‹ TurquieChapitre 44 sur 78 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

— Une bande de voleurs arabes s'était établie au sommet d'une montagne ; ils interceptaient le passage des caravanes; les habitants des contrées voisines étaient effrayés de leurs expéditions et de leurs embûches ; l'armée du Sultan avait été défaite; enfin la cime du mont était devenue pour eux un fort inaccessible, et c'était leur place «le sûreté et de refuge.

De toutes parts les autorités du royaume se rassemblèrent pour délibérer sur les moyens d'extirper les maux qu'ils causaient ; •t Ton fut d'avis que si cette bande de brigands se maintenait encore quelque temps tiuti, il aérait impossible de leur résister.

VERS

« L'arbre qui vient de prendre pied, peut être déraciné par la force d'un seul homme ;

« Mais si tu le laisses ainsi pendant quelque temps , tu ne pourras pas l'arracher même avec un char (attelé).

« On peut se rendre maître de la source (d'un fleuve) avec un mil (sorte de grosse aiguille).

« Mais lorsqu'il (le fleuve) coule à pleins bords , on ne peut plus le passer avec un éléphant (///). »

Il fut convenu de placer quelqu'un pour les espionner ; d'attendre une occasion favorable , jusqu'à ce qu'ils fissent une expédition contre quelque tribu , et laissassent vide leur repaire.

On envoya donc un certain nombre d'hommes éprouvés et aguerris , avec ordre de se cacher dans les défilés de la montagne.

La nuit, lorsque les brigands revinrent, après avoir fait uue longue route , chargés de dépouilles, ils se débarrassèrent de leurs armes, et déposèrent leur butin. Le premier ennemi qui se jeta sur eux fut le sommeil , au point qu'ils oublièrent de poser

la garde de nuit [ ].

Alors les braves embusqués se précipitèrent hors de leur retraite , et ayant lie à chacun d'eux les mains derrière le dos , ils les présentèrent le jour suivant à la cour du roi. Il ordonna de les faire tous mourir.

Il y avait par hasard au milieu d'eux un adolescent en qui les fleurs de la belle jeunesse venaient à peine de nouer leur fruit ; et la verdure du jardin-de-roses de ses joues était fraîchement poussée. Un des véxirs baisa le pied du trône du roi ; et , s'inclinant jusqu'à terre pour intercéder , il lui dit : « Cet enfant n'a encore mangé aucun des fruits du verger de t existence , et n'a retiré nul avantage des primeurs de la jeunesse. J'ose espérer de la générosité infinie et des royales bontés de Votre Majesté, imposera une obligation à son serviteur , en lui abandonnant le sang de cet esclave.»

A ce discours , le roi fronça les et trouvant cette prière en ses hautes pensées , il dit :

« Celui dont la nature est mauvaise ne se laisse point pénétrer par les rayons lumi. neux des gens de bien ;

gie qui lui laissait tout le fardeau du pouvoir, lui assurent un rang distin-

« Donner de l'éducation à un sujet indigne , c'est vouloir maintenir une uoix sur uu dôme. »

Il ajouta :

« Il est préférable d'anéantir leur race et leur tribu ; il vaut mieux en arracher jusqu'à la dernière racine ; car , éteindre le feu et conserver la braise , tuer la vipère et garder ses petits , ce n'est point le fait des sages.

« Lors même que les nuées laisseraient pleuvoir l'eau de la fontaine de vie ,

« Jamais tu ne mangeras des fruits cueillis sur les branches du saule.

« Garde-toi de passer tes jours avec une |iersonne d'un caractère bas et vil ,

« Car ta ne goûteras point du sucre (extrait) du roseau des marais. »

Lorsque le vézir eut ouï ce discours, il fallut bien avoir l'air d'approuver et d'applaudir à l'excellence de l'opinion du roi. « Ce

?ue vient de prononcer Votre Majesté puisse son règne être de longue durée ! ) , dît-il, est la vérité pure. S'il eût été élevé au milieu de ces brigands, il aurait sans doute pris leur caractère , et serait devenu en tout semblable à eux. Mais votre serviteur espère que dans la société des honnêtes gens, il se formerait au bien et qu'il prendrait les mœurs des sages : il est encore si jeune! Et le caractère de rébellion et de violence de cette bande ne s'est pas affermi dans son naturel. Une tradition du prophète nous enseigne qu'il ne naît aucun enfant sans avoir un penchant naturel pour l'islamisme. Après (sa naissance) ses parents le font juif, chrétien , ou adorateur du feu.

- L'épouse de Loth fit sa compaguie des méchants,

« Aussi perdit-elle la famille qui jouissait du don de prophétie.

« Pendant quelque temps, le chien (*) des compagnons de la caverne (les Sept dormants, 18e soura du Coran , versets •x'S et suivants) suivit les traces des gens de bien et devint homme. »

Il dit, et la plupart de ceux qui entouraient te roi joignirent leur intercession à celle du yézir, jusqu'à ce que le prince eut renoncé à faire verser le sang (du jeune voleur).

(') Ce chien, pomme Kythmir, est l'objet de finîtes infinis parmi les musulmans et les chrétiens weouu ( NiehDhr, Sil vestre de Sscy. d'UerbcJot, Chatdin,QIoreri , etc.).

gué parmi les ministres de l'empire ottoman.

- Je fais grâce, dit-il, quoique je ne vuit pas à quoi bon.

« Sais-tu ce «fie dit Zal au nrave Roustem (son fils)?

m II ne faut pas compter comme vil et sans ressource un ennemi impuissant.

■ J'ai vu bien des fois l'eau sortir faible de sa première source ;

« Quand elle eut pris de la force , ell« entraîna chameaux et bagages. »

Quoi qu'il en soit , le vézir combla de caresses et de bienfaits le jeune homme; son éducation fut confiée à un maître habile; on lui enseigna à bien parler et à bien répondre; et il apprit tout ce qu'exige le service des princes , au point que ceux avec lesquels il vivait en étaient charmés.

Un jour, en présence du roi, le vézir parlait des qualités qui se développaient dans son élève, et disait : « Les soins des gens de bien ont laissé trace en lui ; il a fait sortir de son naturel sa première ignorance, et il a pris les manières des sages. » Le roi se mit à sourire et dit :

- A la fin un louveteau devient loup luimême ,

« Quoiqu'il grandisse avec des hommes. • Un an ou deux se passèrent ainsi. Une bande de mauvais sujets du canton s'entendit avec lui , et forma un pacte d'union ; à temps opportun, il égorgea le vézir et ses deux enfants, s'empara de ses nombreuses richesses , remplaça son père dans la caverne des voleurs, et devint ouvertement rebelle.

A cette nouvelle, le roi se prit à se mordre la main , et dans son dépit, il prononça ces vers :

« Comment quelqu'un peut-il forger une bonne épée avec de mauvais acier?

« Un vaurien! O sage, l'éducation n'eu fera jamais une personne estimable.

« Cette pluie bienfaisante , sur la nature de Inquelle il n'y a pas de contradiction ,

« Fait croître des tulipes dans les jardins , et des chardons dans les marais.

« Une terre marécageuse ne produit point la jacinthe ;

« N'y perds donc pas inutilement ta pein» et ta semence.

« {Enfin) faire du bien aux méchants, c'est faire du mal aux gens de bien. »

Gulbtan de Saadi, i,r livret 3e novclle.

L'UNIVERS

Le 12 djemazi-ul-oukhra 1020 (22 août 1011), Naçouh- Pacha succéda à Murad dans les charges de grand vézir et de sèrasker. La saison étant avancée, et l'envoyé persan ayant demandé du temps pour réunir les charges de soie convenues , le général en chef jugea à propos de renoncer à toute hostilité pour cette campagne et de congédier ses troupes.

L'année suivantc{1021-1612), furent célébrées les noces du kapoudan-pacha Eukuz-Mohamiued avec la sœur aînée de Sultan-Ahmed : la plus grande pompe signala ces fêtes, que nous ne détaillerons pas, ayant déjà décrit de pareilles solennités. Nous nous tairons aussi, par la même raison, sur la rentrée du Sultan dans sa capitale, cérémonie où ce prince voulut mettre beaucoup d'appareil, à cause de la présence de l'ambassadeur persan Kadi- Khan, à qui il fallait donner une haute idée de la richesse de l'empire. Dès l'arrivée d'Ahmed a Constantinople, il s'occupa de la réception des reliques apportées de la Mecque par Haçan- Pacha : elles se composaient d'un'bàton coupé dans le faîte du temple ; «l'une perle appelée kewkebidurer , incrustée jusqu'alors dans la paroi intérieure de ce même temple, et de l'ancienne couverture de la Kaaba.

Cette année, fut conclue la paix avec la Perse; elle fut peu glorieuse pour la Porte, qui restitua tous les pays conquis, et sembla renoncer au tribut des deux cents balles de soie qu'elle avait exigées auparavant.

Le 6 juillet 1612 (1021) fut siçné aussi le premier traité qui ait eu heu entre la Porte et la Hollande : ces capitulations accordaient aux Provinces- Unies les mêmes avantages qu'avaient obtenus la France et l'Angleterre.

La Pologne, en voulant élire Radul- Cherban comme prince de Transylvanie, s'attira la colère du Sultan : il intima au roi de Pologne l'ordre d'envoyer à la Porte la tête et les trésors du nouveau voïvode; en cas de refus, il menaçait d'une invasion des ïatares.

Le divan déposa l'ancien voïvode Constantin Mogila oui se réfugia eu Po-

logne auprès de son beau-père Potockj , et emmena prisonniers les deux kapoudji-bachis qui avaient été chargés de l'étrangler. Dès que cette nouvelle

ÎKirvmt au Sultan , il fit enfermer 'ambassadeur polonais , Samuel Targowsky, qui ne recouvra la liberté ue lorsque les kapoudji -bachis eurent té relâcnés. A cette époque, l'ambassadeur Negroni, étant revenu à Constantinople avec la ratification de la trêve, demanda vainement la nomination de Radul à la principauté de Moldavie; le Sultan refusa de reconnaître a l'Autriche le droit de s'immiscer dans les affaires de la Valachie, de la Moldavie et de la Transylvanie. Aussi, lorsque Negroni , reçu en audience par le kaïm-mekam, demanda la cession de cette dernière province, celui-ci sourit, et lui dit en hochant la tête : « Tu es bien hardi de m'adresser une « demande que n'ont pas osé faire les « plénipotentiaires au congrès de Sitva- « torok ! » Enfin , après bien des contestations entre le grand vézir et l'ambassadeur autrichien , ce dernier partit avec des lettres du Sultan , portant en substance que la trêve de Sitvatorok n'était pas valable, puisqu'elle avait été conclue sans l'approbation du mufti, et que Bocskaï n'avait eu aucun droit de disposer de la Transylvanie.

Cette principauté fut pendant un siècle une pomme de discorde entre la Porte et l'Autriche.

Divers événements maritimes se passèrent depuis l'année 1020 ( 1611 ) jusqu'en 1023 (1614). Les flottes de Malte et de Florence inquiétaient la marine ottomane : cinq galères maltaises pillèrent Corinthe et einmenèrentcinqcents prisonniers; quelques vaisseaux florentins opérèrent une descente à Gos , prirent le château et firent encore douze cents prisonniers. L'amiral florentin Inghirami s'empara du château d'Aga-Limani, de dix navires ottomans, mit en liberté deux cent quarante captifs chrétiens , et réduisit en esclavage trois cent cinquante musulmans. Ottavio d'Aragon, amiral de l'escadre sicilienne, rencontra , près du cap Corvo, la flotte du kapoudan pa-

cha, et lui prit sept galères : le beï d'Alexandrie et celui de Grigna en Chypre se trouvèrent au nombre des prisonniers. Ce revers de Muhammed- Eukuz-Pacha fut cause de sa destitution; il fut remplacé par l'Arménien renégat Khalil. En 1614, ce dernier dévasta une partie de l'île de Malte , se dirigea ensuite sur Tripoli de Barbarie, s'empara par ruse du deï qui s'était révolté , et le fit pendre aux portes de la vi-lle (16 juin 1614). Au retour de cette expédition, il prit un vaisseau chrétien chargé de blé; et, s'étant réuni à Arslan-Pacha, il repoussa les Maïnotes au fond de leurs montagnes : un kaftan et un sabre d'honneur furent la récompense de ses victoires. Enfin, il enleva, près de Mytilène, un grand chebec chrétien qu'il emmena à Constantinople. .Mais tandis qu'il parcourait l'Archipel, les Cosaques surprenaient Sinope, dans l'Asie Mineure, et la dévastaient entièrement. Chakchakv-Ibrahim-Pacha, qui commandait une flottille de soixante Caïques , reprit aux Cosaques une portion du butin , et fit quarante prisonniers. Naçouh-Pacha voulut cacher au Sultan l'affaire de Sinope : mais le mufti en instruisit Ahmed , qui fut vivement irrité de la dissimulation du grand vézir; dès ce moment, sa chute fut décidée. Le mufti , le khodja et le kyzlaraga , ennemis de Naçouh , accélérèrent sa catastrophe, en persuadant au Sultan que le grand vézir aspirait à la couronne. Cette accusation pouvait paraître vraisemblable aux yeux d'Ahmed, qui savait à quel point Naçouh- Pacha s'était attiré l'admiration de la foule par son courage, son élo-

Suence et son extérieur imposant. Fils 'un chrétien albanais, Naçouh entra fort jeune au sérail, en qualité debaltadji (*); il devint ensuite successive-

(•) Les baitadjis formaient un corps de la garde du Sultan , composé de quatre cents hommes armés d'une hache (Jbaltà). Ce corps était placé sous les ordres immédiats du kyzlar-agaçi , et affecté plus particulièrement au service direct de Sa Hautcsse, à la ville et au cattl|> , et à celui des jwinces et princesses du lanfc 'et lies dames du sérail.

tnent tchaouch, voïvode de Silè, grand chambellan, second écuyer, et enfin gouverneur de Fiitek. Il" épousa alors la fille du Kurde Mir-Cherèf : cette alliance l'enrichit, et lui permit de proposer au Sultan (ainsi que nous l'avons déjà dit ) de lui donner le grand vézirat au prix de quarante mille ducats. La mort de Murad-Pacha l'ayant bientôt fait arriver à la haute dignité où il. aspirait; il fut fiancé à la fille de S. H. , et ne mit plus de bornes à son ambition et à toute la fougue de son caractère. Un historien ottoman dit, en parlant de Naçouh, qu'il faisait égorger les hommes aussi aisément que l'on tue des poules ou que l'on brise du verre. Après l'exécution du nichandji Khyzir-Etendi, il répondit à ceux qui plaignaient le sort de ce personnage : « Je l'ai délivré de tous « les maux de ce monde et lui ai donné « le paradis; de là, il ne demandera « point vengeance contre moi. » Depuis longtemps, divers griefs du Sultan contre Naçouh faisaient présager sa perte; mais ce ministre imprudent la hâta lui-même, en essayant de se défaire du khodja et du mufti , dont il voyait bien que les intrigues avaient miné son pouvoir. Instruit du dessein de Naçouh, le Sultan se livra à la plus vive colère; loin de chercher à calmer son maître , le grand vézir eut la hardiesse de lui dire : « Ou ce que j'ai dé- « cidé s'exécutera, et Votre Hautesse « se rendra à mes avis, ou je donnerai « ma démission , un autre de vos es-

* claves prendra le sceau , et moi jte

* m'empoisonnerai. —Traître ! s'écria « Ahmed , c'est donc toi qui as empoi- « sonné Murad-Pacha, c'est bien! »

Après cette scène , Naçouh-Pacha , n'osant plus reparaître devant son maître, feignit d'être malade; le vendredi suivant, 13 rainazan 1023 (17 octobre 1614), le Sultan fit investir l'hôtel de Naçouh par un peloton de janissaires et cent bostandjis : leur chef, le bostandji-bachi , sous prétexte de s'informer de la santé du grand vézir, s'introduisit auprès de rai et l'étrangla.

Les immenses richesses que ce ministre devait à ses rapines, revinrent au tré-

L'UNIVERS

tor de l'État, dont elles réparèrent l'épuisement. Naçouh - Pacha dut en grande partie sa chute aux astrologues qui l'entouraient; ils lui avaient persuadé qu'il était né sous une si heureuse étoile, que rien ne pouvait ébranler sa prospérité; ils ajoutaient même, dans leur flatterie imprudente, que son horoscope indiquait en sa personne un éclat égal à celui des têtes couronnées. Munammed- Pacha, gendre du Sultan, succéda à Naçouh.

Depuis le traité conclu, sous le ministère de Naçouh -Pacha, entre la Porte et la Perse , cette dernière puissance n'avait pas envoyé les deux cents balles de soie q ne les Osmanliscroyaient avoir droit d'exiger; en outre, Châh- Abbas avait préparé une expédition contre la Géorgie, dont le prince légitime , Simon Louarsab , avait termine sa vie au château des Sept-Tours. Ces deux griefs déterminèrent Sultan - Ahmed' à porter la guerre en Perse. Le 23 rèbPul-akhir 1024 (22 mai 1615), le

Srand vézir Muhammed-Pacha partit e Scutari. Guidant sa marche sur les décisions astrologiques de Derwich- Thalib-Efendi , en qui il avait Ja foi la plus aveugle, il n'arriva à Alep qu'à la fin d'août, et prit bientôt ses quartiers d'hiver dans la Karamanie sans avoir tenté aucune entreprise. Dans cet intervalle, l'ambassadeur persan arriva à Constantinople, et fut consigné chez lui sans avoir pu obtenir audience. L'année suivante (1025-1616), le grand vézir quitta Alep et alla assiéger Nakhtchivan , qui capitula au bout de quarante jours. D'après les ordres de Muhammed-Pacha, Eriwan fut attaqué par Dilawer - Pacha et Tèkèli- Muhammed -Pacha, gouverneurs du Diarbèkir et de Wan. Malgré la victoire remportée par ce dernier sur quatre khans persans, Eriwan ne fut pas réduit; et Nèhavend résista à toutes les attaques de l'émir kurde Si di-Khan. Un grand nombre de soldats étaient morts de froid en traversant les montagnes de Soghanlu-Yaîlak. La destitution de Muhammed-Pacha fut la suite du peu de succès de cette campagne. D'après l'ordre hiérarchi-

que , le grand vézirat revenait au kaïmmèkam Ekmekdji-Zadè; mais le Sultan, sur l'avis du mufti , préféra nommer le kapoudan-pacha Khalil.

Le premier acte d'autorité du nouveau ministre fut d'envoyer en Moldavie Iskender-Pacha, dernier gouverneur d'Erlau , qui battit les Moldaves et les Cosaques : cinq cents de ces derniers furent faits prisonniers, ainsi que la veuve du prince de Moldavie, désignée sous le titre de Domna (Domina) , ses deux fils, sa fille et son gendre Korecky . Celui-ci, aidé de Michel Wischniéwetzky et des trois fils du prince moldave Jérémie Mogila , avait battu les troupes ottomanes et chassé le voîvode Thomza, nommé par la Porte.

La victoire d'Iskender-Pacha rendit le pouvoir à Thomza. Une nouvelle armée, renforcée par des troupes vainques , moldaves et transylvanfennes * marcha contre les Cosauues gui harcelaient les frontières de l'empire. L'ambassadeur de Pologne, qui s'effraya de ce déploiement de forces, reçut l'assurance qu'elles n'étaient pas dirigées contre son pays. Cependant l'année suivante (1026-1617), le généralissime Zolkiewswky vint au devant des Ottomans qui s'étaient avancés jusqu'au Dniester; une bataille paraissait inévitable, lorsque le traité de Boussa, signé le 26 ramazan 1026 (27 septembre 1617), fit déposer les armes aux deux nations.

A cette époque, quelques différends s'élevèrent entre le divan et les ambassadeurs chrétiens , que le juge de Gaiata avait soumis à la capitation, contre la teneur des traités. Sur leurs vives réclamations , le grand vézir examina cette affaire et annula l'injuste sentence du juge. D'un autre côté, les intrigues des jésuites leur valurent un mois d'emprisonnement, et ce ne fut qu'à prix d argent que leur protecteur, I ambassadeur de France, put leur faire rendre la liberté.

Les relations de Venise avec la Porte continuaient à être satisfaisantes, et un traité de commerce fut conclu avec la république. De nouvelles et importantes modifications furent aussi ap-

portées au traité de Sitvatorok , et la trêve fut renouvelée pour vingt ans.

En 1616 (1025), l'ambassadeur autrichien, baron Hermann de Czernin, fit son entrée à Constantinople enseignes déployées et musique en tète.

Cette innovation répandit l'alarme parmi les Ottomans, a oui elle rappela une antique jjrophetie , d'après laquelle l'empire toucherait à sa ruine lorsque l'étendard de la croix serait porté en triomphe dans Constaptinople : les bruits les plus sinistres circulèrent, et S. H. cédant à la terreur de son peuple, parcourut lui-même la ville pendant la nuit, fit garder à vue l'ambassadeur impérial, et ordonna de visiter toutes les maisons chrétiennes où l'on supposait que des amas d'armes étaient cachés. Quatre jésuites furent emprisonnés, et le vicaire général des capucins fut jeté à la mer. Lorsque la terreur superstitieuse des Ottomans fut apaisée , Czernin fut rendu à la liberté, mais sans pouvoir obtenir la réparation qu'on lui avait promise. Il fut pourtant admis le 4 septembre 1616 à l'audience du Sultan et au baise-main : la question transylvanienne fut encore le sujet de discussions entre la Porte et le représentant autrichien : Czernin, mécontent des difficultés qu'il éprouvait, repartit pour Vienne le 10 juin 1617. A Bude, il fut retenu prisonnier chez le Pacha, sa suite fut maltraitée, et il ne put continuer sa route, que lorsque l'empereur eut écrit à ce sujet au gouverneur de cette place.

Peu de temps après le renouvellement du traité de Sitvatorok, Sultan- Ahmed tomba malade, et le 23 zilhidjè 1026 (22 novembre 1617), il expira : il était âgé de vingt-huit ans et en avait régné quatorze.

Sultan - Ahmed , que les historiens ottomans louent pour son amour de la justice, sa modération et sa magnificence , ne fut cependant qu'un prince très-ordinaire, d'une faiblesse de caractère dangereuse dans un souverain, et gui chez lui n'excluait pas la cruauté. Il fut dominé toute sa vie par ses femmes, son khodja, le mufti et le kyz-

lar-agaçi. A la vérité , il conçut d'assez vastes projets; mais il n'eut pas la force de les mettre lui-même à exécution , et préféra aux dangers de la guerre les plaisirs du harem (*). Sous son règne, l'empire continua de s'affaiblir : Châh-Abbas recouvra la plus grande partie des possessions que les guerres précédentes avaient enlevées à la Perse ; et il n'aurait tenu qu'aux puissances chrétiennes de réparer de même leurs pertes, si elles avaient su profiter des revers des Ottomans dans leur lutte contre les Persans. Aux yeux des sectateurs du prophète, Sultan-Ahmed a le mérite d'avoir embelli à grands frais les villes saintes de la Mecque et Médine (**), et fait célébrer avec la plus

(*) Suivant une tradition du sérail , lu Sultane, mère de l'épouse du kapoudaupacha, dans un accès de jalousie, fil étrangler un jour une esclave noire que le Sultan aimait beaucoup ; elle introduisit ensuite successivement, dans le lit de S. H., plusieurs autres esclaves , en les revêtant du costume de sa victime , puis, elle leur faisait subir le même sort. Ahmed avant enfin découvert les crimes de la Sultane son épouse , fut saisi d'une telle fureur , qu'il la maltraita de coups de bâton, la foula aux pieds, et lui déchira la figure avec un poignard.

(**) On employa io6x coudées {zera ) d'étoffes de soie pour la couverture intérieure ou le voile {kiswèi-clièrife) du sanctuaire de la Kaaba; 5 1 pour la ceinlure {couchak) de la maison de la Mecque ; 740 pour la couverture du tombeau de Mahomet, et 5o pour la ceinture ; 110 pour la couverture et la ceinture du sépulcre de Fathimè , fille du prophète et épouse d'Ali. Les colonnes de la Kaaba furent entourées aussi d'étoffes brochées d'or. Pour consolider les piliers chancelants du parvis, on forgea des cercles de fer . qui furent recouverts de lames d'or et d'argent. Les gouttières mêmes furent faites en or, en remplacement de celles d'argent envoyées pat Suitan-Suleïinan. Un atelier avait été établi à Istavros, sur le Bosphore, où le Sultan, accompagné du grand vézir, du mufti, et des principaux oulémas , assista à l'ouverture des travaux. Dès qu'ils furent terminés , on éleva , dans la plaine de Daoud- Pacha , un édifice en bois, dans les proportions de la Kaaba. En fa< c de ce monument figura-

cntnde pompe lu fête de la nativité, de Mahomet ( Mewloud ) : l'exposition dans le sérail des reliques du prophète, l'institution des lecteurs du Coran, les ordonnances fulminées contre l'usage du vin (*) sont encore des œuvres qui attirent à Ahmed tous les éloges des écrivains nationaux. Deux monuments d'un intérêt plus général sont d'abord, le Kanoum-Namè^ publié deux ans après la mort d'Ahmed, et qui porte son nom; et ensuite la mosquée AhmcdiXèy appelée encore Alty-Minarèli-Djamï ou mosquée à six minarets, à cause des six hautes colonnes a trois galeries qui la décorent extérieurement. Ce bel édifice est construit à Test de l'Hippodrome, et peu éloigné de Sainte-Sophie, à laquelle il est inférieur sous le rapport de l'étendue , mais qu'il surpasse du coté de la magnificence et de la légèreté; les dehors du temple sont très-decorés , mais rien n'approche de la richesse de l'intérieur : on voit appendus aux murs plus de deux cents tableaux ou planches

tif« fut dressée une tente magnifique au milieu de laquelle le Sultan était assis sur un trùne d'or; et pendant que les ministres de la religion chantaient des hymnes et brûlaient des parfums, la Kaaba symbolique était décorée de la nouvelle gouttière et des cercles d'or et d'argent. On fit ensuite des sacrifices, et la cérémonie se termina par d'abondantes aumônes. L'année suivante, on déploya la même magnificence à la dédicace de la vraie Kaaba ; l'ambre et l'alocs y brûlèrent à profusion , ei le parvis , ainsi que les parois intérieures des murs , furent lavés avec de l'eau de rose». Le sépulcre de Mahomet, connu sous le nom de rcwzai-mutahharè (jardin de pureté), et placé au centre d'un temple superbe, possède un diamant de la valeur de quatrevingt mille ducats , qui est une offrande de la piété de Sultan-Ahmed.

(*) Ledit que Sultan-Ahmed promulgua en 1022 (i6i3), ordonnait de démolirions les cabarets , de défoncer tous les tonneaux de vin et de liqueurs fortes, dans toute l'étendue de l'empire, et réformait même le chèrab-emim , officier chargé de la perception des droits publics sur le commerce des liqueurs fermentees.

d'or, incrustés de soixante-une pierres précieuses, et portant les noms des prophètes et diverses sentences du Coran. Lorsque cette mosquée fut achevée, on récapitula les sommes énormes qu'elle avait coûté, et l'on calcula que chaque drachme pesant de pierre revenait à trois aspres. On assure que pendant la construction de cet édifice, le Sultan venait toutes les semaines voir travailler les ouvriers, et qu'il leur payait lui-même leurs journées.

Sultan-Ahmed a fait encore construire la grande fontaine de Tonkhanè, la plus belle de Constantinople.

C'est sous le règne de ce prince que s'introduisit pour la première fois en Turquie l'usage du tabac. Les Hollandais, qui, depuis peu, partageaient avec les Vénitiens le commerce du Levant, tirent connaître, en 1014 (1C05), cette nouvelle jouissance aux musulmans :

ils s'y livrèrent bientôt avec une telle passion, que le mufti, croyant voir dans les effets de cette plante quelques rapports avec l'ivresse produite par le vin, rendit un fetwa rigoureux contre cette innovation ; cet acte souleva tout le monde : on soutint que le tabac ne pouvait souiller le corps où il ne séjournait pas, et que Mahomet ne l'ayant pas défendu, le mufti n'avait pas le droit de se montrer plus sévère que le prophète. Ces murmures furent suivis d une émeute , dans laquelle le peuple se joignit aux troupes et aux officiers du sérail : le mufti , pour rétablir la tranquillité, fut obligé de ré* voquer son ordonnance (*).

(*) Les poêles orientaux appellent /* tabac , le café , l'opium et le w» , les quatre éléments du monde de la jouissance, les quatre coussins du sopha au plaisir. D'un autre côté, les oulémas les nomment les quatre colonnes de la tente de la volupté, ou les quatre ministres du diable. Le tabac est devenu d'un usage si universel chez les Ottomans, qu'il en est plusieurs qui fument six , dix et vingt pipes ; il y en a même qui fument sans cesse et tant qu'ils ont les yeux ouverts. On met autant de recherche dans h beauté de ces pipes que dans la bonté du

Vers la même époque, il se passa à Constat! tinople un événement singulier, qui vient à l'appui de ce que nous avons déjà dit, au commencement de cet ouvrage, relativement à la charité des musulmans envers les animaux : la peste ayant éclaté dans la capitale, les médecins déclarèrent qu'il fallait d'abord détruire les chiens, qui contribuaient à propager ce fléau. Le mufti

f>rit la défense des proscrits et plaida eur cause avec tant de chaleur que l'arrêt fatal fut commué en un simple bannissement. Les protégés du grand cheïkh de l'islamisme furent donc embarqués sur des satques et déportés dans une petite île voisine.

Sultan-Ahmed, se mêlant peu des affaires de l'État, remit en honneur la chasse, qui était tombée en désuétude depuis le règne de son aïeul Murad III ; mais après Ahmed, cet amusement fut encore abandonné. Ce prince s'occupait aussi , dans ses nombreux loisirs, à travailler des anneaux de corne, qu'il vendait ensuite à ses courtisans.

tabac. Les tiges ou tuyaux ( tchibouk ) sont ordinairement de cerisier, de jasmin, de rosier, de noisetier, etc. ; garnies en argent ou »*n or, elles sont terminées par des morceaux d'ambre jaune ou blanc et quelquefois de corail , travaillés avec beaucoup d'art. Celles des femmes de distinction sont enrichies de pierreries. Les noix de ces pipes (loulè) sont laites d'une terre fine qui a subi une préparation particulière; quelques-unes même sont dorées.

Il est de la politesse, cher les musulman», d'offrir à fumera toutes les personnes qui viennent les visiter : aussi voit-on dans les antichambres un grand nombre de longs tchibonks rangés horizontalement ou verticalement dans des en tailles de tablettes consacrées à cet usage. Assis sur un sopha très-bas, qui garnit le pourtour de l'appartement, les fumeurs ont devant eux un petit plateau de laiton, sur lequel pose la noix de là pipe, pour éviter que les cendres et le tabac enflammé ne tombent sur le tapis ou les nattes dont le parquet est recouvert. Un musulman ne sort guère sans porter avec lui son tabac et sa pipe : celle-ci , brisée en deux ou trois morceaux, qui se remontent avec des vis d'argent, est reuferméedausunélui de drap, attaché à la ceiuture sous l'habit.

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