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CHAPITRE XI

SlM.TAN-SfcUM-KHAN I", FILS DE SULTAN- BAIEZID 11.

Le jour même où Sultan-Baïezid , cédant au caprice d'une insolente milice, partait pour Dèmotika , abandonnant le sceptre aux mains de Sèlim , celui-ci éprouvait déjà le despotisme deces prétoriensàqui il devait le trône. Rangés en haie dans les rues qu'il fallait suivre pour se rendre au sérail, les janissaires l'attendaient au passage pour lui arracher, par leurs clameurs, la gratification que la faiblesse de Sultan-Baïezid n'avait pas su leur refuser à son avènement, et qu'ils regardèrent depuis lors comme un droit. La fierté de Sèlim fut révoltée de cette prétention séditieuse : pour ne pas être forcé d'y céder, il changea de route , et rentra au palais par un chemin détourné. Il craignit cependant les suites de la fureur que ce désappointement ne pouvait manquer d'exciter parmi les janissaires , et leur fit distribuer trois mille aspres par tête.

Sultan-Baïezid ne leur en avait accordé que deux mille : mais Sèlim , lorsqu'il voulut les gagner à sa cause , leur avait promis une solde plus élevée ; il crut prudent de tenir sa promesse. Un sandjak-beï , voulant profiter de l'occasion, eut la hardiesse de réclamer à son tour une augmentation de revenus : cette demande audacieuse lit éclater la colère concentrée qui agitait Sultan-Sèlim ; d'un coup de cimeterre il fit vokr la tête de l'imprudent gouverneur.

Le Sultan, pour réparer l'épuisement du trésor, commença par imposer à tous ses sujets une contribution

extraordinaire , et éleva à cinq le droit de trois pour cent que payaient les marchandises importées dans ses États par les navires ragusais. A peu près à la même époque , il renouvela le traité avec son feudataire le prince de Moldavie.

A peine Sultan-Sèlim était-il assis sur le trône si indignement enlevé à son père, que le dangereux exemple qu'il avait donné porta ses fruits : son neveu Ala-eddin , fils du prince Ahmed, gouverneur d'Amassia, s'empara de Brousse, et préleva sur les habitants une taxe énorme. A cette nouvelle, Sultan-Sèlim confia les rênes du gouvernement à son fils Suleïman , et marcha , à la tête d'une armée de soixante et dix mille hommes , contre son frère. Pendant ce temps , une flotte de cent vingt-cinq galères croisait sur les côtes de l'Asie Mineure , et s'opposait à la fuite en Europe du prince rebelle. Sultan-Sèlim n'avait pas oublié l'histoire de son oncle Sultan-Djem (*).

Tandis que Tour-Ali-beï , commandant l'avant-garde de l'armée du Sultan, chassait de Brousse Ala-eddin, et le poursuivait jusqu'à Dèrendè, Sèlim s'avançait vers Angora. A son approche, Sultan -Ahmed avait abandonné la ville, et deux de ses fils étaient allés réclamer la protection du roi de Perse, Châh-Ismail. Le Sultan nomme Moustapha-Beï au gouvernement d'Amassia, et retourne à Brousse. Le prince Ahmed profite de l'absence de Sèlim, revient, à marches forcées, devant Amassia , et s'en empare par surprise. Il offre le vézirat à Mousta-

(*) Nous prévenons les lecteurs de ne pas s'étonner de voir désormais les noms des princes de la famille ottomane constamment précédés du titre de Sultan. Quand il s'agil des princesses du sang impérial , ce titre suit leur nom ; ainsi on dit : Sultan-Ahmed, Sultan - Abdul • Medjid , etc., et Salrha- Sultane , Khadidjè-Sultane, Adilè-Sulfane, etc. , elc. Ce titre (Sultan), métamorphosé en Soudan par les historiens du moyeu âge, coirespond au mot prince , pris dans toutes les acceptions qui indiquent une existeace souveraine , plus ou moins rapprochée du trône, ou une origine impériale ou royale.

TURQL'IK.

plia qui accepte , et ne craint pas de trahir Sultan-Sèlim. Ce dernier avait envoyé secrètement un corps Voulaitfèctfis (cavaliers soldés) , chargés d'enlever le harem de son frère : Ahmed en est instruit par Moustapha ; il attend au passage les cavaliers du Sultan, et ies fait prisonniers. Sèlim, furieux, mais dissimulant sa colère, convoque un divan; ses vézirs s'y rendent, et sont revêtus d'un kaftan d'honneur à mesure qu'ils se présentent : Moustapba seul est introduit avec un vêtement noir; c'était l'arrêt de sa mort : saisi par les muets (dUsyz) , il est étranglé , et son cadavre sert de pâture aux chiens. Hersek-Ahmed-Pacna le remplaça dans les dangereuses fonctions que déjà il avait remplies à trois reprises^ ^

Sultan-Sèlim , que ses contemporains ont surnommé Yawouz (l'inflexible), justifia ce titre par les cruautés qui souillèrent son règne. Le poste de grand-vézir était si périlleux sous ce monarque , qu'il était passé en usage de dire à quelqu'un que l'on baissait : .« Puisses-tu être vézir de Sultan-Sè- «lim!» On trouve à peu près la même pensée reproduite dans ce distique a* un poète ottoman : « Tt i ne « saurais te délivrer d'un rival, à n moins qu'il ne devienne le vézir de « Sè/im. » Aussi , dans la persuasion que la mort les menaçait sans cesse , les ministres du Sultan portaient toujours leur testament au conseil. Piri- Pacha, l'un d'eux, dans un moment où îl vit son maître de bonne humeur, osa plaisanter à ce sujet, et lui demanda de l'avertir quelques heures d'avance , lorsque le jour fatal serait arrivé, afin de pouvoir mettre ordre a ses affaires. L(; Sultan rit beaucoup de cette requête, et lui répondit qu'il y aurait fait droit très-volontiers , s'il avait eu quelqu'un qui fût capable de remplir aussi bien les fonctions de crand vézir. Cinq neveux du Sultan lurent sacrifiés à sa sûreté. Le plus jeune de ces infortunés n'avait que uuatorze ans ; il se jeta à genoux , en demandant grâce ; un de ses frères , Sultan -Osman , âge de vingt ans, se

défendit en héros , cassa le bras à l'un des assassins, et en blessa mortellement un autre ; mais ni les supplications ni la résistance ne purent les arracher à la mort: accablés par le nombre, ils furent étranglés. Leurs corps furent transportés à Brousse, et eusevelis près de Murad II.

Le meurtre de Korkoud , frère du Sultan , suivit de près celui des cinq jeunes princes, ses neveux. Chassé de Magnésie par les troupes de Sèlim , Korkoud , accompagné d'un seul cavalier, resta caché pendant vingt jours dans une caverne ; il se sauva ensuite dans la province de Tekiè, où il fut découvert et fait prisonnier par le gouverneur de ce sandjak, qui avertit le Sultan de cette importante capture. Aussitôt Sèlim envoya vers son frère le kapoudji-baehi (*) , Sinan- Aga, qui réussit à écarter le fidèle compagnon du prince , et profita de cette absence pour lui signifier sa condamnation à mort. Korkoud, avant de mourir, obtint la liberté d'écrire au Sultan, et lui adressa une lettre en vers , qui fit couler les larmes de ce cruel monarque. Il manifesta alors un repentir inutile, ordonna un deuil général , et sacrifia à la mémoire de sa victime les ïurcomans qui avaient lâchement trahi son frère. Malgré tous ces signes de douleur et de regret, Sultan-Selim ne balança point à marcher contre son autre* frère Ahmed, qui était parti d'Amassia avec vingt mille hommes , et s'avançait vers Brousse. L'avantage demeura d'abord à Ahmed , qui battit Pavant-garde de l'armée de Sèlim , et aurait pu s'assurer une victoire complète , s'il eût livré à son rival une seconde bataille. Mais il commit la faute de lui laisser le temps de reprendre courage et de recevoir des renforts.

Un nouveau combat eut lieu dans la plaine de Yèni-Chèhir le 24 avril 1513 ( ldn safer 919) ; il fut favorable au Sul-

(*) Kapoudji- bachi , chef des huissiers, titre honorifique accordé parle Sultan à des officiers prô clans la carrière militaire. C'est l'équivalent du poste de chambellan en Allemagne et en Angleterre.

tan. Le prince Ahmed s'enfuit, entraîné par la déroute générale de son armée : arrêté dans sa course par la chute de son cheval , il est fait prisonnier, et condamné à mort. Avant son exécution , il fit remettre à Sultan-Sèlim un anneau d'un grand prix, en le priant d'excuser le peu de valeur de ce souvenir. Afc

Des que la mort de tous les compétiteurs de Sèlim lui eut assuré le trône, les jouissances étrangères se hâtèrent de fui envoyer des ambassadeurs. La Moldavie, là Walachie, la Hongrie, et Venise, renouvelèrent les anciens traités. Kansou-Ghawri, roi d'Égypte, envoya de riches présents à Sélim ; et l'ambassadeur de Vassili, prince de Russie, lit stipuler la liberté du commerce d'Azoff et de Kaffa. Châh-Ismaïl, partisan déclaré d'Ahmed, fut le seul qui dédaigna de féliciter Sélim. Cette absence d'un ambassadeur persan fut vivement sentie par le Sultan , et réveilla dans son cœur tous les ferments d'animosité qu'y avaient semés d'anciens griefs. ChAli-Ismaïl avait reçu à sa cour les princes rivaux de Sultan- Sèlim ; il avait envoyé en Égypte une députation chargée de former une ligue contre le monaraue ottoman. A tous ces motifs d'inimitié se joignait la haine religieuse. La querelle des chi'is{*) et des sunnis (**) divisait depuis des siècles les musulmans et surtout les Persans et les Osmanlis. La doctrine deschi'is, préchée par Chèïtan-Kouli, favorisée par Châh-Ismaïl , et adoptée par tous ses sujets, avait pénétré même dans les pays soumis aux Ottomans.

Sultan-Sèiim , su uni fanatique , résolut dè couper court, par une mesure effrayante, aux envahissements de la secte des ehi'is. Il ordonna un massacre généra] de tous ceux qui partageaient cette opinion religieuse : quarante mille

(*) Chi'isou chi'as, sectateurs et partisans d'Ali. Les douze imans dont Ali est le chef et la souche, sont à leurs yeux les seuls successeu/s légitimes du prophète.

Sunnis, orthodoxes, qui reconnaissent

Kur légitimes successeurs de Mahomet, les alifes Abou-Bekr , Omar, Osman et Ali.

sectaires furent égorgés ou jetés dans des cachots (*). A cette nouvelle , ChAh- Ismaïl s'avança avec une armée formidable. Il était accompagné du jeune Murad, neveu de Sultan -Sèlim. Ce dernier obtint du cheïkh-ul-islam de Constantinople un fetwa qui portait que non-seulement cette guerre était légitime, mais encore que c'était un devoir indispensable pour un monarque musulman et pour tous les croyants, d'éteindre des opinions impies dans le sang de ceux qui s'écartaient de la doctrine du Coran : et qu'il y avait plus de mérite à tuer un Persan chVi que soixante et dix chrétiens. Le Sultan , fort de l'avis du chef suprême de la religion , envoya à son rival une déclaration de guerre, où l'on voit , outre l'esprit du siècle et l'exagération du stvle oriental , le génie particulier et l'érudition de Sultan-Sèlim. Une seconde lettre, faisant une allusion injurieuse à l'origine de Châh-Ismaïl, lils de Cheïkh-Sèli , lui annonçait l'envoi dérisoire d'un bâton , d'ùn curedent, d'un froc et d'un cilice, attributs distinctifs des cheïkhs. Enfin un troisième message résumait les deux autres, et le prévenait de l'arrivée prochaine de Sèlim. Le Châh répondit aux invectives du Sultan par une lettre pleine de modération, dans laquelle il re-

f>roche à Sèlim le ton inconvenant de a sienne , qui est sans doute, disait-il , f ouvrage de quelque secrétaire enivré d'opium. En conséquence, il lui envoyait une boîte d'or, remplie de cet électuaire. Sultan -Sèlim, qui, ainsi

(•) Si l'on était tenté d'attribuer cet acte de barbarie uniquement à la férocité musulmane , nous serions obligés de faire remarquer à nos lecteurs qu'environ uu demi siècle plus lard , des motifs analogues provoquaient eu France ( c'est-à-dire chez le peuple qui a toujours marché eu téte de la civilisation européenne), l'affreux carnage de la Saint-Bar thélemy. Le rapprochement historique de ces résultats identiques du fanatisme religieux à des époques et chez des nations si dissemblables , nous semble ouvrir un vaste champ aux réflexions de lobsenafcur impartial.

lot

que la plupart des grands de sa cour, avait la passion de l'opium , sentit vivement l'épigramme. Dans sa fureur, il fit périr l'envoyé d'Ismaïl , et jura de tirer une vengeance éclatante de cet affront. Le Sultan était déjà arrivé aux environs de Tchèmen , avec cent quarante mille soldats, cinq mille vivandiers et soixante mille chameaux : an autre corps de réserve de quarante mille hommes complétait cette formidable expédition. Mais il fallait, à une armée si nombreuse, une énorme quantité de munitions de bouche et de fourrages ; et les Persans , en se retirant , avaient brûlé tout le pays. Par une habile manœuvre , ils fuyaient devant les Ottomans , leur laissant à combattre le plus terrible ennemi d'une armée , la disette. Déjà les murmures des janissaires se faisaient entendre sur le passage du Sultan ; le beïïer-beî dcKaramanie, Hemdem -Pacha , admis dans l'intimité de Sèlim , avec qui il avait été élevé, osa lui représenter les dangers que couraient ses troupes en s'enfonçant dans ces déserts où la main de l'homme avait tout dévasté : la mort fut le prix de sa franchi se. Zeïnel- Pacha remplaça dans le conseil l'imprudent Hemdem , et l'armée se remit en marche. Une nouvelle lettre, accompagnée de vêtements de femme , allusion à la lâcheté d'Ismaïl qui reculait sans cesse , fut envoyée par le Sultan au Chftb. Mais cette dernière provocation ne produisit pas plus d'effet que les précédentes; l'ennemi restait invisible. Les janissaires , fatigués d'une marche pénible et sans résultats, éclatèrent hautement et demandèrent a retourner sur leurs pas. Le Sultan s'avança fièrement au milieu des mutins, les harangua avec force, ordonna aux lâches de se séparer des braves armés du sabre et du carquois pour le service de leur maître, et termina sa vigoureuse allocution par ce vers persan : « Je ne me détourne pas du projet qui domine jho?i esprit. »

L'éloquence guerrière de Sèlim eut un effet prodigieux , l'armée s'avança vers Tebriz {Tauriz\ et pas un seul homme n'osa quitter son drapeau. Enfin, pen-

dant cette marche, ou apprit que Châh- Ismaïl approchait à la tète des siens.

Le roi annonçait au Sultan qu'il l'at tendait dans la plaine de Tchaldiran.

Sultan-Sèlim hâta sa marche et atteignit, le 2 redjeb 920 (23 aortt 1514).

les hauteurs gui dominent cette vallée.

Une éclipse de soleil avait eu lieu l'avant-veille : les astrologues du Sultan en tirèrent le plus heureux augure :

l'astre symbole de la Perse pâlissait devant le croissant. Sultan-Selim assembla pendant la nuit son conseil : tous les vézirs opinèrent pour accorder à l'armée un repos de vingt-quatre heures ; le defteraar ( ministre des finances) Piri-Pacha fut seul d'un autre avis ; il l'appuyait sur le danger qu'il y aurait à donner le temps de la réflexion aux èkindjis, dont un grand nombre professait la doctrine des chVis. Sultan-Sèlim, qui n'aspirait qu'au moment de livrer bataille, s'écria : « Voilà le seul homme de bon « conseil que j'aie trouvé dans mon ar- « mée! Quelle perte pour l'empire qu'il « n'ait pas été depuis longtemps grand « vézirî » Aussitôt il donne le signal du combat : les Ottomans étaient épuisés par la fatigue et la mauvaise nourriture; les chevaux, qui avaient souffert du manque de fourrage, pliaient sous leurs cavaliers. Les Persans, au contraire, étaient pleins de vigueur et de courage , et leurs chevaux frais et bien nourris ; mais ils ne pouvaient opposer un seul canon à l'artillerie formidable des Osmanlis. Cet avantage immense décida la victoire en faveur de ces derniers. Cependant , à la première attaque des Persans , dirigée par Châh-Ismaïl lui-même , les azabs plièrent, et l'aile gauche de l'armée fut repoussée jusqu'à l'arrière-garde ; mais des décharges d'artillerie bien dirigées balayèrent les masses profondes des bataillons persans , et mirent le désordre dans leurs rangs éclaircis. Un moment d'hésitation et de terreur les arrêta : dans cet instant décisif, leur monarque , blessé au bras et au pied , tomba de cheval : un cavalier ottoman s'élança vers lui ; le Chah était perdu, si s*n confident, Mirza-Ali, ne se fût

L'UNIVERS

dévoué pour lui sauver la vie : il se précipita au-devant du guerrier ottoman , en décriant : Je suis le Châhï Aussitôt il fut entouré et fait prisonnier. Ismaïl profita de cet intervalle |K>ur s'élancer sur un cheval qu'un palefrenier lui présentait , et s'enfuit à toute bride jusque sous les murs de Tebriz. Ne se croyant pas même en siketé dans cette ville , il continua sa route et se réfugia dans Derghezin.

Cette victoire importante fit tomber au pouvoir de Sèlim le camp ennemi , le harem et les trésors du Châh. Ses gardes du corps (kaurtchis) furent massacrés, ainsi que tous les prisonniers : les femmes et les enfants furent seuls épargnés. Le lendemain , le Sultan reçut les félicitations de ses vézirs, accorda cette journée au repos, et partit le jour suivant pour Tebriz , où il arriva après treize jours de marche. Il fut reçu dans cette ville par une foule curieuse de contempler les traits du vainqueur. Le prince Bèdi'uz-zèmân , du sang illustre de Timour-Leng, vint, à la tête des derviches , au-devant du Sultan , qui lui fit don de vêtements royaux , l'invita à s'asseoir sur un trône à côté du sien , et lui assigna un revenu de mille aspres par jour, honorant ainsi dans sa postérité le célèbre conquérant ta tare. Sultan - S cl i m trouva à Tebriz les joyaux du Chah , de riches étoffes , des éléphants , des armes magnifiques incrustées d'or et de pierreries, et de nouveaux trésors enlevés par Ismaïl aux souverains de l'Azerbaïdjan. Sèlim se rendit, le vendredi suivant, à la mosquée de Yakoub , où la prière fut faite au nom du vainqueur. Il ordonna la restauration de cet édifice, qui commençait à se dégrader. Pendant les huit jours qu'il demeura dans cette capitale (*) , Sèlim

(*) Il y a eu Perse ( Iran ), quatre fille» qui sont décorées du titre de Darus-Sèlthauet , capitales du royaume ; ce sont Tebriz, Cazwin, Isfalian et Thelwan. Le* autres villes principales de l'Iran ont aussi des épithètes honorables ou caractéristiques:

ainsi Chiraz est appelléc le séjour des sciences <%évul \lnt)\ Yezd, le séjour de l'ado-

reçutd'un certain K hodja Isfahaui deux poèmes, qui célébraient, en dialectes persan et tchagataien , le triomphe des armes ottomanes. ulite' Il annonça officiellement sa victoire à son fils Nu I tan-Su le i man , au doge de Venise , au sultan d'Égypte , au khan de Crimée, et au gouverneur d'Andrinople. Toujours attentif à ce qui pouvait être utile à ses sujets, il envoya à Constantinople les meilleurs ouvriers de Tebriz , et quitta un séjour que la présence des chVis rendait dangereux pour lui. Il comptait prendre ses quartiers d'hiver à Kara-Bagb, et continuer sa marche au printemps; mais une nouvelle révolte des janissaires l'obligea de renoncer à son projet. Sèlim donna , en frémissant de rage, Tordre de la retraite , et fit tomber sa colère sur le vézir Moustapha-Pacha. D'après l'ordre secret du Sultan, un muet coupa la sangle qui retenait la selle du cheval du vézir ; celui-ci tomba, au milieu de la risée des troupes. Sultan- Sèlim profita du ridicule qu'il avait jeté sur son ministre pour le destituer. Il fut remplacé par le defterdar Piri- Pacha , qui était en grande faveur au-

firès du Sultan , depuis le conseil au'il ni avait donné de livrer bataille à Châh-Ismaïl. Sèlim se mit ensuite en marche pour la Géorgie : il reçut en route un convoi de vivres, que lui envoyait le prince du Djanik , et les clefs de la ville de Baîbourd , prise d'assaut par ses lieutenants. Les torts de Destoerd et de Keîfi ne tardèrent pas à se rendre; et Sultan-Sèlim , continuant sa route , arriva à Amassia vers la ininovembre. Peu de temps après son entrée dans cette ville , Ah-Chèh-Souwar- Oghlou , investi par le Sultan du gouvernement de Raîçariïè , s'empara sur Suleïman , prince de Zcul-Kadriïè, de la forteresse de Bozok , et envoya à Sèlim la tête du vaincu.

Pendant le séjour du Sultan à Amassia, quatre ambassadeurs du roi de Perse, porteurs de magnifiques présents, vinrent demander à Sèlim la

ration (darul-'iùadet); Kerman,\e séjour de

la foi {ilarul-imâm) , etc.

liberté de l'épouse favorite de Châh- Ismaïl , tombée entre les mains du vainqueur après la bataille de Tchaldiran. Le monarque ottoman , violant le caractère sacré de ces envoyés , les fit jeter en prison , et força la Sultane à épouser le secrétaire d'État Tadjikzade-Dja'fer-Tchèlebi. Cette conduite a été condamnée même par les historiens ottomans, si portés d'ailleurs à excuser les fautes de leurs princes; mais ils n'ont pas osé approuver la violation manifeste de ces deux principes du droit musulman : « Aucun « mal ne doit atteindre les ambassa- « deurs. L'ambassadeur ne fait que « remplir la mission qu'il a reçue « (El mèemourou ma'zour). »

Sultan -Sèlim partit d'Amassia au printemps de 921 (1515), et arriva, un mois après , devant les murs de la forteresse de Koumakh, qu'il emporta d'assaut. Il songea dès lors à se venger du vieux prince de Zoul-Kadriïè , Ala-eddewlet, qui, au passage de l'armée du Sultan à Kaïçariïè, avait refusé de se joindre à lui , et avait même osé inquiéter sa marche. Dix mille janissaires, sous les ordres de Sinan-Pacha et d*A li-Beï-Chèh-Souwar-Ogblou, s'avancent contre le prince de Zoul - Kadn'ïè; et , pendant que le premier arrivait sous les mursd Elbistan , le Sultan lui-même campait aux bords de l'Indjè- Sou.Ala-eddewlet, retranché aupied du Tourna-daghi (montagne des Grues) , accepta la bataille quelui offrait Sinan- Pacha , et fut tué au commencement de l'action. Les Turcomans, voyant tomber leur chef, s'enfuirent dans les montagnes. Les quatre fils et le frère d' A la-eddewlet furent faits prisonniers; les jeunes princes furent mis à mort, et leur oncle fut obligé de présenter au Sultan leurs corps mutilés. La téte d' A la-eddewlet fut envoyée au Sultan d'Égvpte , comme un présage sinistre du sort qui l'attendait. Ali-Beï fut nommé gouverneur du pays conquis et pacha à trois queues.

Après la prise du fort de Bozok , une nouvelle sédition avait éclaté parmi les janissaires ; ils avaient pillé les maisons du vézir Piri-Pacha et de Halnni ,

précepteur du Sultan. Obligé de dissimuler alors son ressentiment , Sélim , de retour à Constantinople lorsqu'il eut vaincu le prince de Zoul-Kadriïè .

s'occupa de punir les janissaires. Il leur demanda quels étaient les auteurs de leur révolte : ils rejetèrent tout sur leur chef Iskender-Pacha , sur le segban-bachi Bal-Umèz (*) Osman , et le kazi-asker Dja'fer-Tchèlèbi. Les deux premiers furent décapités; quant au troisième , sa haute dignité de juge de l'armée obligeait à garder au moins envers lui des formes légales. Le Sultan le Ht donc appeler, et lui demanda uel supplice mériterait relui qui souferait l esprit de révolte parmi les soldats : a La mort ! » répondit sans hésiter Dja'fer. « C'est ta sentence que « tu viens de prononcer , » reprit le Sultan. Le kazi-asker essaya vainement de changer la résolution de Sèlim , en lui peignant les remords qui viendraient l'assaillir lorsque son crime serait irréparable : le monarque fut inflexible ; Dja'fer périt. Peu de temps après, un incendie éclata à Constantinople ; le Sultan accourut , donna des ordres pour éteindre le feu , et dit au vézir qui l'accompagnait : « Cest le « souffle brûlant de Dja'fer, et je crains « qu'il n'embrase à la fin le sérail , le « trône et moi-même. »

Le Sultan , pour empêcher je renouvellement des révoltes des janissaires, s'occupa ensuite de la réorganisation de leur état- major. Il créa deux chefs , l'Aga et le Koul-kiahïaci (le colonel général des janissaires et le lieutenantcolonel général) , entre les mains desquels il plaça le commandement supérieur du corps, et dont il se réserva sagement la nomination. La marine réclama aussi son attention : les vaisseaux ottomans étaient en mauvais

(*) Ce surnom signifie : qui ne mange pas de miel : c'est ainsi que Ton appelle encore ces énormes nièces d'artillerie en bronze qui lancent des boulets de marbre, d'un poids considérable , et qui sont immobiles dans les batteries à fleur dVau où on les a placées : on en voit aux Dardanelles et dans d'autres anciennes fortificaiions turques.

état , peu nombreux , et incapables de résister aux forces navales des chrétiens. Piri-Pacha, d'après Tordre du Sultan, fit construire un arsenal et équipa une flotte puissante. Ces préparatifs produisirent le plus grand efet sur les puissances européennes, qui s'empressèrent de renouveler leurs traités avec la Porte. Venise et Naples seules s'y refusèrent.

Avant la fameuse bataille de Tchaldiran, Sultan-Sèlim avait cherché à soulever le Kurdistan contre le Châh de Perse. A l'instigation des messagers secrets du Sultan , les villes de Bitlis, d'Amid et de Husn-Keïfa avaient secoué le joug persan. Les habitants du Diarbèkir (l'ancienne Mésopotamie) avaient offert de reconnaître l'autorité de Sèlim. Vingt -cinq beïs du Kurdistan avaient suivi cet exemple , de sorte que tout le pays , depuis le lac d'Ouroumiïa jusqu'à Malatîa (Melitèné) , c'est-à-dire de la frontière orientale à l'occidentale , était au pouvoir des Ottomans. Châh-Ismaïl , après le départ du Sultan, était retourné à Tebriz. Il chargea son lieutenant Kara-Khan de faire rentrer sous son obéissance Diarbèkir ; mais Sèlim envoya des troupes pour soutenir cette ville. Pendant que les Persans rassemblaient de nouvelles forces aux environs d'Ardjicli, pour appuyer l'armée assiégeante , ils furent battus par les détachements réunis des beïs de Sasnou , de Meks , de Khaïran et de Bitlis, sous les ordres d'Idris, l'historiographe du Sultan. Enfin , après avoir résisté pendant un an aux efforts des troupes persanes , Diarbèkir Ait délivrée par les secours que lui amenèrent Chadi - Pacha, beïler-beï d'Amassia, et Biïykli-Muhammed , gouverneur d'Erzindjan. Ce dernier prit possession de In capitale du Diarbèkir, surnommée Kara-Amid (Amid la noire), à cause de l'aspect lugubre que présente la ville, toute bâtie de lave de couleur noirâtre.

Après la reddition de Diarbèkir, Merdin (l'ancienne Marde ouMerida), sur la sommation d'Idris, lui ouvrit ses portes; mais, si la ville, où le beï

de Husn-Keïfa avait des intelligence!, s'était rendue sans se défendre, il n'eu fut pas de même de la forteresse , située dans une position inexpugnable, et qui avait résisté , dans le temps , aux armes de Timour-Leng. Voici la curieuse description qu'en donne un historien du conquérant tatare :

« Ce fort est l'oiseau anka (*), dont « le nid est si haut placé que le chas- « seur ne saurait l'atteindre; c'est un « prince dont nul n'ose demander en « mariage la fille depuis longtemps nu- «bile, et cependant toujours vierge; « car, élevé sur la cime de la mon- « tagne , il ne présente aux yeux que « tours sur tours. Il n'y a aucune aif- « férence entre sa vortte" et la voûte du « ciel , si ce n'est que celle-ci se meut « incessamment, et que la sienne reste, « au contraire , fixe et inébranlable.

« Derrière ce fort , est une vallée aussi « étendue que l'âme des justes... Ail « leurs sont des rochers a pic, que les « plus entreprenants n'osent escala- « der, et dont les formes tourmentées « présentent un alphabet de pierre « qu'il est impossible de déchiffrer.

« Le chemin s'élève et passe de fort « en fort , de porte en porte. La ville , « qui entoure le château comme une « bordure , en reçoit des vivres et de « l'eau ; elle résiste à toute action bonne « ou mauvaise , parce qu'elle tire sa « nourriture du ciel. »

Ce château résista longtemps à tous les efforts des Ottomans : Khosrew- Pacha le tint bloqué inutilement pendant une année entière , et eette citadelle ne tomba au pouvoir de Sultan- Sèlim qu'après la campagne de Syrie en 1515 (921 ). La garnison fut alors

(*) Vanka est un oiseau imaginaire qui, selon la fable orientale, vit solitaire sur les sommets les plus élevés des monts Tau rus ( YHymalaia) , d'où il menace sans cesse les habitants des plaines , hommes et animaux. Les récits les plus extraordinaires remplissent les poésies et les contes orientaux sur cet énorme oiseau de proie, symbole di ces brigands fameux qui , comme dans le. temps de notre anarchie féodale, pillaien les contrées voisines de leurs repaires.

passée au fil de l'épée, et 1» téte de son chef, Suleïman-Khan, roula aux pieds du vainqueur. La ville de Husn? Keïfa se rendit peu de temps après la chute de Merdin. Les forts de Sindjar, d'Arghana , de Birèdjik et de Djerinik étaient déjà tombés au pouvoir des Ottomans , après une victoire remportée sur Kara-Khan par Biïykli-Muhammed ; et , lorsque Merdin se fut enfin rendu , toutes les villes du Diarbèkir se soumirent sans résistance ; et les tribus kurdes et arabes qui erraient dans ces contrées reconnurent la souveraineté du Sultan. Les gouvernements de Roha et de Mouçel [Mossoul) furent aussi réunis à l'empire ottoman. C'est aux talents militaires de Bhykli-Muhammed , et surtout aux habiles négociations d'Idris, queSèlim dut ces importantes conquêtes : aussi témoigna- 1- il à son historiographe sa haute satisfaction , en lui envoyant , avec une lettre très-flatteuse , huit kaftans d'honneur, un sabre incrusté d'or, et une bourse de deux mille ducats vénitiens. Il lui conféra de plus la nomination des sand jak-beïs , et lui en remit les diplômes signés en blanc.

Idris mourut en 923 (1517), peu de temps après la conquête du Caire par Sultan-Sèlim.

L'année précédente (922-1516), ce monarque , décidé à la guerre contre Kansou - Ghawri , sultan d'Égypte , lui avait cependant envoyé des ambassadeurs, conformément à cette sentence du Coran : « Nous ne punissons « pas avant d'avoir envoyé un mes- « sage. » Kansou - Ghawri reçut fort mal les plénipotentiaires ottomans , et Ves fit jeter en prison : mais , à la nouvelle de l'approche de Sèlim , il les lui renvoya en les chargeant de négocier la paix entre leur maître et Châh - Ismaïl. Ils furent bientôt suivis de l'ambassadeur du sultan d'Égypte , Mo- -hol-Baï , qui se présenta devant Sultan- Sèlim , revêtu d armes magnifiques , et avec une suite brillante. Sèlim , sans respect pour le caractère sacré d'ambassadeur, ordonna de lui trancher la téte, ainsi qu'à toutes les personnes qui raccompagnaient. Younis- Pacha ,

8* livraison* (Turquie.)

en se jetant aux pieds du Sultan , fit révoquer la sentence de mort : Moghol- Baï, après avoir eu la barbe et les cheveux rasés , fut coiffé d'un bonnet de nuit , et renvoyé à son maître sur un âne boiteux èt galeux. Le Sultan mamlouk , Kansou-Ghawri , en apprenante traitementignominieux qu'avait subi son ambassadeur , sortit du Caire et vint au-devant des Ottomans. Il les rencontra dans la prairie de Dabik , où les musulmans croient que le roi David a son tombeau. La bataille ne fut

{>as longue : ainsi qu'à Tchaldiran , 'artillerie des Osmanlis leur assura la victoire ; privés de ce formidable moyen d'attaque, et d'une partie de leurs forces , par l'inaction d'un corps de treize mille ajelba?is (esclaves mamlouks), qui, jaloux des korsans, ou mamlouks de la troisième classe , ne voulurent point donner au moment décisif, les Égyptiens furent bientôt dispersés. Kansou - Ghawri , âgé de quatre-vingts ans, entraîné parla déroute de son armée, mourut d'une chute de cheval , ou, suivant quelques historiens , d'une attaque d'apoplexie.

Un tchaouch lui trancha la tête, et vint la déposer aux pieds de Sultan- Sèlim , qui , s'irritant de cette lâche flatterie , voulut punir de mort le sujet qui avait osé manquer de respect au sang royal ; mais , sur les instances de ses vézirs , il se contenta de le destituer. A la suite de la victoire de Sèlim , Alep (Haleb) et toute la Syrie tombèrent en son pouvoir. D'immenses trésors, trois mille vêtements de riches étoffes garnies de fourrures de lynx et de zibeline, furent trouvés dans la tente de Ghawri et dans la ville d'Alep. Sultan-Sèlim se rendit à la grande mosquée de cette ville , et entendit , à la prière publique , son nom suivi du titre de serviteur des deux villes saintes de la Mecque et de Médine {Khadini-ul-Harèmeïn4ch-chèrifein), jusqu'alors réservé exclusivement aux sultans mamlouks; l'auteur de cette adroite flatterie reçut, en récompense , le kaftan dont était revêtu Sèlim lui-même , et qui valait plus de mille ducats. Après s*étre arrêté quel-

L'UNIVERS

nues jours à Alcp, le Sultan se rendit à Hama {Emphania), dont il confia le commandement à Guzeldje-Kacun- Pacha , plus tard vézir du grand Suleïman. Hems {Emcssa) fut érigée en sandjak ; enfin la célèbre Damas ( Dimickk), surnommée le parfum du paradis (*) , vit flotter sur ses murs l'étendard de Sèlim. Les émirs arabes , les commandants des forts de la Syrie , les Druzcs du Liban , s'empressèrent de venir rendre hommage au vainqueur : il passa quatre mois, dans cette résidence délicieuse , à visiter les monuments de cette antique capitale des khalifes ommiades. La célèbre mosquée de Damas fixa particulièrement son attention. Ce bel édifice est le plus vaste de tous les temples de l'islamisme. Il a cinq cent cinquante pieds de longueur sur cent cinquante de largeur. Il est soutenu par un grand nombre d'énormes colonnes de porphvre, de granit, et demarhre dediverses couleurs. Six cents lampes étaient suspendues à la voûte par des chaînes d'or et d'argent, et douze mille y brillaient pendant les nuits du mois de ramazan. Quatre mUirabs étaient réservés aux quatre sectes orthodoxes , les liane fis, les Chafiis, les Mali fils, et les Hanbelis. Soixante et quinze muezzins appelaient à la prière du haut de trois minarets, et, descendant ensuite dans quatre estrades {mihfel) , y répétaient une dernière fois leur appel. La porte principale , tournée vers l'ouest, est nommée liabul- Burid ; on y arrive par un escalier de seize marches ; au midi est la porte tfAnberanuè , au nord , celle de Samossat , appelée aussi des chaînes , et enfin à l'est, celle de Djeroun. Ce superlM?

édifice a coûté , dit-on, cinq millions de ducats , c'est le chef-d'œuvre de l'architecture arabe.

Sultan-Sèlim, princctrès-pieiix, avait

(*) C'est le surnom qu'elle porte dans l'énoncé des litres du Sultan. Les géographes aralx-s ne se contentent pas de Cette epithète; ils lni en donnent encore d'autres fort bizarres pour des I.uropécns, mais lout à fait dnns le goût uVs Orientaux.

une grande confiance dans la science thétirgique des religieux que la voix publique honorait du titre de sainfs.

Un cheïkh célèbre , nommé Muhammed-Bèdakhchy, vivait à Damas, dans un coin de la mosquée Bèni-Oummiïè; le Sultan alla le voir, le salua profondément, et, se. tenant devant lui dans la plus humble contenance, ne voulut pas même parler le premier : le cheïkh, par respect, gardait aussi le silence, de sorte qu'ils restèrent longtemps sans prononcer un seul mot. Akhy-Tchelèbi, l'un de ses officiers, ayant eu l'imprudence de rompre ce silence, Sultan-Sèlim en fut très-irrité; il prit alors la parole, et se recommanda aux prières du solitaire : « Prions ensem- « ble, » dit le cheïkh; et il récita divers chapitres du Coran et d'autres prières : « Grand prince, dit-il ensuite, ne vous « écartez pas de la vertu , de la pieté , n et des devoirs du trône; appuyez - « vous en tout sur le secours du ciel , « sur le bras du Tout-Puissant ; ayez « une entière confiance en la bonté et « en la protection de l'Être suprême , « le maître de la vie des hommes et o l'arbitre de la destinée des empires : « alors rien ne manquera à la félicite « de votre règne et au bonheur de voit tre auguste maison. » Ces paroles remplirent Sultan-Sèlim de joie et de confiance, et il marcha sans crainte à la conquête de l'Égypte.

Pendant le séjour de Sultan-Sèlim à Damas, les mamiouks avaient élu un nouveau souverain : Touman-Bai était monté sur le trône d' Egypte. Le monarque ottoman lui envoya deux ambassadeurs qui lui offrirent la paix.

;i condition qu'il reconnaîtrait la suzeraineté de la Porte. Le prince égyptien les reçut avec les honneurs qui étaient dus à leur caractère; mais au sortir de l'audience de Touman-Baï , ils furent tués par un seigneur de sa cour, nommé Alan -Haï , qui excusa ce meurtre par l'indignation que lui avaient causée, disait il, les propositions dont ils étaient porteurs. Après une pareille violation du droit des gens, in guerre était inévitable : Djanberdi-Ghazali , général des mamiouks, rencontra près

de Gbaza , sur la frontière de Syrie , l'a vaut-garde des Ottomans, commandée par Sinan-Pacha. Après un combat acharné, la supériorité de leur artillerie leur assura encore une fois la victoire, et ils entrèrent en vainqueurs dans Ghaza. Pendant que le vézir battait ainsi les troupes égyptiennes, Sultan-Sèlim quittait Damas, visitait, à Jérusalem, les tombeaux du Prophète, le rocher où Abraham avait sacrifié à l'Éternel , et le sépulcre où repose ce patriarche à Hébron. En retournant à son camp , il rencontra Sinan-Pacha , lui fit don d'un sabre d'honneur, et distribua de l'argent à ses troupes. Il se disposa ensuite à traverser le désert. Huçeïn-Pacha ayant osé lui représenter le danger de cette entreprise, le Sultan lui fit trancher la téte, et se mit en marche, après avoir reçu le serment de fidélité des cheïkhs de nombreuses tribus arabes, et les clefs de Jérusalem , d'Hébron , de Safed , de Naplouse et de Tibériade. En dix jours, l'armée ottomane eut traversé le désert de Katiïè. Le 29 zilhtdjè 922 (22 janvier 1517), elle offrait te combat à Touman-Baï. A peine l'action était-elle engagée, qu'un détachement de cavaliers couverts d'acier s'élance vers l'étendard de Sultan-Sèlim. Touman-Baï lui-même commandait ce corps d'élite, accompagné de ses deux généraux Kourt-Baï et Alan- Bai. Ces trois braves guerriers avaient forme l'audacieux projet de s'emparer de Sélim; heureusement pour ce prince, ils prirent Sinau-Pacha pour le Sultan, et Touman-Baï perça le vézir d'un coup de lance. Les deux généraux égyptiens s'attaquèrent à Mahmoud- Bèï et à Ali le Khaznèdar, qui éprouvèrent le même sort que Sinan (*).

Malgré ces exploits chevaleresques, les marnlouks ne purent lutter contre la terrible artillerie ottomane; ils laissèrent vingt-cinq mille morts dans la

(*) Sultan-Sèlim dit à l'occasion de la mort de ce célèbre vézir : « Nous avons con-

• quis l*Égypte , mais nous avons perdu le

• Joseph. » {Sinon, signifie Joseph.)

plaine de lUdanta. Après cette victoire, Sultan-Sèlim envoya une garnison au Caire; mais Touman-Baï y étant revenu secrètement pendant la nuit, la fit massacrer tout entière. La ville fut assiégée de nouveau , et re-

Erise par les Ottomans après un cornât acharné qui dura trois jours et trois nuits. Sultan-Sèlim, pour hâter la reddition des marnlouks , fit proclamer une amnistie générale; et lorsque huit cents d'entre eux , se fiant à la parole du Sultan, se furent constitues prisonniers, il les fit- décapiter sans scrupule, et ajouta à cet acte d'une cruauté qui se renouvelle trop souvent contre les malheureux vaincus, le massacre général des habitants.

Un seul chef mamlouk , le brave Kourt-Baï, caché dans une maison du Caire, avait survécu à ses frères d'armes. Le Sultan lui fit remettre , par un de ses amis , en signe de pardon , du drap et le Coran; Kourt-Baï, rassuré par ces présents qui équivalaient à un engagement sacré, se présenta devant Sehm ; ce prince était sur son trône : « Tu es le héros des chevaux, « lui dit-il ; où est maintenant ta va - « leur? — Elle m'est toujours restée, « répondit le mamlouk. — Sais-tu ce « que tu as fait à mon armée ? — Très- « bien. » Le Sultan ayant témoigné ensuite son étonnement de l'audacieuse attaque qu'il avait osé tenter , Kourt- Baï exalta la valeur brillante des marnlouks, et parla avec mépris de l'artillerie qui donnait la mort comme un assassin. Il ajouta que, sous le règne d'Eschref - Kansou , un Mauritanien ayant apporté en Egypte des boulets, ce monarque repoussa une telle innovation comme une lâcheté , et qu'alors le Mauritanien s'écria : « Qui vivra « verra cet empire périr par ces mé- « mes boulets. « — « Il a dit vrai, ajouta « tristement Kourt-Baï , et Dieu seul « est tout-puissant ! » Après une longue conversation entre le Sultan et son

Srisonnier, Sèlim, irrité de la fierté e Kourt-Baï , appela les bourreaux , et le brave guerrier égyptien reçut la mort sans effroi et en maudissant le transfuge Khaïr-Baï, dont les avis se-

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