son fanatisme. Alors , en quoi diffèrent-ils des peuples de tous les temps ? Nous croyons enfin convenable de reconnaître ici que la scrupuleuse
L'UNIVERS
fidélité des khalifes à tenir leurs engagements contrastait vivement avec la politique des Grecs du Bas-Empire ; et que celle des musulmans dut exercer une incalculable influence sur les peuples-troupeaux que les empereurs byzantins tenaient encore sous leur joug, et que les barbares avaient d'ailleurs si bien accoutumés à passer avec indifférence d'une domination à une autre.
Ce fut surtout dans les deux premiers siècles de l'hégire que l'œuvre de propagation obtint des succès inouïs; et cette période, si pleine de grands événements, en consolidant l'islamisme comme religion et comme puissance temporelle , présente un ensemble de faits et de résultats , auquel il serait difficile de trouver rien d'égal dans les annales du monde. Le tiers du premier siècle n'était point écoulé, l'empire des Perses n'existait déjà plus : le dernier des vingt-cinq Sassanides, l'infortuné Yezdedjird avait péri (31-651) dans le fleuve , antique limite de l'Iran et du Touran ; mais , cette fois , l'Oxus n'arrêta pas les vainqueurs. Ils avaient pénétré jusqu'à Kaboul dès l'an 44 (664), et les sanglantes discussions des Ommiades et de leurs rivaux n'empêchèrent point les progrès des armes musulmanes dans la Transoxane et au delà de l'Indus.
Elles n'avaient pas été moins heureuses dans la Syrie , dans l'Égypte, dans le nord de l'Afrique et du côté même de Byzance. Les historiens arabes font mention de deux expéditions :
relies de 32 (652) et de 39 (659), qui furent poussées jusque sous les murs ■de Constantinople. Cette capitale fut assiégée en 48 (668), en 52 (672) et en 97 (616), et le dernier siège avait été précédé de grands ravages en Thrace et en Macédoine. Dès 59 (679), les rives de l'océan Atlantique, en face des îles Fortunées, avaient reçu l'islamisme, qui y a toujours souverainement régné depuis, et qui y conserve encore aujourd'hui sa physionomie primitive. Mais avant qu'il pénétrât en Espagne, où trente-trois ans plus tard '05-711 ) un traître appela le célèbre
Tharyk, Chypre (39-659) , l'île de Crète ( 33-653), Rhodes (47-667), la Sicile (82 701), la Sardaigne et la Corse (87-706), et les îles Baléares (89-708), avaient été ravagées ou soumises par les lieutenants des khalifes de Damas , qui étaient devenus maîtres tout-puissants de la Méditerranée.
La rapide conquête de l'Espagne ,
?[ue les Maures ne purent jamais enlèrement consommer, ouvrit une carière nouvelle à l'insatiable avidité et à l'ardent fanatisme des musulmans.
Ils pénétrèrent bientôt au delà des Pyrénées ; et quand les glorieux efforts de Charles-Martel les eurent arrêtés au cœur même des Gaules, il réussit sans doute à les empêcher d'avancer au delà des rives de la Seine et de la Loire, mais non de ravager longtemps encore le Languedoc et la Provence, trop exposés a leurs fréquentes invasions. On les vit même se maintenir à Narbonne , à Carcassonne, à Perpignan, et dans les pays situés entre les Cévennes et la mer. Ils finirent par en être expulsés malgré leur résistance ; et leurs tentatives postérieures n'eurent d'autre succès que le pillage et la dévastation de ces belles provinces (*).
Les khalifes ommiades à Damas et
(*) Cette partie de la France conserve encore des traces du séjour des Maures, dans les noms de Castel-Sarrazin, de Saint- Afrique , etc. , et surtout dans une certaine population qui a gardé les traits et le teint caractéristiques de son origine africaine. J'ajouterai un fait digne de remarque : Ma- Çuelone , autrefois port de mer et ancien evêché peu éloigné des bouches du Rhône , fut longtemps ouvert à leurs transactions commerciales dans le Languedoc; et il existe des monnaies des évéques souverains de cette ville, avec leur tète et l'exergue : D. G. EPISCOP. MAGVEL , et le revers portant en caractères cuhqucs , la profession de foi arabe :
LA ILÂHK II I M [.AH; WÈ MUHAMMKDEN R» f OUI. ALLAH.
« // n'y a d'autre divinité aue Dieu, et Mahomet est l'envoyé de Dieu. »
Que de réflexions s'attachent à ce seul fail!
en Espagne , les Abbassides à Bagdad et au Caire, les fathimites de Mauritanie et d'Afrique, tout en consolidant l'islamisme dans les vastes régions oui obéissaient a leur puissance spirituelle, la virent souvent compromise et affaiblie par des prétentions rivales aux droits et au titre d'Émirul-moumènin (commandeur ou prince des vrais croyants). En outre, après le grand Haroun-Rèchid , et ses deux successeurs, Émin et Mamoun,des généraux, des gouverneurs de provinces se métamorphosèrent en chefs de dynastie, et obtinrent de gré ou de force l'investiture de ces provinces devenues quasi indépendantes de l'autorité des khalifes; et ce fut particulièrement dans le quatrième et le cinquième siècle de l'hégire que leur pouvoir temporel reçut de graves et profondes atteintes. Bientôt surgirent des conquérants de race turque et mongole, dont l'apparition fut accompagnée d'affreuses catastrophes,
Eendant lesquelles on arracha aux faites vicaires de Mahomet ce qui ne leur avait point encore été enlevé. Lorsqu'à la fin du onzième siècle de l'ère chrétienne, Rome, souvent menacée dans ses propres murailles par les Sarrasins, conçut le dessein de reporter la guerre chez eux , et appela les croisés à la délivrance du tombeau de J. C, nos chevaliers ne trouvèrent point, à la tête des musulmans qu'ils venaient combattre, des chefs vraiment Arabes ; ils eurent affaire à des princes turcs ou curdes , tels que Kilidj-Arslan le Seldjoukide, et plus tard les sultans (soudans) Eïoubites d'Égypte, au milieu desquels brille le fameux Saladin (Silah-uddin); car tout l'Orient s'était également ému comme un seul peuple, en présence du danger que courait l'islamisme; et le signe unique arboré par les croisés sortis de tous les points de la chrétienté, donna lieu aux musulmans d'appliquer leur axiome de droit politique et religieux, qui ne fait qu'une seule nation de la masse des infidèles ou des non croyants ( Elkufru, milletun wahydetun). Aussi ics adversaires de nos chevaliers vinrent-ils à cette guerre sacrée, avec
une ardeur et une bravoure qui ne le cédaient pas à celles des paladins occidentaux. Avouons ici un fait devenu irrécusable, et disons hautement
?[u'on recueillit du moins quelques ruits des violentes collisions de ces grandes masses animées par tout ce qui peut exalter l'esprit humain , et le jeter dans les entreprises les plus hasardeuses. En effet, pour prix de tant de sang, de malheurs privés et de revers publics, nos croisés rapportèrent en Occident les éléments d'une civilisation moins âpre et plus avancée que celle de nos aïeux, et quelque goût des arts et de la littérature que l'on cultivait alors dans le monde musulman, où florissaient de nombreuses célébrités en tout genre. La captivité de saint Louis et de ses illustres compagnons d'infortune procura à la France d'heureux dédommagements des sacrifices qu'elle dut s'imposer pour la délivrance de son roi. Il revint d'Égypte avec des idées nouvelles ; ses institutions prouvent qu'il avait bien étudié celles de ses vainqueurs. Indépendamment des productions littéraires de cette période, qui se ressentaient de l'influence des Orientaux, dont les précieuses calligraphies servirent de modèle à nos plus beaux manuscrits du moyen âge, le genre d'architecture, improprement nommé gothique, et adopté dans les monuments des douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, n'est pas autre chose que l'architecture sarrasine, souvent embellie, rendue plus légère, plus gracieuse, et surtout appropriée à nos climats.
Cependant l'anarchie qui suivit le massacre du dernier des Ommiades d'Espagne (430-1038), et le morcellement de l'empire maure en vingt principautés rivales, toujours aux prises entre elles et avec les vieux chrétiens, favorisèrent les entreprises des descendants de Pélage; et quand l'ardeur des croisades en terre sainte se fut calmée parmi les peuples de France, d'Angleterre et de Germanie, épuisés par les expéditions d'outre -mer. les combats entre les deux religions con-
tinuèrent en Espagne avec le même acharnement et la même opiniâtreté.
Cette introduction nous a conduits jusqu'au milieu du treizième siècle de notre ère: elle doit s'y arrêter, car l'étoile de la race d'Osman commençait alors à poindre.
Ainsi, par une sorte de compensation , lorsque les destinées des Maures de l'Andalousie et de Grenade s'accomplissaient, qu'elles les rejettaient au delà du détroit de Gibraltar, et les renvoyaient à la terre d'Afrique, leur première patrie, le fondateur de la dynastie appelée à renverser et à remplacer l'empire romano-grec, préparait de terribles vengeurs à ses coreligionnaires espagnols. L'islamisme, retrempé d'une vigueur nouvelle, va prendre sa revanche, en franchissant, sous le signe victorieux du croissant, le détroit oui sépare l'Asie de l'Europe.; nous le verrons envahir de célèbres et riches contrées, et menacer durant deux siècles et demi le reste de la chrétienté du joug dont Charles- Martel avait cru la délivrer pour touiours.
S il.