‹ TurquieChapitre 49 sur 78 · SULTAN- MUHAMMED- KHAN IV, FILS DE SULTAN-IBRAHIM KHAN · texte numérisé non relu

SULTAN- MUHAMMED- KHAN IV, FILS DE SULTAN-IBRAHIM KHAN

Le 26 rèdjeb 1058 ( 16 août 1648) , le jeune Sultan Muhammed , richement

(*) C'est une des redevances de la province de Brousse {le Khoudawendglùar)\ et des transports journaliers à dos de mulet sont organisés pour faire arriver au sérail la quantité de glace et de neige qui est nécessaire à la consommation du palais impérial et des grands officiers de l'empire.

vêtu , et la téte couverte d'un selimi (turban inventé par Sultan-Sèlim I,r) surmonté de plumes de héron que fixait une agrafe de diamants , se rendit à la mosquée d'Eïoub pour y ceindre le cimeterre. Le nouveau souverain, à peine âgé de sept ans , était monté sur un superbe cheval que le grand écuyer {mir-akhor-ewwel) (*) conduisait par la bride : à ses côtés s'avançait le grand vézir Souti-Muhammed-Pacha ; au lieu du riche kaftan et du turban à lames d'or, le ministre avait pris le modeste costume des derviches Mewlèwis. Après cette cérémonie publique, il fallut s'occuper de payer aux troupes le dénier d'avénement. La pénurie du trésor , épuisé par les prodigalités de Sultan-Ibrahim , obligea de recourir à des mesures extraordinaires. Djindjî- Khodja , qui , sous le règne précédent , avait amassé une immense fortune, fut sommé de contribuer au présent d'usage. Après avoir abandonné à regret ses trésors, Djindji subit une détention d'un mois, et partit ensuite pour le sandjak d'Ibrim en Nubie, dont il avait obtenu le commandement ; mais , ayant laissé échapper des paroles imprudentes sur la spoliation dont il était victime, il fut mis à mort à Moukhalidj , où un accès de goutte le força de s'arrêter. Ce personnage , qui joua un grand rôle sous Sultan-Ibrahim, n'était d'abord qu'un simple sofîa, ou étudiant dans un mèdrèçè de Constantinople. Il s'appelait alors Mollailuçeïn : adonné a la pratique des sciences occultes , il avait su s'attirer

(*) Le grand écuyer (mir-akhor-ewwel , ou buïuk-imrohor) est un des cinq officiers appelés agas de l'étrier impérial ( rèkiàb-aghalari )', et qui portent le costume des oulémas. Le mir-akhor-ewwel est le clvef des écuyers et des équipages du Sultan ; il a l'intendance des prairies domaniales, qui s'étendent, d'un côté, jusqu'à Andrinople, et de l'autre jusqu'à Brousse. JI fait payer une redevance aux pei-sonnes qui veulent y faire paître leurs chevaux. Il a sous ses ordres les écuyers, les palefreniers, les voïnouks ou valets de l'armée , les korou-aghas (forestiers) , les selliers , muletiers et chameliers du palais.

la confiance du peuple, et surtout celle des femmes: sa réputation parvint aux oreilles de la Sultane-Validè, mère d'Ibrahim, dans un moment où ce prince, épuisé de débauches, cherchait , par des moyens surnaturels , à retrouver 'des forces que toute la science des médecins ne pouvait lui rendre. Les heureux effets qu'Ibrahim crut ressentir des pratiques cabalistiques de Molla-Uuçeïn firent la fortune de cet imposteur, qui, depuis, fut connu sous le nom de Djindji- Khodja, c'est-à-dire, le maître qui conjure les esprits malfaisants. Après avoir passé rapidement par les divers grades du corps des oulémas, il parvint à la dignité de kazi-asker, et fut longtemps le premier officier du sérail et le favori de Sultan-Ibrahim.

Le commencement du règne de Sultan- M uhammed fut signalé par une révolte des itch-oghlans , eu pages de Galata-Sèraï. Elle fut provoquée par l'oubli volontaire des promotions d'usage à chaque nouveau règne , époque où un certain nombre d i tch-oghlans étaient élevés à diverses places , ou bien passaient dans les rangs des sipahis.

Ces derniers, mécontents du grand vézir Soufi-Muhammed-Pacha , se joignirent aux pages révoltés; et Ton ne put parvenir à réprimer la rébellion qu'en armant les janissaires, qui firent un grand massacre des pages et des sipahis.

Tandis que la capitale était agitée par ces troubles , l'Asie Mineure devenait aussi le théâtre de la guerre civile . Ahmed-Pacha, gouverneur de l'Anatô* lie , après avoir battu le rebelle Haïder- Oghlou et son lieutenant Katirdji- Oghlou, tomba entre les mains du premier, qui le fit dépouiller et le renvoya avec mépris. Mais bientôt poursuivi et atteint par Katirdii - Oghlou moins clément que son chef, Ahmed- Pacha fut massacré. Muhammed - Pacha, qui le remplaça dans son gouvernement , chargea le mutècellim Haçan de venir à bout du rebelle. Attaqué à l'improviste , dans une vallée près de Sparta , Ha 'i de r -Oghlou fut blessé dans la mêlée , fait prisonnier et conduit a

L'UNIVERS

Constantinople , ou il fut pendu près de la porte appelée Parmak-Kapouçi.

Son vainqueur Haçan fut nommé turkmen-agaci (che'f des hordes turcomanes de l'Anatolie), et reçut un kaftan d'honneur.

Le grand vézir Soufî-Muhammed , après avoir triomphé de l'insurrection des itch-oghlans et des sipahis , devait tomber devant la coalition de la Sultane-Validé, de Paga des janissaires Murad, et du silihdar Kara-Tchaouch.

Une circonstance favorable se présenta bientôt pour mettre à exécution leur projet. Dèli-Huçeïn , qui assiégeait l'île de Crète , avait été forcé de lever le siège, à cause du manque de soldats et de munitions de guerre : une flotte fut envoyée à son secours; le kapoudan - pacha , qui la commandait, livra bataille à l'escadre vénitienne près de l'ancienne Phocée : abandonné par les vaisseaux que montaient les janissaires, dont la révolte éclata des le commencement de l'action ; privé de ses plus forts navires , qui étaient ancrés à Métélin , et en ayant perdu quelques autres , incendiés par l'ennemi , le kapoudan-pacha se retira à Rhodes , d'où il mit à la voile pour Candie. Les adversaires du grand vézir s'en prirent à lui du malneur arrivé à la flotte ottomane, et en profitèrent pour le perdre. Dans un conseil tenu au sérail , et présidé par le jeune Sultan assisté de son aïeule, Soufi-Muhammed -Pacha, réprimandé de la bouche même du souverain , enfant de sept ans gui répétait la leçon que la Sultane-Validè lui avait apprise, se vit destitué, et remplacé , séance tenante , par son ennemi Kara-Murad , aga des janissaires.

Soufi - Muhammed - Pacha , relégué à Malghara , fut étranglé peu de temps après son arrivée au lieu de son exil. Ce ministre laissa la réputation d'un homme dur, vindicatif, avide de richesses , et qui cachait ses vices sous les dehors de la piété.

Des ambassadeurs de diverses puissances d'Europe et d'Asie vinrent , dans la seconde année du règne de Sultan- Muhammed , lui porter les félicitations de leurs souverains et renouveler les

traités de paix. Le prince des Uzbeks et le Châh de Perse envoyèrent de riches présents. Le fils de Rakoczy fut confirmé dans la souveraineté de la Transylvanie ; et la Porte s'engagea à le défendre contre les incursions de ses voisins.

Le V juin 1649, la trêve de Sitvatorok fut renouvelée avec l'Autriche pour vingt- deux années: l'interprète impérial s'efforça vainement de faire supprimer le tutoiement dans la lettre de ratification du Sultan , adressée à l'empereur Ferdinand III.

L'avénement de Sultan-Muhammed fut notifié à la Russie, à la Pologne et à l'Espagne ; et, malgré les efforts de l'ambassadeur français relativement à cette dernière puissance, le tchaouch Ahmed fut accrédité auprès de la cour de Madrid.

Une nouvelle révolte dans l'Asie Mi neure vint encore troubler la tranguillité publique : Gurdji-Nèbi , chet de l'insurrection , se réunit au rebelle Katirdji-Oghlou , et marcha sur Constantinople. Les sipahis et les janissaires furent dirigés conjointement du côté de Nicomédie , où les mutins avaient déjà leurs avant-postes. Ceux-ci accueillirent amicalement les janissaires , burent le café avec eux , et leur dirent qu'ils ne leur en vou laien t pas, et ne demandaient autre chose que la destitution du mufti. Le grand vezir, qui s'était rendu à Scutari avec dix mille hommes, écouta les propositions d'arrangement que lui fit laire Gurdji-Nèbi ; et il était sur le point d'entrer en accommodement avec lui , lorsque la désertion du beï de Brousse , qui passa du côté des rebelles avec tous ses soldats , vint forcer Kara- Murad au combat. Il eut lieu le 26 djemazi-ul-oukhra 1059 (7 juillet 1649), et se termina à l'avantage des factieux- Mais la désunion s'étant bientôt glissée entre eux , les chefs se séparèrent ; Gurdji-Nèbi fut défait par Ishak , beï de Kyr-Chèhri , qui envoya au Sultan la tête du rebelle , et reçut, en récompense , le gouvernement de Karamanie.

En Crète, la mort du kapoudan-pacha Ahmed , et une révolte des troupes

avaient arrêté les opérations du siège de Candie : les soldats refusaient de se battre tant qu'on ne leur enverrait pas des mineurs et des armuriers. Pour surmonter cette difficulté, les capitaines des navires de guerre offrirent au sèrasker Huceïn- Pacha leurs pionniers , leurs leiveruts (soldats de marine) et leurs matelots; et le siège recommença le 21 cha'ban 1059 ( 30 août 1649). Il dura deux mois: au bout de ce temps, un khatti-chèrif, sollicité par les envieux du sèrasker Huçeïn , ayant autorisé quinze cents janissaires à quitter le camp, les autres troupes refusèrent de rester davantage ; et le sèrasker fut obligé d'abandonner l'attaque de Candie et de prendre ses quartiers d'hiver.

Vers la fin de 1649, le jeune Sultan et ses trois frères furent circoncis. Par un dérangement de l'appareil, le Sultan ayant éprouvé une perte de sang qui le fit évanouir, le kyzlar-agaçi Ibrahim , que l'on voulut rendre responsable de cet accident, fut exile en Égypte.

Les rebelles Boïouni-Yarali-Muhainmed, ex -gouverneur d'Anatolie, et Katirdji-Oghlou , ancien compagnon d'armes du fameux Haïder, furent graciés tous les deux. En présentant le dernier au Sultan , le grand vézir s'exprima en ces termes : « Ceci est le « sanglier (khynzir) (*) , nommé Kart tirdji-Oehlou, qui vient se traîner à « vos pieds dans la poussière pour de- ■ mander sa grâce. »

Peu de temps après que le calme eut été rétabli dans Constantinople, le grand vézir Kara-Murad se résigna à remettre volontairement le sceau de l'empire eutre les mains du Sultan : cette mesure lui fut dictée par la conviction

(*) Celte épithète de mépris est trop fréquemment dans la bouche des Osmanlis, qui l'appliquent à leurs ennemis vainqueurs ou vaincus. Il en est de même d'une foule d'autres expressions grossières que les écrivains nationaux ne se font pas scrupule de répéter, et qui nous semblent indignes de la gravité de l'histoire et des personnages élevés qui ont pu s'en servir.

ou il était qu'il ne pourrait résister aux intrigues de son ennemi le koulkiahïa ( lieutenant général des janissaires) , qui était soutenu par la jeune Sultane-Validè. Kara-Murad fut nommé gouverneur de Bude, et Mèlek- Ahmed-Pacha obtint le grand vézirat.

Cependant la guerre contre Venise continuait en Crète et en Dalmatie.

Deux forts furent construits devant Candie. Le général vénitien réussit à s'emparer de San-Todero ; et la flotte de la république établit un blocus rigoureux à l'embouchure des Dardanelles, où le kapoudan-pacha , sorti de Constantinople en mai, fut forcé de s'arrêter. Vers la fin d'août 1G50 ( ramazan 1060) , les Ottomans remportèrent un avantage signalé sous les murs du château d'Istina en Dalmatie.

Dans le mois de djemazi'ul - oula 1061 (mai 1651), le mufti Bèhaîi- Efendi, homme d'un caractère trèsemporté , fut déposé. Nous ne parlerions pas de cette disgrâce, peu intéressante comme fait isolé , si elle n'avait eu quelque influence sur les affaires politiques. Bèhaïi s'était attiré la haine de tous ceux qui , sous le nom d'orthodoxes (sunnis) , blâmaient les danses et les chants des derviches, comme contraires à la pureté de l'islamisme.

Le mufti, protecteur des ordres des ^ Mewlèwis et des Khalwètis , dont les exercices religieux se faisaient en dansant au son des flûtes, avait en outre déclaré légitime l'usage de la pipe et du café : c'en était assez pour soulever contre lui les rigides disciples du cheikh Oustouwani : ils mirent donc tout en œuvre pour déterminer la chute de leur ennemi ; ils dressèrent une liste de toutes les nominations illégales faites par. le mufti aux places de muderris et de juges , et la firent présenter à la Sultane-Validè : mais cette princesse refusa de sacrifier Bèhaïi à ses adversaires.

La conduite imprudente du mufti envers l'ambassadeur anglais , que Bèhaïi retint prisonnier, après avoir eu une vive altercation avec lui , provoqua de la part des agas des janissaires une nouvelle démareheauprès de la Sultane-

Validé pour obtenir la déposition du mufti. Cette seconde tentative n'ayant pas mieux réussi que la première, les janissaires, qui s'étaient rassemblés dans le palais d'Ibrahim sur l'Hippodrome , déclarèrent qu'ils ne se sépareraient que lorsqu'on aurait fait droit à leur demande. Cette démonstration énergique des troupes put seule décider le conseil dn Sultan à céder. Le grandjuge Kara-Tchèlèbi-Zadè-Aziz-Efendi fut revêtu de la dignité de mufti, et Bèhaïi fut exilé à Lamsaki (Lampsaque).

Quatre mois plus tard, le grand vézir Mèlek -Ahmed, dont les mesures financières excitaient le plus grand mécontentement , dut se retirer devant une émeute de tous les corps de métiers , qui ne voulurent pas accepter la monnaie altérée que ce ministre avait fait frapper. Siawouch-Pacha lui succéda.

Cependant une révolution plus importante se préparait. Jalouse de l'autorité que la jeune Validé Tarkhan- Suitane , mère de Muhammed, cherchait à s'arroger pendant la minorité de son fils , la vieille Sultane- Val i rte - Keuçem excita secrètement les janissaires à demander la* tète du kapouagaçi Khadim-Suleîman, et de quelques autres dignitaires, partisans de sa rivale. Divers historiens assurent même

3ue pour ruiner entièrement le pouvoir e Tarkhan-Sultane, elle forma le projet d'empoisonner Sultan-Muhammed, et de donner le trône à Suleïman , son frère cadet , dont la mère , d'un caractère faible, n'était pas capable de disputer la domination à la vieille sultane. Les janissaires révoltés demandèrent le bannissement en Egypte des trois conseillers de la sultane mère.

;ent vingt zulufli-baltadjU (*) dévoués

(*; Les zulufli - baltadj'is étaient des gardes du sérail attachés au service des officiers de la chambre {khass-odalis) , et subordonnes au silihdar-aga , porte-glaive. Ils avaient le même uniforme que les baltadjis : seulement leur bonnet de feutre fauve (kulah) était moins pointu, et il s'en échappait deux tresses de laine qui leur pendaient sur les jnues ; c'est de ces tresses, appelés tulf,

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à Khadim-Suleiman-Aga, se joignirent aux pages du sérail , et commencèrent par massacrer le khass-oda-b<ichi{') , qui était partisan de la Sultane-Keuçem. Ils envahirent ensuite, conduits par Khadim- Suleïman -Aga, la demeure de cette princesse, qui crut d'abord que 'c'étaient les janissaires :

elle reconnut bientôt son erreur, et s'enfuit dans la pièce la plus reculée de ses appartements, où elle se cacha au fond d'une armoire. Elle en fut bientôt arrachée ; et, après avoir essavé inutilement de se débarrasser de ses persécuteurs en répandant l'or et les bijoux devant eux , elle Ait étranglée avec les cordons d'un rideau. Son corps fut déposé dans la mosquée de Sultan- Ahmed.

Keuçem - Sultane était une femme remarquable par son caractère ferme, ses grandes qualités et l'étendue de ses facultés intellectuelles : elle exerça la plus haute influence sur l'État pendant les règnes de quatre empereurs , Sultan-Ahmed , dont elle eut plusieurs enfants, de ses fils Murad IV et Ibrahim, et de son petit-fils Muhammed IV. Tous les historiens sont unanimes dans les éloges qu'ils prodiguent à Reuçem-

(mot arabe qui signifie boucle de cheveux) que dérive le nom de zulufli--baltadjis. Ils étaient commandés par dix officiers : le kiahïa, ou chef de la compagnie; trois eskiler, c'est-à-dire, anciens ; et six couchdjis, dont l'emploi consistait à faire les messages du Sultan et du silihdar-aga.

(*) Le khass-oda-bachi est , après le kapouagaçi, le principal officier des ak-agalar ou eunuques blaucs. Il est le dépositaire de l'un des trois cachet» impériaux montés en bague, qui servent à sceller les fioles remplies d'eau bénite par l'immersiou d'un bout du manteau de Mahomet , que le Sultan fait distribuer, le i5 du mois de ramazan, aux grands de sa cour. Le khass-oda-bachi était encore chargé de revêtir du kaftan les personnes honorées de cette distinction. Lorsque le Sultan se faisait raser la tête , les officiers de service se rangeaient devant lui, les mains croisées sur la ceinture ; et le khass-odabachi, la main droite appuyée sur un bâtou à lames d'or et d'argent , se plaçait . à quelques pas du sopha impérial.

Sultane; ils ne cessent de louer ses bienfaits et le noble usage qu'elle fit de son pouvoir. Elle employait la plus grande partie de ses revenus à secourir rinfortune et à fonder des établissements de piété ou d'utilité publique, tels que le grand-khan, appelé khan de la Sultane -Validé; à Scutari, la mosquée gui porte le nom de cette princesse ; a Constantinople, une autre mosquée qu'elle ne put achever; et enfin, en Egypte, l'aqueduc qui conduit l'eau du Nil dans le cloître des derviches khalwètis. Elle était si charitable qu'elle allait porter elle-même ses dons jusque dans les prisons et les hôpitaux. A la plus grande fermeté dans les affaires publiques, elle unissait, dans son intimité, une douceur de caractère qui la faisait adorer de ses serviteurs :

elle donnait la liberté aux femmes, ses esclaves , dont elle était contente, et les mariait ordinairement à des officiers du sérail ; elle dotait même de pauvres filles qui n'étaient pas à son service ; enfin sa bonté s'étendait jusque sur ses pages , auxquels elle imposait un service moins sévère et moins rigoureux qu'auparavant. D'après tous ces détails, affirmés par les historiens orientaux , et qui peignent l'âme grande et généreuse de cette princesse, on peut à la rigueur admettre que, pour ruiner le crédit de la jeune Sultane- Validè, elle excita secrètement les janissaires à demander la tête des partisans de sa rivale; mais on répugne à croire qu'elle ait poussé l'amour de la domination jusqu'à projeter l'empoisonnement de son petit-fils Sultan- Muhammed.

Après la mort de Keuçem-Sultane, le grand vézir Siawouch se rendit au sérail , et prit toutes les mesures nécessaires pour la défense du palais. Le bostandji-bachi et le kirèdjdji-bachi (*), créatures de la vieille Sultane-Validè ,

(•) Le kircdjdji-bachi (l'intendant des chaufourniers ) appartenait au corps des filtassèkis. Cet officier avait la ferme trèslucrative de la chaux (Jttrvdj ) ; il était encore soumis naguère à payer une forte redevance au bostandji-bachi.,

Ur raison. (Turquie.)

furent mis à mort : l'étendard du prophète fut déployé, et les itch-oghlans, les bostandjis , les baltadjis , entourèrent, l'épée à la main, le trône sur lequel Sultan - Muhammed vint s'asseoir.

Cependant la révolte n'était point encore apaisée. Le mufti et une partie des oulémas s'étaient réunis aux janissaires rebelles qui occupaient Orta- Djami , et demandaient l'expiation du meurtre de la Sultane-Validè; mais le plus grand nombre des légistes étaient accourus au sérail et avaient fait nommer Abou-Saïd à la dignité de mufti , en remplacement de Bèhaïi. Sur l'ordre du Sultan , les muezzins, du haut des minarets , rallient le peuple autour du drapeau de Mahomet : a leur appel .

les janissaires des vieilles casernes abandonnent la cause de leurs frères d'armes , et sont suivis par les djèbèdjis et les sipahis. Enfin un khati-chèrif,qui ordonnait au reste des rebelles de se présenter au divan , vint porter le dernier coup aux chefs de la révolte, en les laissant presque seuls dans Orta- Djami, d'où les oulémas et les janissaires s'échappaient pour se rendre au sérail. Le koul-kiahïa et les agas se voyant entièrement abandonnés, offrirent par écrit leur soumission qui fut acceptée. Ce premier , ainsi que deux autres chefs , principaux auteurs de la révolte, furent nommés au gouvernement de Temeswar , de Bosnie et de Brousse ; mais, soupçonnant avec raison que leur nomination n'était qu'une proscription déguisée, ils cherchèrent a sauver leur vie, l'un d'eux en se cachant, et les autres en partant sur le champ pour le lieu de leur exil ; mais ils ne purent échapper au sort qu'ils avaient prévu , et ils périrent tous les trois peu de temps après. Le mufti dépossédé , Bèhaïi-Efendi , fut relégué à Chio pour le reste de ses jours. Il y eut encore quelques autres destitutions etdes bannissements qui achevèrent de réprimer la sédition. Jamais peut-être une révolte aussi grave n'avait fait couler si peu de sang; mais l'impression que ces scènes de désordre , et surtout le meurtre de son aïeule, pro-

L'UNIVERS

duisirent sur le jeune Sultan , ne s'effaça jamais de son esprit, et lui inspira, pour toute sa vie, une grande crainte des janissaires.

Après la fin tragique de Keuçem- Sultane , l'eunuque Suleïman - Aga , principal artisan de cette catastrophe, fut nommé k yzlar-agaçi , et exerça dès lors une telle' influence sur les affaires du palais , que le grand vézir Siawouch- Pacha ayant voulu secouer le joug de ce honteux esclavage, fut destitué et envoyé en exil à Malghara , après avoir vu confisquer tous ses biens. Sa place fut donnée à l'octogénaire Gurdji- Muhammed-Pacha (*), vieillard incapable , que le kyzlar-agaçi espérait mener à son gré. Le nouveau ministre commença par chasser de la capitale tous ceux dont le mérite lui faisait ombrage, et entre autres le vézir Kupruli- M unammed , q,ui avait été désigné à la Sultane- Valide comme le plus apte à remplacer Siawouch-Pacha.

Des relations diplomatiques eurent lieu, pendant le ministère deGurdji- Muhammed- Pacha, avec l'Autriche .

l'Espagne et Venise. Anrès la délivrance et le départ du baile , l'ambassadeur français , M. de la Haye , continua les négociations que ce premier avait entamées pour rétablir la paix entre la république et la Porte. Plus tard (en 1653) , ce même ambassadeur demanda au divan un passe-port pour l'envoyé extraordinaire Capello, que Venise accréditait auprès du Sultan ; mais , comme ce plénipotentiaire n'était pas chargé de faire officiellement la cession de Candie , il fut retenu à Andrinople , et traité comme un prisonnier.

Dans l'Asie Mineure , à la suite de sa 'destitution imméritée , le voïvode des Turcomans d'Anatolie, Abaza- Haçan, le vainqueur de l'ancien rebelle Haïder-Oghlou , avait lui-même levé l'étendard de la révolte. N'ayant pu obtenir justice du divan , Abaza-Haçân prit les armes, pilla des convois de

(') Gurdji-Muhammed-Pacha avait déjà occupé le grand vézirat en îo3i (i6at), sous Stiltan-Moiistapha Ier.

chevaux et de chameaux , et coupa le nez et les oreilles aux janissaires qui tombèrent entre ses mains. On envoya contre lui Dèli-Haçan-Benli, qui vit tous ses soldats passer dans le camp des rebelles. Ipchir- Pacha, nommé pour remplacer Dèli-Haçan , ménagea tellement Abaza , pour qui il cotiservait de l'amitié , que le grand vézir lui retira le commandement des troupes , et le confia au gouverneur de Karamanie , Katirdji - Oghlou , ancien chef de rebelles. Battu par Abaza , le nouveau sèrasker se retira à Konia. Dans ces circonstances , Ipchir se réunit à son ami Abaza : ces deux chefs soumirent Angora, appelèrent sous leurs drapeaux les habitants d'Eski-Chèhir et des environs , et demandèrent par écrit au Sultan les têtes de huit grands dignitaires qu'ils haïssaient. Enfin le Sultan leur ayant fait faire des propositions avantageuses, Ipchir et Abaza se soumirent : celui-ci fut confirmé dans la charge de voïvode des Turcomans , et le premier fut nommé gouverneur d'Alep.

Le 12 rèdjeb 1062 ( 19 juin 1652) , le vieux et inhabile grand vézir Gurdji- Muhammed-Pacha tut destitué, et remplacé par Tarkhoundji-Ahmed-Pacha , a qui Sultan - Muhammed , en remettant le sceau , adressa cette leçon sévère : « Fais attention que tous les ministres « ne sont pas quittes de leurs fautes « par la destitution ; si tu administres « mal , je te ferai couper la tête. » Le nouveau vézir accepta , à condition qu'il gouvernerait sans entraves , ce qui lui lut garanti par le Grand Seigneur. Dès son installation , Ahmed-Pacha mit la plus grande rigueur à rétablir l'ordre dans l'empire et dans les finances , et à secouer le joug des favoris. Aussi le kyzlar-agaçi Suleïman , voyant que le temps de sa puissance était passé , n'aspira plus qu'à se retirer en Egypte (*) , où quelques paroles de dépit le firent bientôt exiler.

(*) C'est en Kgypte que se retiraient toujours les kyzlar-agaçis déposés, quand ils ne périssaient pas avant d'atteindre celle terre d'exil , victimes de leurs propres fautes ou des intrigues de leurs ennemis.

Au commencement de Tannée 1653 1063) , un tremblement de terre, qui dura quarante jours environ , renversa un grand nombre d'édifices dans diverses villes de l'Asie Mineure ; et le sol vomit des sources d'une eau entièrement noire , phénomène qui fut attribué par les superstitieux musulmans aux crimes des habitants de cette contrée.

Après neuf mois d'une administration sévère, qui lui attira l'inimitié de tous les courtisans, le grand vézir Tarkboundji -Ahmed-Pacha succomba sous leur haine : il fut étranglé le 20 rèbi'ol-akbir 1063 ( 20 mars 1653), et son cadavre fut jeté devant la porte du sérail (Demir-kapouçi). Son successeur, le k apoud an - pacha Derwich- Muhammed, débuta dans la carrière administrative par de sanglantes exécutions et d'odieuses mesures fiscales.

Vers cette époque , un cheîkh nommé Satehli-Mahmoud (*) , qui avait osé se livrer dans Constantinople à des déclamations publiques contre l'influence de la Sultane- Validé , fut d'abord enfermé dans l'hôpital de fous de la mos-

Siée Suleïmaniïè, et , plus tard , exilé in de la capitale.

Cette même année , Sultan-Muhammed fit renfermer son frère Suleïman dans l'appartement du jardin au buis (Tchimchir-baghtchèçi) , où ce prince fat retenu en captivité, suivant 1 usage établi depuis le règne de Sultan-Muhammed III.

Au mois de février 1 663, Seïd-Hadji- Muhammed , ambassadeur de Chah - Djihân , empereur des Indes , arriva à Constantinople : en retour des riches présents qu'il apportait , Sultan - Munammed lui fit remettre, pour son souverain , un superbe cheval dont la selle et les brides valaient des sommes considérables, vingt esclaves d'une rare beauté, un poignard garni d'émeraudes , et une lettre. Onze mois plus tard, on vit paraître l'ambassadeur polonais , Nicolas de Grzymata Bieganowski; et, trois semaines après, des députés cosaques vinrent réclamer la

0 Satc hii . le chevelu.

protection du Sultan , en lui offrant de payer annuellement un tribut de quarante mille ducats, lorsqu'il leur aurait cédé la Podolie , et que la paix serait rétablie avec la Pologne.

Le 25 djemazi-ul-oukhra 1064(13 mai 1654), le kapoud an-pacha Murad remporta sur la flotte vénitienne une victoire qui coûta aux Ottomans cinq cents hommes; mais l'escadre de la république en perdit trois mille, et eut quatre vaisseaux brûlés ou coulés à fond. Après avoir reçu de Constantinople des munitions et de nouvelles troupes, Murad -Pacha ravagea pendant quarante-huit heures l'île de Tine , et fit voile ensuite pour Milo, où s'étaient réfugiés les vaincus. Leur flotte sortit du port dans la nuit, passa le lendemain matin à portée de canon de l'escadre ottomane , et se retira sans obstacles , après avoir échangé quel»

3ues boulets avec l'ennemi. Le kapouan-pacha parcourut tout l'Archipel , rentra ensuite à Constantinople, et offrit cinq cents prisonniers au Sultan, qui lui fit don de trois habits d'honneur, et confirma tous ses officiers dans leurs grades pour l'année suivante.

En juillet 1654, mourut Islam-G liera ï , khan de Crimée : il eut pour successeur son frère Muhammed-Khan , que le Sultan rappela de Rhodes, où il s était retiré.

Cette même année , les destitutions d'Imam - Zadè , juge de Roumi lie , et de Mèmek-Zade, juge d'Anatolie , furent provoquées par leur ennemi le mewkoufatdji Kara-Abdullah-Efendi ; la manière adroite dont il s'y prit mérite d'être rapportée; cette anecdote donnera d'ailleurs une idée du caractère original et caustique des Ottomans.

Un jour de divan, Kara-Abdullah-Efendi demanda la parole , et commença un discours dans lequel il prodiguait à Imam-Zadè les éloges les plus exagérés. Ce langage étonna d'autant plus , que la haine du mewkoufatdji pour le grand juge de Roumi I ie n'était un mystère pour personne.

Aussi le grand vézir Pinterrompit-il

L'UNIVEKS

bientôt en lui demandant le motif de ce panégyrique : « Gracieux seieneur, « répondit Abduilah-Efendi, un de mes « esclaves avait une fièvre intermittente « que ni remèdes ni talismans ne pou- « vaient guérir; enfin j'invoquai contre « la fièvre tous les péchés du grand « juge d'Anatolie, et la fièvre quitta aus- « sitôt le jeune enfant. » A ces mots, un rire bruyant éclata dans rassemblée : « Mais pourquoi, reprit le mi- « nistre, n'as-tu pas songé pour cette « conjuration au grand juge de Rou- « milie? Gracieux seigneur, reprit ■ Abdullah , je n'emploie pas celui-là « pour si peu; je le réserve pour un « cas de peste. >» Cette réplique redoubla l'hilarité générale; etDerwich-Muhammed destitua les deux grands juges que Kara Abdullah venait de livrer à la risée- publique.

En octobre 1654 (zil-ka'dè 1064), le grand vézir fut frappé d'une attaque d'apoplexie , ce qui nécessita son remplacement. Ipchir-Pacha, gouverneur d'Alep, fut placé à la tête des affaires. Lorsque le grand écuyer lui apporta le sceau de l'empire, le nouveau ministre refusa de partir sur-le-champ pour Constantinople, et écrivit au Sultan qu'il ne s'y rendrait que lorsqu'il aurait réprimé les troubles qui désolaient la Syrie , l'Egypte et l'Anatolie. Cette détermination du grand vézir fit repentir le Grand Seigneurde son choix, et excita un mécontentement général. Ipchir-Pacha ne s'en effraya point, et ne rentra dans la capitale que lorsqu'il crut que sa présence n'était plus nécessaire dans les provinces. Sultan - Muhammed , influencé par les ennemis d'Ipchir-Pacha, fut sur le point de lui ôter le sceau pour le punir de sa désobéissance; mais il n'en fit rien , d'après le conseil du kapoudan - pacha Murad. Les premiers actes de l'administration du grand vézir lui firent de nombreux ennemis : le kapoudan -pacha lui-même , qui avait récemment parlé en faveur du ministre, organisa en secret une sédition de janissaires, et, par ce moyen, obtint du Sultan la destitution et la mort d'Ipchir-Pacha,

auquel il succéda. Mais, a peine eut-ii gardé trois mois le pouvoir, qu'il résigna le poste périlleux où, à son tour, il était en danger de perdre la vie. Suleïman-Pacha , un des vézirs de la Coupole (koubbè-vèziri)y fut alors nommé premier ministre. Le commencement de son administration fut signalé par des troubles assez graves en Asie et en Afrique. Bientôt de nouveaux embarras , causés par la pénurie du trésor et l'altération des monnaies , déterminèrent Suleïman-Pacha à donner sa demission. La Sultane-Validè envoya le sceau au sèrasker Huçeïn, qui était occupé depuis dix ans dans l'île de Candie à lutter contre les forces des Vénitiens.

Cependant les troupes , qui depuis longtemps murmuraient du retard apporté au payement de leur solde, finirent par se soulever. Les janissaires et les sipahîs se rendirent sur l'hippodrome, ce théâtre de toutes leurs émeutes, et réclamèrent à grand bruit un divan àpied(*). Le Sultan crut les apaiser en faisant quelques changements parmi leurs officiers : il envoya ensuite successivement vers les rebelles le tiichandji, le vézir Taoukdji-Bachi et le grand juge Boulewi , qui ne purent réussir à les calmer. Le troisième jour, le mewkoufatdji Kara-Abdullah-Efendi s'offrit pour négocier avec les mutins, et fut massacré par les sipahîs. Sultan- Muhammed se décida alors à convoquer un divan à pied près de l'Alaï- Kiochky. Le prince était placé derrière une fenêtre grillée, d'où il assistait ordinairement aux fêtes publiques; mais la foule ayant demandé que la fenêtre fût ouverte, Sultan -Muhammed condescendit à ce désir et se

(*) Les grands conseils, connus sous le nom <ï Àîak diwani (divan à pied), parce que tout le monde se tenait debout, comme autrefois chez les Grecs et les Romains , et plus récemment dans les diètes polonaises, ne se réunissaient que pour des circonstances extraordinaires ; c'est dans une assemblée de ce genre, à laquelle Sultan Mahmoud II avait convoqué tout ce qui était fidèle et bon musulman, que de nos jours a été con sommé l'anéantissement des janissaires.

TURQUIK.

montra aux soldats : il avait près de lui le mufti , le kaïm-mèkam, le kyzlar-agaçi et le kapou-agaçi ( les chefs des eunuques noirs et blancs). On exigea que ces dignitaires se retirassent : les deux premiers s'éloignèrent , mais les autres restèrent accroupis derrière la fenêtre et près du Sultan , pour lui dicter ses réponses. Une liste de proscription fut envoyée au Grand Seigneur, au moyen d'un cordon qu'il fit descendre du kiosque ; et lorsque le kaïm-mèkam vint dire, au nom du padichâh , que les personnes désignées seraient bannies , les révoltés lui crièrent : « Nous ne voulons plus de toi ! » Le jeune Sultan, dans son effroi, ordonna la mort des deux chefs des eunuques : ils furent immédiatement étranglés, et leurs cadavres jetés à la foule, qui les pendit, avec six autres hauts fonctionnaires, au platane de Phippodrome (*). Cette insurrection coûta aussi la vie à la favorite Mèlèkè, à son époux Cha'ban-Khalifè, au tcbaouch-bachi ( grand maréchal de la cour) , et à l'inspecteur des douanes , qui avait altéré la monnaie.

Moustapha-Pacha , auteur des derniers troubles, fut nommé grand vézir, et déposé quatre heures après , sur les représentations des janissaires et des sipahis : le second vézir Siawouch- Pacha le remplaça. Ce qu'il y a d'assez étrange dans ces événements, et ce qu'il faut attribuer sans doute au désordre qui régnait à la cour , c'est que , au moment de la démission de Suleïman- Pacha , le sceau de l'empire avait été envoyé par la Sultane-Validè au sèrasker Huçeïn, comme nous l'avons

(*) Ce platane joue un grand rôle dans l'histoire des révolutions ottomanes. Ses branches, qui, sous Muhammed IV, servirent de gibet aux victimes du despotisme des troupes , ombragèrent, sous Mahmoud II, les têtes des rebelles , lors du coup d'État dont fut frappé le terrible corps des janissaires au mois de juin r 826. La destruction de ces prétoriens avait été souvent tentée par les prédécesseurs du Sultan régnant; et ces tentatives ont coûté l'empire et la vie à cinq d entre eux.

dit plus haut , et que cette nomination resta sans résultat.

La révolte ne fut apaisée que le 12 djemazi'ul-oula 1066 ( 8 mars 1656), lorsqu'on eut promis aux rebelles de faire mourir les victimes désignées par eux. L'exécution de cette promesse entraîna un bouleversement général dans l'administration. Un mois après soa installation, le nouveau grand vézir Siawouch mourut d'une attaque de.

outte , et le jour même où le defterar Muhammed -Pacha périt par son ordre. Le sceau fut envoyé à Muhammed-Pacha , gouverneur de Syrie, surnommé Boïni'egri (*). Comme les factieux réunis sous le nom de at-méidâniaghalari (seigneurs de l'Hippodrome) voulaient encore imposer leurs capn ces au Sultan, le kaïm-mèkam Youcouf- Pacha , aidé du mufti , du defterdar et du reis-efendi , parvint à s'emparer par ruse des quatre principaux chefs de la rébellion. Leur supplice , en effrayant leurs partisans, assura en lin la tranquillité de la capitale. Ceci se passa le 14 redjèb (8 mai).

Dans le courant de ce même mois, l'ambassadeur indien Kaïm-Beg fut reçu en audience par le Sultan , qui , sur sa requête , consentit à envoyer à Ahmed- A bail un architecte , pour construireledômedeNour-Mahal.Kaïm-Beg fut moins heureux dans ses autres demandes , et sollicita inutilement l'envoi de troupes ottomanes pour reconquérir Kandahar sur les Persans, et la concession d'un édifice à la Mecque , destiné à recevoir les pèlerins indiens.

Cependant, malgré ces refus, Sultah- Muhammed députa au Châh des Indes Ma'anzadè-Huceïn, fils du célèbre prince druse Fakhruàdin (voyez plus haut, page 231). A la même époque, des envoyés cosaques et polonais arrivèrent à Constantmople, et tâchèrent d'engager le Sultan dans une guerre contre la Suède, qui, de son côté, excita Rakoczy à faire des excursions sur le territoire polonais.

(*) Boïni-egri, au cou penché ou de travers , surnom donné à ce pacha , à cause des blessures qui lui faisaient porter la téle de, côté.

Le 14 ramazan 1066 (6 juillet 1G5G\ l'amiral vénitien Mocenigo remporta , devant le détroit des Dardanelles, une victoire complète sur le kapoudanpacha Ken'an : celui-ci parvint à se sauver avec quatorze galères, mais il perdît soixante-dix vaisseaux et trois cent soixante hommes. L'escadre victorieuse s'empara ensuite des Iles de Ténédos, de Samothrace et de Le m nos. Ces désastres , dont la nouvelle arriva a Constantinople vers l'époque où le nouveau grand vézhr Muhammed-Paelia entrait en fonctions , servirent de prétexte aux ennemis du premier ministre pour solliciter sa déposition. Le mufti Maç'oud-Efendi conçut l'audacieux projet de détrôner Sultan-Muhammed. Mais, pour arriver à ce but , il fallait auparavant écarter le grand vézir. Ce dernier, ayant découvert ce complot , le dénonça à la Sultane- Validé, qui fit exiler Maç/oud à Diar bèkir. Accusé de retarder son départ et d'enrôler des segbans , le mufti fut cerné dans sa demeure, et périt après avoir défendu sa vie avec courage. L'ex-kaïmmèkam Haïder-Aga-Zade, le kiahïabeï Kara-Tchèlèbi-Zadè-Muhammed , et le kiahïa de la Sultane , mère de Suleïman, complices du mufti, furent étranglés. Le koul-kiahïa (*) Kètchèdji- Oghlou, aussi coupable qu'eux, en fut quitte pour le bannissement dans sa terre de Moukhalid, grâce à l'intervention auprès de la Sultane- Validé, du cheïkh Kara-Haçan-Zadè-Huçeïn.

Quelques exécutions signalèrent encore le début de l'administration du grand vézir Muhammed-Pacha. Ces actes de rigueur commencèrent à indisposer le

(") Le koid-kiakui, ou intendant du corps des janissaires, était l'un de leurs officiers supérieurs ; il avait la surveillance de tout ee qui regardait la police de ce corps, son économie et le maintien de ses règlements. En sa qualité de chef du premier orta de la division des bulufo, dans lequel l'usage voulait que fût inscrit en tête des rôles de - la légion le nom du Sultan régnant comme simple nèfer ou soldat , il était censé chargé de ta garde des princes du sang enfermés an sérail. Mais ce dernier emploi n'était que de pure forme.

peuple ; et une grande cherté dans les prix de tous les comestibles , conséquence du blocus sévère de l'Hellespont maintenu par les Vénitiens , augmenta le mécontentement général. Peu après, le Sultan avant témoigné , dans le conseil , le désir d'entrer lui-même en campagne , le grand vézir opposa à ce dessein quelques objections qui déplureut au Grand Seigneur. Les adversaires de IMuhammed-Pacha exploitèrent adroitement ces circonstances, et réussirent enfin à lui arracher le sceau , et à faire nommer à sa place le sage et habile Kupruli-Muhammed-Pacha. Le nouveau ministre n'accepta la direction des affaires que sous la condition qu'il gouvernerait sans contrôle et que le Sultan approuverait ses rapports dès leur présentation : la Sut ta ne- Validé le lui promit formellement.

Le premier usage que Kupruli-Muhammed-Pacha lit de son pouvoir fut d'obtenir la révocation de l'arrêt de mort prononcé contre son prédécesseur Boïni-Egri-Muhammed- Pacha :

non content de cet acte d'humanité, il lui fit assigner le revenu du gouvernement de Kanischa.

Huit jours après l'élévation de Kupruli au grand vézirat , les sunnis ou orthodoxes puritains, ennemis irréconciliables des ordres religieux (*), se rassemblèrent dans la mosquée de Muhammed II, et résolurent de détruire entièrement les derviches mewlèvis, kharwètis, djehvètis et. c hem sis, Kupruli-Muhammed fit signer par le Sultan la sentence de mort des principaux acteurs de ce mouvement , et la commua en un ordred'exil.Deux favoris de la Sultane- Validé, l'ex-defterdar Kara-G ueuz-Muhatnmed-Pacha et A basa-Ahmed-Pacha furent moins heu-

(*) Os ordres se sont successivement établis dans l'islamisme , malgré de sanglantes oppositions ; ils professent pour la plupart, et plus ou moins secrètement, des doctrines qui se rapprochent beaucoup de celles des partisans d'Ali et des imams, et ils y joignent des principes d'une philosophie mystique qui les font considérer par beaucoup de zélés mahométans comme des infidèles, des renégats et des athées.

reu* ; leur protectrice ne put les empêcher d'être rnis à mort. Le kapoudanpacha Sidi-Ahmed, que les ennemis du grand vézir lui avaient opposé, fut destitué et remplacé par Topal-Muhaittrtied*Pacha (le boiteux). Vers la même époque, l'ambassadeur persan Pir- Ali-Khan présenta au Sultan une lettré amicale du Châh , et fut accompagné , à son retour en Perse, par IsMaïl-Aga , qui offrit à Àbbas II de riches présents. Quelques mois plus tard, Léopold l*r. nouvel empereur d'Allemagne , accrédita auprès de la Port* le résident impérial Simon Reninger.

I/envoyé du roi de Suède fit d'inutiles efforts pour décider le Sultan à se liguer avec Charles-Gustave contre la Russie. Kupruli-Muhammed-Pacha lui répondit que la Porte accepterait cette alliance lorsqu'il aurait fait la paix avec la Pologne. Peu de temps après, une nouvelle ambassade suédoise , à laquelle s'étaient joints les envoyés de Rakoczy, vint exciter les Ottomans contre les Polonais. Les députés transylvaniens furent emprisonnés aux Sept-Tours, à cause de l'alliance que leur maître avait contractée avec la Suède et les Cosaques , sans l'autorisation du Sultan. Rakoczy se ligua akyts avec les voïvodesde Valachie et de Moldavie , mais cette ligue n'eut pas de su rte. Après plusieurs autres intrigues , trop peu importantes pour que notts tes rapportions , Rakoczy fut destitué par la Porte et remplacé par Yfttncùîs Rhédèi.

La' vigilance et la sévérité du grand vézir prévinrent une sédition qui était sur le point d'éclater : s'étant assuré de Tappni du mufti, de Paga et du lieutenant général des janissaires, il vint à beat, à force de supplices , de comprimer la révolte. Plus de quatre mille cadavres furent jetés à la mer pendant la m/rt. Le patriarche grec , accusé de trahison , fut pendu à la porte de Parmak-Kapouçi (*).

(*) Nous avons vu la même scène se renouveler le aî avril i8îi sur la personne du patriarche Grégoire, également accuse

Le 9 djemazi -ul-oula 1067 ( 23 février 1657 ) , la flotte ottomane sortit des Dardanelles. Dès qu'il en eut avis, le capitaine général Mocenigo mit en mer, dispersa les barbaresques qui devaient se joindre au kapoudan-pacha , et s'empara ensuite de la forteresse de Soughadjrk. Pour venger ces échecs , le grand vézir flt partir pour les Dardanelles une escadre de cent cinquante voiles, sous les ordres de Chemsi-Pacha-Zadè , et s'y rendit luimême avec les janissaires et d'autres troupes. Il fit dresser des batteries sur les deux rives de l'Hellespont, et donna le commandement de l'escadre ottomane à Tcherkess-Osman -Pacha. Le 5 chewwal (17 juillet), un engagement eut lieu avec la flotte vénitienne. Les ottomans eurent d'abord le désavantage : les janissaires , dès le commencement du combat , s'enfuirent , et débarquèrent dans la baie de Kaflr- Roudjaghi. Pendant ce temps, le beî d'Alaïiè, Kutchuk-M uhammed, repre-

de trahison lors du soulèvement des Grecs en Morée , dans l'archipel el dans les prin cipautés de Valachie et de Moldavie. Aux yeux du gouvernement et du peuple ottoman, le patriarche méritait la mort, pour avoir manqué à tous les devoirs que lui imposai i sa double qualité de chef politique et de chef religieux de la nation grecque, qu'il aurait du rappeler à la soumission , et détourner de tout sentiment de révolte. 1/Europé entière a poussé un cri de réprobation contre cet acte; et elle a accusé ta Porte d'afvoir impoli liquemen t foufé aux pieds la dignité du sacerdoce, que les musulmans ont toujours respectée , même chez les prêtres des culte* étrangers à l'islamisme. La Porte a repoussé celte accusation, en disant que ce n'était point un patriarche qu'elle avait puni du supplice des traîtres, mais un simple papa» , puisque, par te fait de sa trahison, il sciait dégradé lui-même de la haute dignité dont l'avait investi la confiance du Sultan, et qu'un successeur légalement élu, occupait déjà le siège patriarcat, qui n'était point re*té vacant.

Nous avons cru devoir faire connaître, sans improbaiion ni approbation, les motifs de la conduite du gouvernement ottoman , pour remplir la tâche d'impartialité que nous nous sommes imposée.

L'UNIVERS.'

liait une maîione ( sorte de bâtiment de transport ) que les Vénitiens avaient enlevée. Les janissaires , sur les instances du grand vézir, revinrent à la charge ; mais leurs vaisseaux ne purent soutenir l'attaque des escadres maltaise et florentine, et s'enfuirent encore : une portion des navires vaincus se réfugia à Buïuk-Kipos ; et le reste, voulant gagner Kutcnuk-Kipos, fut poussé par le vent contraire jusqu'au château de Koum-Bournou, où, protégés par les batteries du rivage, les Ottomans opposèrent à l'ennemi une vive résistance. Un incident heureux pour les vaincus vint changer leur défaite en victoire : le vaisseau amiral vénitien ayant passé devant le château de Koum-Bournou , le canonnier Kara-Muhammed fut assez adroit pour lancer à bord un boulet qui mit le feu à la sainte-barbe. L'explosion fut terrible ; le navire sauta avec un fracas épouvantable, lançant au loin des débris et des cadavres. Cette catastrophe coûta la vie, entre autres victimes, au brave amiral Mocenigo et à son frère Francesco.

Kupruli-Pacha punit sévèrement les lâches qui avaient contribué à la perte ie la flotte, et récompensa mni;ni fixement les actes de bravoure qui ennoblirent cette défaite. Kutchuk-Mulammed-Beï reçut une bourse d'or , ieux riches aigrettes ( tchèleng ) , et ie propre kaftan du grand vézir, qui lui baisa les yeux et le front, et lui dit : « Mon faucon royal , que le pain du « padichâh soit ta légitime nourriture; « que Dieu récompense les vaillants et « les zélés tels que toi ! » — L'adroit canonnier, dont le boulet avait fait sauter le vaisseau amiral , eut en récompense cent ducats, un kaftan d'honneur et une place de sipahi , avec un revenu de soixante-dix aspres par jour.

Mais tous ceux qui avaient donné l'exemple de la fuite furent étranglés ou pendus, et leurs cadavres jetés à la mer.

Le 21 zil-ka'dè 1067 (31 août 1657), six semaines après la bataille des Dardanelles , Kupruli-Muhammed-Pacha s'empara , au bout de six jours de

siège, de l'ile de Ténédos ( Bokhtcha- Ado i l ) , que les Vénitiens occupaient depuis une année environ. Cette conuuéte valut au grand vézir une lettre de félicitations du Sultan , accompagnée d'un cimeterre et d'un habit d'honneur. A l'occasion du payement des troupes, pour leque'i Kupruli-Pacha emprunta trois cents bourses au trésor privé , le ministre avait déjà reçu un kaftan de zibeline, et un poignard incrusté de pierres précieuses, comme preuve de la satisfaction du Sultan pour la sagesse de ses mesures.

La conquête de l'Ile de Ténédos fut suivie de celle de Lemnos iimni)\ mais le siège de cette dernière dura plus de deux mois, à cause de la forte position de la citadelle, bâtie sur des rochers que la sape ne pouvait entamer. L'hiver qui suivit cette conquête fut employé par Kupruli-Muhammed- Pacha a organiser une expédition contre Rakoczy, qui , bien que déposé par la Porte, ainsi que nous l'avons dit précédemment, n'en continuait pas moins ses intrigues. Après sa déposition , le choix de Rhèdeï par les Etats transylvaniens n'avait point été approuvé par le Sultan , qui conféra cette

f>rincipauté à Barcsay. En avril 1668, es hostilités recommencèrent. La ville de Jenoè fut prise en vingt -quatre heures; Weissenbourg {Aïba Julia) fut dévasté par les Tatares et les Cosaques, qui ruinèrent le pays, et massacrèrent ou firent prisonniers cent cinquante mille habitants. Le nouveau voïvode Barcsay n'avait reçu l'investiture de la Transylvanie que sous la condition de payer un tribut de quarante mille ducats, au lieu de quinze mille comme auparavant ; en outre, il s'engagea , entre autres conditions , à supporter les frais de la dernière guerre et à repousser Rakoczy.

Cette heureuse campagne du grand vézir lui valut encore un kaftan d'honneur et un cimeterre enrichi de diamants, suivant l'usage des sultans envers leurs généraux vainqueurs.

A peine Kupruli-Muhammed-Pacha était-il de retour de son expédition en Transylvanie, qu'il repartit pour l'Asie

2GÔ

Mineure, où Abaza-Haçan venait d'organiser une sédition formidable dans laquelle trempaient plusieurs pachas et sandjak-beïs. Au mépris des ordres du Sultan, qui leur avait enjoint de se rendre au camp du grand vézir, Us s'avancèrent sur Constantinople , en demandant la destitution du premier ministre; mais le Grand Seigneur, irrité de leur audace, soutint hautement Muhammed-Pacha et mit les rebelles au ban de l'empire. Mourtèza-Pacha , gouverneur du Diarbékir , fut nommé sèrasker, et reçut Tordre de marcher contTe Abaza. Le 15 rebi'ul-ewwel 1069 (11 décembre 1658), le chef des rebelles surprit Mourtèza-Pacha, près d'Ilghoum , et le battit complètement.

Cette défaite, gui, dans toute autre occasion, eût fait destituer le sèrasker, ne servit qu'à lui assurer la confiance de Kupruli , qui , jusqu'alors , avait douté de la fidélité du général en chef. Celui-ci ne pouvant venir à bout d'Abaza par la force, eut recours à la ruse. Des proclamations répandues avec adresse dans le camp du rebelle détachèrent de sa cause un grand nombre de ses partisans, et entre autres les chefs des Lewends. Abaza, aussi confiant que brave , fut aisément trompé par l'un de ces derniers, qui lui persuada de se rendre à Alep, où Mourtèza-Pacha le reçut d'abord avec les démonstrations les plus amicales , et le fit massacrer peu après avec toute sa suite, le 25 djemazi'ul-oula 1069 ( 17 février 1659), à la fin d'un repas qu' Abaza avait accepté du sèrasker , La perfidie de Mourtèza-Pacha fut récompensée par une lettre (lutteuse du Sultan, et par l'envoi d'un cimeterre enrichi de pierreries. Mais le peuple ne fut pas si indulgent dans le jugement qu'il porta de l'action du sèrasker , et u regarda comme une preuve du courroux céleste un violent tremblement de terre et un incendie, qui suivirent de près cette conduite odieuse, dont on trouve de si fréquents exemples dans les annales de l'empire ottoman.

Kupruli, fort de la protection du Sultan, s'abandonna à son penchant pour la vengeance : il voulut faire pé-

rir le sèrasker Dèli-Huçeïn-Pacha, oui avait si courageusement combattu les Vénitiens pendant douze années; mais son ami le reïs-efendi sut détourner la haine du grand vézir, et lui persuada même d'accorder à Dèli-Huçeïn le çrade de kapoudan-pacha. En l'élevant à cette dignité, Kupruli espérait pouvoir trouver son ennemi en défaut, et avoir ainsi un prétexte pour le sacrifier; mais Dèli-Huçein-Pacha , averti du piège, sut ne pàs y tomber, et se conduisit avec tant de prudence qu'il ne donna aucune prise à la haine de son puissant ennemi. Kupruli ne renonça point cependant à se venger :

voyant que Dèli-Huceïn ne lui fournissait nul prétexte d'accusation dans la place de kapoudan-pacha, il le nomma gouverneur de Roumilie. Le grand vézir pensait que son ennemi oublierait dans ce nouvel emploi sa prudence ordinaire. En effet, Deli-Huçeïn se livra à quelques exactions, bien moindres que celles qui avaient été commises par les gouverneurs précédents, mais qui suffirent pour motiver sa disgrâce et son supplice.

Dèli-Huçeïn-Pacha , qui était parvenu au grade élevé de sèrasker de l'expédition de Candie, avait commencé, sous Sultan-Murad IV, par être simple baltadji. Un jour qu'il montait du bois chez le kyzlar-agaçi , il trouva dans ses appartements un arc apporté par l'ambassadeur persan , et dont aucun archer de Constantioople n'avait encore pu se servir : Dèli-Huçeïn s'amusait à le tendre, lorsqu'il tut surpris par le kyzlar-agaçi, qui, étonné de cet acte de force extraordinaire, fit présenter au Sultan le vigoureux baltadji : ce fut là le principe de l'élévation de Dèli-Huçeïn. Nommé aussitôt grand écuyer , il fut élevé successivement aux dignités de gouverneur ( wali) d'Égypte, de Chypre et de Bagdad, et enfin général en chef. Il était très-aimé du peuple, qui aurait voulu le voir arriver au grand vczirat : il est probable que la connaissance du vœu populaire décida Kupruli à perdre son rival. Le mufti qui avait refusé de légitimer, par un

L/UMVEhS.

fetwa , l'exécution de Dèl i- H uçeïn- Pacha, fut destitué et remplacé par Muhammed-Efendi , kazi-asker de Roumilie.

L'ambassadeur français, M. de la Haye, éprouva aussi les effets de la vengeance de Kupruti. Lors de l'élévation de ce personnage au grand vézirat, M. de la Haye, croyant qu'il en serait de ce ministre comme de la plupart de ses prédécesseurs, qui n'avaient fait , pour ainsi dire , que passer au pouvoir , ne se hâta point de lui offrir les présents d'usage : ce ne fut que lorsqu'il le vit bien affermi dans son poste qu'il songea à réparer cette omission volontaire. Mais Kupruli , qui avait été profondément offensé de cette négligence, ne rut pas adouci par cette tardive réparation, et trouva bientôt l'occasion d'en manifester tout son ressentiment. Le capitaine général des troupes de la république à Candie avait remis des lettres écrites en chiffres, pour M. de la Haye et pour le secrétaire vénitien Ballarino , à un Français nommé Vertamont. Celui-ci instruisit de ce fait le kaïm-mèkam. Le secrétaire de l'ambassadeur français, chargé du déchiffrement des dépêches, tremblant pour sa vie, disparut de Comtantînople. M. de Vantelet, fils de M. de la Haye, s'étant rendu à Andrinople, en remplacement de son père qui était malade , fut interrogé par le grand vézir lui-même, condamné ensuite à recevoir la bastonnade , et enfin jeté en prison. M. de la Haye n'ayant pu donner la clef des lettres en chiffres , rut aussi incarcéré (*).

(*) Les relations entre b France et la Porte éprouvèrent de fâcheuses altéra lions, sons le règne de Sultan-Muhamnied IV, et pendant les longs ministères de Kupruli- Muhammed-Pacha et de son fils qui lui succéda en 1662. Pour ne point nous écarter du système de rédaction que nous avons adopté dans le lexte de cet ouvrage, nous avons dû passer peut-être trop rapidement sur ces détails. Aussi croyons-nous convenable de donner en note un extrait du voyage de Chardin, dont le récit naïf, fait sur les lieux , nous a présenté un caractère de vérité

M. de Blondel , maréchal de camp, fut alors envoyé à Constantinople par

qui ne peut manquer d'intéresser nos lecteurs , et qui , en outre , a le mérite de retracer fidèlement la conduite (jue la Porte tenait , aux époques de sa prospérité , envers les puissances chrétiennes et leurs représentants.

« Au commencement do règne de Mahomet IV. qui parvint à l'empire à l'âge de sept ans, l'an 1648, l'État était gouverné par des femmes, et par des eunuques, qui remplissaient les premières charges comme il leur plaisait. Les Turcs demeurent d'accord que la cour ottomane ne fut jamais si corrompue, et dans un si étrange dérèglement de conduite. Presque tous les mois on voyait un nouveau grand vézir, auquel, après quelques jours de ministère , ou ôtait la charge, et souvent la vie. C'est la coutume de Turquie, qu'à l'avènement d'un grand vézir tous les gens de condilion le vont voir, et lui font un présent. Les ambassadeurs particulièrement y sont comme obligés. Monsieur de la Haye le père, qui était alors ambassadeur de France à la Porte , voyant les fréquents changements de grand vézir qui arrivaient en ce temps-là , crut que, durant tout le bas âge de Sa Hautesse, les choses n'iraient point autrement, et qu'ainsi la visite et les présents qu'il faisait à chaque nouveau grand vézir étaient visite et présents perdus , puisqu'on en changeait presque lous les mois, et quelquefois plus souvent. De façon qu'il prit la résolution de regarder tranquillement ces changements de premier ministre, sans faire de visite, tri de présent à aucun.

« It arriva pen après que Cuperly-Mahomet- Pacha eut le sceau de l'empire , c'est-à-dire, qu'il fat fait grand vézir. L ambassadeur crut que la fortune de celui-ci ne serait pas meilleure que celle de ses prédécesseurs , et qu'elle n'aurait aussi qu'une fort courte durée; mais il se trompa, et la chose réussit tout autrement. Ce grand vézir se maintint dans la charge jusqu'à sa mort , qui arriva l'an 1662.

« Dès qu'il y fut entré , chacun lui fit sa visite et les présents accoutumés , entre autres les ministres étrangers , excepté l'ambassadeur de France. Ou dit à celui-ci plusieurs fois d'en faire autant, et même on l'en pressa ; mais le désir d'épargner un présent à sa nation le retint : néanmoins, voyant enfin que Cuperly s'établissait à la

Louis XIV, pour demander satisfaction au Sultan ; Kupruli ayant voulu

cour sur la ruine de plusieurs grands , et qne, selon i ou tes les apparences, il serait quelque temps grand vezir, il l'alla voir, et lui fit son présent. Ce fut là véritablement une visite et un présent perdus, car le vézir, indigné de la négligence et du peu de considération qu'il avait témoignés pour lui en cette importante rencontre, avait formé le dessein de s'en venger sur lui, et même sur toute la nation française. C'est là au vrai la source et l'origine de la mauvaise correspondance qu'il y a eu entre la France et la Turquie, durant tout le ministère de ce \ézir, qui a été de douze années, et depuis même sous le ministère de son fils qui lui succéda. De manière que la dureté de la Porte envers les trois derniers ambassadeurs »le France, monsieur de la Haye le père, monsieur de la Haye le fils, et monsieur de Noiniel , et les diverses avanies qui ont été faites aux Français pendant vingt ans, se doivent rapporter originairement à un chagrin personnel, nonobstant les raisons sur quoi on les a fondées dans la suite ; dont les principales et les plus justes étaient l'entreprise sur Gigeri , et les secours donnés à l'empereur et anx Vénitiens.

- Le vézir ne fut pas longtemps à chercher l'occasion de faire éclater son ressentiment. Il s'en présenta bientôt une, telle qu'il la pouvait souhaiter pour un si mauvais dessein. C'était le temps de la guerre de Candie; la France avait assisté secrètement les Vénitiens dès le commencement de la guerre , et Ton tient que monsieur de la Haye eut ordre d'avoir un commerce secret avec les Vénitiens, et de leur faire savoir les desseins des Turcs. Il arriva l'an 1659 qu'un Français , qui se faisait appeler Vertainont , et qui avait un emploi assez honorable en Candie dans les troupes vénitiennes, alla demander congé au capitaine général d'aller voir Constantinople. Le capitaine général lui fit expédier un passe- port , et le chargea d'un gros paquet de lettres pour l'ambassadeur de France. Le Français, qui n'avait point d'autre dessein que de se faire Turc , se présenta au caïmacau de Constantinople, lui dit qu'il avait quitté le camp des chrétiens, parce qu'il voulait abjurer leur religion pour embrasser le mahométisme; au reste qu'il avait un paquet de lettres

mainTdu grand vézir. Le caïmacan la fit

en vain le forcer à déployer le caractère d'ambassadeur , ne lui permit pas

aussitôt conduire à Andrinople , où était la cour eu ce temps-là. Ce perfide déserteur ne se contenta pas de renier la foi , il découvrit au grand vézir le commerce de l'ambassadeur de France avec les Vénitiens, et lui dit que le paquet de lettres qu'il lui remettait, le lui ferait connaître fort clairement.

« Le grand vézir avait eu des soupçons de ce commerce caché , et il en devenait comme assuré par les choses qu'il entendait dire à ce renégat. On peut juger à quel point il s'emporta contre l'ambassadeur de France, irrité comme il était , et de plus naturellement inhumain et sanguinaire. Il se posséda néanmoins, et témoigna dans cette rencontre plus de retenue et de modération qu'il n'y avait lieu d'eu espérer.

» Monsieur de la Haye, qui avait su le dessein de Vertamont, et ce qu'il allait faire à la cour, et qui d'ailleurs connaissait le naturel du grand vézir, la disposition de son esprit ennemi , et l'importance de ce qui se passait , ne douta point que le paquet intercepté ne lui fit une grande affaire. Il en communiqua avec ses interprètes et ses secrétaires. Celui des chiffres prit une telle épouvante, qu'il résolut de s'enfuir, sachant que le grand vézir, sur un pareil sujet d'une lettre en chiffres interceptée, avait fait mourir sous le bâton un interprète des Vénitiens. Il dit à monsieur de la Haye : Monseigneur, je suis craintif de mon naturel, et je déclare à votre excellence , que , dès que je sentirai le bâton , il n'y a point de secret que je ne révèle ; faites-moi cacher ou évader. L'ambassadeur le fit conduire en un heu secret et bien assuré , et se prépara à ce qui en arriverait. Il était au lit travaillé de la pierre, tellement qu'il ne put aller à Andrinople, lorsqu'il reçut ordre de s'y rendre. Il fit dire au caïmacan, qtri lui envoya cet ordre de la part du grand vézir, qu'il était au lit , et qu'il lui était impossible de se mettre en chemin , mais qu'il enverrait son fils en sa place.

« Tout ce que le grand vézir avait trouvé dans le paquet du capitaine général des Vénitiens était écrit en chiffres; on avait en vain appelé les renégats et les interprètes qui étaient à la cour ottomane , aucun n'avait été capable de rien déchiffrer. Cela irritait toujours de plus en plus le grand véair. Monsieur de la Haye le fils le trouva

L'UNIVERS

même de voir Sa Hautesse. M. de Blondel devait présenter au Grand

en cette méchante humeur, lorsqu'il arriva à Andrinople, et lui ayant répondu peutêtre avec un peu plus de fermeté que la circonstance ne le requérait , Cuperly, que la passion emportait, le fit outrager en sa personne, et le fit emprisonner en une tour qui est attachée aux murailles d'Andrinople, en disant : Qu'il ne fallait pas endurer dans le député d'un ambassadeur, quoique son fils, ce qu'il faudrait endurer dans l ambassadeur même. Le grand vézir ne fit aucun outrage aux marchands, ni aux interprètes, qui étaient venus avec monsieur de la Haye. Il n'en fit point non plus au secrétaire, ni au chancelier. Il se contenta de les faire menacer de grands tourments et de la mort, s'ils ne déchiffraient les lettres du capitaine général; mais ils ne souffrirent rien , et ils en furent quittes pour beaucoup de crainte.

« La cour ottomane était alors à Andrinople , et elle se préparait à la guerre de Transylvanie. Monsieur de la Haye le père, apprenant que le grand vézir était prêt à partir pour y aller, et craignant qu'il ne l>artit sans élargir son fils , comme il arriva en effet , fit un effort sur son mal , et entreprit d'aller à Andrinople ; madame de la Haye , sa bru , l'animant à ce voyage , et lui représentant sans cesse, que, s'il n'agissait lui-même promplement pour la délivrance de son fils , il courait risque de le perdre ; que le grand vézir était cruel et irrité, et qu'il fallait .l'adoucir.

« Un mois avant son départ, il avait fait un coup hardi , et qui mérite qu'on le raconte. Voici ce que c'est. Peu avant la venue de Vertamont à Constant inoplc , il arriva un Français nommé Quiclet, avec sa femme, et un autre Français nommé Poulet , qui aimait assez cette femme, pour l'avoir voulu accompagner en toutes ses courses. Ce Quiclet était pand déchiffreur, homme de lettres , mais de peu de jugement. Il avait servi au déchiffrement sous des ministres d'État et des .unbassadeurs. Il était gueux autant presque qu'on le peut être. Une je ne sais quelle mauvaise étoile l'avait conduit à Constantinople. On dit qu'ayant appris les récompenses que le grand vézir promettait à qui déchiffrerait les lettres du capitaine général, la femme de ce misérable alla dire à des gens de monsieur de la Haye : Son Excellence nfurt de p tter de l'argent à mon mari ; wa'tSy s'il veut, il en peut avoir du grand

Seigneur une lettre du roi de France, qui , en réparation de l'outrage fait à

vézir tant qu'il voudra. Je ne sais pas assurément si la chose est comme on me l'a racontée; mais, quoi qu'il en soit, monsieur de la Haye qui savait la grande envie qu'avait Cuperly d'apprendre ce que contenaient ces lettres interceptées, qui appréhendait qu'il n'y eût des choses qui le perdissent, et tous les Français du Levant, et qui savait la pauvreté du déchiffreur français, l'envoya quérir, le mena sur une terrasse du palais qui regarde le jardin, et, après lui avoir fait faire quelques tours, l'entretenant de discours qu'on n'a point sus, il fit signe à des gens apostés qui lui iirent sauter la terrasse; d'autres gens, postés aussi à l'endroit où il tomba, voyant qu'il n'était pas mort de sa chute, l'achevèrent et l'ensevelirent secrètement.

« L'ambassadeur de France étant allé à l'audience du grand vézir, ce ministre fit aporter d'abord les lettres interceptées , et lui dit de les expliquer. Monsieur de la Haye lui répondit que tout le monde savait que les ambassadeurs et les ministres des princes de la chrétienté ne s'écrivaient l'un à l'autre qu'en chiffres, de quelque matière que ce pût être, et néanmoins qu'ils ne s'entendaient point eux-mêmes aux chiffras ; qu'ils avaient des secrétaires qui les composaient et -les expliquaient; que depuis six mois il avait envoyé en France celui dont il se servait pour cela ; toutefois que si le grand vézir voulait qu'il emportât les lettres à son logis, il travaillerait à les déchiffrer , et que, s'il en pouvait venir à bout, il lui ferait savoir ce qu'elles contenaient. Le grand vézir ayant entendu cette réponse, ne fit que sourire à l'ambassadeur, et aussitôt il se leva sans lui rien dire. Peu de jours après il partit pour la Transylvanie, laissant monsieur de la Haye le fils en prison , mais un peu moins resserré, et monsieur de la Haye le père sans aucune sorte de réponse.

« Le Grand Seigneur n'alla pas à celte guerre de Transylvanie, il demeura à Andrinople. L'ambassadeur s'y tint pendant toute l'absence du grand vézir, pensant obtenir de Sa Hautesse l'élargissement de son fils, mais personne n'osait en parler sans l'ordre du grand vézir. Ce ministre termina promptement la guerre, et revint victorieux à Andrinople. Aussitôt qu'il y fut arrivé, on lui parla de messieurs de la Haye. Il répondit avec une feinte surprise : fih quoi! ces messieurs sont-ils encore ici? Cela voulait dire qu'ils

son représentant , demandait la déposition du grand vézir. Cette lettre n'ayant pu être remise, il fallut se contenter ae la délivrance de M. de la Haye et de son fils , qui se disposèrent à quitter Constant)' nople. Mais , avant de pouvoir effectuer leur départ, ils furent de nouveau privés de leur liberté et enfermés aux Sept-Tours, sous le prétexte qu'un bâtiment français était sorti du port avec des marchandises turques; et ils n'obtinrent qu'à prix d'argent la faculté de partir pour la France.

Le 26 août 1661, la flotte ottomane, déjà mise en désordre par un orage , fut attaquée devant Milo , et battue par Tescadre vénitienne. Le kapoudanuacha Abdul-Kadir, malgré sa défaite, vint attaquer Attaliâ, dont le gouverneur s'était révolté. Les habitants de cette place , pour échapper au bombardement, persuadèrent a ce beî qu'il lui serait facile d'acheter son pardon du kapoudan-pacha : dans cette conviction, l'imprudent gouverneur se rendit à bord du vaisseau amiral, où il fut étranglé avec ses frères , son kiabîa et son buiuk-bachi. Ce succès <T Abdul-Kadir apaisa la colère que le grand vézir avait ressentie de la perte de la bataille de Milo, et sauva la vie au grand amiral, qui en fut quitte pour résigner sa dignité entre les mains de Moustapha-Pacha , gendre UeKunruli.

Dans la haute Egypte , une révolte de Mohammed - beï de Djirdjè, contre le gouverneur Cheh-Souwar-Muhamined-Pacha, avait troublé la tranquillité du pavs. Mais elle y fut bientôt rétablie : le rebelle , battu , fait prisonnier et envové au Caire , y fut condamné à mort. Sa tête, portée à Constantinople, fut exposée à l'entrée du sérail avec celles des principaux rebelles de l'Asie Mineure.

Le Grec Michnè, voïvode de Valachie, s'était aussi mis en révolte ouverte : il avait fait périr les boyards dévoués à la Porte, s'était emparé de

pouvaient s'en aller : en effet le Gis fui aussitôt élargi, et l'un el l'autre s'en retournèrent ■ Constantinople, sans avoir vu le vézir. »

Tergowitz ( Tergowitch ) , avait passé au fil de l'épée tous les Ottomans qui s'y trouvaient; et, marchant sur Braïla et Djurdjèwo , il avait pillé et incendié ces deux places. Il battit ensuite , près d'Yassi, Ghika, prince de Moldavie; après sa défaite, ce dernier se retira à Andrinople.Rakoczy, qui s'était ligue avec Michnè, fut battu près de Deva par Sari-Huçeïn-Pacha, en novembre 1659.

L'année suivante, il éprouva un second revers entre Szamosfalva et Clausenbourg : blessé grièvement dans cette bataille, il se sauva dans le fort de Gross-Wardeïn , où il mourut au bout de dix-huit jours. Barcsay fut confirmé dans la dignité de prince de Transylvanie.

Le nouveau voïvode envoya à Constantinople son internonce Michel Szara avec quarante mille écus, formant seulement la moitié du tribut écrasant imposé à la Transylvanie. Sultan-Muhammed , mécontent de ne pas recevoir la somme entière, fit emprisonner l'envoyé de Barcsay, et ne lui rendit la liberté que lorsque le reste du tribut fut arrivé.

En 1660, le comte de Souches , général des troupes impériales en Hongrie , avait occupé les châteaux de Szathmar, de Kallo et deTokay, et les deux palatinats de Szathmar et de Szabolcs. Sidi-Ali, pacha de Budc , s'en plaignit dans une lettre à M. de Souches,qui répondit qu'il n'avait agi de cette façon que pour protéger les frontières contre les incursions des Tatares. Sidi-Ali marcha alors sur la ville de Gross-Wardeïn. Ason approche, le commandant de la place, François Giulay , abandonna son poste , en n'y laissant qu'une garnison de neuf cent cinquante hommes, qui se retirèrent dans la citadelle après avoir incendié les faubourgs. Repoussé à un premier assaut , Sidi-Ali réussit à s'emparer , par trahison, de cette forteresse presque inexpugnable , dont les remparts sont si élevés , dit hvperboliquement un historien ottoman, qu'aucun oiseau ne saurait atteindre leur cime, et dont les fossés sont si larges, que t imagination la plus hardie ne pour-

rait concevoir Vidée de les franchir.

Tandis que Sidi-Àli-Pacha était occupé devant G ross-Wardeïn, lesTatares et les Cosaques faisaient une incursion en Russie, et anéantissaient l'armée du czar près de Konotop. Le khan M uhammed-Gheraï, après avoir fait massacrer tous les prisonniers, envoya dans l'intérieur de la Moscovie des corps deTatares qui la ravagèrent pendant quinze jours. Dans cette campagne, cent vingt mille Russes furent tués et cinquante mille conduits en esclavage. Lorsque la nouvelle de cette grande victoire arriva à Constant inouïe , on venait d'y recevoir trois cents têtes, provenant d'un succès remporté sur les Hongrois par Mèlek-Ahmed- Pacha, gouverneur de Bosnie. Ce double triomphe fut célébré par des réjouissances publiques qui durèrent une semaine entière.

A la suite de cette campagne , un ambassadeur russe se rendit à Constantinople, où il implora inutilement l'intervention de la Porte dans les différends du czar avec le khan de Crimée. Un envoyé des Cosaques vint, de son côté, demander du secours contre les Russes. Le Sultan reçut aussi, vers le même temps, l'ambassadeur polonais Szomowski. Trois mois auparavant , le Grand Seigneur avait donné audience à l'envoyé de Ramadhan, deï d'Alger, successeur de Khalil , oui avait chassé le gouverneur installé par la Porte , et s'était fait proclamer dei. En 1660 ( 1071 ), Winchelsea , ambassadeur d'Angleterre , vint notifier l'avènement de Charles II, qui était monté sur le trône le 8 mai de cette année : l'envoyé britannique reçut un présent de bien -venue. Le taïin, ou ration journalière que la Porte fit délivrer à l'ambassadeur, se composait de dix moutons , cinquante poulets, cent pains, vingt pains de sucre, dix grosses bougies de cire blanche et autant de cire jaune ; il obtint en outre dix-neuf knftans, au lieu des dix-huit que l'usage faisait accorder aux autres ambassadeurs européens ; et, à son départ, il lui fut permis de délivrer trois esclaves analais.

Nous avons vu déjà plus haut que l'ambassadeur français était loin de jouir de la même faveur à la cour ottomane, à cause de la haine implacable du grand vézir, et des secours que In France envoyait peut-être un peu trop ouvertement aux braves défenseurs de Candie.

Pendant le siège de Gross-Wardeïn. un terrible incendie éclata à Constantinople, et dévasta cette grande capitale pendant trois jours. Les pertes de toute espèce furent immenses (*).

Vers la même époque , le feu dévasta aussi Kanischa, Brousse, Yassi , Tokat, Sofia et Silistrie. L'incendie de la première de ces villes ayant fait sauter le magasin des poudres, le général autrichien Zriny vint attaquer cette place, et s'en serait emparé, si des ordres supérieurs ne l'avaient forcé de l'abandonner au moment qu'il allait la réduire. Zriny, avant de se retirer, éleva, à une lieue de Kanischa, et près de la rivière de la Murr, une forteresse qu'il nomma Serinwar.

Cependant Kupruli-Muhammed-Pacha continuait à faire périr sans ménagement tous ceux qui s'étaient attiré sa haine. Le vézir Sidi- Ahmed -Pacha, le gouverneur d'Alep , Khassèki-Muhammed-Pacha, beau-frère du Sultan,

(*) Nous ne pouvons nous empêcher de sourire en lisant les extravagantes exagérations des historiens nationaux : à les en croire, 280,000 maisons, 3oo palais, ioo khans ou caravansérails, furent consumés, et même 40,000 personnes périrent au milieu des flammes. Ces évaluations ne soutiennent pas l'examen; et les progrès que la statistique a faits aujourd'hui peuvent servir à démontrer l'absurdité de ces détails. Il suffit, par exemple, de citer le résultat qu'on obtient en mullipliaul seulement par 5 (nombre présumahle et non exagère des habitants d'une des maisons de Constantinople) le chiffre des 280,000 maisons brûlées; et on aura un produit de 1,400,000 habitants, pour la partie incendiée. Or cette capitale, y compris les trois villes d'Eïoub, de Galata et de Sculari , avec leurs faubourgs et les villages qui bordent les deux rives du Bosphore, n'a jamais eu plus de 900,000 lia* bitanlA.

Séad-uddin- Zadè-Rouhullah-Eienui , juge de Constantinopie , le poète Vidjidi, secrétaire d'État, le chambellan Kemal-Zadè-Muhammed , Chèh-Souwar, gouverneur d'Égypte, Taoukdji- Muhammed, pacha de Crète, et encore quelques autres personnages éminents, turent sacrifiés a la vengeance du terrible ministre. Malgré son grand âge , et quoique déjà atteint de la maladie à laquelle il succomba, KupruN-Muha mmed -Pacha semblait redoubler chaque jour d'activité et d'énergie. Voulant arracher Sultan-Muhammed à la vie efféminée du sérail, et lui faire embrasser la vie active qui convient à un souverain, il engagea Sa Haulesse à se rendre à Constantinopie pour hâter les préparatifs de la guerre de Hongrie. Il s'occupait en même temps de constructions destinées à la sûreté de Fempire ou à son embellissement. Deux châteaux à l'embouchure du Don et du Dnieper, un troisième fort dans les champs de Heïhat, au milieu des steppes de la Tatarie , son tombeau , une école pour l'enseignement des traditions du prophète, et un caravansérail , qui conserve encore son nom, tels furent les monuments qu'il fit élever dans la dernière année de sa vie. Enfin le 31 octobre 1661 (7 rebi'ul-ewwel 1072), Kupruli-Muhammed-Pacha termina sa longue carrière.

Il avait été grand-vézir pendant cinq années ; il s'était rendu redoutable par une cruauté, qui , à en juger par ses antécédents lorsqu'il n'était que gouverneur de province , paraît avoir été le résultat de son système gouvernemental , plutôt que de son caractère.

On assure qu'il fit périr plus de trente mille personnes; il croyait que c'était là le seul moyen d'obtenir une obéissance absolue. Avant d'expirer, il conseilla au Sultan de se méfier de l'influence des femmes; de ne jamais choisir un ministre trop riche (*);

(•) Un prince contemporain, Louis XIV, a lui-même mis en pratique le conseil de Kupruli : après la mort du cardinal de Mazann,il ne voulut appeler dans ses conseils ni princes de l'Église, ni grands seigneurs

d'accroître à tout prix les revenus do l'Etat ; de ne point laisser amollir les troupes dans le repos , et de mener lui-même la vie la plus active. Ce monarque lui ayant demandé , comme un dernier service rendu à l'Etat, de lui désigner celui qu'il crovait le plus propre a le remplacer dans le grand vézirat, le ministre moribond répondit qu'il ne connaissait personne qui en lut plus capable que son propre fils Ahmed. Sur ce témoignage, le Sultan confia le sceau de l'empire à Kupruli- Ahmed- Pacha, quoiqu'il ne fût âge que de vingt-six ans. C'était la première fois, depuis la fondation de 1 empire ottoman, qu'un fils succédait a son père dans la dignité de grand vézir; et, ce qu'il y a de plus étonnant encore, c'est qu'il l'a transmise comme un héritage à son fils et à son petitfils.

Kupruli -Ahmed -Pacha signala le début de son administration par quelques actes de sévère justice, et par la continuation du système politique de son père. Kupru li-Mu ha mmed -Pacha, peu de temps avant sa mort , avait déclaré au résident impérial Reninger que la Porte ne souffrirait pas l'intervention de l'empereur dans la nomination du prince de Transvlvanie , et que l'armée ottomane ne quitterait point cette province avant d'y avoir fait reconnaître pour voïvode Apafy , au lieu de Kemeny, protégé par Léopold Ier. En conséquence, Kupruli- Ahmed-Pacha , pour soutenir ce qu'avait avancé son prédécesseur, envoya en Transylvanie le khan des Tatares et Ahmed-Pacha, gouverneur de Silistrie. Kemeny se retira d'abord en Hongrie ; mais* ayant voulu , l'année suivante ( 1662)*, attaquer Megyes , séjour de son concurrent, il fut défait par Kutchuk-Muhammed-Pacha , et périt dans la mêlée.

Dès les premiers temps de son administration , Kupruli-Ahmed-Pacha

trop puissants; il choisit ses ministres parmi des hommes d'une rare capacité, mais non de très-haute naissance , tels que Colbert, Louvois , Pomponne , etc.

L'UNIVERS

s'attira, par le renvoi du defterdar Huceïn-Eiendi , protégé de la Sultane- Vah'dè et du kyzlar-ogaci , la haine de cette princesse et du chef des eunuques noirs. Mais le grand vézir agit si adroitement envers la Sultane- Validé, qu'il parvint à la désarmer et à faire exiler en Egypte le kyzlar-agaçi Solak- Muhammed.

Les préparatifs de guerre que la Porte poussait avec ardeur contre la Hongrie décidèrent les Vénitiens à entamer des négociations pour la paix; mais elles furent interrompues par la nouvelle qui arriva à Constantinople d'une victoire de la flotte de la République sur une escadre venant d'Égypte. L'ambassadeur anglais Winchelsea, qui obtint le renouvellement des capitulations, éprouva aussi de grandes entraves, à cause d'une querelle sanglante que des marins de sa nation eurent avec des Ottomans. A la même époque, Louis XIV réclama du Sultan la satisfaction due à M. de la Haye. On choisit pour le remplacer M. de Vantelet, fils de ce dernier ambassadeur, et Ton s'attendait à un accueil favorable promis par le nouveau grand vézir. Les espérances du roi furent loin de se réaliser , comme nous le dirons plus tard.

En juillet 1662, le résident impérial Simon Reninger tenta de renouveler le traité de paix ; mais la Porte n'ayant voulu accorder aucun des points" demandés par l'Autriche, on ne put rien conclure.

Dans le mois de cha'ban 1073 ( mars 1 663 ) , la guerre contre la Hongrie fut décidée, et le Sultan se rendit avec son ministre à Andrinople. Revêtu de deux kaftans d'honneur, et le front orné d'un double panache de plumes de héron que Sa nautesse attacha ellemême, le grand vézir reçut encore, de la main de son souverain, un cimeterre enrichi de diamants et l'étendard de Mahomet. Il partit ensuite pour Belgrade , où il Ot une entrée triomphale : là , il donna audience aux plénipotentiaires autrichiens, le baron de Goes et le conseiller aulique Beris.

Dans cette entrevue, ainsi que dans

une seconde qui eut lieu à Essek, quinze jours plus tard , Kupruli-Ahmed-Pacha réclama la démolition du fort de Serinwar, la cession de Szekelhyd, et un tribut annuel de trente mille ducats. Dans une troisième réunion , à Bude, ces prétentions ayant été renouvelées, les plénipotentiaires demandèrent un délai de quatorze jours pour les communiquer a leur maître. Le délai fut accordé, mais l'armée ottomane n'en continua pas moins sa marche.

Arrivée à la hauteur de Gran, elle jette un pont de bateaux sur la rivière ; à peine huit mille hommes y ont-ils passé, que le comte de Forgacs, général des Hongrois, trompé par une ruse de guerre , croit que ce pont est brisé. Il forme aussitôt le projet de faire mainbasse sur ce corps isolé du gros de l'armée ottomane : il s'avance à la tête de forces supérieures ; et, tandis qu'il ne doute plus du succès, la portion de bateaux que l'on avait enlevée à dessein est replacée : vingt mille Ottomans effectuent leur passage, enveloppent les Allemands, et en font un grand massacre. Le comte de Forgacs , échappé à grand'peine avec un petit nombre des siens , regagna Neu-Hàusel, qu'il avait quitté pour aller au-devant de l'ennemi. Le 13 muharrem 1074 ( 17 août 1663 ) , le grand vézir somma Forgacs de se rendre, et, sur son refus, le siège de Neu-Hâusel fut entrepris. Le 23 safer ( 28 septembre ), la garnison hongroise évacua la citadelle avec les honneurs de la guerre, et quatre mille soldats ottomans occupèrent cette place. La conquête en fut célébrée à Constantinople par des fêtes qui durèrent sept iours. Cette forteresse avait été regardée jusqu'alors comme imprenable , et la cnute de ce boulevard de la Hongrie causa la plus grande consternation parmi les vaincus. Immédiatement après la prise de Neu-Hëusel , le grand vézir somma les châteaux environnants de se rendre : celui de Neutra obéit; mais Novigrad et Lewenz résolurent de se défendre, et furent soumis plus tard par le grand vézir. La Moravie, la Hongrie, la Silésie étaient dévastées, à cette époque,

par des hordes tatares . qui emmenèrent en esclavage près de quatre-vingt mille chrétiens.

Au milieu du mois de janvier suivant, pendant que les troupes ottomanes étaient dans leurs quartiers d'hiver, le comte Wolf Jules de Hohenlohe, général des troupes impériales, sortit de Pettau (l'ancienne Pettovium), et se réunit à Zriny, prince ou ban des Croates : ils marclièrent ensemble sur Presnitz , dont ils s'emparèrent au bout de deux jours, ainsi que de Baboesa et de Barcs. Ils s'avancèrent ensuite jusqu'à Fùnf-Kirchen , qu'ils incendièrent, sans pouvoir cependant, faute d'artillerie de siège , s emparer de la citadelle. Cinq cents villages environ, et le magnifique pont d'Essek , monument élevé par le Grand- Suleïman, furent aussi la proie des flammes. En apprenant ces désastres, le grand vézir envoya M uhammed -Pacha à la rencontre de Zriny, qui s'avançait vers Szigeth ; Kupruli-Ahmed- Pacna partit lui-même avec trois mille hommes : mais les Hongrois ayant renoncé à attaquer Szigeth , il retourna a Belgrade , après avoir confié la défense de Szigeth à Muhammed-Pacha, et celle de Fùnf-Kirchen à Kaplan- Pacha et à cinq autres beis.

Cependant , le grand vézir n'abandonnait pas ses projets contre la Hongrie : le 22 cha'ban 1074 ( 20 mars 1664 ) il établit son camp dans la plaine de Semlin, et s'occupa de compléter l'année; des prières publiques lurent ordonnées pour appeler les eaux du ciel sur la terre desséchée,et les bénédictions d'Allah sur les armes ottomanes. Le 8 zilka'dè suivant ( 2 juin), la naissance du prince Moustapha , fils de Hebi'a - Gulnouch- Sultane, qui fut aussi mère de Sultan-Ahmed 111, vint combler de satisfaction le Grand Seigneur. Après les sept jours de réjouissances publiques ordonnées dans tout l'empire, Kupruli-Ahmed-Pachase mit enfin en campagne.

Léopold Tl avait profité du moment d'inaction que la rigueur de la saison avait imposé aux Ottomans , pour recruter de nouvelles troupes. Le comte

ISr fjrraison. (Tviiqim:.

de Strozzi fut mis à la tête de soixante mille hommes. Le jour même du départ du grand vézir , il apprit que Pieutra s'était rendue au comte de Souches qui avait battu Kutchuk-Muhammed -Pacha, et marchait sur Lewenz. Peu après, Huçeïn, pacha de Kanischa, demanda de prompts secours pour pouvoir résister aux attaques de Strozzi , de Hohenlohe et de Zriny; mais ces chefs, craignant l'arrivée du grand vézir, se replièrent sur Neu-Serinwar.

Kupruli-Ahmed-Pacha poursuivit l'ennemi et se décida à franchir la rivière de la Murr; six cents janissaires et seymens passèrent sur des radeaux, mais ils furent presque tous exterminés dans une attaque impétueuse du comte de Strozzi, qui périt lui-même dans cette affaire. Le célèbre Montecuculli le remplaça dans le commandement de l'armée impériale, à laquelle se joignirent six mille auxiliaires français, sous les ordres du comte de Coligny, que Louis XIV envoyait au secours de l'empereur d'Allemagne. Les Ottomans assiégèrent Serinwar avec tant de fureur et de constance, qu'après plusieurs tentatives infructueuses, ils finirent par s'emparer de cette place, malgré la bravoure de ses défenseurs.

Onze cents Hongrois périrent dans le dernier assaut, qui eut lieu leâzilhidjc 1074 (29 juin 1664).Septjours plus tard, les fortifications de Serinwar furent démolies, et l'artillerie, abandonnée par la garnison , fut transportée à Kanischa. Le grand vézir marcha ensuite vers la Raab. Chemin faisant, il détruisit le fort du Petit-Komorn , dont il fit massacrer les défenseurs, quoiqu'il leur edt promis la vie sauve; il s'empara des palanques d'Egerwar et de Kemendvvar, ainsi que de Kapornak, et les fit aussi raser; enfin , arrive sur les bords de la Raab, en face de Koermend, le grand vézir essaya de passer la rivière, mais il fut repoussé par Montecuculli et Coligny. Les Français se couvrirent de gloire en cette occasiou, et contribuèrent puissamment à la défaite des troupes ottomanes. Kupruli-Ahmed ne pouvant réussi i à traverser le fleuve, en suivit

L'UNIVERS

la rive droite, tandis que les Impériaux longeaient la rive gauche. A la hauteur de Czakan , Pavant-garde des Osmanlis fit une nouvelle tentative pour passer la Raab, et fut encore repoussée. Enfin, le 7 muharrcm 1075 (31 juillet), le grand vézir se décida à franchir le fleuve à la vue des Autrichiens et quoi qu'il en pût résulter.

Son armée se trouvait campée près du village de Saint-Gothard, où s'élève un couvent de ce nom , habité par des • moines de l'ordre de Cîteaux. Les chrétiens n'étaient séparés des musulmans que par la Raab, très-resserrée en cet endroit. On représenta à Kupruli le danger qu'il courait en se plaçant entre une armée et une rivière; mais il croyait tellement au succès de son entreprise, qu'il répondit avec résolution : « Quand on veut vaincre, il ne « faut pas regarder derrière soi. »

On assure même que, dans sa confiance présomptueuse, il écrivit au Sultan , peu de moments avant la bataille, pour lui annoncer que les enfants du prophète allaient remporter une victoire éclatante sur les infidèles. Mais son attente fut trompée; toute la bravoure de ses troupes échoua contre l'habileté de Montecuculli. Le 8 muharrem (1er août 1664), les Ottomans passèrent à gué la rivière, se retranchèrent à Moggersdorf, et enfoncèrent le centre de Tannée chrétienne; mais les Français, commandés par le duc de la Feuillade, relevèrent la bataille. On dit que lorsque Kupruli- Ahmed vit s'avancer nos compatriotes , reconnaissantes à leurs perruques poudrées, il demanda quelles étaient ces jeunes filles. Il fut bientôt détrompé : les Français, s'élançant avec l'impétuosité de ce premier choc auquel il est si difficile de résister, repoussèrent les Ottomans et en firent un carnage horrible. Ceux des janissaires qui échappèrent à la mort se rappelèrent longtemps avec terreur les cris de : Allons ! allons! lue! tue! que poussaient les Français; et le nom de leur intrépide chef, le duc de la Feuillade, fut transformé par les vaincus, grâce à l'analogie des sons, en celui de Fouladi

(homme d'acier: chalybeus ,/erreus).

Cette victoire, connue sous le nom de bataille de Saint-Gothard, était la plus glorieuse que les chrétiens eussent remportée, depuis trois siècles, sur les mahométans. Ces derniers perdirent environ vingt-cinq mille hommes, et leur désastre eût été sans doute plus considérable, si trente mille cavaliers n'étaient restés sur l'autre rive pendant la durée du combat, et n'avaient pris la fuite en voyant la défaite de leurs compagnons "d'armes. Lorsque la nouvelle de cette déroute parvint à Andrinople, il fallut interrompre les fêtes publiques que le Sultan avait ordonnées, pour célébrer d'avance la victoire prédite par le grand vézir; et le divan s'empressa de conseiller à Sultan- Muhammed de faire la paix avec l'empereur Léopold. En effet, dix jours après, Kupruli-Ahmed signa à Vasvar les articles du traité : Apafy fut reconnu prince de Transylvanie, sous la condition de payer tribut au Grand Seigneur ; entre autres clauses , une trêve de vingt ans fut stipulée. Cette paix , en général plus favorable aux Ottomans qu'aux Hongrois, fit reprendre à Andrinople les rejouissances interrompues.

Vers la fin de décembre 1665, la France châtia les pirates algériens qui ravageaient les cotes de la Provence.

Le duc de Benufort remporta une victoire navale sur ces corsaires, dont les vaisseaux furent en partie détruits ou dispersés. Mais les Algériens se vengèrent bientôt de cette défaite : douze mille Français, établis en colonie a Gigeri, où* ils avaient élevé un château , furent surpris par les Barbaresques et massacrés ou conduits en esclavage.

Dans le mois de rebi'ul-akhir 1076 (octobre 1665) fut terminée la mosquée qui avait été commencée à ConstantinoDle par Keuçem-Sultane. Le jour de l'inauguration de cette mosquée, la Sultane-Validè lui donna le nom de Adliïè (la Juste), offrit à son fils Sultan-Mu hammed des présents magnifiques, et distribua un grand nombre de bourses et de fourrures aux seigneurs de la cour. Quelques jours plus

tard, le Sultan accorda une audience de congé à l'ambassadeur impérial , le comte Walter de Leslie, qui s'était distingué par la richesse et la singularité des cadeaux qu'il offrit à Sa Hautesse. Les résultats de la mission de Leslie furent l'obtention du libre exercice du culte catholique et quelques avantages commerciaux. Un ambassadeur de la Porte avait été reçu en audienee solennelle, le 18 juin 'de la même année, par l'empereur Léopold.

Peu de temps avant le départ du comte Leslie, M. de la Haye-Vantelet arriva à Constantinople, ou il fut reçu avec hauteur et mépris par le grand véî ir, qui ne daigna pas même se lever, sel'm l'ancien usage établi envers les anr tassadeurs de tous les souverains.

Il reprocha en outre, avec beaucoup d'aigreur, à M. de Vantelet les secours que la France avait envoyés en Candie et en Hongrie, et l'expédition de Gigeri. L'ambassadeur ne répondit rien a ees reproches, espérant toujours que le ministre changerait de manières; mais il n'en fut pas ainsi , et la réception se termina aussi froidement qu'elle avait commencé. M. de Vantelet demanda alors une seconde audience, à condition qu'il serait reçu avec le cérémonial d usage; mais le grand vézir s'étant conduit avec le même dédain, l'ambassadeur lui dit vivement que puisqu'il ne lui accordait pas les honneurs dus au représentant du plus grand monarque de la chrétienté, il avait ordre de rendre les capitulations et de retourner en France. Le grand vézir, irrité de la fierté de ce discours , v répondit par quelques paroles injurieuses. M. de Vantelet ne put les supporter, jeta violemment les capitulations aux pieds du ministre, se leva et sortit aussitôt; mais il fut arrêté à la l)orte de la saUe d'audience, et renfermé dans un appartement du grand vézir. Celui-ci, après avoir consulté sur cet événement le mufti Wani- Efendi et le kapoudan-pacha , en écrivit au Sultan. Sa Hautesse était à la chasse à vingt lieues de Constantinople, de sorte que sa réponse n'arriva qu'au bout de trois jours. Dans cet inter-

valle, le kapoudan-pacha négocia avec M. de Vantelet; et, après bien des difficultés , il fut convenu au'une nouvelle audience serait accordée à l'ambassadeur avec le cérémonial accoutumé, et

3ue les deux premières seraient regarées comme non avenues. Cette réception eut lieu en janvier 1666 : le grand vézir, pour n'être pas obligé de se lever, fit introduire M. de Vantelet dans un salon particulier, où il alla le trouver. 11 lui tendit la main et lui parla avec civilité; l'ambassadeur répondit convenablement à ses politesses : on lui présenta du café, des sorbets, des parfums; et vingt-quatre kaftans d'honneur furent délivrés à sa suite. Le mois suivaut, M. de Vantelet fut aussi présenté à Sa Hautesse, qui le reçut gracieusement, et les altercations'qui avaient marqué les deux premières audiences de l'ambasssadeur français parurent oubliées. Mais l'aigreur ne tarda pas à renaître dans les relations de l'ambassade française avec le grand vézir. M. de Vantelet ayant demandé, d'après ses instructions, le renouvellement des traités, et la liberté, pour nos navires,de négocier a vecles Indes par la mer Rouge, Kupruli-Ahmed repoussa obstinément ces demandes, et partit, au mois de mars suivant, pour Candie. Alors M. de Vantelet se rendit à And ri no pie , où il eut avec le kaïm-mèkam plusieurs conférences qui furent sans résultat, ce dignitaire n'osant rien terminer sans l'autorisation du premier ministre.

Dans le mois de rebi'ul-akhir 1077 (octobre 1666) , le Sultan reçut sous une tente, élevée au bord de la Toundja, l'ambassadeur russe, qui remit à Sa Hautesse une lettre du czar Alexis Michaïlowitz : les demandes qu'elle contenait furent accueillies par le Grand Seigneur.

Cependant Venise, craignant que la paix de Vasvar ne permit aux Ottomans de recommencer les hostilités contre la république, chargea Bail a rino de traiter avec la Porte. Une seule des conditions imposées par le grand vézir n'ayant pas été acceptée, ce ministre résolut de pousser avec plus de

L'UNIVERS

vigueur oue jamais la guerre contre Caudie, aont le siège avait été repris et abandonné tant de fois depuis vingt ans. Quinze mille bourses (*) furent mises a la disposition du defterdar, et une flotte nombreuse partit sous les ordres de Kaplan-Pacna. Le grand vézir reçut l'étendard sacré des mains de Sa Hàutesse, et se dirigea sur Candie. Mais le Sultan, d'une humeur moins guerrière que ses prédécesseurs , n'accompagna point son ministre, et continua de se livrer avec ardeur à son amour de la chasse, exercice pour lequel il était si passionné, qu'il passait quelquefois cinq ou six jours sans rentrer au sérail. Vers cette époque, la naissance d'un héritier du trône vint accroître l'influence de la Sultane favorite, Rèbia-Gulnouch , femme grecque de Retimo, qui avait pris beaucoup d'ascendant sur le Grand Seigneur, a lin d'assurer la couronne à cet enfant, Sultan-Mohammed voulut faire étrangler ses deux propres frères, Ahmed

(*) Une bourse (kicè) est composée de Go, ooo aspres (aktchè), ou de 5oo piastres de 40 paras, ou de 120 aspres l'une. Ces i5,ooo bourses ou 7,500,000 piastres rcprcsenteraierit, en nombre, environ 2 3 millions de francs de notre monnaie ; mais leur valeur relative, en remontant au milieu du dix-sepirème siècle, ne saurait être portée à moins de 40 millions d'aujourd'hui.

Dans l'état actuel d'altération du coin du Grand Seigneur, une bourse vaut à peine 1 1 S francs , au lieu de i5oo livres tournois , lorsqu'un pet il écu (de trois livres) représentait une piastre turque (glwouch). Ce taux a été régulièrement admis dans les transactions commerciales, pendant les soixantedix premières années du dix-huitième siècle : mais la monnaie turque subit une première et bien fâcheuse altération après le traité de Kaïnardji (1774), lorsqu'il s'agit de payer aux Russes les frais de la guerre. Néanmoins la piastre du Grand Seigneur valait encore 2 francs en 1800. Depuis, elle a éprouvé de si fréquenies altérations , que de 1 fr. f»o c. (i8o3), elle a été successivement réduite à x fr. ( 1812), à o fr. 85 et t>o c. (1818), o fr. 60 c. (1824), o fr. 45 c. ( 1826), o fr. 3o c. (i83a). Maintenant elle vaut a peine 2 3 cent. ;nov. iS38,.

et Suléiman; mais le mufti refusa de légitimer, par un fetwa, ce double fratricide, et réussit même à en détourner Sa Hautesse, en lui faisant observer que la succession à l'empire n'était pas assez assurée par la naissance d'un seul enfant.

Au moment du départ de l'armée ottomane pour la Crète, des prières publiques furent ordonnées pour le succès de cette expédition. Une espèce de comédie religieuse vint en même temps fixer l'attention publique. Suivant une croyance populaire, l'année 1076 (1G66) devait être signalée par un événement extraordinaire : les chrétiens attendaient YÀntechrist, les musulmans le Dèdjcd, et les juifs le Messie.U-n Israélitede Smvrne , nommé Sa ha thaï I evi , profita de cette croyance populaire , et se donna pour le Messie. Cet imposteur, fils d'un courtier de la factorerie anglaise, avait de l'éloquence et un extérieur avantageux; il affectait une grande modestie, parlait en oracle, et disait partout que les temps étaient accomplis. Il se rendit a Jérusalem, d'où il écrivit à tous hs juifs de l'empire ottoman; il prenait dans ses lettres le titre de premierné, de fils unique de Dieu et de sauveur d} Israël. Non-seulement presque tous les juifs de la Turquie, mais encore ceux de l'Allemagne, de la Hollande et de l'Italie, furent persuadés, et quittèrent tout pour se disposer au voyage de Jérusalem. L*s partisans du nouveau Messie répandirent le bruit qu'il faisait des miracles , et sa réputation s'étendit si rapidement, que le gouverneur de Smyrm voulut le faire arrêter ; mais Sahâlhai partit pour Constantinople avec uu grand nombre de ses disciples. Kupruli- Ahmed-Pacha, sans respect pour la prétendue mission de cet imposteur, l'envoya saisir sur le bâtiment qui devait le conduire dans la capitale, et le lit emprisonner. Tous les juifs qui regardaient cette persécution comme une preuve de l'accomplissement des prophéties, sollicitaient vivement la permission de lui baiser les pieds ; on la leur accordait aisément pour de l'ar-

gent, de sorte que la prison était tou- Cette même année 1668, des troujours remplie de ses sectateurs. Les bles éclatèrent à Basra , à la Mecque et juifs, exaltés par ses prédications, en Égypte, et furent apaisés par des commencèrent a exciter quelques trou- mesurés vigoureuses. Dans cette derbles dans Constantinople. Sabathaî fut nière contrée, des phénomènes efalors transféré au château des Darda- frayants vinrent en outre consténj«r ne/les, et de là conduit au sérail d'An- les populations : des gréions d'une grosririnople; car le bruit de ses miracles seur prodigieuse, et dont quelquesétait si grand , que Suitan-Muhammed uns pesaient jusqu'à deux livres, tuevoulut interroger lui-même cet homme rent des oiseaux et même du bétail , et qui se disait le roi d'Israël. Amené plusieurs tremblements de terre rendevant le Grand Seigneur , il répondit versèrent des villes et firent disparaître en mauvais turc à Sa Hautesse. « Tu des montagnes; la peste se joignit "à «parles bien mal, lui dit le Sultan, tous ces désastres et frappa surtout le « pour un Messie qui devrait avoir le corps des mollas. •< don des lanques. Fais-tu des mira- Le 10 cha'ban 1078 (25 janvier 1668), « clest — Quelquefois, » répondit mo- un ambassadeur russe fut admis à Pau-' destement Sabathaî. Le Grand Seigneur dience du Sultan, et y éprouva le traivoulut alors le mettre à l'épreuve; il temeut le plus ignominieux , pour s'être

ordonna de le dépouiller de ses vêtements , et de le faire servir de but aux llèches des itch-oghlans , afin de voir s'il était invulnérable. A cet ordre, le pauvre Messie se jeta à genoux, et dit que ce miracle dépassait son pouvoir.

On lui proposa alors d'embrasser l'islamisme ou d'être empalé. Il ne balança point et se fit mahométan; il poussa même l'humilité jusqu'à accepter, en échange de la royauté d'Israël , une bourse d'argent et un emploi de gardien du sérail. Il chercha alors à pallier la honte de ce dénoûment ridicule, en préchant qu'il n'avait été envoyé que pour remplacer la religion juive par celle de Mahomet, suivant les anciennes prophéties. On employa ce moyen pour attirer au culte de l'islam un grand nombre de juifs.

Après avoir ainsi, pendant dix ans, servi d'instrument à la politique ottomane, Sabathaî fut exile en Moire, où il vécut encore dix autres années.

Tandis que ce juif se faisait passer pour le Messie, un jeune Kurde se donnait pour le Mehdi , et attirait à lui de nombreux partisans. Fait prisonnier par le beïlerbeï de Mouçoul et amené devant le Sultan, le nouveau Mehdi renonça de bonne grâce à son rôle de précurseur, et, à l'exemple du faux Messie, accepta un emploi de page près de la chambre du trésor (iihazinè-odaci).

refusé à suivre Le cérémonial en usage dans ces présentations. Nonobstant ces outrages, le Sultan répondit amicalement a la lettre du czar Alexis Mikhaïlowitz. Avec l'ambassadeur russe parut à la cour un mirza tatare; et, trois mois après, un envoyé des Cosaques soumis à la Porte , Rarabach , fut présenté à Sa Hautesse, et réclama sa protection contre leurs compatriotes révoltés : il eut aussi à éprouver la brutalité des chambellans ottomans, qui lui firent courber la tête jusqu'à terre. La Pologne envoya dans l'espace d'un an plusieurs internonces, dont le dernier, Franz Wysocki, conclut enfin une paix qui n'était guère que la confirmation des traités précédents.

A cette époque, la Porte se plaignait amèrement de l'assistance que la France prétait aux Vénitiens assiégés dans Candie. Pour se venger de ce procédé peu amical , le gouvernement ottoman faisait éprouver de continuelles avanies aux négociants français. Le marquis de Durazzo, ambassadeur génois , fut très-bien reçu , malgré les protestations de M. de Vantelet. qui y mêla des expressions blessantes pour les membres du divan. Ils répondirent aux plaintes de notre ambassadeur que son maître n'avait pas le droit de s'opposer à la réception de qui (pie ce fût . et qu'il devait se contenter d'être reconnu , par le Grand Seigneur, comme

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padichâh. M. de Vantelet répliqua que fe roi de France ne tenait ce titre que de Dieu et de ses armes victorieuses.

La fierté de ces paroles choqua d'autant plus le divan, que le titre de padichûh est, suivant les Ottomans, exclusivement réservé nu Grand Seigneur. M. de Vantelet réclama en vain le renouvellement des capitulations, et la réduction des droits de douane que les Français payaient à raison de cinq pour cent , tandis que les Anglais , les Hollandais et les Génois n'étaient soumis qu'à trois pour cent. Vers la fin de 1668, il reçut l'ordre de revenir en France, puisque sa dignité d'ambassadeur du roi n'était pas respectée par les ministres de Sa Hautesse. Il fit part de cet ordre au gouverneur de Larisse {Yèni-chèhir) , où il s'était retiré, en lui déclarant qu'il laisserait un secrétaire ou un négociant français pour résident. Le gouverneur lui dit de s'adresser au kaïm-mèkam de Constantinople, qui en référa lui-même au grand vézir, alors occupé au siège de Candie. Sa réponse n'arriva qu'en mars 1669.

Quelques difficultés s'élevèrent aussi entre l'ambassadeur anglais et la Porte, relativement à un droit de deux et demi pour cent, que le directeur des douanes syriennesexigeait illégalement à Alexandrette, indépendamment des trois pour cent perçus à Alep, en vertu des traités ; mais la Porte reconnut l'injustice du recouvrement des deux et demi pour cent exigésà Alexandrette, et promît de ne plus les recevoir. La Hollande, qui avait également à se plaindre de la Porte, envoya un nouveau résident, M. Colier, qui obtint le renouvellement des capitulations et la liberté du commerce hollandais à Constantinople, à Smyrne et à Alep.

Cependant le grand vézir, parti pour Candie dans le mois de zilhidjé 1076 (mai 1666), mit quatre mois à traverser l'Asie Mineure, s'embarqua à Isdin [Istina), et prit terre le 5 djemazi-ul-oula (3 uovembre 1666) devant la ville de la Cauée, dans laquelle les Ottomans s'étaient fortifiés, *t dont ils avaient fait leur place d'ar-

mes. Ahmed-Pacha ranima par sa présence le courage des troupes, retenues depuis vingt-deux ans par cette interminable guerre de Crète. Le 2 rainazan 1077 ( 26 février 1667), une flotte égyptienne de vingt-huit voiles, qui venait au secours de l'armée assiégeante , fut attaquée et battue par l'escadre vénitienne : le vaisseau amiral , commandé par Ramazan-Beï, fut incendié, et ce chef tomba au pouvoir des chrétiens, qui se rendirent maîtres aussi de cinq navires. Enfin le 2 zilka'dè (26 avril), l'armée navale ottomane, composée de trente bâtiments sous les ordres du kapoudan-pacha Kaplan-Moustapha , mouilla devant la Canée : de là, elle se rendit à Giropetra. Un conseil de guerre fut convoqué et régla le plan de l'attaque. La tranchée fut ouverte le 3 zilhidjé 1077 (28 mai 1667). Jamais peut-être on n'avait vu tant de courage dans le siège d'une place forte , ni tant d'opiniâtreté dans la défense, et jamais l'art des mines n'avait été poussé si loin : souvent des bataillons entiers sautaient au milieu des fortifications qui paraissaient les plus solides ; des portions de remparts que les assiégés étaient obligés d'abandonner se trouvaient tout à coup reconstruites à quelque distance en arrière, et on eût dit que la ville ne faisait que resserrer sou enceinte devant les assiégeants. Aux approches de l'hiver, le grand vézir ordonna de suspendre les travaux : vinçt mille quintaux de poudre avaient été employés dans cette campagne, pendant laquelle huit mille Ottomans avaient péri.

Douze vaisseaux, détachés de l'escadre du kapoudan-pacha, croisèreut devant Candie, et le reste fit voile pour Constantinople.

Au retour de l'été, le siège recommença avec une nouvelle ardeur. Le marquis Dupuy-Montbrun de Saint- André, officier français qui commandait une partie des troupes vénitiennes, fut blessé dans cette campagne. En décembre, un plénipotentiaire de la république offrit de l'argent au grand vézir pour l'engager à lever le siège; mais Kufrulî- \nmed réoondit • « Nous

« ne sommes pas des marchands ; nous • avons assez d'or, et nous n'aban- « donnerons Candie à aucun prix. »

Le 1er muharrem 1080 ( 1er juin 1669) , une dépêche du Sultan demanda au grand vézir la conquête de Candie pour cette nouvelle année : Kupruli- Ahmed communiqua cette lettre au conseil de guerre, qui décida de redoubler d'efforts pour s'emparer enfin de la forteresse. Le 19 du même mois, la (lotte du k a pond an-pacha arriva devant la Canée. Bientôt après parut l'escadre auxiliaire chrétienne, composée de trente-cinq bâtiments, dont quinze français, sept maltais, quatre dalmates, et neuf appartenant au pape. La flotte française était commandée par le duc de Noaill.es : il avait sous ses ordres six à sept mille hommes, parmi lesquels ou remarquait le jeune duc de Beaufort , qui périt cinq jours après son arrivée , le maréchal de la Mothe- Fénelon , le chevalier de Vendôme , à peine âgé de quinze ans , le comte de Saint- Pol - Longueville , le chevalier d'Harcourt, MM. de Dampierre, Colbert , de Castellane , de Beauvau , de Sévumé, et une foule d'autres seigneurs distingués dans la noblesse de France.

Ces secours , combinés avec les forces des assiégés, auraient pu relever la cause de ces derniers ; mais la mésintelligence éclata bientôt entre le gouverneur Morosini et le duc de Noailles ; et les escadres alliées furent rappelées. Après leur retraite, la garnison de Candie se trouva réduite à quatre mille hommes, incapables de défendre plus longtemps des fortifications ruinées par l'explosion continuelle des mines.

Les assiégés se décidèrent alors à capituler ; pendant six jours les envoyés vénitiens débattirent les conditions du traité avec les plénipotentiaires ottomans : l'un d'eux , le fameux Grec Pana iotti , interprète de la Porte, fort en faveur auprès du grand vézir, contribua puissamment par son adresse à la conclusion de la paix, basée sur la reddition de la ville et de presque toute l'île de Candie. Cette capitulation ne fut cependant pas sans gloire pour les assiégés , à qui elle assura , en Crète , la

conservation des trois ports de Spinalonga , de la Sude et de Karabousa , avec les terrains attenants , et , en Dalmatie, la ville de Kilis. Le 27 septembre, à neuf heures du matin , les clefs de la place furent remises à Kupruli -Ahmed-Pacha : ce ministre récompensa magnifiquement le bourgeois qui les lui présenta. Le commandant Morosini fut traité avec tous les égards dus à sa bravoure, et reçut même du grand vézir de riches présents ; cette politesse , si peu dans les mœurs des Ottomans à l'égard des chrétiens, servit plus tard de texte à une accusation de trahison contre le brave général de la république, auquel le sénat demanda compte de sa conduite.

Pendant l'hiver qui suivit la prise de Candie , le grand vézir employa ses soldats à relever les fortifications, qui n'étaient plus que des ruines : il convertit en mosquées toutes les églises , hormis deux qui furent achetées par l'interprète Panaïotti , pour les Grecs et les Arméniens.

Jamais on n'avait vu dans l'histoire d'aucun pays un siège aussi mémorable que celui de Candie : il dura vinatcînq années ; l'empire ottoman y déploya toutes ses forces ; des préparatifs immenses le précédèrent ; trente mille Vénitiens et plus de cent mille Ottomans y perdirent la vie. Ce ne fut que trois semaines après cette conquête si importante, que Kupruli- Ahmed en donna la nouvelle au Sultan : le grand vézir avait voulu attendre, avant d'expédier la dépêche , que , suivant les clauses du traité, tous les Vénitiens fussent sortis de Candie. Le Sultan fut si ému de cette nouvelle , qu'il ne put lire lui-même la lettre de son ministre. Des réjouissances publiques, pendant trois jours et trois nuits , eurent lieu dans tout l'empire.

Le 14 safer 1081 (3 juillet 1670) , Kupruli-Ahmed fut reçu à Dèmir-Tach par le Sultan qui lui fit l'accueil le plus gracieux. Pour remercier Allah du triomphe éclatant qu'il venait d'accorder aux armes musulmanes , le Grand Seigneur renouvela la défense de boire du vin, liqueur si expressément prohi-

L'UNIVERS

bée par le fondateur de l' islamisme.

En décembre 1670, le kapoudanpacha lit son entrée triomphale à Constantinople : son navire traînait à la remorque quelques bâtiments maltais, sur lesquels on avait placé des esclaves grotesquement affublés de perruques et de jaquettes, et qui , suivant les Ottomans , représentaient des personnages distingués parmi les chrétiens.

Comme nous l'avons dit précédemment, la réponse que l'ambassadeur français, M. de Vantelet, attendait du grand vézir, n'arriva qu'en mars 16G9.

Dans cet intervalle, une flottille de quatre vaisseaux, commandée par M. d'AIméras , entra dans le port de Constantinople; et, lorsque M. de Vantelet, d'après la lettre de Kupruli, se fut rendu à la cour, il écrivit h l'amiral français de venir prendre à Volo, port de mer dans le golfe de Salonique , un ambassadeur que le Sultan envoyait en France : c'était le mutèferrika Suleïman - Aga ; il arriva à Paris vers la fin de 1669, et en partit au mois d'août suivant. Cependant M. de Vantelet avait reçu , en octobre , l'ordre de s'embarquer sur les vaisseaux de M. d'Alméras; et, si le kaïm-mèkam l'en empêchait , de déposer à l'instant le caractère d'ambassadeur. M. de Vantelet, que cet ordre contrariait, répondit que l'on avait beaucoup de respect et de considération pour lui à la cour ottomane ; et que , d'ailleurs , il ne pouvait la quitter, puisque les vaisseaux de M. d' Aimeras avaient déjà fait voile pour la France. Malgré cette réponse, M. de Vantelet fut rappelé.

Les Provençaux établis à Constantinople, et qui haïssaient cet ambassadeur, avaient écrit à Paris que, tant qu'il conserverait ce poste , les capitulations ne seraient point renouvelées , à cause de la haine personnelle que le grand vézir lui portait. Ainsi il fut résolu qu'on le remplacerait par un autre ambassadeur. M. de Nointel , conseiller au parlement de Paris , fut choisi , partit au mois d'août 1G70, et arriva le 22 octobre suivant , avec une escadre de quatre vaisseaux , commandés par M. d'Apremont. Cet officier

voulait obtenir du kaïm-mèkam et du kapoudan - pacha que les batteries du sérail lui rendissent le salut royal; cette demande fut repoussée : l'escadre française refusa alors de tirer les salves d usage , et peu s'en fallut qu'un combat naval ne s'engageât.

Mais la Sultane-Validè ayant demandé à M. d'Apremont de la saluer lorsqu'elle se rendrait à Scutari , le galant amiral s'empressa de condescendre à ce désir, en faisant jouer toute l'artillerie de sa petite escadre. Le kapoudan-pacha , dans son dépit , accusa les capitaines français d'avoir reçu à bord de leurs vaisseaux un grand nombre d'esclaves échappés des prisons ; mais le grand vézir ne voulut pas permettre que des recherches fussent faites sur les navires français, dans la crainte d'exciter quelque'nouvelle altercation.

Le 11 novembre 1670, M. de Nointel fit son entrée à Constantinople avec une magnificence qui parut hors de saison aux Ottomans. M. de Vantelet ayant obtenu la permission de se retirer, s'embarqua en décembre sur le vaisseau commandant. Peu après ce départ , M. de Nointel alla à And rinople , et y fut reçu avec tous les honneurs accoutumés. L'usage constant de la Porte est que les ambassadeurs déclinent d'avauce le sujet pour lequel ils demandent audience; M. de Nomtel ne voulut pas se conformer à ce cérémonial , à cause de la teneur de ses instructions secrètes , qui lui prescrivaient d'adresser sa plainte au Sultan lui-même; car on était persuadé à la cour de France que Sa Hautesse n'avait aucune connaissance des procédés du grand vézir envers notre ambassadeur. Mais ne pouvant obtenir audience, celui-ci unit par mettre entre les mains de l'interprète Panaiotti un mémoire en trente^ieux articles, qui parurent renfermer des prétentions si exorbitantes, que Kupruli-Ahmed-Pacha feignit de croire que l'on cherchait un prétexte pour rompre avec la Porte , ou bien que ces propositions n'émanaient pas du roi de France. Le grand vézir demanda , en conséquence", à M. de Nointel s'il

avait des lettres de son souverain qui continssent les demandes insérées dans le mémoire présenté de sa part ; l'ambassadeurayant répondu que ses lettres de créance- devaient suflire, le grand vézir ne voulut lui accorder une audience solennelle que sous la condition que, dans six mois, il ferait venir une lettre du roi , qui contiendrait clairement les étranges réclamations communiquées par M. de Nointel. Notre ambassadeur fut obligé de faire cette promesse, et fut reçu alors en audience, d'abord par lé grand vézir,et ensuite par le Sultan. Kupruli-Ahmed répondit avec froideur ou par des épigrammes aux emphatiques et longs discours de M. de Nointel. Ainsi , lorsqu'il s'étendit avec complaisance sur la grandeur et la puissance de Louis XIV, le grand vézir répondit : « Oui, le pa- « dicbâh de France est un grand nio- «narque, mais son épée est encore « neuve. » Lorsque notre ambassadeur ajouta que les Français étaient les vrais amis des Ottomans , Kupruli répliqua en souriant : « Les Français sont nos « amis , mais nous les trouvons par- « tout avec nos ennemis (*). » Enfin , M. de Nointel ayant dit , en terminant sou discours, qu'il avait ordre de recommander fortement au grand vézir l'affaire du commerce de la mer Rouge ; que Sa Majesté l'avait extrêmement à cœur, et désirait vivement que la Porte le contentât sur ce point : « Comment « se peut-il , reprit sèchement le ministre, qu'un aussi grand padichâh « s'intéresse si fort à une affaire de • marchands ! »

M. de Nointel ne fut guère plus satisfait de l'audience qu'il obtint du Grand Seigneur : conduit devant Sa Hautesse , il prononça un discours qui dura un quart d'heure, et que Panaiotti traduisit brièvement au vézir, qui Je transmit en deux mots au Sultan. M. de Nointel parla ensuite d'af-

(*) Les Ottomans se sont souvent cru en droit de nous adresser le même reproche; et depuis plus de soixante ans de nombreuses circonstances semblent leur avoir permis de le renouveler.

lu ires à ce prince, qui répondit, eu regardant son ministre : « Que Tam- « bassadeur s'adresse à notre Lala. »

Après l'audience, il fut convié, suivant l'usage , au repas donné dans le divan , et essaya encore de parler politique ; mais le grand vézir l'interrompit, en lui disant: « Monsieur l'am- « bassadeur , tenez-vous-en à ce que « vous avez promis; nous saurons dans « six mois si nous sommes amis ou « ennemis. »

Peu de jours après cette audience, M. de Nointe} s'efforça inutilement, dans une conférence avec le reîs-efendi, d'obtenir la sanction des trente-deux articles demandés précédemment : le grand vézir lui dit, en le congédiant, que , s'il ne voulait pas renouveler les capitulations aux mêmes conditions qu'auparavant, il pouvait retourner en France. M. de Nointel demanda alors de nouvelles instructions à sa cour; et il lui fut prescrit , en réponse , de revenir immédiatement à Paris, puisqu'il n'était pas traité conformément aux promesses faites par le dernier ambassadeur ottoman, Suleïman-Aga.

Cependant M. de Nointel parvint à renouveler les capitulations avec quelques nouveaux avantages ; entre autres, la clause que les droits de douane sur les marchandises françaises seraient réduits à trois pour cent. Mais le grand vézir, sous prétexte que la campagne avec la Pologne allait s'ouvrir, ne signa pas le traité, qui ne fut sanctionné que deux ans plus tard.

Le 2 octobre 1673, mourut le célèbre Panaiotti Nikousi, après vingtcinq ans de drogmanat. Il avait été d'abord attaché à la légation de l'empereur; il fut ensuite admis au serv ice de la Porte. C'était un homme de beaucoup d'esprit , qui parlait et écrivait plusieurs langues. Il laissa la réputation méritée d'habile négociateur, quoiquesa politique large fût accompagnée d'une droiture <jue l'on rencontre rarement chez les diplomates : il contribua puissamment à la paix conclue entre l'empereur d'Allemagne et le Sultan , et surtout à l'arrangement des affaires de Candie. Grec de naissance3

L'UNIVERS

>1 défendit avec énergie les droits civils et religieux de ses compatriotes , sans jamais s'écarter cependant de sa fidélité envers la Porte, qui perdit en lui un açent habile et dévoué. La république de Gênes l'avait anobli , en récompense des bons offices qu'il rendit au marquis de Durazzo. Il avait le titre de premier interprète et secrétaire de l'empire ottoman ; et au moment de la signature de la paix de Candie, le grand vézir , pour preuve de sa haute satisfaotion, lui avait accordé le revenu de l'île de Miconi, dans l'Archipel, s'élevant à quatre mille écus par an.

Deux années après la trêve de Saint- Gothard, Bruchoweski, hetman ou chef des Cosaques Zaporogues ou des cataractes y partisan du czar, et Doroszenko, hetman des Cosaques Sari- Kamich (roseaux jaunes),' dévoué au roi de Pologne , se trouvèrent en présence sur les deux rives du Dniéper (*). Ces deux chefs députèrent au Sultan des envoyés pour lui offrir la suzeraineté de f I k raine. Doroszenko fut reconnu par la Porte pour hetman de cette province, avec le titre de sandjak-beî , et reçut en conséquence les queues de cheval (tkough), l'étendard (alèm) et la masse d'armes (topouz), symboles de sa dignité. A cette nouvelle, le roi de Pologne marcha contre Doroszenko : ce fut en vain que Sultan-Muhammed invita Michel Thomas Visniovicky à ne point inquiéter Doroszenko, qui, était-il dit dans la lettre de Sa Hautesse, s'est réfugié à l'ombre de nos ailes; le roi ne tint aucun compte de l'avertissement du Grand Seigneur. Le brave général Sobieski , que les vœux secrets des Polonais désignaient d'avance comme successeur de Michel, enleva rapidement aux Co-

(*) Les Cosaques étaient séparés en trois grandes divisions : les Cosaques du Don ou de Tcherkask, leur capitale ; ceux qu'on nomme Zaporogues, parce qu'ils faisaient leur séjour près des cataractes; et enfin les derniers, subdivisés encore en trois classes, appelés If s uns Barabach , du nom de leur chef ; les autres Sari-kamich, à cause des marais situés entre le Dnieper et le Bug ; et les troiliènies Potkal, du nom d'une île voisin-.

saques les places les plus fortes de la frontière. Le 8 safer (S juin), le Sultan quitta Andrinople avec un nombreux cortège, et le 23 rebi'ul-akhir 1083 (18 août 1672) , l'armée ottomane arriva devant Kaminiec. Cette ville, située à trois heures de distance du Dniester, est environnée d'un torrent rapide dont les bords, hérissés de rochers escarpés, ressemblent à des fortifications inaccessibles, élevées pour la protéger.

Au centre de la place est bâtie la citadelle, remarquable par la hauteur et l'épaisseur de ses murailles. Le grand vézir commanda lui-même la première attaque : au bout de huit jours, les assaillants plantèrent leur étendard sur un des bastions. Le lendemain, une mine fit sauter le rempart extérieur ; et les assiégés épouvantés arborèrent le drapeau blanc. La capitulation accordée par Kupruli- Ahmed-Pacha permettait aux habitants de se retirer ou de rester à leur volonté, leur garantissait la vie sauve , et proclamait le respect des propriétés. Au moment de la sortie de la garnison, une explosion de la poudrière de la ville fit sauter une portion des remparts : on ne put savoir si cette catastrophe avait été l'effet du hasard ou celui d'un dessein prémédité. Ce fut le 6 djemazi'ul-oula (30 août) que le commandant de cette

{>lace importante en remit les clefs :

e Sultan le fit revêtir d'un kaftan, et lui accorda trois cents chariots pour le transport de ses bagages.

Après cette conquête, le Sultan fit remettre à l'internonce du roi Michel une déclaration dans laquelle Sa Hautesse menaçait de dévaster la Pologne, si la Podohe ne se reconnaissait pas tributaire de la Porte. La prise si rapide de Kaminiec, place réputée inexpugnable, avait consterné les Polonais.

Le grand vézir voulant profiter de la terreur des vaincus, envoya Kaplan- Pacha, gouverneurd'Alep, avec le khan de Crimée, six beïlerbeïs et l'hetman Doroszenko, faire le siège de Lemberg (Leopol), qui succomba le 16 djemazi'ul-oula 1083 ( 9 septembre 1672).

Peu de temps après , les palanques de Rticsacs, de Jazlowiec et de Zadlo-

tanka, se rendirent aux Ottomans : entin les Polonais envoyèrent des ambassadeurs au khan de Crimée, en le priant d'intercéder en leur faveur ; et ce fut par son intermédiaire qu'un traité fut conclu entre la Porte et la Pologne ; traité honteux pour cette dernière puissance, qui s'obligeait, entre autres conditions, à payer au Sultan un tribut annuel de 220,000 ducats, à lui remettre la Podolie, à céder l'Ukraine aux Cosaques et à traiter en ami leur hetman Doroszenko. Cependant, après la prise de Lemberg , Sobieski ne tarda pas à chasser les Ottomans de cette vil le, ainsi quedeLubiin etdeBelczice : il avaitfait en outre trente mille prisonniers aux troupes tatares qui s'étaient mesurées avec lui à Calusz et avaient été complètement battues , malgré leur immense supériorité numérique.

Sultan-Mtihammed et le grand vézir étaient à peine de retour à Ândrinople qu'on apprit que les Polonais , excités par le pape et l'empereur d'Allemagne, refusaient de payer le tribut et se préparaient de nouveau à la guerre , secondés par les Va laques, les Moldaves et les Cosaques, qui avaient passé dans leurs rangs. Au printemps suivant, Sobieski concentra ses forces près de Khotchim (Chocim), et vint attaquer Uuçeïn-Pacha : celui-ci passant le pont du Dniester, se retira sur Kaminiec, suivi en désordre par son armée, oui périt presque tout entière sous le feu des ennemis ou dans les eaux du fleuve :

le grand vézir gagna Cecora, où Kaplan-Pacha alla le rejoindre; de là, ils se rendirent à Baba-Daghy, où se trouvait le Sultan. Le 3 ramazan 1084 (12 décembre 1673), la naissance d'un second fils , que l'on nomma Ahmed, vint faire trêve au chagrin que le Grand Seigneur éprouvait de la défaite des troupes ottomanes; et des illuminations eurent lieu pendant trois nuits dans tout l'empire.

Les avantages signalés gue venait de remporter Sobieski auraient pu sans doute lui ouvrir le chemin à d'autres conquêtes; mais la nouvelle de la mort de Michel, roi de Pologne, obligea Sobieski de retourner à Varsovie, où les

suffrages unanimes de la noblesse polonaise lui décernèrent la couronne :

il en était digne , moius par sa haute uaissance que par son mérite personnel et par les victoires signalées qu'il venait de remporter sur les Ottomans.

Dans le mois de mai 1674 , Siekierzynski , internonce de la Pologne , arriva à Baba - Daghy : il était chargé d'exprimer les intentions pacifiques du nouveau roi; mais Kupruli -Ahmed- Pacha répondit que la paix devait être traitée par ambassadeur. Peu de jours après, on se prépara à entrer de nouveau en campagne. Au mois de juillet, l'armée passa le Dniester près de Soroka, dans la plaine d'Ispel. Après quelques avantages peu importants, les Ottomans s'emparèrent de Ladyzyn, où huit cents Polonais furent faits prisonniers. Le grand vézir reçut ensuite en audience Jean Karwèwski , envoyé de Sobieski : il réclamait la restitution de l'Ukraine et de la Podolie; mais ses demandes furent mal accueillies. En même temps le roi de Pologne envoyait des députés au khan des Tatares, pour obtenir, par son intervention, le consentement du Sultan aux propositions de paix. Vers le milieu de septembre, les Ottomans commencèrent à se retirer sur Andrinople, tandis que Sobieski et son général Jablonovvski chassaient devant eux les Tatares, battaient Adil-Gheraî, s'emparaient de douze villes , et faisaient rentrer l'Ukraine sous la domination polonaise.

L'hiver se passa en négociations :

l'évéque de Marseille, ambassadeur de France en Pologne, tenta inutilement de rétablir la paix entre cette dernière puissance et fa Porte ; le grand vézir repoussa ses propositions. Le sèrasker Chichman-Ibrahim-Pacha marcha sur Lemberg , nommé Ilba par les Ottomans : Sobieski s'empressa d'y accourir. Le héros polonais remporta, sous les murs de cette place , une victoire d'autant plus glorieuse que son armée était très-inferieure à celle de son ennemi. Ibrahim -Pacha se vengea de sa défaite, en s' emparant de Mitelènc, de Podbaiec et du château de Za-

L'UNIVERS

wale, avant que Sobieski pdt les secourir. Le sèrasker attaqua ensuite la forteresse de Trembowla, où le brave eoinmandantChrazanowki soutint quatre assauts terribles, et donna le temps au roi de venir le délivrer.

En mai 1675, la circoncision du prince Moustapha donna lieu à des fêtes magnifiques. Les Francs furent obligés de payer un petit imjwt pour subvenir aux frais des réjouissances publiques; les familles chrétiennes établies a Andrinople s'acquittèrent en poulets, en oies et en canards : quinze jours furent consacrés à ces fêtes. Ainsi que cela avait eu lieu sous le règne de Sultan-Murad III, les corps de métiers offrirent des présents au Sultan : le plus remarquable était celui des orfèvres : il figurait un jardin, avec des cyprès d'argent sur lesquels étalent perchés des rossignols en pierreries. Les fourreurs, habillés de pelleteries et des peaux de tous les animaux dont ils font commerce, en portaient un grand nombre empaillés ; ils avaient même couvert de zibeline et d'autres fourrures précieuses une petto maison que trente-six membres de le'ur corporation portaient sur leurs épaules.

Peu de temps après les fêtes de la circoncision, on célébra le mariage de Khadidjè-Sultane , fille de Sultan-Muhammed, avec le vézir Moustapha- Pacha. Quelques jours avant l'ouverture des fêtes de la circoncision , les envoyés de Raguse et de la Transylvanie avaient été reçus en audience, ainsi que lord John Finch , ambassadeur anglais, qui fut assez mal accueilli, et logé dans un local indigne du représentant d'une grande puissance.

Il parvint cependant à obtenir le renouvellement des capitulations.

Le 25 janvier 1676, la gardedu saint sépulcre, objet constant des vœux et des sollicitations dej Latins et des Grecs, fut concédée définitivement à ces deruiers , en vertu d'un khatti-chèrif obtenu dans le temps par l'interprète Panaïotti, et dont le patriarche grec se prévalut, lorsque les moines franciscains voulurent se mettre en possession des saints lieux. I n hèrat de

Sultan-Muhammed déposséda ces religieux, et accorda les clefs, les tapis et les candélabres de Jérusalem aux Grecs, à condition qu'ils payeraient une rente annuelle de mille piastres pour l'entretien de la mosquée de Sultan-Ahmed (*).

Depuis dix ans environ , Sultan- Muhammed avait quitté le séjour d'Istambol pour celui d'Andrinople : il retourna dans la capitale le 23 muharrem 1087 (7 avril 1676) ; et, sans descendre au sérail , il se rendit sur la place d'Ok-IVlèïdani , d'où il assista au départ de la flotte du k a pond an -pacha Sidi-Muhammed , et d'une seconde escadre sous les ordres d'Huçeïn-Pacha , amiral en second, l'un faisant voile pour la mer Egée, et l'autre vers le Pont-Euxin. Ùarmée de terre avait marché sur Kaminiec, et opéré sajpnction avec le khan des Tatares.

En août 1676, le sèrasker Chichman-Ibrahim-Pacha étant mort, Cheitan-Ibrahim lui succéda. Il se dirigea d'abord vers la Galicie , et soumit au joug ottoman les Grecs de la Podolie et de la Pokusie, Pendant ce temps , Kupruli- Ahmed -Pacha était grièvement malade à Constantinople , et le Sultan s'abandonnait avec ardeur à sa

fiassionpour la chasse. Les janissaires, as des fatigues de la guerre, commencèrent à murmurer de ne voir à leur tête ni le Sultan , ni son premier ministre. D'un autre côté, le khan de la Tatarie -Crimée, à qui la guerre était plus désavantageuse que profitable , poussait en secret le sèrasker à la paix , en lui représentant que le roi de Po-

(*) Nous avons vu jusqu'à nos jours se renouveler d'interminables querellés entre les Latins et les Grecs, sur la possession des lieux saints, et sur la suprématie que les uns et les autres s'y attribuent avec le plus déplorable acharnement. Un système de bascule fort productif avait été adopté par la Porte; et il en résultait des avanies, source inépuisable de plaintes et de mutuelles récriminations. On ne peut se faire une idée des mille intrigues politico-religieuses qui en découlaient, et qui entraînaient d immenses sacrifices pécuniaires , au profit des grandes et des petites sangsues protectrice*.

logne était tres-dispose , par nécessité, à tout accorder pour se tirer de la position dangereuse où il se trouvait; tandis que , si on le poussait à bout , il était à craindre que le désespoir, en doublant le courage de ses troupes, ne devînt fatal aux Ottomans. Cheïtan- Ibrahim-Pacha , ébranlé par ces raisons, se décida à traiter avec Sobieski. Six plénipotentiaires de chaque nation réglèrent les conditions de la trêve.

Les soldats ottomans, heureux de voir approcher la fin de leurs fatigues , et regardant la paix comme déjà faite, mirent de la négligence à garder leur camp. Sobieski profita de cette circonstance, et, fondant sur quelques milliers deTatares campés à Mohilow, il les mit en fuite. La nouvelle de cet échec parvint à Cheîtan-Ibrahim-Pacha peadant qu'il était à table avec les négociateurs polonais. Il entra dans une grande colère , les accabla de reproches, et -ordonna sur-le-champ à sa cavalerie de marcher au secours des Tatares. Elle rencontra les Polonais devant Zurawna, le 19 rèdjeb 1087 (27 septembre 1676), et les attajiia avec fureur; mais la nuit vint séparer les combattants, avant que la victoire se fût décidée pour aucun parti. Sobieski se retrancha dans une position avantageuse : ce système eut de si bons résultats, mie 1rs Polonais purent tenir pendant vingt jours contre toute l'armée ottomane; mais les vivres commençant à manquer dans le camp des chrétiens , ils allaient être réduits à risquer les chances d'une bataille, lorsque le sèrasker et le khan de Crimée leur adressèrent des propositions de paix. Par le traité signe, le 19 cha'ban (27 octobre), Kaminiec et la Podolie restèrent à la Porte, ainsi que toute l'Ukraine, hormis Piarzako et Pawolocza. Le grand vézir voulut, malgré sa maladie, suivre le Sultan qui "retournait à Andrinople ; mais il se trouva si faible en sortant de Bourgbaz , qu'il fut obligé de s'arrêter dans la métairie de Karabèber , où il expira le 22 cha'ban (30 octobre). Son corps fut transporté à Constantinople, et dénosé dans le tombeau de son père.

Kupruli-Ahmed était à«;é de quarante et un ans, et en avait passe quinze dans l'exercice du grand vézirat. Jamais peut-être l'empire ottoman n'avait eu de ministre plus capable. D'un naturel plus doux et moins sanguinaire ue son père, il évitait dans sa conuite l'oppression et la tyrannie, autant qu'il recherchait la justice et le désintéressement. Inaccessible à la corruption, il poussait si loin cette qualité, qu'il suffisait de lui faire des présents pour n'obtenir ni grâces ni emplois. Il avait l'esprit étendu et pénétrant, la mémoire heureuse, le jugement sûr et droit , et il arrivait ordinairement par le chemin le plus court à la connaissance de la vérité. Il parlait peu et avec réserve , mais ses discours étaient pleins de lucidité et de justesse. Son pere Kupruli-Muhammed-Pacha , qui , bien qu'entièrement illettré, sentait tout Je prix de l'instruction, l'avait placé sous le patronage du célèbre historien le mufti Kara- Tchèlèbi-Zadè-Abdul-Aziz-Efendi , qui le garda auprès de lui en qualité dp mulazim (élève aspiraut) jusqu'à l'âge de seize ans. Il fut attaché alors, avec le titre de muderris, à la mosquée de Sultan-Muhammed II, et suivit pendant dix ans cette carrière; il l'abandonna au bout de ce temps , pour se livrer à la poursuite des dignités politiques, qui souriaient à son ambition:

mais la science qu'il avait acquise dans sa jeunesse lui fut d'un grand secours dans le cours de son administration ; aussi la bibliothèque publique , qu'il a fondée à Constantinople , est -elle comme un hommage rendu à l'utilité de l'étude : c'est , du reste, le seul monument que les guerres intestines qui signalèrent son ministère lui aient laissé le temps d'élever. Il confia souvent des fonctions administratives a des savants, à des littérateurs et à des jurisconsultes.

Rupruli-Ahmed-Pacha avait la taille haute et bien prise , les yeux grands et très-ouverts, les traits réguliers, le teint blanc, l'aspect à la fois grave, modeste et affable , quoiqu'il affectât quelquefois de prendre un air sombre

L'UNIVERS

pour imposer aux séditieux ; mais l'expression naturelle de son visage était la bienveillance; et on eût trouvé avec difficulté, non-seulement parmi ses compatriotes, mais encore chez les chrétiens , quelqu'un qui poussât plus loin que lui la douceur et la politesse. Sultan-Muhammed donna une grande preuve de l'estime que lui avait inspirée son ministre , en renonçant au droit que la loi de l'État lui accordait sur l'héritage du grand vézir, et en laissant passer à ses enfants sa succession tout entière. Cependant , au lieu de donner le sceau à Moustapha-Beï , frère de Kupruli, le Sultan le remit à son gendre, Kara-Moustapha , beau-frère et compagnon d'enfance du dernier ministre, avec qui le vieux Kupruli- Muhammed l'avait fait élever. Mais Kara-Moustapha n'apporta qu'orgueil , avarice et cruauté dans ce poste où les deux Kupruli avaient déployé tant de talent et de vertu.

En février 1677, le Sultan ayant appris que l'hetman Doroszenko s'était mis sous la protection de la Russie, nomma , à la place du rebelle , George Chmielnicki, fils de l'ancien hetman Bogdan-Chmielnicki , tué sur le champ de bataille : depuis la mort de son père , George languissait dans le château des Sept-Tours , d'où il sortit , par un caprice du Grand Seigneur , pour prendre le commandement des Cosaques. La guerre fut déclarée en même temps à la Russie, et Ibrahim-Pacha, nommé sèrasker, fut chargé d'attaquer Cehryn, de concert avec le khan de Crimée.

Au commencement de mai, M. de Nointel alla rendre sa première visite au nouveau grand vézir : la fierté de l'ambassadeur français, qui refusa de s'asseoir au-dessous du sopha sur lequel était placé le siège du ministre ottoman , occasionna une scène scandaleuse : M. de Nointel remporta ses présents et se retira à sa maison de campagne, où il fit tirer un feu d'artifice en réjouissance des victoires de Louis XIV en Flandre : il reçut bientôt l'ordre de retourner à Péra , avec défense de sortir de son hôtel. Kara- Moustapha-Pacha, en rendant compte

au Sultan de la conduite de M. deNointel , prétendit qu'elle n'avait rien d'étonnant pour des Français, qui, dit-il ont toujours fait des folies.

L'ambassadeur vénitien fut reçu le lendemain par le grand vézir ; 'plus tard, parurent le résident hollandais et l'ambassadeur polonais Gninski , palatin de Kulm, qui déploya, dans son entrée publique a Constantinople, une magnificence extraordinaire : sa suite était composée de trois cent soixante personnes splendidement vêtues; pour donner aux Ottomans une haute idée de la richesse de la Pologne, il ordonna de mettre aux pieds de ses chevaux des fers d'argent , à peine retenus par deux clous , aGn qu'ils se détachassent en route. En apprenant cette profusion ridicule, ie grand vézir s'écria : « Cet infidèle se sert de « fers d'argent , mais il a une tête « d'airain : un homme de sens pousse- « rait-il l'extravagance jusqu'à prodi- « guer ainsi ses richesses?... » Il ajouta, en faisant allusion à la suitede Gninski : « S'il mène tant de monde avec lui « dans le but de prendre Constanti- « nople , sa suite n est pas assez nom - « breuse ; mais elle l'est trop s'il n'a « d'autre désir que de baiser le seuil «de la Sublime Porte; et je crains « qu'elle ne soit souillée par le con- « tact des lèvres de tant de chrétiens s « du reste , Sa Hautesse est autant en « état de nourrir trois cents Polonais « que trois mille de leurs compatriotes « qui rament à bord de ses galères. » Malgré ces paroles dédaigneuses du grand vézir, l'ambassadeur polonais réussit à conclure un traité, qui ne fut signé que l'année suivante (1678) , et par lequel la partie de l'Ukraine que possédaient les Ottomans fut cédée aux Polonais; ceux-ci en revanche évacuèrent les villes de Bar et de Miedziboz.

Cependant le sèrasker tt>rahim-Pacha et le khan des Tatares marchaient sur Cehryn : le 14 août 1677, ils assiégèrent cette forteresse ; mais l'infériorité numérique de leurs troupes ne leur permit pas de s'en emparer ; ils furent même réduits à lever le ,siége

et à s'enfuir en toute hâte , poursuivis par la garnison : dans cette déroute , ils perdirent leur artillerie et leurs bagages , et ne s'arrêtèrent qu'à Tehin (Bender).

Cette défaite aurait été fatale à Ibrahim-Pacha , si le Sultan, qui l'avait d'abord condamné à mort, et ensuite à être enferme aux Sept-Tours, ne s'était laissé fléchir par sa nourrice, épouse d'Ibrahim-Pacha. Mais le khan de Crimée, Sèlim-Gheraï, ne put éviter la destitution : il fut remplacé par le fils de Mubarek-Gheraï.

Sultan-Muhammed , voulant réparer le dernier échec, fit de grands préparatifs pour la prochaine campagne : on frappa de nouvelles contributions , et tous les sujets ottomans qui recevaient une solde furent sommés de se tenir prêts à marcher. De nouveaux canons furent fondus; on dressa sur l'Hippodrome les tentes du Grand Seigneur, qui donna deux millions de son trésor particulier pour subvenir aux frais de la guerre. A la fin de mars, les queues de cheval furent arborées à Daoud- Pacha : le grand vézir reçut dans sa tente un ambassadeur russe, porteur d'une lettre pour le Sultan; mais cet envoyé, ayant répondu au ministre ottoman avec une fermeté qui lui déplut, ne put obtenir audience de Sa Hautesse, et fut renvoyé avec une rér ponse dans laquelle on réclamait du czar la cession de l'Ukraine.

Le 11 rebi'ul-akhir 1089 (2 juin 1678 ) , le Sultan se sépara de l'armée; avant de quitter le grand vézir, il fixa au turban de ce ministre un panache de héron à aigrette de diamants , lui remit l'étendard sacré, et lui fit ses adieux par cette formule d'usage :

« Que mes prières soient avec toi ! » { Douant séninilé olsoun ! )

Dans les premiers jours de juillet , deux Russes, faits prisonniers, assurèrent que l'armée du czar s'élevait à plus de cent mille hommes : les Ottomans , campés en ce moment sur les bords du Dniester , continuèrent leur marche jusqu'à Cehryn. Avant d'arriver devant cette place, ils furent reioïnts par le khan desTatares, à qui

le grand vézir lit don d'un arc, d'un carquois , d'un sabre et d'un poignard ornés de pierreries, et d'une armure enrichie de diamants et recouverte d'une fourrure de zibeline. Le siège de Cehryn commença le 20 juillet, et dixsept jours se passèrent en légères escarmouches. Ce ne fut que le 12 août qu'un engagement général eut lieu :

les Ottomans furent battus, et abandonnèrent leur camp aux vainqueurs :

mais neuf jours après cette défaite , et tandis que les Russes et les Cosaques célébraient la fête de saint Mathias, les Ottomans firent jouer deux mines qui ouvrirent une énorme brèche par laquelle ils pénétrèrent dans la ville ; la garnison surprise abandonna la forteresse, après avoir encloué les canons; les assaillants s'en étant rendus maîtres, y mirent le feu.

Pendant la nuit un magasin de poudre sauta, et deux mille musulmans furent victimes de cette explosion. Le lendemain, au point du jour, l'étendard de Mahomet flottait sur les murs de Cehryn : cette conquête , qui causa au.\ Ottomans de grandes pertes , fut annoncée à tout l'empire par de pompeuses lettres de triomphe ; et le Sultan, pour faire honneur au grand vézir, envoya au-devaut de lui les archers de la garde.

En février 1679, un château fort fut construit à l'embouchure du Dniéper, dans le but d'en interdire le passage aux Cosaques qui ravageaient ses bords.

Mais Sircow, hetman des Cosaques zaporogues, surprit et tailla en pièces les Tatares employés à ces travaux :

George Chmielnicki , que leSultan avait nommé hetman, périt dans cette affaire.

Le 3 mai suivant, l'envoyé russe Vasili présenta au grand vezir une lettre du czar Fédor Alexiéwich , dans laquelle ce monarque faisait des propositions de paix à la Porte ; l'ambassadeur polonais Spandoschi offrit sa médiation entre les deux puissances , mais ce fut inutilement. Vasili , après avoir attendu pendant trois mois une réponse définitive , se décida à partir sans avoir rien conclu.

Le 17 janvier 1680, l'ambassadeur

L'UKIVERS

français, comte Joseph deGuilleragues, arrivé depuis trois mois, obtint enfin du grand vézir une première audience; mais les prétentions que notre envoyé éleva sur le cérémonial à observer à son égard, et auxquelles le ministre ottoman ne voulut pas condescendre , tirent borner cette audience à une en- - trevue particulière.

L'ambassadeur français ne fut pas le seul à éprouver les eftets de l'orgueil despotique du grand vézir Kara-Moustapha , qui semblait avoir pris à tâche de mécontenter les représentants de toutes les puissances chrétiennes :

ainsi le nouveau baile vénitien Cuirano , ne pouvant supporter les humiliations qu'il éprouvait, se retira, avec son prédécesseur Morosini , à bord des vaisseaux de la république; l'envoyé russe Nicéphore , reçu avec la plus grande hauteur, ne put obtenir la permission de s'asseoir devant le ministre ottoman , qui lui refusa aussi le tatin d'usage , et ne voulut pas même lui accorder l'autorisation de présenter au Sultan la lettre du czar; M. de Khuniz , résident impérial , en réponse à ses propositions de paix et aux plaintes qu'il fit entendre relativement aux fortifications élevées par le pacha de Wardein , n'arracha du vézirojuedes phrases insignifiantes ou des récriminations.

Joignant l'avidité à l'orgueil , Kara- Moustapha savait, par toutes sortes de moyens , extorquer aux légations chrétiennes des sommesqu'il faisait entrer dans son trésor particulier. lie résident hollandais , Colier , acheta , par un énorme sacrifice d'argent, l'audience du grand vézir, et paya, en outre , trente mille écus pour le "renouvellement des capitulations. L'ambassadeur d'Angleterre fut sommé de rembourser cent dix bourses et la valeur de quelques pierreries qui avaient été enlevées par un corsaire anglais à Iterber Ali -Pacha. Pendant la campagne de Cehryn , les voïvodes de Moldavie et de Valachie payèrent chacun sept cents bourses à l'avare ministre ; plus tard, Cantacuzène Scherban lui acheta pour treize mille bourses la principauté de Valachie ; enfin le chargé

d'affaires de Démétrius Cantacuzène .

prince de Moldavie , Antoine Koseti .

qui , après la fuite en Pologne de son maître , avait été choisi pour lui succéder, fut emprisonné et fustigé pour obtenir l'aveu de ses trésors, et se vit obligé de livrer trois cents bourses.

Le 24 rebi'ul-ewwel 1091 (24 avril 1680) eut lieu, pour la première fois depuis la fondation de l'islamisme, l'application de la peine sévère de la lapidation dont le Coran punit l'adultère:

la femme d'un cordonnier , convaincue de ce crime par la déposition de quatre témoins, dont (suivant l'historien ottoman Kachid) l'intégrité était fort douteuse, fut placée dans une fosse creusée devant la mosquée Ahmediïè, et lapidée en présence du Sultan et d'une foule immense accourue pour assister à cet horrible spectacle : son complice, marchand juif, avait demandé la faveur de devenir musulman , dans l'espoir d'échapper au supplice; mais il n'obtint pour toute grâce que d'avoir la tête tranchée.

Environ trois mois après cette exécution , le Sultan revint au funeste projet qu'il nourrissait depuis longtemps , de se débarrasser de ses deux frères ; mais il en fut encore une fois détourné par les représentations de tous les membres du divan , et surtout par celles du mufti Ali-Efendi.

Cette même année 1091 (janvier 1G81), l'intervention du khan desTatares aboutit à faire signer entre la Porte et la llussie une trêve de vingt années; et, au mois de septembre suivant , l'internonce russe annonça que l'ambassadeur du czar était parti |>our Constantinople ; mais il mourut avant d'avoir mis le pied sur le territoire ottoman : son secrétaire André Bokow "Woldonowich fut reçu a sa place, et offrit, le jour de l'audience solennelle (7 rebi'ul-ewwel 1092, 27 mars 1681), un présent composé d'oiseaux de proie dressés pour la chasse, de dents de morses ou éléphants de mer , et de près de douze cents peaux de martes zibelines.

A peu près à cette é|»oque , notre célèbre marin Duquesne poursuivit des

pirates de Tripoli jusque dans le port de Cbio ; l'artillerie de huit navires de guerre qu'il commandait causa de grands dommages à quelques mosquées et à plusieurs autres édifices , et tua ou blessa près de neuf cents habitants. A cette nouvelle , le kapoudan-pacha partit pour Chio avec une flotte de quarante-huit galères , dans le but de réconcilier les Français et les Barbaresques. M. de Guilleragues fut menacé, par le kiahïa du grand vézir, de perdre la liberté et peut-être même la vie , ainsi que tous les Français habitant l'empire ottoman , s'il ne versait une forte somme d'argent. L'ambassadeur répondit avec fermeté qu'il se confiait en la justice du Sultan et en la puissance du roi de France. Le grand vézir essaya inutilement d'amener M. de Guilleragues à lui compter sept cent cinquante bourses ( trois cent soixante et quinze mille piastres ou écus), en réparation des dommages causés à Chio par l'escadre de Duquesne; le diplomate français résista aux menaces du ministre , et finit par être enfermé aux Sept-Tours : pendant sa captivité, il rejeta dédaigneusement tout ce que le grand vézir lui offrit , et fit venir de son hôtel ce qui lui était nécessaire. Enfin il ne recouvra sa liberté qu'après s'être engagé à faire au Sultan un présent dans le délai de six mois : cet engagement ne fut point pris au nom de Louis XIV, mais simplement au nom privé de M. de Guilleragues. L'exécution de cette promesse entraîna de nouvelles difficultés : comme la valeur des cadeaux n'avait pas été fixée , il y eut encore de grands débats à ce sujet; enfin M. de Guilleragues fit offrir au Sultan un présent s'éleva nt environ à cent vingt bourses (soixante mille piastres). Suivant un historien ottoman, l'énergie que M. de Guilleragues déploya dans ces circonstances lui gagna l'estime de Sa Hautesse, au point qu'elle demanda le portrait de cet ambassadeur.

Depuis 1665, les Hongrois gémissaient sous le joug de l'empereur d'Allemagne , qui avait sacrifié à sa politique, ou au fanatisme religieux, un

19 Livraison. (Turquie./

îW9

grand nombre de personnages de haute naissance : l'exécution de plusieurs magnats , l'exil ou l'envoi aux galères de la plupart des prédicateurs protestants , la dure oppression que les conseillers de Léopold et ses généraux exerçaient contre la Hongrie , finirent par en exaspérer les malheureux habitants : le fils de l'un des nobles proscrits , le jeune Émeric, comte de Tekeli , s'était échappé de sa prison , et avait réuni autour de lui ses concitoyens , en inscrivant sur ses drapeaux cette noble devise : Pro Deo et pat r in . Depuis 1677, Tekeli avait battu plusieurs fois les oppresseurs de son pays : niais, vers la fin de 1681 , l'Empereur, à la diète d'Oldenbourg, apaisa, en grande partie , les plaintes des Hongrois ; et Tekeli , se voyant abandonné par la plupart des magnats, députa trois envoyés au Sultan : ils furent reçus en audience solennelle le 9 janvier 1682, et offrirent de reconnaître la suzeraineté de la Porte. Apafy, prince de Transylvanie, appuyait les réclamations des Hongrois. Sans tenir compte de la trêve conclue en 1075 (1665) avec l'Autriche par Kupruli-Ahmed-Pacha, Sultan-Muhammed assembla son conseil pour décider si l'on prendrait ouvertement fait et cause pour Tekeli, ou bien si l'on se bornerait a le soutenir secrètement : le premier parti , quoique injuste, puisque Léopold avait observé les conditions du traité , fut adopté , d'après l'avis du Sultan et de son grand vézir , qui pensèrent que l'occasion d'ouvrir aux armes ottomanes le boulevard de la chrétienté, était trop favorable pour la laisser échapper. Tekeli , nommé par la Porte roi des Kruczes ( Kourous-KraU) , fut soutenu dans ses prétentions par le sèrasker Ibrahim-Pacha, gouverneur de Bude , qui avait sous ses ordres Michel Apafy, prince de Transylvanie, six sandjak-beïs , dix-huit ortas de janissaires , commandés par le samsoundjibachi, et deux compagnies (buluks) de sipahis. Tekeli rejoignit le sèrasker dans la plaine de Pest , et assiégea, de concert avec lui , la place forte de Fù lek , qui succomba au bout de dix-sept

L'UNIVERS

ours , et fut rasée : c'est dans cette Ville que Tekeli reçut l'investiture de sa nouvelle royauté. L'envoyé impérial , comte Albert de Caprara , arriva à Constantinople dans le mois de cha'ban (août); mais toutes ses démarches ne purent empêcher que les queues de cheval ne tussent arborées, dans la plaine de Daoud-Pacha , en signe de guerre contre la Hongrie. Le Sultan se rendit à Andrinople ; et , le 6 octobre 1683 , il en sortit avec un cortège magnifique : jamais les Ottomans n'avaient déployé une si grande pompe dans un appareil de guerre; les tentes du Sultan valaient plus de cent mille écus ; son harem le suivait dans cent brillantes voitures {koutchi) ; celle de la Sultane-Khassèki surpassait toutes les autres en somptuosité ; les roues en étaient garnies d'argent , et les chevaux d'attelage portaient des selles et des harnais garnis de velours. Les soldats disaient que l'armée des femmes était peu inférieure en nombre à celle des hommes. Le 18 mars, pendant que le Sultan passait la revue des janissaires, un violent coup de vent ût tomber son turban, accident qui fut regardé comme de mauvais augure.

Après que Kara-Moustanha-Pacha eut reçu de Sa Hautesse l'étendard de Mahomet , un sabre , un cheval , une pelisse fourrée de zibeline, et un panache de héron , il se remit en marche , guidé par Tekeli. La ville de Weszprim fut enlevée par Kara-Muhammed- Pacha, gouverneur de Diarbèkir; et une garnison de quatre cents hommes fut laissée dans cette place : le grand vézir assembla un conseil de guerre , auquel il déclara qu'il était décidé à marcher sur Vienne ; et, malgré l'avis contraire de Tekeli , du vieux gouverneur de Jiude , Ibrahim-Pacha , et de plusieurs tnembres de l'assemblée , il n'en persista pas moins dans son plan. Sur les bords de la Raab , il y eut une affaire d'avant -garde entre les armées ennemies; l'avantage demeura aux Ottomans, Le grand vézir se porta ensuite en toute hâte sur la capitale de l'Autriche : Léopold et sa cour quittèrent cette ville , que le comte de Wurtem-

berg fut chargé de défendre avec une garnison de dix mille hommes envi* ron.Le pillage, le meurtre, l'incendie, signalèrent le passage de l'armée ottomane , depuis les rives de la Raab jusque sous les murs de Vienne. Klle arriva devant cette capitale le 19 rèdjefa 1094 (14 juillet 1683) , au nombre de deux cent mille hommes : les travaux du siège commencèrent dès la nuit suivante. Le duc de Lorraine, en traversant le Danube avec son corps d'ar> mée, fut poursuivi par les Ottomans, qui entamèrent son arrière-garde. Cependant les assiégés se préparaient à opposer la plus vive résistance; les bourgeois et les étudiants s'organisèrent en cinq corps réguliers, se partagèrent le service de la place , et s'en acquittèrent avec le plus ardent patriotisme. Le camp des assiégeants, formé en un vaste demi -cercle, se déroulait sur un espace de sept lieue?. Toutes les portes de la ville, sauf une seule , furent murées : pendant soixante jours , quarante mines et dix contremines firent explosion ; les Ottomans livrèrent dix-huit assauts partiels , et la garnison effectua vingt-quatre sorties. La nlupart des ouvrages extérieurs avaient été enlevés par les assaillants; des brèches considérables leur auraient offert des chances de victoire, si le grand vézir eût ordonné une attaque générale; mais l'avarice l'empêcha de profiter de l'ardeur de son armée : dans la persuasion que Vienne devait renfermer d'immenses trésors, il ne put se décider à les abandonner au pillage , et refusa obstinément Tordre de livrer l'assaut. L'armée chrétienne , commandée par Sobieski , arriva enfin au secours des assiégés : cet événement , que l'incapacité présomptueuse de Kara-Moustapha n'avait su ni prévoir ni empêcher, suscita les plus grands murmures dans l'armée ottomane : le camp fut shrs transporté en face de la montagne de Calemberg, qui séparait les troupes autrichiennes et polonaises de la plaine où les Osmanlis s'étaient rangés en bataille. Le 12 septembre, aux premières clartés du jour, ils aperçurent les ohré-

Hpf' postés sur les cimes du Calem- plus de chaleur à cette malheureuse

, qu'ils avaient gravi pendant la entreprise; et Ibrahim -Pacha , beïler-

Le pieux roi de Pologne fit éle- beï de Bude , fut sacrifié à la colère

n autel, sur lequel fut célébré le du ministre vaincu,

sacrifice, que Sobieski et son ar- Après que les troupes ottomanes

niée entendirent à genoux et dans le eurent pris quelques jours de repos à

plus profond recueillement; après cette cérémonie, cinq coups de canon annoncèrent le commencement de la bataille : Sobieski se précipita du sommet de la montagne sur les ennemis , et jeta le désordre dans leurs rangs : secondé par le duc de Lorraine, qui coml 'aile gauche, il enfonça la r ligne ennemie composée des janissaires ; le centre de l'armée chrétienne, arrivant alors sur le terrain, acheva la déroute des Ottomans. Le

Raab , elles marchèrent sur Bude. La ville de Lilienfeld , en Stvrie, attaquée par le grand vézir , dut son salut a la vigoureuse résistance du prélat Mathias Kalweis : chassés de la haute Styrie , les Osmanlis se rejetèrent sur la basse Styrie , et la mirent à feu et à sang.

En octobre suivant, Sobieski et le prince royal, tombés en embuscade aux environs de Parkany, faillirent être pris ; deux mille hommes de leur

grand vézir, voyant la bataille perdue escorte furent massacrés. Deux jours

sans retour, se sauva précipitamment avec l'émir porteur de l'étendard de Mahomet : les vaincus laissèrent sur le théâtre de leur défaite tous leurs autres drapeaux , trois cents pièces de canon, cinq mille tentes, leurs armes, les caisses de l'armée , et dix mille morts. Dans la part de butin qui échut à Sobieski , et dont le détail nous a été con

après cet échec, les Polonais eurent leur revanche: une rencontre eut lieu entre ces derniers et les Osmanlis , près du pont de bateaux construit à Parkany sur le Danube : sept mille musulmans périrent, soit dans les eaux du fleuve, soit sous le fer des vainqueurs, qui firent, en outre, douze cents prisonniers. Enfin, la forteresse de

servéparune lettre que ce prince écri- Gran tomba au pouvoir des

vit à la reine son épouse sur le champ de bataille même et immédiatement victoire, on remarquait de les fourrures de zibeline , des et des ceintures enrichies de diamants, des carquois ornés de perles , de rubis et de saphirs, et une cassette en or massif, dans laquelle étaient renfermées trois lames du même métal, chargées de caractères magiques.

Le lendemain , un Te Deum fut chanté dans l'église cathédrale de Saintienne; et Sobieski , accompagné du de Lorraine et des électeurs de et de Bavière, visita les fortifications, et traversa à cheval, et aux acclamations du peuple accouru sur le "assage de ce héros, la ville qui lui "ait sa délivrance.

iara-Moustapha -Pacha se dirigea sur Raab , où il rallia les débris de son armée. Honteux de ce revers auquel

au bout de quatre jours de siège.

A cette nouvelle , le grand vézir, alors à Belgrade, donna ordre de faire périr les chefs qui avaient rendu cette piace. Mais, tandis que Kara-Moustajpha- Pacha se vengeait sur ses inférieurs du mauvais succès des armes ottomanes , les ennemis de ce ministre profitaient de ses revers et de la haine qu'il avait inspirée depuis longtemps, pour le perdre dans l'esprit de Sa Hautesse. Les suggestions du grand écuyer, du kyzlar-agaçi , et de la sœur de Sultan-Muhammed , veuve du vieux Ibrahim-Pacha , que Kara-Moustapha avait si injustement fait périr, décidèrent le Grand Seigneur à signer l'arrêt de mort de son ministre : le grand chambellan fut chargé de l'exécution de l'ordre fatal, et s'en acquitta le 6 m u ha r rem 1095 (25 décembre 1683).

Ibrahim-Pacha , kaîm-mèkam de Constantinople à cette époque , fut désigné

mui» la ramnlinar' mue îl n'innon* r» I-

en rejeter la responsabilité sur ce- pour le remplacer; mais il n'accepta le là même qui s'était opposé avec le sceau impérial qu'avec la plus grande

li).

L'UNIVERS

répugnance, et voulut du moins se mettre à l'abri de la terrible responsabilité qu'entraînaient les désastres militaires; dans ce but, il envoya des sèraskers prendre le commandement des troupes. La Porte avait alors trois luttes à soutenir : il fallait s'opposer à la fois à Sobieski , qui combattait sur le sol même de la Pologne; au duc de Lorraine qui envahissait la Hongrie ; et enGn aux Vénitiens qui , aidés du pape, des Florentins et des Maltais , et voulant se dédommager de la perte de Candie , tentèrent la conquête de la Morée. Le duc de Lorraine s'empara , le 18 juin 1684, de Wissegrad ; et , neuf jours après , il remporta , près de Waitzen , une victoire qui décida la chute de cette dernière ville. Pest , abandonnée par sa garnison , tomba aussi au pouvoir des Impériaux , qui , continuant leur marche victorieuse , battirent les Osmanlis près de Saiut-André ou Ak-KUis (.l'église blanche), et poursuivirent les vaincus jusqu'à Bude : mais la résistance désespérée des assiégés , les maladies qui vinrent décimer les Impériaux, et rapproche de la mauvaise saison , décidèrent les généraux de l'Empereur à lever le siège. Les musulmans attribuèrent la retraite des chrétiens à un miracle , et assurèrent avoir vu deux fois le prophète Mahomet planant au-dessus des remparts à l'heure de la prière. En récompense de la belle défense d'Ibrahim-Pacha , qui avait succédé dans le commandement de Bude à Kara-Muhammed , tué par un éclat de bombe , le Sultan écrivit de sa main au premier, et lui ut remettre des panaches de héron , des sabres, un poignard orné de diamants et une pelisse de zibeline.

Pendant la durée du siège de Bude, le duc de Lorraine avait battu , devant Hamzè-Beî, le sèrasker Suleïman - Pacha , tandis que les généraux Trauttmannsdorf et Leslie s'emparaient de Veroviz en Croatie , après avoir vaincu les pachas de Gradiska et de Bosnie ; quelques autres châteaux forts tombèrent aussi au pouvoir des Impériaux.

Après la levée du siège de Vienne l'Autriche avait formé une sainte alliauce avec le pape et Venise. Le 15 juillet, cette république fit notifier au kaïm-mèkam la déclaration de guerre par le baile Capello , qui , après avoir rempli cette mission périlleuse, parvint à s'échapper sur un uavire de Chio. Les Vénitiens et les Morlaques ravagèrent la Dalmatie, et s'emparèrent ensuite de Sainte-Maure et de Prevesa.

L'ambassadeur français, qui, jusqu'à ce jour, avait eu à se plaindre du ministre ottoman , se vit bien mieux traité depuis la campagne de Vienne, et sans doute en considération de l'état d'hostilités qui continuait d'exister entre la France et l'Empire. En octobre 1684, M. de Guilleragues fit son entrée solennelle dans Andrinople avec huit voitures d'apparat, et une escorte d'honneur composée d'un orta de janissaires et de soixante tchaouchs :

vingt maisons furent destinées à son logement et à celui de sa suite; le grand vézir le reçut avec la plus grande affabilité, lui fit don de trente chevaux, et lui permit de se placer sur un siège élevé à la hauteur de l'estrade sur laquelle le ministre était lui-même assis.

M. de Guilleragues, profitant des bonnes dispositions du Sultan à l'égard de la France, sollicita l'insertion dans les traités d'une nouvelle clause qui concédât à cette puissance la protection du saint sépulcre, ce qui ne fut accordé que plus tard; il obtint aussi divers fermans avantageux aux Français.

L'ambassadeur d'Angleterre, lord Sandwich, fut moins favorisé que celui de France , et il ne put obtenir même la permission de venir à Andrinople : mais l'envoyé du czar fut bien accueilli, ainsi que' le plénipotentiaire hollandais Colier, et le représentant de Tekeli, chargé d'offrir le tribut promis par son maître.

Des préparatifs immenses furent faits pendant l'hiver de 1684 à 1685, et trois armées formidables s'organisèrent, destinées à combattre en même temps l'Autriche, la Pologne et Ve-

nise. En Dalmatie, le provéditeur Pietro Valiero mit le siège devant Sign, et fut obligé de le lever à l'approche du pacha de Bosnie. Les peuplades chrétiennes des montagnes de Dalmatie, d'Albanie et de Morée, s'unirent aux ennemis de la Porte : les i\Ia i notes battirent Siawouch-Pacha, gouverneur de Morée, et les Chimarriotes (habitants des monts Chimarra) en* voyèrent aux Vénitiens les têtes des chefs ottomans, dont ils avaient secoué le joug. D'un autre côté, les redoutables pirates de Dulcigno et de Castelnuovo armèrent en course contre les chrétiens et firent de nombreux prisonniers.

En Hongrie, la forteresse de Waitzen fut reprise par les Osmaulis ; mais ils échouèrent dans l'attaque de Raab et de "Wissegrad; et Ismaïl - Pacha , beïler-beï de Roumilie , fut obligé de se retirer devant le général Hausler, qui s'était emparé de Szarvas et de Szolnok.

En juillet 1685, le duc de Lorraine assiégea Neuhâusel ; mais ayant appris, dans le mois suivant, que le sèrasker Ibrahim-Pacha pressait Gran, il vint, avec une portion de ses troupes, délivrer cette dernière ville, et retourna devant Neuhàusel, qu'il prit le 19 août, à la suite d'un assaut général. La garnison presque tout entière périt dans cette journée; quatre-vingt-treize canons et un magnifique étendard vert brodé d'or et chargé de versets du Coran et de symboles de Pislamisme, tombèrent aux mains des chrétiens, ^ette victoire éclatante fut célébrée par des fêtes dans l'Allemagne, la Pologne et l'Italie.

Tandis que le duc de Lorraine se couvrait de gloire devant Gran et Neuhàusel , le général comte de Herberstein ravageait le territoire de Licca , la Corbavie, la vallée d'Udwina, et rasait Wuniz : de son coté, Leslie marchait sur Essek, mettait le feu à cette ville, et s'enfuyait ensuite, entraîné par ses soldats qu'une terreur panique saisit tout à coup. Un mois plus tard (en septembre), Leslie entra à son tour dans la contrée de Licca qu'il dévasta.

Dans la haute Hongrie les gouverneurs ottomans abandonnèrent, après y avoir mis le feu, les forteresses de Waitzen, Novigrad et Wissegrad ; et le rôi de Transylvanie, Tekeli, avait été forcé par le géuéral Schulz d'abandonner Eperies, Ungwar et Crasnahorka.

Les revers multipliés que venait d'éprouver la Porte furent rejetés par le grand vézir Kara-Ibrahim sur Tekeli ; par suite de cette accusation le prince fut arrêté et emprisonné aux Sept- Tours.

Démétrius Cantacuzène, voïvode de Valachie, dut à l'inimitié du ministre ottoman la perte de sa principauté, dans laquelle il fut remplacé par Constantin Cantemir, prince d'une ancienne famille connue chez les Tatares Noghaïs (*).

Sobieski chercha à décider Constantin Cantemir à se joindre à lui, et, ne pouvant l'y résoudre, il l'attaqua à Bojan et fut battu par le prince moldave. Cherban, voïvode de Valachie, qui s'était aussi attiré la haine du grand vézir, conserva cependant son siège ducal, au moyen d'un présent de cent mille piastres.

En 1685, M. de Guilleragues étant mort subitement, M. Fabre, premier député du commerce français, le rem plaça par intérim, jusqu'à* l'arrivée du nouvel ambassadeur, M. de Girardin, conseiller au parlement, qui arriva à son poste en janvier 1686. Il eut, comme son prédécesseur, les honneurs du sopha, et obtint la permission de reconstruire trois églises, l'une à M Ho, l'autre à Alep, et la troisième à Galata.

La Russie envoya, vers la même époque, un ambassadeur qui renouvela les capitulations, et eut aussi l'autorisation de rebâtir , à Constantinople, l'église grecque de Saint- Jean.

Cependant le grand vézir Kara-lbra-

(•) Ce Constantin Cantemir est le père du prince Démétrius , auteur de V Histoire de C agrandissement et de la décadence de l' empire ottoman, écrite en latin ; il a public aussi plusieurs autres ouvrages en russe , en grec et en moldave.

L'UMYERS.

uira-Pacha , craignant que les revers des armes ottomanes ne lui fussent attribués, prit le parti de les imputer aux sèraskers commandant les divers corps de l'armée ottomane. Ainsi Cheïta n - Ibrahim fut mis à mort à Belgrade sous le prétexte qu'il avait laissé prendre Neuhâusel , et surtout parce qu'il avait envoyé en secret son confident Ahmed-Tcnèlèbi faire des ouvertures pacifiques au duc de Lorraine. Suleïinan-Pacha, sèrasker en Pologne, aurait subi le sort de Cheïtan-Ibrahim, s'il n'avait su, par son adresse et avec l aide du kyzlar-agaçi, ennemi du srand vézir, non-seulement détourner le coup , mais encore le faire tomber sur Kara-Ibrahim lui-même. Le Sultan, au lieu de punir Suleïman -Pacba , lui remit le sceau de l'empire , et destitua Kara-Ibrahim, qui fut condamné à payer trois mille bourses, et exilé à Rhodes, où plus tard on lui envoya le cordon.

Dès que Suleïman fut installé dans sa nouvelle dignité, il s'empressa de rendre la liberté au brave Tekeli , et lui fit restituer l'argent et r équipement que Pi n justice du précédent grand vézir lui avait enlevés. Les premiers actes administratifs de Suleïman- Pacha prouvèrent sa capacité : il avait d'ailleurs toute la confiance des Ottomans; ils étaient en effet persuadés que le chef qui n'avait essuyé aucun revers pendant que ses collègues étaient battus, pouvait seul sauver l'État dans cette terrible crise. Suleïman- Pacha fit de grands préparatifs de

§uerre, il renforça les divers corps 'armée, changea les officiers dont il doutait, opéra plusieurs autres mutations importantes , fit payer exactement la solde des troupes, et prodigua les paroles affables aux représentants des puissances étrangères. Il partit dans les premiers jours de mai pour la Hongrie, et, voulant mettre sa responsabilité à l'abri dans des circonstances aussi critiques, il obtint du Sultan de pleins pouvoirs illimités, et la promesse par écrit de ne point attenter à sa vie, en cas de revers. Il marcha ensuite au secours de Rude, assié-

gée par le duc de Lorraine qui était à la tète d'une armée de quatre-vingtdix mille hommes, dans les rangs de laquelle on remarquait des grands seigneurs français, anglais, italiens, es-

I>agnols et allemands, et entre autres e fameux prince Eugène de Savoie.

L'ouverture des travaux du siège eut lieu le 18 juin 1686 : après deux assauts meurtriers, suivis de deux sommations à Abdi-Pacha, qui refusa obstinément de rendre la place, une troisième attaque générale eut lieu le 2 septembre 1G86, et fut enfin couronnée ae succès. Le brave gouverneur ottoman périt sur la brèche, avec plus de quatre mille hommes de la garnison , et la ville fut livrée aux flammes et au pillage. Bude, depuis quarante -cinq ans au pouvoir des musulmans , était regardée par eux comme le rempart de l'islamisme, le pivot de la guerre sainte, et la clef de F empire ottoman. La chute de cette capitale de la H

§rie entraîna la reddition de Siklos, e Simontornia, de Tarda, de Kapuswar, de Fùnfkirchen et de Szegedin.

Le grand vézir établit ses quartiers d'hiver à Belgrade, et fit faire quelques propositions de trêve, qui n'eurent point de suite. Des contributions forcées furent imposées à tout l'empire, et le Sultan donna cinq cents bourses de son trésor particulier.

A l'ouverture de la campagne suivante, Suleïman-Pacha se trouvait à- Essek avec soixante mille hommes et soixante-six pièces de canon : enfin le 25 ramazan 1098 (4 août 1687) , il se mit en route pour aller au-devant de l'armée chrétienne, qu'il rencontra près de Mohacz : huit jours après, les Hongrois remportèrent une éclatante victoire sur le même champ de bataille où, cent soixante ans auparavant , leurs aïeux avaient vu périr leur souverain et leur indépendance. Cette défaite coûta aux Ottomans vingt mille hommes, avec tous les bagages et l'artillerie. La nouvelle de ce grand désastre causa une si profonde sensation au sérail , que le Grand Seigneur refusa de manger pendant trois jours, et mie la Sultane favorite en tomba malade.

La consternation générale, fut encore augmentée par les ravages qu'exercèrent à Constantinople un violent incendie et une famine causée par sept mois de sécheresse. Après la bataille de Mohacz , les Ottomans découragés abandonnèrent Essek , Valpo et quatorze châteaux forts de TEsclavome.

Dans la Hongrie inférieure , Palota et Czokacu ; en Croatie, Poschega, Czernik et plusieurs autres forts, se rendirent ou furent détruits, ainsi que Ruschin, Dubiza et Castanoviz; en Transylvanie , Apafy négocia secrètement avec Léopold ; enfin, en Moldavie, Constantin Cantemir était soupçonné par la Porte de s'entendre avec Je roi de Pologne. Ce dernier battit les hordes de Tatares qui ravageaient les rives du Sireth, et ordonna ensuite la retraite.

Pendant la campagne suivante, les Russes s'allièrent aux Polonais, sons que cette réunion produisît rien de décisif contre les Ottomans; le prince Gaiitzin dut, au contraire, se porter au secours de la ville de Kiow , menacée par le Noureddin-Sultan ; et Jacques Sobieski , Ois du roi de Pologne, fut obligé de lever le siège de Kaminiec.

Dans- la seconde année de la guerre de Venise avec les Ottomans, Morosimavait investi Coron; le 12 août 1 685, il battit complètement Khalil-Pacha et Moustapha-Pacha , qui étaient venus au secours de cette place. Un drapeau musulman et deux queues de cheval tombèrent aux mains des chrétiens ; le généralissime envoya au sénat ce trophée, qui fut suspendu dans l'église des Florentins à Venise. Après cette victoire , Morosiui pressa le siège de Coron, qui se rendit au bout d'un mois. De concert avec les Maïnotes, il s'empara encore de Zernata , de Calamata , de Passava et de Chielafa; il quitta ensuite le Maine et lit une descente sur la côte d'Albanie où il prit le château de Gomenizza.

Au commencement de la campagne suivaute , le comte de Kônigsmark joignit ses troupes à celles de Morosini; •es armées combinées soumirent suc-

cessi veinent Navarin, Modon, ÏNapoli de Romanie {Nauplie), Arkadia, Tnermis, Sign, Castel-Nuovo, Patras , Lépante, Castel-Tornèse , Corinthe, Misitra et Athènes. Cette brillante campagne couvrit de gloire le général vénitien ; le sénat ordonna de placer dans la grande salle du palais des doges, son buste avec cette inscription :

« Le sénat à Morosini le Pêloponé- « siaque, de son vivant. » Les lions de marbre qui semblaient garder le port du Pirée furent envoyés à Venise, où ils servirent de décoration à la porte de l'arsenal.

Les nombreux revers qui venaient d'accabler les Ottomans excitèrent au plus haut point le mécontentement de l'armée; les soldats demandaient la destitution du grand vézir, et allaient même jusqu'à souhaiter la déchéance de Sultan-Muhammed. Une expédition sur la rive du Danube , qui lu t contrariée par un temps orageux, accrut l'irritation des troupes contre Suleïman-Pacha. Celui-ci crut les apaiser en leur offrant de l'argent ou des vivres; mais ils rejetèrent ses avances, et exigèrent qu'il remît l'étendard et le sceau. Effrayé des clameurs des rebelles , il gagna secrètement Peterwardein où il s embarqua pour Belgrade, accompagné de cinq hauts dignitaires.

Dès que sa fuite fut connue dans le camp, le koul-kiahïa et les agas des janissaires , des lewends , des suihdars et des sipahis s'assemblèrent, et élurent pour graud vézir Siawouch-Pacha : un arz-mahzar (requête solennelle) fut rédigé en grand divan ; on y détaillait les griefs que l'armée avait contre Suleïman-Pacha; et cette pièce, signée par tous les officiers , fut envoyée au Sultan, tandis que celui contre qui elle était dressée s'embarquait à Belgrade pour Roustchouk, d'où il se rendit par terre à Constantinople : il y trouva la mort. Le Grand Seigneur, effrayé des progrès rapides du soulèvement des troupes , s'empressa de les contenter en envoyant au camp la tète de son ancien ministre, accompagnée d'une lettre dans laquelle Sa Hautesse promettait de satisfaire aux autics

L'UNIVERS

réclamations , et exhortait l'armée à ne point abandonner la frontière menacée par l'ennemi. Mais, malgré toutes ces concessions, Sultan-Muhammed ne put conjurer l'orage : les rebelles se mirent en route et s'avancèrent jusqu'à Solak-Tchechmèçi. Ils y rédigèrent un second arz-mahzar, dans lequel ils enjoignaient au Sultan de descendre du trône. Dès que le kaïmmèkam Kupruli-Moustapha-Pacha eut pris connaissance de cet écrit, il convoqua les oulémas dans Sainte-Sophie et lit donner lecture de cette pièce.

Les oulémas se taisaient; mais Moustapha-Pacha rompit ce silence : « Puis-

3ue le padichâh, dit-il, ne s'occupe que e la chasse, et qu'il a éloigné tous les hommes en état de sauver l'empire, menacé de tous côtés par ses nombreux ennemis, hésiteriez-vous encore à déposer un prince qui néglige ainsi ses devoirs? Pourquoi vous taisez-vous? » L'assemblée, voyant où les choses en étaient venues, se décida à approuver tacitement la déchéance du Sultan. Elle se rendit ensuite au sérail , et signifia au monarque détrôné la volonté de la nation et de l'armée. Sultan-Muhammed tenta d'abord de justifier sa conduite ; mais voyant que tous ses discours ne pouvaient changer les résolutions des séditieux, il s'écria : « Que la volonté d'Allah s'ac- « complme ! » On se rendit alors au Chimchirlik, où étaient renfermés les princes du sang, et on en tira Sultan-Suleïman , frère puîné de Sultan-Muhammed.

Après sa déposition , qui eut lieu le 2 muharrem 1099 (8 novembre 1687), Sultan-Muhammed , âgé seulement de quarante-huit années, en passa encore cinq emprisonné* dans le sérail, et mourut enfin le 8 rebi'ulakhir 1104 (17 décembre 1693) : cet événement ne fit que très-peu de sensation dans Constantinople , et le monarque oublié fut enseveli dans la mosquée construite par sa mère. Il avait vécu ci nouante-deux ans et en avait régné environ quarante. Ce prince fut peu remarquable par ses qualités personnelles : d'un caractère faible

plutôt que cruel, il n'a laissé d'autre souvenir que celui d'un infatigable chasseur. Mais son règne, illustre par le ministère des deux Kupruli, est une des époques les plus intéressantes de l'histoireottomane. On y distingue deux périodes bien tranciiées : la première, brillante de gloire, est signalée parles triomphes les plus éclatants : la conquête de Candie, de l'Ukraine, de la Volhynie, de la Podolie ; l'humiliation de la Pologne, soumise à un tribut; une paix honorable avec l'Autriche; enfin le Sultan distribuant des couronnes aux princes chrétiens de la Moldavie, de la Valachie, de la Transylvanie et de la haute Hongrie. La seconde période n'offre, au contraire , que malheurs et que honte : une triple guerre affaiblit 1 empire , les armées de Léopold s'emparent de Bude, celtes de la république de Venise envahissent la Dalmatie, le Péloponèse, l'Attique; des ministres incapables sacrifient leurs meilleurs officiers pour cacher leur propre i m péri tic, soulèvent, par leur conduite t v mimique , les colères du peuple, et, faute Je pouvoir détourner le fléau de la guerre civile, amènent enfin la chute de leur souverain. Tels sont les tableaux opposés que présentent les deux phases qui partagent naturellement le long règne de Sultan- Muhammed IV.

Sous ce monarque, la calligraphie s'éleva au plus haut point de perfection : une belle main était alors un titre de faveur; Kadri-Zadè, qui s'était fait remarquer par la pureté de son écriture, fut nommé Molla de Brousse.

L'architecture et la musique furent aussi en grand honneur, et l'on compta plusieurs hommes distingués dans ces deux arts. Sultan-Muhammed, imitant en cela quelques-uns de ses prédécesseurs, tels que Baïezid Ier, Sèlim II, Moustapha 1er, etc. , ne dînait jamais qu'au son des instruments; aussi, lorsque, dans les premières années du règne de Sultan-Muhammed , le cheikh Oustouwani , chef des orthodoxes qui avaient adopté le rigorisme de certains théologiens , voulut faire interdire aux derviches Khalwètis et Mewlèvis l'u-

sage de danser au son des fiâtes ces religieux trouvèrent un protecteur toutpuissant dans le mufti Bèhaïi-Éfendi , petit-tils de Sè'ad-uddin. La peinture partagea la faveur dont les autres arts jouissaient à la cour de Sultan-Muhammed; et malgré la proscription dans laquelle le législateur arabe enveloppe tout ce qui a rapport à la représentation matérielle des êtres animés , surtout celle de l'homme, Sa Hautesse , à l'exemple du grand Suleïman , fit exécuter divers tableaux pour décorer ses appartements particuliers.

Sultan -Muhammed eut sept (ils :

deux seulement , Moustapha et Ahmed, parvinrent au trône; les cinq autres moururent en bas âge.

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