‹ TurquieChapitre 41 sur 78 · LU M VERS · texte numérisé non relu

LU M VERS

Maintenant que nous avons fait connaître succinctement les événements divers qui se passèrent hors du théâtre des hostilités pendant la guerre de Perse, et qui en auraient trop suspendu le récit, nous allons la raconter sans interruption.

On a déjà vu précédemment que Sultan - Mnrad , à toutes les faveurs dont il avait comblé Osman -Pacha, avait joint encore le titre de général en chef de l'armée destinée à envahir l'Azerbaïdjan. En 1585 (993) , ce dernier se dirigea vers Tèbriz, à la téte de cent soixante mille hommes. A Soffian, l'avant-garde ottomane, surprise par Hamzè- Mirza, perdit environ sept mille soldats : un second corps d'armée, sous les ordres de Muhammed-Pacha, éprouva le même échec; néanmoins le prince persan ayant rétrogradé, les Osmanlis s'avancèrent jusque devant les murs de Tèbriz. Cette ville n'était défendue que par une faible garnison; Ali -Kouli -Khan qui «la commandait, ne croyant pas pouvoir résister aux forces des assiégeants , leur abandonna la capitale de ('Azerbaïdjan qui fut saccagée pendant trois jours et trois nuits. Dès que le pillage eut cessé, le grand vézir fit entourer la ville d'un rempart, que les troupes élevèrent en moins de cinq semaines.

Le 2 chewwal 993 (27 septembre 1585), le prince persan Hamze battit, près de Cnembi-Ghazan (*) , le corps d'armée de Djighala (Cicala). Muhammed-Pacha, gouverneur du Diarbèkir, périt dans cette journée, qui coûta vingt mille hommes aux Ottomans. Un mois après, liamzè-Mirza attaqua Osman (jui opérait sa retraite; le grand vézir, quoique dangereusement malade, accepta la bataille; mais il fut vaincu, et expira au moment de la déroute des siens. Le fils de Djighala vengea r honneur des armes ottomanes, en remportant sur le prince persan un avantage signalé.

(*) Chembi-Ghazan est un édifice élevé par le mogol Sultan-Ghazan, pour lui servir de tombeau , et dont la construction est remarquable par sa coupole aplatie.

Par suite des intrigues de cour, auxquelles la faiblesse de Sultan-Murad ouvrait un vaste champ, Djighala et Ferhad- Pacha furent nommes tous deux sèraskers. L'infatigable Hamzè ne cessait d'inquiéter les Osmanlis:

il battit les pachas d'Ériwan et de Selmas qui voulurent l'arrêter, et pilla la dernière de ces villes (*). En même temps, les khans persans Tokraak et Ali assiégeaient Tèbriz, et Simon de Géorgie bloquait Tiflis. Le sèrasker réussit à délivrer ces deux places, grâce aux intelligences qu'il s'était ménagées avec les tribus turques {Uât) oui trahissaient la cause persane. A la lin de cette campagne, le brave prince Hamzè périt sous le poignard d'un assassin soudoyé par Esma-Khan , chef de la tribu des Chamlis. Après la mort de Hamzè -Mirza, un armistice de courte durée suivit les ouvertures faites par Châh-Khodabendè ; bientôt les hostilités recommencèrent, et Ferhad - Pacha remporta , dans une plaineaux environs de Bagdad, une victoire complète qui lui valut, de la part de Sultan-Murad , une lettre flatteuse, accompagnée de deux kaftans et d'un cimeterre orné de pierreries.

De son côté, Djighala-Zadè s'emparait de Dizfoul et de diverses autres villes ou forteresses du Khouzistan, et battait les deux gouverneurs du Lotiristan et de Hamadan qui s'étaient réunis contre lui.

En 996 (1588), Ferhad -Pacha, et Dja'fer-Pacha , gouverneur du Chirwan, envahirent la contrée de Kara-

(*) La ville ou plutôt le canton qui porte le nom de SeltiMs est situé dans la partie occidentale de l'Azerbaïdjan, à six lieues au sud de Kboï, et à l'entrée d'une belle plaine traversée de nombreux ruisseaux qui viennent des montagnes du Kurdistan eise rendent dans le lac Cltahi. On trouve au bourg de Selmas proprement dit , des ruines de constructions sarrasines fort belles; uu évéque chaldécn catholique réside à Khosrew , village dépendant et voisiu de ce bourg, où le christianisme florissait autrefois. L eglise du Selmas était métropolitaine. H exi>1e au*si dans ce canton quelques familles juives.

bagh, et prirent Ghendjè sa capitale.

Comme a Tèbriz, les troupes entourèrent la ville conquise d'un mur immense qui fut élevé dans quarante jours. Le châh de Perse, occupé à combattre , dans le h horaçan , le khan des Uzbeks, et pressé d'un autre côté par les Ottomans, se décida à envoyer en ambassade à Constantinople Haïdfer- Mirza . fils de Hamzè. Sultan - Murad accueillit parfaitement le prince persan , et signa avec lui , le jour de la fête du newrouz(*) 998 ( 21 mars 1590), un traité de paix qui assurait aux Ottomans le Louristan, Chehrzour, le Gurdjistan (Géorgie), le Chirwan, Tèbnz et une portion de l' Azerbaïdjan.

L'année précédente, une insurrection avait éclaté parmi les janissaires : elle était motivée sur l'altération de la monnaie avec laquelle on voulait payer leur solde. Le zarab-khanè-èmini (intendant de la monnaie), après avoir inutilement essayé de faire accepter au defterdar (trésorier) une monnaie de bas aloi , aussi légère , dit un historien ottoman , qu'une feuille d'amandier, et ne valant guère mieux qu'une goutte de rosée, s'était adressé au favori de Murad, Muhammed-Pacha, beïler-beï de Roumilie, qui se laissa gagner par un présent de deux cent mille aspres, et ordonna au defterdar d'accepter, pour le payement des troupes, la nouvelle monnaie : cette décision détermina la révolte. Les janissaires assaillirent le sérail , en demandant à grands cris les têtes du defterdar et du beïler-beï; le Sultan fut obligé de les leur abandonner. Cette concession du Grand Seigneur fit con-

(*) Netvrouz ou NewrouzrSultani (le nouveau jour impérial ) : c'est le nom que l'on donne eu Perse, en Turquie et aux Indes, à l'antique solennité foudée par Djemchid, roi de la première dynastie persane nommée Pichdadian ; elle se célébrait autrefois à l'équinoxe d'automne d'après le calendrier de Yezdedjird; mais depuis la réforme du calendrier par Djelaluddin-Mèlik-Châh en 47a (1078), cette féte est fixée à l'équinoxe du printemps, et au moment où le soleil entre dans le signe du Relier.

naître aux janissaires toute l'étendue de leur pouvoir; aussi depuis ce jour l'autorité souveraine commença à décliner, et l'État marcha à grands pas vers sa décadence. A la suite de cette émeute, le Sultan , qui l'attribuait à la haine que les ministres portaient à son favori Muhnmmed- Pacha , destitua le grand vézir Siawouch, et le remplaça par Sinan-Pacha. Depuis 997 ( 1 589)ju*squ'en 1000 (1592), des troubles et des désastres de tout genre, sy mptômes non équivoques de désorganisation , éclatèrent sur tous les points de l'empire :

deux nouvelles révoltes des janissaires furent cause de la destitution de Sinan-Pacha et de son successeur Ferhad-Pacha. En Égypte, les troupes s'insurgèrent contre le gouverneur Oweïs-Pacha : à ïèbriz , Dja'fer, voulant punir la rébellion de ses soldats qui refusaient la nouvelle monnaie, en fit massacrer dix-huit cents. A Keïfi, un aventurier, qui sedisait fils de Châh- Thahmasp, se créa des partisans, remporta quelques avantages sur le sandjak-beï du pays, et fut enfin vaincu par le gouverneur d'Erzroum. A Constantinople, un imposteur, appelé Yahia-Muhammed-Seiïah, prit le nom de Mehdi , et se fit passer pour le douzième imam, qui, suivant les musulmans, doit paraître a la (in du monde (*). Il finit par être pris et empalé.

(•) Muhammed, surnommé ^«/«//(directeur ) , était le douzième et dernier imam de la race d'Ali. Il hérita, à cinq ans, de l'imamet, et se perdit en a6o (873), âgé seulement de douze ans, dans une grotte située à Sermen-Rty. Sa disparition donna lieu ù plusieurs versions populaires. Les musulmans c/iiù (hérétiques) croient que Mehdi vit encore dans la grotte où il s'est retiré loin des hommes ; ils espèrent sans cesse le voir reparaître pour rétablir les droits de sa maison et imposer son khalifat à tou'e la terre. Les sunnis (orthodoxes) disent que Mehdi viendra vers la fin des temps, assisté de trois cent soixante esprits célestes, convertir tous les peuples à l'islamisme, et qu'il sera le vicaire de Jésus-Christ; les chiïs disent nue Jésus commandera les armées du Mehdi, pour soumettre le monde entier et combattre le Pcdjdjal ou X Antéchrist.

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Enfin, en 1000(1592) et 1001 (1593), la peste causa de si affreux ravages dans la capitale, que les boutiques restèrent longtemps fermées , et que le Sultan alla habiter les châteaux du Bosphore.

Sultan -Murad, voulant mettre un terme à l'esprit d'insubordination de l'armée , songea à l'occuper à la guerre. D'après les conseils de Sinan-Pacha , la Hongrie fut choisie pour le théâtre des hostilités : Haçan-Pacha, gouverneur de Bosnie, assiégea Sissek; les Impériaux accoururent au secours de la place; ftaçan, resserré dans l'angle formé par le confluent de la Koulpa et de POdra, est battu complètement, et se noie avec la plupart des siens.

Lorsque cette nouvelle arriva à Constantinople, le peuple exaspéré demanda vengeance; l'ambassadeur autrichien fut emprisonné ainsi que toute sa suite. Le grand vézir Sinan partit pour la Hongrie, s'empara de Wesprim et du petit fort de Palota, et établit ses quartiers d'hiver à Belgrade. D'un autre côté, le pacha de Bude était vaincu près de Stuhlweissenbourg. Szabandna, Divia et neuf autres villes ou châteaux tombèrent au pouvoir des Impériaux. Au printemps suivant, l'archiduc Mathias prit Néograd, et investit Gran, qu'il abandonna après un siège de vingt jours. Chrastovitz, Gora, Petrinia et Sissek se rendirent à l'archiduc Maximilien : les trois premières places furent bientôt reprises par les musulmans, qui s'emparèrent encore des villes de Tata ( Dotis), Saint-Marton , Papa , et de la forteresse de Raab. La place de Komorn, grâce à la solidité de ses remparts, résista aux efforts du grand vézir. Malgré les succès de l'armée ottomane , à laquelle le khan des Tatares, Ghazi-Gheraï, venait de se réunir avec quarante mille hommes, Sinan se vit abandonné par les princes de Transylvanie, de Valachie et de Moldavie, qui conclurent une alliance avec l'Autriche ; et huit mille musulmans périrent à Bucbarest et à Giurgevo, victimes de la trahison des voivodes valaque et moldave, Michel et Aaron.

En décembre 1593 ( rebiul-ewwel 1002), une fille du Sultan fut (ianeée au renégat Khalil -Pacha : les fêtes données a cette occasion durèrent huit jours et suspendirent toute affaire :

un ambassadeur uzbek assista à cette cérémonie.

Vers la fin de novembre 1594 (1003), le Sultan, dans l'espoir de ranimer le courage des troupes , lit envoyer sur le théâtre de la guerre l'étendard sacré, que la tradition assure avoir appartenu au Prophète, et qui était religieusement conservé à Damas; mais la présence du drapeau de Mahomet ne put remédier à la désorganisation de l'armée.

A cette époque , Sa'atdji-Haçan (Haçan V horloger ), favori de Murad et élevé par lui au rang de siUhdar-aga (grand maître de la maison du Sultan), eut un songe si étrange qu'il ne put s'empêcher de le communiquer à son maître. 11 rêva que, se promenant dans les jardins du palais avec Murad III,, il vit s'approcher d'eux le cheïkh Emir-Echtibi , le plus fameux prédicateur de Constantinople , qui, après avoir salué le monarque , lui présenta une verge, et lui dit : « Seigneur, « c'est la même clef que votre Hautesse « m'a remise ; elle ne m'a été utile à « rien et n'a pu ouvrir aucune porte. » A peine ces paroles étaient-elles prononcées que Sultan -Suleïman parut au fond au jardin : Murad court avec empressement vers son illustre aïeul et veut lui baiser les mains; mais ce prince le repousse avec colère et lui tourne le dos : le cheïkh supplie alors Suleïman de pardonner à Murad les égarements de sa vie; il tire ensuite de son sein un kyblè-numa (*) et l'offre à Suleïman , qui le remet lui-même à Sa'atdji-Hacan, en lui disant d'examiner s'il est tien dressé. Mais à peine ce dernier a-t-il touché le kyblè-numa,

(*) Kyblè-numa y petite boussole portative qui sert à faire connaître la direction que doit prendre le fidèle pour faire sa prière , c'est-à-dire, le point de l'horizon où se trouve la Mekke, et auquel il doit faire face. C'est ce point qu'on* nomme kybU.

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que cet instrument se transforme en une grande carte géographique, sur laquelle Suleïman indique du doigt diverses forteresses qui n'existaient pas de son vivant. Bientôt la carte s'échappe des mains d'Haçan et reprend sa première forme. Sultan -Murad s'abandonne alors à la tristesse, se plaint de sa santé, et témoigne de l'inquiétude sur la vertu curative d'un remède qu'on lui avait appliqué , et qui consistait en une ceinture composée de plusieurs morceaux de cristal : Suleïman dit à son petit-flls qu'il succombera à sa maladie, à moins qu'il ne se hâte d'immoler cinquante-oeux moutons , dont quarante blancs , huit tachetés et quatre noirs. Cette vision bizarre frappe l'esprit superstitieux de Murad, qui, trois jours après, ayant été attaqué de violents maux d'estomac, ne douta plus que l'heure de sa mort ne fût prochaine. Il ordonne de sacrifier les cinquante -deux moutons indiqués dans le songe ; et pour dissiper sa sombre mélancolie, il se rend dans les jardins du sérail, et se repose dans le kiosque de Sinan-Pacha, qui domine le Bosphore. Là, il ordonne à ses musiciens de chanter un air lugubre qui commence par ces paroles :

« Je suis accablé sous le poids de mes « maux , ô mort ! sois, cette nuit, tou- » jours à mes côtés. » Ces chants funèbres sont interrompus par une décharge d'artillerie qui fait sauter en éclats les vitres du pavillon : Murad tire le plus noir présage d'un incident qui n'avait rien que de très-naturel, et dit à ses officiers , en versant d'abondantes larmes : « Je vois bien que « c'en est fait du kiosque de mon exis- * tence ! » A ces mots . il rentre dans son appartement , se jette accablé sur un soia , et meurt quatre jours après, le 16 janvier 1595 (djèmad. 1 , 1003), dans la cinquante-quatrième année de son âge et la vingtième de son règne.

Sultan - Murad était d'une taille moyenne : une barbe peu fournie et de couleur rousse descendait sur sa poitrine : sa figure pûle, ses yeux éteints, indiquaient l'abus des plaisirs du harem; sa passion pour les femmes était

12e Livraison. (Turquie.)

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si immodérée, qu'il eut jusqu'à cinq cents esclaves et quarante Sultanes- Khassèkis ou Khass-Odaliks, qui lui donnèrent cent trente enfants. Aussi fut-il dominé toute sa vie par ses favorites , entre autres par sa première épouse Safiïè (la pure), issue, comme nous l'avons déjà fait connaître, de la noble famille vénitienne des Baffo. Il était d'un caractère superstitieux , faible, et facile à irriter; on a cependant peu d'actes de cruauté à lui reprocher. Par suite de ce manque d'énergie, il était aisé de s'emparer de sa confiance ; et le mufti, le khodja, les imams, les cheikhs, les vézirs, partagèrent avec les femmes l'honneur de diriger les volontés de leur souverain. Il avait l'esprit cultivé; on a de lui quelques ghazels, et un ouvrage ascétique , intitulé : Le commencement des jeûnes.

Il aimait la danse et la musique , et se plaisait à s'entourer de musiciens , de nains et de bouffons : les astrologues , les devins, les interprètes de songes furent aussi en grande faveur auprès de lui : un obscur Albanais, nommé Chudja', dut une fortune éclatante à ce penchant de Murad pour la superstition : Chudja' était simple jardinier dans les terres de la Kiahïa- Radine ( gouvernante du harem ) ; il eut le talent d'expliquer adroitement un songe de Murad, qui, dès ce moment, le combla de bienfaits et l'admit dans son intimité. Chudia', parvenu au faîte des grandeurs et de l'opulence, se livra a toutes sortes d'excès ; mais rien ne put ébranler la bienveillance du Sultan pour son favori. Lorsqu'on lui retraçait la conduite scandaleuse de son protégé : « Tout cela est faux , ré- « pondait-il ; c'est l'envie et la calom- « nie qui parlent contre lui : je connais « Chudja', c'est un modèle de sagesse, « de doctrine et de sainteté ; je lui ai « donné ma confiance, et il ne la per- « dra qu'avec mes jours. »

Quoique Sultan -Murad ne puisse être compté au rang des princes remarquables,, et que ce soit sous son règne que l'État ait commencé à marcher visiblement vers sa décadence , il est vrai de dire pourtant que cette

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période ne fut pas sans gloire : grâce aux talents des vezirs Sinan, Osman et Ferhad, la victoire vint encore accroître l'héritage du grand Suleïman, et, à la mort de Murad, l'empire se composait de vingt royaumes.

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