‹ TurquieChapitre 52 sur 78 · SOLTAN- AHMED- KHAN II . FILS DE SULTAN- IBRAHIM-KHAN · texte numérisé non relu

SOLTAN- AHMED- KHAN II . FILS DE SULTAN- IBRAHIM-KHAN

Après la mort de Sultan-Suleiman II , son frère Ahmed monta sur le trône ; et le 27 chewwal 1102 (14 juillet 1691) , la cérémonie de la remise du sabre eut lieu , non dans la mosquée d'EToub à Constantinople , suivant l'usage , mais à Andrinople , dans Eski-Djami. Kupruti, alors à Sophia, fut maintenu dans la dignité de grand vézir, et conserva, sous le nouveau prince, la haute influence qu'il avait obtenue sous 'e règne de son prédécesseur. Quelques historiens assurent même que Sultan- Ahmed , convaincu de sa propre incapacité et de la supériorité de son ministre,dans un mouvementde modestie

assez rare chez un souverain , prononça les paroles suivantes : « J'abandonne « entièrement à Kupruli le soin de « gouverner l'État , de crainte que « mon intervention ne gâte tout le « bien que sa sagesse doit opérer. » D'après la coutume invariablement suivie à chaque changement de règne, quelques destitutions et mutations eurent lieu parmi les grands dignitaires de l'empire : Haïati-Zadè , hèkimbachi (premier médecin) (*) de Sa Hautesse, accusé d'avoir abrégé les jours du Sultan par le régime sévère auquel il l'avait soumis , lut enfermé au château des Sept-Tours.

Vers la fin de juillet 1691 , Kupruli- Moustapha-Pacha partit pour Belgrade, et marcha contre le margrave Louis de Bade , campé sous Peterwardein. Le 19 août, le grand vézir, contre l'avis de son conseil de euerre , attaqua , près de Salankemen , les avant - postes ennemis, et les enfonça : ce premier succès amena une affaire générale : les Ottomans se précipitent avec impétuosité sur les lignes chrétiennes :

«Courage, leur criait Kèmankech-

(*) Le premier médecin du Sultan {hèkimbachi), appartient au corps des oulémas : il a le grade àemuderris (professeur). Les médecins, chirurgieus, oculistes et pharmaciens du palais sont sous ses ordres ; et il a la surveillance de tous ceux qui , dans l'étendue de l'empire, exercent ces diverses parties de l'art de guérir. Sa place est très-lucrative, car outre les largesses du Sultan , le hèkim-bachi reçoit des présents considérables des seigneurs de la cour auxquels il rend visite, d'après la volonté de Sa Hautesse : témoignage d'intérêt de la part du souverain envers son sujet , mais qui devient toujours très-onéreux à celui qui en est l'objet. Le premier médecin est chargé de la préparation d'opials conforta t i fs (mat/jowi), dans la composition desquels entrent divers aromates, tels qiu; l'ambre gris , l'aloès , l'essence d'opium , etc., voire même de l'or et des perles. Quinze jours avant l'équinoxe du printemps, il fait présenter à Sa Hautesse ces électuaires , renfermés dans des vases de porcelaine, offrande qui s'appelle nèwrouziïè. Il en envoie aussi aux princes et princesses du sang, atix Lad i ues , et aux grands de l'État , qui , en retour, lui font de riches cadeaux.

L'UNIVERS

« Ahmed-Pacha, courage, enfants du « Prophète, les hou ris vous attendent. » Mais les Impériaux opposent un front inébranlable aux attaques des Osmanlis; trois fois ceux-ci sont repoussés, r . Le grand vézir , indigné de cette résistance , se met lui - même à la téte des Silihdars et des Guèdiklis, et s'élance , le cimeterre en main, au milieu des rangs ennemis: à l'instant, une balle l'atteint à la tempe : le brave Kupruli expire, et la victoire échappe à ses troupes. Vingt-huit mille Ottomans succombèrent dans cette journée : les vainqueurs s'emparèrent du camp ottoman et de cent cinquante pièces de canon. Ainsi périt le troisième Kupruli , dont on ne put même retrouver le corps sur le champ de bataille. La perte de cet habile ministre, que les Ottomans ont surnommé Fazyl (le vertueux), fut vivement sentie par la nation. Les écrivains orientaux font le plus grand éloge de cet homme d'État , et disent qu'il ne commit jamais un seul crime , ni ne prononça un mot inutile. Ils racontent qu'incapable de mentir à sa conscience, il congédia un jour, sans leur dire une parole, trois juges destitués, qui étaient venus lui rendre visite; son maître des requêtes lui ayant témoigné quelque étonnement de ce silence : « Je ne suis « pas un hypocrite , » répondit Kupruli. Ennemi du luxe, il était vêtu ordinairement d'un kaftan vert, garni de fourrures, et ne mettait pas moins de simplicité dans ses actions que dans ses vêtements : à la guerre, il encourageait les soldats par son exemple, et voyageait à pied comme eux : aussi juste envers les sujets chrétiens que pour les musulmans, il voulut, par son Nizami-djèdid (nouveau règlement), délivrer les premiers du joug avilissant qui pesait sur eux; car il n'avait rien , dans sa politique , de la tyrannie et du machiavélisme de son père et de son frère Ahmed; et son administration se distingua toujours par la douceur et la droiture.

Tandis que les Ottomans étaient battus sur terre à Salankemen , leur flotte triomphait de l'escadre chré-

tienne; mais cette victoire devint inutile par la mort funeste de Kupruli.

Ali-Pacha, kaïm-mèkam de rétrier impérial (*), fut élevé au grand vézirat. Le nouveau ministre signala son entrée au pouvoir par la destitution du chèrif de la Mecque, du mufti Feïzullah,du khan de Crimée Sè'adet-Gheraï , et de quelques autres hauts dignitaires : la coutume, introduite par le grand vézir, de faire conduire ignominieusement sur un araba {voiture non suspendue) traîné par des bœufs, les fonctionnaires qui encouraient sa disgrâce , valut à Ah-Pacha le surnom ironique d'arabadji {conducteur ou constructeur d'araba) ; mais cette innovation injurieuse fut la cause de sa perte : le kyzlar-agaçi Ismaïl, destitué par le

f;rand vézir, était près de monter sur e char à bœufs, lorsque son successeur Nèzir-Aga réclama , auprès de la Khassèki-Sultane, au sujet de cet outrage fait à un seigneur de rang si élevé : instruit de cette violation de l'étiquette, le Sultan ôta le sceau à Ali-Pacha, et envoya ce ministre en exil à Rhodes sur l'araba même qu'il avait préparé pour l'ex-kyzlar-aeaçi.

Hadji-Ali-Pacha, gouverneur a' A lep, fut promu à la première dignité de l'empire, et paya les dettes 3e PÉtat avec la fortune de son prédécesseur, et le produit de sa propre argenterie, qu'à l'exemple de Kupruli-Moustapha, Hadji-Ali-Pacha envoya à la monnaie.

En 1692 et 1693 , divers représentants des puissances d'Europe et d'Asie arrivèrent àConstantinople. L'ambassadeur du Châh de Perse offrit au Sultan des présents magnifiques , dont les plus remarquables par leur singularité étaient cinq cents vessies de musc et cinquante bézoars minéraux. Déjà en 1 689 , sous le règne précédent , le chevalier Williams Hussey, envoyé de

(*) Rèkiabi humaïoun kaïm-mèkami : c'est le litre que portait le lieutenant du grand vézir, résidant toujours auprès de Sa Hautesse, lorsque ce premier ministre était absent de la cour {rèkiab, étrier), soit pour commander l'armée en personne , soit pour exécuter quelque entreprise d'une haute importance.

III pour annoncer sou avènement au trône d'Angleterre, avait été très-bien reçu de la Porte , malgré les efforts de 1 ambassadeur français pour dissuader le cabinet ottoman de reconnaître Je prince d'Orange comme souverain de la Grande-Bretagne : l'intervention des plénipotentiaires anglais et hollandais contribua puissamment à faire continuer les négociations entamées avec la cour de Vienne. Harbond , nommé pour remplacer William Hussey, étant mort avant d'arriver à son poste, l'ambassadeur hollandais Hemskeerke, successeur de Colier, présenta au divan les propositions de l'empereur Léopold: mais le grand vézir les jugea ^admissibles, et, malgré la conquête deGross-YVardein par les Autrichiens , toutes les tentatives de paix restèrent sans résultat.

La campagne de 1692 ne se passa

firesque qu'en observation entre les mpériaux et les Ottomans, et le grand vézir retourna à And rinople après avoir réparé les murs de Belgrade et approvisionné cette place forte.

Le 25 muharrem 1104 (6 octobre 1692), la naissance de deux princes jumeaux, Ibrahim et Sèlim, fut célébrée par trois jours de ïéjouissances publiques. Cinq mois plus tard, le grand vézir Hadji- Ali-Pacha , ayant osé résister au Sultan, qui voulait destituer le defterdar, fut disgracié : le kaïm- mèkam Biyikli - iMoustapha - Pacha, nommé pour remplacer liadji- Ali, voulait refuser le sceau; mais le Grand Seigneur irrité le menaça de le faire mettre à mort, s'il hésitait plus longtemps, et Bivikli-Moustapha se soumit alors à ce dangereux honneur.

Sultan-Ahmed , indulgent enversHadji- Ali, lui offrit, en dédommagement de sa destitution , le gouvernement qui lui conviendrait le mieux; mais l'ex-ministreeut la générosité de se contenter d'une modique pension de quinze à seize bourses d'argent, en alléguant, pour motiver son désintéressement, unique dans l'histoire ottomane, les dépenses énormes que la guerre nécessitait.

Dans le mois de ramazan 1104 (mai 20* livraison. (Turquie.)

1693), un violent incendie éclata à Constantinople et consuma environ le quart de la ville : peu auparavant , la foudre avait tué cinq personnes dans la mosquée de Sèlim II, au moment du namaz du soir. Vers cette époque, le grand cheikh Mysri, accusé par la voix publique de pencher secrètement pour la religion chrétienne, se rendit a la mosquée de Sultan-Sèlim à Andrinople : là , entouré de nombreux derviches, ses disciples, il prononça un discours dans lequel il attribuait les désastres des armes ottomanes à l'impiété des grands de l'empire, qu'il traita deghiaours (infidèles); il désigna ensuite a la vengeance du peuple le grand vézir, l'aga des janissaires, le kaïm- mèkam, le defterdar et le reïsefendi. Le Sultan, instruit de ces détails, fit dire à Mysri de se rendre au palais ; mais , dès que le clieïkh fut sorti de la mosquée, les janissaires s'emparèrent de lui , et l'accompagnèrent jusqu'à Gallipoli , où on l'embarqua pour Brousse, son pays natal.

Le 5 zilka'dè 1104 (5 juillet 1693), le grand vézir partit d'Ak-Poungar (Binar)y et alla dresser ses tentes dans les champs de Roustchouk : la il fut rejoint par le khan des Tatares et par Constantin Brankowan , prince de Valachie. Il marcha ensuite sur Belgrade , pour s'opposer à l'armée impériale qui assiégeait cette ville * mais, à l'approche des Ottomans, le général autrichien leva le siège. Le grand vézir fit réparer les fortifications endommagées par l'artillerie des Impériaux, et retourna à Andrinople dans le mois de rebi'ul-ewwel (novembre).

Au commencement de muharrem 1105 (septembre 1693), un nouvel incendie dévora une grande partie de la ville. Ce désastre, attribué à la malveillance, causa la destitution du kaïm-mèkam, qui fut remplacé dans ses fonctions par Kalaïli-Ahmed-Pacha.

Le premier acte de son administration fut l'ordre intimé aux raïas de s'interdire les vêtements de couleur, les pantoufles jaunes et les kalpaks de zibeline, de se borner à s'habiller d'étoffes noires, et de porter des sonnettes, pour

L'UNIVERS

être distingués de loin des musulmans : aces mesures, plus ridicules encore que tyranniques, il ajouta la défense ex* presse de monter à cheval dans la ville. Cette ordonnance décida les Francs à reprendre le costume européen qu'ils avaient généralement abandonné, pour se procurer plus de facilités dans leurs transactions journalières; mais elle rendit si populaire Kalaïli- Ahmed- Pacha, que le grand vézir, croyant voir en lui un rival dangereux, le priva de son emploi. Diverses destitutions eurent lieu encore; mais Biyikli-Moustapha-Paeha ayant voulu aussi éloigner le kyzlar-agâçi Nèzir, le crédit de ce]ui~ci auprès du Sultan détermina la chute du ministre : la magnificence du brillant cortège qui entourait le grand vézir, un jour qu'il se rendait à Dèmir-Tach, ayant excité la jalousie du Grand Seigneur, le chef des eunuques noirs profita de ce moment pour perdre son ennemi. Biyikli -Moustapha , destitué le 16 rèdjeb 1106 (13 mars 1694), fut remplacé par Surmèli-Ali-Pacha, gouverneur de Tripoli de Syrie. Le nouveau vézir, influencé par les insinuations de M. de Châteauneuf, notre ambassadeur , rejeta la médiation des puissances étrangères et marcha contre la Hongrie.

Il attaqua pendant vingt -trois jours Peterwardeïn, mais des pluies d'orage détruisirent les tranchées, et forcèrent les Ottomans à abandonner leurs travaux. Le grand vézir transporta son camp dans la vallée de Weretschar, devant Belgrade. Cependant les armes ottomanes éprouvèrent quelques échecs en Pologne et en Dalmatie. Dans cette première contrée lemirza tatare Chehbaz-Gheraï tenta de ravitailler Raminiec, mais il ne put y réussir et fut battu parles Polonais; en Dalmatie, le fort de Gabella tomba au pouvoir des Vénitiens , et Suleïman-Pacha essaya inutilement de le reprendre. Enfin, le5djemazi«ul-oula (22 décembre), le grand vézir retourna à Andrinople, et déposa l'étendard sacré aux pieds de Sa Hautesse.

Depuis quelques mois, les prédications d'un imposteur qui se donnait

f>our le Mehdi, troublaient la tranquilité d'Andrinople. Saisi par ordre du kaïm-mèkam, il se fît passer pour fou, et fut exilé à Lemnos. A la même époque, Yenli-Huceïn-Pacha , ex-beïlerbeï de Tripoli , et un astrologue arabe, qui prêchaient la révolte, périrent l'un et l'autre, le premier par la main du bourreau , et le second dans les eaux de la Toundja. Outre ces troubles intérieurs, l'empire ottoman éprouvait des désastres plus graves encore. Les Vénitiens avaient débarqué, en septembre, dans l'île de Chio, et avaient forcé le commandant Huçeïn-Pacha à* capituler. A cette nouvelle, les mesures les plus promptes furent prises par le grand vézir pour reconquérir cette importante possession : de nombreux enrôlements eurent lieu, des gratifications furent allouées aux troupes, et cent bâtiments de guerre furent construits et armés avec la plus grande activité. La reddition de Chio fut suivie de la disgrâce de Huceïn-Pacha , qui fut emprisonne dans ^appartement du bourreau, et qui , à la surprise générale, en sortit , peu après, pour aller prendre le commandement d'Azof, tandis que le Kapoudan- Pacha Youcouf, accusé de n'avoir pas secouru' Chio , fut destitué.

Pendant que cet échec consternait la Porte, un autre événement inquiétant venait encore ajouter à l'agitation que les nombreux revers accumulés depuis quelque temps causaient dans Constantinople. Il est d'usage que le gouvernement de Sa Hautesse, pour assurer, à travers les déserts d'Arabie, le passage des pèlerins qui se rendent au tombeau de Mahomet, paye une somme considérable au chèrif de la Mecque.

Cet émir, nommé Sa'ad, prétextant un refus de payement, se mit en campagne avec les Arabes qui lui étaient soumis, et pilla les caravanes. Isma'ïl- Pacha, chargé de punir le rebelle, escorta les pèlerins avec un nombreux corps d'armée, déposa Sa'ad, après une escarmouche nocturne contre ses tribus nomades, installa Abdullah comme chèrif de la Mecque, et confia h garde

de la ville sainte àTBiyikli-Muhammed- Pacha, de Djedda.

A peine ces troubles étaient-ils apaisés en Arabie , que la mésintelligence éclata entre les puissances barbaresques. Les vaisseaux combinés des Tripolitains et des Algériens vinrent assiéger Tunis. La Porte nomma Omer- Pacha au gouvernement d'Alger, et Djari-Muhammed -Pacha à celui de Tripoli : ces mesures suflirent pour rétablir le calme.

Depuis quelques mois Sultan-Ahmed languissait, attaqué d'hydropisie, maladie de famille qui avait terminé les jours de ses frères Muhammed IV etSuleïman II ; il succomba le 21 djemazi-ul-oula 1106 (6 février 1695 (*).

Aussi insignifiant, comme prince, que son frère Suleïman II, Sultan-Ahmed, d'un naturel mélancolique et d'une piété très-étroite, avait des vertus privées qui le firent regretter. Il était si humain, qu'il ne punit de mort aucun des ministres qui encoururent sa disgrâce : son caractère était pourtant irascible, mais faible et facile à dominer; aussi son règne fut-il plutôt celui des grands vézirs, qui se succédèrent rapidement pendant la courte période qu'il passa sur le trône. 11 ressemblait sous plusieurs rapports à son frère Sultao-Suleïman ; et, par une conformité de destinée assez singulière, il ne récria comme lui que trois ans et huit mois. Il aimait la musique et la poésie, excellait dans l'art de la calligraphie, et était passionné pour, la chasse. Son extérieur n'avait rien de remarquable.

Sous son règne , la situation de l'empire ottoman éprouva peu de changement; et le besoin de repos se fit sentir avec plus de force que jamais :

mais tandis que, d'une part, les négociations diplomatiques, entretenues \w les ambassadeurs anglais et hol-

(*) Quelques historié us ont placé l'époque de la mort de Sultan-Ahmed en janvier; nais c'est parce qu'ils ont calculé la concordance de l'hégire avec l'ère chrétienne , d'après le vieux style , encore suivi par les firecs et par les Russes qui rejettent la correction grégorienne.

landais, empêchaient de pousser le guerre avec vigueur, de l'autre, les efforts des représentants de la France, neutralisant cette tendance politique, ranimaient par intervalle les hostilités, et s'opposaient à la conclusion de la paix , qui ne put être obtenue que sous le règne suivant et au prix des plus grands sacrilices.

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