SULTAN-MURADKHAN IV, GHAZ1 . FILS DE SULTAN-AHMED-KHA1S I
Sultan-M urad n'avait que douze ans lorsqu'il succéda, le 15 ziika'dè 1032 (10 septembre 1623), à son oncle Sultan-Moustapha. Le lendemain, il se rendit à la mosquée d'Éïoub, où il ceignit le sabre, suivant l'usage, et fut accueilli avec enthousiasme par l'armée : l'extérieur agréable du nouveau Sultan , et son intelligence précoce formaient un trop grand contraste avec la faiblesse physique et l'imbécillité de son prédécesseur pour ne pas exciter les sympathies de la nation. Lors de la déposition de Sultan-Moustapha , le grand vézir et les kazi-askers qui la résolurent entre eux , avant d'en venir à cette extrémité, avaient exposé aux troupes la pénurie du trésor et l'impossibilité où l'on serait de leur distribuer le présent d'avénement de deux millions de sequins. Les janissaires , dans leur conviction de la nécessité d'un changement de souverain , renoncèrent aux gratifications d'usage; mais à peine Su I tan-Mu rad fut-il sur le trône qu'ils prétendirent ne lui avoir accordé qu'un délai , et réclamèrent impérieusement le tribut pécuniaire par lequel chaque Sultan semblait acheter leur adhésion. On leur offrit vingt -cinq aspres par homme au lieu de vingt-cinq sequins ; mais cette proposition ne fit que les irriter davantage, et il fallut recourir au trésor particulier du Sultan pour leur distribuer la somme accoutumée.
Ainsi qu'on l'avait vu pour la première fois à l'occasion de Sultan- Ahmed , ce ne fut que quelques jours après son avènement que Sultan-M urad se fit circoncire. Divers changements dans l'administration de l'empire eurent lieu ensuite. Tchechtédji , ancien aga des janissaires , fut investi du gouvernement de l'Égypte , et remplacé dans son grade par son kiahïa Beiram- Aga, qui, pour comble de faveur, épousa une des sœurs du Sultan. Par l'influence du grand vézir Kèmankech- Ali-Pacha , le mufti Yahïa-Efendi , qui s'était permis de lui faire des reproches sur son avarice, fut destitue, et eut pour successeur l'ancien cheïkhul-islam Es'ad-Efendi. En même temps les deux vézirs Kkalil-Pacha et Gurdji- Muhammed - Pacha , accusés d'avoir fomenté la rébellion d'Abaza , furent emprisonnés ; mais les preuves de cette accusation n'ayant pu être fournies , ces deux personnages furent bientôt mis en liberté.
Vers la fin du règne de Sultan-Moustapha , le soubachi (lieutenant de police) de Bagdad , nommé Bèkir-Aga, était parvenu , par l'influence que lui donnaient ses grandes richesses et ses alliances , à mettre sa propre autorité au-dessus de celle même du beïler-beï Youçouf-Pacha. Bèkir avait envové à Aradja et à Sèmèwat , un de ses officiers, du même nom que lui, pour percevoir les tributs. Instruit que cet infidèle mandataire prélevait l'impôt pour son propre compte, Bèkir partit à la tête de cinq mille hommes. L'aga des azabs , Muhammed, crut pouvoir profiter de cette occasion pour se venger du soubachi, contre lequel il nourrissait une haine cachée. II résolut de s'emparer du fils de Bèkir, et de fermer ensuite au père les portes de Bagdad. Il eut l'im-
Erudence de confier ce projet à Orner, iahïa du soubachi , auquel il était dévoué. Orner feignit d'entrer dans le complot de l'aga : mais lorsque celuici voulut le mettre à exécution, le kiahïa l'attaqua à l'improviste et le poursuivit jusqu'au château d'Youçouf- Pacha , où ce gouverneur retint captit Muhainmed-Aga. Bèkir, vainqueur à
Sèmèwat, retourna à Bagdad; et, de ooncert avec son fils, il assiégea You-
?ouf-Pacha qui refusait de leur livrer aga des azabs. Le gouverneur se défendit avec le plus grand courage, mais il fut tué d'un coup de fusil, et la forteresse se rendit. Muhammed- Aga, à qui Ton avait promis la vie sauve, fut enchaîné avec ses deux fils sur un bateau plein de bitume et de soufre , et fut lancé sur le Tigre , après que le feu eut été mis aux matières combustibles : le cruel Bèkir suivait du ri vage la barque enflammée ; et il ne se retira que lorsqu'il se fut assuré de la mort de ses trois victimes. Il s'arrogea ensuite la dignité de beïler-beï de Bagdad, et écrivit au Sultan, en lui en demandant l'investiture. Mais le grand vézir Merrè- Huçeîn avait disposé de ce poste en faveur de l'ex-beïler-beï de Diarbekir, Suleîman - Pacha. Hafiz - Pacha , qui l'avait remplacé dans ce gouvernement, fut envoyé contre l'ambitieux Bèkir.
HaGz se reunit aux beïs du Kurdistan; et après avoir détaché en avant les pachas Bostan et Suleîman qui furent battus dans une affaire d'avant-garde, il marcha lui-même sur Bagdad , et fit éprouver aux rebelles une perte de quatre mille hommes. Le lendemain de cette victoire, il allait franchir le Tigre et serrer de près la ville, lorsqu'une révolte dans son armée retarda ce mouvement : une gratification de cinq piastres par homme leva cet obstacle , et Bagdad fut assiégé du côté du château de l 'Oiseau. Bèkir , pressé au dehors par les Ottomans et au dedans par la famine , ne voulut pas se rendre ; 0 écrivit à Châh-Àbbas, en lui offrant de lui livrer Bagdad.
Châh-Abbas, qui depuis longtemps desirait une occasion de faire du mal aux Ottomans, avait déjà expédié Kar- Jchèghaï-Khan à la téte de trente mille hommes contre la ville de Chehrban.
Il accepta donc avec joie l'occasion de devenir maître de Bagdad , et il envoya Mi-Kouli-Khan pour en recevoir les ciels, et Abbas - Aga pour remettre à »ekir un turban de kyzil-bach et des lettres royales. En même temps, ce traître
écrivait à Hafiz-Pacha , et lui demandait un beïler-beï pour chasser l'ennemi. Pendant cette négociation, l'ambassadeur persan arrivait à Bagdad ; uu envoyé de Kartchèghaï-Khan venait au camp ottoman signifier à Hafiz- Pacha que Bèkir étant devenu sujet du Châh de Perse, le sèrasker était invité à s'éloigner, s'il ne voulait être cause de la rupture de la paix. « Si la paix « est violée , répondit Hafiz-Pacha, que « sa violation retombe sur votre tête ! >» Cependant, instruit de l'entrée de trois cents Persans dans Bagdad , et le bruit s'étant répandu que Sèfi-Rouli-Khan était prêt à attaquer , le sèrasker ne vit d'autre moyen d'enlever Bagdad au roi de Perse, que d'abandonner à Bèkir le gouvernement qu'il avait usurpé.
Celui-ci reçut donc la confirmation de sa dignité; mais Hafiz-Pacha n'avait pas renoncé à l'espoir de décider le rebelle à céder le commandement de la ville: il lui adressa donc SidiKhan, gouverneur d'Amadia, avec deux fermans , dont l'un nommait Bèkir gouverneur de Rakka, et l'autre donnait à son fils le sandjak de Hilla. Mais Bèkir indigné voulut faire mettre à mort l'envoyé ottoman; il ne dut son salut qu'à "la protection du defterdar Omer-Aga, qui offrit de le garder à vue. Alors le siège recommença avec une nouvelle ardeur :
c'est pendant que ces choses se passaient sur la frontière de Perse, que Sultan-Murad IV montait sur le trône.
La nouvelle de son avènement fut apportée au camp avec la confirmation de Hafiz dans la dignité de sèrasker , celui-ci apprit, en même temps, que Bèkir, nommé gouverneur par le Châh de Perse, battait monnaie au nom de son nouveau maître. Hafiz se décida alors à nommer Bèkir pacha de Bagdad , et à lui confier , au nom du nouveau Sultan , la défense de la maison du Salut (*). Bèkir, arrivé enfin au terme de ses vœux , renvoya Sèfi- Kouli-Khan avec de grands honneurs, et sans lui donner de réponse définitive; mais dès que l'ambassn-
(*) Darus- Sèlam ; c'est un des surnoms de Bagdad. Voye* la note de la page i38.
deur fût parti , le nouveau pacha fit pendre les trois cents Persans qui avaient été admis dans la place à la suite d'Abbas-j*ga; et il foula aux pieds le turban d'honneur que celui-ci lui avait remis. Il envoya ensuite un message à Hafiz-Pacha pour le remercier et l'engager à s'éloigner. Le sèrasker étant parti le lendemain , Kartchèghaï-Khan parut sous les murs de Bagdad . et somma Bèkir-Pacha de lui livrer cette ville : mais celui-ci répondit qu'il n'en ferait rien , quand même il serait assiégé par dix Châhs de Perse; il ajouta à cette bravade quelques volées de canon , qui firent éloigner les Persans. Bèkir nt alors connaître sa position à Hafiz-Pacha , qui lui envoya du renfort. Le Ghâh parut bientôt devant Bagdad. Kior-Huçeïn-Pacha, qui commandait les troupes ottomanes venant au secours de Bèkir, surpris par l'armée de Kartchèghaï-Khan , se retira dans une enceinte nommée le Caravansérail rouge; et trompé par la proposition que lui fit le chef persan de se rendre à une conférence où Ton traiterait de la paix , il tomba dans une embuscade et fut décapité avec plusieurs de ses officiers. Leurs têtes furent envoyées au Châh, qui fit mettreen liberté quinze prisonniers que Kartchèghaï- Khan avait épargnés. Enfin, après trois mois de siège , la ville fut surprise le 5 safer 1033 (28 novembre 1623), grâce à la trahison du fils de Bèkir, Muhammed , que le brevet de gouverneur de Bagdad , envoyé par le Châh, décida à trahir son père. Le •endemain, une proclamation du roi de Perse annonça une amnistie générale, et promit de respecter les opinions religieuses des sunnis comme celles des chi'is. Cette mesure maintint la tranquillité : Bèkir-Pacha se vit chargé de chaînes, les habitants furent désarmés, les maisons mises sous le scellé , et leurs propriétaires emprisonnés. Enfin le septième jour, le Châh, violant indignement sa parole, fit torturer les sunnis pour leur faire avouer où étaient cachés leurs trésors. Ces malheureux périrent presque tous dans les supplices. L'implacable vainqueur
ERS
voulait passer tous les habitants au fii de l'épée, mais il fut détourné de cet horrible projet par les représentations de Seïd-Durradj, gardien du tombeau d'Huçeïn et chef des émirs de Bagdad.
Cet homme compatissant obtint la grâce des chi'is, et en présenta au vainqueur une liste, dans laquelle, par une ruse vertueuse, il avait compris un grand nombre de sunnis. Nouri- Efendt , juge de Bagdad , et Omer- Efendi, prédicateur de la grande mosquée, furent pendus à un palmier; Bèkir-Pacha fut torturé pendant sept jours entiers, pour qu'il avouât où étaient ses trésors; il lut enfin abandonné dans une barque enduite de bitume enflammé, et périt ainsi du même supplice qu'il avait fait subir à Muhammed -Aga. Le fils de Bèkir, qui avait assisté , le verre à la main , au supplice de son père , fut exilé dans le Khoraçan, par le vainqueur indigné de la conduite dénaturée de ce traître, et il ne tarda pas à recevoir la mort , pour prix de sa perfidie. C'est ainsi que Bagdad tomba au pouvoir des Persans : Sari-Khan en tut nommé gouverneur, et envoya des lettres de menace aux Kurdes et aux Arabes pour obtenir leur soumission. Châh-Abbas fit détruire les tombeaux du grand-imam Ebou-Hanifè et du cheikh Abdul-Kadir- Ghilani , objets de la vénération des sunnis, et il visita avec respect les sépulcres des imams Ali et Huçeïn.
En apprenant la chute de Bagdad, Hafiz-Pacha s'était retiré sur Diarbèkir. Pendant ce temps, les Persans s'emparaient des villes de Kerkouk et de Mouçoul {Mossoul); cette dernière place fut bientôt reprise par Kutchuk- Ahmed-Aga.
Le 1 0 zilka'dè 1 032 (5 octobre 1 623), Murad ordonna la mort de Bèber- Muhammed-Pacha , gouverneur de Damas , qu'une intrigue du grand vézir, son ennemi , avait rendu suspect au Sultan. Quelques mois plus tard , une nouvelle révolte de janissaires arracha au Grand Seigneur la destitution de son beau-frère Beïrarn, aga des janissaires, qui fut remplacé par Khosrew, écuver du Sultan. Le mufti harangua
les mutins, et leur arracha la promesse, par l'entremise de son ambassadeur
bientôt oubliée, de ne plus troubler la Kurz de Senftenau, se faire restituer
nuillité publique. Le beï de Ravala, la place de Waitzen : ce plénipoten-
s fauteurs de la révolte, eut la tiaire chercha aussi à réconcilier la
tète tranchée. Peu après, le grand Porte et l'Espagne, qui offrait de ren-
vézir Kèmankech-Ali lut renversé par dre à la liberté vingt mille musul-
les intrigues du mufti Es'ad-Efendi et ma us ; mais ces ouvertures furent sans
du kvzlar-a^açi Moustapha , qui lirent résultats.
valoir auprès du Sultan le soin avec Cependant Abaza-Pacha, chef des lequel le grand vézir lui avait caché rebelles d'Asie, poursuivait sur les la nouvelle de la perte de Bagdad . Irrité janissaires la vengeance du meurtre de de cette tromperie, Sultan-Murad fit Sultan-Osman. Trois officiers de cette décapiter Kèmankech -Ali- Pacha , et milice, attachés sur des chameaux, et s'empara de ses trésors. Le tcherkesse les épaules percées par des mèches al- Muhammed lui succéda , et reçut en lumees , furent promenés dans les rues même temps le titre de général en chef de la ville de Siwas , précédés par des de l'expédition destinée a marcher con- crieurs publics qui répétaient a haute tre le rebelle Abaza. En août 1624, voix : « Telle est la récompense réserl ex-grand vézir Merrè-Huçeîn-Pacha « véeaux traîtres. » Les segbans (seïfut aussi étranglé. On l'accusait d'accu- mens ) et les lewends massacrèrent en mule r des richesses et des bijoux pour suite les janissaires : les sipahis et les se faire nommer kaïm-mèkam : il laissa autres corps à cheval furent épargnés, cinquante mille sequins , et un cime- Abaza-Pacha , après avoir laissé à Siterre d'un grand prix, tout couvert de was un gouverneur, appelé Seid-Khan, pierres précieuses. marcha , de concert avec Koulaoun , A cette époque, une incursion de beïler-beïdeMer'ach, sur le château de Cosaques porta la désolation parmi les Chahin-Kara-Hyçar, dont la garnison habitants de la rive européenne du rentra dans les murs après un combat Bosphore , et le Sultan quitta Constan- acharné et sans résultat décisif. Abazatinople. Vers le même temps, les ca- Pacha se dirigea ensuite sur Tokat; pitulations furent renouvelées avec mais ayant appris que Taiïar-Muhampresque toutes les puissances euro- med- Pacha s'était emparé de Siwas, péennes : mais comme la faiblesse de le chef des rebelles revint devant cette la Porte l'empêchait de mettre un frein ville : les portes lui en furent ouveraax pirateries des États barbaresques, tes ; mais Taiïar-Pacha ayant eu l'adont se plaignaient surtout la France, dresse d'éveiller les soupçons d' Abaza l'Angleterre et la Hollande, ces trois sur Koulaoun-Pacha, qui* servait dans puissances conclurent des traités par- les rangs des révoltés, ce dernier fut ticuliers avec ces régences. Déjà en assassiné par ordre de son chef, à la 1619 , la France avait signé avec le dey suite d'un repas où il l'avait comblé d'Alger une trêve, négociée à Mar- d'amitiés. Abaza , ayant appris ensuite seille par le duc de Guise , grand ami- que Sari-Muhammed , kianïa des jaral de la flotte du Levant. Notre am- nissaires , recrutait à Constantinople bassadeur, protecteur des jésuites , eut autant de soldats qu'il pouvait, afin de de grandes contestations avec les plé- marcher contre les rebelles , il lui écri nipotentiaires anglais et hollandais, qui vit une lettre ironique, dans laquelle avaient obtenu le rétablissement du il lui reprochait le meurtre de Sultanpatriarche grec Cyrille. Osman.
Les chargés d'affaires de Betlen Ga- Le 10 cha'ban 1033 (26 mai 1624 ), bor, quoique mal vus à la Porte, qui le grand vézir Haliz-Pacha se mit en n'ignorait pas la politique astucieuse marche, et arriva le 1er zilka'dè(15 de leur mattre, obtinrent cependant août) dans la plaine de Kaïçariïè (Céline diminution de cinq mille ducats sarée). Là, le bruit se répandit parmi sur leur tribut annuel. L'Autriche sut, les janissaires que le grand vézir s*eu-
L'UNIVERS-
tendait avec Abaza pour détruire leur milice; une sédition ne tarda pas à suivre cette rumeur, mais elle fut aussitôt apaisée. Comme la journée était trop avancée lorsque les deux armées se rencontrèrent, HaGz-Pacha retarda la bataille jusqu'au lendemain, mesure qui lit éclater une autre émeute chez les sipahis; la présence du général parvint encore à la calmer. Enfin le jour suivant, le combat s'engagea au lever de l'aurore. La victoire parut d'abord se déclarer pour les rebelles, lorsque la trahison des Tu rcomans et des pachas .Mortezaet Tai'iar, qui passèrent dans les rangs ottomans, vint enlever à Abaza un triomphe qui semblait certain : ce chef des révoltés , voyant la bataille perdue, abandonna son armée, et laissa sa femme et ses enfants au pouvoir des vainqueurs. Tous les segbans furent impitoyablement massacrés par les janissaires. Abaza , réfugié à Erzroum, y fut suivi par le grand vézir; mais la saison trop avancée ne permettant pas de mettre le siège devant cette place, un accord fut conclu, par lequel Abaza, confirmé dans le gouvernement d'Erzroum, consentit à recevoir une garde de janissaires. Après cet arrangement.
Hafiz-Pacha prit ses quartiers d'hiver à Tokat.
Cette même année 1033 (1624), le kapoudan - pacha Redjeb fut envoyé contre Muhammed - Gheraï , ancien khan de Crimée déposé par la Porte, et qui réclamait les armes à la main.
Sous le règne de Sultan -Ahmed, il avait été enfermé au château des Sept - Tours , et s'était évadé le jour même de l'avénement de Sultan-Moustapha. Lorsque ce prince remonta pour la seconde fois sur le trône , Muhammed - Gheraï avait été rétabli dans la dignité de khan de Crimée, dont Djani-Bek-Gheraï venait d'être destitué. Chahin -Gheraï, frère de Muhainmed-Gheraï, vint le rejoindre en Crimée, et fut nommé kafgha ou successeur au trône. Les deux Irères, pendant le règne deSultan-Moustapha , n'avaient pas caché les espérances ambitieuses que leur faisaient concevoir
la nullité du monarque ottoman et les prédictions d'un astrologue, qui assurait que l'empire du monde appartiendrait à l'homme qui portait le nom d'un oiseau; ce que Chahin -Gheraï s'appliquait naturellement , car Chahin signifie faucon. Une entreprise contre Andrinople fut concertée entre les deux frères, qui rassemblèrent une armée tatare. A tous ces griefs de la Porte contre Muhammed et Chahin- Gheraï, vint se joindre le meurtre commis par leur ordre sur deux ambassadeurs russes dont ils avaient confisqué les présents. En conséquence, la guerre tut déclarée; mais elle fut fatale aux Ottomans , qui , ayant contre eux une armée de plus de cent mille hommes, cédèrent au nombre, laissant aux mains des ennemis dix - sept
Cièces d'artillerie, et un si grand nomre de prisonniers , qu'on achetait un Os in a ni i pour un verre de boza ( sorte de boisson d'orge fermentée). A la suite de cette défaite, la Porte fut heureuse d'acheter la paix en envoyant le diplôme de khan de Crimée à Muhammed-Gheraï, qui consentit, en retour, à remettre Kaffa sous la domination directe de la Porte.
Dans le mois de juillet 1624, une nuée de Cosaques parut sur la rive européenne du Bosphore , brûla S ténia . Yèni-Keuï, BuïuK-dèrè et le Phare (Fèner), et se retira après avoir porté l'effroi jusque dans la capitale : les barques montées par les Cosaques étaient remarquables par leur légèreté et par leur construction singulière :
terminées aux deux extrémités par un gouvernail , elles avaient ainsi la faculté d'avancer et de reculer sans virer de bord et par un simple changement dans la manière de ramer.
Vers la fin de l'année 1624 ( 1034) , le grand vézir Tcherkesse Muhammed- Pacha mourut à Tokat , et fut remplacé par llafiz-Pacha , gouverneur de Diarbekir, qui alla camper dans la plaine de Tchèkouk, peu éloignée de cette ville , pendant que quatre mille Osmanlis battaient , près de Kerkouk , un détachement de dix mille Persans, et que Kartchèghaï-Khan était corn-
y Googl
ftS^^iSL^te'îi^ ' grand v,fz,r' V» en P™ ^ure sans déserteur de la cause de Châh-Abbas. quitter l'exercice du djèrid , auquel il
taD.ans1et>",0,S dC Z,lh,dje \°*4SSW' se livrait en ce moment. Trois affaire" terabre 1625), une emeu e de sipahis suivirent de près l'arrivée de IWé wlata dans Constantinople. Le Sultan persan: les deux premières de peu
dnl ÎSft. pThT. !? TÂ dfïï- Ab* de cons,^uenc^ maïs la dernière beaudul-Kerim-Pacha : il s était attire , par coup plus importante : dans celle-ci . son avarice , la haine des troupes , qui le bataillon sacré des Persans fut déavaient surnomme Yakhni-kapan truit sans qu'il en restât un seul (gardien des viandes). Un autre mouve- homme; et l'avantage demeura aux ment séditieux eut heu, pendant le Ottomans , malgré les énormes pertes beirani, parmi les janissaires et les qu'ils éprouvèrent. Un nouveau mes'sipahis embarques pour aller corn- sage du Châh de Perse arriva au bout battre les Cosaques. Le kapoudan-pa- de quinze jours , et fut mieux accueilli cha fit décapiter deux des chefs de la que le premier. Cependant , lorsque révolte , et mit a la voile pour Kilbou- l'envoyé demanda non-seulement Baeroun. A quelques lieues de Kara- dad, mais encore Imam-Ali, Helle Kirmen, 1 escadre ottomane rencon- Fèloudjè, Djèwèzer, et toute la rive tra trois cents barques cosaques , qui gauche de la Diala , Hafiz-Pacha , inattaquerent a I abordage les galères du digné, rompit la conférence : le jour Grand Seigneur: le combat dura un suivant, le grand vézir, devenu plus jour entier avec un acharnement sans accommodant , accorda une portion exemple; enfin , un vent frais dispersa de ce qu'il refusait la veille, tout en les légères barques qui avaient échappé disant : « A quoi bon vous donner nux Ottomans: soixante et dix d'entre «Irnam-Ali, si les propriétaires du elles furent détruites pendant la ba- « terrain ne veulent pas le livrer ! — taille , cent soixante et douze furent « Rendez au Châh ce qui lui appartient capturées , et près de huit cents Co- « répliqua l'ambassadeur persan le saques faits prisonniers. Après cette « reste nous regarde. » Le lendemain victoire éclatante, le kapoudan- pacha de cette conférence, on trouva sous rentra en triomphe à Constantinople les sophas et les tapis plusieurs mor- (redjeb 1035 -avril 1626). ceaux de soie découpés en triangles, Cependant, au commencement de et sur lesquels était tracée la lettre Automne Hafiz - Pacha marchait sur arabe chin ( , i ) : ce caractère est re- Bagdad ; en novembre (safer) , il cam- „^aa nQr LVo -o ♦ pait sous les murs de cette ville, et &2 ,es 9r,entaux com™ une faisait élever des retranchement e m?J^J^52 30 ,no>'e" des" creuserdes mines, dont la plupart îï*"?, ! demo\°Pere ses sortilèges, furent déjouées par les assiégés1. Enfin ffi&^lïS une d'elles réussit - les Ottomm* Vp remployer la magie pour triompher hiiwpwVt «,r in uïùhf / l des Ottomans ; mais le divan ne donna
9as de suite a cette accusation , et Â
C leTuRr^ SsTe^p 2?^ de ^ te IettreS C*ba'iS-
^-tTi^IffiS iSîiStï > Tveau souiè— «« «?-
iiiidahU h! p,!,„, J "«ÎL i dats vint encore menacer a v e du
F -semblé tate r^TKte^
^ton^KSÎ ^l^r deux J°urs seulement pour attend e m^2^n n,î U ?eJ2 m'0,S, le ret°ur de l'ambassadeur qu'il avait un message du Châh fut adresse au envoyé au ChâhdePerse; les janissaires
furent intraitables. Une mine , sur la-
{ ) Rwere qui se jeiie dans le Tigfe. quelle le grand vézir comptait beau-
L'UNIVERS
coup , ayant éclaté avant le temps par l'imprudence des ouvriers qui furent ensevelis sous les décombres, le désordre fut porté au plus haut point :
les provisions devinrent la proie des mutins , les bagages furent brûlés , et les canons traînés au château d'Imam- A'zhèm , où se réfugia Hafiz-Pacha.
Lorsque les cavaliers persans, qui reconduisaient l'ambassadeur ottoman, apprirent cette révolte , ils le ramenèrent devant Châh-Abbas , qui , déchirant les dépêches dont il venait de le charger pour le grand vézir, dit d'un ton de mépris : « Il est au-dessous de « nous de livrer Bagdad à une armée « en retraite. •
L'armée ottomane se replia sur Mouçoul , après avoir brûlé ou détruit tout *ce qu'elle ne put emporter : un canon qui lançait des boulets de cent dix livres fut caché dans le sable; mais les Persans le découvrirent et l'envoyèrent à Ispahan. La retraite s'effectuad'abord sans danger et comme d'un commun accord entre les Ottomans et les Persans ; ces derniers aidaient même les vaincus à emporter leurs bagages : le grand vézir renvoya généreusement l'ambassadeur et les prisonniers ennemis; mais cette générosité fut en pure perte. Murad- Pacha , qui avait été chargé par Hafiz- Pacha de protéger la retraite, ayant méprisé cet ordre et continué sa route, le grand vézir fut obligé de repousser par la force l'armée ennemie qui les serrait de près. Murad-Pacha fut étranglé le lendemain pour prix de son insubordination.
Enfin , après des souffrances inouïes, l'armée ottomane, décimée par les combats et par la misère, arriva à Diarbèkir , ou elle fut licenciée. Khadim-Ali-Aga, envoyé par le grand vézir auprès du Sultan , à qui il fit le récit des maux qu'avait eu a supporter l'armée devant Bagdad, rapporta à Hafiz-Pacha un kaf tan et une lettre de la main de Sa Hautesse, comme un témoignage d'estime pour le courage qu'il avait déployé dans cette malheureuse campagne. Cette faveur, bien rare pour un général vaincu , fut due
en grande partie à l'influence de la Sultane -Validé, belle -mère de Hafiz- Pacha.
Par une singularité qui ne peut se trouver que chez les Orientaux , le grand vézir avait adressé au Sultan un rapport militaire sur le siège de Bagdad , écrit en vers , dans la forme des gh azels ( odes ) , et faisant allusion au jeu des échecs. Le vézir y demandait au Sultan s'il n'avait plus de ferzanè, c'est-à-dire, général en chef ( pièce que nous nommons en français la reine ) , pour lui amener des cavaliers. Dans sa réponse , écrite aussi en vers, le Grand Seigneur demanda à son tour à Hafiz s'il ne saurait pas faire le Châh de Perse échec et mat ^cheikh mata).
Après la levée du siège de Bagdad , une nouvelle révolte des troupes de la capitale obligea Sultan-Murad à leur abandonner la téte du kaïm-mèkam Gurdji - Muhammed : vainement le Grand Seigneur essaya-t-il de calmer les mutins en destituant le vieux ministre et en ordonnant la vente de ses biens ; il fallut céder aux volontés despotiques des soldats , qui menaçaient déjà Sultan-Murad du sort de son frère Osman ; et il fut réduit à faire le sacrifice d'un des plus fermes appuis de l'empire. Ainsi périt ce ministre presque nonagénaire, après soixante et dix années de services sous huit Sultans qui lui avaient confié les charges les plus importantes. Sa Hautesse sentit vivement l'outrage fait à son autorité, et jura de châtier un
nr les insolents qui lui imposaient rs sanglants caprices : on verra plus tard qu'il tint parole. Cependant la mort du kaîm - mèkam fut bientôt vengée : le segban bachi Sari-Muhammed, principal auteur de la révolte, et deux de ses complices furent étranglés et jetés à la mer. Cette exécution eut lieu sur la demande d'un corps de janissaires arrivés à Constantinople après le meurtre de Gurdji-Muhammed- Pacha.
La rébellion des troupes ne se bornait pas à porter le désordre au sein de la capitale : le camp du grand vézir
à Air p. fut aussi le théâtre d'une émeute de janissaires; ils massacrèrent Le tchaouh rebelle Kara - Mèzak ; et leur secrétaire Malkodj-Efendi n'échappa au même sort que par une prompte fuite.
A la suite de ces révoltes , Hafiz- Pacha Ait déposé le 1 2 rèbi'ul-ewwel 1036 (1er décembre 1626) , et repassa dans les rangs des simples vézirs : à son retour à Cônstantinople , il épousa ]a sœur du Sultan. L'ancien grand vézir Khalil-Pacha reçut de nouveau le sceau de l'empire.
Vers cette époque , Zulfèkar - Aga , envoyé du khan des Ta tares , vint demander à Sa Hautesse le rétablissement du château d'Oczakow, construit par Sultan-Suieïman, sur le détroit de DoghainrguétchUi (le gué du Faucon) , pour servir de barrière contre les incursions des Cosaques. A la suite de la négociation établie à ce sujet , Su I tan-Murad envoya le cimeterre et le kaftan aux deux khans Muhammed et Cbahin- G lierai. Ces princes furent compris dans le traité que la Porte conclut avec la Pologne , et par lequel cette dernière puissance s'obligeait à
Syer au khan tatare un tribut annuel quarante mille écus. Cet arrangement mit un terme aux dévastations que les Polonais et les Tatares se reprochaient mutuellement.
Le 15 rèbi'ul-ewwel 1036 (4 décembre 1626), Khalil-Pacha partit pour Scutari. Il s'empressa d'y aller visiter le cheikh Mahmoud, personnage vénéré , auprès de qui il s'était réfugié à l'époque de sa première destitution.
Ce vieillard l'accueillit par ces paroles : • Te voilà donc encore général en chef? » sans vouloir ajouter un mot de plus ; réception qui déconcerta le vézir , et fut interprétée comme de mauvais augure.
Le 25 zilka'dè 1036 (7 août 1627) , l'armée campa sous les murs de Diarbèkir. Sur l'ordre du grand vézir, le gouverneur de cette ville, l'aga des janissaires, les beiler-beîs de Roumihe, de Mer'ach et d'Alep , se mirent en marche pour secourir Akhyska , que les Persans faisaient mine df'attaquer :
Dichleng - Huçeïn - Pacha commandait cette expédition.
D'un autre côté, Bostan-Pacha se rendait auprès d'Abaza-Pacha , afin de l'engager a joindre ses forces à celles du grand vézir. Comme Abaza tergiversait, Khalil-Pacha lui écrivit de se rendre sans délai au camp, s'il voulait mériter la miséricorde de Sa Hautesse. Abaza se soumit en apparence , et ouvrit les portes d'Erzroum aux janissaires; mais ayant appris, par des lettres interceptées , que sa téte était menacée, il tomba sur eux à l'improviste et pendant la nuit, en massacra une grande portion , fit l'autre prisonnière , et retourna vers Erzroum.
Un des janissaires échappé au massacre se rendit au camp de Dichleng- Huçeïn - Pacha , et l'instruisit de la perfidie d'Abaza. Le sèrasker donna aussitôt l'ordre du départ pour Erzroum; mais, surpris dans un défilé par le chef des rebelles , Huçeïn-Pacha perdit la plus grande partie de son armée , et périt lui-même avec son fils et plusieurs pachas. Le vainqueur entra sans obstacles à Erzroum , et ordonna sans pitié de mettre à mort tous les janissaires. Comme, pour échapper au trépas, plusieurs (rentre eux s'étaient aéguisés , les bourreaux les dépouillaient de leurs vêtements , et les reconnaissaient à la forme de leurs caleçons, qu'ils portaient échancrés au genou , afin d'avoir plus de facilité à s'agenouiller pour faire le coup de feu. Plusieurs individus, étrangers à ce corps , périrent pour avoir adopté ce costume. Un seul janissaire fut épargné, et alla porter à Cônstantinople la nouvelle de la défaite de l'armée.
Khalil-Pacha conduisit ses troupes devant Erzroum, où il fut rejoint par le prince géorgien Magraw-Khan : le grand vézir assiégea la ville sans succès pendant plus de deux mois , et fut enfin obligé de l'abandonner le 16 rèbi'ul-ewwel 1037 (25 novembre 1627).
L'armée gagna ensuite Tokat , après vingt-cinq jours d'une marche désastreuse, pendant laquelle des compagnies entières moururent de froid ou
L'UNIVERS
furent englouties sous des avalanches.
Les malheurs de cette campagne amenèrent )a déposition de Khalil-Pacha , qui redescendit au rang de quatrième vézir, et mourut peu de temps après.
Dans les derniers mois de son administration , Khalil-Pacha avait traité avec l'ambassadeur du Châh de Perse, qui demandait pour son iils le gouvernement de Bagdad , et le renouvellement de l'alliance conclue autrefois *vec Sultan-Suleîman el-Kanouni.
A la même époque parut à Constantinople le prince indien Baïçankor, qui, appelé au trône après la mort violente de Chèhrïar, fils du célèbre Grand Mogol Sèlim-Châh-Djihânghir , venait d'être renversé, au bout d'un règne de huit mois, par Khourrem- Châh , autre Gis de Djihânghir. Reçu assez froidement par Su I tan-Mu raa , qui refusa de lui accorder des secours, Baïçankor quitta sur-le-champ la cour du Grand Seigneur, et disparut sans que l'on pût savoir positivement ce qu'il était devenu : quelques auteurs assurent qu'il se fit derviche ; d'autres disent qu'il repartit pour l'Inde, et qu'il fut massacré en route.
Les Égyptiens, las de l'oppression de leur gouverneur Beïram - Pacha , avaient proposé sa place à Gurdji- Ahmed-Pacha , beïler-beï de l'Yémen.
Voulant se délivrer de son concurrent, le gouverneur le fit embarquer pour Suez , et donna au cheïkh Idris , chèrif de la Mecque , des instructions secrètes pour le laire périr. Gurdji-Ahmed- Pacha devait se rendre dans l'Yémen ; le capitaine du bâtiment chargé de IV transporter fut gagné par le chérit, et lit échouer le navire sur la côte. Le pacha réussit à se sauver, et obtint la destitution d'Idris, qui fut remplacé par Seïd-Ben-Muhçin ; mais le nouveau chèrif, influencé par son prédécesseur, empoisonna le pacha dans un festin.
Khosrew - Pacha , gouverneur du Diarbèkir, succéda à Khalil-Pacha : le nouveau grand vézir venait d'être nommé serasker de l'armée d'Erzroum , avant de recevoir le sceau de Tcmpire : il se hftta de se mettre en
campagne, et arriva, par une marche forcée , sous les murs d'Erzroum où se trouvait Abaza. L'arrivée imprévue de l'armée ottomane n'ayant pas laissé le temps au chef des rebelles de se mettre en mesure de soutenir le siège , il capitula au bout de quatorze jours.
Accueilli avec bonté par le vainqueur, Abaza en reçut un kaftan, et dressa son camp à côté de celui du grand vézir. Taiïar - Muhammed -Pacha fut nommé commandant d'Erzroum.
Pendant que le chef des rebelles faisait sa soumission , le Persan Cl iem si- Khan accourait au secours d'Erzroum ; mais , arrivé trop tard pour sauver la ville , il fut fait prisonnier par Keuçè- Safer- Pacha, gouverneur de Kars, qui , en récompense de sa victoire , obtint le sandjak d'Erdèhan et de quelques autres cantons.
Le 12 rèbi'ul-akhir 1038 (9 décembre 1G28), le grand vézir fit son entrée à Constantinople , amenant avec lui Chemsi-Khan et Abaza. Ce fameux chef de rebelles fut reçu avec bienveillance par le Sultan , qui le regardait comme un héros : non-seulement il lui pardonna sa révolte, mais encore, par une sage politique, que justifia dans la suite le dévouement d' Abaza , il le nomma beïler-beï de Bosnie. Son vainqueur Khosrew-Pacha reçut de Sultan - Murad deux panaches* de héron à aigrettes de diamants , et un sabre enrichi de pierreries.
La Crimée avait vu , quelques mois auparavant, une nouvelle révolution renverser Muhammed- G heraï, pour mettre sur le trône Djanibek-Gheraï.
Le premier se réfugia , avec son frère Chabin -Gheraï, chez les Cosaques, qui lui fournirent une armée de vingt mille fi on un es pour reconquérir son patrimoine. Une bataille vivement disputée, dans laquelle périrent Muham^ med-Gheraï et l'hetman des Cosaques , et qui se termina à l'avantage de Djanibek , lui assura la possession de la Crimée. Chahin-Gheraï s'enfuit en Pologne.
A cette époque, Philippe de Harlay, ambassadeur de France, s'occupait activement de faire rentrer les jésuites
à Constantinople , et de réconcilier les Églises grecque et romaine : mais il échoua dans ses plans , et ses protégés furent encore une fois expulsés.
Cette même année ( 1628) , mourut Betlen Gabor , souverain de Transylvanie : ce prince ambitieux et remuant avait été l'artisan des troubles anarchiques qui désolèrent pendant plusieurs années l'empire d'Allemagne.
Avec des talents militaires, une activité prodigieuse, de l'habiletédiplomatique, mais une mauvaise foi reconnue et une instabilité intéressée , il avait excité la méfiance de ses amis autant que celle de ses adversaires : peu de temps avant sa mort, il avait demandé à Sultan- Murad le titre de roi de Dacie, et la possession de la Valachie et de la Moldavie. Betlen Gabor fut remplacé par son frère Étienne , mais pour peu de temps , corn me nous le dirons plus bas. Léon Étienne, prince grec, commandait en Valachie, et son compatriote Elias, en Moldavie, où il avait supplanté le fils de Radul.
En septembre 1627. la trêve de Sitvatorok fut renouvelée pour vingt-cinq ans entre la Porte et I Autriche : les plénipotentiaires ottomans et impériaux, réunis à Szoen , laissèrent quelques points en litige à la décision d'une commission spéciale, chargée de les examiner et de les discuter.
Sultan- Murad, à cette époque âgé de dix-sept ans environ, commençait à donner des marques de son caractère cruel et intraitable. La Sultane-Validè, sa mère, avait jusqu'alors su conserver le pouvoir qu'elle partageait avec son protégé le kyzlar-agaçi Moustapha. Le jeune Sultan se lassa bientôt de ne régner que de nom : il résolut de saisir lui-même les rênes de l'empire, et ses premiers actes d'indépendance et d'autorité firent trembler les grands et l'armée. Irrité de la protection accordée par sa mère au kapoudan-pacba Iiaçan , il lui fit enlever son épouse, qui était une des propres sœurs du Sultan. Peu après , il prononça l'arrêt de mort de son autre beau-frère Moustapha , pacha du Caire , qui , par
15* Livraison. (Turquie.
ses concussions en Asie, avait accumulé d'immenses richesses : elles pas* sèrent toutes dans le trésor impérial ; et peut-être ce fut là le véritable motif de cette condamnation qui se voilait du prétexte de la justice. La Sultane- Val ide, pour se concilier les bonnes grâces de son fils , lui donna une fête magnifique, et lui fit présent de chevaux de grand prix.
Dès les premiers jours du printemps, le grand vézir dressa sa tente à Scutari ^ et se disposa à partir pour Alep et Chehrzour : Khosrew-Pacha s'était attiré , par son naturel sanguinaire et farouche , la haine de l'armée , qui , sous un chef qu'elle détestait, tournait en funestes augures les événements les plus simples: c'est ainsi qu'elle expliqua comme un pronostic de malheur un orage subit qui renversa quelques tentes dans le camp de Scutari. Mais ces présages décourageants furent contre-balances par la nouvelle de la mort de Châh-Abbas , le plus grand prince de la dynastie persane des Sefis , et le plus redoutable ennemi des Ottomans.
11 laissa le gouvernement entre les mains de son petit-fils Sam-Mirza , qui prit , en montant sur le trône , le nom de Châh-Séfi , et dont la jeunesse semblait promettre des succès faciles aux troupes de Khosrew-Pacha.
Le 18zilka'dè 1038(9 juillet 1629).
le grand vézir partit de Scutari. Sa route fut ensanglantée par de nombreuses exécutions : l'octogénaire Albanais Tourmich-Beï , qui, soixante ans auparavant, avait servi sous Sultan-Suleïman-el - Kanouni ; Maghraw- Bei , le vainqueur de Kartchèghaï , son fils et quarante Géorgiens de sa suite; le vieux vézir Abou-Bèkir; telles furent, sous divers prétextes, les principales victimes de l'humeur sanguinaire de Khosrew-Pacha.
Cependant les orages terribles qui avaient éclaté sur le camp de Scutari semblaient poursuivre dans sa marche l'armée ottomane : soixante et dix jours de pluies continuelles , et le débordement de l'Euphrate et du Tigre menaçaient la Mésopotamie d'une inondais
tion générale. La contrée n'était plus qu'une vaste mer, au-dessus de laquelle apparaissaient comme des îles , quelques villages bâtis sur des hauteurs; et lorsque les eaux se retirèrent, un épais limon couvrait la surface du sol et rendait les communications presque impossibles: un froid rigoureux, dont on n'avait jamais vu d'exemple dans ce climat, vint ajouter aux souffrances de l'armée. Les rues de Mouçoul et de Diarbèkir étaient tellement encombrées de neiges , que la circulation était interrompue. A l'approche de l'armée ottomane, les gouverneurs des forteresses de Kerkouk et de Delouk se replièrent sur Bagdad ; et les beTs des tribus kurdes des environs vinrent faire acte de soumission et apportèrent des présents en bétail. Lorsqu'il fallut passer la rivière de Zab, elle se trouva tellement enflée par les pluies qu'on ne put la traverser qu'à l'aide de radeaux. Malgré ce secours , plusieurs milliers d'hommes se noyèrent et Ton perdit une partie des bétes de somme et des bagages. Il fut ensuite décidé dans un conseil de guerre, que l'inondation ne permettant pas de songer au siège de Bngdad , il fallait se diriger sur Cnehrzour. Au passage de YAltoun-Souï (Fleuve d'or), les Ottomans perdirent tous les caissons d'artillerie qui , abandonnés le long du rivage, furent emportés par la crue des eaux : le djèbèdji-bachi Hamzc-Aga, coupable de cette négligence , fut puni de mort. A la perte des munitions de guerre se joignit celle d'un grand nombre de cavaliers et de chevaux qui ne purent résister à l'impétuosité du courant du fleuve. Malgré ces désastres , la marche de l'armée depuis la rivière de Zab jusqu'à la ville de Chehrzour, fut signalée par la soumission des trenteneuf sandjak - beïs , chefs de la tribu d'Ardelan, et d'une vingtaine de khans du Kurdistan. Arrivé à Chehrzour, le grand vézir fit reconstruire un château fort appelé Gul-Amber, qui avait été élevé par Sultan-Suleïman sur une colline près de la ville, et qui fut détruit par Châh-Abbas en 1019 (1610).
Khosrew- Pacha voulut étendre ces
travaux en construisant une ligne de forteresses dans le Kurdistan ; mais le manque d'architectes fit échouer cette entreprise, contrariée en outre par les pluies continuelles.
Pendant cette halte de l'armée ottomane, le chef d'une horde d'assassins, Ahmed-Duzd, s'était caché dans le château de Nefsid avec quarante-deux des siens, et les envoyait de nuit, sous divers déguisements, dans le camp des Osman lis, où, à la faveur de l'obscurité, ils se livraient au meurtre et au pillage. Un de ces assassins ayant été saisi, on lui arracha l'aveu de la retraite de ses compagnons; et le sipahi Koumi-Muhammeu les ayant surpris pendant les ténèbres, délivra les Ottomans de cette bande de sectaires fanatiques.
Le beïler-beï de Tripoli de Svrie , Parmakçiz-Moustapha, arrivé à IVIouçoul avec son corps d'armée, avait continué sa route vers Bagdad : il rencontra, près du tombeau de PImam-Huçeïn , une troupe de six cents Persans qu'il battit complètement, tandis que l'émir arabe Ben-Mohenna remportait quelques avantages sur l'ennemi aux environs de Bagdad. En même temps , Ghendj-Osman,l'un des vaillants compagnonsd'Abaza-Pacha, s'emparait des tombeaux d'Ali , de H cl le et de H ou ma hiïè, et s'enfermait dans Imam-Huçeïn.
Encouragé par tous ces avantages partiels, le grand vézir envoya alors Noghaï-Pacha , beïler-beï d'Alep, qui attaqua la forteresse de Mihreban ; il n'avait que dix nulle hommes sous ses ordres, et battit cependant Zeïnel- Khan qui vint à sa rencontre avec quarante mille Persans. Le vaincu , en rentrant au camp du Châh, pava de sa téte la perte de la bataille, et tut remplacé par Roustem-Khan de Tauriz.
Le 22 ramazan 1039 (5 mai 1630) , Khosrew-Pacha arriva à Mihreban 11 se dirigea de là vers le défilé de Sèrâbâd , ou il courut un grand danger : le beï de Khazar , Mir-Muhammed, était en mésintelligence avec Tchalidji- Zadè, gouverneur de Diarbèkir. Menacé plusieurs fois du bourreau par te grand vézir, le beï de Khazar s'élança
le cimeterre en main sur le ministre . et l'aurait infailliblement tué , si le kiahïa Suleîman n'avait sauvé la vie à Khosrew, en se jettant au-devant de l'assassin, dont le sabre lui coupa trois doigts, et partagea même en deux l'un des mâts delà tente. Les agas de l'intérieur massacrèrent M i r-M uhammed et sept de ses gens qui voulurent le défendre. Le grand vézir craignant le mécontentement des Kurdes, crut devoir leur sacrifier le beïler-beï de Diarbèkir, cause première de la mort d'un de leurs chefs. Khalil-Pacha succéda à Tchalidji-Zadè.
L'armée continuant sa marche , s'empara de Haçan-Abâd, où résidait Ahmed , khan de la tribu d'Ardelan , dont le palais fut livré au pillage; tandis que le frère d'Ahmed , partisan des Osman lis , prenait le château de Pèlengân , et leur envoyait dix captifs persans. Le 28 chewwal 1039 (10 juin 1630), l'armée ottomane campa devant Hamadân (l'ancienne Kcbatane ). Les habitants de cette ville ayant pris la fuite , elle fut livrée pendant six jours au pillage, à l'incendie, et détruite de fond en comble. Peu de temps après , la ville de Derguzin subit le même sort. De là , le sèrasker reprit la route de Bagdad , en longeant les monts Elwend (Orontes), et passant par Sèrâbâd , Djèdjowa et par la montagne Bicutoun ( le Baghistan de Diodore de Sicile) (*). Chemin faisant, il envoya cinq beïler-beïs contre Baba- Khan et Huceïn-Khan-Louri , qui occupaient les plaines de Tchemkhai et de Derteng ; ces derniers furent mis en déroute : Baba-Khan , fait prisonnier, ne dut la vie qu'à l'agrément de sa conversation, qui plut au grand vézir. Enfin l'armée ottomane arriva
(*) Sur le mont Biçuloun se trouve la fameuse grotte de Tak-Bostan, où sont renfermés les tombeaux de plusieurs rois sassanides ; monuments admirables, dus, d'après le poème de K.hosrew et Chirin , au ciseau du célèbre- Ferhad, amant de Chirin, femme de Khosrew-Perwiz, et fille de l'empereur Maurice, dont le nom Irène s'est aisément métamorphosé chez les Orientaux en celui Je Chirin, qui signifie doux et agréable.
devant Bagdad , dans le mois de safer 1040 ( septembre lè30), et la tranchée fut ouverte. Sèfi-Kouli-Khan , gouverneur de la ville, opposa la plus vive résistance aux efforts des Ottomans; au bout d'un mois, l'artillerie des assiégeants ayant fait de larges brèches dans les remparts, le grand vézir résolut de donner un assaut général. Le 3 rebi'ul-akhir 1040 (9 novembre 1630), l'attaque commença avec fureur, au cri accoutumé d'JllaÂ!
mais les murs, démolis par le canon des assaillants, s'écroulaient sous leurs pieds et les entraînaient : ceux des Ottomans qui avaient passé le Tigre à la nage tombaient sous le feu terrible des assiégés; le jeune Abaza, Ghendj- Osman, Sor-Mortèza- Pacha , les solaks (gardes du corps) et les much'atdjis (porte-flambeaux) du grand vézir, périrent dans cette journée. Enfin la nuit vint obliger les Ottomans à battre en retraite; et Khosrew-Pacha, dans la fureur que lui causa le peu de succès de cet assaut, fit décapiter Baba- Khan. Le beï de Scutari d'Albanie, qui , pendant le combat, avait exprimé le désir, s'il périssait , d'être enterré près du tombeau de l'Imam-Mouça , fut aussi condamné à mort , sous le prétexte qu'il était chi'i. Cinq jours après ce revers , l'armée passa le Tigre, coupa les ponts derrière elle, et après un mois de marche arriva enfin à Mouçoul. Dans cet intervalle, Ahmedkhan d'Ardelan reprit Chehrzour, et en chassa les six pachas qui défendaient cette ville. Arrives au camp deMouçoul, reçus par le grand vézir avec une bienveillance trompeuse, et revêtus de kaftansd'honneur,ces chefs tombèrent, après cette cérémonie, sous les couds de la garde de Khosrew-Pacha. Après avoir perdu successivement Hellè , Félon d jè et Djotiwazer, les Ottomans arrivèrent à Merdin , où ils établirent leurs quartiers d'hiver.
Le sèrasker Khosrew-Pacha ne se décida à quitter Merdin que dans l'été suivant, zilka'dè 1040 (juillet 1631 ); il partit enfin pour Kotch-Hyçar, situé à la sortie du désert de Bagdad , où il voulait attendre l'armée auxiliaire des
L'UNIVERS
Tatares. Les troupes, lasses de ces retards et de ces incertitudes, se révoltèrent, et voulurent renvoyer la campagne à l'année suivante. Khosrew- Pacha, obligé de céder, établit ses quartiers d'hiver à Alep. Pendant ce temps, Hafiz-Pacha, ex-grand vizir, et le defterdar Moustapha-Pacha intriguèrent auprès du Sultan , et obtinrent la déposition de Khosrew. Lorsque le tchaouch , porteur des dépêches du Sultan, arriva, l'armée voulut le massacrer et refusa d'obéir au ferman impérial ; mais l'adroit Khosrew haran-
Sua les troupes et les exhorta à rentrer ans le devoir. Les soldats se décidèrent alors à adresser leur requête au Grand Seigneur lui-même. Khosrew- Pacha , qui les avait poussés en secret à cette démarche, sortit tranquillement du camp : à Malatia, il remit sans résistance le sceau de l'empire au grand chambellan Ahmed, auquel il donna une fourrure de martre, une bourse d'or et un beau cheval. Les soldats, irrités de la déposition de leur sèrasker, se portèrent aux plus grands excès :
Diarbèkir fut pillée; les garnisons de Kara-Hycar, d lskilib, d'Aïdin, d'In- Euni et deEski-Chèhir étaient en pleine révolte etdemandaient impérieusement le rétablissement du grand vézir. Le Sultan, pour apaiser les troupes, leur permit de rentrer dans leurs foyers :
les rebelles de l'Asie , sous les ordres de Deli-Ilahi et de Moustapha-Tchèlèbi, se rendirent à Gonstantinople, et tinrent des assemblées à Kourchounli- Khan. Enfin, le 15 redjèb 1041 (6 février 1632), la révolte éclata. Pendant trois jours , les sipahis se réunirent sur l'Hippodrome, en proférant des cris de mort contre le grand vézir Hafiz , successeur de Khosrew-Pacha, contre le mufti Yahia-Efendi , contre les dix-sept favoris du Sultan , parmi lesquels on comptait Mouça-Tchelèbi , l'aga des janissaires Haçan, et le defterdar Moustapha-Pacha. Enhardis par l'impunité, les rebelles envahirent la première cour du sérail , et renversèrent de cheval le grand vézir , qui ne leur échappa qu'avec peine, et après avoir perdu dans ce désordre son man-
teau et son turban. Hafiz-Pacha ayant pu pénétrer jusqu'au Sultan, lui remit le sceau , s'embarqua pour Scu tari , et reçut de son maître ces paroles d'adieu : « Va-t'en , échappe-toi , et qu'Allah te « protège! •>
Cependant les mutins avaient pénétré dans la seconde cour du sérail , et réclamaient à grands cris la présence de l'empereur : les scènes déplorables de la déposition de Sultan-Osman semblaient être sur le point de se renouveler : le Sultan parut, et demanda aux factieux ce qu'ils voulaient : « La « tête des traîtres , » répondirent- ils en s'approchant de Sultan-Murad , et prêts à lever la main sur lui : « Puisque vous « êtes incapables d'entendre mes pa- « rôles, reprit le Grand Seigneur, « pourquoi m'avez-vous appelé? » A ces mots , il se retira , suivi de près par la foule des rebelles ; mais les pages du sérail eurent le temps de fermer les portes. La fureur des soldats fut alors portée à son comble : « Que le padi- « châh descende du trône , s'écriaient- •< ils , s'il ne veut pas nous satisfaire ! » Sultan-Murad , sur le conseil de Rèdjeb-Pacha , envoya à la poursuite du grand vézir Hafiz , qui , atteint avant d'être arrivé à Scutari , fut ramené au sérail. Le Sultan monta sur son trône, ordonna d'ouvrir la porte des appartements intérieurs , et , ayant fait approcher deux janissaires et deux sipahis, s'efforça de les faire renoncer à leurs cruels projets ; mais ils furent insensibles à la voix de leur souverain. Hafiz - Pacha , qui était placé derrière la porte intérieure , se présenta alors , et , se sacrifiant généreusement pour le salut de son maître, lui demanda de le livrer à ces furieux : le Sultan et tous ceux qui l'entouraient versafent des larmes d'attendrissement ; mais le noble vieillard n'en fut point affaibli ; et, s'avançant courageusement vers les factieux , il renversa le premier qui l'attaqua, et tomba sous le poignard de ses compagnons. Le Grand Seigneur, témoin de cet horrible spectacle , fut obligé de promettre aux rebelles la suppression de quelques impôts exorbitants et la destruction
de divers abus ; il se retira ensuite , oppressé de douleur et de rage , et en s'écriant : « Infâmes assassins , oui ne « craignez ni Allah , ni son prophète , « si le ciel le permet, vous éprouverez « un jour une terrible vengeance ! »
A cette occasion , le mufti , dont les soldats demandaient la tête, fut simplement déposé , et remplacé par Akhi- Zadè-Huçeïn- Efendi.
Sultan - Murad , persuadé que cette révolte était le fruit des sourdes menées de Khosrew- Pacha , résolut de l'en punir. Il remit à Mortèza-Pacha , en le nommant gouverneur du Diarbèkir, le ferman qui condamnait à mort l'ex-grand vézir. Rèdjeb- Pacha avertit ce dernier du danger qui le menaçait: Khosrew, alors malade à Tokat, feignit d'être entièrement résigné a la volonté du Sultan , et fit dire à Mortèza qu'il pouvait venir mettre l'ordre à exécution : son projet cependant était de le faire massacrer par ses gardes. Mortèza n'ayant pas jugé à propos de se présenter en personne, se contenta d'envoyer son kiahïa Zoulfekar. Khosrew, après avoir lu le ferman, prononça quelques paroles de résignation aux volontés de Dieu et du padichâh, fit ses ablutions, et tendit le cou au fatal lacet. La téte et tous les biens du condamné furent envoyés à la Porte.
Un mois après la fin tragique de Khosrew, une nouvelle révolte, suscitée en secret par Rèdjeb-Pacha , obligea le Grand Seigneur de haranguer encore les troupes qui demandaient les têtes de Mouça , favori du Sultan , de Haçan , aga des janissaires , et du defterdar Moustapha-Pacha. Les factieux exigèrent encore qu'on leur montrât les princes Baïezid , Suleïman , Kaçim et Ibrahim : ceux-ci furent présentés à la foule , et tâchèrent de la calmer par des paroles conciliantes , et en la suppliant de ne pas les exposer, en prononçant leurs noms , à la colère de Sa Hautesse. Mais les rebelles, voulant absolument une caution pour la sdreté des frères du Sultan , le grand vézir et le mufti donnèrent leur parole, et les princes purent se retirer. Le
lendemain, les exigences des révoltés recommencèrent : les trois favoris dont nous venons de parler furent victimes de la fureur des troupes.
Enivrées de leur sanglant triomphe , elles ne connurent plus de frein , et la déposition de Sultan -Murad fut résolue ; heureusement pour ce prince , la grandeur du péril éveilla au plus haut point son énergie. Soutenu par les conseils de Roum-Muhammed , chef des sipahis , et de l'aga des janissaires , Kieuçe- Muhammed , il mit enfin un terme aux désordres , en ordonnant la mort de Rèdjeb-Pacha , instigateur secret des troubles qui , depuis plus de deux mois , tourmentaient la capitale.
Le 28 chewwal 1041 (18 mai 1632), Rèdjeb-Pacha fut appelé au sérail , et exécuté sur l'ordre et sous les yeux, du Sultan. La vue du cadavre du traître, jeté devant la porte du palais , glaça d'effroi les révoltés , qui se dispersèrent sans oser rien entreprendre.
Ce fut à compter de ce jour que Sultan-Murad commença réellement à régner par lui-même. Le 10 zilka'dè (29 mai), une distribution solennelle d'emplois (*) usurpés par les sipahis eut lieu dans l'Hippodrome. Le Sultan , assis sur son trône , présida un divan à pied dans le kiosque de Sinan-Pacha , situé au bord de la mer, et exigea un serment solennel des janissaires et des chefs des sipahis , qui le prononcèrent sur le Coran, par Dieu, avec Dieu, et au nom de Dieu ! ( IVallahi ! billahi ! tallahil) Les juges des provinces de l'empire se justifièrent des reproches de vénalité que leur adressait le Sultan, et prêtèrent aussi serment. Un écrit fut dressé pour constater cette cérémonie et pour supprimer la survivance des sipahis aux emplois qui revenaient de droit aux mulazims. Ahmed- Aga, général des silihdars et des
(*) Ces emplois viagers et inamovibles étaient des charges d'administrateurs , d'inspecteurs, de receveurs et d'écrivains, qui revenaient de droit aux mulazims ou candidats , dont les travaux antérieurs les ren datent propres à ces places.
sipahis, avant refusé de livrer les chefs de la révolte , fut décapité sur-le-champ. Quatre des principaux factieux furent mis à mort , cinq autres parvinrent à s'échapper ; mais ces mesures énergiques portèrent leurs fruits, et l'insurrection fut étouffée. Les deux rebelles, Dèli-Ilahi , qui avait su se rendre tout puissant en Karamanie , et Dèrèli-Khalf 1 , son ennemi , périrent tous deux ; le premier avait eu l'imprudence de se rendre à Constantinople ; et le second fut écartelé à Sidi-Chehri , sur Tordre d'Ahmed- Pacha, gouverneur de Karamanie , qui s'empara du trésor du coupable et épousa sa veuve.
Elias-Pacha , auquel le Sultan avait donné le gouvernement de Damas , et qui , au heu de s'y rendre , avait envoyé son muteçellim Youçouf pour en prendre possession en son nom , fut poursuivi et battu par les beïler-beïs d'Anatoiie et de Karamanie. Il se réfugia alors dans le château de Pergame , et obtint une capitulation par laquelle les deux pachas lui garantissaient le pardon du Grand Seigneur.
Mais Sultan-Murad n'approuva pas la transaction, et fit trancher , devant lui , la tête du coupable, qui était venu au palais d'Istavros solliciter sa grâce.
Depuis que Sultan-Murad avait triomphé de la rébellion , il ne cessait de faire tomber les têtes de ceux qu'il soupçonnait d'y avoir pris part : accompagné d'une troupe fidèle, couvert d'une armure à l'épreuve , il parcourait courageusement la ville, et s'élançait lui-même au milieu des rassemblements tumultueux , qui se dissipaient à sa vue , tant était grande la terreur qu'il avait su inspirer aux mutins!
Dans les provinces , la même sévérité était déployée contre les artisans de troubles : la révolte des Druses du Liban fut comprimée par Kutchuk- Ahmed , gouverneur de Damas. Des rebelles turcomans arrachés par ruse de leur retraite dans les montagnes d'Ardiich , et conduits à Alep , y furent crucifiés.
Roum - Muhammed , qui avait aidé le Sultan à triompher de 1 insurrection ,
s'étant lui-même mis eu état de révolte , se fortifia dans Aïntab : forcé dans cet asile par Ali-Beï, le rebelle et toute la garnison périrent du dernier supplice.
Pendant que la sévère justice du Sultan étouffait la révolte dans l'Asie Mineure et à Constantinople , l'Arabie était en proie aux troubles de la guerre civile. Après trois ans de fatigues et de combats , pendant lesquels la victoire passait tour à tour des Ottomans aux Arabes , Kior-Mahmoud , aga de la bannière rouge , profitant de la retraite du chèrif Seïd au désert , s'empara de la Mecque dans le mois de cha'ban 1040 (mai 1631), la livra au pillage, et accomplit ensuite les devoirs de sa religion en faisant sept fois le tour de la Kaaba.
Après cette expédition , Kior-Mahmoud prit la route de Basra • poursuivi par les Arabes, abandonné par une grande partie des siens , dont les uns, sous la conduite de Moustapha - Beï , prirent la route de Constantinople , et les autres , guidés par l'émir-ul-hadj- Ibrahim-Beï , gagnèrent la Syrie , Kior- Mahmoud fut fait prisonnier et conduit à la Mecque , où il périt dans les tortures. A la suite de diverses révolutions , la dignité de chèrif fut définitivement renoue h Seïd , qui régna sans partage dans l'Yémen.
En 1043 (1633), tandis que Constantinople célébrait la naissance d'un fils de Sultan-Murad , un violent incendie consuma une portion de la ville.
Ce désastre ayant excité les murmures du peuple , le Grand Seigneur ordonna la suppression de tous les cafés , et défendit, sous peine de mort, l'usage du tabac : par ces mesures , qui furent rigoureusement exécutées , on détruisit tous les foyers d'insurrection , en empêchant les oisifs et les mécontents de se rassembler.
Vers la fin de cette même année 1633, le supplice de Gumuch-Zadè , juge de Nicomédie , pendu par ordre du Sultan, à cause du mauvais état des routes aux environs de Nicée, vint alarmer les oulémas. Le mufti écrivit à la Sultane-Validé , et la supplia de représenter au Sultan combien il était împoli-
TURQUIE. 231 tique de s'attirer la haine des oulémas, marcha lui-même contre le père du
Le cheïkh-ul -Islam paya cher sa hardiesse. Le Sultan , averti par sa mère, tit saisir le mufti et son fils , qui était Istambol- efendiçi (juge de Constan- Uûople) , et les exila à Chypre ; mais leTaîsseau qui portait le premier ayant été forcé de relâcher près de San-Stephano , village peu éloigné du château des Sept-Tours , le Sultan y envoya le bostandji-bachi , avec l'ordre de s'emparer ofu mufti , et de le mettre à mort : cet arrêt , inouï dans l'histoire ottomane , fut exécuté sans opposition.
Dans toute autre circonstance , le trépas du plus haut dignitaire de la loi n'eût pas manqué de soulever la nation ; mais la terreur qu'inspirait Sultan-Murad était si grande, qu'il se montra le jour même à l'Hippodrome, et s'y livra à l'exercice du dfjerid , sans que le peuple osât faire entendre le moindre murmure.
Les Dr uses du Liban étaient gouvernés depuis plus de trente années par le prince Fakhr - uddin - Ben - Ma'an , qui était soupçonné de protéger en secret le christianisme , et qui se plaisait du moins à adopter ouvertement les coutumes européennes. Il avait conclu un traité avec le grand-duc de Toscane , et s'était même rendu à Florence pour resserrer personnellement cette alliance politique : à ces causes de mécontentement pour la Porte , se joignait encore le çrief plus explicite des hostilités commises par les troupes de Fakhr- uddin contre les sipahis que Khosrew-Pacha avait établis en Syrie.
Le Grand Seigneur résolut, en conséquence, de se venger du prince rebelle. Une armée nombreuse , dont le commandement fut déféré à Kutchuk - AhmethPacha , gouverneur de Damas , se disposa à attaquer les Druses. Un corps d'Ottomans , sous les ordres du kianîa Ibrahim, fut battu d'abord à Mizereb. L'émir -ul-hadj Ferroukh- Oghlou s'avança ensuite, à la tête de l'année ottomane, contre le 61s de Fakhr-uddin , Emir-Ali , qui fut tué dans cette rencontre , et dont la mort entraîna la défaite des troupes qu'il commandait. Kutchuk - Ahmed - Pacha
vaincu, et le battit à Safed. Fakhruddin fut réduit à chercher un asile au sein des cavernes de ( ihouf , dans le Liban. Pour s'ouvrir un chemin jusqu'à cette retraite, Ahmed -Pacha fit établir des brasiers pour chauffer les roches calcaires dont se compose cette montagne, et puis on y répandit du vinaigre : on réussit par ce moyen à percer quelques ouvertures à travers lesquelles on fit pénétrer de la fumée dans l'asile de Fakhr-uddin , qui fut obligé de se rendre. Kutchuk - Ahmed-Pacha lui accorda la vie , s'empara de ses trésors et l'envoya à Constantinople : le Sultan lui pardonna , et reçut même les deux fils de Fakhruddin, Mas'oud-Beï et Huceïn-Beï, parmi les pages de Galata-Seraï (collège des itch-oglans, ou pages du Grand Seigneur). Mais, au mois d'à vril 1635, on apprit que Melhem , petit-fils de Fakhr-uddin , avait pillé les villes de Tyr , de Beïrout , de Saint- Jean d'Acre et de Seïde, et mis en déroute l'armée d'Ahmed, pacha de Damas. Cette nouvelle détermina le Sultan à ordonner le supplice du prince druse , dont la tète fut exposée à la porte du sérail , avec cette inscription : « Ceci est la tête du rebelle Fakhr- <« uddin. » Son (ils aîné Mas'oud - Beï fut étranglé ; mais Huçeïn , plus heureux , quitta Galata-Sèraï, et fut admis dans la chambre des pages de l'intérieur, au palais impériale*).
(*) Un historien de l'empire otloman donne sur la soumission de Fakhr-uddin des détails U-ès - différents de ceux qui se trouvent dans les autres auteurs. Nous mettons cette version sous les yeux de nos lecteurs, quoique nous la croyions moins exacte que celle que nous avons adoptée dans notre texte :
« Après la mort de son (ils Ali ( dit l'écrivain que nous citons ) , Fakhr-uddir. fut réduit à chercher un asile dans les ca vernes du Liban. Le bruit se répandit bientô qu'il y avait enfoui des trésors immenses : Sultan-Murad , dans l'espoir d'obtenir l'aveu du lieu où ils étaient cachés, fit publier qu'il accordait sa grâce à Fakhr-uddin , et que îa tète de ce prince était aussi inviola-
L'UNIVERS
Un autre ancien rebelle , Abaza , récompensé de sa soumission par le
Îjouvernement de Bosnie, y déploya a plus grande sévérité contre les janissaires ; car il les détestait toujours, malgré la réconciliation apparente qui avait eu lieu autrefois entre eux ; le Sultan se crut obligé de le déposer pour le
Ironirde ces rigueurs. Par cette mesure, e Grand Seigneur satisfaisait en même temps aux vives réclamations du baile vénitien , suscitées par l'attaque inopinée de la ville de Kilis , dont Abaza cherchait à s'emparer ; mais sa déposition l'obligea de renoncer à cette entreprise. Il se retira à Belgrade ; et , après avoir cherché inutilement à obtenir le pachalik de Bude , il fut nommé gouverneur de Widdin, et se rendit sur les bords du Danube *pour aller commander le corps d'armée qui occupait les frontières d'Oczakow et de Silistrie , où , à l'instigation de la Russie , se faisaient de grands préparatifs de guerre contre la Pologne. Un ambassadeur de cette dernière puissance , Alexandre Trzebinski, reçu en audience par le Sultan , lui parla avec une noble fierté qui excita l'admiration du Grand Seigneur, et lui arracha cet
)>le que celle du padichâh lui-même. Cette proclamation produisit l'effet que le Sultau en attendait. Le prince druse rassembla
auatre cents cavaliers, chargea de ses rihesses un grand nombre de chameaux , et partit pour Censtantinople , dans l'espoir d'obtenir son pardon. Sultan-Murad , déguisé en pacha , vint au-devant de Fakhruddin , et s'entretint longtemps avec lui ; mais le vieil émir avait été averti en secret que le prétendu pacha n'était autre que le Grand Seigneur lui-même : profitant de cet avis, il sut tirer parti de sa position, et flatta avec tant d'adresse le Sultan , qui ne croyait pas être connu de Fakhr-uddin, que Sa Hautesse, loin de le faire périr comme elle en avait le projet , lui pardonna et le combla de faveurs. Mais les grands de l'empire, jaloux du nouveau favori, le perdirent dans l'esprit du Sultan, à qui ils persuadèrent que Fakhr-uddin, partisan de la religion chrétienne, avait renoncé en secret à l'islamisme. Victime de ces perfides accusations, le prince druse fut mis à mort. »•
éloge : « Voilà les serviteurs qu'il nie « faudrait ! » Malgré cet hommage éclatant rendu au caractère de l'envoyé de la Pologne , Sultan-Murad n'en poussait pas moins activement les hostilités contre cette puissance. Vers la fin du mois de chewwal 1043 (avril 1634) , il arriva à Andrinople : là, il apprit, par l'intermédiaire du grand ecuyer Chahin-Aga , ambassadeur auprès du roi de Pologne , que oe monarque était prêt à signer la paix avec la Porte ; cette nouvelle arrêta la marche de Sultan-Murad, qui rentra à Constantinople au mois d'août 1634. Au mois d'octobre suivant , un traité fut conclu entre ces deux puissances.
Paul Strassburg , venu à Constanttnople en 1632, établit les premières relations politiques entre la Suède et la Porte ; mais ses efforts furent contrariés par l'influence autrichienne, qui empêcha surtout l'effet d'une ambassade suédoise auprès du khan des Tatares.
Cette même année, la Hollande renouvela ses capitulations avec l'empire ottoman ; et l'Autriche envoya en ambassade à Constantinople le comte Jean Rodolphe de Puchaimb. Ce plénipotentiaire assista, avec les ambassadeurs des autres nations , au départ du Grand Seigneur pour Andrinople.
Dans cette circonstance , le représentant de la France, M. de Marcheville, ui avait gardé son chapeau sur la tête evant le Sultan, obligé, sur l'injonction d'un ministre ottoman, de se découvrir et de saluer, lui répondit ironiquement qu'il le remerciait de l'avoir réveillé. Ce même ambassadeur, pour se soustraire à l'ordre positif que lui signifia un tchaouch de céder le pas au comte de Puchaimb, prétexta une maladie, et évita ainsi de se trouver à l'église le jour de Pâques avec son compétiteur. Malgré ces marques de préférence accordées par le Sultan à l'ambassadeur autrichien, celui-ci ne put obtenir satisfaction sur les griefs dont il se plaignait, et il repartit en n'emportant que des promesses illusoires.
Le 39 safer 1044 (24 août 1634) périt, par ordre de Sultan-Murad, le
fameux Abaza-Pacha , cet ancien rebelle, qui, depuis sa soumission, avait rendu de si grands services à son maître. La mort de l'ex-gouverneur de Bosnie causa d'autant plus d'étonnetnent, qu'il avait gagné au plus baut point la bienveillance du Grand Seigneur. Son amitié pour le nouveau favori était si grande qu'il ne pouvait se passer de lui, et se plaisait à imiter ses manières et jusqu'à la coupe et à l'arrangement de ses vêtements, qui servaient de modèle à tous les courtisans , attentifs à suivre l'exemple du monarque. Cette haute faveur ne put néanmoins garantir Abaza des trais de l'envie : le kaïm-mèkam Beïram- Pacha, le mufti Yahïa-Efendi, et Moustapha, l'un des favoris du Sultan, se liguèrent en secretcontre Abaza, et parvinrent à éveiller les soupçons de Sultan-M urad.La querelle des Grecs et des Arméniens relativement à l'église du Saint-Sépulcre {Camama) à Jérusalem, occupait alors tous les esprits : Abaza, moyennant une somme de vingt mille piastres , avait promis à ces derniers de parler pour eux. Le Sultan fut instruit de cette circonstance , et questionna à ce sujet Abaza , qui se troubla et assura qu'il n'avait reçu que douze mille piastres. Cette dissimulation irrita tellement Sa Hautesse, qu'elle remit ellemême au K apoudji-bachi le ferman de mort. Abaza , en le recevant, ne dit que ce peu de mots: «C'est la volonté de mon « padichâh! » Et, après avoir fait sa prière, il tendit avec résignation la téte au bourreau. Son corps fut déposé dans le caveau du fameux grand vézir Murad - Pacha , surnommé le Cureur de puits (Kouïoudji.)
Le 4 de ramazan 1044 (21 février 1635 ) , la tente du Grand Seigneur fut dressée à Scutari, et, dix-neuf jours après, il sortit de Constantinople avec la plus grande pompe : il était escorté par ses gardes du corps, par les vézirs, les oulémas, les agas de la cour intérieure et de la cour extérieure; et sur ses pas se pressait la population tout entière de la capitale. Il allait se mettre lui-même à la tête de l'armée qui devait envahir la Perse.
La marche de Sultan-Murad jusqu'à Erivan fut marquée par une série non interrompue de supplices; et sa sévérité inouïe , qui punissait de mort les moindres fautes , répandit la terreur sur sa route. Le siège d'Erivan dura huit jours , pendant lesquels le Sultan déploya la plus grande activité, et mit en usage, auprès de l'armée, tous les moyens d'encouragement qu'il avait en son pouvoir : non content de parler en particulier à chacun des officiers supérieurs, il s'adressait même aux simples soldats : « Ne vous lassez pas, « mes loups, leur disait-il : mes /au- « cons , llieure est venue de déployer « vos ailes ! » Il leur prodiguait en outre l'or et l'argent : des groupes de chirurgiens, debout autour de lui, pansaient les blessés, et il faisait distribuer
f>ar ses pages des sorbets à ceux qui ui apportaient des têtes. Enfin le khan Emirgoun, gagné par le Sultan, lui fit ouvrir les portes de la ville (le 23 safer 1045 : 8 août 1635) : il reçut en récompense le pachalik d'Alep, le' ran^ de vézir, trois kaftans, l'étendard, les trois ttwughs, un poignard et un cimeterre enrichis de diamants, et de * riches colliers. Après la conquête d'Erivan, Sultan-Murad envoya à Constantinople deux messagers avec l'ordre ostensible de faire illuminer la ville, et avec la mission secrète de mettre à mort ses deux frères , les princes Baïezid et Suleïman (*) Cette cruelle exécution vint troubler les réjouissances publiques ordonnées pour célébrer le triomphe des armes ottomanes. Le Sultan assista, dans la grande mosquée d'Erivan, à la prière du vendredi ; et dans la capitale, non-seulement les m ah om et ans, mais encore les juifs et les chrétiens furent obligés d'adresser des vœux au ciel pour la prospérité
(*) Cet événement a fourni à Racine le sujet de sa tragédie de Bajazet. Nous remarquerons à cette occasion que tout, dans cet ouvrage , hormis la mort du héros , est de l'invention du poète; et que, non-seulement les faits, mais encore les usages du sérail et même les noms propres y sont entièrement défigures.
du vainqueur. L'année passa ensuite l'Araxe, où Sultan-Murad sauva luimême la vie à un de ses archers que le fleuve emportait. Le 29 rebi'ul-ewwel 1405 (12 septembre 1635), le Sultan entra dans Tebriz, qu'il livra au pillage et détruisit par l'incendie : la belle mosquée d'Ouzoun-Haçan fut seule épargnée sur la demande du mufti. Des propositions de paix, faites par Rustem-Khan à Mortèza -Pacha, n'amenèrent aucun résultat, et l'approche de l'hiver décida le Sultan à battre en retraite. Après quinze jours de marche rétrograde, l'armée s'arrêta devant Kotour, dont elle entreprit le siège ; mais les neiges qui commençaient à tomber l'obligèrent d'y renoncer.
Vers la fin de décembre , le Grand Seigneur fit son entrée triomphale à Constantinople : il était armé de pied en cap, et son casque d'or, entouré d'un petit turban blanc, était surmonté de plumes noires de héron que fixait une agrafe de diamants. Les murs de la capitale avaient été réparés et blanchis pour cette solennité.
En 1632, l'ambassadeur français, M. de Marcheville, avait éprouve les effets de la tyrannie de Sultan-Murad.
Le fils de cet ambassadeur avait été emprisonné, et un navire français mis sous le séquestre. M. de Marcheville réclama vivement, par l'intermédiaire de son interprète , au sujet de cette violation des droits garantis par les traités, et le malheureux drogman fut empalé. Lors de son arrivée à Constantinople, M. de Marcheville avait déjà vu un de ses drogmans condamné au supplice de la potence, pour donner satisfaction au kapoudan - pacha des plaintes que notre ambassadeur élevait contre ce haut dignitaire, qui avait
S su lté à Chio le pavillon français, archeville lui-même, au sortir de l'audience du Grand Seigneur, fut embarqué sur un bâtiment, qui, retenu dans le port par les vents contraires, se fit remorquer par deux galères et gagna la haute mer.
Ce même ambassadeur français eut aussi de vives altercations avec le résident impérial Rodolphe Schmid. au
sujet des églises d'Orient, dont Marcheville prétendait que le roi de France était Tunique protecteur. Des religieux franciscains ayant été envoyés en Valachie par la légation autrichienne, Marcheville leur opposa en vain des capucins français : toutes ces mesquines tracasseries portaient le plus grand tort à la considération dont les représentants des puissances chrétiennes auraient dû chercher à s'entourer. Le kaïm-mèkam Rèdjeb, profitant de cette mésintelligence, fit fermer deux églises catholiques pour les consacrer au culte de l'islamisme.
A peine Sultan-Murad était-il rentré dans sa capitale, que l'on apprit l'arrivée de l'armée persane sous les murs d'Erivan. Le gouverneur Mortèza-Pacha ayant été tué pendant le siège , la place ne tarda pas à capituler avant que le grand vézir pdt lui porter secours. Le Sultan feignit de recevoir cette nouvelle avec le plus grand calme; il écrivit même au grand vézir
{>our le consoler, et réserva toute sa coère pour Osman-Efendi, secrétaire des janissaires, qui, afin de remplir ses cadres, avait enrôlé jusqu'à des enfants. Mais, selon son habitude, Sultan-Murad ne pardonna pas à son premier ministre la perte d'Erivan, et au commencement de Tannée suivante (1637), il fut remplacé par le kaïmmèkam Behram-Pacha.
Le 28 muharrem 1046 (2 juillet 1636), Djan-Poulad-Zadè-Moustapha- Pacha paya de sa tête l'offense qu'il avait faite au Sultan en abandonnant le favori Mouça aux coups des factieux : quelques supplices injustes, ordonnés en K ara manie par Djau-Poulad furent le prétexte dont le Grand Seigneur colora cette vengeance personnelle.
Au milieu de rebi'ul-akhir (septembre), une bataille acharnée se livra dans la plaine deMihreban, entre les Osmanlis et les Persans. Rustem-Khan commandait ces derniers , et les premiers étaient sous les ordres de Kutchuk- Ahmed -Pacha, auquel s'était réuni Ahmed-Khan , beï kurde que le* intrigues du roi de Perse Chàn-Sèfi avalent mécontenté, et par suite poussé
dans les rangs ennemis. Après un combat qui dura deux jours et deux nuits , les Persans , grâce à leur supériorité numérique, mirent les Ottomans en déroute. Rutchuk- Ahmed- Pacha , affaibli par une maladie, ne put poursuivre sa route; les vainqueurs lui tranchèrent la tête, et bientôt Ahmed- Khan , retourné à Moucoul , y mourut de chagrin.
Au moment de la mort de Betlen Gabor, roi de Transylvanie et de Hongrie (1628), ces provinces se trouvèrent déchirées par l'ambition de trois prétendants : c'étaient Seckél Moses , appuyé par la Suède ; Êtienne Betlen , soutenu par la Porte, et Rakoczy, qui avait un parti à la cour de Vienne : ce dernier ayant remporté une victoire complète sur l'armée ottomane, commandée par Naçouh-Zadè, le Sultan se décida à reconnaître Rakoczy comme prince de Transylvanie (1046-1636).
Après avoir passé trois mois en captivité, l' ex-grand vézirRèdjeb fut nommé gouverneur d'Oczakow.En 1045 (1635), Djanibek-Gheraï, khan de Crimée, ayant refusé de marcher contre les Persans , avait été déposé par le Grand Seigneur et remplacé par Inaïet-Gheraï. Ce nouveau khan employa les premiers moments de son règne à combattre Kantemir, prince des Noghaïs, qui, appelé à Constantinople, ne put détendre ses possessions. Inaïet- Gheraï pilla Kaffa et les environs d'Ak- Kerman , s'empara des trésors et de la famille de son adversaire , et transplanta en Crimée les habitants de la Bessarabie {Boudjak)- Mais ayant osé, après sa victoire, demander à la Porte la retraite des troupes ottomanes, la remise d'otages en garantie de la paix, et l'extradition de Kantemir, Inaïet- Gheraï fut destitué à son tour et remplacé par Bèhadir-Gheraï, 01s de Sèlamet-Gheraï. Battu par les frères de Kantemir, Orak et Selman-Châh, qui tombèrent à l'improviste sur le camp tatare, Inaïet-Gberaï se rendit à Constantinople, où le Sultan le cita devant lui avec son adversaire Kantemir. Le Grand Seigneur, après avoir reproché au khan son ingratitude, ne voulut
{>as même entendre sa justification et e fit étrangler sur-le-champ. Kantemir fut nommé sandjak-beï de Kara- Hyçar : niais son troisième fils avant tué un musulman, Sultan -Murad ordonna la mort du coupable, et envoya son cadavre sanglant au malheureux père, dont il ne tarda pas à prononcer aussi la sentence, craignant sans doute le ressentiment de ce redoutable sujet.
Le supplice du brave Kantemir répandit la consternation parmi les Noghaïs; et la tribu des Mansours, dont il était le chef, se soumit au khan de Crimée.
Le 17 rebi' ul-ewwel 1047 (9 août 1637) , l'ambassadeur persan Makçoud- Khan, arrivé depuis peu de temps, rut admis à l'audience ae Sa Hautesse.
Malgré les magnifiques présents qu'il apportait , il ne put faire agréer ses
Sropositions de paix , et fut , contre le roit des nations , emprisonné dans le palais de Daoud-Pacha, dont les fenêtres , les portes , les cheminées , et enfin toutes les ouvertures par où le jour aurait nu pénétrer, furent rigoureusement fermées , de sorte que Makçoud-Khan passa le temps de sa captivité dans de profondes ténèbres. Cet ambassadeur ayant tenté de faire parvenir à son maître des dépêches secrètes , les porteurs furent découverts et pendus, après avoir eu le visage mutilé.
Vers cette époque , le patriarche grec Cyrille , ennemi déclaré des jésuites , accusé d'entretenir des intelligences avec la Russie, fut arraché de son palais, et mis à mort pendant la nuit dans le château des Sept-Tours. Son successeur, Carfila, favorable à la compagnie de Jésus, fut obligé de.
compter au trésor impérial cinquante mille écus pour obtenir son diplôme.
Cependant Sultan-Murad , qui avait résolu le siège de Bagdad, pressait avec activité les préparatifs de la campagne contre la Perse. Le grand vézir , Behram - Pacha partit le premier, et, après avoir inspecté les frontières de Kars et d'Erzroum, il revint, te Tr safer 1047 (25 juin 1637), dans ses quartiers d'hiver à Amassia
L'UNIVERS
Le Sultan , avant de se mettre en route, fit périr un de ses frères, Sultan.-Karim , dont les brillantes dispositions avaient éveillé la jalousie de Murad. Pendant sa marche dans l'Anatolie , le Sultan apprit qu'un derviche fanatique faisait déserter un grand nombre de soldats , en se donnant pour le mehdi, et en préchant la nécessité de rallier les enfants d'Ali et ceux d'Omar. Quelques mille hommes , qui s'étaient déclarés les disciples de cet imposteur, battirent le beïler-beï d'Anatolie; mais le kiahïa de ce dernier ayant réuni trois à quatre mille hommes, le derviche fut fait prisonnier, et périt dans les supplices les plus barba res
Le 6 rèbi'ul-akhir 1048 (17 août 1638), le grand vézir Behram-Pacha mourut à Djoulab de mort naturelle , circonstance remarquable dans un poste si dangereux et sous un maître si cruel. Ce ministre plein de mérite fut pleuré par le Sultan : Taïïar-Muhammed-Pacha, gouverneur de Moucoul , reçut le sceau de l'empire.
Enfin , le 8 rèdjeb 1048 (15 novembre 1638) , cent quatre-vingt-dix-sept ours après son départ de Scutari, 'armée ottomane arriva sous les murs de Bagdad. La tente du Grand Seigneur lut dressée sur une colline voisine: ce prince, revêtu de l'uniforme de janissaire, ranimait par sa présence l'ardeur des soldats qui travaillaient à l'ouverture des tranchées; on dit même qu'il leur donnait l'exemple en mettant la main à l'œuvre : cette conduite fit naître le plus grand enthousiasme dans l'armée , et eut les plus heureux effets. C'est à l'occasion du siège de Bagdad que Sultan -Murad mérita le titré de Ghazi, qui lui fut décerné d'une voix unanime. Après que les feux d'une artillerie bien nourrie eurent abattu une portion des murs jusqu'au niveau du sol, un assaut général eut lieu le 17 cha'ban 1048 ( 24 décembre 1638). Le grand vézir Taïïar-Muhammed-Pacha , s'élançant sur le rempart comme un simple volontaire , eut la tête traversée par une balle ; et , suivant les expressions d'un écrivain oriental , Poi-
seaude son esprit s'envola de sa cage terrestre dans les bosquets de roses duparadis. Le kapoudan- pacha Moustapha remplaça sur-le-champ Taïïar- Pacha ; et , sans être effrayé du sort de son prédécesseur, monta à l'assaut avec une intrépidité qui ranima l'ardeur des assiégeants et leur assura la victoire. Le lendemain, après avoir soutenu un siège de quarante jours, ce boulevard de la frontière persane se rendit par capitulation. Bagdad fut alors incorporé à l'empire ottoman, dont il fait encore partie aujourd'hui.
Le khan , qui avait traité pour la reddition de la place, fut admis à l'audience solennelle du Sultan , et en reçut de riches présents. Murad lui avait promis de respecter la vie et les biens des vaincus , en lui enjoignant de faire évacuer la ville avant midi. Mais la garnison n'ayant pas tenu compte de l'ordre du khan , les Ottomans pénétrèrent de vive force dans Bagdaa , et firent un horrible carnage des vaincus : trente mille Persans furent massacrés le jour même de la capitulation.
Le gouvernement de Bagdad fut confié a Haçan, aga des janissaires; Bektach-Aga eut le commandement de la garnison. Peu de jours après, une inondation vint emporter tous les travaux faits pour le siège , et détermina la retraite des Ottomans. Mais , avant de quitter sa conquête , S ul tan- Mu rad , dans un accès de colère occasionné par l'explosion de la poudrière de Bagdad , fit trancher la tête à mille prisonniers persans (*). Il repartit en-
(*) Parmi ces prisonniers se trouvait un célèbre musicien , nommé Châh-Kouli, qui demanda au Sultan de lui faire grâce , afin, disait-il , que le bel art de la musique ne descendît pas avec lui dans la tombe. Sultaii-Murad, curieux de juger si le talent de cet artiste répondait à sa renommée , fit suspendre l'exécution, et lui permit de montrer ce qu'il savait faire : Châh-Kouli prit alors un instrument appelé chechtar (sorte de guitare à six cordes) , et chanta , en s'accompagnant , la chute de Bagdad et le triomphe du vainqueur. Le choix du sujet et le charme de la voix de Châh-Kouli plurent
suite pour Constantinople, où il arriva le 8 safer 1049 (10 juin 1639). Son entrée se fit avec une pompe digne de I l'importance de la conquête : Sa Hautes se à cheval , vêtue à la manière des anciens héros persans , et les épaules couvertes d'une peau de léopard , était précédée par cent timhalliers et trompettes persans , qui jouaient des airs nationaux ; et , à ses côtés , vingt-deux khans enchaînés ornaient la marche du triomphateur.
Le 21 djèmozi-ul-ewwel (19 septembre), l'ambassadeur persan Muhammed-K.ouli-K.han présenta au Sultan le traité de paix , réglé avec le grand vézir, et par lequel la Perse cédait Bagdad à la Porte, et recevait en échange la province d'Érivan. L'audience solennelle dans laquelle Sultan- Murad donna sa ratification, fut remarquable par l'éclat et la magnificence que le vainqueur voulut déployer. Sa Hautesse , richement vêtue , et le turban entouré d'une chaîne de diamants , était assise sur un coussin cramoisi , brodé de perles , placé sur un superbe trône d'or , à colonnes d'argent massif ; la main du célèbre calligraphe Mahmoud-Tchèlèbi y avait grave une Kacidé composée par le poète Djewri , en l'honneur de Sultan - Murad. On y lisait entre autres ces vers :
« Tu es le pôle vers lequel l'univers * se toqrne en frémissant , comme l'ai- « Ruille de la boussole. Il ne tremble pas « ae la crainte d'être anéanti , il trem- « ble du désir de s'offrir en holocauste « devant ton trône puissant. »
Lorsque le grand vézir rentra dans Constantinople , il fut accueilli avec la plus grande faveur par le Sultan, qui le fit revêtir d'une fourrure de martre zibeline, et lui adressa ces paroles bienveillantes : « Lala , sois le bien- « venu ! le pain que je te donne est lé- " ci ti moment gagné. »
Quelque temps avant l'arrivée du Grand Seigneur à Constantinople, Pialè-Kiahïa avait poursuivi et pres-
tellement à Sultan-Murad qu'il fit grâoe au musicien et l'emmena avec lui à Constan- Uaople.
ue entièrement détruit une (lottille e Cosaques qui infestaient les rives de la mer Noire.
Pendant l'expédition contre Bagdad, une révolte d'Albanais avait éclaté dans les monts de Saint-Clément (Klèmenta-Daghy), âpres solitudes habitées par des hommes demi -sauvages, armés de lances, de frondes et de larges coutelas; aussi agiles que les chamois des Alpes , à l'aide des crampons dont leurs pieds sont garnis , ils gravissent les cimes les plus escarpées , ou descendent sans crainte au fond des plus affreux précipices : la chevelure de ces montagnards, dont ils entourent leur cou et leurs oreilles, est divisée en quatre tresses enlacées de chaînes d'argent , symboles des quatre chaînes qui partent du mont Clementa et séparent le pays en quatre vallées. L'exoostandji Doudjè-Pacha , sandjak-beï de Bosnie, fut appelé au gouvernement d'Essek , et chargé de réduire les rebelles. II s'enfonça , au cœur de l'hiver, dans ces dangereux défilés; et, malgré la résistance désespérée des Albanais qui faisaient rouler sur ses soldats d'énormes quartiers de rocs, il parvint à les soumettre : il envoya au Sultan quelques têtes de rebelles , ornées de leurs chaînes d'argent et de leurs pendants d'oreilles : « Voyez , » dit à cette occasion Sa Hautesse à quelques seigneurs albanais qui l'entouraient , « voyez comme Doudjè a « paré les têtes de nossujetsd'Albanie.»
Dans cette pénible expédition , l'intrépide pacha d'Essek avait adopté la chaussure des montagnards; malgré sa goutte , il gravissait les rochers les plus inaccessibles , et surprit ainsi un des kniez ou chefs des rebelles. La rigueur du froid et la disette ajoutèrent aux difficultés de l'entreprise ; pendant toute la campagne, Doudjè-Pacna n'eut d'autre nourriture qu'un peu de riz.
Le Sultan, par une lettre très -flatteuse , lui témoigna toute sa satisfaction pour sa glorieuse conduite. Après avoir élevé un fort sur le mont Islit , et rebâti celui de Roschaî, mesures qui rétablirent la sûreté des communications , il retourna dans son gouver-
L'UNIVERS
nement. Malgré le service que Doudjè venait de rendre à l'empire, il n'en fut pas moins destitué peu de temps après , pour avoir traite secrètement de la rançon d'un chef de partisans hongrois, qui ravageaient les frontières de la contrée de Bihacz : le rachat du captif avait été fixé à douze mille ecus ; mais le Sultan , trompé par de faux rapports , crut que le prix s'en élevait à quarante mille ; et il réclama impérieusement cette somme et la tête de six chefs des rebelles.
En 1637, une escadre de Barbaresques, sous les ordres d'Ali-Pi ce ni no , avait ravagé les côtes de la Pouille et s'était emparée d'un navire vénitien :
l'année suivante, l'amiral de la république, Marini Capello, poursuivit les corsaires jusque dans Vaiona, port appartenant aux Ottomans. Après un mois de blocus , l'escadre barbaresque fut prise par Capello sous le canon de la place. Sultan-Murad , irrité de cette violation de la trêve , ordonna le massacre de tous les Vénitiens qui se trouvaient dans l'empire, sentence barbare qui fut commuée plus tard, sur les représentations du grand vézir et du silihdar, en un arrêt de captivité :
mais le Grand Seigneur, pour se venger de Venise, donna l'ordre de rompre toute relation commerciale entre cette république et la Bosnie : le defterdar, ayant combattu vivementcette dernière mesure , qui enlevait au trésor environ cinq millions d'aspres, produit des douanes de Spalatro, fut condamné à mort. Le baile Luigi Contarini fut gardé à vue dans son hôtel par quatre tchaouchs. Pendant sa captivité, il fut instruit le premier de la naissance de Louis XIV, et il se hâta d'en communiquer la nouvelle au comte de Césy, notre ambassadeur, qui fit aussitôt chanter un Te Deum et tirer plusieurs salves d'artillerie. On était alors en septembre 1638 , et le Sultan se trouvait encore à Bagdad. Les sultanes , alarmées
Kr le bruit du canon , envoyèrent le standji-bachi savoir le motif de ces explosions inusitées : le fils de l'ambassadeur ayant répandu que les Français célébraient la venue au monde du
premier-né de leur padichâh, le musulman répliqua qu'il n'y avait sur la terre qu'un padichâh, celui des Ottomans , et il emmena le jeune homme prisonnier ; mais il fut relâché sur-lechamp, sur la demande de son père, qui menaça de déclarer la guerre à l'empire ottoman au nom du roi de France.
Cependant un tchaouch fut expédié à Venise , et les relations avec la république furent renouées après le retour du Sultan dans sa capitale.
Depuis la dernière campagne de Perse , Sultan-Murad était sujet à des attaques de sciatique; et quoique, d'après l'avis des médecins, il eût renoncé pendant quelques mois aux excès de la table, il éprouva le 1er chewwal 1049 ( 25 janvier 1640), un violent accès qui menaça sa vie. Dès qu'il fut hors de danger, il célébra son rétablissement par une orgie nocturne où il s'abandonna plus que jamais à son penchant pour le vin, passion qu'une abstinence forcée semblait avoir encore accrue ; et, comme dit un historien ottoman , « après avoir été séparé pendant « quelque temps de la fille de la vigne, « qu'il aimait avec ardeur, et avoir re- « noncé pendant plusieurs mois à se « mirer dans le cristal de la coupe du « matin, qui, depuis tant d'années, « avait brillé sur la couche du plaisir, « au premier jour du beïram le maître « du monde consentit à voir étinceler « de nouveau cette liqueur matinale
« daus la coupe séduisante et il
« recommença à baiser les lèvres de « rubis du cristal où écumait la boisson « rosée. »
Les suites de cette débauche ne tardèrent pas à se faire sentir, et la santé de Sultan-Murad déclina visiblement :
tyran jusque sur son lit de mort, il menaça les médecins du dernier supplice s'ils ne le guérissaient pas, et donna l'ordre d'étrangler son frère Sultan-Ibrahim : ce prince avait du jusqu'alors son salut au mépris que sa faiblesse corporelle et une sorte d'imbéciHité affectée avaient inspiré à Murad. La Sultane-Validè prit sur elle d'empêcher l'exécution d'Ibrahim ; mais , pour ne pas réveiller le terrible
courroux du Sultan moribond, elle lui flt dire qu'il était obéi et que son frère n'existait plus. Le soupçonneux monarque voulut voir le cadavre du prince; et comme les médecins s'opposaient à ce désir, sous le prétexte que ce spectacle redoublerait son mal , il s'élança hors du lit ; mais , trop faible pour se soutenir, il retomba dans les bras de son favori le silihdar- pacha. Enfin, après quinze jours de maladie, Sultan- Murad expira le 16chewwal 1049 (9 février 1640) : il était âgé de vingt-neuf ans et en avait régné dix-sept. Suivant quelques historiens, sa santé était altérée depuis plusieurs mois par les craintes superstitieuses où l'avait jeté une éclipse de soleil. Vainement ses astrologues cherchèrent-ils à le rassurer en lui prédisant un règne long et fortuné; Murad, qui cultivait lui-même les sciences occultes, voulut s'instruire de sa destinée par des moyens surnaturels; il ouvrit le Djefr-Kitabi , livre mystérieux écrit en caractères magiques. Apporté d'Égypte par Sèlim 1er, ce livre renferme, si l'on en croyait une tradition populaire, le nom de tous les princes qui régneront dans cette contrée jusqu'à la un du monde; on y trouve aussi la série de tous les sultans ottomans , et même le récit prophétique de leurs destinées. Murad étudia longtemps cet ouvrage, crut y voir la prédiction de sa mort prochaine, et, dans son effroi, cacheta le funeste livre, et prononça mille anathèmes contre ceux qui y toucheraient à l'avenir.
Ses craintes redoublèrent encore lorsqu'il apprit qu'un cheikh de la Mecque, renommé par son talent pour la divination , avait assuré au silihdar que la lune de chewwal, pendant laquelle le Sultan était né, indiquait quelque chose de sinistre pour cette année 1049 (1 640). Afin de détourner la fâcheuse influence desastres, Murad ordonnadesaumones et des sacrifices, et fit mettre en liberté nn grand nombre de prisonniers; mais, frappé d'une terreur insurmontable, il nen mourut pas moins pendant la lune fatale de chewwal, ainsi qu'on vient de le voir.
Ce prince était d'un extérieur qui
>UIF. 239
répondait parfaitement à l'idée que sa conduite sanguinaire pouvait en don* ner. Quoiqu'il ne fUt que d'une taille un peu au-dessus de la moyenne , son corps, constitué vigoureusement, annonçait la force athlétique dont il était doue. Sa chevelure était brune, sa barbe épaisse et noire , son teint olivâtre. Son regard , brillant mais sombre, inspirait la terreur; son front vaste était sillonné, entre les sourcils, de quelques rides verticales, qui se creusaient profondément lorsque la colère l'agitait. L'ensemble de sa personne était plein d'une majesté grave et fière qui commandait le respect. Peu de souverains ont été aussi redoutés que lui ; et l'effroi qu'il faisait naître était si grand que ses sujets s'enfuyaient à son approche, ou bien, lorsqu ils ne pouvaient éviter sa présence , demeuraient dans le silence le plus profond : on n'osait prononcer son nom qu'en tremblant, et l'on a vu des personnes qui se sentaient coupables d 'infraction à ses ordonnances, s'évanouir dé frayeur en entendant annoncer sa venue. Cette épouvante n'était pas sans motifs ; et malheur à celui qui , à tort ou à raison , réveillait la terrible colère de ce prince impitoyable. Lorsqu'il sortait pendant le jour, les janissaires écartaient le peuple à coups de bâtons et de pierres : clans la nuit, il se dérobait quelquefois de l'appartement des femmes; et courant dans les rues , le cimeterre en main , il tuait tous ceux qu'il rencontrait. D'autres fois il se plaisait à tirer des flèches sur ceux qui passaient devant les fenêtres du sérail : dans un des accès de délire sanguinaire où le jetait son état d'ivresse presque habituel , il lit noyer des femmes qui dansaient dans une prairie, parce que leur gaieté l'importunait. Nous nous bornerons à citer quelques-uns des innom brables traits de barbarie qui l'avaient rendu un objet d'horreur et d'effroi ; ils suffiront pour faire connaître à nos lecteurs le caractère de ce terrible despote.
Pendant un voyage à Andrinople, en 1634, Sultan-Murad traversait à cheval un pont sous lequel trente der-
viches sciaient cacnês, afin de voir l'empereur de plus près. A son approche, ces malheureux sortirent précipitamment de leur retraite, et, par cette brusque apparition, effrayèrent le cheval , qui se cabra et désarçonna son cavalier : ils furent tous décapités sur-le-champ.
A Bèchik-Tach un paysan qui se trouva sur la route du Sultan, et dont le cbariot embarrassait le chemin , fut percé d'un coup de flèche par Murad , qui , en le voyant tomber, ordonna au bostandji-bachi de l'achever; mais le rusé campagnard se hâta de s'écrier :
« Longue vie à mon padichâh ! L'a me ■ de l'insolent s'est envolée de son « corps lorsqu'il a reçu votre flèche ! » Cette répartie lui sauva la vie.
Nous avons déjà dit que la marche du Grand Seigneur à travers l'Asie Mineure et l'Arménie, lorsqu'il se rendait au siège d'Érivan , ne fut , pour ainsi dire, qu'une longue suite de supplices : après avoir fait exécuter, à Sidi-Ghazi , un chef de rebelles nommé Kara-Yilan-Oghlou ( le fils du serpent noir), il ordonna aussi la mort de tous ses enfants , qui n'avaient point pris part à la révolte de leur père.
A Bardakli , il fit mettre à mort le sandjak-beï de Magnésie, Toutidji-Hacan-Pacha , qui rejoignait l'armée avec deux mille soldats très-bien équipés.
Le Sultan , à sa vue , se rappela que dans les derniers troubles qui avaient eu lieu dans son gouvernement, ce pacha avait eu peine à réduire les factieux : « Ah! maudit! s'écria-t-il , toi « oui ne pouvais venir à bout d'une « demi -douzaine de rebelles, voilà « qu'aujourd'hui tu fais des marches «triomphales!... Qu'on lui coupe la « tête ! »
Suitan-Murad avait en grande aversion l'opium et le tabac, et il avait fulminé des ordonnances terribles contre ceux qui s'en permettraient l'usage. A Nakarazèn-Tcnaïri (prairie du trompette ) , le tchaouch Djewhèri - Zadè fut décapité; son crime était d'avoir fumé une pipe de tabac. Soixante-quatre fumeurs arrêtés à A lep, à Hadjèçhez, à Koha et à Uteh-Pounar , périrent
dans les supplices , les uns pendus , les autres écartelés, décapités, ou écrasés à coups de marteaux. Dans une autre occasion cependant il se montra plus humain : un fumeur passionné n'ayant pu se résoudre, malgré les défenses du Sultan, à renoncer aux charmes de la pipe, avait creusé une fosse profonde clans laquelle il descendait pour se livrer à son goût favori , et qu'il recouvrait de gazon pour en dérober la vue aux passants ; un jour le fumeur souterrain fut surpris en flagrant délit par Murad, qui, tirant son cimeterre, se préparait à venger sur le coupable le mépris de l'ordonnance impériale; mais celui-ci, sans s'émouvoir , se mit à dire gaiement : « Hors « d'ici , fils d'une femme esclave ! ton « édit est fait pour là-haut , et ne s'é- « tend pas sous terre. » Le Sultan rit de la répartie et pardonna ; il accorda même au délinquant le privilège spécial de fumer tant sur terre que dessous , et en eutre il lui donna un emploi à la cour.
En 1634, un marchand vénitien fut pendu pour avoir dirigé de sa maison une lunette d'approche sur le sérail.
Les biens de la victime furent confisqués. Plusieurs Anglais et Français furent emprisonnés , et ne purent obtenir leur liberté qu'en payant une avanie de quarante mille écus. Sultan-Murad regardait les Francs comme solidaires les uns des autres, sans aucune distinction. Il alla jusqu'à ordonner des perquisitions chez les négociants , et même chez les ambassadeurs , et fit saisir toutes leurs armes. Le représentant de l'Angleterre, sir Peter Wych, fut dépouille de l'épée avec laquelle son souverain l'avait armé chevalier.
Émir - Tchèlèbi , premier médecin de Murad , fut la victime de la cruauté de son maître envers ceux qui enfreignaient ses édits. On l'avait accusé de faire un usage continuel du tabac et de l'opium; il répondit aux reproches foudroyants de Sa Hautesse par des
Srotestations d'innocence qui persuaèrent le Sultan ; mais le silihdar-pacha , ennemi secret d'Émîr-Tcbèlèbi , ayant gagné un de ses gens, apprit que
le premier médecin portait toujours l'anim.i a.
de l'opium sur lui , et uu'il en nrVni ;î ? . et , d'un seul coup de bâton
toute/ les fois què , so'us prétexte £ V? "Tf meDt assené • '^ndit mon
faire ses ablutions, i sortait ^b wf a SeS p,eds : " Le de Dieu es
impériale. Le ffl^^wffc ,° aïeC ?°ttre Padichilh ! "
Sultan, qui , à sa première entrêtue a R£ T Saisis ^'admiration,
avec EnSr-Tchèlèbi, le fouina lui- offrit ffi • ^ambassadeur indien
même, et trouva, cachée dans vi hultan-Murad des présents
L"i.c^e ! ' remarquables par leur richesse et leur
tements, une boîte d'or contenant un certaine quantité d'opium : le médecin, glace d effroi , répondit en tremblant , ^vef?/ .interrogations du Sultan que ce n était point de l'opium pur mais un opiat des plus innocents, dans lequel .1 n'entrait qu'une faible dose de cet electuaire. Sultan- M urad lui ordonna alors d'avaler tout ce qui lui en resta,t : Émir-Tchèièbi , ap?ès en avoir pris quelques pillules, représenta a Sa Hautesse qu'une plus grande quantité pourrait faire l'effet d'un poison ; mais le Sultan insista, en disant qu'un médecin si habile saurait bien y trouver un antidote; et lorsqu Emir-Tchlèlèbi eut pris toute la dose, son maître se fit un barbare plaisir de le forcer à jouer trois parties d échecs, et ne consentit à le laisser aller que lorsqu'il le vit presque mourant Transporté chez lui, Émir-Tchèlebi désespère but un verre d'eau à la glace, et il expira dans la journée f*1 La terreur que Sultan-Murad ins-
singularité et, entre autres, un bouclier d'oreilles d'éléphants, recouvert de peau de rhinocéros, et que l'on assurait être à l'épreuve du libre et du T?Tei' u$rttan, voulant donner une ,dée de sa force à l'envoyé indien saisit une hache d'armes , et du pre-
mcr.î0Up,/endJt ,e bouc,ier en deux.
Sultan-Murad , malgré son génie et ses lumières, ne fut point à l'abri des terreurs superstitieuses qui dominèrent la plupart des princes de sa race. Le 14 z.lka'de 1039 ( 25 juin 1630), il était assis, dans son palais de Bèchiklacn, sous le superbe kiosque élevé par son père Sultan-Ahmed ; il tenait en main les satires de Nèffi , ouvrage gai , mais impie, qu'il parcourait avec plaisir lorsque tout à coup la foudre Irappe le kiosque et tombe au milieu de I appartement. Les officiers de la suite du Sultan se jettent la face contre terre ; et Murad, croyant voir dans cet accident une preuve de la colère du ciel , déchire le livre, en maudit Tau-
pirait à ses sujets était doublée inr te il ' ■ T Ie llvre' en maudit ^<i-
surnaturelle dont il était doué !n si niiT**/1 <fes s/cri»<*s.
faisant souvent lui-même Si! Da™ 'a meme année, une inonda-
de ses propres arrêts ; dé î'0" 1*5«nîrt & fond en comble le
tandis queces ffifo^aS l6-1"^, Kataba : cet événement
d'effroi les soldats , des traits deÇfor^ ïepand,t ih TOnste»>ation parmi tous
et de courage leur intlS 'pour u \SJSAXS^ «
Ll ^"EfÇ lmI 'Wiraient pour lui la plus haute admiration.
Dans un moment décolère contre le vezir Moustapha-Pacha, qui était d'une vigueur peu commune et d'une taille gigantesque, le Sultan saisit son ministre par Je ceinturon, et le tint suspendu en l'air comme un enfant.
Murad , autant par religion que par politique, s'occupa avec ardeur de la reconstruction de ce sanctuaire. L'inspection des travaux fut confiée à Sofdji- Seid-Muhammed-Efendi, chef des émirs et molla de Médine : le tribut annuel des chrétiens d'Égypte (coptes) tut assigné à cette œuvre pieuse. Un
tan = âurad s'ilançl aCfe fc'»-^ forme eTst
K ) On prétend que 1 eau glacée , j>rise sur étendue nrimitivPR . p* A '* * forle dose d opium, accélère l'effet du
1 6' Livraison. ( Tubquie. )
étendue primitives , et d'y employer, autant que possible, les anciens matériaux. On changea à cette époque, trois
L'UNIVERS
des colonnes d'ébène du temple, et l'on en fit des chapelets , que les pèlerins achetaient fort cher : ces chapelets portaient les noms de ces trois colonnes , Hanan , Mènan et Delan (*). La Kaaba actuelle est donc l'ouvrage de Sultan-Murad IV : suivant les historiens musulmans , elle avait été déjà réedifiée dix fois (**).
(*) De nos jours encore, on vend à la Mecque des chapelets faits sur le modèle de ces premiers : il» sont composés de quatrevingt-dix-neuf grains, nombre correspondant aux attributs de Dieu.
(**) D'après la tradition mahométane , la Kaaba fut bâti» par les anges. Adam la reconstruisit ensuite avec des pierres que les esprits célestes apportèrent du Liban, du mont Ararat , du Sioaï , des montagnes de Hara et des Oliviers. Mais la Kaaba ayant été enlevée au ciel avec Adam , son fils Seth en édifia une autre qui, plus tard , fut engloutie par le grand cataclysme du déluge. Abraham la reconstruisit une quatrième fois, et la mit sous la garde de son fils Isma'il. La Kaaba resta isolée au milieu d'un champ jusqu'à Kouçu , quadrisaîeul de Mahomet ,
3ui acheta , pour une outre de vin , les clefs e cet édifice, auquel était attachée la souveraineté de la Mecque. Il fit bâtir autour de ce sanctuaire le temple appelé Mesdjid- C/ièrif, qui subsiste encore de nos jours. La Kaaba , que les musulmans sont obligés de visiter une fois dans leur vie, ne s'ouvre qu'à six époques de l'année, le quinzième jour des mois de ramaaan, de zilka'dè et de zilhidjè pour les hommes , et le seizième des mêmes mois pour les femmes. On y euire depuis l'aurore jusqu'à midi : la porte est élevée de cinq pieds environ, au-dessus du sol , et on ne peut y atteindre qu'au moyeu d'un escalier portatif. Les murs sont tapissés de versets du Coran écrits en caractères kufiques. Les ma humé tans croient que l'intérieur du sanctuaire est habité par des 'esprits célestes , et que le plafond resplendit 'd'une lumière si éblouissante, que ceux qui oseraient y fixer un regard indiscret seraient frappés d'aveuglement. Ils disent encore qu aucun oiseau n'ose se percher sur le toit , hormis une seule espèce de colombes, de la race de celles qui déposèrent leurs œufs dans la grotte Ghdri-Sewr, le même jour que le prophète vint y chercher un refuge contre les habitants de la Mecque. H est encore de tradition que tout animal féroce devient
Sultan-Murad renouvela en 1043 (1633) les lois qui proscrivaient les boissons fermentées, et il livra aux bourreaux les personnes ivres, et même celles dont l'haleine sentait encore le vin : mais peu de temps après avoir fulminé ce terrible édit , il rencontra, dans une de ses rondes nocturnes, un homme du peuple nommé Bikri-Moustapha, qui, dansson ivresse, loin de s'effrayer de la présence du Sultan , lui ordonna de lui faire place : Sultan-Murad, étonné d'une pareille témérité, lui répondit qu'il était le padichâh : « Et moi , reprit hardiment « l'ivrogne, je suis Bikri-Moustapha , « et j'achèterai Constantinople si tu « veux me la vendre. — Où trouveras- « tu assez d'or pour la payer? répliqua « Murad. — Ne t'embarrasse pas de « cela, dit Moustapha; je ferai bien « plus , j'achèterai aussi le fils de Ces- « clave. » Sultan - Murad accepta le marché, et fit transporter Bikri au palais. Le lendemain , lorsque les fumées du vin furent dissipées, Bikri- Moustapha, appelé devant le Sultan, fut sommé de tenir sa promesse; tirant alors, de dessous sa robe, un flacon de vin : « O padichâh! dit Bikri , « voilà le trésor qui fait du mendiant « un conquérant, et du dernier fakir « un Alexandre à deux cornes ( îsken- « der-Zoul~Karneïn). » Étonné de la confiance joyeuse du buveur, Murad se laissa persuader, vida la bouteille , et dès ce moment il prit tant de goût au vin qu'il s'enivrait presque tous les jours : Bikri-Moustapha fut admis au nombre des muçahws ou conseillers privés, et devint le compagnon inséparable du Sultan dans ses fréquentes
doux et apprivoisé en entrant sur le territoire de la ville sainte. Les criminels qui parviennent à se réfugier dans le Kaaba ou dans le Mesdjid- Chéri f ne peuvent être arrêtés : cet usage rappelle le droit d'asile, dont jouissaient les temples chrétiens au moyen âge, usage presque généralement aboli de nos jours, mais qui s'est encore conservé dans certaines contrées où les églises , les couvents , tes temples et les édifices consacrés au culte public sont considérés comme d'inviolables sanctuaires.
orgies. Quelques écrivains ont cherché a rejeter sur son état d'ivresse à peu près habituel, cette foule d'actions atroces qui ternissent la renommée de Murad IV; car, malgré son odieuse tyrannie, on ne peut refuser à ce prince là gloire d'avoir rendu à l'empire ottomans, affaibli sous ses prédécesseurs, sa force et son premier éclat : il sup-
i>rima un grand nombre d'abus, étouffa 'esprit de révolte parmi les janissaires, accrut les revenus de l'État , régénéra l'armée, et , par la crainte de sa sévère justice, retint les grands dans le devoir et les empêcha d opprimer et de dépouiller le peuple. Mais ses grandes qualités sont effacées par les actes sanguinaires qui souillèrent son règne.
Plusieurs historiens font monter le nombre de ses victimes jusqu'à cent mille : on lui attribue l'invention du cruel supplice du crochet. Il consistait à précipiter les patients sur d'énormes crochets de fer scellés dans la muraille; ces malheureux y restaient suspendus par le flanc, et respiraient encore assez longtemps dans cette horrible position avant de cesser de souffrir. Au reste, Sultan-Murad a peint lui-même son naturel vindicatif et implacable par ce mot caractéristique, que l'histoire a conservé : « Les vengeances ne vieillissent pas , quoiqu'elles puissent blanchir. »