‹ TurquieChapitre 37 sur 78 · GI · texte numérisé non relu

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plus fortes : trente mille d'entre eux périrent, deux cent vingt-quatre vaisseaux brûlèrent ou se brisèrent sur les côtes; près de quatre cents canons, plus de trois mille prisonniers, les pavillons de pourpre, les fanaux dorés, les queues de chevaux du sèrasker tombèrent au pouvoir des vainqueurs, et quinze mille esclaves chrétiens furent délivrés. Ouloudj-Ali , beïler-beï d'Alger, qui commandait l'aile droite, parvint à se sauver avec quarante galères , seul reste de la formidable escadre ottomane.

Cette bataille mémorable causa une sensation profonde chez les chrétiens.

Marc-Antoine Colonna monta au Capitale, comme les anciens triomphateurs romains, et déposa sur l'autel de la Vierge une colonne d'argent, par allusion à son nom. Une statue lui fut votée par le sénat ; l'église où il avait remis son offrande fut embellie de dorures et de peintures qui font l'admiration des connaisseurs, et le pape Pie V lui fit don de soixante mille ducats. L'Europe entière répéta l'ingénieux éloge que ce pontife fit de Don Juan d'Autriche, en lui apliquant si heureusement ces paroles de l'Evangile : « Fuit homo missus à Deo, cui « nomen erat Joannes. » Venise, en commémoration de la victoire de Lépante , institua une fête religieuse et nationale à la date du 7 octobre , anniversaire du plus grand triomphe qai eût été remporté jusqu'alors sur les ennemis de la chrétienté.

Les historiens ottomans racontent que lorsque Sultan-Sèlim reçut la nouvelle de l'anéantissement de* sa flotte , il en fut tellement atterré qu'il resta trois jours sans vouloir prendre de nourriture ; prosterné le visage contre terre, s'humiliant sous le bras de Dieu , il le supplia d'avoir pitié de son peuple; le quatrième jour, il prit en main le Coran, y lut avec respect deux soura (chapitres), puis, fermant le livre saint et le rouvrant au hasard , il tomba sur cet aiet (verset) : « Au nom de Dieu

• miséricordieux et plein de compas-

• sion , je souffre à cause de la victoire

• des chrétiens sur les habitants de

1 r Livraison. (Turquie.)

« la terre; ils n'auront pas lieu à l'ave- « nir de s'applaudir de la victoire. • Sèlim regardant ces paroles comme un oracle qui lui annonçait que la colère divine était satisfaite , reprit courage, et ne songea plus qu'à réparer promptement ce désastre. Suivant les mêmes auteurs orientaux , ce revers des armes ottomanes avait été annoncé prophétiquement par la chute dû plafond en bois du temple de la Mecque : le Sultan le fit reconstuire en pierre, disant qu'il serait ainsi l'emblème de la solidité de son empire.

Peu de jours après la bataille de Lépante, l'ambassadeur vénitien Barbaro demanda audience au grand vézir, et y vint dans l'appareil le plus pompeux , comme pour humilier les vaincus; devinant son intention, Muhammed-Sokolli lui adressa ces paroles : « Tu nous « crois abattus sans doute par le revers « que nous venons d'éprouver, et tu « viens jouir de notre défaite; mais « apprends que si vous nous avez fait « la barbe de près en battant notre « flotte, nous, en vous arrachant le « beau royaume de Chypre , nous vous « avons privé d'un bras; or un bras « coupé ne peut renaître, tandis que « la barbe rasée repousse plus épaisse « et plus vigoureuse que jamais. » En effet, au mois de juin suivant, les pertes énormes de la marine ottomane étaient déjà réparées , grâce à la persévérance et à l'activité du grand vezir, et surtout aux éléments de force et de prospérité que l'empire avait en luimême. « Sa richesse et sa puissance « sont telles , dit à cette occasion Mu- « hammed'Sokolli, que, s'il le fallait, « on ferait des ancres d'argent, des « cordages de soie et des voiles de « satin. » Ouloudi-Ali, qui avait sauvé une portion de I escadre, fut promu au grade de kapoudan-pacha , et changea , d'après la volonté du Sultan, le nom tfOuloudj en celui de Kylidj (sabre).

La flotte ottomane, forte de deux cent cinquante voiles, se mit en mer, et rencontra l'escadre chrétienne , d'abord près du promontoire de Matapan et ensuite devant l'ile de Cérigo,

L'UNIVERS

sans qu'il en résultât autre chose que rie légères escarmouches : le kapoudanpacha se rendit alors à Modon et à Navarin où , deux siècles et demi plus tard, la marine ottomane devait éprouver encore un immense désastre ; et il rentra à Constantinople après avoir perdu seulement quelques galères. Pendant cette campagne la mésintelligence avait éclaté entre les chefs de la flotte chrétienne; et Venise, voyant qu'elle ne pouvait compter sur la coopération de ses alliés , se décida à faire des ouvertures de paix à la Porte. Le 7 mars 1573, fut signe un traité tout à l'avantage de cette dernière puissance : c'est ainsi que se vérifièrent les paroles du grand vézir à l'ambassadeur de Venise, et que fut perdu tout le fruit que les chrétiens auraient dû retirer de la glorieuse victoire de Lépante!

Tandis que Venise , se détachant de la sainte ligue, faisait sa paix avec le Sultan, l'Espagne méditait de nouvelles conquêtes : la ville de Tunis avait été prise par Ouloudj-Ali pendant le siège de Nicosie; mais le fort de la Goulette ( Khalk-ul-Wadi ) était resté au pouvoir des Espagnols. Le 7 octobre 1572, premier anniversaire de la bataille de Lépante, Don Juan d'Autriche partit de Sicile avec quatre-vingtdix voiles et vogua vers l'Afrique. Son nom seul répandit la terreur parmi les musulmans qui s'enfuirent a son approche , le laissant maître de Tunis et de l'artillerie qui couvrait les remparts. Don Juan fit élever une nouvelle forteresse et laissa dans la ville une garnison de huit mille hommes.

Dix-huit mois après (août 1574), quarante mille Ottomans, commandés par Sinan-Pacha , reprirent cette place , emportèrent d'assaut le château de la Goulette , en (irent sauter les fortifications , et s'emparèrent aussi de la citadelle appelée Bastion de Tunis, que Don Juan avait fait construire.

Bogdan , prince de Valachie , entretenait avec la Pologne des relations qui avaient éveillé les inquiétudes de la Porte : profitant du mécontentement du Grand Seigneur, un aventurier ambitieux , nommé Jean Iwo-

nia, sollicita l'investiture de la principauté de Bogdan et un secours de vingt mille hommes : il obtint l'un et l'autre. Sigismond- Auguste, roi de Pologne, s'employa vainement en faveur de son allié Bogdan ; il fallut en venir aux mains; et Pavant-garde ottomane, commandée par hvonia, fut battue par les Polonais; mais Sigismond étant mort sur ces entrefaites (7 juillet 1572), ils cédèrent la place forte de Khotchim à Iwonia, qui, à ce prix, promettait de cesser les hostilités; mais dès qu'il fut en possession de cette ville , il demanda qu'on lui livrât Bogdan et son frère Pierre :

Bogdan venait de périr victime des soupçons d'Iwan le Sévère, czar de Russie ; Pierre seul fut donc remis aux Ottomans, et mourut à Constantinople.

Iwonia , maître de la Moldavie , la gouverna en tyran ; mais , ayant refusé (1574) de payer à la Porte le tribut qu'elle venait de fixer à cent vingt mille ducats, au lieu de soixante mille, il fut détrôné par une armée ottomane sous les ordres du kapoudji-bachi Djighala-Zadè : celui-ci , dans un entretien qu'il eut avec son prisonnier , s'emporta contre lui , et lui porta deux coups de sabre ; les janissaires se précipitèrent alors sur Iwonia , et lui tranchèrent la téte ; elle fut envoyée à Yassi, et clouée à la porte de son palais.

Ces divers événements militaires n'empêchaient point la Porte d'entretenir des relations diplomatiques trèssuivies avec la Pologne , la Russie , la France et l'Autriche : la trêve avec cette dernière puissance fut renouvelée pour huit ans ; la France envoya deux ambassades , l'une relative au traité de la Porte avec Venise , l'autre à l'avénement au trône de Pologne de Henri de Valois (depuis Henri III, roi de France). Le Sultan lui-même écrivit, en 1574, au roi Charles IX.

Zapolya , voïvode de Transylvanie , était mort en 1571; son successeur Bathory mit le plus grand empressement a payer le tribut annuel au Sultan , et lui demanda sa protection :

Sèli m envoya à Ba thory par un tchaouch le diplôme d'investiture, la massue et le drapeau. Ce nouveau voïvode était en danger de perdre sa principauté par les intrigues du Valaque Bekes , qui promit au grand vézir Sokolli un anneau du prix de dix mille ducats, et une somme quatre fois plus forte, s'il le faisait nommer voïvode; il s'enga-

§eait, en outre, à payer au Sultan le ouble du tribut convenu : mais Bathory sut, par des présents considérables , détruire tout l'effet des offres de son antagoniste.

En 980 (1572), l'apparition d'une comète était venue jeter l'effroi dans l'âme de Sèlim , prince superstitieux , et surtout fort imbu des idées du fatalisme. Cet événement naturel, mais que l'ignorance des peuples a toujours regardé comme un prodige de mauvais augure, annonçait (suivant les prédictious des astrologues, rapportées par les auteurs orientaux ) de grands désastres : quarante jours après , des pluies continuelles causèrent une inondation dans les provinces d'Asie et d'Europe; le fléau dévastateur ravagea Magnésie, Kutahiïè, Andrinople, menaça d'emporter la sainte maison de la Kaaba, à la Mecque, et rendit impraticables pendant longtemps les ponts et les routes ; un tremblement de terre renversa une portion de Constantinople; un incendie éclata dans les cuisines du sérail et détruisit les offices et les caves; enfin la mort du célèbre mufti Ebou-So'oud vint couronner toutes ces calamités, et plongea Sèlim, qui avait la plus profonde vénération pour ce grand cheikh de l'islamisme , dans une tristesse insurmontable. Peu de temps après, le Sultan alla visiter une nouvelle salle de bains (Kouçour- Hamam) qu'il faisait construire dans la partie orientale du sérail , entre Pappartement des femmes et celui des nommes : ce bel édifice est bâti en pierre de taille et divisé en quarante chambres , toutes revêtues de marbre.

I/humtdité des murs , qui venaient à peine d'étré terminés, avant saisi le

«rince, il but, pour se réchauffer, un acon de vin de Chypre , dont les fu-

mées lui montèrent bientôt à la téte, il chancela , et tomba sur les dalles glissantes : on s'empressa de le porter dans son lit, mais il était déjà en proie à une fièvre violente : onze jours après (le 27 cha'ban 982, 12 décembre 1574), il avait cessé de vivre.

Le règne de Sultan-Sèlim , qui fut seulement de huit années lunaires et ne présente qu'un petit nombre de ces faits brillants qui s'impriment dans la mémoire des peuples , ne peut soutenir le parallèle avec le règne si long et si glorieux du grand Suleïman. Sèlim luimême était un prince bien inférieur à son illustre père : dès son bas âge , il montra un penchant décidé pour le vin, la dissipation et les plaisirs. Son sérail était rempli de musiciens, de bouffons, de chanteurs et d'esclaves. N'étant encore que gouverneur de Kutahiïè, il demanda un jour, au milieu d'une orgie, à son favori Djèlal-Beï ce que le peuple pensait de l'héritier présomptif du trône : Djèlal-Beï, à qui les vapeurs du vin faisaient oublier son rôle de courtisan, lui répondit librement que les grands , le peuple et l'armée adoraient ses frères autant qu'ils le méprisaient lui-même à cause de sa vie dissolue et indigne d'un prince : « Que « mes frères, répliqua Sèlim en riant «aux éclats, mettent leur confiance « dans les secours des hommes ; la « mienne est dans le bras du Toutci Puissant, et dans ma résignation aux «décrets irréfragables du ciel. Je ne « songe qu'aux plaisirs du jour : Pave- * nir ne m'inquiète pas. » A peine futil monté sur le trône, qu'il révoqua l'édit de Suleïman contre le vin , au grand scandale des mahométans austères : cette conduite, opposée aux prescriptions du Coran , fournit le sujet de mille épigrammes , et valut à Sèlim le surnom de Mest ( ivrogne ) ; dès lors l'usage des ligueurs fermentées devint presque général sous son règne; les gens de loi, les ministres de la religion , ne se faisaient aucun scrupule d'en boire publiquement, et même d'en vendre ; on entendait souvent les gens du peuple dire à haute voix : « Où irons -nous aujourd'hui

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chercher notre vin? chez le mufti ou chez le cadi ?... »

Sultan-Sèiim construisit deux mosquées, la Sèlimiïê, à Constantinople, et une autre à Andrinople ; il fit élever un château fort à Navarin; il commença la restauration du temple de la Mecque , Mesdjid-Chèrif, au milieu duquel s'élève la Kaaba; et fonda deux académies près de Sainte-Sophie ; mais ces dernières entreprises ne furent achevées que sous Murad III, son fils et son successeur.

Les événements les plus remarquables du règne de Sèlim , tels que la conquête de Chypre, de l'Yémen, quelques autres expéditions glorieuses , l'achèvement du pont de Tchekmèdjè, etc., sont plutôt l'ouvrage du grand vézir Muhammed-Sokolli , dépositaire des pensées de Suleiman , et continuateur de son système , que le résultat des méditations politiques ou de la bravoure de Sultan-Sèlim , l'un des princes les moins distingués de la race d'Osman, et le premier cFentre eux qui se soit livré a tous les excès de la vie efféminée du sérail. Par suite de ce penchant à la mollesse, il crut pouvoir se dispenser de commander en personne ses armées ; cet exemple fut imité par ses successeurs; et l'abandon de cet usage a sans doute contribué à affaiblir l'esprit guerrier d'une nation autrefois si belliqueuse. Sèlim renonça même au plaisir de la chasse, cette image de la guerre; et c'est depuis cette époque que le goût de ce divertissement, pour lequel les premiers sultans avaient une véritable passion , s'est évanoui dans la maison ottomane.

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