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CHAPITRE XIH

SULTAN -SÈLIM- KHAN II , aglttOMit! M EST (L'IVROONK), FILS DB SULT AN-SULEIM AN.

Le 9 rebi'-ul-ewwel 974 (24 septembre 1566 ) , SultanrSèlim arrivait à Kadikeuï (Chalcédoine) , et envoyait le tchaouchAli à Iskender-Pacha , kaïmmèkam de Constantinople. Ce dernier, oui ignorait encore la mort de Sultan- Suleïman , marqua le plus grand étonnement de ce message : aussitôt il donna ordre au bostandji^bachi et à l'aga du sérail de tout préparer pour la réception du nouvel empereur, qui le même jour fit son entrée au palais.

Mihr-Mah-Sultane , sœurdeSèlim , fut la première à lui rendre visite i les hauts fonctionnaires furent admis ensuite au baise-main. Deux jours après cette cérémonie , le Sultan partit en toute hâte pour Belgrade, où il arriva lè « octobre. En passant a Sofia, il envoya des officiers pour annoncer son avènement au roi de France , au enfin de Perse et aux républiques de Venise et de Raguse. cependant l'armée n'apprit le changement de règne que lorsque, quarante-huit iours après la mort de Suleïman ,les lecteurs du Coran firent retentir autour de la tente impériale les paroles solennelles de la première soura. Sultan-Sèiim se rendit alors à la tente dressée sur une colline près de Belgrade ; il en sortit bientôt vêtu de deuil, pria auprès du char funèbre qui contenait la dépouille mortelle du

rand Suleïman , et se retira en saluant droite et à gauche. Les janissaires, voyant qu'il n'était pas question du denier d'avénement ( bakhehich.

ou ajulouss - aktchèci ) , commencèrent à murmurer : ils disaient , dans leur insolence , que les princes de la maison ottomane , pour arriver au trône , devaient passer sous le sabre des milices. Sultan-Sèlim fit distribuer quelque argent aux troupes, mais sans parvenir à contenter les janissaires qui réclamaient trois mille aspres par téie, et en outre une gratification pour la

préférable d'en faire l'objet d'un chapitre spécial.

L'UNIVERS

dernière campagne. Néanmoins, au bout de cinq jours, l'armée s'achemina vers Constantinople , où le corps de Suleïman fut déposé dans le tombeau qu'il s'était préparé. Le Sultan s'établit dans un palais situé à Khalkali , village près de Constantinople. Mais la révolte , qui n'était qu'assoupie , éclata de nouveau avec la plus grande violence. Le kapoudan- pacha voulut haranguer les mutins : il fut renversé de cheval et maltraité, ainsi que les vézirs ; les révoltés vinrent ensuite au-devant de Sèlim, en lui criant avec fureur : « Cède à l'ancien usage ! »

Le Sultan , voyant l'impossibilité de refuser, octroya enOn aux janissaires leur demande, et tout rentra dans l'ordre. Outre la gratification accordée aux troupes, Sèlim, voulant honorer particulièrement le corps des oulémas, distribua de l'argent et des kaftans à plusieurs d'entre eux. Des fêtes brillantes célébrèrent en même temps les victoires de la dernière campagne et l'avénement de Sèlim : à cette occasion diverses promotions eurent lieu parmi les hauts fonctionnaires et les officiers du sérail.

Après la mort de Suleïman et la prise de Szigeth , les hostilités avaient continué entre les Impériaux et la Porte , malgré le désir de Maximilien d'obtenir la paix. Enfin, le il février 1 568, à la suite de longues négociations, une trêve fut signée pour huit ans :

entre autres conditions, l'empereur s'engageait à envoyer annuellement au Sultan trente mille ducats de Hongrie; les ambassadeurs de Maximilien en avaient déjà dépensé quarante mille en présents aux agents de la Porte, pour les disposer à écouter favorablement les propositions qui leur étaient faites.

A l'époque du séjour à Andrinople des plénipotentiaires autrichiens , Châh-Kouli-Sultan , gouverneur d'Êrivan et ambassadeur du roi de Perse, arriva dans la seconde capitale de l'empire ottoman : il venait féliciter Sultan - Sèlim de son avènement au trône. L'envoyé persan se fit remarquer par la magnificence de son cor-

tège et la richesse de ses présents :

parmi ces dons on admirait surtout deux perles énormes du poids de quarante drachmes, et un rubis de la grosseur d'une petite poire. Lorsqu'il se rendit à l'audience du Sultan , l'ambassadeur, vêtu d'écarlate , la tête couverte d'un turban brodé d'or, montait un cheval dont les brillants harnais étaient ornés d'or, d'argent , de grenats et de turquoises. Cnâh-Kouli obtint du Grand Seigneur le renouvellement de l'ancien traité.

Dès que la nouvelle de la mort de Sultan-Suleïman fut connue en Arabie, Oulian-Oghlou , chef de la tribu nomade de Bèni-Omer, espéra pouvoir secouer le joug ottoman; mais délaissé par les Persans, sur le secours desquels il comptait , il fut défait aisément par les beïler-beïs de Chèhrezour et de Basra.

Le 1er mai 1S68, Sohorowsky, ambassadeur du roi de Pologne, arriva à Constantinople, et resserra, par une nouvelle paix , l'alliance entre son souverain et la Porte. Au commencement de l'année suivante, le kapoudan-pacha partit avec quinze galères pour soumettre la garnison de Tripoli qui avait tué son gouverneur : dix autres bâtiments se dirigèrent sur la Morée pour réprimer les tentatives de révolte des Mamottes et y élever une forteresse qui pût les tenir en respect.

En 977 (1569) Mahmoud-Beï fut envoyé à Paris, dans le but de demander au roi Charles IX la main de sa sœur Marguerite pour le prince Sigismond de Transylvanie, à qui le grand vézir promettait le trône de Pologne. Un autre ambassadeur, Ibrahim-Bel, porta cette même année à la cour de France, le nouveau traité de commerce qui venait d'être conclu (*):

Vers cette époque , un de ces incen-

(*) Ce traité, négocié par Claude du Bourg , ambassadeur de Charles IX , concé* dait à la France la faculté d'établir des consuls dans le Levant, lesquels, ainsi que l'ambassadeur lui-même, avaient le droit de juger leurs nationaux. Les Français pouvaient disposer de leur succession , et s'ils

dies trop fréquents à Constantinopie éclata dans cette ville avec une violence inouïe : malgré tous les moyens employés pour "éteindre, il dura pendant sept jours et réduisit en cendres une grande partie de la capitale. Le grand vézir^Muhammed-Sokolii fut sur le point de périr en cherchant à s'opposer au progrès des flammes.

Ce ministre, que Sultan -Suleïman avait légué à son fils Sel im , sut maintenir sous ce dernier prince, les traditions de grandeur et de magnificence qu'il avait puisées auprès du monarque conquérant et législateur. Muhammed- Sokolli attacha son nom à la construction de la mosquée nommée Sèlimiïè, où le célèbre architecte Sinan déploya tout son talent; c'est encore sous son ministère que l'exécution du projet gigantesque de la réunion du Don et du Volga iut confiée au defterdar Kacim- Beï qui en avait eu l'idée première , entreprise qui, du reste, échoua complètement : comme il fallait bloquer Astrakhan pour pouvoir creuser le canal de jonction , les Ottomans , repar une vigoureuse sortie es, furent obligés d'abandon même temps le siège et les travaux commencés. En outre, le khan de Crimée Dewlet-Gheraï, qui craignait que la réussite de ce projet ne tût contraire à ses intérêts , exploita adroitement un préjugé des musulmans, qui leur fait regarder les pays du Nord comme interdits aux sectateurs de Mahomet : il leur représenta que dans ces climats , la nuit n'étant que de quatre heures, ils seraient

mouraient intestats, leurs biens, recueillis jW les consuls, devaient être transmis à îeun héritiers légitimes. Entre plusieurs autres avantages obtenus pour notre nation , on remarquait encore le droit accordé à nos ambassadeurs et consuls de réclamer les captifs français au pouvoir des musulmans, et l'engagement pris par la Porte , de traiter amicalement tout vaisseau français, de restituer ce qui aurait été enlevé à bord de nos navires, et de punir sévèrement les coupables de ces déprédations. Dans cet acte, Sultan- Sclim , à l'exemple de son père, donnait au roi de France le titre de Padichâh.

obligés d'interrompre leur sommeil pour faire la prière du soir, deux heures après le coucher du soleil , et celte du matin, dès l'aurore, ou bien de transgresser les prescriptions du Coran (*). Ces insinuations , jointes au découragement qui s'était emparé des troupes ottomanes à la suite de leurs revers, firent sur elles le plus grand effet, et elles abandonnèrent leurs postes, malgré tous les efforts des chefs pour les retenir.

Craignant que ces hostilités ne rompissent entièrement les relations amicales qui existaient entre la Russie et la Porte , le czar Jean le Terrible envoya en ambassade à Constantinopie l'officier Novosilzow : Sultan - Sèhm le reçut très-gracieusement, et l'affaire d'Astrakhan n'eut pas de suites.

A cette époque, Mouthahher, prince de la dynastie des Seïdiïès (**) qui régnait depuis longtemps dans l'Arabie heureuse {Yémen), avait acquis dans cette contrée une grande influence et s'était décoré du titre de khalife. Cette circonstance éveilla l'attention de la Porte, et le grand vézir Muhammed- Sokolli chargea Lala-Moustapha , ancien grand maître de la cour de Sèlim, de conquérir l'Yémen : Ouzdèmir- Oghlou-Osman fut nommé béiler-beï de cette contrée, et l'Albanais Sinan- Pacha, gouverneur de l'Égypte. Par suite de dissensions et de jalousie entre ces trois fonctionnaires, les deux premiers furent destitués , mais rentrèrent en grâce peu après. Sinan-Pacha se porta sur Sanaa, capitale de l'Yémen,

(*) Lors de la conquête de la Sibérie par les Russes, Tobohk comptait cependant une certaine quantité de musulmans parmi ses habitants; et aujourd'hui encore les contrées septentrionales à l'est de l'Obi et du Tobol ne sont point dépourvues de seclateurs de Mahomet.

(**) Les Seïdiïès sont surnommés Mutèzèlè (schismalîques) , par les musulmans suunis (orthodoxes). Cette secte , qui tire son nom de Seïd, frère de Muhammcd - Bakir , lils du troisième imam Zeïnul'abidin, petit-fils d'Ali, gendre de Mahomet, doit pourtant ses doctrines religieuses à Wassil-Beu-Atta, instituteur de Seïd.

L'UNIVERS

v arriva le 1 1 safer977 (26 juillet 1569), "s'en empara , ainsi que de plusieurs autres lieux fortifiés, et commença ensuite le siège du château de Kewkeban. Cette importante citadelle résista neuf mois, et ne capitula que le 12 zilhidjè977 (18 mai 1570). Mouthahher conclut alors la paix avec la Porte, dont il reconnut la suzeraineté.

Sultan-Sèlini , longtemps avant de monter sur le trône , avait conçu le projet de soumettre l'île de Chypre : ce désir lui avait été suggéré principalement par un juif portugais, nommé Joseph Nassy (*), qui, devenu favori du prince, sut flatter tous ses penchants et surtout sa passion pour le vin : la supériorité de celui que l'on récolte en Chypre ne pouvait manquer d'inspirer au monarque qui a mérité le honteux surnom de mest (l'ivrogne) , une violente tentation de s'emparer du pays qui produit cette précieuse boisson.

Les flatteries de Nassy, qui ne cessait d'exagérer au Sultan" la facilité avec laquelle on pourrait conquérir cette lie , remplirent Sèlim d'un tel enthousiasme, que, dans un moment d'effusion et peut-être d'ivresse, il promit à son favori de le faire roi de Chypre : aussi le juif s'empressa-t-il de pousser le Sultan à cette conquête, dès que la soumission de l'Arabie et la paix avec l'Allemagne permirent de songer à de nouvelles entreprises. A ces suggestions se joignaient l'opinion du vézir Pialè et celle de l'ancien kapoudanpacha Lala-Moustapha , qui tous deux inclinaient à la guerre, dans l'espérance de regagner par des victoires la faveur

3uc des revers leur avaient fait perre : enfin le mufti Ebôu-So'oud acheva de convaincre Sèlim de l'urgence de la guerre avec Venise, en rendant un fetwa par lequel il émettait la doctrine que l'on n'était pas lié par des traités conclus avec les infidèles, et que la violation de la foi jurée devenait une

(*) Ce juif avait été chargé du gouvernement des iles de l'Archipel donl se composait le duché de Naxie, lorsque, en i566, la Porte en uepouiHa le dernier duc, qui mourut à Couàtanlinople.

œuvre pieuse et méritoire, dès qu'il en résultait une conquête. En conséquence l'interprète Mahmoud et le tchaoucii Kobad furent envoyés a Venise , et offrirent au doge l'impérieuse alterna tive de la cession de l'île de Chypre ou de la rupture de la paix. Le sénat, indigné, nit unanime dans son refus, et la guerre fut décidée. Le grand vézir Muhammed-Sokolli, ennemi secret de Nassv, chercha vainement à détourner le Sultan de l'entreprise contre Chypre, en l'engageant à secourir les Maures d'Espagne, qui étaient venus implorer son appui : Sèlim se contenta de faire aux ambassadeurs de Mansour de riches présents , et les congédia en leur promettant son assistance dès que la guerre avec Venise serait terminée.

Lala-Moustapha et Pialè furent mis a la tête de l'expédition ; le premier, avec le titre de sèrasker, avait sous ses ordres les troupes de débarquement , et le second, comme kapoudan-pacha .

commandait h'escadre, composée de trois cent soixante voiles. Pialè-Pacha ouvrit la campagne par une descente dans l'île de Tine, qu'il espérait enlever par surprise; mais la résistance invincible de Jérôme Paruta , gouverneur de la citadelle, obligea les Ottomans à se retirer, après avoir ravage le pays. Leur flotte se diriçea alors vers le golfe deFènika (l'ancfen Phoinicos),'et le 1er août 1570 (978) elle jeta l'ancre dans la rade de Limassol . débarqua sans obstacles, et s'empara sans coup férir du fort de Leftari :

pour récompenser les habitants qui s'étaient rendus à la première sommation , le sèrasker épargna leur vie et leurs biens ; mais les Vénitiens, ayant surpris la place pendant la nuit, punirent la détection de la garnison en la massacrant tout entière. Vers la miaoût l'artillerie se trouva débarquée, et le siège de Nicosie (l'ancienne Limosia) tut résolu : cette ville, appelée par les musulmans Lefkochè , est la capitale de l'île de Chypre , au centre de laquelle elle s'élève sur une colline : cette position en aurait fait une place presque inexpugnable si la trop grande éteiKlue de ses murailles n'en etH rendu

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TURQUIK.

la défense très-difficile. La ville entière avait été convertie en forteresse, et sa garnison s'élevait à dix mille hommes. Elle repoussa trois assauts avec la plus grande bravoure; niais l'armée assiégeante ayant été renforcée par vingt mille soldats de marine sous les ordres du kapoudan-pacha , Nicosie fut prise de vive force, le 9 septembre 1570, et livrée pendant huit jours à toutes les horreurs du meurtre et du pillage.

Les Ottomans , après avoir massacré les défenseurs de la ville, avaient chargé sur plusieurs navires leur butin , dans lequel étaient compris deux mille jeunes gens des deux sexes : une femme grecque ou vénitienne mit le feu aux vaisseaux prêts à sortir du port, et ravit ainsi aux vainqueurs le fruit le plus précieux de leur conquête. Baffa {Paphos), Limas sol [,lm atko nte), Larnaca , Cercyne (autrefois Katkynia)^ tombèrent au pouvoir desOsmanlis, peu après la chute de Nicosie. La tète de Dandolo, provéditeur de cette dernière ville , fut portée au gouverneur de Famagouste (en turc Magotisa) par le beïler-beï de Mèr'ach,aui, en lui présentant ce sanglant trophée comme un sinistre avertissement du sort qui l'attendait, le somma de se rendre. Trois jours après le serasàer était devant Famagouste :

le siéçe commença immédiatement, inaigre la saison avancée (septembre) ; mais bientôt la rigueur du froid et l'éloignement de la flotte ottomane, qui était retournée à Constautinople , obligèrent Moustapha de changer le siège en blocus. Le 23 janvier 1571 t 078 ) | les assièges reçurent un renfort de seize cents hommes, et des approvisionnements que Marc-Antoine (Mi i ri ni. commandant douze galères vénitiennes , parvint à introduire dans la place en coulant bas quelques navires ottomans. Au printemps suivant, le kapoudan-pacha reparut avec son escadre devant Chypre, et les travaux recommencèrent avec la plus grande activité : un fossé de trois milles de longueur et d'une profondeur telle au'un homme à cheval y passait sans être vu du dehors, fut pratiqué autour de la place; dix forts s'élevèrent der-

rière le chemin creux, et cinq batteries foudroyèrent les remparts. Les assiégés, déterminés à une résistance désespérée, renvoyèrent huit mille habitants qui ne pouvaient être utiles à la défense de la ville, et que les musulmans eurent la générosité d'épargner. La garnison de Famagouste ne se composait que de sept mille hommes , et ses fortifications étaient délabrées; mais l'intrépide Bragadino, qui la commandait, fit réparer les murailles, établit une fonderie de canons, et, mettant à profit toutes les ressources que lui fournissait son esprit actif et entreprenant, il inspira son ardeur à la garnison, et fit présager aux assiégeants la résistance terrible qu'ils devaient éprouver. Dans les premiers jours de mai , une mine creusée par les Ottomans éclata en renversant une partie des murs : un assaut qui suivit immédiatement cette explosion fut tenté sans succès : cinq, autres attaques générales eurent lieu dans l'espace de deux mois et demi , et furent toujours victorieusement repoussées ; malheureusement pour les assiégés ils eurent aussi à lutter contre le fléau de la famine : le 1er août, la garnison ayant épuisé ses dernières ressources, se résigna à capituler: le sèrasker lui accorda les conditions les plus honorables, et témoigna beaucoup d'admiration pour les braves défenseurs de Famagouste; mais ces démonstrations bienveillantes cachaient d'indignes projets : Moustapha-Pacha ayant exigé, contre la teneur du traité, qu'on lui livrât comme otage le jeune Antoine Quirini , Bragadino ne put cacher son indignation ; il éclata en violents reproches : Moustapha , furieux , le fit garrotter et avec lui trois autres chefs supérieurs; ceux-ci furent massacrés à l'instant sous les yeux de Bragadino , à qui on coupa le nez et les oreilles, le réservant à de plus longs tourments , en effet, dix jours après, sous le prétexte de représailles, il fut livré aux bourreaux : on commença à le hisser sur une vergue, d'où on le plongea à plusieurs reprises dans la mer ; on le força ensuite à porter des paniers

L'UNIVERS

pleins de terre pour la reconstruction des bastions; et enfin il futécorché vif. Moustapha et le bourreau lui criaient pendant cet affreux supplice : « Où « donc est ton Christ? pourquoi ne « vient-il pas à ton secours ? » Au milieu de ces cruelles tortures', le héros chrétien ne laissa pas échapper une plainte, et rendit le dernier soupir en récitant à haute voix les versets du miserere. Après sa mort, son corps fut écartelé et exposé sur les batteries; sa peau, remplie de foin, fut promenée dans le camp et dans la ville , pendue ensuite à une vergue , et envoyée, avec sa tête et celle de trois autres chefs, à Constantinople, où elle fut exposée dans le bagne. Plus tard , les restes de Braeadino furent rendus aux Vénitiens, qui les inhumèrent avec les

f)Ius grands honneurs. Le 15 septem- >re 1571 (979) Moustapha-Pacha quitta l'île de Chypre (*) , et quelques semaines plus tard, il rentra à Constantinople.

Pendant le siège de Famagouste, divers événements militaires se passaient en Dalmatie : l'amiral vénitien Veniero surprenait la ville de Sôbot (Sopoto) ; le k a po u d an- pacha ravageait Candie, Cérigo (l'ancienne Cythère), Navarin, Zante, Céphalonie, Butrinto, Lésina, Curzola, et soumettait les places d'Oulgoum (Dulcigno), de Bar {Antivarî) et de Budna. La flotte relâcha ensuite à Avion a (/a Valona), et de là se rendit à Saseno , où elle attendit de nouveaux ordres.

Cependant le grand vézir Muhammed-Sokolli, malgré la prise de Nicosie, inclinait toujours a la paix; il laissa entendre aux Vénitiens qu'il traiterait volontiers avec un envoyé de la république; en conséquence cette puissance accrédita un ambassadeur auprès de la Porte ; mais lorsque les hos-

(*) Les revenus de l'île de Chypre furent affeclés depuis à l'entretien des grands vérirs : ils l'affermaient à un sous-gouverneur pour la somme de trois cent vingt-cinq mille piastres par an , dont le fisc prélevait cent soixaiiie-dix mille. Dans la suite, une grande norùon de ces revenus devint |!apanage de la SuUantVaïidè (mère du Sultan régnant).

tilités eurent recommencé en Dalmatie, Venise rompit toute négociation et entra dans la ligue que le pape et le roi d'Espagne venaient de conclure contre les Ottomans. En septembre 1571 , le célèbre Don Juan d'Autriche , fils naturel de Charles-Quint , partit de Messine avec une flotte de soixante-dixneuf voiles. Douze galères du pape , sous les ordres de Marc-Antoine Colon na. et cent quatorze bâtiments de diverses grandeurs, commandés par l'amiral vénitien Veniero , se joignirent aux forces espagnoles et composèrent une escadre de plus de deux cents navires : le kapoudan- pacha Muezzin- Zadè-Ali-Pacha, ayant sous ses ordres Ouloudj-Ali,beïler-beï d'Alger, Haçan- Pacha, fils de Khair-uddin Barberousse, et seize autres sandjak-beîs, était mouillé dans le golfe de Lépante avec trois cents voiles. Les chrétiens arrivèrent le 7 octobre 1571 à la hauteur de cinq petites îles, sur la côte d'Albanie, nommées aujourd'hui Curzolari et autrefois Ecnin^e. Les vaisseaux ennemis ne tardèrent pas à se montrer : les deux armées navales se rangèrent en ordre de bataille et s'examinèrent longtemps en silence : enfin un coup de canon à poudre, tiré par le vaisseau amiral ottoman, auquel Don Juan répondit par un boulet de gros calibre, donna le signal du combat : il dura une heure avec le plus grand acharnement et sans que la victoire parût pencher d'aucun côté ; enfin le kapoudanpacha Muezzin-Zadè tomba , frappé de mort par une balle; les Espagnols sautèrent à l'abordage, coupèrent la tête de l'amiral ottoman , et la portèrent à Don Juan oui repoussa avec dégoût ce cage sanglant de sa victoire. Ce triomphe éclatant coûta aux alliés quinze galères et huit mille hommes , parmi lesquels étaient le provéditeur Barberigo et vingt-neuf autres nobles des premières familles vénitiennes : le célèbre auteur de Don Quichotte, Mit guel Cervantes, se trouvait à cette bataille , il eut le bras gauche grièvement blessé, et en resta estropié, toute sa vie. Mais les pertes des Ottomans furent incomparablement

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