CHAPITRE XVI
SULTAN- AHMED-KHAN l,r, FILS DE SULTAN- MOHAMMED- KHAN III.
I/e 18 rèdjeb 1012 (22 décembre 1603), le divan venait de s'assembler comme de coutume : les vézirs et le kaîm-mèkam Kaçim-Pacha commen-
S aient à peine à s occuper des affaires e l'État, lorsque parut dans la salle du conseil (*) le mir'-alèm {grand
(*) Divan-khanè , qui existe dans la seroivle cour du sérail.
Googl
chambellan). Il portait, plié dans un morceau d'étoffe de soie, un khattichèrif qu'il présenta au kaïm-mèkam ; après avoir inutilement essayé d'en prendre lecture : « Qui t'a donné cet « écrit illisible ? dit Kaçim-Pacba ; il « n'est pas de la main de Sa Hautesse. « C'est le kyzlar-agaçi {chef des eunu- « ques noirs et gouverneur du harem) « qui me l'a remis , répondit le grand chambellan. » Le rèïs-efendi prit alors le khatti-chèrif et parvint à y déchiffrer ces mots : « Apprends, ô Kaçim-Pa- « cha ! que le Sultan mon père étant « mort par la volonté d'Allah, je suis « monte sur le trône : veille bien à la «tranquillité de la capitale, car s'il « arrive le moindre désordre, je te fe- « rai trancher la tête! » Le kaïmmèkam, ne sachant que penser de ce message, écrivit au kyzlar-agaçi de vouloir bien lui en donner l'explication. Pour toute réponse, Kaçim-Pacha fut introduit dans l'un des appartements du harem, où il vit un jeune homme de quatorze ans, assis sur le trône impérial et environné des officiers de la cour intérieure : c'était Sultan-Ahmed , fils aîné et successeur légitime de Muhammed m.
Après les cérémonies ordinaires des funérailles du dernier Sultan, son corps fut inhumé à Sainte-Sophie, auprès des restes mortels de son père Murad III. C'était la première fois, depuis le règne de Baïezid-Ildirim , que les obsèques du souverain n'étaient pas souillées du sang de ses fils. Ahmed Ier avait un frère puîné, nommé Moustapha , âgé de douze ans : le nouveau Sultan épargna la vie du jeune prince, et se contenta de l'enfermer dans le sérail. Moustapha étant alors le seul héritier de la couronne, on peut considérer sans doute cette dérogation au cruel usage établi par les prédécesseurs d'Ahmed , comme un acte de politique plutôt que d'humanité. Ce qui semblerait venir à l'appui de cette opinion, c'est que quelques années plus tard (1020-1611), il ordonna par deux fois de faire mourir son frère, qui ne dut son salut qu'à la frayeur superstitieuse qu'un orage
violent et une indisposition subite causèrent à Ahmed, au moment ou les muets partaient pour exécuter la fatale sentence.
Sept jours après l'avènement de Sultan-Ahmed, le grand vézir Yavouz- Ali-Pacha arriva à Constantinople. Ce ministre devait apporter douze cent mille ducats, produit de deux années du tribut de l'Égypte; et le Sultan avait retardé jusqu*alors la distribution aux troupes du présent d'usage.
Mais le grand vézir, dans son empressement de venir saluer son nouveau maître, avait laissé ses bagages en route; et dans la crainte de mécontenter l'armée, on lui compta sept cent mille ducats , tirés du trésor impérial.
Le 1er cha'ban 1012 (4 janvier 1604), Sultan-Ahmed se rendit à la mosouée d'Eïoub, et y ceignit le sabre d Osman sur le tombeau du porte-étendard du prophète. Quelques jours après cette cérémonie, Ahmed relégua dans le vieux sérail son aïeule Safiïè-Sultane (*), qui avait joui d'un si grand pouvoir sous le règne de Murad III et de Muhammed III : ce fut en vain
Qu'elle demanda avec instance à parler son petit-fils ; le vézir Djerrah-Muhammed-Pacha s'opposa à cette entrevue, dans laquelle cette femme adroite et ambitieuse aurait pu prendre aussi sur le nouveau Sultan, trop jeune pour démêler ses artifices, l'empire qu'elle avait exercé sur ses deux prédécesseurs.
Un mois environ après son avènement, Sultan-Ahmed alla faire la prière du vendredi à la mosquée de Sainte- Sophie; il passa de la au palais du grand vézir où se fit la cérémonie de la circoncision ; c'était la première fois depuis la fondation de l'empire, qu'un
(*) Safiïè- Sultane est contemporaine de Catherine de Médias et Italienne comme elle. Ces deux femmes ont eu encore d'autres similitudes dans leur carrière politique, et leur influence s'est exercée aussi pendant longtemps sur les destinées des Etats où elles régnaient sous le nom de leurs maris et de leurs enfants.
Sultan était circoncis après être monté sur le trône (*).
Cependant, le kapoudan pacha Djighala venait d'être nommé général en chef de l'armée contre la Perse , et le grand vézir, Yavouz-Ali, sèrasker de celle qui était destinée à envahir la Hongrie. Ce ministre, peu jaloux de la gloire militaire, tâcha de persuader aux membres du divan qu'il devait rester dans la capitale pour tenir les rênes de l'administration; mais un ordre positif d'Ahmed ne lui permit plus de balancer; il partit le 11 muharrem 1013 (30 mai 1604), et s'arrêta au palais de Khalkali , situé à peu de distance de Constantinople , afin d'y attendre l'argent nécessaire pour la guerre : un nouvel ordre du Sultan qui lui enjoignait de partir de suite, sous peine de la vie, l'obligea de se mettre en marche : arrivé à Belgrade, il y mourut le 28 safer 1013 ( 27 juillet' 1604 ). Sur le refus du kaïm-mèkam Hafiz- Pacha, qui redoutait la responsabilité du commandement en chef, le sceau de l'empire fut remis à Lala-Muhammed-Pacha. Le nouveau sèrasker fortifia les places d'Adony et de Fôldwar, rétablit a Bude le pont de bateaux détruit par l'ennemi, et assiégea Waitzen ; la garnison de cette ville , après l'avoir incendiée, se réfugia à Gran, où Lala-Muhammed-Pacha se présenta le 24 djemazi-ul-oula (18 octobre); mais la rigueur de la saison le força de lever le siège de cette dernière place et celui de Pest, tandis que l'archiduc Mathias renonçait en même temps à prendre Bude. Le sèrasker, après avoir chargé Tokhatmich - Gheraï, fils de Ghazi- Gheraï, khan des Tatares, d'approvisionner la forteresse, se mit en route pour Belgrade, où il arriva le 3 rèdjeb 1013 (25 décembre 1604).
(*)Un poète du temps fit sur l'avènement d'Ahmed des vers , dont voici la traduction : « A lui seul entre tous les fils d'Osman , a été accordé le privilège de posséder l'empire avant d'avoir possédé l'étendard. - C'està-dire, avant d'avoir atteint l'âge mur, le sandjal , symbole du pouvoir , n'étant jamais confié à des mains trop jeunes.
Cette même année , la France , l'Angleterre et Venise renouvelèrent les capitulations avec la Porte; à cette occasion, notre ambassadeur, M. de Salignac, successeur de M. de Brèves, demanda réparation d'une insulte faite au consul français à Alger.
Nous avons vu dans le précédent chapitre, qu'au mois de rèdjeb 1012 (décembre 1603), la garnison d'Erivan avait mis à mort le molla Yakhchi, plénipotentiaire de Châh-Abbas : après cette violation du droit des gens, le roi de Perse résolut de pousser Chèrif- Pacha a la dernière extrémité par un blocus rigoureux ; l'eau même manquant aux assiégés, le gouverneur fut forcé de capituler au bout de six mois; il obtint les honneurs de la guerre, et fut présenté, avec le juge d'Erivan, à Cnâh- Abbas. Ce prince, après avoir tenu un discours emphatique à Chéri f-Pacha , reprocha au juge d'avoir laissé échapper l'occasion de gagner des honneurs et des trésors , en livrant la ville ; la réponse de ce dernier mérite d'être conservée : « Puisqu'il est du devoir « d'un serviteur fidèle, dit-il, de sacri- « fier ses biens et sa vie au service de «son maître, devais-je m'attend re à « être blâmé de ma conduite ? » Châh- Abbas rendant justice aux nobles sentiments de son prisonnier, lui accorda la liberté; mais il fit mettre à la torture les oulémas qui , dans un fetwa relatif à la guerre de Perse, avaient émis le principe que le meurtre d'un Persan égale en mérite celui de soixante-dix hérétiques. Emirgoun-Khan fut nommé gouverneur d'Erivan, et s'empara d'Aktchè-Kal'a , dont la po-
Ïiulation arménienne fut transplantée à spahan et établie dans le. faubourg de Djulfa. L'alaï-beï Ken'an qui , sous les ordres d'Osman-Pacha, commandant de Kars, parcourait les environs de cette ville pour faire des prisonniers, tomba lui-même au pouvoir d'Emirgoun : celui-ci le fit placer dans un énorme canon et lancer en l'air. En même temps, le châh réduisait la forteresse de Kars , place frontière de la Géorgie et de la Turquie; mais il vint échouer ensuite devant la ville d'A-
khiska , vigoureusement défendue par Karakach-Pacha.
Le 17 inuharrem 1013 (15 juin 1604), Djighala-Zadè était parti deConstantinopte à la tête de l'armée d'expédition contre la Perse ; à son arrivée devant Krzroum, il fut rejoint par Keuçè- Séfer gouverneur de cette ville, par Ahmed -Pacha , beiler-beï de Van , et par un des compagnons de Dèli-IIaçan , Karakach-Ahmed , auquel il pardonna sa révolte et donna le gouvernement de Tchildir. Ce ne fut que le l5djemazi'ul-oukra (8 novembre) que Tannée ottomane arriva sous les murs de Kars : Djighala, malgré l'ardeur des chefs places sous ses ordres, ne voulut faire aucun mouvement , sous le prétexte qu'il fallait attendre l'arrivée de Karakach, qui ne parut que dans les premiers jours de l'hiver.
Pendant ce temps, le châh ravagea tout le pays et se retira ensuite à Tèbriz. Le sèrasker songea alors à se rendre dans le Cbirvan où se trouvait son fils; mais l'armée s'y opposa et voulut rester dans le pays de Roum (Asie Mineure). Djighaîa prit donc ses quartiers d'hiver à Van; mais se trouvant trop exposé dans cette ville aux excursions des Persans, il retourna à Erzroum. Chàh-Abbas vint alors assiéger Van sans pouvoir réussir à . s'en emparer; et il rentra dans ses États après cet échec.
Pendant la campagne de Hongrie, avait eu lieu à Constantinople l'exécution de Kaçim-Pacha, ancien kaïmmèkam. Sarykdji-Moustapha fut élevé à cette dignité, après avoir reçu cet avis du Sultan : « Si tu te conduis mal, « ce cimeterre te mettra à la raison , ■ comme il l'a fait avec ton prédéces- « seur. » Malgré cette terrible menace, le nouveau kaïm-mèkam ne craignit pas de se faire des ennemis en opérant de nombreuses mutations parmi ses administrés , et surtout en essayant de renverser le mufti. Sarykdji-Moustapha, accusé de tyrannie par le kliodja , le mufti et quelques cheikhs, fut exécuté le 20 cha'ban 1013 (1 1 janvier 1605).
Deux mois auparavant, la naissance
d'un fils du jeune Sultan avait donné lieu à des fêtes qui durèrent sept jours. Le 8 mars suivant, Ahmed devint père d'un autre fils; le premier fut nommé Osman , et le second Muhammed.
Cependant, quatre nouveaux chefs de rebelles, Kalender-Oghlou, Khalil, Sa tel) lu , et Saïd , venaient de succéder en Asie à Dèli-Haçan et à son frère Kara-Yaçidji. Daoud-Pacha et Naçouh-Pacha "furent envoyés contre les révoltés. Le grand vèzir partit luimême pour la Hongrie, avec le projet de soumettre Gran, sans toutefois renoncer intérieurement au désir de conclure avec la Hongrie une paix que rendait urgente l'état fâcheux des affaires de l'empire du côté de l'Orient, à cause de la guerre de Perse et de la rébellion qui ravageait l'Asie Mineure. Des négociations commencées en 1010 (1601) , sous Muhammed III, qui avait donné pour la première fois des pleins-pouvoirs réguliers au grand vèzir, n'avaient produit aucun résultat , par la mauvaise volonté des Ottomans , dont les plénipotentiaires , ne voulant que gagner du temps , ne se rendirent pas à l'entrevue qui devait , avoir lieu a Gran le 29 juillet. Les années 1011 et 1012 se passèrent en correspondance et en pourparlers en»
tre les commissaires impériaux et les vézirs Ibrahim et Murad : le 10 janvier 1604 , un armistice de trois semaines fut conclu ; et en février suivant, deux conférences infructueuses eurent lieu à Pest. Ce ne fut que huit mois plus tard (en octobre) que le conseiller aulique baron de Mollard, et ie pacha de Bude , reprirent les négociations interrompues, mais sans pouvoir encore parvenir à se mettre d'accord.
Pendant que ces négociations se poursuivaient en Hongrie , d'autres étaient entamées en Transylvanie :
dans ces dernières, les Impériaux consentirent a abandonner au Sultan le droit de nommer le voïvode de Valachie , et au khan des Tatares de concourir à cette nomination en donnant la lance et la masse d'armes au candidat
L'UNIVERS
qui aurait déjà obtenu l'étendard des mains du Grand Seigneur. A cette époque , les Hongrois et les Transylvaniens étaient irrités par les vexations que les Allemands leur faisaient subir, et par le mépris qu'ils leur témoignaient : un noble hongrois, appelé Bocskaï , connu par sa haute valeur , fut choisi pour souverain par les mécontents , et chargé d'implorer la protection du Sultan contre leurs oppresseurs. Ahmed s'empressa d'accueillir les ambassadeurs de Bocskaï., confirma son élection, en lui donnant les titres de roi de Hongrie et maître de Transylvanie, et l'engagea à se rendre à Belgrade, pour y recevoir la couronne, l'étendard, la masse d'armes ( topouz) et le cimeterre , insignes du pouvoir suprême.
Le grand vézir Lala-Muhammed écrivit à Bocskaï pour l'inviter à mettre le siège devant Neuhœusel. Il marcha lui-même sur Gran , et réussit à reprendre cette ville. Les Ottomans montrèrent en cette occasion la plus grande humanité : ils respectèrent les personnes et les propriétés, donnèrent une escorte pour protéger la garnison vaincue , qui se retira avec armes et bagages , et fournirent eux-mêmes les saïques qui transportèrent par le Danube les blessés et les malades.
Wissegrad , Depedlen , Wesprim et Palota , tombèrent ensuite au pouvoir des Ottomans , et Neuhœusel se rendit à Bocskaï. A la fin de cette heureuse campagne, ce prince fut solennellement reconnu comme roi de Hongrie ; le grand vézir lui donna sa main à baiser, lui posa sur la tête une couronne d'or et ue diamants, le ceignit d'un* sabre, enrichi de pierreries, et lui annonça que le Grand Seigneur l'exemptait de tout tribut pendant dix ans, réduisant même, après ce terme, toute redevance à un présent annuel de dix mille ducats En retour, Bocskaï promit de remettre les forteresses de Lippa et d'Yenœ au pacha de Temeswar.
L'expédition de Djighala en Perse fut loin d'avoir une issue aussi heureuse que celle de Hongrie : les Otto-
mans livrèrent bataille aux Persans , près du lac Ghâhi ; la victoire semblait assurée aux premiers, lorsque Ghâh-Abbas, profitant du désordre qui s'était introduit parmi les vainqueurs , acharnés à la poursuite des fuyards, regagna l'avantage, et fit prisonnier Sè fer -Pacha. Le sèrasker Djighala, dont le caractère était fier et entreprenant, ne put supporter la honte de cette défaite; il mourut de chagrin le 21 rèdjeb 1014 (2 décembre 1605), en opérant sa retraite sur Diar-
Dèli-Haçan , ancien chef des rebelles d'Asie, avait obtenu, avec le pardon de sa révolte, le pachalik de Temeswar ; mais le grand vézir , voulant le perdre, fomenta une sédition parmi le peuple ; Dèli-Haçan fut chassé , ainsi que son frère , et se réfugia à Belgrade, où arriva bientôt le ferman qui ordonnait leur exécution : elle était motivée sur l'offre qu'aurait faite Dèli- Haçan de vendre au pape un château fort de Dalmatie pour la somme de cent mille ducats.
Cependant les rebelles d'Asie, sous les ordres de Khalil , remportèrent , à Boulawadin (Dinias), la victoire sur les troupes du Sultan , commandées pr Naçpuh-Pacha et Ali-Pacha. Ce dernier, qui s'était attiré , par son humeur épigrammatique , la haine de Naçpuh , fut accusé par lui d'avoir fait perdre la bataille, et mis à mort. Naçouh- Pacha, voulant prévenir le mauvais effet que sa défaite pourrait produire sur l'esprit du Sultan , se hâta de retourner auprès de lui , et parvint nonseulement a se disculper, mais encore à décider Ahmed à entrer lui-même en campagne. Malgré tous les efforts du mufti et du khodja pour dissuader le Grand Seigneur de partir, il ne se rendit pas à leurs raisons , et s'embarqua pour Brousse le lendemain de la mort de la sultane Validé, sa mère, qui avait expiré le 1er rèdjeb 1014 (12 novembre 1605). Après avoir visité les tombeaux des six premiers Sultans de la race d'Osman , et les bains de Brousse , Ahmed revint dans sa capitale le 16 rèdjeb (27 novembre); elle
TURQUI K.
était en proie à l'agitation occasionnée par une révolte des janissaires, qui avaient assailli leurs officiers à coups de pierres , et réclamaient h solde arriérée. Sultan -Ahmed , irrité de l'insolence de cette milice, se vêtit de rouée , à l'exemple du khalife Haroun- Racnid, lorsqu'il ordonnait une exécution , parla aux chefs de l'armée avec une fermeté qui leur imposa, demanda le nom des coupables, Jes fit mettre à mort, remplaça les agas, fit ensuite payer aux troupes le quartier de solde échu , en y ajoutant trois ducats par homme , et réprima ainsi l'insurrection.
A l'instigation de Derwich-Pacha , ancien bostandji-bachi , et favori de Sultan - Ahmed , Sa Hautesse décida que le grand vézir Lala-Muhammed se mettrait lui-même à la tête de l'expédition de Perse. Ce ministre , qui aurait voulu, avant de partir, terminer les négociations entamées avec la Hongrie, ne put obtenir le moindre délai, et fut tellement affecté de la dureté du Sultan à son égard, qu'il fut frappé d'apoplexie et mourut le 15 muharrem 1015 (23 mai 1606). Un historien oriental prétend que Derwich-Pacha fit empoisonner Lala-Muhammed, dans l'espoir de lui succéder ; le Sultan lui confia en effet la charge de grand vézir.
Environ sept mois après, Derwich- Pacha , qui s était attiré la haine publique , fut étranglé dans le sérail : le sceau de l'empire fut donné au vézir Murad-Pacha, qui, deux mois avant sa nomination , avait réussi enfin à conclure, le 10 cha'ban 1015 (11 novembre 1606), à Sitvatorok , une trêve {mulârèkè) avec l'empereur Rodolphe.
Par ce traité, le tribut annuel de trente mille ducats , que l'Autriche payait à la Porte , fut supprimé ; seulement l'empereur s'obligeait à compter une seule fois la soinme de deux cent mille piastres : une égalité parfaite devait régner entre les deux monarques; ils auraient l'attention de s'adresser des lettres pleines de témoignages d'estime et d'amitié, semblables à celles que s'écrivent un père et
un fils, et ils s'enverraient réciproquement des ambassades extraordinaires , avec des présents dignes des deux souverains. Le Sultan devait donner désormais à l'empereur d'Aliemane le titre de Roma-1 chaçari (César e Rome) au lieu de celui de Ara/, mot slave qui signifie roi (rex); et leurs armées s'abstiendraient de toute hostilité : celle des deux parties contractantes qui violerait le traité, serait tenue de dédommager l'autre ; la Hongrie supérieure et la Transylvanie furent cédées à Bocskaï; et l'on se donna une mutuelle garantie de la liberté des cultes en la déclarant inviolable. Cette trêve devait durer vingt ans, et engager non- seulement les princes signataires , mais encore leurs parents et leurs descendants.
La paix conclue avec l'empereur permit au grand vézir Murad-Pacha de s'opposer aux progrès des rebelles d'Asie , dont l'insurrection s'étendait depuis les frontières de Perse et de Syrie jusqu'aux rives du Bosphore. Les anciens chefs de la révolte avaient péri , mais d'autres leur avaient succédé : Kalender-Oghlou , Kara-Saïd , Kinali, Mouçelli - Tchaouch, Djemchid , Djan-Poulad le Kurde , et l'émir Fakhruddin le Druse, opposaient aux Ottomans des forces considérables ; Murad-Pacha partit de Scutari le 7 rèbi'ul-ewwel (2 juillet), et se dirigea sur Alep. Chemin faisant, il détacha de la ligue des rebelles Kalender- Oghlou en lui promettant le gouvernement d'Angora. Arrivé à Konia, le grand vézir fit jeter dans des puits un grand nombre de révoltés , avec leur chef Ahmed-Bei ; les habitants de Konia avaient demandé sa grâce à Murad-Pacha , en le lui peignant comme le seul homme qui pût contenir les bandes nombreuses qui lui étaient soumises ; le grand vézir parut se rendre à cette raison ; il fit venir devant lui Ahmed-Bei et lui dit : « Mon in- « tention est de te confier la garde de « Konia , pendant que je marcherai « contre Djan-Poulad {âme d'acier) ; « mais si j'ai besoin de secours , com- « bien de soldats pourras-tu me four-
« nir ? — Trente mille hommes , avec « la plus grande facilité, » répondit Ahmed. Mu nid le remercia et le félicita avec toutes les apparences de la sincérité; mais lorsque ce chef imprudent fut sorti : « Si je laisse sur mes « derrières , dit le vézir , un homme << qui peut rassembler à volonté trente m mille combattants, et que ce rebelle « se fortifie dans Konia, qu'en ré- « sultera-t-il ? » Cette objection était sans réplique ; elle détermina la perle d'Ahmed-Beï. Pendant ce temps, Kalender - Oghlou était arrivé devant Angora , et avait sommé le juge Molla- Ahmed de lui remettre la ville. Mais ce dernier s'y refusa , parce que le nouveau sandjak-beî était venu en ennemi , pillant la contrée et la mettant à feu et à sang. D'après ce refus, Kalender-Oghlou assiégea Angora :
Molla-Ahmea soutint courageusement huit assauts , et fut secouru enfin par Tèkïèli-Pacha , dont l'arrivée décida Kalender-Oghlou à battre en retraite.
D'un autre côté, le grand vézir repoussait les chefs Djemchid et Moucelli-Tchaouch , opérait sa jonction avec Zulfekar- Pacha, gouverneur de Mer'ach , et défaisait complètement , dans les champs d'Ouroudj-Owaçi , le rebelle Djan-Poulad ; le nombre des prisonniers que firent les Ottomans fut si grand, que vingt bourreaux n'étaient occupés dans le camp qu'à trancher des têtes , dont on forma des pyramides en face de la tente du grand vézir. Djan-Poulad , qui s'était sauvé à Kilis, d'où il avait pagné Alep, fut chassé" de cette dernière ville par les habitants ; ils massacrèrent plus de mille de ses partisans qui 1 avaient suivi, et présentèrent leurs têtes à Murad-Pacha , lorsqu'il fit plus tard son entrée dans Alep. Fakhruddin- Ma'an-Oghlou. prince du Liban, qui , à cette bataille , commandait les Druses et la tribu de Bèni-Kolèïb. s'enfuit dans le désert.
Apres avoir pris ses quartiers d'hiver à Alep, le grand vézir nomma Mahmoud-Pacha , fils de Djighala , au gouvernement de Bagdad , d'où fut chassé le rebelle Moustapha , fils
d'Ahmed. Djan-Poulad abandonna secrètement les troupes avec lesquelles il s'était enfui d'Alep, et gagna Constantinople. Il obtint son pardon de Sultan-Ahmed, qui se plut à entendre le récit de la vie aventureuse de ce chef de rebelles , et le nomma beïlerbeï de Temeswar. Mais au bout d'une année , une révolte des habitants de ce gouvernement l'obligea de se réfugier à Belgrade , où il lut étranglé sur l'ordre du grand vézir.
Cependant les inquiétudes qu'inspirait encore Kalender-Oghlou firent prendre au Sultan des mesures extraordinaires : une levée générale fut ordonnée , et les vézirs Khyzir-Pacha et Daoud-Pacha se disposèrent à partir pour Scutari et Nicomédie. Kalender- Oghlou , qui ravageait les environs de Brousse, s'étant tout -à -coup dirigé vers le Sud, les craintes se calmèrent. Au printemps suivant, les insurgés, commandés par ce chef redouté, et par Kara-Saïd, se portèrent d'Elbistan aux montagnes de Gueuk-Souï-Yaïlaghy , et offrirent la bataille à Murad- Pacha, dans un défilé. L'action fut sanglante, et la victoire longtemps douteuse; elle se décida enfin pour les Ottomans, grâce à une charge vigoureuse faite par les janissaires, nui, jusqu'alors , étaient restés cachés dans les ravins. Les vaincus, poursuivis par les Ottomans , essayèrent , près de Baïbourd , de se rallier et de les repousser ; mais après une inutile résistance, ils s'enfuirent encore jusqu'à Eriwan, où Emirgoun, gouverneur de la place , ne les accueillit que sous la condition qu'ils reconnaîtraient en même temps la souveraineté du chah et la croyance des chi'is. Le grand vézir ayant appris que Maîmoun , autre chef des rebelles, après avoir dévasté la contrée de Kyr-Chèhri , allait faire sa jonction en Perse avec Kalender-Oghlou , résolut d'empêcher cette réunion : il se mit à la tête des troupes, et poursuivit Maîmoun pendant six jours et sept nuits , sans s'arrêter. Durant cette course forcée, Murad- Pacha , malade et âgé de près de quatre-vingt-dix ans , fut obligé plusieurs
fois de descendre de cbeval et de
Ï rendre quelques instants de repos, .es fugitifs , atteints par Pialè-Pacha dans le défilé de Kara-Haçan-Guèdighi, se défendirent avec courage et repoussèrent d'abord les Ottomans ; mais le grand vézir étant survenu avec des troupes fraîches, les rebelles éprouvèrent la déroute la plus complète.
Après sa victoire, Murad-Pacha se dirigea vers Sadakly : arrivé dans cette ville, il y fut rejoint par le vézir Naçouh- Pacha, qu'il réprimanda de son retard , mais avec une douceur qui n'était pas dans son caractère , et oui fit penser que cette modération lui «tait imposée par le Sultan. Murad- Pacha usa de la même clémence envers Ekmekdji-Zadè, beïler-beï de Roumilie, et Zulfekar - Pacha , gouverneur de Karamanie ; le ministre dit à cette occasion : le pardon est l'aumône de la victoire ( El-afwoun zikwètuz-zaferi).
Le 10 de ramazan 1017 (18 décembre 1608), Murad-Pacha fit son entrée triomphale à Constantinople avec quatre cents drapeaux, sur lesquels on lisait les noms des chefs de rebelles qu'il avait vaincus. Il fut accueilli avee la plus grande distinction par le Sultan , qui lui fit présent de deux kaftans vl d'un turban orné d'une plume de héron.
Cette même année (1017), arrivèrent à Constantinople les ambassadeurs de l'Autriche, et ceux des Hongrois et Transylvaniens révoltés contre l'empereur Rodolphe. Le kaïm-mèkara Moustapha remit aux premiers un traité rédigé dans un sens si différent de celui qui avait été convenu deux ans auparavant, que ces plénipotentiaires se crurent obligés de protester contre la nouvelle rédaction de l'acte, et quittèrent immédiatement Constantinople, en rapportant simplement un reçu des deux cent mille écus qu'ils avaient remis au Sultan, conformément aux conditions stipulées en 1606. Les envoyés d'André Srtzy, chef des révoltés de Hongrie, reçurent quarante kaftans pour leur ma'ître, et quatre-vingts plumes de héron pour ses principaux officiers.
13* Livraison. (Turquie.)
En 1609 (1018), la Pologne renouvela le traité conclu en 1598 entre Muhammed III et Sigismond III : deux articles seulement y furent ajoutés : le libre transit des piastres de Turquie , et l'interdiction dans les États ottomans des monnaies polonaises à l'empreinte du lion (*), comme étant de bas aloi.
La Porte continuant d'être en relations amicales avec Venise . demanda au doge le libre passage pour les Maures qui fuyaient l'Espagne, où Philippe II les forçait d'embrasser le catholicisme , et qui , à l'abri du costume chrétien, essayaient d'échapper aux persécutions des Espagnols et de se réfugier dans l'empire ottoman.
En 1606, l'Angleterre avait envoyé un nouvel ambassadeur au Sultan. La France, à son tour, remplaça M. de Brèves par M. de Gontaut • Biron , baron de Salignac. lies princes de Mingrélie et de Géorgie, et Abdul- Baky-Khan, souverain des Uzbeks , accréditèrent aussi des ambassadeurs à la cour ottomane , de 1605 à 1608.
Après avoir passé presque tout l'hiver de 1608 à Constantinople, le grand vézir voulut punir les rebelles Mouçelli-Tchaouch en Cilicie, et Youçouf- Pacha, Kiahïad'Oweïs-Pach dans les gouvernements de Saroukhan , de Mcntèchè et d'Aïdin. Ne pouvant espérer de s'emparer du premier, défendu pdr les positions inexpugnables de la Cilicie - Pétrée , il lui donna par écrit l'investiture du gouvernement de Karamanie. Il expédia ensuite un message h Youçouf-Pacha, par lequel, en l'engageant *à venir au camp de Scutari, il lui prodiguait les flatteries, et lui jurait qu'il n'avait rien à craindre du padichâh. Youçouf eut le malheur de
(*) Os monnaies étrangère» nommées arslani, ou vulgairemeut aslaniy a cause de l'empreinte d'un lion (arslan)> ont cessé d'avoir cours depuis lougtemps ; néanmoins on se sert encore quelquefois de cette appellation pour désigner l'unité monétaire eu usage dans les États du Grand Seigneur, que nous nommons piastre , et qui se dit en turc grouch, altération évidente du mot allemand groschen.
L'UNIVERS
croire aux promesses du grand vézir, et se rendit auprès de lui. Le rusé vieillard le combla d'amitiés et d'honneurs, et le retint plus de deux mois au camp. Dans cet intervalle , Zulfekar-Pacha, qui était allé en Cilicie sur l'ordre de Murad , se lia avec Mouçelli- Tchaouch et parvint à le faire étrangler au milieu d'un repas. Sa tête fut secrètement envoyée au grand vézir.
Le lendemain, il invita Youçouf à déjeuner , l'accabla de caresses et de témoignages d'estime, et lui fit ôter la vie :" les têtes des deux rebelles trop crédules furent exposées dans le camp.
Ledefterdar Ekmekdji-Zadè,qui avait, aux yeux du sévère vézir, le tort impardonnable d'avoir opéré trop tard sa jonction , lors de l'expédition contre Khalil , n'échappa à la mort que par la protection au Sultan , qui demanda lui-même avec instance à son ministre la grâce du defterdar.
En mai 1610 (t 019), deux nouveaux ambassadeurs de l'Autriche, Pierre Buonuomo et Andréa Neçroni, arrivèrent à Constantinople, ou ils furent très-bien accueillis par Murad-Pacha, qui leur remit un traité dont le texte était conforme à celui convenu en 1G0G (1015), et à leur départ les fit suivre par un tchaouch qui avait le titre d'ambassadeur.
En 1609 (1018), cinq jésuites français étaient parvenus à opérer à Constantinople quelques conversions d'enfants juifs et grecs schismatiques ; on se rappelle qu ils étaient établis dans l'église de Saint-Benoît de Galata depuis le mois d'août 1584. Devenus suspects au Sultan , qui redoutait leur esprit d'intrigue, ils furent assignés à comparaîtreau divan; mais M.aeSalignac, leur partisan dévoué, réclama avec force, et ootint leur liberté, parce qu'ils étaient sujets français. L'année suivante, cet ambassadeur succomba au chagrin que lui causa la mort de Henri IV.
Vers cette époque , la Pologne , in-
auiétée par les excursions des Tatares , emanda au Grand Seigneur de leur interdire les frontières de ce royaume.
Les ambassadeurs de France et d'Angleterre obtinrent un khatti-chèrif pour
la délivrance des chrétiens esclaves dans les États barbaresques.
Le kapoudan-pacha Khalil, gouverneur de K a ïcariïe , successeur de Hafiz- A hmed , livra , dans les eaux de Chypre, près de Baffa, à dix galères maltaises, un combat dans lequel les chrétiens furent battus. Le vaisseau que montait le commandant Fressinet fut pris et conduit à Constantinople : ce navire, que les chrétiens appelaient le Gallion rouge, et les Ottomans Y Enfer noir ( Kara-djèhennem ), donna son nom à cette bataille. Sultan -Ahmed écrivit au kapoudan-pacha pour le féliciter : il lui envoya avec un kaftan, garni de fourrures de zibeline, les trois tho ughs, insignes du vézirat, et l'admit à la cérémonie du baise-main.
En octobre 1608 (redjeb 1017), une escadre florentine, sous les ordres de l'amiral Inghirami, s'empara de la ville de Biskèri et captura quatre vaisseaux ottomans. Deux ans plus tard, quatre navires florentins , commandés par Beauregard, combattirent pendant six heures, entre Chypre et les côtes de Karamanie, une escadre de quarante galères , commandée par le Grec renégat Moustapha, qui, après avoir vu couler à fond cinq de ses navires, se sauva dans le port de Famagouste.
Beauregard s'empara ensuite d'un vaisseau ottoman qui portait de Rhodes à Chypre quarante mille couronnes que les Florentins se partagèrent. Mais, malgré ces avantages, le but principal de l'expédition de Beauregard n'en fut pas moins manqué ; car l'escadre oui, chaque année , partait d'Alexandrie pour conduire a Constantinople le tribut de l' Egypte , et que cet amiral était chargé de capturer, lui échappa et arriva heureusement dans la capitale.
Eukuz-Muhammed- Pacha, qui commandait cette flotte, fut, en récompense de son habileté, élevé à la dignité de kapoudan-pacha, et fiancé à une fille de Sultan-Ahmed, âgée seulement de trois ans.
Vers cette époque, l'île de Stanco ( Cos ) fut ravagée par le marquis de Sainte-Croix et le baile Venonge, commandant les galères napolitaines et
maltaises. Au retour de cette expédition , ces deux chefs voulurent faire une descente en Albanie où ils avaient des intelligences; mais elles furent découvertes et leurs fauteurs massacrés. Un prêtre, qui se trouvait parmi ces derniers, fut éeorché vif; et sa peau, remplie de paille, fut envoyée à Constantinople.
Au printemps de l'année 1021 (1612), le grand vézir Murad partit de Scutari à la téte de l'armée qui devait entrer pn Perse. Il commença par ravager Tebriz, sans que le ehâh lui opposât aucune résistance : ce prince, retiré dans les montagnes de Sourkh-Ab, écrivit à Murad pour lui faire des offres de paix , eu lui proposant de laisser les choses dans l'état où elles se trouvaient, quant au territoire des deux empires. Le grand vézir demanda au contraire que la Perse rendit toutes les villes où la prière avait été faite au nom du Sultan. Le chdh, en dédommagement des pays conquis sur les Osman lis, offrit de livrer annuellement deux cents charges de soie : Murad-Pacha adressa à S. H. l'ambassadeur du roi de Perse, et se disposa à faire une nouvelle campagne. Au moment où le grand vézir partait pour la Perse, Naçouh - Pacha , gouverneur du Diarbèkir, avait offert au Sultan de payer quarante mille ducats, et en outre d'approvisionner à ses frais l'armée d'expédition, si Sa Hnutesse voulait lui accorder les dignités de sèrasker et de grand vézir. Appelé par Murad, Nacouh-Pacha fut fort surpris de voir sa lettre entre les mains du vieux ministre si connu par sa sévérité : il ne se déconcerta point cependant, et supporta avec fermeté l'interrogatoire que lui fit subir Murad-Paeha, et dont la conclusion fut que Naçouh fournirait la somme et les provisions qu'il avait proposées au Sultan. On s'étonna de la clémence inusitée du grand vézir envers l'ambitieux qui cherchait a le supplanter, offense qu'il n'était pas dans le caractère de ce ministre ue pardonner; et l'on supposa, avec raison sans doute qu'un ordre
secret de Sultan- Ahmed protégea la vie de Naçouh-Pacha.
Le 2'» djemazi-ul-oula 1020 (5 août 1611), peu de temps après être entré en campagne, le grand vézir mourut:
il était âge de plus de quatre-vingt-dix ans. Le Sultan le fit ensevelir à Constantinople dans le mèdrècè (collège )
3u'il avait fondé. Murad-Pacha était 'une sévérité qui dégénérait souvent en barbarie; il punissait avec la plus rande rigueur les moindres fautes :
implacable cruauté qu'il déploya contre les insurgés d'Asie lui valut le surnom de restaurateur de la royauté (mu h ii 'us-sel ta ne t et iVépée de l'empire (seiïud-dewlet). Mais il savait cacher sa cruauté sous les dehors de la justice , de la douceur et de la piété : il avait l'habitude de lire le Coran une fois par semaine, jeûnait souvent, et réunissait toujours auprès de lui des cheikhs de l'ordre des Pïakhch-bendis. Avant de combattre les rebelles Kalender-Oghlou et Djan-poulad, il s'était prosterné, la face contre terre, avait mouillé de ses larmes la poussière, et s'en était couvert les cheveux et la barbe, au milieu d'une fervente prière; puis se relevant, il avait tiré son cimeterre béni par les cheikhs de l'Arabie, l'avait agité trois fois et s'était élancé au combat. Lorsqu'il avait remporté une victoire , il s'asseyait ordinairement devant sa tente, faisait creuser des fosses profondes et les remplissait des cadavres des ennemis. On lit dans un historien ottoman qu'un jour les bourreaux ayant refusé d'exécuter un enfant oui se trouvait par hasard au milieu des rebelles, Murad-Pacha ordonna aux janissaires de mettre à mort ce jeune garçon; ceux-ci n'ayant pas voulu remplir un office que des bourreaux rejetaient, le grand vézir répéta l'ordre à ses pages, qui ne lui obéirent pas mieux. Alors le cruel vieillard saisit lui-même sa victime, l'étrangla et la jeta dans la fosse, en disant que les chefs des rebelles avaient tous commencé par être enfants, et que le mal devait être extirpé dans sa racine (*),
(*) Il est probable que le grand râir
L'UNIVERS
Malgré le caractère sanguinaire de dans un poste dangereux , tl plus dif- M tirad-Pacha , les talents qu'il déploya ficile encore sous un prince sans éner-
Murad-Pacha, dans sa conduite envers le jeune rebelle dont il finit par trancher la tôle de sa propre main, avait gardé le souvenir d'un conte moral persan de Saadi ; et l'on rite encore chaque jour, en forme de proverbe, la sentence que ce poète a mise dans la bouche du roi :
m A la fin le louveteau devient loup luimême,
m Quoiqu'il grandisse avec des hommes. »
Nos lecteurs trouveront ici en entier cette moveHe , dont nous venons de faire la traduction sur le texte même du Gulistan fie Saadi; car il nous a paru bon de leur présenter un ensemble des idées et des préceptes que la sagesse et la politique appliquent en Orient aux conjonctures plus ou moins analogues à celle que raconte le poète. C'est peut-être aussi le cas de dire que le Gulistan de Saadi, qu'un jeune voyageur français aux Indes (Victor Jacquemont, trop tôt enlevé aux sciences , à sa patrie et à sa famille ) a trailé assez cavalièrement , n'est pas un des ouvrages les moins importants a étudier pour connaître les mœurs et les idées des Orientaux. Il faut avouer cependant que cette œuvre d'un poète célèbre ne mérite pas d'être vantée en tout point , et qu'il y a certains chapitres dignes du blâme le plus sévère. Mais nous prierons le lecteur de se souvenir que les Grecs et les Romains pèchent trop souvent aussi par les mêmes endroits; et le Décameron de Boccace, qui se ressent des relations des chrétiens et des musulmans , alors nos maîtres eu civilisation , n'est point à l'abri de reproches mérités , sous le rapport de la pudeur des mots et des choses.