‹ TurquieChapitre 54 sur 78 · SULTAN -AHMED-KHAN III, FILS DE SULTAN MUHAMMEDKHAN IV · texte numérisé non relu

SULTAN -AHMED-KHAN III, FILS DE SULTAN MUHAMMEDKHAN IV

Après la déposition de Sultan-Moustapha II, sou frère Sultan -Ahmed , a peine âgé de trente ans, monta sur le trône. Le 10 rebi'ul-akhir 1115 (23 août 1703), il reçut le serment de fidélité des hauts dignitaires de l'empire; et, le lendemain, il se rendit à la mosquée, où la foule , pressée sur son passage , lui demanda la mort du mufti et la destitution des autres seigneurs qui s'étaient attirés la haine populaire. Le Sultan promit tout ce qu'on exigea de lui , et confirma dans leurs emplois les fonctionnaires nommés par les factieux. Il paya ensuite aux troupes le présent d'avenement, acquitta les arrérages de la solde des djèbèdjis, et abandonna aux rebelles le malheureux Feïz-ullah, qui fut mis à mort sur un fetwa de son successeur Muhammed-Éfendi , le seul mufti qui ait osé donner cet exemple inouï. Le cadavre de Feïz-ullah , mutilé par J<

L'UNIVERS

peuple furieux, fut précipité dans la mer. Feïz-ullah-Efendi , I un des hommes les plus ambitieux et les plus influents du règne de Sultan-Moustapha III, était né à Erzroum , d'une famille de seïds ou descendants du prophète. Gendre du célèbre cheikh Wani , il dut à la-faveur dont jouissait son beau-père la confiance entière de Sultan-Muhammed IV, qui lui fit élever ses deux fils Ahmed et Moustapha.

Après avoir passé par diverses charges législatives, il fut enfin promu, sous Sultan- Ahmul II, à la dignité de mufti , qu'il conserva sous Sultan- Moustapha II. Il dut son élévation plutôt à l'intrigue qu'à son mérite personnel : il n'était cependant pas dépourvu de savoir, et il a laissé quelques ouvrages assez remarquables; mais l'ambition fut la passion de toute sa vie. Il usa de l'ascendant prodigieux qu'il avait obtenu sur l'esprit du souverain pour placer avantageusement sa famille. Son avarice n'était pas moins grande que son ambition; et il n'hésitait pas a rendre, pour de l'argent, le fetwa le plus injuste.

Après la mort de Feïz-ullah, ses quatre fils, son kiahïa, et son référendaire, furent exilés à Famagouste; et son gendre Mahmoud fut relégué à Brousse. Mais le Sultan, dès qu'il se sentit affermi sur le trône, prit des mesures énergiques contre les auteurs de la révolte. Les bostandjis, qui osaient réclamer un présent d'avénement, furent chassés du sérail. Tchalik, aga des janissaires, et plusieurs autres chefs des rebelles , furent mis à mort, ou envoyés en exil. Ahmed- Pacha , qui s'était mis à la tète des insurgés et avait été nommé par eux grand vézir, fut destitué, dépouillé de ses biens et banni.

Damad-Uaçan-Pacha reçut le sceau de l'empire, et s'occupa immédiatement du rétablissement de l'ordre. Le nouveau ministre fit preuve d'une générosité rare , non-seulement en laissant la vie à son prédécesseur, mais encore en lui rendant sa fortune , et en le nommant gouverneur de Chypre :

il montra aussi un désintéressement

digne de louanges en refusant l'argent que lui offraient les dignitaires confirmés dans leurs emplois, ou ceux qu'il avait élevés à de nouvelles fonctions. Le mufti , qui avait pris une part si active à la dernière révolte, fut déposé et relégué à Brousse. Bachmakdji -Zadè-Ali-Éfendi le remplaça dans la première dignité spirituelle de l'État. Des lettres de notification de l'avènement de Sultan-Ahmed III furent ensuite expédiées aux diverses puissances.

Haçan- Pacha signala son administration en agissant vigoureusement contre les rebelles de Géorgie : les habitants révoltés de la Mingreiie, d'Imirette et du Gouriel furent soumis ; et, pour les tenir en respect , on construisit deux forteresses à Bagdaddjik et à Batoum. Un château fut aussi élevé à l'entrée du défilé d'Amanus, sur la frontière de Syrie, afin de protéger les pèlerins et les caravanes. Un kiosque, un magasin de l'arsenal, une caserne

Î)Our les marins , une mosquée , des ours, des boutiques, furent encore construits par les ordres de Damad- Haçan-Pacha. Mais , malgré tous ces actes de bonne administration et sa parenté avec le Sultan, dont il avait épousé la sœur, il fut obligé, au bout de onze mois , de céder sa place à Kalaïli-Ahmed-Pacha, que les intrigues du kyzlar-agaçi Suleïman, premier eunuque de la Sultane- Validé, avaient fait rappeler de Candie, dont il était gouverneur, pour lui confier le sceau de l'État. Damad - Haçan • Pacha fut exilé à Nicomédie.

Kalaïli- Ahmed -Pacha ne garda le pouvoir que trois mois : cette courte période lui suffit pour donner des preuves de son incapacité. Il ne s'occupa , pour ainsi dire , que d'inventer des costumes nouveaux , sous lesquels il se plaisait à étaler sa vanité ridicule, et de régler, par des ordonnances puériles, la vente de diverses sortes de gâteaux, le prix des pantoufles, des turbans , etc. Il était fils d'un potier d'étain, et c'est à cette circonstance qu'il dut le nom de kalaïli (étameur).

Il avait été introduit au sérail comme

simple btUtadji ( fendeur de bois) ; et , par un hasard assez singulier, il fut renversé et remplacé par Muhammedfialtadji , dont le surnom indique aussi qu'il avait exercé le même emploi. Par une de ces intrigues si fréquentes à la cour ottomane, Muham med-Baltadji , uni au kyzlar-agaçi , à l'ex-kiahïa du grand vézir, et au lieutenant général des janissaires, parvint à irriter le Sultan contre Kalaïli, et a se faire remettre le sceau de l'empire.

Le 24 cha'ban 1116 (22 décembre 1704), mourut le vieux khan de Crimée, Sèlim-Gheraï, qui avait été investi quatre fois du pouvoir suprême.

Il laissa dix filles et autant de fils : Ghazi-G lierai , l'un d'eux , lui succéda, etKaplan-Gheraï fut nommé kalgha.

Dans la première moitié du règne de Sultan-Ahmed III , les grands vêtira se succédèrent avec une telle rapidité que l'histoire n'a , pour ainsi aire, qu'à enregistrer leurs noms , car la plupart d'entre eux ne signalèrent leur passage au pouvoir par aucun acte mémorable. Baltadji-Muhammed , après une administration de seize mois , fut contraint de céder la place au silihdar Tchorluli -Ali -Pacha , que Baltadji-Muhammed avait voulu perdre par une intrigue, mais cette intrigue ayant été connue du Sultan, devint la cause de la destitution du grand vézir lui-même.

Dès son installation , Tchorluli- Ali- Pacha reçut la nouvelle que les Arabes du désert, de la tribu des Montefiks, ravageaient les environs de Basra ; et il nomma le gouverneur de Bagdad sèrasker de l'armée qui devait marcher contre les rebelles. A cette époque , et tandis que le Sultan était allé passer quelques jours auprès de la Valide- Sultane, une nouvelle révolte menaçait la capitale. Une partie des janissaires et des sipahis, voulant venger ia mort de ceux de leurs compagnons qui avaient pris part à la dernière rébellion, s'unirent ensemble et marchèrent vers la grande mosquée ; mais ils furent bientôt dispersés par les janissaires restés fidèles , et par les bostandjis.

IV Livraison. (Turquie.)

En janvier 1706, Mortèza - Kouli- Khan, ambassadeur de Perse, fut reçu en audience solennelle par le Sultan. Quelques mois plus tard, la capitale vit arriver l'envoyé du prince des Uzbeks, et celui de la république de Venise ; et enlin , en octobre suivant, l'internonce impérial Quarient de Hall , et l'envoyé de Raguse. Le diplomate autrichien eut à combattre l'opposition de l'ambassadeur français , M. de Ferriol, qui soutenait les rebelles hongrois contre l'empereur Joseph Ier, et tâchait de disposer favorablement Sa Hautesse pour les envoyés de Rakoczy, qui présentèrent à Sultan- Ahmed un mémoire dans lequel ils accusaient le czar de vouloir soumettre la Pologne et la Suède. L'année suivante, une nouvelle ambassade de Rakoczy annonça à la Porte que la diète de Hongrie* avait déclaré l'empereur déchu de ses droits sur ce pays, et l'avait proclamé lui-même comme régent , en attendant une constitution définitive; et qu'en outre la Transylvanie l'avait choisi pour son prince.

Cependant, malgré la défiance qui régnait entre les cours russe et ottomane, on parvint à arrêter définitivement la délimitation du territoire; mais la Porte, peu confiante en ce traité, ne cessa pas de faire surveiller par une flotte la construction des forts que le czar élevait sur les bords de la mer Noire.

L'influence desjésuites français avait fait élever au patriarcat, un prêtre arménien schismatique nommé Avédik, qui avait promis d'être favorable aux catholiques ; mais , loin de tenir sa parole , il les avait persécutés avec acharnement. M. de Ferriol, excité par la Société de Jésus , aurait , dit-on , fait enlever le patriarche , qui , embarqué sur un vaisseau de guerre , fut conduit en France et enfermé à la Bastille où il mourut (*). Cet enlèvement , au-

(*) M. de Hammcr pense que te patriarche Avédik pourrait bien être le prisonnier mystérieux connu sous le nom de Vhomme au masque de fer. Son opinion, niotivée seulement sur l'époque de l'enlève -

L'UNIVERS

•jupl »I. de Ferriol nia toujours d'avoir pris part, fut cause de sa mésintelligence continuelle avec le grand vézir Tchorluli-Ali-Pacha, et fut suivi de mesures rigoureuses contre les jésuites et les arméniens catholiques. Dans cette persécution périt Der Comidas de Carbognano que la cour de Rome a préconisé comme un martyr, et que les Arméniens invoquent comme un saint confesseur de la foi.

Le khan Ghazi-Glieraï, qui avait négligé de s'opposer aux incursions des Tatares Noghaïs , fut destitué et remplacé par son frère Kaplan-Gheraï : celui-ci commença , dès son avènement, par essayer 'de ramener au devoir la tribu tcherkesse de Kabarta ,

3ui, jusqu'alors tributaire des khans e Crimée , avait voulu se soustraire à leur joug, en s'enfonçant dans les montagnes escarpées de' Balkandjan.

Mais Kaplan-Gheraï fut complètement défait dans un défilé où il leur livra bataille, et n'échappa qu'avec peine à la mort. Le khan vaincu fut déposé par le Sultan , et remplacé par Dewlet- Gheraï , alors prisonnier à Andrinople , et qui monta pour la troisième fois sur le trône.

Dans le mois de muharrem 1120 (avril 1708) , deux princesses, filles de Sultan-Moustapha II, furent mariées, Tune, appelée Eminè, au grand vézir ; l'autre , nommée Aïchè , au second fils de Kupruli-Fazyl. Après ces noces, le Sultan fiança sa fille Fathmè, âgée de quatre ans*, au silihdar-pacha. Ces trois alliances furent célébrées par des fêtes d'une magnificence extraordinaire. Sultan- Ahmed se plaisait à ces démonstrations fastueuses ; c'est sous son règne qu'eut lieu, pour la première fois, la Fête du printemps,

f tendant laquelle les parterres de tuipes situés dans la partie des jardins du sérail nommée Chinichir-baghtchèci (le jardin du buis), étaient illuminant du patriarche, ne nous paraît pas assez appuyée de preuves pour être regardée autrement que comme une hypothèse de plus à ajouter à toutes celles qu'a fait naître celte affaire ténébreuse.

nés en verres de couleur et formaient un coup d'œil admirable.

En 1119 (1707) , le kapoudan-pacha El-Hadj-Muhammed fit une descente dans l'île de JNégrepont, y détruisit un fort et un couvent , et emmena trois cents prisonniers. Il captura ensuite , dans les eaux de Paros, deux vaisseaux de l'ordre de Malte , et les conduisit en triomphe à Constantinople. Plus tard, la flotte algérienne s'empara d'Oran , dont les clefs furent présentées à Sa Hautesse. A cette occasion , le souverain de Fez et de Maroc, Muleï-Haçan , envoya au Sultan une ambassade extraordinaire , qui lui adressait un prétendu fils de Sultan-Muhammed IV ; suivant le prince barbaresque. une épouse de ce dernier sultan avait été poussée par la tempête sur les rives de Fez, où elle avait donné le jour à un prince. Ce descendant apocryphe d'Osman fut décapité à Constantinople, et sa tète roula devant la porte du sérail.

En 1121 (1709), Charles XII, roi de Suède, vaincu à Pultawa par leczar Pierre Ier, alla chercher un asile en Turquie. L'apparition du monarque suédois sur le territoire ottoman avait été préparée par les liaisons que le grand vézir avait cherché à établir avec lui , lorsque les rapports de Youçouf- Pacha sur les triomphes remportés par la tête de fer (Dèmirbach), sur la moustache blanche (Ak-biyik)(*), avaient engagé la Porte à adresser un ambassadeur au vainqueur pour le féliciter. Charles avait accueilli les ouvertures de l'envoyé ottoman, et en avait obtenu la promesse d'une armée auxiliaire pour l'aider à chasser les Russes de la Pologne. Mais un traité existait entre la Russie et la Porte , et le Sultan ne voulait pas le violer ouvertement. Le grand vézir fit alors espérer en secret au roi de Suède que le khan de Crimée marcherait a son secours : Charles , ignorant le peu de fondement de

(*) Les Ottomans désignaient par le premier de ces surnoms, Charles XII, et par

le second, Pierre I,r.

cette promesse, affronta, avec une faible armée de seize mille hommes , tant Suédois que Cosaques, l'armée formidable du czar, et fut battu complètement. C'est alors que Charles se réfugia en Turquie , et s'établit à Bender, où le Sultan lui assigna un ta Un considérable . Dans sa fuite, Charles XII avait eu à lutter contre les K I mouks et les Russes : au passage du fleuve du Bog , un engagement terrible eut lieu, et cinq; cents Suédois furent faits prisonniers.

Cependant Charles cherchait, par tous les moyens possibles, à engager la Porte à conclure avec la Suède une alliance offensive et défensive contre la Russie. Le comte Poniatowski parvint à intéresser à la cause de son maître la Suit a n c- Valide. Séduite par la bravoure du roi de Suède, qu'elle appelait arslaném ( mon lion ) , elle poussait le Sultan à secourir Charles XII. Ce prince obtint la promesse d'une escorte pour faciliter son retour dans ses États; mais comme il exigeait qu'elle fut composée de cinquante mille hommes, la Porte, trouvant cette prétention exagérée, refusa d'y accéder. D'un autre côté, la Russie demandait, par l'entremise du comte de Tolstoï , que la Porte lui livrât l'hetman des Cosaques Mazeppa, qui avait facilité au roi de Suède l'invasion de l'Ukraine, et qu'elle refusât l'hospitalité à Charles XII. Le divan se plaignait, à son tour, de la violation du territoire ottoman par les Russes, qui avaient poursuivi les Suédois jusque sur les rives du Bog. Enfin, après bien des récriminations mutuelles, la paix fut sanctionnée de nouveau , sans autre condition que le retour de Charles dans ses États. Mais l'obstination de ce prince à ne pas s'éloifiner contrariant vivement le Sultan, ilfenpritau çrand vézirTchorluli -Ali- Pacha, qui tut destitué et remplacé par Kupruli-Nou'man-Paeha , gouverneur de Nègre pont.

Le nouveau ministre n'ayant pas rempli les espérances qu'avait fait concevoir le nom de Kupruli , céda bientôt à son tour la place a Baltadji-Muhami»ed, qui prit le sceau pour la seconde

fois. Nouman- Kupruli -Pacha laissa la réputation d'un homme juste, tolérant, consciencieux , actif, mais d'une activité trop minutieuse qui entravait les affaires publiques, au lieu de les faire marcher. D'ailleurs il ne songeait qu'à entretenir la paix avec la Russie* tandis que les janissaires et les partisans de Charles XII voulaient la guerre à tout prix. Nou'man - Kupruli - Pacha , en quittant le premier poste de l'État, reprit le gouvernement de Négrepont.

Dès que Baltadji-Muhammed-Pacha fut arrivé au pouvoir, tout changea de face : le Sultan consentit à la guerre; le khan des Tatares, Dewlet-Gheraï, reçut l'ordre de se tenir prêt à entrer en' campagne; le mufti Baehmakdji- Zadè, réintégré dans ses fonctions, rendit un fetwa qui légitimait la guerre; des enrôlements nombreux s'effectuèrent; la flotte du kapouri an-pacha fut renforcée d'un grand nombre de bâtiments légers propres à naviguer sur la mer d'Azof. Les troupes ottomanes se rassemblèrent dans la plaine de Daoud-Pacha, et le grand vézir se mit à leur tête. Le czar, sur la nouvelle de la marche de Baltadji-Muhammed , avait passé le Pruth et s'était retranché entre cette rivière et une plaine marécageuse, dominée par des hauteurs, que les Ottomans occupaient.

Dans cette mauvaise position, les Russes , cernés de tous côtés , résistèrent vaillamment aux attaques de l'ennemi; mais ils furent entin obligés de rentrer dans leurs faibles retranchements, où le khan les tint étroitement bloqués.

Pierre Ier était perdu sans ressource, si son épouse, la célèbre Catherine, n'avait réussi à le sauver par un sang-froid et un dévouement admirables. Tandis que le czar, accablé de douleur, s'était retiré dans sa tente, Catherine, loin de s'abandonner au désespoir, tenait un conseil avec les officiers généraux et le chancelier Schaffiroff. On décida de demander la paix au Sultan; la czarine donna toutes ses pierreries, y joignit tous les objets les plus précieux qu'elle put se procurer, et en composa un présent qu'elle envoya à Osman- Aga, kiahïa du grand vézir, frarl'en-

tremise de Schaffiroff, chargé aussi de remettre une lettre au premier ministre. Baltadji-Muhammed-Pacha prit en considération les propositions qui lui étaient faites, et, en dépit des protestations de Poniatowski et du khan de Crimée, la paix fut conclue avec la Russie , aux conditions les plus avantageuses pour la Porte. Le czar s'obligeait, entre autres clauses, à restituer Azof , à démolir les forteresses des Palus-Méotides , en laissant aux Ottomans toute l'artillerie qu'elles renfermaient, et à ne plus se mêler des affaires des Cosaques Potkal et Berabach. Un article spécial stipulait , en faveur de Charles XII, la liberté de retourner dans ses États , sans être inquiété dans sa marche. En garantie de 1 exécution du traité, Pierre laissa en otage Michel Pétrovitch Scheremetieff et le chancelier Schaffiroff.

Cette paix , tout avantageuse qu'elle était pour la Porte , le fut en réalité plus encore pour le czar, qu'elle tira d'une position désespérée ou il devait infailliblement perdre la liberté ou la vie. Aussi , lorsque Charles XII arriva au camp ottoman , au moment où le czar se retirait tambour battant et enseignes déployées, il ne put contenir son indignation, et reprocha amèrement à Baltadji-Muhammed-Pacha de n'avoir pas fait le czar prisonnier. « Et « qui donc aurait gouverné ses États ? « reprit sèchement le grand vézir ; il « n'est pas bon que tous les rois soient « hors de chez eux. » A ces mots , Charles, outré de colère, se jette sur un sofa, engage l'éperon de ses bottes dans la robe du ministre, la déchire avec rage, se lève précipitamment, monte à cheval et repart pour Bender.

Dès que le traité du Pruth fût signé, le kiahïa Osman- Aga partit , pour en porter lui-même la nouvelle au Sultan ; mais ce prince avait été déjà influencé par les ennemis de Baltadji-Muhammed -Pacha. Les rapports du khan Dewlet-Gheraï sur cette campagne, et la relation que le roi de Suède en fit remettre au Grand Seigneur, par l'entremise du comte Poniatowski, achevèrent de perdre le grand vézir dans

/ERS

l'esprit de Sa Hautesse. Le sceau lui fut donc enlevé, et passa aux mains de Youçouf-Pacha. Baltadji-Muhammed-Pacha , exilé à Lesbos , et ensuite à Lemnos, mourut dans cette île dans le mois de chewwal ( novembre ) de l'année suivante.

A la suite d'un conseil convoqué par le Sultan, le traité du Pruth fut déclaré nul , et la guerre déclarée de nouveau à la Russie. Osman -Aga, principal instigateur de la paix, et le reïs-éfendi Orner, qui avait rédigé le traité, furent mis à mort , ainsi qu' Abdul-Baky, écrivain des tchaouchs , convaincu d'avoir reçu de l'argent de Scheremetieff. Mais le grand vézir Youçouf-Pacha , opposé à la guerre, mit d'abord la plus grande lenteur dans les préparatifs qu'elle nécessitait, et finit, en avril 1712, par renouveler la paix avec la Russie pour 25 années. Cependant les commissaires chargés de régler les limites des deux empires, d'après les traités, annoncèrent que le czar ne se regardait pas comme engagé par des conditions que la nécessité lui avait arrachées. Cette nouvelle amena la destitution immédiate de Youçouf-Pacha ; il fut remplacé par Suleiman, proposé par le gendre et favori de Sa Hautesse , Damad-Ali , qui avait déjà fait nommer les deux ministres précédents. La guerre fut de nouveau résolue : les ambassadeurs du czar furent enfermés aux Sept-Tours , et les queues de cheval arborées devant le sérail , le 19 novembre 1712. Le21 avril de la même année, le Sultan avait écrit au roi de Suède que le grand écuyer et le sèrasker de Bender avaient ordre de le reconduire dans son royaume , et de subvenir à tous les frais de la route. Mais Charles, dont l'obstination n'était pas facile à vaincre , crut retarder son départ en demandant mille bourses, destinées, disait-il , à payer ses dettes avant de partir. Le urând Seigneur lui en accorda douze cents. Le roi, après avoir reçu l'argent, n'en refusa pas moins de quitter Bender, et demanda mille autres bourses. Indigné de cette conduite, le Sultan résolut d'employer la force pour renvoyer Charles dans ses

États. C'est alors que ce monarque prit la résolution la plus étrange dont l'histoire fasse mention. Avec trois cents Suédois, quelques officiers et ses domestiques, il soutint l'attaque de vingt mille Tatares et six mille Ottomans ; et lorsqu'il eut vu ses braves Suédois enveloppés par l'ennemi, il se barricada dans sa maison de Varnitza avec soixante personnes en tout , s'y défendit avec acharnement, tua deux cents hommes aux assaillants , et fut pris enfin en exécutant une sortie pour se dérobera l'embrasement de sa maison qu'il avait incendiée lui - même.

Conduit au château de Dèmir-tach ( pierre de fer) , et de là à Demotika , Charles XII obtint de Sa Hautesse la permission d'y résider, et un nouveau tayiin. La générosité de la nation ottomane avait été révoltée par les procédés honteux du grand vézir et du mufti envers l'hôte royal de la Porte : ces deux dignitaires turent destitués, ainsi que le khan des Tatares et le gouverneur de Bender.

Le 10 rebi'ul-ewwel 1125 (6 avril 1713), Khodja-Ibrahim fut élevé au grand vézirat. D'abord simple rameur du sérail, il avait su si bien gagner les bonnes grâces de Sultan- Ahmed III, que ce prince l'avait comblé de faveurs et élevé au grade de kapoudan-pacha, d'où il passa enfin au premier poste de l'empire. Mais il ne put s'y soutenir que trois semaines : ayant conspiré le renversement du gendre du Sultan , ce puissant favori lit destituer et mettre a mort l'imprudent ministre, et saisit enfin lui-même les rênes du gouvernement, qu'il avait jusqu'alors dédaigné de prendre, se contentant d'exercer l'autorité de grand vézir sans en avoir le titre.

Dam ad- Ali-Pacha était porté pour la naix; son premier soin fut de la rétablir avec la Russie, et elle fut signée à Andrinople pour vingt-cinq ans. Dès ce moment, Charles dut perdre toute espérance. Sur ces entrefaites, la princesse sa sœur lui écrivit que la défense de la Suède exigeait son retour, et

Qu'elle le suppliait de ne point abanenner son peuple. Cette lettre le dé-

cida entièrement, et il demanda luimême à s'en retourner. La Porte lui donna une escorte de six cents tchaouchs, et lui fit cadeau de huit beaux chevaux de race, d'une tente brodée d'or, et d'un cimeterre enrichi de pierreries. Ce fut le 1" octobre 1714 O que Charles XII quitta enfin la Turquie, après deux années de séjour.

A l'époque de la campagne du Pruth , une sédition excitée au Caire par Kaïtas-Beï, chef du parti des Zuffèbarlîs, opposés aux Kaçimlis, ensanglanta l'Egypte. Cette révolte, commencée en 1 120 (1708), ne fut apaisée qu'en 1126 (1714), sous le vézirat de Damad-Ali-Pacha, gendre du Sultan.

Jamais, peut-être, tant d'intrigues n'avaient été fomentées à la cour ottomane que depuis le règne de Sultan- Ahmed III; jamais on n'avait vu les ministres se succéder avec tant de rapidité, et le divan adopter tantôt le parti de la guerre et tantôt celui de la

f>aix, suivant l'impulsion donnée par es grands vézirs, qui perdaient tour à tour le pouvoir ou la vie, les uns pour avoir voulu combattre Pierre Ier, les autres pour avoir négocié avec lui.

Damad-Ali-Pacha projetait depuis longtemps de reprendre aux Vénitiens la Morée et de s'emparer de la Hongrie :

c'est à cette pensée que l'on doit attribuer le désir qu'il montra toujours d'être l'allié plutôt que l'ennemi du czar. Dès que la tranquillité de l'empire permit au ministre de songer à exécuter son plan favori, il persuada au Sultan que la conquête de la Morée n'offrirait que peu de difficultés, la population grecque étant très-portée

S[)ur la domination ottomane; asseron qui, du reste, était vraie à cette époque. Le Sultan embrassa l'avis de son favori ; mais il fallait un prétexte à cette guerre : on le trouva aisément dans une révolte des Monténégrins, excitée par la république de Venise; dans quelques escarmouches entre des

(*) Un historien otloman fixe le départ de Charles XII au io ramazan na6 (iq

septembre 1714.)

vaisseaux des deux puissances, et dans le pillage du navire qui portait les trésors de l'ex-grand vezir Haçan-Pacha.

En muharrem 1127 (janvier 1715), les queues de cheval furent arborées devant le sérail ; on pressa l'armement de la flotte , et , quatre mois après , le Sultan et le grand vézir se mirent en marche avec les troupes. Bientôt on apprit que le kapoudan-pacha Djanum- Khodja s'était emparé de l'île de Une ( Tenos) dans l'Archipel : cet heureux début excita Pardeur de l'armée, déjà encouragée par les pronostics de bon augure que le Sultan avait tirés de l'épreuve du fdl(*). En juin, le sèrasker entra en Morée, et trois semaines après, le château de Corinthe se rendit aux Ottomans. Égine, N a poli de Romanie , Coron , Navarin , Mo don , le château de Morée, Malvasie, Cerigo ; dans l'île de Crète , la Sude et Spinalunga tombèrent tour à tour devant les heureux efforts des musulmans. A la fin de novembre 1715, les Vénitiens avaient perdu toutes leurs possessions de l'Archipel et la presqu'île de la Morée.

Après cette glorieuse campagne, Damad- Ali-Pacha se hâta de retourner & Andrinople : il y fut reçu en triomphateur. Mais la joie que le Sultan ressentait du succès de ses armes fut troublée par la mort de sa mère , la Sultane- Valide, qui expira le 10 zilhidjè 1127 (7 décembre 1715). Épouse de Sultan-Mubammed IV, après la déposition de ce prince, elle passa huit ans dans le vieux sérail; mais, sous les règnes de Sultan-Moustapha II et Sultan-Ahmed III, elle jouit, pendant vingt années, des plus grands honneurs, de l'amour de ses fils et de l'affection du peuple, qiri chérissait la bienfaisance et la piété dont elle avait fait preuve en fondant un établissement pour nourrir les pauvres, et des mosquées à Gala ta et à S eu tari.

(•) L'épreuve du fâl consiste à ouvrir au hasard un livre de religion , comme le Coran, et à faire l'application, a la circonstance présente, du premier passage qui s'offre aux regards.

VERS

Cependant le grand vézir, enorgueilli de ses succès en Morée, ne res-

5 irait plus que la guerre, et brûlait e se mesurer avec le célèbre prince Eugène. D'un autre côté, l'empereur d'Allemagne, Charles VI, sollicité par les Vénitiens, était disposé à les aider à recouvrer leurs possessions; mais ne voulant pas rompre le premier le traité de Carlowitz , que les Ottomans avaient respecté à l'égard de l'Autriche, il commença par proposer sa médiation aux parties belligérantes.

Cependant le divan n'ayant tenu aucun compte de cette offre, l'empereur conclut avec Venise une alliance offensive et défensive, rappela son ambassadeur, et somma le Sultan d'indemniser la république des pertes qu'il lui avait fait éprouver en violant la paix. Dès lors, Damad- Ali-Pacha , profitant de l'occasion qui s'offrait de pousser à la guerre, rassembla les grands officiers de l'État et les chefs militaires, et on agita, dans trois conseils successifs , la question de la guerre ou de la paix. Le corps des oulémas, rigoureux observateur du Coran, qui recommande le respect des traités, s'opposa à la rupture de la trêve de Carlowitz ; mais la volonté du grand vézir finit par l'emporter, et l'armée reçut ordre de marcher sur Belgrade.

Arrivé sous les murs de cette place forte, le grand vézir convoqua un nouveau conseil de guerre pour décider si l'on marcherait sur Témeswar ou sur Peterwardeïn. Les avis furent partagés, et Damad-Ali-Pacha ne fit pas connaître son opinion. Kurd- Muhammed-Pacha , chef des éclaireurs, rencontra les troupes légères des ennemis près de Carlowitz, obtint la permission de les combattre , les battit, et envoya au camp les têtes des morts comme un gage de sa victoire. Le lendemain de cette escarmouche, l'armée ottomane continua sa marche sur Peterwardeïn, où le prince Eugène s'était déjà transporté. Le grand vézir fit ouvrir des tranchées, et attendit l'attaque des Impériaux. Mais ceux-ci ne firent aucun mouvement, et ce ne fut que le jour suivant (5 août 1716)

que le prince Eugène offrit la bataille aux musulmans. Ces derniers étaient au nombre dé cent cinquante mille hommes, et les chrétiens n'avaient à leur en opposer que quatre-vingt mille.

L'action commença à sept heures du matin, et finit à midi par la déroute complète des Ottomans. Le grand vézir, désespéré , se jeta au plus fort de la mêlée et y périt en héros. Les débris de son armée se réfugièrent à Belgrade. Les Ottomans laissèrent sur le champ de bataille cent quatorze canons, cent cinquante drapeaux, cinq queues de cheval et six mille hommes; les vainqueurs n'en perdirent que trois mille.

Damad- Ali-Pacha , à qui la conquête de la Morée avait donné le renom d'un grand guerrier, était loin cependant de pouvoir lutter avec son redoutable rival le prince Eugène : le tort du sèrasker rut de ne pas reconnaître la supériorité incontestable qu'avait sur lui un des premiers capitaines de son siècle; mais, pour nous servir des expressions d'un écrivain oriental, son orgueil outré avait tendu le voile de la négligence devant l'œil de sa vigilance. Sa foi dans l'astrologie contribua encore à l'aveugler davantage; et «on kiahîa , qui prétendait avoir lu dans les astres rheureuse issue de cette campagne, l'affermit dans sa confiance présomptueuse, et fut la véritable cause de sa perte. Mais à part ces faiblesses, gue sa position et son époque peuvent faire excuser, Damad-Ali-Pacha était un homme d'État distingué et digne du premier poste de l'empire. Ses mesures administratives témoignent de son amour de la justice : il rétablit le collège de Galata-Sèraï , destiné à l'éducation des pages du Sultan; il conserva l'ordre d'avancement, parmi les oulémas , selon l'esprit de ia loi ; il défendit la vente des emplois de mula,> zims (aspirants à l'emploi de recteur) ; il restitua à la gestion de l'État les matikianè (baux à vie), qui, étant accaparés et sous-affermés par les gens riches, portaient tort au peuple, que les sous-fermiers pressuraient pour retirer le prix de leur fermage et y

trouver du bénéfice. Il essaya de corriger les irrégularités du service des postes, fit vérifier les registres de diverses administrations où régnait la confusion la plus grande, et enfin montra son humanité en ne condamnant que pour de très-graves motifs à la peine capitale. Khafil- Pacha, gouverneur de Belgrade, fut choisi par le Sultan pour remplacer Damad- A li- Pacha.

Vingt jours après la victoire de Peterwardeïn, les Impériaux allèrent mettre le siège devant Témeswar.

Kurd-Pacha , envoyé au secours de la place, échoua dans la tentative d'y introduire douze mille hommes et des vivres. Au bout de quarante-quatre jours de travaux et d'attaques , les assiégeants entrèrent dans la ville. Le prince Eugène permit à la garnison de se retirer en emportant ses bagages, et à tous les habitants grecs, arméniens, albanais, de demeurer dans Témeswar.

Pendant que l'armée ottomane était battue devant Peterwardeïn , le kapoudan-pacha Djanum-Khodja et le serdar Kara-Moustapha- Pacha assiégeaient conjointement Corfou. Mais la jalousie qui régnait entre ces deux chefs nuisit à l'ensemble des opérations, que vint paralyser entièrement la nouvelle de la défaite du grand vézir. Cette dépêche , qui aurait dû être tenue secrète, ayant été lue publiquement, il fut impossible d'empêcher les troupes de se rembarquer avec précipitation.

La conduite imprudente du kapoudanpacha causa sa disgrâce et son emprisonnement aux Sept-Tours ; cette charge fut donnée à Ibrahim-Pacha.

Le nouveau grand vézir, Khalil- Pacha, après avoir pris toutes les mesures convenables pour réparer les révers de la dernière campaçne, partit d'Andrînople avec une armée de cent cinquante mille hommes, et se dirigea vers Belgrade, dans le dessein d en faire lever le siège au prince Eugène , qui l'attaquait depuis trois semaines.

Mais la terreur que le général chrétien inspirait aux musulmans était si grande, qu'ils passèrent quinze jours

L'UNIVERS

sans oser se mesurer avec lui. Enfin, le 16 aoilt 1717, Eugène offrit la bataille au grand vézir, qui l'accepta et fut battu complètement. Le sèrasker abandonna toute son artillerie, ses munitions, la plus grande partie de ses drapeaux, et jusqu'à sa tente, dont s'empara le prince Eugène, ainsi qu'il l'avait fait de celle de Damad-Ali- Pacha, prédécesseur de Khalil-Pacba.

Deux jours après cette bataille, la garnison de Belgrade capitula, et se retira avec les honneurs de la guerre.

La nouvelle de ce désastre répandit l'alarme dans l'empire ottoman. Le rendre de Sa Hautesse , à qui ce prince offrit le sceau , le refusa prudemment et le fit donner au uichandji Muhammed-Pacha.

Pendant la malheureuse campagne <le Belgrade, la Bosnie, la Dalmatie et la Transylvanie étaient le théâtre de • livers événements militaires. Le ser- «lar Rèdjeb-Pacha s'empara , dans cette dernière province, de Mahadia, et se replia ensuite sur Orsova et Widdin.

ËO Bosnie, Kupruli-Pacha s'opposait heureusement aux efforts du général Petrasch , qui cherchait à prendre Zwornik. Les forts ottomans de Novi, de Maïdan et de Kamingrad, situés sur les bords de KtJnna , échappaient aussi aux tentatives des commandants de Costanizza et de Zrin.En Dalmatie, le général Mocenigo secourait Popovo, Ottovo, Zarina , et s'emparait d'Imoschi, frontière de l'Herzégovine; mais il échouait devant Antivari, qui fut délivré par le pacha de Scutari. Sur mer, quelques rencontres peu importantes eurent lieu entre l'amiral riangini et le kapoudan- pacha Ibrahim; celui-ci , ayant perdu quelques bâtiments qui échouèrent ou brûlèrent en rentrant à Constantinople, fut remplacé par le précédent kapoudan-pacha.

Le mufti Isma'ïl- Efendi , ayant osé s'opposer aux volontés du gendre du Sultan, céda la place à Abdullah-Efendi, el le grand vézir lui-même, ISichandji- Muhamined-Pacha, dut se retirer de- \ant le crédit du tout-puissant favori, qui s'empara enfin du sceau de l'empire , et le garda pendant douze années.

Le nouveau ministre s'occupa, des son entrée au pouvoir, de la négociation de la paix avec l'Autriche. Des conférences s'établirent à Passarowitz, entre les plénipotentiaires musulmans et chrétiens ; et , après soixante-dix jours , la paix avec l'empereur et Venise fut signée Ie21 juillet 1718. Le traité de Passarowitz régla la délimitation des frontières entre les trois puissances :

le Sultan vit son territoire se resserrer du côté de la Hongrie, mais il rentra en possession de la Morée.

L'Autriche acquit Belgrade, Témeswar, la Valachie jusqu'à la rivière de l'Aluta, et une portion de la Servie ; et la république vénitienne conserva les places fortes qu'elle avait conquises en Albanie.

Aussitôt que la paix fut rétablie , le grand vézir Ibrahim-Pacha se livra sans relâche à l'expédition des affaires les plus importantes. Diverses ordonnances furent rendues pour faire rentrer de l'argent iu trésor, en régularisant le recouvrement des impôts, et en réprimant les abus introduits dans le payement de la solde des janissaires.

Des corps de troupes connus par leur turbulence, tels que les lewends et les sipahis , furent licenciés. On régla le cours des monnaies anciennes, et on en frappa de nouvelles. Des palais , des mosquées, furent construits ou réparés ; et les forteresses importantes de Nissa et de Widdin, devenues froutières depuis la perte die Témeswar et de Belgrade, furent rétablies à grands frais.

Quatre jours avant la signature du traité de Passarowitz, une partie de Constantinople avait été dévorée par les flammes (17 juillet 1718). Un an plus tard , éclata dans la capitale un nouvel incendie, pendant lequel les janissaires se battirent contre les Grecs, qui voulaient les empêcher de démolir une église. Deux mois auparavant, un tremblement de terre avait renversé les murs de la ville près des Sept-ïours , et avait fendu les dômes de quelques mosquées. Le règne de Sultan-Ahmed fut fécond en catastrophes de ce genre • on y compta jusqu'à

eent quarante incendies, et Constantinople fut, dit-on, rebâtie cinq fois.

Sous l'administration d'Ibrahim-Pacha , la Porte accorda à la France, par l'intermédiaire de son ambassadeur le marquis de Bonnac , la protection du saint sépulcre, et la permission de réparer les édifices du culte chrétien à Jérusalem. Cette faveur fut reconnue par la délivrance de cent cinquante prisonniers ottomans.

Lorsque le moment de l'échange des ratifications de la paix de Passarowitz fut arrivé, le Sultan , voulant donner aux habitants de Vienne une haute idée de la magnificence orientale , dé* ploya un luxe inouï dans le cortège de son plénipotentiaire et dans les présents envoyés à l'empereur. On y remarquait, entre autres objets précieux, une riche tente à dix-huit compartiments, dont les deux cotés étaient urodés, les colonnettes incrustées de nacre, les pieux dorés et le pommeau en argent massif ; trois paires de pistolets jiarnisdesoixante et onzediamants, ornés d'émail rouge et vert sur un fond d'or; des harnais, les uns à fond d'or avec quatre cent quatre-vingt-quatorze diamants, et émaillés en rouge, vert, blanc et bletti les autres à fond vert et blanc etémaiT Méu, avec deux cent soixante et dix saphirs et trois cent trente-quatre émeraudes; une chaîne d'or attachée sur un fond d'azur, avec cent cinquante-cinq diamants et quatorze rubis ; des étriers en argent doré, ornés de vingt diamants et «le cent soixante rubis, entre lesquels on voyait un filet d'or ouvré, appelé Mouchebbek; une selle garnie de quatre-vingt-huit émeraudes et d'autant de rubis ; une massue d'or, incrustée de cinquante-deux rubis et saphirs et de quatre-vingt-sept émeraudes, et à poignée ciselée; une grande housse, rouge au milieu , noire sur les bords , richement brodée à la mode indienne, ornée de quarante et un rubis, de cent soixante et douze émeraudes,de coraux, de perles , doublée de satin rouge et garnie de franges d'or, etc., etc. La suite de l'ambassadeur, porteur de ces N'Iants cadeaux , était composée de

sept cent soixante-trois hommes et neuf cent vingt-cinq chevaux , mules et chameaux ; et il reçut cent dix mille piastres pour ses frais de voyage.

De son côté, l'empereur envoya à Constantinople le comte de Virmont, qui régla avec le grand vézir divers points de détail, et obtint plusieurs fermans favorables aux sujets autrichiens , aux prisonniers chrétiens, aux prêtres de Jérusalem , etc.

A cette époque, l'ambassadeur russe Daschkoff négocia avec la Porte le renouvellement de la trêve du Pruth ; et, le 16 novembre 1720, elle fut convertie en une paix qui, aux termes du traité, devait être perpétuelle. Auguste II, roi de Pologne, envoya aussi a Constantinople l'internonce Wilkomir-Jean Strutinski , qui porta au Sultan des protestations amicales.

Le 4 zilhidjè 1 132 (7 octobre 1720), Ibrahim-Pacha adressa au duc d'Orléans, régent de France pendant la minorité de Louis XV, Muhammed- Efendi, en qualité d'ambassadeur. Il était chargé d'étudier secrètement la politique des puissances chrétiennes , et de s'instruire de la vraie situation des affaires d'Europe. On a inséré dans les Annales ottomanes la relation de cette ambassade , qui a été traduite en français.

Dans le mois de zilkadè 1132 (septembre 1720), on célébra, avec une magnificence extraordinaire, les mariages de trois filles du Sultan, de deux de ses nièces, et la circoncision de quatre de ses fils. Nous avons déjà décrit de pareilles fêtes (*), et ne reviendrons pas sur des détails toujours à peu près semblables ; seulement, pour donner une idée des proportions colossales dans lesquelles ces solennités étaient conçues , nous ferons remarquer que le mathakh-emini (intendant des cuisines et des offices du palais) dut se procurer dix mille assiettes en bois , autant de vases à sorbets, et plus de quinze mille pièces de volaille.

Le grand vézir s'occupa encore de plusieurs mesures d'ordre dans l'Ana-

(*) Voyez pftgfl i;o rt suivantes.

L'UNIVERS

tolie,l'Êgvpteetla Tatarie; et surtout se livra sans contrainte à son goût pour les fêtes publiques et la construction de beaux monuments. C'est sous son administration que s'établit l'usage de l'illumination des parterres de tulipes , et que fut créé remploi de chukoufèdjibachi ( maître des fleurs). Le diplôme de ce nouveau dignitaire était orné de roses dorées et de ai verses fleurs, et écrit d'un style en rapport avec les fonctions de sa place; on y lisait : «Nous ordon- « nons que tous les horticulteurs re- « connaissent pour leur chef le porteur « du présent diplôme; qu'ils soient en « sa présence tout œil comme le nar- « cisse,touf oreille comme la rose; qu'ils « n'aient pas dix langues comme le lis; « qu'ils ne transforment pas la i we « pointue de la langue en une épine de « grenadier, en la trempant dans le « sang de paroles inconvenantes ; qu'ils « soient modestes et qu'ils aient, com- « me le bouton de rose , la bouche fer- « niée, et ne parlent pas avant le temps, « comme l'hyacinthe bleue, qui répand « ses parfums avant qu'on les souhaite; « enOn , qu'ils s'inclinent modestement « comme la violette, et qu'ils ne se « montrent pas récalcitrants. »

Le 5 rebi'ul-ewwel 1 134 (24 décembre 1 72 1 ) , Mortèza - Kouli - Khan , ambassadeur de Châh-Sultan-Huçeïn, roi de Perse, fit son entrée solennelle à Constantinople. Dix mois plus tard (octobre 1722), Châh-Huçeïn, dernier souverain réel de la dynastie desSèlis, situait son abdication en faveur de Mir- Mahmoud, neveu de Mir-Weïs, gouverneur de l'Afghanistan. Mahmoud, après avoir assassiné son oncle, qui s'était déclaré indépendant , avait marché sur Ispahan , s en était emparé , et avait forcé le malheureux Châh-Huçeïn à détacher de son propre turban l'aigrette en diamants, insigne du pouvoir suprême , et à la placer de sa main sur la tête du sujet qui le détrônait. Châh- Huçeïn , relégué dans un petit palais , n'y fut mis à mort qu'au bout de sept années. La Porte , profitant de l'état de trouble dans lequel cette révolution avait plongé la Perse , chercha à s'agrandir aux dépens de cet empire.

Sur les demandes des habitants de la province persane du Chirwan, qui professaient la doctrine des sunnis (orthodoxes) et étaient ennemis naturels des Persans chiïs (hérétiques) , Sultan- Ahmed nomma Daoud-Khan gouverneur de cette province. De son côté , le czar Pierre Ier, dans le même but de conquête que le monarque ottoman, s'avança vers le Daghistan et envahit quelques provinces voisines de la mer Caspienne. La Porte, effrayée de la marche des Moscovites , s'en plaignit au résident russe Nepluieff , qui demanda à son tour que les Ottomans suspendissent leurs plans d'invasion.

Mais , pendant que son plénipotentiaire négociait, le czar s'emparait deTèrek, de Derbend , de Bakou , et s'avançait sur le Ghilan et le Mazenderan. A peine le Grand Seigneur eut-il connaissance de ces faits , qu'il déclara la guerre à la Perse, et envahit la Géorgie, tandis que les Russes franchissaient les défilés du Caucase. La Porte parut alors vouloir s'opposer à la marche de la Russie; mais, après plusieurs conférences entre Nepluieft et les ministres ottomans, ces deux puissances, qui convoitaient l'une et I autre l'héritage de Châh-Tahmasp, fils de Châh-Sultan- Huçeïn , s'entendirent ensemble pour démembrer la Perse et se partager la meilleure portion de son territoire ; et il fut convenu que l'on en laisserait une partieà Châh-Tahmasp, à condition

3u'il souscrirait à ce démembrement e ses États. En cas de refus de la part du souverain légitime , de reconnaître ce honteux traité, les hautes parties contractantes placeraient sur le trône de Perse un prince de leur choix. Ce pacte spoliateur fut conclu le 24 juin 1724, par l'entremise de notre ambassadeur le marquis de Bonnac.

Au commencement de janvier dé l'année suivante, le comte Romanzoff, porteur de la ratification de Pierre le Grand à l'acte de partage, arriva à Constantinople: le 28du même mois, le czar expirait; et Catherine envoya son adhésion au traité de paix perpétuelle conclu avec la Porte. La

campagne s'ouvrit bientôt par le siège d'Hamadan [Ecbatané) , qui tomba au pouvoir des Ottomans après deux mois de tranchée. Cette conquête, fut suivie de la soumission du bourg de Samin et de la ville d'Açitanè. Érivan, après avoir supporté quatre assauts terribles, capitula a des conditions honorables.

Cet éclatant triomphe fut célébré à Constantinople par une illumination de I rois jours ; et une lettre autographe du Sultan remercia les vainqueurs qui , dans leur dévouement pour la guerre sainte, avaient pour lit la pierre, et pour tapis la terre nue. La chute d'Érivan fut suivie de celle de Nèhawend et d'Oulougherd. Le gouverneur de Wan, Kupruli-Abdullah , se dirigea vers Tèbnz {Tau riz) : un engagement eut lieu , près de cette dernière ville, entre les Ottomans et les Persans accourus à son secours : les premiers eurent l'avantage ; néanmoins lesèrasker, vu rapproche de la mauvaise saison , et le peu de résultat de quelques assauts quMI avait tentés , leva le sieee à la fin de septembre 1724. Son fils Aodurrahman fut laissé en quartiers d'hiver à ïèçoudj ; et , en attendant la campagne prochaine, les avantpostes ottomans s'établirent à dix lieues de Tèbriz. Au mois de juillet •725, le siège fut repris avec ardeur, et le l*r août la ville capitula. Cette conquête coûta vingt mille hommes aux vainqueurs : les Persans en perdirent trente mille.

Tandis que Kupruli-Abdullah s'emparait de Tèbriz, Ahmed- Aarif, gouverneur de Hamadan, soumettait la petite province du Louristan; la ville «TArdèbil se rendait d'elle-même , ainsi que les khans de Karabagh , de Mèra- Çh^d'Ouroumiïè et duMoughan. Enhn, dans une seule campagne, toute la portion du territoire persan abandonnée par la Russie à la Porte , fut au pouvoir de cette dernière puissance- Ce succès était dû à l'habileté des trois sçraskers qui commandaient les corps d'armée de l'expédition contre la Perse.

Pendant que les deux puissances coalisées démembraient ce malheureux empire, la guerre intestine continuait

avec fureur, et achevait de Paffaiblir.

L'usurpateur Mir- Mahmoud , après s'être baigné dans le sang desdéfenseurs du souverain légitime,s'était retirédans une caverne , où il tâchait d'apaiser le cri de sa conscience par le jeûne et les macérations , pénitence que les Persans nomment taubé. Mais, au sortir de cette expiation religieuse , Mahmoud , dont les austérités ou les remords avaient troublé la raison, massacra lui-même plus de cent fils , oncles et frères de Châh-Huçeïn ; et finit , dans son délire , par arracher et dévorer des lambeaux de son propre corps. Ce tyran frénétique fut étranglé sur l'ordre de son cousin Echref , qui s'empara du pouvoir. Le nouvel usurpateur envoya en mission à Constantinople Abdul- Aziz-Rhan , commandant du faubourg arménien d'Ispahan, appelé Djulfa.

L'ambassadeurpersan réclamaitla portion de territoire enlevée au royaume des Afghans , demandait une nouvelle délimitation des frontières, et enfin représentait comme impie une guerre entre musulmans-sunnis. Cette adroite affectation de zèle religieux fit impression sur les soldats ottomans , qui délibéraient déjà s'ils devaient combattre leurs frères. Mais un fetwa du mufli qui déclarait la guerre légitime , trancha la difficulté , et les hostilités contre Echref recommencèrent. Cependant le roi détrôné, Châh-Tahmasp, fit offrir à la Porte la souveraineté des provinces qu'elle avait conquises dans la dernière campagne, si elle voulait le reconnaître en qualité de Châh. Sa proposition fut bien accueillie , et un plénipotentiaire fut chargé de négocier avec Tahmasp. L'armée ottomane, forte de soixante et dix à quatre-vingt mille hommes, s'avança contre celle d'Echref, qui n'était composée que de dix-sept mille combattants , et qui , malgré son infériorité numérique, remporta une victoire éclatante. Loin de profiter de son triomphe, Echref, dont le seul but était de faire la paix avec la Porte, ne poursuivit pas les vaincus et leur renvoya leurs prisonniers. Cette conduite généreuse et politique lui concilia l'affection de la

nation ottomane, et engagea le gouvernement a écouter les propositions pacifiques qu'il fit faire au sèrasker Ahmed-Pacha. Bientôt fut conclu un traité , par lequel Echref assurait aux Ottomans toutes leurs possessions actuelles et la restitution de plusieurs villes tombées au pouvoir des Persans ; à ces conditions, il était reconnu pour souverain de l'Iran.

Au Caire, une révolte, fomentée par Muhammed-Tcherkess, beï des mamlouks , fut apaisée par la défaite du rebelle, qui s'enfuit à Tripoli. En Crimée, des troubles excités par les Noghaïs de Bessarabie et du Kouban , furent terminés par la force des armes et par la destitution des principaux chefs des insurgés. D'autres soulèvements éclatèrent encore sur divers points de l'empire , à Érivan , à Azof , a Kaffa , et dans l'Asie Mineure : tous ces germes de discorde furent à peine étouffés que l'insurrection des tribus persanes Chèkaky et Châh-Sèwen obligea les Ottomans à leur livrer plusieurs combats dont ils sortirent vainqueurs.

Tandis que l'usurpateur Echref croyait consolider sa puissance en cédant à la Porte et à la Russie les plus belles provinces de l'empire de Tahmasp , la fortune du souverain légitime était près de se relever, grâce au secours miraculeux que lui prêta unjeune chef nommé Nadir-Kouli-Bek-Efehar, qui, d'abord obscur conducteur de chameaux , se mit à la tête d'une bande de voleurs, où son audace lui acquit une grande réputation , s'engagea ensuite, avec sa petite troupe , au service de son souverain , et finit par obtenir le commandement de l'armée >ersane. Châh-Tahmasp , retiré dans e Khoraçan , avait gagné à sa cause deux tribus d'Efchars et la tribu turcomanedesKadjars. Nadir, avec leur aide, s'empara de Mechhed etdeHérat; battit , dans trois rencontres, l'usurpateur Echref, et le força de s'enfuir dans les arides déserts du Sistan , où il fut surpris et mis à mort par les tribus nomades du Bèloudjistan , tandis que Châïi-Tabmasp rentrait dans Ispahan

aux acclamations de ses anciens sujets, et retrouvait dans son palais sa vieille mère , qui , cachée sous des haillons d'esclave, en avait rempli pendant sept ans les humiliantes fonctions.

Dès qu'il fut rentré en possession du trône de ses pères , Châh-Tahmasp envoya à Constantinople un ambassadeur chargé de sommer le Sultan- Ahmed de restituer les places que l'usurpateur Echref avait cédées à la Porte. Sa Hautesse et le grand vézir, peu portés pour les entreprises guerrières, entrèrent en négociations avec l'envoyé du Chah; mais bientôt le bruit se répandit dans la capitale que Nadir avait envahi les frontières ottomanes. A cette nouvelle, un divan fut convoqué , et la guerre y fut décidée.

Le 18 muharrem ! 143 (3 août 1730), le grand vézir partit pour Scutari , où devait le suivre Sa Hautesse; mais le Sultan, que cette décision contrariait, tarda de s'y rendre , et ce retard irrita les troupes, qui désiraient vivement la reprise des hostilités. Sultan-Ahmed, cédant à leur vœu, se mit enfin en route à une heure de l'après-midi, circonstance regardée par les superstitieux musulmans comme de mauvais augure. Bientôt des rumeurs sinistres circulèrent parmi la population de la capitale : on disait qu un convoi de six cents chameaux chargés de vivres avait été enlevé, que Kupruli-Zadè avait été battu, enfin que Tèbriz avait ouvert ses portes aux Persans. Tous ces désastres, attribués par la malveillance aux mesures prises par le grand vézir, augmentèrent l'exaspération des janissaires ; et bientôt on vit s'organiser dans Constantinople une des séditions les plus étonnantes dont cette capitale ait jamais été le théâtre.

Le 15 rebi'ul-ewwel 1143 (28 septembre 1730), un faible attroupement de janissaires, conduit par l'un d'eux, nommé Patrona-Khalil , parcourut la ville en invitant le peuple à le suivre. Sa petite troupe, grossie bientôt de nombreux partisans, se réunit à TEt- Meïdani, et de là se dirige vers la maison de l'aga des janissaires, à qui

Patrona-Khalil demande impérieusement la liberté de tous les criminels emprisonnés. L'aga, effrayé du langage de ce rebelle, se retire à l'instant, change de costume, court au port, et se jette dans une barque qui le conduit à Scutari. Le kiahïa suit cet exemple, et dès ce moment rien ne peut arrêter les progrès de la révolte. Les prisons sont forcées : un ramas de bandits se joint aux insurgés, et bientôt Patrona-Khalil se voit à la téte de quelques mille hommes qui obéissent à ses ordres. Le kapoudan-pacha , instruit de la sédition, se rendit à Scutari, où le grand vézir assembla sur-lechamp un conseil : on y décida que le Sultan retournerait dans sa capitale accompagné de tous les ministres.

Arrive à Constantinople à dix heures du soir, Sultan -Ahmed se transporte au sérail, où une délibération agitée s'établit. L'étendard de Mahomet est arboré à Orta-kapou : un officier des bostandjis, porteur d'un message impérial, est envoyé vers les rebelles, oui refusent de se séparer, et demandent qu'on leur livre, dans le délai de vingt-quatre heures, le grand vézir, le mufti , le kapoudan-pacha et le kiahïabeï. Le Sultan, qui voulait sauver son favori et le mufti, fit dire aux mutins qu'il allait destituer ces deux dignitaires, et que si le peuple se contentait de cette satisfaction, les deux autres leur seraient abandonnés. Les rebelles répondirent qu'ils voulaient bien épargner le mufti , mais qu'il leur fallait la tête de Damad-Ibrahim-Pacha. Le Sultan, ayant essayé vainement de soustraire son vézir à la fureur populaire, le lit mettre à mort ainsi que le kapoudan-pacha et le kiahïa-beï, et les trois cadavres furent livrés au peuple.

Mais cette condescendance , loin d'apaiser les révoltés , ne fit que les rendre plus exigeauts ; ils feignirent de croire qu'on avait substitué a Ibrahim-Pacha un bostandji qui lui ressemblait, et le cri de vive Mahmoud! poussé par quelques voix, annonça que le règne de Sultan-Ahmed était fini.

Bientôt le prince Mahmoud , fils de Sultan- Moustapha II, fut amené dans

la salle du divan , où son oncle, Sultan- Ahmed , le reconnut pour padichâh en le baisant au front et à la main. Le nouveau Sultan monta sur le trône et y reçut les hommages des envoyés des rebelles, des agas de l'intérieur, du corps des oulémas et des chefs militaires.

Sultan-Ahmed III , après sa déposition, rentra dans la retraite, d'où une révolution l'avait tiré, et où une révolution le reléguait encore. Il y vécut paisiblement pendant six années, "et c'est la une nouvelle preuve de l'adoucissement remarquable qui se manifestait dans les mœurs ottomanes (*). Déjà nos lecteurs ont dû remarquer que, depuis quelque temps, les princes de la famille d'Osman, après avoir passé leur jeunesse dans le sérail, en sortaient pour monter sur le trône de leurs frères, d'où ils redescendaient ensuite pour rentrer dans la vie privée, sans que la perte du pouvoir suprême entraînât celle de leur vie. Le même système d'humanité commençait aussi à prévaloir à l'égard des ministres; une foule de grands vézirs prirent en main le timon de l'État, échouèrent dans leurs entreprises, et résignèrent leur emploi pour aller vivre dans l'exil ou même uans un poste honorable. Le caractère doux et faible de Sultan- Ahmed III contribua sans doute à diminuer le nombre des exécutions, et il est juste de dire que celles qui ensanglantèrent son règne lui furent imposées par les factieux , qui , tour à tour, lui donnèrent et lui arrachèrent le sceptre. Ce prince, ami des arts, possédant une instruction assez étendue, surtout dans l'histoire de son pays, adoré des femmes de son harem , dont

(*) Suivant quelques auteurs, Sultan- Ahmed III fut empoisonné en 1159(1736), au moment où l'empire ottoman était menacé de la guerre avec la Russie et la Perse. Mais cette opinion, dénuée de preuves, n'est qu'une conjecture, fondée sur la crainte que pouvait éprouver le sultan régnant, d'offrir par la présence de Sultan- Ahmed au sérail, un prétexte à la rébellion, dans des circonstances aussi critiques.

I/UNIVERS

il se plaisait à embellir la retraite par des fêtes brillantes, ne se mêla guère du gouvernement, mais il eut du moins la sagesse de ne jamais confier les rênes de l'administration qu'aux mains du premier ministre, et de se soustraire a l'influence pernicieuse des favoris; aussi son règne fut-il un des plus heureux pour l'empire ottoman, qui, par trois traités de paix, s'agrandit de l'acquisition de la Morée, d'une partie de la Perse et de l'importante forteresse d'Azof. Le grand vézir Ibrahim- Pacha, dont la modération et les talents politiques étaient appréciés par son maître, qui lui conserva le pouvoir pendant les douze dernières années de son règne, mérite une grande partie des éloges que les historiens ottomans accordent à Sultan- Ahmed Tll : ce sage ministre établit la plus grande harmonie entre les hauts fonctionnaires, dota l'empire d'institutions utiles et d'édifices remarquables , réprima , par des ordonnances somptuaires, le luxe effréné de la parure des femmes, et abolit un grand nombre d'abus ; enfin , sous son administration , quatre bibliothèques {kitab-khanèsn) furent fon-

(*) Vers la fin du dix-huitième siècle , il existait trente-cinq kitab-klianès ou bibliothèques publiques dans la seule ville de Constantinople, qui en compte aujourd'hui près de quarante. Les kitabkhanès sont généralement placés dans les mosquées impériales et même dans celles qui ont été fondées par des particuliers. Les plus considérables de ces bibliothèques sont celles d'Aïa-Sophia , de Sultan - Baiezid , de Nouri- Osman i, de Sultan Selim , de Sultan-Suleïman , de Sultan-Mu hammed , d'Eïoub et de Châh-Zadè- Diamiçi. Il existe cependant quelques kitabkhanès qui sont séparés des mosquées, tels que ceux d'Abdul-Hamid Ier, des grands vézirs Kupruli-Ahmed-Pacha et Raghib-Pacha , d'Aarif-Etendi et d'Isma'ïl-Efendi. Ces édifices sont bâtis avec élégance , et chacun d'eux contient de mille à cinq mille volume*, soigneusement renfermés dans des étuis de maroquin , et rangés dans des armoires garnies de glaces ou de treillages; quelquefois les livres sont placés au milieu de la salle , dans une grande cage en tringles de bronze doré. Ces bibliothèques , ouvertes tous les

dées à Constantinople, et le bel art de l'imprimerie fut introduit daus l'empire ottoman (*).

Page 1