KHAN 1CT
A l'époque de la mort de Sultan- Ahmed , son fils aîné Osman n'était âgé que de treize ans. Cette considération et les dernfères volontés du souverain défunt écartèrent du trône l'héritier direct pour y placer un prince de la ligne collatérale. Ahmed, sentant sa fin approcher, avait fait appeler le mufti et le grand vézir, et leur avait déclaré que ses enfants étant trop jeunes encore pour supporter le poids du sceptre, il léguait le pouvoir suprême à son frère Moustapha, qui, ayant échappé deux fois à la sentence dé mort prononcée contre lui, était sans doute protégé de Dieu même. C'est depuis lors que l'ordre de succession au trône a été interverti , et que s'est établi l'usage d'enfermer à perpétuité les princes collatéraux, et de mettre à mort les enfants qui leur naissaient pendant ce temps de captivité.
Aussitôt qu'Ahmed eût rendu le dernier soupir, on tira de sa retraite le prince Moustapha, et il vint sur la place de l'Hippodrome recevoir les serments de l'armée et lui payer un denier d'avénement de trois millions de ducats. Mais la raison du nouveau Sultan était affaiblie par une captivité de quatorze années dans l'intérieur du harem, et par la perspective continuelle d'une catastrophe, a laquelle il avait échappé deux fois comme par miracle.
Les seuls actes de ce prince furent quelques nominations de hauts fonctionnaires. Privé presque entièrement de ses facultés intellectuelles, et incapable détenir les rênes du gouvernement , il passait son temps à jeter des pièces d'or aux poissons du Bosphore, ou à poursuivre, le sabre à la main, les jeunes itch-oghlans ( pages) du sérail, dont il voyait couler le sang avec un sourire stupide. Un de ses amusements favoris était de faire amener devant lui des gens du peuple ou des enfants, et de leur conférer les plus hautes di-
L'UNIVERS
gnités de l'empire : les marques de profond étonnement qu'ils donnaient, en se voyant revêtus, d'une manière si inattendue, d'emplois importants, causaient à Moustapna des accès d'une joie insensée. Son extérieur répondait a la faiblesse de son esprit : sa figure était maigre et pâle , sa barbe rare ; et ses grandsyeux hagards, privésde toute expression , annonçaient clairement son état d'imbécillité. Les cheikhs, espérant s'emparer de l'autorité sous ce simulacre de souverain , essayèrent de faire passer son idiotisme pour un signe de sainteté et pour la préoccupation d'un esprit abîmé dans la contemplation des choses célestes : mais le kyzlar - açaçi , qui avait joui d'un grand pouvoir sous Ahmed , craignant d'être obligé de le céder à la Sultane- Validè, s'unit au mufti Es'ad-Effendi, et au kaïm-mèkam Sofi-Muhammed- Pacha , dans le but de renverser Moustapha. Trois mois et quatre jours après son couronnement (1er rèbi' ul-ewwel 1027, 26 février 1618), les grands de l'empire je reléguèrent dans le harem où s'était déjà écoulée une partie de sa vie, et mirent sur le trône son neveu Osman, qui, malgré son extrême jeunesse , ceignit le cimeterre aux acclamations de l'armée; car l'avènement d'un nouvel empereur était pour elle l'assurance de nouvelles largesses.
Dans cette première période du rèfçne de Sultan -Mous ta pha, un tchaouh lut envoyé à Venise pour annoncer à la république son avènement, et se plaindre des incursions des pirates de Segna sur le territoire ottoman : mais les Vénitiens, qui avaient longtemps soutenu ces corsaires leurs voisins contre les autres nations, ne tinrent aucun compte de ces plaintes; et ce ne fut que lorsqu'ils eurent été euxmêmes' victimes de la cruauté de ces écumeurs de mer, qu'ils rassemblèrent des forces nombreuses, s'emparèrent de Segna et transportèrent en Afrique cette race de forbans.
A la même époque, M. de Sancy, ambassadeur de France à Constant inople, éprouva un traitement injurieux , dont sa qualité de représentant
d'une puissance amie de la Porte aurait dû le préserver : un officier polonais , nommé Korecki , s'étant échappé du château de la Mer noire, où les Ottomans le retenaient captif, M. de Sancy fut accusé d'avoir favorisé cette fuite. Son drogman et son secrétaire furent mis à la question; et lui-même, arraché de son hôtel et conduit devant le cadi , n'échappa qu'avec la plus grande peine à cette cruelle épreuve.
Dès que Sultan-Osman fut monté sur le trône, le grand vézir Khalil- Pacha se mit à la tête de l'armée que Sultan -Ahmed avait dirigée contre la Perse. Le khan des ïatares s'était laissé attirer, par Kartchèghaï-Khan , commandant de Tebriz, dans une embuscade où périrent trois beïler-beïs, le mufti et le kazi-askèr, et dans laquelle lui-même faillit perdre la vie. Kualîi- Pacha, au lieu de se laisser effrayer par cet échec, s'avança sur-le-champ versErdebil, où se trouvait en ce moment Châh-Abbas. Ce prince avait envoyé auprès du sèrasker un ambassadeur chargé de négocier la paix : elle fut eu effet conclue le 6 chewwal 1027 (26 septembre 1618), à des conditions honorables pour la Porte. En arrivant à Erzroum , le grand vézir reçut une lettre de félicitation du Sultan, ce qui n'empêcha pas qu'à son retour à Constantinople il ne fût destitué du grand vézirat. Eukuz-Muhammed-Pacha lui succéda dans le premier poste de l'em-
Sire. Khalil-Pacha se réfugia à Scutari, ans la cellule d'un cheïkh nommé Mahmoud , à qui sa réputation de sainteté avait donné une grande considération auprès du peuple, et par suite une certaine influence dans les affaires de l'État. A la prière de ce personnage vénéré, le Sultan, non-seulement épargna la vie de l'ex-grand vézir, mais encore lui conféra les dignités de second vézir et de kapoudan-pacha.
Au commencement du règne d'Osman, les rapports diplomatiques avec les puissances de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique furent très-actifs : l'ambassadeur autrichien, baron de Mol lard, apporta à Sultan-Osman les félicitations de l'empereur et la ratiOcation
du traité de Sitvatorok, révisé à Komorn. Par l'influence du plénipotentiaire impérial , Alexandre Cherban, fils de Radul , qui avait été chassé de la Valachie par Gabriel Mogila, hérita de cette principauté, vacante par la mort de David Cherban , en 1619. Cette même année, Gratiani , duc de Naxos, fut nommé prince de Moldavie; les rebelles de Bohême offrirent au Sultan de le reconnaître pour leur suzerain , s'il voulait leur accorder des secours ; et la Hongrie réclama contre l'oppression qu'exerçaient les gouverneurs ottomans sur les villages tributaires. Quatre mois après I arrivée à Venise du tchaouh qui avait annoncé à la république l'avènement de Sultan- Moustapha, un second envoyé ottoman vint apprendre au sénat l'élévation au trône d'Osman II. Le doge sut gagner par des présents et des lettres flatteuses la bienveillance du mufti Es' ad-Effendy, et l'ambassadeur vénitien, Contarini , obtint la confirmation du dernier traité de commerce.
La France ayant été offensée des outrages auxquels avait été exposé M. de Sancy, sous Moustapha Ier, Huçeïn-Tchaouch apporta à Louis XIII les excuses de la Porte et l'annonce de l'avénement de Sultan-Osman. La Hollande et l'Angleterre reçurent aussi la même notification : cette dernière puissance envoya à Constanti nople un ambassadeur' nommé Paul Pindar. En 1619 (1029) les plénipotentiaires polonais, Stanislas Zorawinsky et Jacques Sobiesky, parvinrent à rétablir la paix , qui avait été rompue par des infractions au traité, de la part de la Pologne et par la fuite de Korecki.
Le cheïkh Abdul-'Aziz, envoyé du roi de Fez et de Maroc, et Yadgar-Ali, ambassadeur du châh de Perse, arrivèrent à Constantinople avec de riches présents; et la ratification de la paix, conclue précédemment avec la Perse par K ha li I -Pacha , fut expédiée au nom du nouveau Sultan , le 19 chewwal 1029 '29 septembre 1619). Par ce traité , la Porte céda Dertenk et Dernè dans le gouvernement de Bagdad , et conserva Akhyska. Il fut convenu, en
outre, que les deux puissances se rendraient mutuellement leurs prisonniers, et que les Persans respecteraient la mémoire des trois premiers khalifes et de l'épouse bien-aimée de Mahomet, Aïchè, qui avait persécuté les enfants d'Ali.
Vers cette époque, le grand vézir Eukuz - Muhammed , successeur de Khalil-Pacha , fut destitué lui - même, après avoir rempli ses fonctions pendant dix mois seulement. En quittant les sceaux, il fut obligé de compter trente mille ducats au trésor, et rélégué dans le gouvernement d'Alep , où il mourut bientôt. Il fut remplacé par Ali-Pacha, que sa beauté et son élégance firent surnommer guzekfjè et tchélèbi. Avant sa nomination, Guzeldjè-Ali , alors kapoudan-pacha, était rentré à Constantinople, traînant à sa suite de riches prises, et avait reçu du Sultan des vêtements magnifiques et une chaîne d'or. Le nouveau grand vézir obtint bientôt la confiance entière du Sultan , et supplanta presque tous les anciens favoris.
Au mois de rèbi'ul-ewwel 1029 (novembre 1620), Constantinople fut effrayée par l'apparition d'une comète qui se montra pendant un mois entier; elle n'était visible qu'après le coucher du soleil, et affectait la forme d'un cimeterre d'une longueur démesurée, qui s'étendait d'Orient en Occident:
les astrologues interprétèrent ce phénomène comme un signe de victoire et d'agrandissement de l'empire ottoman. Le pacha de Bude avait déjà annoncé l'année précédente un. phénomène singulier : c'était la chute d'énormes aérolithes de couleur noire, dont quelques-uns, suivant l'historien Naîma, pesaient jusqu'à trois quintaux.
Betlen Gabor, voîvode dé Transylvanie , ennemi du prince Gratiani, avait obtenu sa destitution du gouvernement de Moldavie, et son remplacement par Alexandre, voîvode de Valachie. Iskender- Pacha , nommé sèrasker, fut chargé de combattre les Polonais qui soutenaient Gratiani : Iskender avait sous ses ordres trois beïler-beïs et* le khan des Tatares Djanihek-Gheraï. Le
L'UNI VERS
20 septembre 1620. un combat terrible s'engagea entre les Ottomans et les Polonais, dans lequel ces derniers perdirent dix mille hommes. Le général polonais proposa alors un armistice, garanti de part et d'autre par des otages, et offrit en outre un présent de cent mille ducats au sèrasker et un tribut annuel : ces conditions n'ayant pas été acceptées , les Polonais battirent en retraite; arrivés sur les bords du Dniester, après dix-sept jours d'une marche constamment inquiétée par l'ennemi, ils furent attaqués une dernière fois et éprouvèrent une défaite complète : plusieurs généraux polonais périrent dans cette journée ; Gratiani, qui avait pris la fuite, fut tué par un paysan.
En 1028 (1619), les Florentins avaient capturé plusieurs navires ottomans ; mais l'année suivante fut plus favorable à ceux-ci : le kapoudan-pacha Khalil, après avoir enlevé deux vaisseaux chargés de blé , surprit Manfredonia , où il lit un riche butin. De leur côté, les Maltais s'emparèrent de Castel-Tornèse, en Morée.
Les insurgés de Hongrie, sous les ordres de Betlen Gabor, qui prenait le titre de roi, se réunirent à Karakach Muhammed-Pacha, gouverneur de Bude, et Grent la conquête de Waitzen.
Des ambassadeurs de ces derniers rebelles, ainsi que de ceux de la Bohême et de l'Autriche, arrivèrent à la Porte et furent reçus très -gracieusement par le Sultan /malgré la présence de l'ambassadeur de l'empereur Rodolphe ; le grand vézir leur promit même de les réconcilier avec l'empereur, soit par la médiation du Grand Seigneur, soit par la force des armes. Cependant ces promesses n'eurent pas de suite, l'attention du Sultan ayant été appelée bientôt sur la Pologne, dont il méditait la conquête : il avait le projet d'ajouter ce royaume à ses États et de s'en faire un rempart contre les invasions de la Russie, dont il devinait et redoutait l'ambition. Mais, avant d'entrer en campagne, Sultan-Osman se souilla d'un crime qu'il crut nécessaire, sans doute, à l'affermissement
de son pouvoir, et qui, au contraire , accéléra sa chute. Le 18 aafer 1030 ( 12 janvier 1621 ), le prince Muhammed, frère du Sultan, fut étranglé. Le mufti Ks'ad - Effendi avait refusé le fetwa ; un kaziasker plus complaisant y donna la main, sans recueillir toutefois la récompense qu'il en attendait; car il ne succéda point au mufti. Sultan-Muhammed, se voyant livré aux bourreaux, prononça cette malédiction , qui ne tarda pas à s'accomplir : « Osman, je prie Allah de trancher tes «jours et de renverser ton empire:
« puisses-tu perdre la vie de la même « manière que tu me l'arraches à moi- « même ! » Le corps de Muhammed fut déposé dans la nouvelle mosquée construite par Sultan- Ahmed, près de l'Hippodrome. Les janissaires, dont Osman s'était aliéné l'affection par la rigueur excessive qu'il déployait contre ceux d'entre eux qui étaient adonnés au vin, ne lui pardonnèrent pas le meurtre de son frère ; et les murmures menaçants qui l'accueillirent, lorsqu'il parut en public pour la première lois après cette exécution , purent lui faire deviner le sort que lui réservait cette milice redoutable.
Peu de temps après la fin tragique de Muhammed, un froid si rigoureux se fit sentir que le Bosphore, qui sépare Coustantinople de Scutari {Uskudur), fut entièrement gelé, et que l'on pouvait aller à pied sec d'Europe en Asie. L'histoire ne rapporte qu'un seul exemple de ce phénomène, qui eut lieu dans l'année 739, sous I* empereur Léon l'Isaurien. Par suite de l'interruption de la navigation, la disette vint ajouter au mécontentement des troupes, déjà portées à la révolte. Les sipahis se présentèrent tumultueusement dans le divan, et il fallut, pour les faire rentrer dans l'ordre, leur payer une portion de leur solde arriérée. Guzeldjè- Ali-Pacha mourut le 9 mars de cette année (1030-1621) : il eut pour successeur l'Albanais Huçeïn-Pacha.
La guerre avec la Pologne entrait tellement dans les idées du jeune Sultan , poussé vers la gloire militaire par son esprit belliqueux, qu'il ne pou -
rait supporter aucune contradiction à ce sujet : un aga des janissaires ayant ouvert, dans le divan, un avis pacifique, l'impétueux Osman tira son poignard et fut sur le point d'en frapper le donneur d'avis. Le Sultan repoussa tes propositions de paix que l'envoyé de Pologne lui apportait, et ne souffrit pas même qu il entrât dans la capitale. Sir John Eyre, ambassadeur d'Angleterre, voulut être médiateur entre ces deux puissances, et ne fut pas écouté davantage. L'impatience du Sultan ne lui permit point de faire attention aux avis des astrologues, qui regardèrent le jour du départ de l'armée comme de mauvais augure , parce qu'il était le dernier du mois , et qu'une éclipse de soleil le rendait plus défavorable encore. Après une marche pénible, on arriva a Ishaktchi, où les janissaires recurent le présent d'usage lors de la première campagne d'un Sultan. Une halte de dix-huit jours fut consacrée à jeter un pont sur le Danube. Dans cet intervalle, le beïler-beï d'Oczakow, Huçeïn-Pacha , s'empara de dix -huit bateaux cosaques qui infestaient les côtes ; et le kapoudan-pacha arriva au camp avec deux cents prisonniers qu'il avait faits aux pirates sur la mer Noire : abandonnés aux troupes, ils périrent dans les supplices. Trois cents autres captifs cosaques, que l'armée rencontra huit jours plus tard près d'Yèni-keuï, envoyés par le beïler-beï de Kaffa, éprouvèrent )e même sort. Dilawer-Pacna, beïler-beï du Diarbèkir, opéra sa jonction à Tataran en Moldavie, lie tien Gabor fit parvenir au Sultan des têtes et des drapeaux, trophées de quelques petits engagements avec les Autrichiens. Pendant les fêtes du Bairam , le vézir du khan des Tatares vint solliciter de Sultan-Osman la permission d'envahir la Pologne; et les princes de Moldavie, les beï8 d'Akhyska et de Silistrie se réunirent à l'année. Étienne Thomza, ennemi déclaré de Si gis moud , fut nommé, pour la seconde fois, voïvode de Valacliie. A la fin d'août, les Ottomans et les Polonais se trouvèrent w présence Ces derniers, très-infé-
rieurs en force, avaient cherché à balancer l'avantage du nombre par celui d'une bonne position : ils s'étaient établis sur les bords du Dniester, près du château de Choczim (Khotchim) (*), dans un camp retranché que protégeaient les accidents du terrain. Le palatin de Wilna, grand chancelier de Pologne, guerrier plein de courage et d'expérienee, avait le commandement en chef; le prince héréditaire, le jeune Vladislas, âgé seulement de treize ans, avait été envoyé au camp afin d'exciter l'enthousiasmedes troupes. Sultan-Osman atteignait alorssadix-huitièmeannée: ainsi, par une circonstance singulière, la lutte allait s'engager entre deux princes qui sortaient a peine de l'enfance. Impatient de combattre, le Sultan donna le signal de l'attaque du camp retranché; elle eut un plein succès : plus de mille Polonais perdirent la vie, et les Ottomans prirent un bon nombre de drapeaux etde canons. Mais cet heureux début ne fut pas suivi des avantages qu'il semblait promettre : repoussés dans cinq autres assauts successifs, les Ottomans éprouvèrent des pertes considérables, que les historiens chrétiens font monter à quatre-vingt mille hommes et cent mille chevaux : à leur tour, les écrivains ottomans prétendent ue cent mille Polonais succombèrent ans cette campagne. Probablement il y a exagération des deux cotés. A la suite de ces revers , le grand vézir fut déposé. Dilawer-Pacha, gouverneur du Diarbèkir, lui succéda. Le Sultan, voyant l'impossibilité de forcer les Polonais dans leur camp, ordonna plusieurs fuites simulées, afin de les attirer en rase campagne ; mais cette ruse de guerre ne réussit point, et l'ennemi garda sa position. Le Sultan convoqua alors les chefs de son année,
(*) On lit dans un historien ottoman, qu'à l'attaque de Choczim, un corps de soldais français se fit remarquer par sa brillante valeur : c'était le reste des six cents hommes qui, vingt-un ans auparavant (1009- 1G00), avaient fait partie de la garnison de Papa , en Hongrie, et mécontents des généraux autrichiens , avaient passé à la solde de l'empire ottoman.
L'UNIVERS
et tôciia de les engager, par des paroles flatteuses, à ressaisir la victoire; mais ils étaient las d'une guerre malheureuse, et n'aspiraient qu'au repos. Sur ces entrefaites, le généralissime polonais mourut, et Sigismond, dont l'armée commençait a manquer de vivres , Ot faire des propositions d'accommodement, par l'entremise de Radul Cherban, voïvode de Valachie; elles furent favorablement accueillies par le Sultan; et après une courte négociation, la paix fut conclue le 20 zilka'dè (6 octobre) : elledevenait d'autant plus indispensable, que l'armée ( tait mécontente du peu de générosité du Sultan envers elle , et que l'on venait de recevoir la nouvelle d'une alliance entre la Russie et la Pologne. Malgré les résultats de cette campagne , le Sultan fit expédier des lettres de victoire à tous les gouverneurs de l'empire, et ordonna au kaïm-mèkam d'illuminer Constantinople.
Le 20 octobre 1621 (4 zilhidjè) naquit le fils aîné de Sultan-Osman. La mère de l'héritier du trône. Russe de naissance, d'une rare beauté, avait été cédée au Sultan par le kyzlar - agaçj Moustapha; et, comme autrefois sa compatriote Roxelane, elle avait obtenu de son souverain le titre d'épouse légitime.
Le 12 rèbi' ul-ewwel 1031 (25 janvier 1622), le Sultan rentra dans sa capitale et opéra immédiatement quelques changements dans les fonctionnaires publics. Vers cette époque parurent a la Porte , un envoyé de Betlen Gabor, et des ambassadeurs de Hollande, de Perse et d'Angleterre : ce dernier, sir Thomas Roë, obtint le renouvellement des capitulations avec des sûretés contre les pirateries des barbaresques.
La nation et l'armée, fatiguées de la guerre , goûtaient à peine les douceurs du repos, lorsquele bruit courut tout à coup que le Sultan faisait lever de nouvelles troupes en Asie, dans l'intention de soumettre l'émir Fakhruddin, prince des Druses, qui se maintenait en état de révolte depuis quelques années. Aussitôt l'alarme se
répand parmi les janissaires; ils lupl>osent que le but secret de Sultan- Osman est de détruire leur corps , pour lequel son aversion était connue : effrayés de l'agitation générale, les grands de l'empire cherchent à détourner le Sultan de ce dessein. Au lieu de se rendre à ces sages conseils, il ordonne d'équiper une flotte pour mettre à la voile au printemps suivant, et annonce lui-même qu'il va entreprendre le pèlerinage de la Mecque. Vainement le mufti tente de lui faire abandonner son projet de visite aux saints lieux de l'islamisme, en déclarant que ce pèlerinage n'est pas obligatoire pour un souverain, et en l'engageant a remplacer cette œuvre pieuse par la construction d'une mosquée ; ces représentations auraient peut-être ébranlé la volonté opiniâtre du jeune Sultan, si un songe n'était venu fixer ses incertitudes : il rêva qu'il était assis sur le trône, et occupé à lire le Coran , lorsque le prophète lui apparut, et d'un air courroucé, lui arracha le livre des mains, le jeta par terre , dépouilla Osman de sa cuirasse, le frappa au visage, et le renversa brusquement sans qu'il lui fût possible de se relever et d'embrasser les genoux de Mahomet. Consulté sur cette vision alarmante, son khodja (précepteur), Omer-Kfendi, répondit qu'elle annonçait évidemment la colère du prophète, excitée par les retards qu'Osman apportait a visiter les deux villes sacrées. Cette explication redoublant les perplexités de ce prince, il alla incognito a Scutari demander son avis au cheikh Mahmoud : ce vieillard, respecté comme un saint et considéré comme très-savant dans l'interprétation des songes, lui dit, d'une manière générale , que sa vision était un avertissement céleste de faire pénitence et de se conformer aux préceptes de la doctrine, et à toutes les pratiques de la reUgion. Ce discours détermina irrévocablement le départ d'Osman. Le 1er redjeb 1031 (12 mai 1622), il visita les tombeaui de ses ancêtres , et fit un sacrifice sur le sépulcre d'Eïoub-Ensari : comme les victimes manquaient, les bostandjis dételèrent les bœufs des charriott
qui étaient aux portes de la ville ou à la douane, et ne donnèrent pas le quart de leur prix a leurs propriétaires; violence qui augmenta l'irritation populaire. Mais plus l'effervescence des esprits croissait, plus le jeune Sultan s'abandonnait à son obstination; enfin, il donna l'ordre de transporter à Scutari la tente impériale et de tout préparer pour le départ. Alors, les janissaires ne doutent plus qu'il n'aille se mettre à la téte des troupes d'Égypte; ils se rassemblent aux nouvelles casernes, et, de concert avec les sipahis. se portent à l'Et-meïdani (*) {place aux viandes) : ils obtiennent du mufti un fetwa par lequel est déclarée légitime la mort des conseillers qui poussent le Sultan à des innovations. Le tchaouchbachi, l'aga des janissaires, et les chefs des régiments veulent haranguer les rebelles et sont chassés à coups de pierres. Cependant la flotte , sortie de Bèchiktach, stationnait devant le château des Sept- Tours. Les soldats qui y étaient embarqués , descendent à terre , et se réunissent aux mutins : on se dirige vers le palais du khodja, on en force l'entrée et on le livre au pillage. En apprenant l'explosion de la révolte, le Sultan consulta les oulémas, et les chargea de dire aux troupes qu'il renonçait au pèlerinage : ils renvoyèrent au lendemain l'annonce de cette concession , et ne se rendirent auprès des rebelles que lorsque ceux-ci les firent appeler. Les révoltés demandaient les têtes du kyzlar-agaçi , du khodja, du grand vézir et de trois autres dignitaires qu'ils haïssaient. Le Sultan se refusa à satisfaire les demandes des troupes. Alors l'attaque du sérail commence avec fureur : la foule pénètre aisément dans la première et la seconde cour; elle force, après quelques heures d'attente, la première porte, dite de
(*) Et-meïdani , place dans laquelle se faisait la distribution journalière des rations de viande aux orlas des janissaires, et où se réunissait cctle miliee dans les troubles qui ont coulé la vie à cinq sultans, et qui, tant de fois, ont fait tomber la téle u« personnages les plus élevés de l'empire.
14' Livraison. (Turquie.)
la Félicité (Bab-se'adet), et se précipite dans la cour intérieure. Une voix s'écrie : « Nous voulons Sultan- Mous taph a! » Ce cri impérieux est répété à l'instar i par une multitude déchaînée : un des oulémas qui se trouvaient dans la troisième cour, indique le harem aux soldats; cet édifice n'ayant point de porte extérieure, le toit en est démoli, et Sultan -Moustapha est tiré de sa prison : ce prince , croyant qu'on venait l'assassiner, tendit docilement le cou aux soldats; il se plaignit ensuite de la soif et de la faim, car depuis trois jours il était privé de toute nourriture. Les janissaires lui donnèrent de l'eau et le transportèrent dans la salle du trône. Une porte du harem s'ouvrit alors, et livra le grand vézir et le kyzlar-agaçi à la fureur des troupes, qui les mirent tous les deux en nièces. Les révoltés forcèrent ensuite les oulémas à prêter serment à Sultan- Moustapha, qui, trop faible pour se tenir à cheval , fut conduit dans une voiture (koutchi), et de là transporté dans la mosquée des janissaires, et placé sous leur protection immédiate.
Les portes de la prison dite Baba- Dja'fer ( le Bagne ) furent brisées ; les galériens délivrés, pillèrent les maisons du nouvel aea des janissaires, du deftertar et de VIstambol-Efendiçi ( le juge de Constantinople ).
Cependant Osman , voyant les progrès de la révolte, voulut se sauver en Asie; mais les bostandjis, qui corn posaient l'équipage des bateaux du sé rail, avaient pris la fuite : le Sultar fit faire alors des propositions avanta-
Seuses aux janissaires par l'interméiaire de leur ancien aga; ceux-ci le renversèrent du haut des degrés, où il était monté pour les haranguer, et le massacrèrent. Le zaghardji-bachi, l'un des officiers généraux cm corps , se rendit au vieux sérail avec quelques chefs, et prit les ordres de la Sultanç- Validé, mère de Moustapha. Klle nomma Daoud-Pacha grand vézir, et fit plusieurs autres promotions.
Sultan-Osman, qui avait échappéaux premières recherches des janissaires,fut enfin découvert dans la maison de Pan*
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cien aga qu'ils venaient de mettre à mort. On l'arracha avec violencede la retraite où il s'était caché : il n'était vêtu que d'un habillement de dessous blanc, et n'avait pour coiffure qu'un simple petit bonnet (fess). En méine temps Huçeïn- Pacha, qui cherchait à s'échapper, tomba sous les coups des rebelles victorieux, et eut la tête tranchée. L'infortuné Osman, placé sur un mauvais cheval , et la tête couverte du turban d'un sipahi, fut conduit aux casernes et abreuvé d'outrages pendant ce trajet.
Le malheureux prince, en passant auprès du cadavre de Huçeïn-Pacha , ne put retenir ses larmes et s'écria : « Ce- «lui-ci est innocent; si j'avais suivi « ses conseils, ce malheur ne serait pas « tombé sur moi ; les fatales sugges- « tions du khodja et du kyzlar-agaçi « m'ont égaré. » Sultan - Osman fut confié à la garde du khassèki Sari- Muhammed-Aga et de quelques officiers des janissaires : dans son désespoir, il passait des prières aux larmes et des larmes aux reproches : « Que « voulez-vous faire de votre padichâh ? •< dit-il aux janissaires ; vous causerez « la ruine de l'empire et la vôtre ! » Puis, arrachant son turban, il ajouta en sanglotant : « Pardonnez-moi, si je « vous ai offensés sans le savoir. Hier « j'étais padichâh , aujourd'hui je suis « nu. Que je vous serve d'exemple; vous « aussi , vous éprouverez les vicissitu- « des de ce monde. » Mais ces paroles touchantes ne purent attendrir les bourreaux. Sur un siçne de Daoud- Pacha, le djèbèdji-bach< jeta un cordon autour du cou de Sultan-Osman; ce prince le saisit avec force et échappa une première fois à la mort. Une seconde tentative n'eut pas plus de sucées. Sur la demande d'Osman, son ^iruien, touché de pitié, ouvrit la fenêtre, et lui permit ainsi de parier aux troupes rassemblées devant la mosquée : <« Mes agas des sipahis , leur •< dit-il , et vous , les plus anciens des «janissaires, mes pères, par impru- «dence de jeune homme, j'ai prêté « l'oreille à de mauvais conseils; pour- « quoi in'humilier ainsi ? ne voulez-vous • donc plus de moi ?— Nous ne voulons
« ni ta domination ni ton sang, » répondirent les soldats. En ce moment, le djèbèdji essaya une troisième fois d'étrangler Osman , sans pouvoir y parvenir. Pendant oue ces scènes cruelles se passaient, Sultan-Moustapha , assis sur le mihrab de la mosquée , tressaillait à chaque explosion de l'orage populaire, et n'était rassuré qu'avec peine par la Sultane-Validè, qui lui disait .
« Viens, viens, mon lion (*)! » Dans l'après-midi de cette épouvantable journée , il fut installé au sérail et prit possession du trône. Sultan - Osman fut ensuite conduit au château des Sept-Tours, où le grand vézir, son kiahïaOmer-Pacha, le djèbèdji-bachi et le lieutenant de police Kalender-Oghri (**) , voulurent être eux-mêmes les bourreaux de leur souverain : une lutte terrible s'engagea alors entre la victime et ses quatre assassins : Sultan-Osman , qui était dans la vigueur de l'âge, et dont le désespoir doublait les forces, résista longtemps ; enfin le djèbèdji-bachi réussit à lui passer le cordon autour du cou , et le malheureux prince succomba. Une de ses oreilles fut coupée et envoyée. à la Sultane-Validè, en témoignage de cette hideuse victoire.
Ainsi périt Sultan-Osman, que sa jeunesse et son inexpérience entraînèrent sans doute dans des fautes graves , mais qui , plein d'ambition et d'activité, semblait destiné à renouveler les jours de gloire de l'empire ottoman. Il n'était âgé que de dix-huit ans et en avait régné quatre. La cause principale de sa chute tut le projet qu'il avait conçu d'anéantir les janissaires, dont il s'était attiré la redoutable haine. Élevé par l'imam Khodja-Omer-Efendi , il était très-sévère sur les devoirs religieux ; il punit plus d'une fois de mort les soldats qui les transgressaient
(*) D'après un ancien usage, la Validè- Stiltane n'appelle jamais son fils que mon lion (arslanem), ou mon tigre (caplancm).
(*') Oghri, ravisseur, voleur, assassin; ce mol turc a donné naissance au mot français ogre, espèce de monstre dont on faisait peur aux enfants , el qui , dans les contes de fées , passait pour se nourrir de chair humaine.
ouvertement en s'abandonnant à l'ivresse. Cette grande sévérité et son avarice lui aliénèrent entièrement l'affection des troupes, qu'auraient pu lui concilier son esprit belliqueux et son habileté dans l'exercice des armes.
Pendant la halte que l'armée fit, en 1030 (1621), sur les bords du Danube, il se plaisait à tirer de l'arc. Il réussit un jour à lancer un trait sur la rive opposée ; tour de force dont on consacra le souvenir par l'érection d'une colonne à l'endroit où la flèche était tombée (*). Mais il détruisit lui-même l'admiration que son adresse inspirait aux soldats, en perçant à coups de flèches des prisonniers cosaques et même ses propres pages. Il n'échappa point non plus à la haine des oulémas, auxquels il avait retranché Yarpalyk (**), et qu'il avait offensés par diverses innovations. Ainsi, peu de jours après son avènement, il dépouilla le mufti Es'ad de toutes les prérogatives de sa charge, en ne laissant plus dans ses attributions que le droit de délivrer des fetwas. Il donna ensuite au khodja Orner- Efendi la présidence du corps des oulémas, le droit de préséance sur les kazi-askers et le mufti , et la nomination aux magistratures (silsilétertibi, sorte de feuille des bénéfices). Des ordonnances sévères contre l'usage du vin et du tabac, indisposèrent le peuple, qu'il traitait avec la plus grande rigueur, et dont il surveillait
(*) L'usage d'ériger une colonne de marbre dans les lieux où les Sultans se livrent à leur exercice favori du tir de l'arc , a surtout couvert de semblables monuments une place célèbre située au nord de l'arsenal de Constantinople , connue sous le nom d'Okmridani ( la place des Flèches). Ces colonnes sont ornées d'inscriptions en lettres d'or et en vers à la louange du prince; elles portent un toughra et la date du jour où le Sultan a réussi dans ce tour de force.
(**) Arpalyk : somme d'argeol perçue sur des fonds spéciaux , et destinée à Vachat de l'orge pour les chevaux. Le même mot se doit traduire par apanage, quand il sert À désigner les îles, terres ou revenus affectés aux Sultanes, aux muftis, et aux autres très-grands personnages de l'empire.
lui-même la conduite dans des rondes nocturnes que l'on qualifiait d'espionnage.
Sultan-Osman, oui s'était fait un principe d'être cruel, n'était cependant pas d'un naturel sanguinaire : assistant incognito à l'exercice du djèrîd, un des assistants le toucha par mégarde; les eunuques le saisirent et voulurent le maltraiter, mais le Sultan le fit reiâcher et lui donna même cinquante sequins.
Les historiens ottomans prétendent que la catastrophe de Sultan -Osman avait été annoncée par divers présages funestes; tels que 1 incendie du grand Bèzestin à Constantinople, l'année même de l'avènement du Sultan ; la trombe qui en 1029 (1619) inonda uue partie de la ville; la congélation du Bosphore et la disette qui suivit ce phénomène; la chute d'aéroiithes et l'apparition de comètes, enfin l'éclipsé de soleil, qui en 1604 coïncida avec la naissance d'Osman, et celle qui , en 1622, signala sa mort.
Sultan -Osman fut enterré, le soir même de sa mort tragique, dans ledjami que son père avait fondé. La cour et le prince son successeur ne prirent pas même le deuil, et, depuis cette époque, cette pratique est tombée en désuétude.
A peine Sultan-Moustapha fut-il remonté sur le trône, que les soldats commencèrent à regretter son neveu.
Le 11 rèdjeb 1031 (22 mai 1622), c'està-dire deux jours après l'avènement du nouveau Sultan, les sipahis vinrent en foule devant le palais de Daoud- Pacha et lui crièrent : « Pourquoi as- « tu tué Sultan-Osman , que nous t'a- « vions confié? — Je l'ai tué, répondit « le grand vézir, sur les ordres du maî- « tre du monde, Sultan-Moustapha. »
Cette réponse apaisa pour le moment le tumulte. Vingt jours après , ces mêmes sipahis, reunis aux janissaires, demandèrent le supplice du kaïm-mèkam Ahmed-Pacha, du khodja Omer- Efendi , des agas Naçouh , Kara-AIi et A ïas, et de Huceïn, ancien kiahïa ; tous ces fonctionnaires échappèrent par la fuite au trépas qui les attendait. Le
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même jour le kapou-aga ( chef des eunuques blancs) fut assassiné par les pages du sérail et pendu sur la place de l'Hippodrome. La cause, ou du moins le prétexte de ce meurtre, fut le projet qu'aurait formé le kapou-aga défaire périr les jeunes princes. Daoud- Pacha, accusé par les janissaires et les sipahis d'avoir ordonné cette exécution , fut destitué. Le gouverneur d'Ésypte, Merrè-Huçeîn-Pacha , le remplaça.
Le 14 cha'ban 1031 (24 juin 1622), Sultan-Moustapha assista dans la mos-
3uée à la prière du vendredi, et déploya ans cette occasion la plus grande pompe , en opposition avec l'usage de son prédécesseur, dont l'extérieur néglige, dans ces circonstances solennelles , déplaisait au peuple. Cette cérémonie de la prière publique du vendredi {mlâtul-djum'a), à laquelle le Grand Seigneur, comme chef de la religion , est obligé d'assister, et dont il ne peut se dispenser, à moins d'une grave maladie ou de circonstances extraordinaires, fut négligée par Moustapha pendant le cours de son règne , par un effet des menées des officiers du sérail, qui voulaient dérober à la nation l'état moral du Sultan, au nom duquel ils régnaient.
Bientôt les janissaires, qui haïssaient Merrè-Huçeïn-Pacha , exigèrent sa destitution. Lé Sultan leur laissa le choix entre Daoud-Pacha, Gurdji-Muhammed et Lefkèli-Moustapha ; mais les soldats n'ayant pu s'entendre, ce dernier fut nommé par la Sultane- Validé, qui, couverte d'un voile, vint parler elle-même aux révoltés. Six semaines plus tard, le nouveau grand vézir fut remplacé à son tour par Gurdji- Muhammed, toujours sur la demande des troupes, qui imposaient ainsi leurs caprices au faut ôme <i empereur qu'elles avaient placé sur le trône. La démence de ce prince avait pris, dans cette seconde période de son règne, un caractère plus prononcé encore. Tantôt, parcourant avec inquiétude le sérail et frappant à toutes les portes, il appelait son infortuné neveu, dont il avait oublié la fin tragique, et le demandait à
tous ceux qu'il rencontrait; tantôt il passait des journées entières sans faire un seul mouvement et les yeux tournés vers le ciel , ce qui le fit passer, parmi le peuple , pour un saint. On le vit un jour entrer à cheval dans une barque , et exiger , à son retour au palais, que cette barque fût traînée après lui. Tous ces actes de folie lui attiraient chaque jour davantage le mépris des soldats, gui se rappelaient et regrettaient l'intelligence et la bravoure d'Osman.
Le 8 zilhidje 1031 (14 octobre 1622), Khadim Gurdji - Muhammed - Pacha , qui avait été trois fois kaïm-mèkam, arriva au grand vézirat, et, par sa fermeté et son long usage des affaires , fit espérer une administration plus stable et plus respectée. La tranquillité de la capitale était troublée depuis quelque temps par des désordres de tout genre : le grand vézir prit des mesures pour y mettre un terme ; il essaya aussi de rendre à l'État son ancienne splendeur, et fit venir à Constantinople la flotte de la mer Noire , sous les ordres de Rèdjeb-Pacha , qui avait pris aux Cosaques dix-huit bâtiments et cinq cents hommes : il fut salué de salves d'artillerie , admis au baise-main du Sultan, et il vécut un kaftan d'honneur.
Peu de temps après, l'escadre du kapoudan- pacha Khalil retourna de son expédition dans la mer Blanche; et l'ambassadeur persan Aga-Riza vint féliciter le Sultan de son avènement au trône. Muhammed - Pacha voulut que la plus grande pompe fût déployée dans ces circonstances solennelles.
Cependant, malgré les vues sages et fermes en même temps du nouveau ministre, l'empire était encore désolé >ar la tyrannie anarchique des trouves. La nation, indignée contre les anissaires et les sipahis, murmura lautement. Les gouverneurs de Tripoli de Syrie et d'Erzroum , Séif- Oghlou-Youçouf-PachaetAbaza-Pacha, profitèrent de ces dispositions hostiles du peuple pour augmenter leur pouvoir.
Le premier s'était déclaré indépendant dès le meurtre de Sultan-Osman ; fort de l'opinion publique, il avait chassé
les janissaires de la province qu'il gouvernait. Le grand vézir Daoud- Pacha avait nommé alors au gouvernement de Tripoli Kètendji - Omer- Pacha; mais lorsque Merre-Huçeïn obtint le vézirat, Youçouf fut confirmé dans sa dignité. Quanta Abaza, il avait expulsé aussi les janissaires d'Erzroum : ceux-ci , furieux de l'impunité que la protection du kapoudan-pacha Khalil assurait à leur ennemi, se mutinèrent, et il fallut, pour les apaiser, qu'un khatti-chèrif du Grand Seigneur leur assurât que Khalil -Pacha n'avait rien à voir dans la révolte d'Àbaza , qui venait d'être déposé par ordre du Sultan lui-même.
En 1032 (1623), nouvelle émeute des sipahis; ne pouvant plus supporter les reproches de la voix publique, qui les accusait d'être les meurtriers de Sultan-Osman, ils se réunirent dans la même mosquée d'où ce prince infortuné avait été traîné à la mort, et dressèrent une pétition par laquelle ils demandaient au Sultan de déclarer si c'était lui qui avait ordonné l'assassinat de son neveu, et de laver l'honneur de leur milice de cette imputation calomnieuse. La réponse de Sultan-Moustapha fut : « Je n'ai point dit que l'on «« tuât Sultan - Osman ; Daoud - Pacha « en a menti ; si les meurtriers existent * toujours, ils doivent expier leur cri- « me. » D'après cette réponse , Daoud- Pacha et Kalender-Oghri , ancien lieutenant de police, furent conduits aux Sept-Tours. Le premier, ayant été condamné à mort par le divan, et envoyé au lieu de l'exécution, allait être frappé, lorsqu'il montra le fetwa des kazi-askers et le khatti-chèrif de Moustapha
3ui avaient déclaré légitime l'exécution e Sultan-Osman. Cet incident arrêta la main du bourreau ; des cris tumultueux s'élevèrent : « Arrêtez ! « criaient les uns ; « frappez ! » disaient les autres. Au milieu de cette confusion , les janissaires enlevèrent Daoud -Pacha, le conduisirent à la mosquée du centre, le revêtirent d'un kaftan, couvrirent sa tête d'un mudjetvwèzè , et le créèrent, de leur propre autorité, grand vézir.
Cependant Gurdji-Muhammed- Pacha assembla le conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire dans cette circonstance critique : le bourreau , appelé à déposer sur l'enlèvement de Daoud , en accusa les sipahis, dont les officiers repoussèrent vivement cette injuste assertion. Enfin la plus grande incertitude régnait dans le conseil , qui se sépara sans prendre de détermination.
Alors le grand vézir Gurdji- Muhammed s'entendit avec le grand chambellan qui fut chargé de l'exécution de Daoud -Pacha : abandonné par ses partisans, il fut conduit aux Sept- Tours, et étranglé dans la même prison où il avait lui-même exercé l'office de bourreau sur la personne de, Sultan-Osman. Kalender-Oghri subit le même sort ainsi que les autres complices du meurtre de leur souverain , Derwich-Pacha , gouverneur de Bude, et Meïdan-beï , gouverneur de Gustendil. Ces diverses exécutions, qui avaient pour prétexte la punition d'un crime de lèse-majesté, n'étaient en effet que le fruit des intrigues de l'ex-grand vézir Merrè-Huçeïn , qui, aspirant à reprendre son ancien poste , occupé alors par l'octogénaire Gurdji -Muhammed- Pacha, tachait d'organiser la révolte contre l'administration de son antagoniste. Celui-ci se retira devant une nouvelle émeute de janissaires etde sipahis. Le Sultan ayant laissé au choix des troupes la nomination du grand vézir, ils élurent Merrè-Huçeïn, qui acheta leurs suffrages au prix de cent mille sequins. Gurdji-Munammed- Pacha fut exilé à Brousse, et le kapoudan-pacha Khalil à Malghara.
C'est seulement en février 1623, et pendant la seconde administration de Merrè-Huçeïn , que l'ambassadeur polonais Christophe Zbarawsky put parvenir à conclure la paix entre son souverain et la Porte : jusqu'à cette époque, le grand vézir Gurdji-Muhammed s'était toujours refusé à la. renouveler sur les bases des capitulations réglées pendant le règne de Sultan- Suleïman. L'ambassadeur de Russie essaya vainement d'entraver les négo- ' dations, et partit bientôt de Constanti-
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nople , mécontent de n'avoir pu empêcher la paix.
Betlen Gabor, prince de Transylvanie, avait accrédité un ambassadeur uprès de Sultan - Mous tapha , trois mois après son avènement : l'envoyé apporta le tribut annuel, et reçut l'assurance du concours de la Porte en cas de guerre avec l'Allemagne. Le 8 juillet, l'ambassadeur impérial Kurz de Senftenau présenta à Sultan-Moustapna des félicitations sur son avènement, et réclama les villes de Lippa, Waitzen , Solymos et Arad. Vers ce temps, les ambassadeurs Ha Ha y. comte de Césy, Thomas Roë et Giustiniani , représentants de la France, de l'Angleterre et de Venise , eurent à se plaindre de violences exercées par les janissaires sur les consuls de ces trois nations : ils auraient dû demander conjointement réparation de ces outrages; mais le plénipotentiaire français ne put s'entendre avec les envoyés anglais et vénitien : influencé par les jésuites, il provoqua la déposition du patriarche Cyrille, accusé de calvinisme, tandis que les ambassadeurs des deux autres puissances appuyèrent les réclamations que les Grecs élevèrent à ce sujet.
Cependant Quelques concessions que fît le grand vezirMerrè-Huceïn-Pacha aux janissaires de qui il tenait sa place, il ne put parvenir à calmer leur esprit de turbulence et de despotisme. Ils manifestèrent, par des incendies continuels, le mécontentement que leur causait la révolte , en Anatolie , d'Abaza-Pacha , leur ennemi déclaré : il avait rallié les débris de l'ancienne armée des rebelles conduits par les chefs Tawil, Sald-Djan-Poulad, Kara-Yazidji et Kalender-Oghlou. Abaza marcha sur Angora et Siwas, appelant à lui tous les sandjak-beïs du pays, confisquant les propriétés des janissaires , et faisant périr dans les tortures ceux qui tombaient entre ses mains. Mourtèza-Pacha , sandjak-beï de Kara-Chèhir , Taïar - Muhammed - Pacha , gou verneur de Siwas, se réunirent aux insurgés. Brousse, assiégée par eux, se rendit au bout de trois mois ; mais la citadelle résista : et, comme la mau-
vaise saison s'approchait , Abaza prit ses quartiers d'hiver dans le sandjak de JNikdè (*).
A toutes ces causes d'inquiétude pour le grand vézir Merrè- Huçeïn- Pacha, se joignaient encore d'autres motifs de crainte : le bruit se répandit que la Sultane Keucem avait formé le projet de mettre sur le trône son fils Murad, et qu'elle était soutenue dans ce complot par Gurdji -Muhammed- Pacha; ce dernier et le kapoudanuacha Khalil refusaient de se rendre a leur exil, sous le prétexte que l'ordre n'émanait pas du Sultan : en outre , les demandes incessantes des janissaires obligeaient le trésor à de continuels sacrifices. Pour subvenir à ces dépenses extraordinaires, la vaisselle d'or et d'argent du sérail , les étriers et les brides d'argent furent convertis en espèces; Radul, prince de Valachie, fut menacé de destitution, afin de l'obliger à détourner l'orage au moyen d'une forte somme ; il fut en effet réduit à donner trente mille écus pour se maintenir. Enfin , trois révoltes de sipahis vinrent rendre la position du grand vézir encore plus critique : ils essayèrent d'engager les janissaires à coope-
(*) Les annales ottomanes rapportent tin singulier exemple de serment militaire entre les troupes qui suivaient Abaza-Pacha : les deux corps de sipahis et de seymens ou segbans s'exerçaieut dans la plaine de ïokat à lancer le djèrid. Quelques seymens farfent atteints par accident, et tentèrent de se venger à main armée des sipahis. Abaza-Pacha étant cependant parvenu à les apaiser, voulut sceller leur reconciliation d'une manière éclatante : il fit placer entre les deux troupes uu demi-cercle de bois, auquel on suspendit un sabre, entre un pain et une poignée de sel; les chefs, de part et d'autre, s'avancèrent, jurèrent d'être constamment unis , et prononcèrent contre ceux qui violeraient ce serment , les imprécations suivantes : « Que les parjures deviennent la « proie de ce fer tranchant , et que leur pain « et leur sel se convertissent en poison ! » Ensuite, comme pour donner une espèce de réparation aux seymens, les sipahis passèrent sous le demi -cercle et ratifièrent les serments de leurs officiers.
rer au renversement de Merrè-Huçeïn ; mais ceux-ci, qui étaient gagnés par ses largesses, repondirent qu'il ne leur appartenait pas plus qu'aux sipahis de s ingérer dans les affaires de l'État.
Fort de cet appui , Merrè-Huçeïn ne mit plus de bornes à sa tyrannie : il fit expirer un beïler-beï sous le bâton ; un juge subit aussi cette peine humiliante : le corps des oulémas ne put supporter cette atteinte portée à sa dignité, et il se révolta. Réunis dans la mosquée Muhammèdiïè, et présidés par Yanïa-Efendi, grand juge d'Anatolie, destitué par le grand vézir, les oulémas rendirent un fetwa qui condamnait à mort Merrè-Huçeïn comme hérétique. Ils voulurent obliger le mufti à citer devant lui le grand vézir; mais ce premier répondit qu'il fallait auparavant obtenir sa déposition de la part du Sultan. Merrè-Huçeïn députa aux oulémas deux chefs des janissaires, pour signifier aux révoltés que la volonté du padichâh et de la Su] ta ne- Validé était qu'ils se dispersassent; mais ces envoyés furent chassés de la mosquée.
Cependant les oulémas, voulant s'assurer l'appui des janissaires, leur firent dire que Sultan-Moustapha étant moralement incapable de régner, il était urgent d'appeler au trône un autre prince : « De quelque côté que se ran- « gent nos seigneurs les oulémas , ré- • pondirent les janissaires, nous les « suivrons. • Ces paroles persuadèrent à ces premiers qu'ils étaient soutenus par Vannée, et ils n'en furent «lue plus hardis dans leur rébellion.
Le nakybul-échraf ( le chef des émirs ou descendants de Mahomet) s'étant rendu auprès d'eux de la part du grand vézir, avec un khatti-chèrif, ils s'écrièrent que le Sultan ne connaissait pas même cet écrit qui n'était pas de sa main; et ils chassèrent le nakvb. Ils prirent ensuite le turban d'Ak-6hemsuddin, le déroulèrent, l'élevèrent au bout d'une pique et s'en firent un étendard, devant lequel ils récitèrent la soura de la conquête ] et firent agenouiller tous les émirs qu'ils purent rassembler. Enfin, dans la soirée, les marchèrent contre les ou-
lémas , qui s'enfuirent sans les attendre : mais quelques-uns d'entre eux étant restés dans la mosquée des Princes, furent tués, et leurs cadavres jetés dans un ancien égout; plusieurs destitutions eurent lieu dans le corps des oulémas, et la révolte fut réprimée L'aga des janissaires, qui avait contribué de tout son pouvoir à rétablir l'ordre, fut promu à la dignité de gouverneur d Égypte. Le grand vézir, voyant que tout lui réussissait, devint plus cruel et plus sanguinaire que jamais. Il résolut de se défaire, par un coup d'état, des sipahis, ses ennemis déclarés; son projet ayant été découvert par l'imprudence d une
Sarole échappée à un officier de la suite u trésorier du grand vézir, Merrè- Huçeïn se réfugia auprès de l'aga des janissaires; mais n'étant pas soutenu par ceux-ci , qui ne voulurent point se mettre mal avec tout le corps des sipahis, le grand vézir fut obligé de ren» voyer les sceaux au Sultan , le 20 août 1623 (23 chewwal 1032). Kèmankech- A li -Pacha succéda à Merrè-Huçeïn, et dès qu'il eut le pouvoir en main, il s'empressa de convoquer les principaux dignitaires pour concerter avec eux la déposition de Sultan-Moustapha. Sa nullité complète ayant été publiquement constatée, ce prince fut renvoyé au fond du sérail avec la Sultane-Validè; et Murad, fils aîné d'Ahmed, fut proclamé empereur.
Sultan-Moustapha est le seul entre tous les souverains ottomans, auquel les historiens nationaux n'accordent pas les éloges dont ils sont si prodigues envers leurs maîtres. L'idiotisme de ce prince laissant l'exercice du pouvoir aux soldats, les premières charges de l'État passaient de main en main suivant leur caprice, et cette instabilité dans le gouvernement ne contribua pas peu à l'affaiblissement réel de l'empire. Sous ce déplorable règne, les revenus de la couronne diminuèrent de plus de quarante -huit millions ; dix-neuf samljaks tombèrent en la puissance des Persans; les impôts s'élevèrent à un taux qu'ils n'avaient jamais atteint; la corruption des
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hauts fonctionnaires fut portée à son comble; les lois étaient ouvertement violées, les exactions sans nombre, et,
rir suite de ce système oppressif, joint la plus cruelle anarchie, la population décroissait d'une manière effrayante.
Et cependant, au milieu de cette décadence générale des institutions , la littérature et la jurisprudence se soutinrent dans un état de prospérité, drt à ( influence du corps des oulémas, que Ton a vus jouer un si grand rôle pendant ce règne.