SULTAN • MOUSTAPHA - KHAN 11 , FILS OB SULTAN -MOHAMMED-KHAN IV
Dès que la nouvelle de la mort de Sultan- Ahmed fut parvenue au grand vézir, qui venait de présider le divan, il convoqua le mufti et les principaux dignitaires, et se rendit avec eux au sérail, où eut lieu la cérémonie du baisemain. Le nouveau sultan, fils de Muhammed IV et neveu d'Ahmed II , se conformant à un ancien usage, aida lui-même a placer sur le char funèbre le corps de son prédécesseur.
Suitan-Moustapha annonça, dès le début de son règne, une volonté ferme et le projet de gouverner par lui-même. Dans un khatti -chérit" qu'il rendit le troisième jour après son avènement, il blâma l'indolence des derniers Padichâhs qui, esclaves des voluptés et de la paresse , abandonnaient les rênes de l'empire aux mains des ministres; et il manifesta le désir de commander l'armée et de combattre en personne.
Les vézirs ayant représenté au Sultan qu'il ne devait pas exposer aux chances de la guerre sa personne sacrée, il rendit un nouveau khatti-chèrif ne portant que ce peu de mots : « Je persiste à marcher. » Devant cet ordre catégorique , il n'y avait plus qu'à obéir. Les mesures les plus promptes furent prises pour opérer de nouveaux enrôlements; et, attendu la pénurie du trésor, une portion seulement du présent d'avénement fut distribuée aux janissaires. Cette mesure d'économie excita leur mécontentement; ils refusèrent d'abord de marcher, et ne rentrèrent enfin dans le devoir que sur les instances de leurs chefs, que l'on avait gagnés par des cadeaux et de*
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promesses. Le grand vézir Surmèli- Ali- Pacha, qui devait à l'État une somme de trois cent mille piastres , tut rendu responsable de cette émeute occasionnée par le manque d'argent , et condamné au dernier supplice. Elmas-Muhammed -Pacha, kaïm-mèkam de Constantinople, reçut le sceau impérial (*).
En Arabie, le rebelle Sa'ad-ben-Sa'id ayant battu les troupes qu'on lui avait opposées , fut nommé définitivement cherif de la Mecque , la Porte étant hors d'état en ce moment de le faire rentrer dans le devoir.
La première campagne qui eut heu , quelques jours après l'avènement de Sultan-Moustapha , s'ouvrit de la manière la plus brillante par une victoire navale : la flotte vénitienne, composée de quarante quatre voiles, fut battue, dans le canal de Chio, par l'escadre ottomane , à peu près égale en force.
Après cet échec, les vaisseaux de la république se réfugièrent dans le port de Spalmadori , d'où ils sortirent dix jours après, et éprouvèrent une seconde défaite plus décisive encore que la première. Les vaincus cherchèrent un asile dans le port de Chio, qu'ils abandonnèrent dans la nuit, cédant ainsi sans résistance cette île aux Ottomans. Le succès de cette expédition maritime était du principalement à Huçeïn - Mezzomorto , qui , après la prise de Chio, fut élevé au grade de kapoudan-pacha, en remplacement d'Amoudja - Zadè- Uueeïn-I acha , nommé au gouvernement de la nouvelle conquête. Mezzomorto, né en Afrique, de parents maures, s'était adonné fort |eune à la piraterie, sous la régence de Tunis ; il devient bientôt un des écumeurs de mer les plus redoutés.
(*) El ma ( signifie diamant, b'tjou : ce surnom lui fui donné par Sulian - Muhammed IV , qui , frappé de ln beauté du jeune Mohammed , le ht enrrer parmi les ilclioghlans du sérail : il en sortit après la mort de ce prince , et s'éleva progressivement sous te règne de ses successeurs Sultan-Ahmed II et Sultan-Moustapha II , jusqu'au posle de kaïm-mèkam de Constantinople, d'où il passa en fm à la première dignité de l'État.
Dans un engagement avec les Espagnols, il fut blessé si dangereusement
3u'on le crut mort ; mais il réchappa e cette blessure , et c'est à cette occasion qu'on lui donna le surnom de Mezzomorto (à moitié mort), sous lequel il s'est rendu si fameux. Après dix-sept ans d'esclavage chez les chrétiens , il fut racheté, et recommença son métier de corsaire. N'étant que simple capitaine de galère , il prit la parole dans une assemblée du divan, proposa de reprendre Chio , et assura qu'il répondait sur sa tête du succès de l'entreprise, si on lui donnait seulement quatre vaisseaux de haut boni appelés Sultanes , et huit galères. Le kapoudan-pacha Amoudja- Zadè-Huçein, qui penchait pour la guerre défensive, imposa silence à Mezzomorto avec des paroles de mépris ; mais le pirate, ayant insisté avec énergie, attira l'attention du Sultan, qui assistait à la délibération , caché derrière le rideau {perde) dont était recouverte la fenêtre mystérieuse pratiquée dans la salle du divan. Frappé du ton de contiance de Mezzomorto, Sa Hautesse lui accorda le commandement des vaisseaux qu'il demandait ; et ce fut avec cette flottille que Mezzomorto contribua si puissamment à la reprise de Chio. Lorsque Mezzomorto fut revêtu de la dignité de kapoudan-pacha, il supplia le Sultan de ne point l'obliger à quitter son costume ordinaire de marin : sa demande lui fut accordée.
Jusqu'alors les amiraux ottomans avaient eu le même costume que les autres pachas; mais Sultan-Moustapha voulut qu'ils portassent à l'avenir l'habit de matelot, à l'exemple de Mezzomorto : en effet , depuis ce jour, les kapoudans-pachas ont adopte ce vêtement, mais en remplaçant la grossière étoffe dont le pi rate" était revêtu, par des tissus précieux et de riches fourrures.
Tandis que les Ottomans reprenaient Chio, les Tatares, sous les ordres de Chehbaz-G lierai, ravageaient la Pologne. Le khan ne s'arrêta qu'à Lemberg, où il éprouva une si vigoureuse résistance qu'il fut obligé de rétrogra-
der. En Morée, Libérius Geratzari , beï de la Maïna , réuni à Haçan-Pacha, chef des Yuruks ou Tureomans, parcourut la Morée et brûla le bourç de Karindjè. Des convois de munitions furent dirigés dans l'Herzégovine pour approvisionner divers châteaux de cette contrée. Ayant appris en route que le gouverneur vénitien de Gabella venait de prendre le fort de Polindja, le chef ottoman qui commandait les convois, retourna sur ses pas, délit complètement les Vénitiens, et leur reprit tout le butin qu'ils avaient enlevé.
Vers la lin d'août, le Sultan, profitant de l'ardeur qu'avait inspirée à ses soldais la conquête de Chio , traversa le Danube sur un pont construit près du village deWisnicsa, et se dirigea vers Pancsova et Ak-Binar (Carlsbourg) , avec l'aile droite de l'armée.
Après s'être emparé d'une palanque élevée sur la Theiss, il marcha sur Lippa,qui fut prise au premier assaut, et dont les fortifications furent rasées. Arrivé à Teineswar, il apprit queDja'fer-Pacha, gouverneur de Belgrade, s'était rendu maître du fort de Titel , au confluent de la Theiss et du Danube. L'armée continua ensuite sa route vers Lugos que menaçait le général autrichien Veterani : le 22 septembre 1695 les troupes ottomanes et impériales étaient en présence. Le Sultan, à la tête des silihdars, des sipahis, des lanciers et des archers de sa garde, attaqua lui-même le centre de l'armée chrétienne, tandis que le khan des Tatares la surprenait par derrière. Cette manœuvre fut couronnée d'un plein succès; les Allemands, placés entre deux feux, perdirent la moitié de leurs soldats; le brave Veterani, blessé mortellement, fut fait prisonnier et eut la tête tranchée. Cette victoire coûta cher aux Ottomans ; ils ne la durent qu'à leur extrême supériorité numérique, car ils étaient environ trente mille hommes, tandis que Veterani n'en avait sous ses ordres que six mille ; ils avaient été obligés de revenir trois fois à la charge, et ils laissèrent sur le champ de bataille près de
quinze mille morts. Vers ,e milieu du mois de safer (septembre), le Sultan se mit en route pour Constantinople, où il fit son entrée triomphale le 10 de rebi'ul-akhir (10 novembre). On avait couvert de riches tapis le chemin que parcourut le vainqueur, précède des drapeaux et des canons enlevés aux chrétiens, et trois cents prisonniers.
Six mois après la défaite de la flotte vénitienne dans le canal de Chio, elle fut encore attaquée deux fois par Mczzomorto. Le premier combat dura cinq jours sans qu'aucun des deux partis pût s'attribuer la victoire; mais à la seconde rencontre, qui eut lieu trois jours plus tard , les Vénitiens furent vaincus; Mezzomorto, dont le vaisseau était très -mal traité, alla réparer ses avaries dans le port de la vieille Phocée, et fit voile ensuite avec l'escadre pour Constantinople, où le Sultan le reçut dans le kiosque du rivage ( Yali- A'fochky), le combla de louanges, et lui remit un kaftan d'honneur.
Le règne de Sultan-Moustapha semblait avoir ramené la victoire*sous les drapeaux ottomans. Le célèbre czar Pierre le Grand céda lui-même aux armes victorieuses des Osmanlis, et, le 1 3 rebi'ul-ewwel 1107 (13 octobre 1695), il fut contraint de lever le siège d'Azof, qu'il attaquait depuis trois mois ; mais quoiqu'il y eût éprouvé une perte de trente mille hommes, il ne renonça point à ses projets sur cette place.
Le succès qui avait couronné jusqu'alors les entreprises de Sultan- Moustapha, imprimait une nouvelle ardeur aux troupes et à la nation tout entière. La nouvelle campagne s'annonçait sous les plus heureux auspices.
De riches particuliers levèrent à leurs frais des corps de troupes qu'ils conduisirent eux-mêmes à l'armée; les contributions de toute nature fournirent les fonds nécessaires aux dépenses extraordinaires qu'entraînaient les hostilités; et lorsque toutes les mesures eurent été prises pour assurer le succès de l'expédition, le Sultan partit pour Andrinople. De là, il se rendit à Sofia , où il reçut la suite du beï de Maïna , ce Libérius Geratzari que la
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Porte avait tire du bagne pour le faire prince , et qui venait de déserter les drapeaux ottomans pour passer dans les rangs vénitiens. On apprit bientôt que Frédéric -Auguste, électeur de Saxe C) i était sous les murs de Témeswar : le Sultan, à cette nouvelle , accourut au secours de cette ville; les Impériaux, à son approche, abandonnèrent le siège et vinrent au-devant des Ottomans : une rencontre eut lieu près d'Olaseh, et se termina à l'avantage de ces derniers. Après ce succès, le Sultan ordonna de renforcer les garnisons de Témeswar et de Belgrade, et dédoubler leurs approvisionnements et leurs munitions de guerre : il retourna ensuite à Andrinople, où il fut rendu à la fin d'octobre.
Pendant cette campagne, diverses excursions avaient eu lieu sur les frontières de la Croatie ; et quelques palanques avaient été prises ou détruites par les Impériaux. Pierre 1er avait aussi reparu sous les murs d'Azof avec plus de soixante mille hommes de troupes régulières, parmi lesquelles étaient enrôlés des artilleurs et des ingénieurs allemands ; ces forces imposantes étaient soutenues par des nuées de Ralmouks et de Cosaques. Au bout de deux mois , la garnison d'Azof capitula. La perte de cette place forte fut vivement sentie par les Ottomans; Kalaïli- Ahmed -Pacha, qui la commandait, redoutant la colère du Sultan, avait pris la fuite : ses biens furent confisqués ; son kiahïa et trois vézirs, chargés de protéger la ville, payèrent sa reddition de leurs tètes.
Dans le mois de zilka'dè 1107 (juin 1696) la mort de Jean Sobieski, roi de Pologne, suivie des cabales et des troubles qui accompagnent ordinairement, dans ce pays , l'élection d'un nouveau
(*) Les Ottomans, suivant leur habittide de désigner par des sobriquets non-seulement leurs chefs , mais encore les généraux étrangers, avaient donné à Frédéric- Auguste le surnom de na'alkyran ( briseur de fera à cheval) : ou sait que ce prince, d une force prodigieuse , se plaisait à en faire preuve en cassant dans ses mains un fer à cheval.
fERS. .
•souverain, ayant détourné la nation du soin de sa* propre défense, les Tatares profitèrent de ces circonstances pour s'emparer de Sbaraz et s'avancer jusqu'à Lemberg et Stanislaw. Les Vénitiens avaient, pendant Tété, mis M siège devant Dulcigno , port de la mer Adriatique, qui servait de refuge aux pirates mahométans; mais ils n'avaient pu s'en emparer, et s'étaient contentés de dévaster les environs d'Athènes et de Thèbes.
Cependant la continuation d'une uerre onéreuse avait épuisé le ttvsor:
e nouvelles mesures fiscales furent prises : le tabac à fumer et les terrains consacrés à sa culture furent frappes d'un impôt très-fort, qui rendit environ treize millions d'aspres. Cinq hôtels des monnaies, outre ceux de Constantinople, furent mis en activité à Andrinople , à Sniyrne et à Erzroura,
(jour convertir les anciens sequins et es écus étrangers en piastres et en ducats frappés au coin du toiighra.
Les eunuques des sérails de Constantinople et d' Andrinople éprouvèrent une réduction d'un quart sur leur traitement; enfin le Sultan donna de son trésor particulier, près de deux mille cinq cents bourses pour payer la solde des marins employés aux flottes de la mer Blanche, de la mer Soire et du Danube, qui furent renforcées d'un grand nombre de galions , de Caïques et de galères sortant des chantiers- Une fonderie de boulets fut établie à Piraouchta ; et un château fort, construit à l'embouchure du Ruban, protégea les rives de la mer d'Azof.
Lorsque tout fut prêt pour entrer en campagne, le Sultan donna audience à l'ambassadeur du Chah de Perse, Aboul-Ma'çoura , khan du Khotacan ; en retour des présents qu'il otrfit au Grand Seigneur , l'envoyé persan reçut un superbe cheval des écuries impériales, au mors d'argent, à la housse resplendissante de rubis et d'émenudes, aux étriers de vermeil, a la selle chargée de riches broderies , et ou étaient suspendus un cimeterre et un topouz (masse d'armes) en argent. Le coursier destiné au Chah était encore
plusniagnitiquementcaparaçonné : son mors et ses gourmettes en or, les étriers en vermeil, la bride, la housse, le topo a z, et le sabre , étincelaient de pierres précieuses de toutes les couleurs ; -et enfin un panache de héron à agrafes de diamants complétait ce riche cadeau.
Après la réception d'Aboul-Ma'çoum- Khan, le Sultan quitta Andrinople et ouvrit lui-même la campagne. A Sofia il apprit que le général autrichien Auesperg avait été forcé de lever le siège de Bihacz, grâce à la vigoureuse défense de la garnison. A Belgrade, Dja'fer-Pacha , gouverneur de Témeswar, présenta a Sa Hautesse le commandant de la palanquedeKaransebes, tombé aux mains des Ottomans en se livrant au plaisir de la chasse. On re* eut aussi la nouvelle d'une victoire navale remportée par Mezzomorto sur la flotte vénitienne, commandée par Molino. Deux conseils de guerre furent assemblés par le Sultan, pour décider le plan de la campagne ; et d'après l'avis des vézirs, ligués en secret pour entraver les opérations du grand vézir Elmas-Muharnmed-Pacha, ce ministre se dirigea vers la rivière de la Theiss et commença par s'emparer du fort de Titel, qu'il incendia. Il marcha ensuite sur Peterwardeïn : devant cette place campait l'armée autrichienne , commandée par le célèbre prince Eugène , l'un des premiers capitaines de son siècle. Après plusieurs marches et contre-marches savantes, ce général, voyant que les Ottomans longeaient les rives de la Theiss pour aller assiéger Szegedin, précipita sa marche, et atteignit les musulmans lorsqu'ils commençaient à effectuer , près de Zenta, au moyen d'un pont jeté sur la Theiss, le passage de cette rivière ; mais avant que ce mouvement fût entièrement terminé, une portion de l'armée impériale, se plaçant entre le pont et l'aile droite des Ottomans, leur coupa la retraite, tandis que le prince Kugène les attaquait de front ; cette manœuvre décida la victoire en faveur des chrétiens. De la nombreuse armée ottomane, vingt mille hommes
périrent sur le champ de bataille, dix, mille dans les flots ; Elmas-Muhammed-Pacha , certain du sort qui lui était réservé, préféra mourir en combattant; il périt dans la mêlée avec un très-grand nombre de pachas (*). Les Impériaux firent un immense butin :
outre l'artillerie , les bagages et les caisses de l'armée, ils s'emparèrent encore d'un trésor assez riche appartenant au Sultan, de dix femmes de son harem , de ses voitures , du sceau de l'empire , de sept queues de cheval , et de quatre cents étendards.
Le Grand Seigneur , placé sur l'autre rive de la Theiss , s'enfuit dès qu'il vit la bataille perdue, et gagna en toute hâte Témeswar : là, il s'occupa de remplacer les hauts dignitaires qui avaient péri dans la défaite de Zenta.
K u pruli-A mou dj a -zadè-Huçeï n-Pacba , gouverneur de Belgrade, rut nommé grand vézir : son pere, Kupruli -Ha çan , était le frère puîné de Kupruli- Muhammed et l'oncle de Kupruh-Ahmed; circonstance qui, pendant le ministère de ce dernier, avait fait donner à Kupruli- Huçeïn le surnom de Amoudja-Zadé (fils de l'oncle) : il prouva, par la sagesse de son administration , qu'il était digne de porter le grand nom de Kupruli. Le prince Eugène, après la bataille de Zenta, avait tourne ses armes vers la Bosnie, s'était emparé de deux châteaux forts et avait incendié Bosna-Seraï : on lui opposa Daltaban- Moustapha- Pacha , qui fut rappelé de Potschil, où il était exilé, et a qui le grand vézir envoya
3uatre cents bourses d'or et un corps e quatre mille cinq cents hommes. Ce brave chef repoussa les Allemands, les força de repasser la Save et de se retirer en Hongrie, où ils prirent leurs quartiers d'hiver.
Des mutations nombreuses eurent lieu, comme d'usage, au début de l'administration du nouveau grand vézir; il s'occupa ensuite de lever des contri-
(*) Un poêle oriental a dit au sujet de la mort d'Elmas {le diamant) : « Nemtchè kour- « chounilè sildi elmaçi , » c'est-à-dire , « Le « plomb des Allemands a poli le diamant. •
butions de guerre : l'impôt dont était frappé le caté fut augmenté ; ce droit additionnel s'appela bid'ati-kahwè; le versement au trésor de la fortune de l'aga des janissaires mort à Zenta , la confiscation des biens d'Ibrahim-Pacha | gouverneur du Diarbèkir , une retenue sur les émoluments des principaux dignitaires de Constantinople et sur les revenus des fondations pieuses, telles furent les autres mesures
3ui réparèrent en partie l'épuisement es finances.
Vers cette époque, un ambassadeur de Châh-Huçein, nouveau souverain de la Perse , vint remettre au Sultan les clefs de la ville de Basra, qui était tombée, par suite de la défaite du rebelle Ma'ni, au pouvoir du khan de Huweïzè : de riches présents accompagnaient l'envoi des clefs de Basra ; l'envoyé persan fut reçu avec la plus grande bienveillance. L'ex-reïs-éfendi Muhammed-beï partit aussitôt pour la Perse avec des présents magnifiques, qu'il offrit au Châh de la part de Sa Hautesse.
Quoique Sultan-Moustapha et son ministre fissent travailler avec ardeur aux préparatifs d'une nouvelle campagne , ils sentaient vivement le besoin de la paix, que rendaient indispensable pour l'empire ottoman le délabrement de ses finances et la supériorité reconnue du prince Eugène sur les généraux musulmans. L'ambassadeur anglais s'offrit pour médiateur entre la Porte et les puissances coalisées contre elle. Kupruli-Huçeïn-Pacha, persuadé que la continuation des hostilités ne pouvait qu'être désastreuse pour son pays, prêta l'oreille aux ouvertures de paix faites au nom de l'Autriche, et les négociations furent entamées. Carlowitz, ville située sur la rive droite du Danube , fut choisie pour le lieu des conférences ; et, à la fin d'octobre 1698, les plénipotentiaires autrichiens, russes, vénitiens, polonais, anglais, hollandais et ottomans s'y trouvèrent réunis en congrès. Quelques jours auparavant, an armistice avait été publié : mais , avant la suspension d armes, Daltaban-Pacha avait repoussé les
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Croates qui attaquaient Galamotsch, ravagé le district de Pioka, incendié
2uinze villages , s'était emparé de rhorab et de six autres forteresses, et avait rapporté de ses diverses excursions un butin considérable. D'un autre côté, un corps de ïatares s'était jeté dans Témeswar , après avoir fait quelques centaines de prisonniers aux Impériaux, campés près de Beckserek Enfin , une bataille navale avait eu lieu entre les flottes vénitienne et ottomane, qui, après avoir éprouvé des
{>ertes à peu près égales, s'étaient, 'une et l'autre , attribué la victoire.
Avant l'ouverture des conférences, des difficultés s'élevèrent entre les divers plénipotentiaires, sur l'étiquette à observer entre eux : la Porte était représentée par le reïs-éfendi Rami et le drogman Maurocordato , qui re-
Sut à cette occasion les titres de beî et e mahrèmi-esrar ( conseiller intime ). Les ambassadeurs de l'Autriche étaient Wolfgang, comte d'OEttingen, et le comte de Schlick ; la Russie avait envoyé Procop Boganovitch Wasnitzinow; la Pologne, le comte Stanislas Malachowski, voïvode de Posnanie; le chevalier Ruzzini défendait les intérêts de la république de Venise; enfin les plénipotentiaires médiateurs étaient l'Anglais Paeet et le Hollandais Colier. Après de longues contestations sur le cérémonial à observer entre tous ces ambassadeurs , on parvint , au moyen d'une salle de conférences construite d'après l'avis de Maurocordato, à concilier toutes les prétentions élevées au sujet de la présénnee. Alors seulement l'échange des pouvoirs put s'effectuer, et le congrès s'ouvrit. Pendant sa durée, qui fut de soixantedouze jours , trente-six conférences eurent lieu : par le traité qui en résulta, et qui fut signé le 26 rèdieb 1110 ( 26 janvier 1699 ) , l'Autriche et la Porte convinrent d'une trêve de vingtcinq ans; le Sultan resta maître du banat de Témeswar, céda à l'empereur Léopold la Transylvanie, tout le pays appelé Batchkab, situé entre le Danube et la Theiss , et renonça à toutes les sommes pavées annuellement, à
quelque titre que ce fût, par l'Allemagne. La Pologne conclut également une trêve du même nombre d'années, recouvra Kaminiec, la Podolie, l'Ukraine, fut affranchie du tribut honteux qu'elle payait au khan des Tatares , et restitua aux Ottomans Soczava, Nemoz et Soroka en Moldavie. Le czar Pierre ne signa qu'un armistice de deux ans , et conserva la ville d'Azof. Enfin, les Vénitiens restituèrent les conquêtes qu'ils avaient faites au nord du golfe de Corinthe et d'Égine, et retinrent la Morée jusqu'à l'Hexamilon, presque toute la Dalmatie, Sainte- Maure et les îles voisines; la république acquit de plus les villes de Castelnuovo et de Cattaro, et fut libérée de la rente à laquelle elle avait été soumise jusqu'alors pour la possession de Zante :
il fut stipulé en outre que les fortifications de Lépante et au château des Dardanelles sur la côte de Roumilje et de Prévesa, seraient détruites par les Vénitiens, et que les Ottomans en resteraient possesseurs, ainsi que des Iles de l'Archipel.
Un article du traité avec l'empereur Léopold décida que les Hongrois qui avaient voulu secouer le joug de l'Autriche, et qu'elle qualifiait de rebelles , expression que les plénipotentiaires ottomans essayèrent en vain défaire effacer de l'acte, obtiendraient leur grâce, ou la faculté de passer , s'ils le préféraient , sur le territoire de la Sublime Porte. Les Hongrois avaient tellement souffert du despotisme autrichien, que quatorze cents familles , profitant du bénéfice de cette disposition, vinrent s'établir sous la protection du Grand Seigneur : le brave Tékéli, après avoir combattu si longtemps pour la liberté de sa patrie, s'établit à Péra, où il mourut peu de temps après , dans un état voisin de l'indigence, à laquelle il n'échappa entièrement que grâce aux secours que Louis XIV assura à ce prince infortuné.
La paix de Carlowitz est un des événements politiques les plus remarquables de la fin du dix-septième sièc/e ; outre les avantages matériels que ies puissances chrétiennes en retirè-
rent, on peut dire qu'elle les affranchit moralement de la terreur qu'inspirait aux peuples occidentaux le nom seul des redoutables sectateurs du prophète conquérant, en dévoilant, aux yeux de tous, la décadence de l'empire d'Osman, décadence quelque temps retardée par le règne sanglant de Sultan- Mu rad IV, et par l'administration vigoureuse du premier Kupruli.
Sept mois environ après la signature de la paix de Carlowitz , Sultan-Moustapha se rendit d'Andrinople à Constantinople, afin de recevoir dans la capitale de l'empire les ambassadeurs des diverses puissances avec lesquelles la Porte devait échanger les ratifications du traité. Le départ du Grand Seigneur eut lieu avec la plus grande pompe : la description seule du cortège de Sa Hautesse a fourni à un historien, témoin de cette cérémonie, la matière de quatre-vingt-cinq chapitres!.. Nous ferons grâce à nos lecteurs des innombrables détails de sa relation , et nous nous bornerons à dire que le Sultan, vêtu d'un chib-kèrakè (kaftan de fourrures ) , et le carquois sur l'épaule , monta à cheval au point du jour, accompagné du grand vézir et des autres hauts dignitaires de l'empire , les vézirs, émirs, khodjaghians, le mufti, les deux juges d'armée, les oulémas. L'escorte se composait de dix-huit escadrons de sipahis ( cavaliers ) , quinze ortas (chambrées) de janissaires, douze cents djèbèdjis (armuriers) attoptchis (canonniers ) , quatre cents lagoumdjis ( mineurs ) et cinq cents bostandjis (gardes du sérail), tous les domestiques du palais impérial , trois cent soixante tchaouchs , deux mille possesseurs de grands et petits fiefs (ziamels et timars), toute la maison du grand vézir, les gardes du corps du Sultan, les eunuques blancs et noirs, et jusqu'aux muets et aux nains.
Le Sultan , avant son départ d'Andrinople, avait reçu le nonce polonais Stanislas Rzewuski, staroste de Chelm, qui apporta la confirmation de la paix et annonça l'arrivée d'un ambassadeur.
Sa Hautesse avait envoyé ensuite , en ambassade extraordinaire à la cour de
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Vienne, Ibrahim-Pacha, ancien khaznèdar ( trésorier) du grand vézir Kara- Ibrahim. Ibrahim-Pacha arriva dans la capitale de l'Autriche le 31 janvier 1700, et déploya dans son entrée solennelle toute la magnificence orientale.
Seize jours plus tard, le comte d'OEttingen , plénipotentiaire autrichien , étaitreçu a Constantinople, en audience publique, par le Grand Seigneur. L'envoyé polonais, Raphaël de Winiawa Leczynski se trouvait, à la même époque a Constantinople, où il fut traité avec moins d'honneurs que le comte d'OEttingen. L'ambassadeur vénitien LorenzoSoranzo avait eu déjà audience du Sultan en novembre 1699 (djemaziul-oula 1111 ), et le plénipotentiaire russe Oukraintzow au commencement de 1700.
C'est vers cette époque qu'eut lieu une scène assez piquante, à l'audience accordée par le Sultan à l'ambassadeur français M. de Ferriol, marquis d'Argental. Ce seigneur n'ayant pas voulu quitter son épée au moment de paraître devant Sa Hautesse, ainsi que l'exige l'étiquette de la cour ottomane, fut renvoyé à son hôtel sans avoir vu le Grand Seigneur, qui lui fit rendre les présents qu'il avait apportés, et qui étaient déjà exposés dans la salle du trône. Cette fierté déplut tellement au Sultan , qu'il ne reçut pas une seule t'ois en audience notre ambassadeur pendant les dix années que celui-ci passa a Constantinople. L'historien ottoman qui raconte ce fait ajoute qu'il valut à M. de Ferriol l'épithète de dèli-iltchi, ministre fou.
La république de Raguse, tributaire de la Porte , lui devait depuis plusieurs années un arriéré considérable. Au mois de muharrem 1112 (juin 1700), le kapoud ji-bachi Muezzin-Moustapha- Aga fut chargé de régler, avec l'envoyé ragusais , le payementdu tribut.Vers'le même temps , et tandis que des relations bienveillantes avaient lieu avec les souverains de la Perse et du royaume de Maroc, des révoltes éclataient sur la frontière de Perse, en Crimée, en Afrique, en Égypte et en Arabie.
Le canal de Diab , qui traverse les
pays compris entre l'Euphrate et le Tigre, ayant débordé, par suite d'une irruption du premier de ces fleuves, inonda toutes les terres environnantes et obligea les habitants à renoncer à les cultiver et à abandonner leurs villages. Quelques chefs arabes, profitant de cette fuite, s'emparèrent de ces propriétés, et repoussèrent les troupes envoyées pour les leur faire restituer.
Daltàban- Pacha, nouveau gouverneur de Bagdad, réunit des forces nombreuses, marcha contre les rebelles, les défit à Zouweita, le 19cha'ban 1112(29 janvier 1 701 ) , et éleva sur le champ de bataille une pyramide de mille têtes.
Les troubles de la Crimée furent plus difficiles à apaiser. Le vieux khan Sèlim - Gheraï ayant abdiqué , son Gis aîné, le kalgha Dewlet - Gheraï , lui succéda , et tut lui - même remplacé dans la dignité qu'il quittait pour le trône , par son frère Chehbaz-Gheraï.
Mais le nouveau khan , jaloux du mérite de Chehbaz , le fit empoisonner , et , par cette action infâme , souleva contre lui les Noghaïs d'Anapa , à la téte desquels se mit Ghazi-Gheraï , autre frère de Dewlet. Le prince révolté demanda à la Porte la destitution de Dewlet-Gheraï, ou la réinstallation de leur père Sèlim-Grheraï. Mais les gouverneurs d'Oczako w et de Kaffa s'étant réunis au khan contre Ghazi- Gheraï , et les Noghaïs étant rentrés sous l'obéissance de Dewlet-Gheraï, moyennant une convention qui leur assura quelques avantages particuliers, Ghazi-Gheraï s'enfuit à Andrinople, d'où il fut conduit en exil à Rhodes.
A peine le repos était-il rétabli en Crimée , qu'il fut encore troublé par une nouvelle conspiration. R a plan -Gheraï, frère du khan Dewlet-Gheraï, s'unit, pour le détrôner, au vézir Hadji-Merdan-Ali ; poursuivis par le kalgnaSè'adet-Gheraï , les deux rebelles s'enfuirent à Constantinople , protéffés par les janissaires , dans les rangs desquels ils avaient eu la précaution de se iaire inscrire; mais, dès leur arrivée dans la capitale, ils furent arrêtés l'un et l'autre: Kaplan-Gheraï fut emprisonné dans le château du Bosphore , et Mer-
dan -Ali exilé à Lemnos. Cependant le Sultan rendit la liberté au premier, sur la prière du vieux Sèlim-Gheraï.
Quelques difficultés relatives au pèlerinage de la Mecque et de Médine furent aussi réglées à cette époque; et la rétribution que payait l'Egypte fur augmentée de trois mille trois cents piastres , destinées à la célébration des fêtes en l'honneur de la naissance et de la mission de Mahomet. Le gouverneur de cette dernière province, Huçeïn - Pacha , redevable au trésor de som mes considérables en numéraire, et d'une grande quantité d'erdebs de blé , fut remplacé par Kara- Muhammed - Pacha , et jeté dans la prison appelée Kasri-Youçouf (le palais de Joseph) : son kiahïa fut enfermé dans X Arak-Khanè (maison des lueurs ou chambre des tortures), dans laquelle Huçeïn-Pacha avait retenu antérittjrement Kara-Muhammed-Pacha.
Par une générosité rare , ce dernier, au lieu.de profiter de sa position pour se venger de son persécuteur , obtint sa liberté, et paya le blé qu'il devait encore.-
Dans le mois de zilhidiè 1113 (mai 1702), Khalil,beïdeTripoli de Barbarie, arriva en Égypte , vaincu par les Algériens , qu'il avait tenté de soumettre , de concert avec le beï de Tunis , et repoussé également par ses sujets et par ceux de son allié. Son éloignement ramena la tranquillité dans les régences barbaresques.
En Asie, le rebelle Bèbè-Suleïman, chef des Kurdes de Chehrezour, défait par Haçan-Pacba , avait été décapité avec dix-sept de ses principaux subordonnés : des fermans, adressés aux gouverneurs et sandjak -beïs de l'Asie Mineure, leur enjoignirent de poursuivre sans relâche les brigands qui infestaient cette contrée.
Toutes ces mesures énergiques régirent la tranquillité et permirent w grand vézir Kupruli de se livrer aux projets de réforme qu'il méditait.
Diverses ordonnances du sage ministre rétablirent l'ordre dans l'administration , la discipline dans l'armée , l'économie dans les finances; réglèrent
la législation maritime, et apportèrent un adoucissement à la position des sujets chrétiens. Mais le grand vézir, malgré la supériorité de son esprit, ne put se défendre des superstitions qui existaient à cette époque, et dont deux de ses ordonnances font foi : la première est relative aux revenants, et la seconde, à la magie. Du reste, Kupruli-Pacha fut puissamment secondé dans ses projets d amélioration par le kapoudan- pacha Mezzomorto, par le mufti Feïz-ullah, et par son fils Ibrahim - Pacha , précepteur du prince Mahmoud. Le 2 zilhidjè 1112 (10 mai 1701) , le jeune fils du Sultan reçut, du mufti lui-même, la première leçon de lecture dans le Coran :
cérémonie qui fut célébrée par une fête solennelle.
Malheureusement cette concordance de vues entre le premier ministre et le chef suprême de la religion ne dura pas longtemps : après Ta mort de Mezzomorto, arrivée en 1113, le mufti s'unit au nouveau kapoudan-pacha et au kiahïa-beï pour renverser le grand vézir. Instruit de ces menées , celui-ci destitua son lieutenant, et le remplaça par Haçan-Aga; mais le Sultan lui-même donna ordre à Kupruli de renvoyer son protégé. Bientôt les destitutions successives du kaîm-mckam de Constantinople, du tchaouch - bachi Moustapha-Aga, et enfin le supplice de Kyblèli-Zadè-Ali-Beï, neveu du ministre, accusé d'aimer secrètement une des sultanes, présagèrent au grand vézir, leur protecteur, sa chute prochaine. Accablé de chagrin et attaqué d'une maladie incurable, il demanda et obtint sa retraite le 12 rebi'ul-ewwel 1114 (5 septembre 1702 ).
Dix-sept jours après , il expirait dans une de ses terres près de Siliwri.
Kupru I i- A moudja-Zadè- Huçeïn - Pu cha était le quatrième Kupruli qui eût occupé le premier poste de l'État : neveu du vieux Kupruli-Muhammfd , cousin de Kupruli-Ahmed et de Kupruli -Fazyl (le vertueux) , et élevé à leur école politique, Kupruli-Huçeïn , après avoir commandé les forteresses de Chehrezour d'Amassia, les châ*
ne
L'UNIVERS
teaux des Dardanelles, et avoir assisté à la défaite de Zenta , où il reçut du Sultan le sceau de l'empire, avait sauvé l'État en hâtant la conclusion de la paix. Les historiens ottomans lui ont décerné le surnom de Sage,
Ju'il mérita par sa conduite pleine 'humanité, par son caractère doux et généreux, son amour pour les sciences et les lettres , et sa politique prudente et modérée , qui , s'il avait eu le temps d'en développer les conséquences, eût, sans doute, retardé la décadence de l'empire. Pendant les cinq années que dura son administration , il fit élever à ses frais plusieurs mosquées, divers établissements d'utilité publique, des écoles, des fontaines, etc., et employa l'argent du trésor à l'érection ou à la réparation de quelques monuments non moins nécessaires , tels que des casernes, un magasin à poudre, le canal du Nil à Alexandrie, les forteresses de Belgrade , Témeswar et Nissa. Enfin , il ajouta un nouveau lustre au nom , déjà si justement célèbre, des Kupruli, cette famille destinée à donner à l'empire ottoman ses plus grands hommes d'Etat.
Après la retraite de Kupruli -Huçeïn , le Sultan avait envoyé le sceau a Moustapha-Daltaban -Pacha, vieux soldat illettré, mais déjà connu par la victoire remportée près de Basra sur les Arabes révoltés, et, antérieurement , par sa résistance en face du prince Eugène. Dès qu'il eut reçu le khatti-chèrif de sa nomination, Daltaban-Pacha partit pour rejoindre son maître, auprès duquel il fut rendu le 5 djemazi-ul-oula (27 septembre).
La première mesure administrative de l'avide ministre fut d'emprisonner le kiahïa , le khaznèdar, et le gendre de l'ex - vézir Kupruli - Huçeïn - Pacha , afin de s'emparer de leurs richesses.
Il s'occupa ensuite de régler les costumes des chrétiens, des juifs et des femmes musulmanes, et renouvela, à l'égard des raïas , les ridicules prescriptions qui , sous le règne de Sultan-Ahmed II , avaient signalé le dé- ' t de l'administration du grand vézir
Kalaïli- Ahmed -Pacha. D'autres ordonnances plus utiles défendaient l'exportation des armes, établissaient le tarif des douanes, régularisaient le payement des troupes, retranchaient du nombre des tchaouchs soldés par le gouvernement , et qui s'élevait alors jusqu'à mille, tous ceux qui n'étaient pas activement employés; et, enfin, amélioraient l'administration desbiens religieux , que Sultan-Suleïman-el-Kanouni avait accordés aux mosquées, sous la direction des grands vézirs.
Cependant Daltaban-Pacha ,qui avait vu avec indignation les sacrifices par lesquels on avait acheté la paix de Carlowitz, résolut d'annuler le traité, et de punir le reïs-éfendi Ha mi, qui en avait été l'instrument. Mais le ministre trouva un antagoniste redoutable dans le mufti Feïz-ullah, qui prétendait que , d'après le Coran , on devait garder la foi jurée. Le grand vézir, porté par goût à la guerre, ne put supporter l'opposition du mufti, et résolut de se délivrer par le poison d'un ennemi si puissant. Mais celui-ci , averti par le kiahïa Ibrahim , se ligua avec Rami et Maurocordoto contre Daltaban-Pacha, qu'ils peignirent sous les plus noires couleurs au Sultan. Déjà blessé par le despotisme et le caractère grossier et violent de son ministre, le Grand Seigneur signa l'arrêt de mort du vézir, qui , appelé au sérail sous un prétexte, y fut étranglé. Il n'avait garde le pouvoir que pendant quatre mois. Au moment de mourir, il demanda de l'eau pour Vabde$t{*), et, après avoir fait tranquillement sa dernière prière, il tendit le cou aux bourreaux, en leur disant : « Tuez, infidèles musulmans, « celui que n'ont pu tuer les infidèles « Ghiaoursï »
Moustapha, surnommé DaMaban, naquit au village de Petreitchik : il était très-ignorant, ne savait même ni lire ni écrire, et débuta par être simple janissaire. Il devint successivement tchadir-mehter- bachi, c'est-à-
(*) Vabdest est une purification ordonnée par la loi religieuse, et qui consiste en une ablution des mains, des pieds et de la tèle.
rURQUIE.
dire , chef des pj'éposés a ta garde des tentes et pavillons du Sultan (*), chambellan {kapoudji-bachi) , aga des djèbèdjis (armuriers), et enfin des janissaires. Élevé, sous le ministère de Biyikli-Moustapha, à la dignité de serasker de Baba-Daghy et pacha à deux queues, il combattit les Polonais, et montra beaucoup d'activité et une grande ardeur guerrière. Au bout de quatre ans, les troubles de l'Asie réclamant un homme de tête et d'exécution, Daltaban fut nommé beïlerbeï d'Anatolie : il y rétablit Tordre par des mesures si terribles, que les haoitants s'en plaignirent au grand vézir Elmas- Muhammed - Pacha. Ce ministre ne pouvant le mettre à mort, à cause de la protection que lui accordait le mufti Feiz-ullah, se contenta d'exiler Daltaban à Bihacz en Bosnie : il ne put ainsi assister à la bataillle de Zenta, où tant de chefs ottomans perdirent la vie ; et ce bannissement devint la source de sa haute fortune. Après la défaite de l'année ottomane, les Impériaux ayant porté leurs forces vers la Bosnie, lés habitants, qui connaissaient la bravoure de Daltaban , le nommèrent leur sèrasker : il enleva à l'ennemi, dans cette campagne, vingt-quatre châteaux sur les bords de la Save. Plus tard, comme gouverneur de Bagdad, il réprima les Arabes révoltés, et, par la haute renommée militaire qu'il acquit en diverses occasions, se prépara la voie au grand vézirat. H unissait à une valeur à toute épreuve une cruauté et une brutalité non moins grandes, et il méritait le nom de Sirbul-Açi (le Servien réfractaire) que lui donne un historien de Crimée.
(•) Les mehters on gardes-tentes forment un corps de huit cents hommes, divises en quatre compagnies. Leur emploi consiste à dresser des tentes, soit dans les jardins du sérail, soit en tout autre lieu où le Sultan va passer la journée. Quarante d'entre eux, vous les ordres du vezNèdar-bac/ii, forment la compagnie des veznèdars (peseurs).
Dautm font l'office de bourreau, et sa tiennent près de Voita-kapou (porte du milieu), pour mettre à mort les grands qui •M encouru la colère de Sa Hautesse.
Rami-AIuhammed-Paeha succéda à Daltaban qu'il venait de renverser, et son avènement au ministère changea entièrement la direction de la politique. Ami de la paix, son premier soin fut de la maintenir à l'extérieur et de rétablir la tranquillité dans l'empire. Les TataresNoghaïs, qui s'étaient révoltés de nouveau, furent réduits par Youçouf , pacha d'Oczakow, et les rebelles de la Mingrélie et du Gouriel par Kieucè-Khalil, pacha d'Erzroum. Rami s'occupa ensuite de la délimitation définitive des frontières, qui n'avait pas été réglée lors de la paix de Carlowitz. Il continua activement l'œuvre de la réforme administrative, commencée par l'avant-dernier grand vézir Kupruli-Huçeïn-Pacha, et fit rentrer au trésor des sommes considérables, qui en étaient détournées par des abus jusqu'alors tolérés. Mais, malgré son désir d'augmenter les revenus de l'État, il ne recourut point à des mesures odieuses ou injustes, et restitua, au contraire, les biens arbitrairement confisqués. Cette conduite, toute louable qu elle était, lui attira la haine des hauts dignitaires , amis de la corruption et de l'injustice; et la sévérité, inouïe jusqu'alors, qu'il déploya contre les
Srands et les chefs de l'armée, en inigeant à plusieurs d'entre eux la peine ignominieuse de la bastonnade (*), augmenta le mécontentement général , et prépara sa chute. Ses ennemis rappelèrent alors que Rami-Pacha n'était parvenu au premier poste de l'État qu'en renversant le brave guerrier Daltaban, un des seigneurs du sabre, ( ehli-kylidj ) dans les rangs desquels, jusqu'à ce jour, on avait choisi les grands vézirs, tandis que le nouveau ministre avait été pris parmi les seigneurs de la plume (ehli-kalem), dont tout le mérite consistait, dit-on, dans la pureté du style. D'un autre côté, les oulémas eux-mêmes ne le voyaient
(*) On lit dans les Annales ottomanes qu'un trésorier de la marine mourut de* suites de ce traitement, et qu'un inspecteur des rôles des janissaires en fut malade pendant plusieurs mois.
L'UNIVERS
pas de bon œil, car il n'avait dû son élévation qu'à sa complaisance pour le mufti Feïz-ullah, qui, au mépris de toutes les règles de l'avancement dans ce corps savant, donnait à ses parents les premiers emplois de l'empire, et se faisait haïr, en outre, par son caractère hautain et ambitieux.
A tous ces griefs de la part des grands de l'empire vinrent se joindre les plaintes du peuple, qui murmurait de l'oisiveté de son souverain. Sultan- Moustapha , dès que la paix de Carlowitz eut été signée, s'était retiré, pour jouir des douceurs du repos, dans un palais que son père, Sultan-Muhammed IV, avait fait bâtir sur la route de ' Constantinople à Andrinople, dans un lieu appelé Karichtiran, et très-propice à la chasse, plaisir favori du Sultan. On alla jusqu'à blâmer les dépenses qu'il fit pour l'ameublement du palais de ses trois tilles, mariées à de hauts fonctionnaires, et pour son propre harem. L'esprit de révolte gagnant de jour en jour, quelques corps ile djèbèdjis, dont la solde était arriérée , refusèrent de partir pour la Géorgie. Le kaïm-mèkam de Constantinople , ayant adressé un rapport à ce sujet au grand vézir, fut destitué, ainsi que le djèbedji-bachi, qui avait appuyé la demande de ses soldats : le premier fut remplacé par le jeune Kupruli-Abdullah, neveu du ministre, et le second par son protégé lbrahim-Aga.
Un mois après, une nouvelle révolte des djèbèdjis éclata. Les janissaires se joignirent à eux , se rendirent à YFCt- Meïdani (place aux viandes), et plantèrent leurs drapeaux autour du kazan (la marmite). Dès lors, la révolte fut déclarée : la populace se réunit aux rebelles , chercha des auxiliaires dans les criminels, auxquels elle ouvrit les prisons, pilla le palais du kaïm-mèkam, et tua le segban-bachi. Le cadi Seid- Mahmoud, conduit par force à la mosquée des janissaires, fut contraint de convoquer le corps des oulémas. Des crieurs parcoururent la -ville, et rallièrent une foule de matelots , de porterai x, de toptchiset de toparabadjis {soldats du train), d'étudiants , de dres-
seurs de tentes, de palefreniers,etc.tetc. Lesbostandjisselirent ouvrir les portes du sérail, et plantèrent l'étendard du prophète à coté de celui des rebelles.
Une députation partit pour Andrinople : elle était chargée de demander au Sultan son retour dans la capitale et la destitution du mufti et de ses (ils. Le 8 rebi'ul-ewwel (22 juillet) , jour où les mutins adressaient cette députation au Sultan, le mufti convoquait, dans son palais d'Andrinople, les oulémas, le grand vézir et les chefs de l'état-major des janissaires. Le koul-kiahïaçi (lieutenant général des janissaires) fut dépêché aux rebelles, et chargé de leur distribuer trente bourses. Les jours suivants, plusieurs autres conseils eurent lieu chez Rami-Pacha. Le bostandji-bachi , envoyé avec cent hommes au-devant des députés , les rencontra à Hafsa, brûla leur pétition, et les conduisit prisonniers a la palanqued'Egri- Dèrè. Le grand vézir, le kaïm-mèkam, le selikdar, réunirent les lewends ( soldats de marine) et itch-oglans (pages), et des volontaires furent enrôlés par Paga des Turcomans. Mais la Sultane-Validè, effrayée de Paccroissement terrible de la révolte, obtint de son fils la déposition du mufti et de ses quatre fils. Bachmakdji-Zadè fut désigné pour lui succéder, et les députés des rebelles furent reçus à Andrinople.
Malgré toutes ces concessions du pouvoir, l'insurrection allait toujours croissant : bientôt le nombre des mutins s'éleva jusqu'au chiffre effrayant de cinquante à soixante mille hommes, qui s'établirent dans la prairie Tcherpoudji. Le Sultan leur écrivit de sa main pour confirmer les nominations qu'ils avaient faites, et pour leur assurer qu'il allait se rendre à Constantinople; mais, au lieu de tenir sa promesse, il leur adressa une nouvelle lettre pour excuser son retard. L'irritation des esprits fut alors à son comble : les oulémas furent contraints par la populace furieuse de rendre trois fetwas qui légitimaient tous ces actes de rébellion, et l'armée des insurgés partit, le 26 rebi'ul-ewwel
TURQUlh.
(9 août), de Daoud-Paeha pour Audrinople. Lorsque cette nouvelle parvint a la cour, le grand vézir se disposa à la résistance : quatre-vingt mille hommes furent rassemblés dans la plaine (TAndrinople , et il est probable que les rebelles n'auraient pu résister à des forces aussi imposantes, si Rami- Pacha, qui ne voulait qu'intimider les mutins, n'eût donné ordre à Hacan- Pacha de se retirer à leur première apparition. En conséquence, lorsque l'armée insurgée fut arrivée à Tchorli, liacan • Pacha , au lieu de la repousser, se rendit à Andrinople pour consulter le grand vézir ; mais Rami-Pacha avait quitté cette ville et avait gagné Uafsa, où Haçan alla le rejoindre. Ce chef fut hlàmé d'avoir battu en retraite, quoiqu'il n'eût fait en cela que suivre les ordres du ministre , et ce dernier écrivit au Sultan que tout était perdu , s'il ne venait lui-même se mettre à la tête de ses lidèles serviteurs. Le Grand Seigneur partit sur-le-champ pour Hafsa ; mais lorsqu'il fallut combattre, les janissaires, qui entretenaient des intelligences avec les mutins, passèrent dans leurs rangs, et rendirent ainsi toute résistance impossible. Sultan- Moustapha , se voyant trahi , retourna précipitamment à Andrinople, se rendit au sérail, et annonça lui-même à son frère Ahmed que les soldats l'avaient désigné pour leur padichâh. Ce fut le 9 rebi'ul-akhir 1115 (22 août 1703) qu'eut lieu la déposition de Sultan-Mou stapha. Ce prince, enfermé dans le ka/ess (*) avec ses quatre lils , y mourut le 22 chaban 1115 (31 décembre 1703 (**)). Il fut enseveli dans la mosquée de la Sultane- Validé, où reposait son père, Sultan - Muhammed IV.
Sultan -Moustapha II régna huit ans et quelques mois. Ce prince n'était pas dépourvu de mérite; il avait le caractère doux , le jugement solide; il aimait « justice, était avawréi sang de son
(*) Voyez la noie de la page 45.
(**) Quelques auteurs fixent la date de la ^position du Sultau-Mouslapha au ao septembre 1703, et celle de sa mort en 1704.
peuple, protégeait les savants et les littérateurs, et avait lui-même l'esprit cultivé. Néanmoins , il ne réalisa pas les espérances qu'avait fait concevoir le commencement de son règne. Brave dans sa première campagne, il fut bientôt découragé par la perte d'une seule bataille. Il montra , dès son début, la volonté de régner en maître, et se laissa pourtant dominer entièrement ar ses ministres, et surtout par l'amitieux mufti Feïz-ullah; enfin, il se lit d'abord craindre et aimer des janissaires, et cependant il finît par déposer le sceptre devant le caprice de l'armée. La paix de Carlowitz est l'acte le plus important de son règne; amenée par la tendance des événements, elle ne fut, pour ainsi dire, qu'un dénoûment inévitable et depuis long-temps prévu; mais elle eut une influence cachée sur le peuple ottoman, en lui apportant, par les relations fréquentes des plénipotentiaires musulmans et chrétiens, le germe fécond de la civilisation européenne.