‹ TurquieChapitre 35 sur 78 · FILS DE 5CI.IM-K.HAN , TOUJOURS VICTORIEUX · texte numérisé non relu

FILS DE 5CI.IM-K.HAN , TOUJOURS VICTORIEUX

A TOI FRANÇOIS, oui es prince {bei) du pats de frehce!

Vous avez adressé à ma cour, résidence fortunée des sultans , qui est l'Orient de la bonne direction et de la félicité, et le lieu où sont accueillies les communications des souverains. . . ., une lettre par laquelle vous me faites connaître qu'il existe dans la place forte de Jérusalem , faisant partie de mes États bien gardés, une église autrefois entre les mains du peuple de Jésus , et qui avait été postérieurement changée en mosquée : je sais avec détail tout ce que vous avez dit à ce sujet. S'il en était ainsi , en considération de l'amitié et de l'affection qui existent entre notre glorieuse majesté et vous , vos désirs ne pourraient qu'être exaucés et accueillis en notre présence qui dispense la félicité. Mais cette question spéciale n'a rien de semblable à des cas ordinaires de biens meubles ou immeubles : ici il s'agit d'un objet de notre religion ; car , en vertu des ordres sacrés du Dieu très-haut , le créateur de l'univers et le bienfaiteur d'Adam , et conformément aux lois de notre Prophète, le soleil des deux mondes (sur qui soient la bénédiction et le salut!), cette église est , depuis un temps infini , convertie en mosquée , et les musulmans y ont fait le namaz

bassadeur de Ferdinand à la cour ottomane, s'introduisait dans la citadelle de Bude; son projet était d'assassiner Zapolya. Reconnu avant d'avoir pu exécuter son dessein, Hobordansky fut cousu dans un sac et jeté dans Te Danube. Guillaume de Rogendorf , général de Ferdinand , après avoir assiégé inutilement Bude, se retira au bout de six semaines; et le Sultan, qui était allé à Brousse , apprit à son retour la délivrance de la capitale de la Hongrie.

L'hiver suivant, le Sultan reçut les ambassadeurs du roi de Pologne Sigismond , de Zapolya , de son concurrent Pereny , et de" Wassili , prince de Russie.

Le 19 ramazan 938 (25 avril 1532), Sultan-Suleïman quitta Constantinople pour entrer en campagne à la téte d'une armée de deux cent mille hommes : arrivé à Nissa, il y reçut les envoyés de Ferdinand, les comtes de Lamberg et de Nogarola , et l'ambassadeur français Rincon. Ce dernier fut

(prière canonique des mahonittans). Or, aujourd'hui , altérer, par un changement de destination , le lieu qui a porté le titre de mosquée et dans lequel on a fait le namaz , serait contraire à notre religion ; en un mot, même si dans notre sainte loi cet acte était toléré, il ne m'eut encore été possible en aucune manière d'accueillir et d'accorder votre instante demande. Mais , à l'exception des lieux consacrés à la prière, dans tous ceux qui sont entre les mains de chrétiens, personne, sous mon règne de justice, ne peut inquiéter ni troubler ceux qui les habitent : jouissant d'un repos parfait , sous l'aile de ma protection souveraine , il leur est permis d'accomplir les cérémonies et les rites de leur religion ; et maintenant établis en pleine sécurité dans les édifices de leur culte et dans leurs quartiers, il est de toute impossibilité que qui que ce soit les tourmente et les tyrannise dans la moindre des choses. Que cela soit ainsi !

Écrit dans la première décade de la lune de muharrem-ulharam, année neuf cent trente-cinq (de l'hégire) [c'est-à-dire, vers la mi-septembre i5a8 de J. 6'.].

De la résidence impériale de ConslunUnople la bien munie et la bien gardée.

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accueilli bien mieux que les premiers , et emporta l'assurance de l'amitié du Sultan pour François Ier. Suleïman continua sa route, et prit, chemin faisant , quatorze châteaux forts. La petite place de G uns , défendue par le orave Nicolas Jurischitz, eut la gloire d'arrêter du moins pour quelque temps les armes du Grand Seigneur : elle ne se rendit qu'après douze assauts : dans le dernier, les Ottomans, saisis d'une terreur panique, causée par les cris lamentables que poussaient les femmes, les enfants et les vieillards de la ville assiégée, s'enfuirent au moment de

Eénétrer dans la place. Pour pallier la onte de cette fuite, ils prétendirent avoir vu sur les remparts un cavalier céleste, armé d'un glaive de feu. Cependant, sur les propositions avantageuses qu'Ibrahim -Pacha fit faire à Jurischitz, ce dernier, blessé et hors d'état de résister à une nouvelle attaque , se rendit à des conditions honorables. Le surlendemain de la reddition de G uns, le Sultan reçut la nouvelle de la soumission d'Altenbeurg; il congédia les ambassadeurs de Ferdinand, et leur remit une lettre pour leur maître, écrite en caractères d'azur et d'or, et renfermée dans une bourse écarlate : cette lettre lui offrait le combat, et le menaçait de la dévastation de ses États.

L'armée ottomane, au lieu de se porter sur Vienne comme on s'y attendait, envahit et ravagea la Styrie, sans oser attaquer la capitale de l'Autriche m la place forte de Neustadt. Kaçim- Beï, en traversant l'Autriche, mit tout à feu et à sang; mais, arrêté à Pottenstein par les Impériaux , il fit massacrer quatre mille prisonniers qui gênaient sa marche , et divisa son armée en deux corps : le premier, sous le commandement de Feriz-Beï, parvint à gagner la Stvrie; le second fut défait en sortant dé la vallée de Stahremberg , par le palatin Frédéric :

Kaçim-Beï , atteint d'un coup de feu , périt dans cette rencontre; Osman, qui le remplaça, éprouva le même sort en cherchant à rallier les débris de ses troupes. Le superbe casque

incrusté d'or et orné de plumes de vautour que portait Kaçim-Beï, fut offert , comme un trophée de cette victoire , par le comte palatin Frédéric, à l'empereur Charles - Quint. L'armée de Sultan- Suleïman arriva en septembre devant Gratz : une tradition de ses habitants , à l'appui de laquelle on montre la figure d'un Ottoman , représentée sur l'ancienne porte de la ville , ferait croire que le Sultan essaya de s'en emparer; mais en admettant qu'il en eut l'intention , du moins il* ne put l'effectuer, et fut obligé de passer la rivière de la Murr, avec une légère perte de soldats et de bagages. A Ferniz, l'arriére - garde ottomane fut battue par Jean Katzianer; elle assiégea ensuite Marbourg, sur la rive de la Drave, et fut repoussée dans trois assauts; traversant alors cette rivière sur un pont construit en quatre jours, elfe effectua avec peine sa retraite. Enfin, après bien des marches fatigantes et des pertes réitérées, le corps d'armée du Sultan arriva devant Belgrade, où il fut rejoint par Ibrahim-Pacha. Une revue générale des troupes fut passée ; et le lendemain, dans un divan solennel , des kaftans d'honneur furent distribués aux vézirs, au secrétaire d'État , aux defterdars , et aux beïlerbeïs de Roumilie et d'Anatolie. On expédia en même temps des courriers au doge de Venise et aux gouverneurs des provinces ottomanes, pour leur annoncer les succès de la campagne qui venait de se terminer. Ce ne fut que le 19 rebi'ul-akhir (18 novembre), et après une absence de sept mois , que le Sultan rentra à Constantinople.

Pendant cinq jours et cinq nuits , des réjouissances publiques, de brillantes illuminations célébrèrent le retour du souverain dans sa capitale.

Durant le cours de l'expédition du Sultan sur les rives de la Drave, le célèbre amiral André Doria assiégeait, avec cent soixante-quatorze bouches à feu , trente-cinq vaisseaux et quarantehuit galères, la ville de Coron (l'ancienne Coronis), et l'emportait dans un seul jour. Patras et les deux fort!

élevés par Sultan-Baïezid II, à l'entrée des Dardanelles de Lépante, furent soumis aussi promptement. Doria , en se retirant , dévasta les côtes de Sycione et de Corinthe.

Au commencement de 1533, un tchaouch (messager d'État), porteur de propositions d'une trêve, arriva à Vienne et y fut reçu avec la plus grande solennité. Elle fut acceptée par Charles-Quint et par Ferdinand , et ce dernier envoya au Sultan les clefs de la forteresse de Gran.

Peu de temps après la conclusion de cet armistice, Jérôme de Zara, son fds Vespasien et Schepper, ambassadeurs de Ferdinand , arrivèrent à Constantinople pour arrêter les clauses d'une paix définitive. Sept semaines se passèrent en négociations, pendant lesquelles Ibrahim-Pacha reçut sept fois en audience les envoyés autrichiens , et leur parla avec le plus grand- orgueil de sa propre puissance, égale à celle du padichâh ; enfin un traité fut conclu, grâce aux flatteries des plénipotentiaires envers le fier favori du Sultan , et aux sacrifices de tout genre que dut faire l'Autriche.

Parmi les raisons qui déterminèrent Suleïman à cette paix, il faut mettre au premier rang le projet de l'expédition qu'il méditait contre la Perse'; aussi, dès qu'il eut assuré la tranquillité de son empire par sa bonne intelligence avec les puissances européennes, il tourna ses regards vers Bagdad. Zulfekar-Khan , gouverneur, pour Thahmasp-Châh, de cette ville, en avait envoyé les clefs au monarque ottoman ; mais avant que les secours de Suleïman pussent arriver, Zulfekar fut assassiné par des agents de Thahmasp, et Bagdad retourna sous l'obéissance du chah de Perse. Chèrif-Beï, khan de Bidlis, avait livré cette ville à Thahmasp, tandis qu'Oulama, gouverneur de l'Azerbaïdjan , réfugié en Perse depuis la révolte de Chèïtan-Kouli, sous Baïezid II, était venu se soumettre de nouveau à l'autorité ottomane : admis au baise-main, il fut nommé beïler-beî de Bidlis, et commença le siège de c«tte place; mais Chèrif-Beï, à la tète

d'une armée persane, le força à la retraite. Ibrahim-Pacha, nommé serasker, partit pour reprendre Bidlis :

ayant d'y arriver, il reçut de Chems-uddin, fils d'Oulama, la nouvelle de la défaite de Chèrif-Beï et la tête de ce rebelle. Ibrahim prit ses quartiers d'hiver à Alep , et employa la mauvaise saison à des négociations qui lui valurent au printemps la reddition d'Akhlat, d'Ardjich et d'Adil-Djuwaz, villes sur les bords du lac de Wan, appelé par les Orientaux lac d'Ardjich {VArsissa de Ptolémée). Le grand vézir marcha ensuite sur Tebriz (Tauris), reçut en route les clefs des forteresses d'Ounik et de Wan, de Siawan et de neuf autres châteaux forts , et entra à Tebriz le 1er muharrem 941 (13 juillet 1534). Il prit les mesures les plus sages pour éviter le meurtre, le pillage, et tous les désordres qui accompagnent ordinairement les conquêtes à main armée; et, pour nous servir des expressions d'un historien oriental, aucun Persan ne perdit seulement la pointe d'un c/ieveu. Cette conduite d'Ibrahim- Pacha lui fait d'autant plus d'honneur, que le fetwa rendu à l'occasion de la guerre contre la Perse ordonnait le massacre des hérétiques et le pillage de leurs biens. La prise de Tebriz amena la soumission du chah de Chirvan, et de Mouzaffer-Khan , prince de Ghilan.

Pendant qu'Ibrahim-Pacha marchait de succès en succès, le Sultan, parti de Scutari le 1er zilhidjè 940 (13 juin 1534), se dirigeait sur les frontières de la Perse. Après avoir traversé rapidement Nicée, Kutahiïè, Ak-Chèhir, Konia, Erzroum et Ardjich, il entra le 20 septembre à Tebriz , fit sa jonction le lendemain avec l'armée du grand vézir à Oudjan, et arriva enfin à Bagdad à travers les nombreux obstacles qu'offraient les passages des montagnes et le mauvais état des chemins que les pluies avaient rendus presque impraticables : une partie de 1 artillerie et des bagages s'y perdit. Ibrahim- Pacha profita de ces circonstances pour se venger de son ennemi personnel, le defterdar Iskender-Tchèlèni , quartiermaître général , qu'il fit destituer en

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l'accusant d'imprévoyance. A l'approche de Sultan-Suleïman, Muhammed- Bei, commandant de Bagdad , lui avait envoyé une lettre de soumission, et s'était enfui avec toutes ses troupes.

Ibrahim-Pacha entra, le 24 djèmaziul-akhir ( 31 décembre ) , dans cette ville célèbre (*), dont le leudemaiu il envoya les clefs au Sultan.

L'armée se reposa à Bagdad quatre mois entiers, pendant lesquels le vainqueur s'occupa de règlements administratifs. A l'exemple de son aïeul Muhammed-el-Fatyh , qui avait découvert le tombeau d'Eïoub, Sultan-Suleïman voulut au'un miracle du même genre lui attirât la confiance des peuples. Le sépulcre du grand Imam Abou-Hanifè, qui, suivant la tradition, avait été en butte aux outrages des chi'is, sans gu'ils eussent pu cependant le détruire, lut retrouvé : l'armée ne douta plus dès lors de la protection du ciel, et le Sultan fit construire un dôme sur le tombeau du grand Imam; ce monument est visité par de nombreux pèlerins sunnis.

Ce fut aussi pendant le séjour du Sultan à Bagdad qu'Ibrahim -Pacha, dont la haine contre Iskender-Tchèlebi n'était pas satisfaite par sa destitution, obtint son arrêt de mort; l'ancien defterdar fut pendu sur la place du marché, ses immenses richesses furent confisquées , et ses six à sept mille esclaves réunis à ceux du sérail.

Le 28 ramazan 941 ( 2 août 1535 ), l'armée repartit pour ïebriz, où elle reçut des marques de la satisfaction du

(*) Bagdad , que les musulmans ont surnommée Dariis-sù/am (maison du salut), Darul-djihàd (maison de la sainfe lutte ï, Darul Rhalàfèt ( maison du khalifat j , fiourdjul-ewlia ( boulevard des saints ) , fut fondée Tan 148 de l'hégire ( 76$ ), par Man- /our, deuxième khalife de la famille d'Abbas; elle est située sur les bords du Tigre ( Didjlè) ; bâtie eu hémicycle, elle est entourée d'un fossé profond et de remparts très-épais, flanqués de cent cinquante tours. C'est l'entrepôt du commerce entre la Perse et les Indes, et le lieu de passage des caravanes qui , d'Ispahan et de Basra, vont en Syrie et dans l Asje Mineure.

Sultan, et fut généreusement récompensée de ses fatigues. Pendant la route, qui dura trois mois, les ambassadeurs du châh de Perse et du roi de France vinrent offrir leurs hommages au monarque ottoman : le premier lui apporta des propositions de paix qui ne furent pas accueillies, et le second le félicita de la conquête de Bagdad.

Lorsque, six mois plus tard ( en janvier 1536), Sultan-Suleïman fut rentré à Constantinople, il conclut avec l'ambassadeur français un traité de commerce, par lequel furent consacrées la liberté réciproque de navigation, la reddition des esclaves faits antérieurement , l'interdiction , pour l'avenir, du droit de réduire en esclavage les prisonniers de guerre , enfin, la juridiction souveraine des consuls dans les affaires civiles. Ce fut là le dernier acte administratif du puissant et orgueilleux Ibrahim-Pacha. Ce favori du Sultan , parvenu au plus haut point de puissance où piH aspirer un sujet, en fut tellement ébloui qu'il osa , dfans un ordre du jour, prendre le titre de Serasfcer - Sultan, Cette audace fit naître dans l'esprit de Suleïman le soupçon que l'ambitieux serviteur qui s'arrogeait le titre réservé au souverain , pourrait bien chercher à s'emparer aussi de sou trône. Cette pensée, qui perdit Ibrahim-Pacha, rappela à Sultan-Suleïman le songe dont il avait été tourmenté la nuit qui suivit le supplice d'Iskender-Tchèlèbi. Le defterdar lui était apparu : la te te entourée de rayons lumineux , l'œil enflammé de courroux , la menace 0 la bouche , il lui avait reproché avec indignation sa faiblesse pour un vézir perfide, dont les accusations calomnieuses l'avaient poussé à condamner à mort sans examen , sans formalités , un officier innocent qui avait voué sa vie au service de la religion et de l'État ; après ces mots , le fantôme irrité s'était précipité sur le Sultan , en lui jetant au cou un cordon pour l'étrangler. Suleïman s'éveillant en sursaut a ses propres cris d'effroi , regarda ce songe comme un avis du ciel; mais , malgré la vive impression qu'il

fit sur son esprit, ii n'en témoigna rien au grand vézir, et continua de vivre avec lui dans la même intimité ; ce ne fut que lorsque Ibrahim-Pacha eut l'imprudence de se décorer du titre de sultan qu'il devint suspect à son maître. Le 21 ramazan 942 (5 mars 1536), le grand vézir s'était rendu au sérail, comme de coutume ; il fut trouv é étranglé le lendemain. Au milieu du dix-septième siècle, on montrait encore sur les murs du harem les taches du sang du présomptueux favori : leçon terrible pour ses successeurs!....

mais qui n'a empêché aucun d'eux d'accepter l'immense responsabilité attachée au grand vézirat; cette conOance aveugle est une des infirmités morales de la race humaine, et aussi peut-être une de ces grâces d'état , qui font dormir au bord des précipices, construire au pied des volcans et braver les tempêtes de l'Océan , comme celles des cours. La foi dans la prédestination et d'autres croyances générales sur la nature du pouvoir des princes de l'Orient, envisagé par leurs sujets, comme émanant de Dieu même , empêcheront toujours des leçons de ce genre d'être profitables à qui que ce soit. Quant à Ibrahim - Pacha , élevé de la plus basse condition à l'apogée des grandeurs, nul ministre ne jouit auprès d'un souverain d'une influence aussi inouïe. Il était du même âge que le Sultan : courtisan habile , sachant flatter avec la plus grande adresse , amusant son maître par un talent peu commun pour la musique, et surtout par le charme de sa conversation , qu'une immense lecture et la connaissance de quatre langues rendaient instructive et variée, il était parvenu à ce point que le Sultan ne pouvait se passer de lui ; leur intimité était devenue telle qu' Is prenaient tous leurs repas ensemble, et, pour ne point se séparer, faisaient dresser leurs lits l'un près de l'autre. Ibrahim aimait beaucoup l'étude de la géographie et de l'histoire; il lisait aussi avec passion les exploits d'Annibal et d'Alexandre le Grand, auquel il aimait à eVe comparé. S'il dut l'origine de sa

puissance à la faveur, il est juste de dire qu'il justifia cette prédilection de Suleïman par la rare habileté qu'il déploya dans le premier poste de l'État.

La force de l'habitude, l'énergie de son caractère lui avaient acquis sur le Sultan un ascendant que rien ne semblait pouvoir détruire; et néanmoins pour le perdre ii ne fallut qu'un songe et un trait d'imprudente vanité!

Aïas-Pacha succéda à Ibrahim.

Pendant la campagne de Perse , le fameux corsaire Khaïr-uddin {Barberousse) , devenu kapoudan- pacha de toutes les forces navales ottomanes, assiégea la place de Coron, qu'André Doria, grand amiral des flottes de l'empereur Charles-Quint, avait enlevée aux musulmans en 1533. Un étroit blocus fit éprouver aux assiégés les horreurs de la famine, et Charles-Quint fut obligé de restituer cette place au Sultan. En 1534, Khaïr-uddin ravagea une partie des côtes de l'Italie , et se présenta ensuite sous les murs de Tunis : Muleï-Haçan, vingt -deuxième prince de la dynastie des Bèni-Hafs, régnait sur cette ville et sur les pays environnants; ce tyran, après avoir fait périr quarante-quatre de ses frères, ne s'occupait qu'à peupler son harem , au lieu de fortifier ses remparts et de se composer une armée qui put défendre son trône. Khaïr-udain-Pacha chassa Muleï-Haçan et s'empara de Tunis ; mais il ne garda que quelques mois sa conquête. Charles-Quint, cédant aux prières du monarque détrôné, et mu surtout par le désir de rendre à la liberté trente mille chrétiens retenus en captivité, reprit Tunis sur les Ottomans, réintégra Haçan dans ses États sous des conditions très-favorables aux chrétiens, et laissa une garnison espagnole dans le fort de la Goulette, dont il s'était réserve la possession exclusive.

Malgré la mort d'Ibrahim-Pacha, qui , né sujet de la république de Venise, avait établi entre cette puissance et la Porte des relations politiques et amicales, l'alliance entre ces deux nations semblait devoir être durable, car le nouveau grand vézir, Aïas-Pacha,

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suivait la marche imprimée par son prédécesseur aux affaires de l'empire.

Cependant ces intentions pacifiques ne purent empêcher la guerre d'éclater bientôt. Diverses infractions des Vénitiens au traité en furent le prétexte ; il faut en chercher la vraie cause dans les dispositions belliqueuses de Khaïruddin-Barberousse , qui sut les faire partager au Sultan, et dans les efforts d'André Doria pour obliger les Vénitiens à sortir de leur neutralité.

En mai 1.537, Sultan-Suleïman, accompagné de ses deux fils Muhammed et Sèlim, partit de Constantinople pour Valona, a la tête de son armée, tandis que Khaïr-tiddin faisait voile vers l'Adriatique. La flotte ottomane, forte de cent navires, ravagea les côtes de la Pouille, et emmena en esclavage plus de dix mille habitants. Cependant la guerre n'avait pas encore été déclarée à la république : ce ne fut qu'au mois d'août que le kapoudanpacha, sur l'ordre du Sultan, fit voile pour Corfou ( Corcyre , l'ancienne Pheacia ) , et y débarqua vingt-cinq mille homme* et trente canons. Quelques jours après , le grand vézir, avec un autre corps d'armée égal en force au précédent, aborda dans l'île : le 1er septembre , les assiégeants commencèrent l'attaque en lançant des boulets de cinquante livres , qui , mal dirigés , produisirent peu d'effet, tandis que l'artillerie vénitienne coula à fond deux galères, et d'un seul coup tua quatre musulmans. Enfin, après huit jours de siège et quatre assauts infructueux donnés au fort Sant' Ançelo, le Sultan, rebuté par l'invincible résistance des assiégés, donna l'ordre du départ.

1 1 se vengea de cet échec en s'emparant de Paxo et en incendiant Butrinto. Le 1er novembre , il rentra à Constantinople.

Avant la malheureuse campagne de Corfou , Murad-Beï, voïvode de Verbozen, et Khosrew-Beï, gouverneur de Bosnie, s'étaient emparés de plusieurs châteaux forts en Dalmatie. Ce dernier et Yahia-Oghlou-Muhammed- Pacha, malgré la paix signée entre la Porte et la Hongrie, ravagèrent en-

suite cette contrée. Ferdinand leur op-

Kosa une armée de vingt-quatre mille ommes sous les ordres de Katzianer.

Poursuivi par les Ottomans, ce général finit par déserter lui-même son camp, déjà abandonné par la plupart des chefs : le brave comte tyrolien Louis de Lodron ne put se résoudre à fuir, et après un combat sanglant, dans lequel il reçut deux blessures graves, il se rendit à Murad-Beï de Ktlis, et fut tué par ses gardiens dès qu'on eut perdu l'espoir de le guérir.

Le général Katzianer, qui avait abandonné son poste , fut emprisonné à Vienne , et enfermé dans le fort de Kostanizza; il parvint à s'échapper, chercha à se vendre à Muhammed, sandiak-beî de Bosnie, et fut tué par un des siens qu'il voulait entraîner dans sa trahison.

Tandis que ces événements se passaient en Hongrie , le kapoudan-pacha Khaïr-uddin parcourait l'Archipel et s'emparait de dix îles appartenant aux Vénitiens, dont quelques-unes ont une renommée mythologiqueou historique :

Skyra ( Scyros) ; Youra , rocher d'exil sous les Romains; Pathmos, Mo, Stamgalia, Ègine (Œnone) , la rivale d'Athènes, et dont les habitants se distinguèrent à la bataille de Salamine , Parosy célèbre par la beauté de ses marbres ; Ànti - Par os , Tine (Tenos) , Naxie (Naxos) , où Ariadne fut abandonnée par Thésée. De son côté , Kaçim- Pacha assiégeait la ville de Napoli de Romanie, dont la position inexpugnable avait rendu inutiles les efforts de Muhammed-el-Fatvh et de son fils Baiezid II. Sultan-Suleïman ne fut pas plus heureux que ses prédécesseurs : le 14 novembre 1538, K an m -Pacha renonça à s'emparer de cette place forte , qu'il avait bloquée sans succès pendant cinq mois.

La Moldavie était depuis vingt-deux ans sous la protection de la Porte, moyennant un tribut de quarante juments , vingt poulains et quatre mille ducats: en 945 ( 1538), Rarescb, prince de cette contrée , ayant donné divers sujets de plainte au 'Sultan , celui-ci résolut de chAticr son vassal.

Ml

Le 11 safer (9 juillet), le Grand Seigneur partit de Constantinople , et, après avoir reçu en route l'hommage de soumission de l'émir arabe Rechid ,

E rince de Basra , et de Sahib-Ghèraî , han de Crimée , il arriva à Jassy, et livra cette ville aux flammes : il envoya ensuite des cavaliers tatares à la poursuite de Raresch, gui se sauva en Transylvanie : après la fuite du prince, la place forte de Suczawa se rendit sans résistance : le vainqueur y trouva de grands trésors. Étienne , frère de Raresch , fut investi de la principauté de Moldavie, et reçut du Sultan le cucca , le kaftan de zibeline (seraser) , le tambour, les timbales, les queues de cheval et l'étendard , insignes de sa dignité : le diplôme d'investiture imposait au voïvode , entre autres obligations, celle d'apporter lui-même tous les deux ans , a Sa Hautesse , le tribut de la province.

Pendant «*été de 1538, Khaïr-uddin- Rarberousse avait fait diverses courses dans la Méditerranée : vingt-cinq Iles appartenant aux Vénitiens avaient été rançonnées ou ravagées : au mois de septembre, il battit l'escadre chrétienne, composée de cent soixantesept bâtiments, dont trente -six galères du pape, cinquante espagnoles commandées par l'amiral Capello , et quatre -vinet- une vénitiennes, sous les ordres du célèbre Doria.

Tandis que Khaïr-uddin soumettait les lies de l'Archipel, Khadim-Suleïman-Pacha , gouverneur de l'Egypte, se dirigeait vers les côtes de l'Arabie avec une flotte de soixante et dix voiles , envahissait le territoire d'Aden , prenait d'assaut les deux forts de Koukè et de Rat , et , après un siège de vingt jours , s'emparait de la ville de Diou , * enlevée par les Portugais à Rèhadir- Chflh, prince de Goudjerat(Gttserate),

?ui était venu réclamer contre eux aide de Sultan-Suleïman.

Au mois de novembre 1539, de brillantes fêtes eurent lieu à Constantinople à l'occasion de la circoncision des princes Baïezid et Djihanghir : les mirs et les ambassadeurs européens forent admis à la cérémonie du baise-

main; le Sultan célébra en même temps le mariage de sa fille Mihr-Mah avec le vézir Rustem-Pacha.

Cependant la guerre qui durait depuis trois ans entre la Porte et Venise avait été mêlée de revers et de succès réciproques : la dernière conquête des Vénitiens avait été celle de Castel- Nuovo, place forte dans la Dalmatie, entre Raguse et Cattaro; Khaïr-uddin la leur reprit quelques mois plus tard ; et bientôt un traité , glorieux pour les Ottomans, termina cette guerre désastreuse : Venise céda , outre toutes les petites îles de l'Archipel dont Khaïr-uddin avait fait la conquête, les places fortes de Napoli de Remanie, de Malvoisie, les châteaux d'Urana et de Nadin, et paya une indemnité de trois cent mille ducats.

Ferdinand, craignant que la paix avec Venise ne permît au Sultan de tourner ses armes contre la Hongrie , envoya, en aualité d'ambassadeur à Constantinople, le Polonais Jérôme Lasczkv , transfuge de la cause de Zapolya. La mort de ce prince , arrivée quinzejours après ledépart deLasczkv, engagea Ferdinand à faire partir un second plénipotentiaire avec de nouvelles instructions qui lui enjoignaient de ne rien négliger pour intéresser à sa cause le grand vézir Loufti-Pacha , le vézir Roustem-Pacha , et l'interprète de la Porte , Younis-Reï. Peu de temps avant la mort de Zapolya , son épouse Isabelle lui avait donné un fils . le Si'ltan fit partir pour Rude un tchaouch chargé de constater la naissance du royal enfant. La reine était venue au-devant de l'envoyé ottoman , et avait allaité devant lui son nourrisson : le tchaouch , après s'être agenouillé et avoir baisé les pieds du nouveau-né, jura , au nom de Suleïman, que le fils de Zapolya régnerait sur la Hongrie dès qu'il aurait atteint l'Age de majorité. Pendant ce temps, Léonard Fels , général de l'armée de Ferdinand , mettait le siège devant Rude, et l'abandonnait presque aussitôt, à cause de la mauvaise saison ; en se retirant, il s'empara des places de Stuhlweissepbourg , Pest, Waizen et

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Wissegrad. La reine Isabelle s'empressa d'adresser au Sultan deux ambassadeurs qui déposèrent à ses pieds de riches présents et le tribut de la Hongrie, en implorant son appui. Ln diplôme qui confirmait le jeune fils de Zapolya dans la dignité royale, fut remis aux envoyés d'Isabelte; le Sultan fit marcher en toute hâte sur Bude le beïler-beï Khosrew-Pacha et le vézir Muhammed-Pacha , et promit de les suivre bientôt pour aller défendre lui-même les droits de la reine répente. L'ambassadeur de Ferdinand tut consigné chez le grand vézir. et le Grand Seigneur partit, le 28 safer (23 juin), de Constantinople , pour ouvrir en personne la campagne de Hongrie.

Le 29 août 1541 , le jeune Sigisir.ond Zapolya , à peine âgé d'un an , fut présenté au Sultan; le 1er septembre, Sa Hnutesse envoya signifier à la reine Tordre de faire ses préparatifs de départ, et le lendemain Bude était devenue une ville ottomane. Pour excuser cependant la violation de ses serments , le Sultan fit remettre à la veuve de Zapolya un diplôme écrit en lettres d'or et d'azur, dans lequel il jurait, par le Prophète, par ses ancêtres et par son sabre, de rendre Bude au jeune roi, dès qu'il serait majeur : en attendant ce moment , le fils d'Isabelle fut nommé sandjak-beï de Transylvanie. La reine se retira à Lippa, emportant avec elle la couronne et les autres insignes de la dignité royale.

Deux ambassadeurs de Ferdinand , Nicolas , comte de Salm , et Sigismond de Herberstein , vinrent demander au Sultan la cession de la Hongrie entière, en s'engageant à lui payer jusqu'à cent mille florins de tribut annuel : ils offrirent à Suleïman , entre autres présents , une horloge qui indiquait les heures , les jours , et le mouvement des astres ; mais , après être demeurés onze jours dans le camp ottoman , les ambassadeurs le quittèrent en emportant une lettre du Sultan pour Ferdinand, dans laquelle il était dit que ce dernier n'obtiendrait la paix qu'en

restituant Stuhlweissenhourg , Wissegrad , Gran et Tata.

Vers la mi -novembre, Sultan -Suleïman revint à Constantinople : un mois après, le kapoudan-pacha entra dans le port et apporta la nouvelle de la défaite de l'armée navale de Charles-Quint, dispersée, devant Alger, par la tempête.

En 1543, l'ambassadeur du roi de France ayant persuadé à Suleïman qu'il était de son intérêt de continuer la guerre contre Charles -Quint, Khaïruddin se mit de nouveau en mer avec une flotte de cent cinquante voiles, parut devant Messine , et s'empara du château, qui se rendit à la première sommation. L'escadre ottomane, longeant ensuite la côte d'Italie, alla mouiller a Marseille, où Barberousse fut reçu avec les plus grands honneurs. De là, il se rendit, de concert avec la flotte française sous les ordres du duc d'Enghien, à Nice, qui fut prise le 20 août. La forteresse seule résista; et Khaïr-uddin ayant appris, par une lettre interceptée", que les assiégés allaient être secourus par des forces supérieures aux siennes, il se retira après avoir mis la ville à feu et à sang.

L'armée de Ferdinand, composée de quatre - vingt mille hommes , vint assiéger Pesth , donna un assaut infructueux, et se retira, au bout de sept jours, vaincue par la résistance héroïque de la garnison , qui ne s'élevait pas à plus de huit mille Ottomans.

Le 18 muharrem 950 (23 avril 1 543) , Sultan - Suleïman partit de sa capitale pour une nouvelle campagne contre la Hongrie. Jamais ce prince n'avait pris autant de précautions pour assurer les approvisionnements de l'armée , et n'avait déployé une pareille magnificence. Nous empruntons quelques détails à la longue description qu'un historien oriental fait de cette marche triomphale : elle s'ouvrait par les sakka (porteurs d'eau), avec leurs outres pleines , suivis des bagages du Sultan et du trésor , portés par plus de deux mille mulets; venaient ensuite neuf

1URQUIE

cents chevaux de main, et cinq à six mille chameaux, chargés de munitions : mille djèbedjis ( armuriers ) ; cinq cents lagoumdjis (mineurs); huit cents foptf/ïs (canonniers); quatre cents top-arahadjis (soldats du train) , précédaient les dignitaires du sérail, le kilartfji-bachi (grand sommelier), le khaziièdar-backi (grand trésorier), et le kapou-aga (gouverneur de la cour).

A Paile droite marchaient deux mille sipahis (cavaliers); cinq cents auloufedjis (troupes soldées); cinq cents ghourèbas ( étrangers ) : à l'aile çauche, un pareil nombre d'ouloufédjis et de ghourèbas, et, au lieu des sipahis, deux mille sUihdars (gendarmes). A la suite de ces troupes, on voyait les membres du divan, le nichandji-bachi (secrétaire d'État) ; les defterdars (contrôleurs généraux des finances); les kazi-askers (juges de l'armée) ; les quatre vézirs, précédés de quatre queues de cheval , et entourés de leurs officiers et de leurs esclaves. Après eux s'avançaient les doghandjis (gardiens des gerfauts) , chahindjis (fauconniers); tchakirdjis (gardiens des vautours); atmaajis (gardiens des épervïers); zaghardjis (gardiens des lévriers ) ; samsoundjis ( gardiens des dogues); les moutèferrikas (fourriers) ; les tchachnègirs (écuyers tranchants), et tous les employés des écuries impériales, conduisant des chevaux de divers pavs, grecs, arabes, persans, etc. , richement enharnachés ; trois cents kapoudji-bachis (chambellans), à cheval , précédaient douze mille janissaires aux bannières rouges. Cent trompettes , dont les instruments étaient retenus par une chaîne d'or, joignaient leurs fanfares au roulement de cent tambours : sept étendards à raies d'or, sept queues de cheval, annonçaient l'approche du Sultan , gui , monté sur un superbe coursier, était entouré de soixante et dix peïks (gardes du corps à pied), richement vêtus, portant des casques de bronze doré , ornés d'un plumet noir , et des hallebardes ( tèbèr ) également dorées; un second cercle était formé autour des peïks , par quatre cents solaks ( autre

sorte de gardes du corps), dont les bonnets de feutre (uskiuf) étaient ornés d'un panache de plumes de héron , et les carquois incrustés d'or; leur taille était serrée par une ceinture de soie. En dehors de ce deuxième cercle, cent cinquante tchaouchs (huissiers) , commandés par le tchaouch-baclii (grand maréchal de la cour ottomane;, agitaient leurs cannes d'argent, garnies de petites chaînes du même métal , et répétaient à chaque instant ce cri : Tchok-yacha ! (Qu'il vive longtemps ! )

Pendant que le Sultan sortait de Constantinople avec tant de pompe, la campagne était ouverte avec succès par ses lieutenants en Hongrie et en Esclavonie. Les villes de Valpo, de Siklos, de Gran, de Stuhlweissenbourg , tombaient en leur pouvoir. Au printemps de l'année suivante (1544), W issegrad, Néo^rad efWèlika éprouvèrent le même sort : la joie de ces triomphes fut troublée par la moi t du prince Muhammed-Khan, second fils de Suleïman ; une mosquée fut élevée à Constantinople auprès du tombeau, comme un témoignage durable de la profonde douleur du Sultan. Après la prise de "Wèlika, quelques châteaux se soumirent encore aux Ottomans, qui remportèrent une victoire complète sur les Hongrois dans les champs de Lonska; les chrétiens prirent bientôt une revanche éclatante à Salla : l'oda-bachi Huçein y perdit la vie avec cinq cents des siens.

Le 4 juillet 1546, Sultan-Suleïman fit une perte irréparable par la mort du célèbre Barberousse Khaïr-uddin- Pacha, qui avait si glorieusement commandé les forces navales ottomanes. Fils du sipahi roumiliotc Yakoub d'Yènidièwardar, Khaïr-uddin, appelé d'abord Khyzr, avait commencé par faire la course contre les chrétiens ; son audace le fit bientôt remarquer de Muhainmed, sultan de Tunis, qui le reçut dans sa marine; plus tard, devenu maître d'Alger, il lit hommage à Sultan-Sèlim, alors en Egypte, des droits de sikké et de Rhoutbé, se reconnaissant ainsi le vassal de la Porte : en

L'UNIVERS

récompense . le monarque ottoman lui envoya le titre de beïler-beï et les insignes de cette dignité. Les exploits de Khaïr-uddin étendirent partout sa renommée : en 1533. Suitan-Suleïman le créa kapoudan-pacha : il fut le soutien de la marine ottomane, et le plus redoutable adversaire de Doria. Le tombeau de Khaïr-uddin-Barberousse est situé sur les bords du Bosphore, près du collège fondé par lui à Bèchiktach.

Le 19 juin 1547, une trêve de cinq ans fut conclue entre le Sultan, Charles-Quint et Ferdinand Ier. Par ce traité, qui termina la guerre de Hongrie, un payement annuel de trente mille ducats, que les historiens ottomans ont considéré comme un tribut, fut imposé à l'Autriche ; en y souscrivant, cette puissance signa en effet l'aveu de sa faiblesse.

Cette même année (954-1547), on vit arriver à Constantinople un envoyé d'Ala-Eddin, sultan indien, qui venait implorer l'assistance du Grand Seigneur contre les Portugais. Le prince persan Elkaçib-Mirza, qui s'était révolté contre son père le chân Thahmasp, venait aussi se mettre sous la puissante

rtection de la Porte. Le Sultan lui une réception extraordinaire, le combla de présents, et déploya un appareil de forces militaires qui était uti indice de ses projets hostiles contre la Perse. Khourrem -Sultane, mère de Sèlim, la Roxelane de nos romans historiques , regardée à tort comme Française, usa en cette occasion de tout l'ascendant qu'elle avait su prendre sur l'esprit de Suleïman , pour le pousser à la guerre de la Perse. Deux motifs faisaient souhaiter à la princesse que cette expédition eût lieu : d'abord , l'espoir qu en l'absence du Sultan leur fils Sèlim serait appelé à le représenter; ensuite le désir de procurer à son gendre Ru stem -Pacha le moyen de déployer ses talents militaires. L'épouse. bien-aimée de Suleïman avait depuis longtemps acquis sur lui une telle influence, que tout ce qu'elle voulait devenait bientôt la volonté du monarque lui-même. C'est

elle qui , dix ans auparavant, avait contribué à la ruine d Ibrahim-Pacha , en éveillant les soupçons du Sultan contre son favori. Après la chute de ce ministre tout-puissant, Khourrem- Sultane, sûre de son pouvoir, n'avait plus à craindre d'opposition à ses moindres désirs; aussi la guerre de Perse fut-elle bientôt résolue, et au printemps de 1548 (955), le Grand Seigneur ouvrit en personne la campagne : il s'empara d'abord d'une partie du Kurdistan persan , du territoire placé au sud-ouest de l'Araxe, et ensuite de la ville de Tèbriz, qui se rendit sans se défendre. Le 10 redjeb ( 16 avril ), il assiégea Wan , et la prit au bout de neuf jours. La saison avancée l'ayant obligé de prendre ses quartiers d'hiver., Châh- Thahmasp profita de cette retraite pour ressaisir I avantage. Osman -Pacha , commandant l'avant-garde ottomane, fit laucer pendant la nuit, dans le camp persan, un grand nombre de chevaux , a la queue desquels on avait attaché des corbeaux et des corneilles : au croassement de ces oiseaux, les Persans, saisis d'une terreur panique, se précipitèrent les uns sur les autres et se massacrèrent mutuellement. La réussite de ce bizarre stratagème valut à Osman-Pacna le gouvernement d'Alep.

Le prince Elkaçib-Mirza , avec quelques troupes légères, poussa jusqu'à Ispahan, et fit un grand butin, dont il envoya au Grand Seigneur les objets les plus précieux ; en même temps, le beïler-beï Aouz-Iskender- Pacha battait le traître Hadji Denboulli, khan de Khoï; et le vézir Muhammed-Pacha réduisait les rebelles de l'Albanie et leur enlevait sept forteresses.

Le 3 juillet 1549 ( 956), le Sultan vint camper à Elmali, où il invita Elkaçib-Mirza à se rendre ; mais ce prince, craignant sans doute que Sultan-Suleïman n'eût des intentions perfides à son égard , s'enfuit dans le Kurdistan.

Arrivé à Tchinar, il y fut surpris par son frère Zohrab et livré à Châh-Thahmasp, qui l'enferma pour la vie dans une prison d'Etat.

Cette heureuse campagne se termina

par la conquête de vingt châteaux, dont le second vézir Ahmed-Pacha s'empara dans une excursion en Géorgie ; et le 1er zilhidjè 956 ( 21 décembre 1549 ) , le Sultan rentra à Constantinople, d'où H expédia des lettres de victoire très -emphatiques à Ferdinand Ier, au roi de Pologne et au doge de Venise.

La reine Isabelle , livrée aux intrigues d'un moine ambitieux nommé George Martinuzzi , qui négociait en secret avec Ferdinand, réclama de nouveau , pour l'héritier de Zapolya , la protection du Sultan; malgré les faux rapports par lesquels Martinuzzi cherchait à tromper Suleïman , ce prince envoya Muhammed- Pacha à Salankemen. Le 6 ramazan 958 ( 7 septembre 1551 ), le beïler-beï passa le Danube et la Theiss, et s'empara consécutivement de Becse , de Becskerek , de Csanad, d'Illadia, de Lippa, et d'une douzaine de châteaux ; il assiégea ensuite Temeswar ; mais au bout d'une quinzaine de jours, la mauvaise saison et l'approche des Hongrois l'obligèrent d'abandonner sdn projet : il se retira à Belgrade. Après la retraite du beïler-beï, Ferdinand bloqua Lippa avec une armée de cent mille hommes.

Le Persan Oulama , à qui Muhammed- Beï avait confié le commandement de Lippa , n'ayant pu sauver la ville , s'était réfugié dans la citadelle. Grâce aux intrigues de Martinuzzi , Oulama obtint une trêve de vingt jours, à l'expiration de laquelle il pourrait se retirer en toute sûreté, avec un saufconduit. Le moine ambitieux, à qui la protection de Ferdinand avait fait obtenir du pape le chapeau de cardinal , non content de cette dignité , aspirait à devenir prince de Transylvanie : il espérait que sa conduite en cette occasion le réconcilierait avec la Porte et le ferait parvenir à ses fins. Les conditions que demandait Oulama lui furent donc accordées, malgré l'état désespéré dans lequel il se trouvait ; et le 5 décembre 1551 , il sortit de la forteresse avec la garnison ; mais les généraux hongrois, contre l'avis desquels la capitulation avait été signée ,

|(T Livraison. (Turquie.)

tendirent une embuscade aux Otto mans : Oulama fut blessé dans cette affaire, et n'atteignit Belgrade qu'après avoir perdu plus de la moitié de sa troupe.

Martinuzzi , qui trahissait tour à tour Ferdinand, Suleïman et Isabelle, lorsqu'il y trouvait son intérêt, fut assassiné, Te 1 8 décembre , par une bande d'Italiens et d'Espagnols , que les généraux eux-mêmes introduisirent dans la demeure du moine.

L'année suivante (1552-959), les impériaux , sous les ordres du général Castaldo, surprirent Szegedin, et livrèrent la ville au pillage ; le sandjakbeï Mikhal-Oghlou-Khyzr-Beï se réfugia dans la citadelle, et, au moyen de pigeons messagers, demanda des secours au gouverneur de Bude; Ali- Pacha accourut à marches forcées , surprit à son tour les vainqueurs , les défit entièrement, et délivra Szegedin.

Pour preuve de sa victoire il envoya à Constantinople quarante bannières et cinq mille nez.

D'un autre côté , le pacha de Bude s'emparait de Wessprim, en confiait la garde à Dja'fer-Aga, et emmenait en captivité le commandant Michel Vas.

Le second vézir Ahmed-Pacha parut, le 15 juin, devant Temeswar; cette place forte , qui , l'année précédente , avait résiste à Muhammed-Sokolli , fut obligée de céder aux efforts d'Ahmed. Son brave commandant Losonczy ne put se résoudre à mettre bas les armes qu'après trois assauts meurtriers et lorsque le manque de munitions, de vivres, et l'indiscipline des soldats espagnols et allemands , qui voulaient à toute force se rendre , l'eurent mis dans l'impossibilité de résister plus longtemps. Ce fier Hongrois, qui n'avait capitulé que sous la condition d'une libre retraite pour lui et la garnison, fut tellement indigné de voir les janissaires renverser de cheval son jeune page, qu'il ne put se contenir; il s'élança furieux au milieu des vainqueurs , et succomba enfin.après avoir vendu chèrement sa vie : sa tête fut envoyée au Sultan. L'administration

L'UNIVKRS.

du banat de Ternes war , égal par son étendue aux plus vastes sandjaks de l'empire ottoman , lut confiée au befterbeï Kaçim-Pacha.

Pendant qu'Ahmed-Pacha faisait le siège de Temeswar, Khadim {Y eunuque) Ali-Pacha s'emparait du fort de Dregely ; Arslan-Pacha prenait les châteaux de Szecseny, d'Hollokre, de B u yak , de Sagh , et de Ghyarmath ; et , se joignant à Ali-Pacha , nattait , à Fulek , sept mille Autrichiens commandés par Érasme Teufel , haron de Gundersdorf. Ce général et quatre mille captifs ornèrent l'entrée triomphale à Bude de Khadim -Ali -Pacha : ils furent ensuite vendus à l'encan : un soldat allemand ne coûtait qu'un petit baril de beurre ou de miel , ou même une mesure d'avoine ou de farine.

Les généraux ottomans , encouragés par leurs succès , voulurent terminer la campagne par la prise des forteresses de Szolnok et d'Erlau; mais la première seulement capitula, grâce a la lâcheté du commandant Laurent Nyari, qui n'osa pas nrofitér des nombreux moyens de défense à sa disposition.

Quant à Krlau, cette ville partagea avec Vienne et Malte la gloire d'avoir repoussé les armes triomphantes du Sultan : les détails de ce siège présentent des traits d'héroïsme qui méritent d'être reproduits : les iemmes le disputèrent en intrépidité aux plus braves soldats : un grand nombre d'entre elles se pressait sur les remparts , d'où elles versaient sur les Osman lia des seaux d'eau et d'huile bouillantes. Une mère , sa fille et son gendre combattaient sur le même bastion; l'homme fut tué, et la mère pria sa fille de rendre à son mari les derniers devoirs : « Non pas avant de l'avoir « vengé! » répondit la jeune femme; à ces mots, elle prit les armes du mort, tua trois Ottomans, et, saisissant le corps de son époux , l'apporta a l'église, et le fit enterrer. Une autre femme, qui s'occupait de rassembler et de lancer de grosses pierres sur les assaillants, tomba frappée d'une balle; sa fille, qui combattait près d'elle, saisie d'une douleur frénétique, jeta

par-dessus les murs sa mère et le bloc qu'elle tenait encore, et en écrasa deux musulmans. Lorsque Arslan-Beï envoya sommer la ville de se rendre , Dobo de Rouszka , qui la commandait , ordonna d'emprisonner le porteur de la sommation , et pour toute réponse rit placer sur les remparts, en vue de l'ennemi , un cercueil entre deux lances , pour exprimer qu'il mourrait avant de se rendre. Un second plénipotentiaire ayant été député, vingt jours plus tard, avec de nouvelles propositions, le gouverneur déchira la lettre du vézir Ahmed-Pacha , força l'envoyé d'en avaler une portion, et brûla le reste. Pendant le siège , le feu ayant pris aux provisions de poudre renfermées dans la cathédrale, cet édifice sauta en l'air avec deux moulins, et les assié-

§és se trouvèrent sans munitions : loin e se décourager, le commandant fit fabriquer de nouvelle poudre avec le salpêtre et le soufre dont il avait eu la prévoyance de s'approvisionner en grande quantité. Suivant les historiens hongrois , de singuliers moyens de défense furent imaginés par les assiégés : ils remplirent des seaux à incendie de matières combustibles , et , les ayant entourés de pistolets chargés , lancèrent de nuitées petites machines infernales dans le fossé que l'ennemi avait comblé, et sur lequel il avait élevé une tour en bois ; lorsque les Ottomans accoururent pour éteindre le feu , les pistolets éclatèrent dans tous les sens , et firent reculer avec effroi les soldats musulmans. Enfin , tout ce que l'intrépidité et la ruse peuvent employer fut mis en usage par les chrétiens, qui sortirent vainqueurs de cette lutte acharnée. Le 18 octobre 16&I , Ahmed-Pacha ordonna la retraite (*).

Pendant que ces événements se pas-

(*) Il y a beaucoup d'autres détails dans les récits que les historiens nationaux ont faits du siège d'ailleurs si mémorable d'Erlau : nous avons cru pouvoir eu parler ici avec quelque étendue , d'après ces auteurs , dout cependant nous ne saurions garantir la véracité, mise pcut-élrc en défaut par un sentiment d« patriotisme estimable même dans ses al «nations.

saient en Europe, la guerre éclatait aussi en Asie : Châh-Thahmasp s'emparait d'Ardjich , d'Akhlat » et battait complètement Iskender - Pacha , qu'il avait attiré dans une embuscade. En apprenant ces revers , Sultan-Suleïmân résolut de pousser avec viçueur la guerre contre la Perse ; ce prince , âgé alors d'environ soixante ans, et affaibli par les fatigues de onze campagnes qu'il avait conduites en personne, confia le commandement de cette expédition au grand vézir. Toutefois le repos que se promettait le Sultan ne fut pas de longue durée : instruit par un message de Rustem-Pacha, que le prince Moustapha montrait des dispositions à la révolte , et écoutait avec complaisance les propos séditieux des

fnissaires , Suit an-Suleïman se rendit S eu ta ri le 28 août 1553 , et se mit à la téte de son armée : le 12 chewwal 960 (21 septembre), elle arriva près d'Érègli; le Châhzadè se rendit au camp, reçut les hommages des vézirs, et fut conduit en grande pompe à l'audience du Sultan : en entrant sous la tente impériale , il fut reçu par sept muets , armés du fatal cordon; Moustapha expira en appelant vainement son père, qui , caché derrière un rideau de soie , - assistait à cette horrible scène.

L'armée pleura le malheureux prince, et imputa sa fi n tragique aux intrigues du grand vézir; cédant au cri public, le Sultan destitua Rustem - Pacha , et remit le sceau d'or, insigne du grand vézirat, à Ahmed -Pacha. Plusieurs poètes exprimèrent leur douleur dans des élégies touchantes, entre autres le célèbre Yahïa , dont les vers furent répétés par toutes les bouches. Deux ans plus tard, Rustem-Pacha , revenu au pouvoir, voulut faire ôter la vie au chantre de Moustapha ; mais le Sultan s'y refusa , et le grand vézir borna sa vengeance à destituer le poète de sa place d'admiuistrateur des établissements de bienfaisance. Le prince Djihanghir, lié par une vive affection à son frère Sultan - Moustapha , fut tellement frappé de sa mort, qu'il tomba dans une mélancolie profonde, et ne tarda pas à le suivre au tombeau.

Leurs corps furent réunis dans la mosquée dite Châhzadè ou Djihanghir, située dans le quartier de Topfthanè ou de l'artillerie.

Dans les premiers jours d'avril 1654 (961) , l'armée se remit en marche :

le Sultan envoya au Châh une déclaration de guerre ; elle fut suivie de la dévastation des contrées de Nakhtchiwan , Ériwan et Kara-Bagh. Le Châh répondit à la lettre du Grand Seigneur-, et , tout en protestant de ses intentions pacifiques , il l'assura qu'il saurait bien se venger du ravage de ses provinces. Cependant les hostilités cessèrent presque entièrement , et la querelle se poursuivit par des échanges de lettres injurieuses entre les vézirs des deux souverains ennemis. Enfin , le 26 septembre 1554, le chef des gardes du corps du roi de Perse , le Kouroudji ou Kourtche Kadjar, arriva à Erzroum , et demanda au Sultan un armistice qui fut accordé. Le 10 mai 1555, un nouvel ambassadeur, Ferroukhzad-Beï, ichik - aghaçi , ou gra nd maître des cérémonies , apporta a Suleïman des présents magnifiques et une lettre du Châh , contenant des propositions de paix rédigées dans le style le plus obligeant et le plus amical. L envoyé, comblé d'honneurs, rapporta à' son mai t re la réponse du Sultan qui accédait aux désirs de Thahmasp; et, le 8 redjeb 962 ( 29 mai 1555), la paix fut signée entre les deux puissances.

A la même époque , l'évêque de Fûnfkirchen , François Zay , capitaine générai de la flotte du Danube, et le Belge Busbec , ambassadeurs de Ferdinand , vinrent à Amassia négocier la paix avec la Porte : après bien des démarches et des conférences, ils ne purent obtenir qu'un armistice de six mois, et une lettre du Sultan pour Ferdinand.

Dans le mois de ramazan suivant, un faux Moustapha, se prétendant échappé au supplice qu'avait subi le prince de ce nom , était parvenu à se créer un parti , et à rassembler quelques milliers d'hommes auxenvironsde Sèlanik {Salonique) et de Yèni-Chèhir.

Déjà le prince Baïezid, gouverneur d'Andrinople , avait donné ordre à Muhammed-Khan , sandjak-beï de Nicomédie , de s'emparer du rebelle. Cet aventurier, trahi par un marchand de volailles, qu'il avait choisi pour son grand vézir, fut livré au Sultan, et condamné au supplice ignominieux de la potence

Le 12 zilhidjè 962 (28 septembre 1 555) , le grand vézir Ahmed-Pacha fut étranglé en arrivant à l'audience du Grand Seigneur. Khourrem-Sultane,

2 ni dominait entièrement l'esprit de uleïman, désirait voir rentrer aux affaires son gendre Rustem-Pacha : il n'en fallut pas davantage pour décider la chute du malheureux Ahmed. On chercha cependant des prétextes pour motiver sa mort ; on l'accusa d'avoir calomnié Ali-Pacha , gouverneur d'Égvpte, aOn de lui faire perdre la faveur de son maître ; mais cette allégation ne trompa personne sur la vraie cause de la un tragique du ministre.

Rustem-Pacha fut élevé pour la seconde fois au poste dangereux de grand vézir.

Au milieu de l'été suivant (8 chewwal 963-16 août 1556), fut achevée la célèbre mosquée Suleïmaniïè, commencée six ans auparavant; l'inauguration de cet admirable monument, et la réintégration de Rustem-Pacha furent considérées comme des événements si importants , que le roi de Perse envoya à Constantinople un ambassadeur, porteur de quatre lettres, l'une au Grand Seigneur, l'autre au vézir, une troisième du prince Muhammed , fils de Thahmasp , à Rustem - Pacha , et la quatrième, de la première épouse du Cnâh à Khourrem-Sultane: ces lettres sont empreintes au plus haut degré du caractère hyperbolique qui distingue le style de la diplomatie orientale; le monarque persan écrivait à Suleîman : « O toi, qui es fa- « vorisé de la grâce divine , qui as été « comblé des dons du Tout-Puissant ,

• et imprégné de la rosée viviflantedu «Créateur, Sultan des deux parties «du globe, Khakan des deux mers; « toi , qui as le nom du prophète des

* deux espèces de créatures, des hom-

« mes et des génies ; toi , l'égal des « Sàlomons » (c'est-à-dire des soixante et dix Salomons que les Orientaux croient avoir régné avant Adam) , « le « centre des deux horizons , le servi- « teur des deux villes saintes (la Mecque « et Médine) ; toi , qui réunis en ta per- « sonne le pouvoir, la gloire , la magni- « ficence , la puissance , le khalifat , la « grandeur, la majesté , la justice , les « honneurs , la fortune et l'équité ; « Sultan-Suleïman-Khan , que tes dra- « peaux flottent à jamais au-dessus des « cieux , et que les titres de ton règne « soient gravés sur des tables éter- « nelles ! etc. »

La réponse de Suleîman ne le cédait en rien à celle du roi de Perse : « Toi , qui possèdes la majesté souveraine, lui disait-il, ferme et solide « comme le ciel , brillant comme le «soleil, entouré de la splendeur de « Djemchid , doué d'un aspect impo- « sant , tle l'intelligence de Dara ( Da- « rius) , de l'habileté de Khosrew , de « la félicité de Muchtèri (Jupiter) , de « la couronne de Keïkobad, du sceptre « de Féridoun , Chah du trône de la « magnificence , lune du ciel de la « puissance ! toi , qui portes l'étendard < de la gloire et de la fortune, et dé- « ploies le tapis de la modération et « de l'habileté! toi , l'Orient des étoiles « des bonnes qualités , la source et « l'asile des vertus , qui réunis en ta « personne l'excellence des bonnes « mœurs , qui brilles du lustre de « tous les nobles sentiments, qui tefé- « licites des regards du protecteur su- « préme , qui possèdes les faveurs de « celui qui , dans sa grâce , répand la « félicite , qui es désiré comme Djem ! « ô toi , l'asile du bonheur, Thahmasp- « Châh , sois toujours enveloppé des « émanations de la grâce divine , et « dirigé par l'influence des lumières « célestes ! »

La Khassèki Khourrem-Sultane ne survécut pas longtemps à la rentrée au pouvoir ae son gendre Rustem : elle rut ensevelie dans un mausolée près de la Suleïmaniïè. Cette femme remarquable s'était élevée du rang de simple esclave à celui d'épouse favorite

du Sultan ; elle causa In mort du prince Moustapha , des vézirs Ibrahim et Ahmed , et souvent abusa de l'ascendant qu'elle avait acquis dans sa jeunesse par ses séductions et sa beauté , et qu'elle sut conserver dans un âge avancé par la supériorité de son esprit et de son caractère.

Vers l'année 950 (1543), des relations amicales s'étaient établies entre Sultan-Suleïman et Abdul-Aziz , Khan des Uzbeks , prince de Samarkand et de Bokhara, souverain du pays au delà de l'Oxus (Mawera-unnehr 6\x la Transoxane), et ennemi déclaré de Châh- Thahmasp : le Sultan avait même envoyé, en 1554, des secours au Khan contre leur adversaire commun. Abdul-Aziz étant mort, Borrak-Khan s'empara du pouvoir et annonça son avènement au Sultan, qui entretint avec le nouveau souverain des rapports d'amitié.

La trêve conclue à Amassia entre les Ottomans et les Hongrois était souvent violée dans des escarmouches occasionnées par la haine que ces deux nations se portaient : ces hostilités réciproques amenèrent bientôt des infractions plus sérieuses au traité : Khadim-Ali-Pacha fut chargé du siège de Szigeth; il s'empara de cette ville, mais ne put réduire la citadelle. En même temps le palatin Thomas Nadasdy attaquait Babocsa : à cette nouvelle, Ali -Pacha vole au secours de cette place avec quarante mille hommes; il rencontre l'armée hongroise sur les bords de la rivière Rinya, est battu complètement, et retourne devant Szigeth , qu'il est obligé de quitter au bout de quelques jours. Babocsa, abandonnée à elle-même, ne peut résister longtemps; les vainqueurs y mettent le feu et font sauter la forteresse. Korothna et quelques autres villes tombent encore au pouvoir des chrétiens. De leur côté , les Ottomans s'emparent de Kostaïnicza , et dévastent la contrée située entre la Kulpa et l'Unna.

En 1558, la forteresse de Tata, ou Dotis, que son commandant Naghy avait quittée pour se rendre à Ko-

morn , est surprise par Hamzè , sandiak-beîdeStuhlweissenbourg, ainsi que le château de Hegyesd. Wèlidjan , gouverneur de Fûlek, s'empare de Szikszo et la livre aux flammes; mais il est défait près du village de Kafa par un corps de Transylvaniens.

Pendant ces fréquentes violations de l'armistice , Busbec , ambassadeur de Ferdinand , tentait vainement d'établir une paix solide. Le Sultan demandait la cession de Szigeth et ne voulait pas rendre lui - même Tata ; dans une dernière audience, Busbec se borna à demander la ratification de la paix , laissant la rédaction du traité à la volonté du Sultan ; mais il ne put rien obtenir, et fut enfermé dans le khan des ambassadeurs.

Cependant, au milieu de ces longues négociations avec l'Autriche, Sultan- Suleïman était tourmenté par les querelles de ses deux fils Sèlim et Baïezid. Par suite des intrigues de Lala-Moustapha-Pacha , précepteur des princes , la plus vive mésintelligence régnait entre eux. Par une trame odieuse concertée avec Sèlim , il engagea Baïezid- Khan à lever l'étendard de la révolte , en lui persuadant que la nation le préférerait à son frère. D'après l'avis de son perfide conseiller , Baïezid provoqua Sèlim -Khan par une lettre injurieuse et par l'envoi insultant d'une

auenouille , d'un bonnet et d'une robe e femme; Sèlim fit parvenir le tout à Sultan-Suleïman , qui , indigné de la conduite de Baïezid , le traita en rebelle : ce prince rassembla alors une armée de vingt mille hommes , en vint aux mains avec celle du vézir Muhammed-Sokolli , fut défait, et se réfugia à Amassia. Sentant le danger de sa position, Baïezid écrivit à son père une lettre dans laquelle il implorait k pardon de sa faute : l'expression de son repentir eût sans doute touché Suleïman ; mais cette lettre , interceptée par les agents secrets de Moustapha , ne parvint jamais au Sultan. Baïezid- Khan , ne recevant point de réponse, rassembla encore environ douze mille hommes, et partit pour la Perse le 1er de chewwal ( 7 juillet). Accueilli par

L'UNIVERS

Châh-Thabmasp avec les plus grands honneurs et toutes les apparences de l'amitié , le prince ottoman , après une correspondance secrète entre Sulîan- Suleïman et Châh-Thahmasp, fut livré indignement par ce dernier au* agents de Sel im , et mis à mort avec ses quatre fils le 16 mubarrem 969 (26 septembre 1661). Quatre cent mille pièces d'or envoyées au roi de Perse turent le prix de son crime. Sur l'ordre du Sultan , un cinquième fils de l'infortuné Baïezid fut aussi étranglé à Brousse, quoiqu'il eût à peine trois ans.

Peu de temps avant la fin tragique de Baïezid, le grand vézir Rustem- Pacha était mort d'hydropisie. Son affection pour ce prince infortuné n'avait pu le sauver du supplice. Il u stem - Pacha est un des hommes les plus remarquables du règne de Suleïman :

il avait un extérieur rude , un caractère sombre , et jamais le sourire ne dérida son front soucieux. Dans le cours d'une administration de quinze années , il enrichit le trésor du Sultan et le sien, propre, en vendant les charges de l'État. Ce déplorable système était cependant modifie par le taux très -modique auquel il avait taxé les emplois : l'avidité de ses successeurs fit regretter la vénalité modérée de Rustem - Pacha. Il laissa une fortune colossale : elle consistait , dit-on , en deux millions de ducats, nombre de lingots d'or et d'argent , trente - deux pierres fines estimées à onze millions deux eent mille aspres , cinq mille kaftans richement brodés , huit mille turbans, onze cents bonnets en drap d'or, deux mille neuf cents cottes de piailles, deux mille cuirasses, onze cents selles incrustées de pierreries, d'or ou d'argent, près de deux mille casques d'argent , de vermeil ou d'or massif, cent trente paires d'étriers en or, sept cent soixante sabres ornés de pierres précieuses, mille lances garnies d'argent, huit cents corans, dont cent trente enrichis de diamants, •t cinq mille manuscrits : jl possédait en outre huit cent quinze fermes dans l'Anatolie et la Roumilic,

quatre cent soixante et seize moulins à eau , dix-sept cents esclaves des deux sexes, deux mille neuf cents chevaux, et onze cents chameaux. Il fonda une mosquée, un mèdrècè et un imaret, à Constantinople, à Roustchouk et à Hama.

Ali-Pacha, qui succéda à Rustem, était d'un caractère entièrement opposé , affable , populaire , généreux ; il avait l'esprit vit et fécond en saillies : il traita l'ambassadeur autrichien Busbec avec la plus grande bonté ; sa prévenance et la politesse de ses manières contribuèrent puissamment à la conclusion de la paix , qui fut signée par l'empereur d'Autriche à Prague, le 1er juin 1562, à des conditions très-avantageuses à la Porte.

Cependant les hostilités qui avaient eu lieu entre les commandants des frontières hongrois et ottomans, durant les négociations , continuèrent même après le départ de l'ambassadeur Busbec. Vers le même temps , la Moldavie était en proie à la guerre civile : un aventurier, nommé Jean Basilicas , soutenu en secret par Ferdinand , réussit à chasser le voïvode Alexandre , qui se réfugia à Constantinople ; mais comme il n'eut pas la précaution d'apporter des présents , et que son compétiteur offrit au Sultan quarante mille sequins, Basilicas fut reconnu voïvode de la Moldavie, et prit le nom d'Ivan. Une conspiration de boyards renversa bientôt l'usurpateur : son remplaçant, Tomza , le tua d'un coup de massue.

N'ayant pu obtenir d'être reconnu par la Porte , le second usurpateur fut obligé de céder le trône à Alexandre, qui recouvra, avec son sceptre , la protection du Sultan.

En 1563, de nouveaux envoyés de Ferdinand vinrent à Constantinople régler quelques difficultés qu'avait fait naître la différence de rédaction des deux actes turc et latin. Des négociations eurent lieu, la même année, avec le roi d'Espagne, et les républiques de Gênes et de Florence : cette dernière obtint le renouvellement des capitulations conclues précédemment avec Baïezid II et Sclim Ier. Les ambassades polonaises étaient aussi très-

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fréquentes à cette époque; Tunis et Alger envoyaient des députerions, et les rapports diplomatiques avec les cours U' Asie avaient la plus grande activité.

Le 20 septembre 1563, tandis que Sultan-Su 1 eïman était à la chasse dans la vallée de Khalkali-Dèrè , un orage terrible éclata : en vingt-quatre heures de temps, la foudre tomba sur soixante et quatorze édifices. Deux petites rivières (le Mêlas et l'Athyras), gonflées par les pluies , inondèrent les environs de Constantinople. Le Sultan , qui s'était réfugié dans le palais de l'ancien defterdar Iskender-Tchèlèbi , se trouva cerné par les eaux : elles gagnèrent bientôt les pièces inférieures , et Suleïman aurait péri , sans le dévouement d'un des siens , qui le porta sur son dos dans une soupente élevée. Cette inondation détruisit les aqueducs, entraîna divers ponts, entre autres celui de Tchekmèdjè, déracina les arbres de haute futaie, et balaya les maisons de plaisance, les fermes et les jardins sur son passage.

Un demi-miliion de ducats fut consacré par le Grand Seigneur à réparer ces désastres.

Trois années avant ce cataclysme , c'est-à-dire en 967 ( 1560 ) , le kapoudan- pacha Pialè, qui était sorti des Dardanelles avec une escadre formidable, dispersa la flotte chrétienne dans les eaux de Djerbè {Gerbi, sur la côte (VA frique), et s'empara de cette île après un siège de trois mois. Le commandant de la place, don Alvaro de Sandi , fut fait prisonnier, et orna le triomphe du vainqueur à son retour à Constantinople: Sultan-Suleïman, voulant honorer de sa présence la rentrée de Pialè-Pacha , se rendit au kiosque du sérail , sur le bord de la mer, et assista à ce spectacle , sans que rien pût dissiper la tristesse et la sévérité empreintes sur son visage; il semblait que les fatigues d'un long règne et les chagrins intérieurs qu'il avait éprouvés eussent fermé son cœur à toute joie.

Le roi d'Espagne , voulant se venger de la prise de Djerbè , s'empara , en 1564 , de la ville de Gomère et du fort de Pignon de Vêlez : le Sultan , irrité

de cette double perte , et de la capture d'un vaisseau ottoman chargé de marchandises pour le harem , se détermina à tenter la conquête de Malte.

Le 1er avril 1665, le Kapoudan-pacha Pialè sortit du port de Constantinople avec une escadre de cent quatre-vingtune voiles ; il avait à bord le cinquième vézir Moustanha- Pacha, qui commandait l'armée de siège en qualité de sèrasker : le 20 mai suivant , vingt mille hommes débarquèrent dans l'île , et ouvrirent la tranchée devant le fort Saint -Elme; quelques jours plus tard, Torghoud, beuer-beï de Tripoli , arriva avec treize galères et dix galiotes, et ordonna un assaut général où il perdit la vie, atteint par les éclats d'un boulet. Sept jours après le fort tomba au pouvoir des musulmans. Le sèrasker Moustapha-Pacha , voyant les pertes énormes que lui avait occasionnées une conquête si peu importante, ne put s'empêcher de dire, en faisant allusion au siège de la place : « Si le Gis nous a coûte si cher, par « quels sacrifices faudra-t-il acheter le « père ? » Pour se venger de la résistance de la garnison , il fit écarteler les prisonniers, et clouer leurs membres sur des planches qu'il lança par mer au pied des murs de la ville. Le grand maître Lavalette fit alors massacrer les prisonniers ottomans, et chargea les canons de leurs têtes qu'il renvoya ainsi aux assiégeants : Moustapha-Pacha ayant député vers le grand maître un vieil esclave chrétien , pour le sommer de rendre la forteresse, Lavalette mena l'envoyé sur les remparts , et lui dit , en lui montrant la largeur et la profondeur des fossés : « Voici le « seul terrain que je puisse abandon- * ner à ton maître, pour qu'il vienne « le remplir de cadavresde janissaires. » D'après cette réponse, Pattaque recommença avec une nouvelle ardeur ; et enfin, le 11 septembre 1565, après dix assauts meurtriers , le sèrasker et le kapoudan - pacha , désespérant de vaincre la résistance héroïque des chevaliers de Saint- Jean , se décidèrent à lever le siège , après avoir perdu plus de vingt mille hommes. Les historiens.

chrétiens et ottomans assurent qu'au dernier assaut une apparition céleste décida la victoire en faveur des assiégés.

Pendant le siège infructueux de Malte , des hostilités avaient lieu entre les musulmans et les Hongrois; ces derniers s'emparaient de la ville de Tokay et envahissaient la Transylvanie ; de son côté , Moustapha - Sôkollovitch fit irruption dans la Croatie , prit Kruppa et la livra aux flammes , ainsi que Novi, et poussa jusqu'à Obreslo, où il fut battu à son tour par Erdzidy. Tout en se préparant à la guerre , Maximilien négociait pour obtenir la paix. Un ambassadeur hongrois , Hossutoti , arriva à Constantinople , mais sans apporter le tribut arriéré : le Grand Seigneur, irrité, le fit emprisonner, et la guerre fut résolue.

Sultan-Suleïman se détermina à conduire lui-même cette nouvelle expédition contre la Hongrie, dans l'espoir d'effacer la honte du siège de Malte , en soumettant Erlau et Szigeth , qui lui avaient toujours résisté. Le 9 juin 1566, le pacha gouverneur de Bude, surnommé ^r«/aw( le Lion), dans son impatience de combattre, assiégea, sans attendre la venue du Sultan , la vikle de Palota ; au bout de dix jours , l'arrivée des troupes impériales le força de se retirer. Le comte Eck de Salm , qui les commandait , surprit ensuite Tata et Wesprim , et brilla la superbe basilique fondée dans cette dernière ville par Etienne, roi de Hongrie.

Le 11 chewwal 973 (1er mai 1566), le Sultan se mit en marche, accompagné de tous ses vézirs , excepté Pertew - Pacha , qui était parti deux mois plus tôt , pour faire le siège de Gyula. Tourmenté par la goutte et affaibli par l'âge , le Grand Seigneur ne put faire la route à cheval , et voyagea en voiture. Le 13 zilhidjè (1er juin), l'armée campa dans la plaine de Tatar- Bazari; on y reçut la nouvelle de la naissance d'un arrière-petit-fils de Sultan-Suleïman , petit-fils de Sèlim - Khan et fils de Murad. Vingt jours après on atteignit Belgrade : les pluies avaient tellement grossi le Danube

qu'il fut impossible de construire tout de suite un pont ; une partie de l'armée passa le fleuve sur des barques ; le Sultan attendit que le pont commencé à Sabacz fût terminé , et fit alors son entrée à Semlin, où le jeune Sigismond , fils de Zapolya , se rendit sur l'invitation de Suleïman. Le Grand Seigneur renouvela au prétendant à la couronne de Hongrie l'assurance de sa puissante protection , et lui rendit le territoire situé entre la Theiss et la frontière de Transylvanie. L'armée se disposa ensuite à "partir pour Bude ; mais ce plan de campagne fut modifié à cause de la nouvelle de la mort de Muhammed , sandjak-beï de Tirhala , dont le camp avait été surpris à Siklos par le comte Nicolas Zrim : Suleïman voulut se venger du général hongrois en lui enlevant Szigeth; en conséquence, l'armée s'achemina vers cette ville. A son passage à Marsan y , le Sultan fit décapiter Arslan - Munammed-Pacha , dont la conduite à Palota l'avait irrité, et auquel il ne pardonnait point de n'avoir pas su défendre Wesprim et Tata. Le gouvernement de Bude fut donné à Moustapha-Sokollovitch, neveu du grand vézir. Le 5 avril , le Sultan arriva devant Szigeth , et le siège commença immédiatement :

le commandant de la place , le brave Zrini , décidé à périr plutôt que de se rendre, voulut mettre dans son héroïque défense une pompe solennelle et digne de la magnificence qu'étalait Suleïman : les remparts furent garnis de draperies rouges , ainsi que pour une fête, et la tour fut recouverte extérieurement de plaques d'étain brillantes comme de l'argent. Après trois assauts acharnés, les Ottomans, toujours repoussés, attendirent l'explosion d'une mine qu'ils avaient pratiquée sous le grand bastion : elle éclata le 20 safer 974 ( 5 septembre), ouvrant une large brèche aux remparts ; dans la nuit qui suivit cet événement , Sultan-Suleïman expira. Sa mort, déterminée peut-être par les fatigues d'une campagne au-dessus des forces d'un vieillard, fut attribuée à une attaque d'apoplexie ou aux suites d'une

dyssenterie. Quelques heures avant sa fin, Suleïman, impatient de la résistance de Szigeth , avait écrit au grand vézir : « Cette cheminée n'a donc pas « cessé de brûler , et le gros tambour « de la victoire ne se fait donc pas « encore entendre (*) ? »

M uhammed-Sokoili , voulant éviter Je découragement qui s'emparerait de l'armée si elle apprenait la mort du Grand Seigneur , cacha avec soin cet événement, et fît même publier de prétendues lettres autographes du souverain , imitées par Dja'fer-Aga , premier silihdar de Sultan-Suleïman ; le siège continua donc avec la même ardeur. I>e 22 safer (8 septembre) , il ne restait plus aux assiégés , pour dernier refuge, que la grosse tour; Zrini, voyant que tout espoir de salut était perdu , se décida à périr en héros : il s'habilla richement, prit sur lui les clefs de la forteresse et cent ducats de Hongrie : « Tant que ce bras pourra « frapper, dit-il, nul ne m'arrachera ces

« clefs ni cet or » Il s'arma ensuite

du plus ancien des quatre sabres d'honneur qu'il avait gagnés dans sa carrière militaire , et ajouta : « C'est avec « cette arme que j'ai acquis mes pre- « miers honneurs et ma première «gloire; c'est avec elle que je veux « paraître devant le trône de l'Eternel , « pour v entendre mon jugement. » Il descend alors dans la cour de la forteresse , fait une courte harangue aux six cents braves qui lui restaient, donne ordre de mettre le feu à un mortier chargé de mitraille , et , s'élança nt à travers la fumée et le désordre causé par l'explosion , va tomber au milieu des rangs ennemis. Pris vivant par les janissaires, Zrini est couché sur l'affût d'un canon et décapité à l'instant : sa téte , son chapeau et sa chaîne d'or furent envoyés au comte Eck de Salm , général des troupes impériales.

(*) Odjak, cheminée, ou plutôt foyer , sert à désigner métaphoriquement une troupe, une maison, une famille ; et dire que le feu y brûle ou s'y est éteint signifie qu'elle se maintient ou est détruite.

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A peine les Ottomans se sont - ils précipités dans la tour, que le bruit se répand qu'elle va sauter: les chefs effrayés se hâtent d'ordonner la retraite; mais, avant qu'elle ait pu s'effectuer , l'explosion a lieu avec un horrible fracas, et trois mille hommes sont ensevelis sous les ruines de la citadelle.

Huit jours après la prise de Szigeth , des lettres de victoire furent expédiées au nom du Sultan à tous les souverains amis de la Porte , au chérif de la Mecque et aux gouverneurs des provinces. Les vézirs parvinrent à cacher encore, pendant trois semaines, à l'armée, la mort de Sultan-Suleïman; et grâce à cette mesure de prudence, déjà employée avec succès à la fin des règnes de Muhammed Ier, deMuhammed II et deSèlim Ier, l'héritier du trône eut le temps d'arriver de Kutahiïé à Constant i no pl e. En attendant , le grand vézir s'empara des rênes du gouvernement.

Le jour même de la mort de Suleïman, on avait appris la conquête de Gyula, que Pertew-Pacha assiégeait depuis le 5 juillet.

Sultan-Suleïmanétaitâgédesoixante et quatorze ans et en avait régné quarante-huit ; il avait le teint brun, l'aspect sévère; son front vaste était entièrement caché sous un turban qui lui descendait jusque près des yeux , et qui a été appelé youçouji: c'était un bonnet de forme élevée, orné de deux plumes de héron ; ce feutre disparaissait, presque jusqu'à son extrémité, sous les plis de la mousseline qui l'entourait , et qui était arrangée avec beaucoup d'art.

Sultan-Suleïman est un des souverains les plus remarquables de la race d'Osman: outre la gloire militaire que lui ont incontestablement acquise les treize campagnes qu'il dirigea en personne , il mérite celle du législateur par les lois et les statuts qui fixèrent l'organisation de son empire ; les beaux monuments d'architecture qu'il éleva, et les hommes célèbres qui vécurent sous lui, rehaussent encore l'éclat de cette brillante période. Nous

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ferlerons plus tard et en détail , dans es chapitres consacrés à la législation ottomane, du code qu'il promulgua ( Kanoun-Namè ). Quant aux monuments, nous citerons en première ligne la Suleïmanftè. Ce superbe édifice, qui ne le cède peut-être qu'à Sainte - Sophie , est surtout admirable sous le rapport de la richesse des ornements et au fini parfait des détails, H est composé de trois carrés côntigus : dans le premier , nommé vestibule ou harem (enceinte sacrée) , et dont la porte est un chef-d'œuvre d'architecture sarrazine , une superbe fontaine rappelle aux musulmans les devoirs de rablution-, le second , consacré à la prière , est appelé mesàjid, mot dont les Espagnols ont fait mezquita, et les Français mosquée; le troisième carré, destiné à la sépulture, est désigné sous le nom de jardin , rewzè (raouda) , comme la tombe de Mahomet à Médine. La coupole est modelée sur celle de Sainte-Sophie ; le dôme principal est soutenu par quatre hautes colonnes de granit rouge à chapiteaux de marbre blanc ; le tabernacle (mihrab), le siège (kursi), la chaire (minber) , la plate-forme (mastabè) et la tribune du Sultan (maAsourè)t sont aussi en marbre blanc orné de belles sculptures. Les vitraux sont décorés de fleurs peintes ou des lettres dont se compose le nom de Dieu. Parmi les inscriptions placées au-dessus des portes , et sur quelques autres parties des murs , on remarque surtout le trente - sixième verset de la vingt-quatrième soura : « Dieu est la « lumière des cieux et de la terre. Sa lu- « mière est comme la fenêtre ouverte « dans le mur, où brille une lampe sous « le verre. Le verre brille comme une « étoile ; la lampe est allumée avec de « l'huile d'un arbre béni ; cette huile « ne vient ni de l'Orient ni de l'Occi-

« dent et Dieu dirige vers sa lu-

« mière celui qu'il veut. » Autour de la mosquée s'élèvent divers établissements de bienfaisance et de piété : une école primaire (mekteb); une cuisine des pauvres ( imaret) ; quatre académies (mèdrècès); une école où l'on

enseigne la tradition (dar-uirhadiss) ; une école pour la lecture du Coran {dar-ul-hyralef) ; une école de médecine (mêdrècèi-thebb); un hôpital (daruch - chifa ) ; une auberge gratuite, caravansérail (ktarwan-sèraï) ; un hôpital pour les étrangers (taw-hhanè) -, un réservoir pour distribuer les eaux {sèbilrkhanè) , et une bibliothèque (*<tab-kkânê).

Outre \&Suleïmaniïè, le prince dont cette mosquée porte le nom, en fonda encore six autres : celles des princes Muhammed et D jihanghir, à Tonkhanè; la SèHmHèy élevée sur le tomoeau de Sèlim Ier; celle de la Rhassèki ou de Khourrem-Sultane (Roxelane), près du marché des femmes (Awret-Bazari) , et les deux mosquées de sa fille Mihr-Mah-Sultane, épouse de Rustem- Pacha, situées l'une à Scutari, l'autre à la porte d'Andrinople.

Parmi les monuments d'utilité publique élevés par Sultan - Suleïman , les plus remarquables sont l'aqueduc des quarante arches qui alimentait autant de fontaines , et les deux ponts de Tchekmèdjè {Ponte grande et Ponte piccolo). Nous passerons sous silence tous les autres édifices fondés par les ordres de ce prince, mosquées, aqueducs , ponts , tombeaux , fortifications, etc., dont la description détaillée nous entraînerait hors des bornes que nous nous sommes prescrites ; nous dirons seulement qu'après le fondateur et le conquérant de Constantinople ( Constantin et Muhammed-el-Fatyh) , Sultan-Suleïman est le souverain à qui cette capitale doit le plus grand nombre d'embellissements.

Près de deux cents poètes vécurent sous le règne de Suleïman , versificateur lui-même, peu distingué il est vrai, mais sachant du moins reconnaître le mérite des grands écrivains de son siècle et les récompenser en souverain : le plus éminent d entre eux est Abdul-Baki, que les musulmans appellent aussi le Sultan, le Khan et le Khakan de la poésie lyrique.

Les historiens orientaux nous ont transmis le nom de deux cents légistes qui figurèrent à cette époque , et dont

une cinquantaine se distinguèrent par des ouvrages importants.

Malgré tous les droits incontestables de Suleïman aux titres de législateur et de grand que lui ont décernés ses contemporains , et que la postérité a confirmés, il est vrai de dire que c'est au sein de la haute prospérité où ce prince éleva l'empire ottoman que sont nés les germes de sa décadence.

Un écrivain national en assigne , avec la plus grande justesse, les causes principales : l'habitude toute asiatique contractée par Suleïman sur la fin de ses jours, de ne plus présider luimême le divan , dans le but d'entourer d'un prestige sacré la personne du souverain , en la dérobant à tous les yeux ; la promotion de ses favoris aux premières dignités de l'État , exemple dangereux qui ouvrait à l'intrigue la carrière que le talent et l'expérience auraient dû seuls parcourir-, l'influence du harem sur les affaires publiques ; la vénalité des charges ; enfin les richesses immenses et le pouvoir sans bornes accordés à ses grands vézir6 Ibrahim et Rustem (*).

Ces fautes de Suleïman ne doivent pas cependant faire oublier ses grandes qualités, ses talents militaires, sa tolérance; cet ordre et cette économie qui ne nuisaient point à la splendeur et à l'éclat qu'il savait déployer si à propos ; les principes de justice et de générosité qui le distinguaient ; enfin son amour des sciences et des lettres, et la protection éclairée qu'il leur accordait. Outre les surnoms de Kanouni et de Sahyb-Kyran dont nous avons déjà fait mention , les écrivains orientaux l'ont encore appelé Sahyb-ul- 'acMrèt-ilrkiamilè ( le possesseur des dix qualités parfaites, ou de la décade accomplie) (**).

(•) Sous les premiers Sultans, le traitement des grands véairs n'était que de dix mille piastres : Suleïman l'éleva jusqu'à vingt-cinq mille en faveur d'Ibrahim-Pacba.

{**) Nous n'avons point approfondi la question des rapports diplomatiques entre la France et l'empire ottoman , établis sous le rogne de Sultan Suleïman ; il nous a paru

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