‹ TurquieChapitre 55 sur 78 · SUI.TAN-MAI1M0UD-KHAN 1", FILS AÎNÉ DE SULTAN MOUSTAPHA KHAN IL · texte numérisé non relu

SUI.TAN-MAI1M0UD-KHAN 1", FILS AÎNÉ DE SULTAN MOUSTAPHA KHAN IL

Les principaux auteurs de la révolution qui venait de renverser du trône Sultan-Ahmed III étaient deux simples janissaires, Muslih et Patrona-Khalil :

mais celui-ci, par le caractère d'intrépidité qu'il déploya dans la sédition, prit dès le premier moment un ascendant marqué sur son camarade. Il parut devant le prince auquel il avait donné le pouvoir suprême, et lui dit avec hardiesse : « Je sais le sort qui « m'attend , car jamais aucun de ceux ■ qui ont osé déposer des padichâhs n'a

jours, excepté les mardis et les vendredis, sont confiées aux soins de trois ou quatre hafyzi-ktttub ( bibliothécaires ) , chargés de fournir aux lecteurs les ouvrages qu'ils demandent. Les règlements permettent de faire des extraits de ces livres et même de les copier en entier, mais sans les emporter hors de la bibliothèque, d'où il est expressément défendu de les laisser sortir.

(*) La direction delà première imprimerie établie à Constantinople fut confiée an renégat hongrois Basmadji-Ibrahim-Efendi , qui en avait présenté le projet , dans un mémoire où il exposait très au long tous les avantages de l'imprimerie. Mais pour faire adopter celte innovation , qui choquait les préjuges nationaux, il fallut condescendre à l'opinion des oulémas qui jugèrent contraire à ia religion musulmane de permettre l'impression du Coran et de tous les traités ca noniques : ces livres sacrés , disaient les docteurs de la loi , ayant élé transmis en ma nuscrit, devaient passer à la postérité sous les mêmes caractères. Le khatti-chèrif , sous la date du i5 zilkadè 1 139 (5 juillet 1727), par lequel Sullan- Ahmed III autorisa l'établi s son 10 m de l'imprimerie, est remarquable par le zèle , bien étonnant à cette époque et dans un tel pays, que le souverain ottoman y montre pour la propagation des lumières. Depuis leur créatiou jusqu'en i83o, les presses ottomanes ont mis au jour quatrevingt-dix-sept ouvrages tant originaux que traduits.

• échappe à la mort; mais je ne me fé- « licite pas moins de te voir assis sur

• le trône d'Osman et d'avoir délivré « l'empire de ses oppresseurs. — Je te

• jure par mes aïeux, répondit le Sultan « étonné du langage de cet homme , «que je n'attenterai point à ta vie; je « veux, au contraire, te récompenser :

«demande-moi une grâce, et tu l'ob- « tiendras! » Patrona se contenta d'exiger l'abolition des malikianè ( baux à vie) qui pesaient sur le peuple : ils furent supprimés à l'instant. Mais bientôt, fier de la faveur publique , Patrona abusa de sa position et montra des prétentions exorbitantes : il voulut que la populace qui s'était rangée momentanément sous la bannière des janissaires, participât au denier d'avènement; et il tua de sa main le segban-bachi ( premier lieutenant général des janissaires ) , qui s'opposait à cette infraction de l'usage. Lorsque le Sultan se rendit à la mosquée d'Eïoub, Patrona etNusIih, tous deux à cheval , les jambes nues , et revêtus de l'uniforme de simples janissaires, précédaientSa Hautesse et jetaient de l'argent au peuple. Dans ce trajet , les rebelles demandèrent la permission de brûler toutes les maisons élevées par divers ministres et seigneurs sur les rives du Canal des eaux douces ; et il leur fut accordé, non de les incendier, mais de les démolir. Sur la demande de Patrona, plusieurs fonctionnaires furent révoqués, bannis ou mis à mort. Le voivode de Moldavie, Grégoire Ghika, fut déposé et remplacé par un boucher nommé Yanaki , créature de Patrona , à qui il avait vendu de la viande à crédit. Comme le grand vézir Muhammed- Pacha, choqué de cette exigence, prétendait qu'il ue pouvait y consentir sans l'ordre du Sultan : « Allez donc ■trouver Sa Hautesse, répliqua inso- «lemment Muslih; mais songez avant " tout à accomplir les volontés de Pa-

• trona-Khal i l ! » Enfin la tyrannie de ce chef des rebelles devint si insupportable, que le kyzlar-agaçi Béchir résolut d'en délivrer son maître. Il s'adjoignit secrètement le kapoudanpacha Djanum-Khodjn et Kapfan-Ghe-

raï, que les insurgés avaient nommé khan des Tatares en remplacement de Mengli-Gheraî, mais qui, tout en ayant l'air d'être leur partisan, ne songeait qu'à se défaire de ces dangereux amis.

Patrona avait contracté l'habitude de se présenter au divan, où il s'asseyait à coté des ministres, prenait part aux délibérations, et dictait ses volontés.

Au sortir d'un conseil qui s'était tenu chez le ^rand vézir, et ou Patrona avait propose de déclarer la guerre à la Russie, le premier ministre lui offrit le gouvernement de Roumilie; mais Patrona , qui aspirait à devenir aga des janissaires, refusa un emploi qui l'aurait éloigné de la capitale. Il se rendit ensuite au sérail , pour obtenir le consentement du Sultan relativement à la déclaration de guerre au czar.

Dès que le Grand Seigneur fut assis, le grand vézir frappa trois fois dans ses mains, et Khalil-Pehliwan, chef du septième régiment des janissaires, accompagné de trente-deux de ses soldats , parut aussitôt dans la salle du conseil. Là , s'adressant à Patrona :

« Quel est le misérable assez hardi , « lui dit-il rudement, pour aspirer au « grade d'aga des jan;ssaires ?» A cette interpellation inattendue, Patrona ne répondit qu'en tirant de sa ceinture son paie (espèce de poignard), et en se jetant sur celui qui osait l'apostropher ainsi. Mais enveloppé à l'instant, il fut massacré, ainsi que Muslih et vingt-six hommes de leur suite, que l'on fit entrer un à un dans la salle, sous prétexte de leur donner une récompense que leur chef avait obtenue pour eux. Dans les troisjours suivants, plus de sept mille rebelles furent mis à mort , et entre autres le boucher prince de Moldavie, qui ne jouit que vingt et un jours de sa dignité.

Délivré du joug des rebelles, le Sultan rendit un khatti-chérif pour remercier de leur fidélité les janissaires, à qui une nouvelle gratification fut accordée ainsi qu'aux toptehis et auxdjèbèa\ji$. Il récompensa ensuite le grand chambellan Kabakoulak-lbrahim-Aga, qui avait indiqué le moyen à nrendre pour se délivrer des rebel-

les , en l'élevant à la dignité de pacha d'Alep avec le titre de vézir. Muhammed-Pacha Jaloux de la faveur de celui qu'il regardait comme un concurrent dangereux, voulut le perdre, mais il fut lui-même la victime de ses intrigues , et céda le sceau de l'empire à Kahakoulak, devenu ainsi Ibrahim- Pacha , le 13 redjeb 1143 (22 janvier 1731).

Deux mois après son installation, le grand vézir eut encore à combattre la révolte : une nouvelle émeute venait d'éclater parmi les janissaires, qui se rassemblèrent encore sur l'Et-Meïdani. Maison s'aperçut bientôt que l'âme de leurs complots , Patrona-Khalil , n'existait plus; et ils furent mis en fuite après une faible résistance.

Pour étouffer entièrement tous les

Sermes de révolte , le grand vézir usa e la plus grande rigueur : pendant six mois, quinze mi lie personnes furent exécutées en secret ou publiquement. Malgré cette excessive sévérité, une dernière tentative d'insurrection eut lieu, mais elle fut réprimée sur-le-champ.

Peu après, Ibrahim-Pacha, qui s'était attiré la haine populaire nar tant de sang répandu , céda la place a Osman-Pacha, surnommé topai (le boiteux) ; mais Kabakoulak dut sa destitution moins à la haine qu'avaient inspirée ses mesures sanguinaires qu'à un caprice du tout-puissant kyzlar-agaçi qui l'avait élevé au pouvoir et se plaignait de son ingratitude.

Lorsque toutes ces agitations intérieures furent apaisées , le gouvernement s'occupa des affaires du dehors.

Dès l'avènement de Sultan-Mahmoud, quatre nouveaux sèraskers avaient été nommés pour continuer la guerre avec la Perse, Ahmed-Pacha, gouverneur deBagdad, Aarifi-Ahmed-Pacha, ancien beïlerbeï de Karamanie, Ibrahim-Pacha, commandant de Ghendjè, et enfin Rustem - Pacha , qui avait refusé le grand vézirat que lui offraient les rebelles. Bientôt les places de Kermanchahân, d'Ardelan et de Hamadan, furent reprises sur les Persans; et ChâhTahmasp, qui s'était mis à la téte d'une armée de plus de quarante mille

hommes, éprouva dans la plaine de Koridjan une défaite complète. Les vaincus se replièrent sur K ou m et sur Kachan, poursuivis par les Ottomans qui ravagèrent toute la contrée. D'un autre côté, Rustem-Pacha s'emparait de la ville d'Ouroumiïè(*),et Ali-Pacha réduisait , sans coup férir, l'importante place de Tèbriz.

Cependant Châh-Tahmasp , retiré à Téhéran , avait envoyé un plénipotentiaire au sèrasker Ahmed-Pacha; et le 10 janvier 1732 la paix était conclue. Par ce traité la Perse conservait Tèbriz, Ardelan, Kermanchahân, Hamadan, Huweizè, et tout le Louristan , et la Porte gardait le Daghistan, Chamakhi, le Karthli, le Kakhèti, Nakhtchivan, Erivan,Tiflis et Ghendjè :

ainsi l'Araxe devint du côté de l'Azerbaïdjan , la limite des deux empires.

Le Sultan , mécontent de la cession de Tèbriz , dont Topal-Osman-Pacha et le mufti avaient soutenu l'opportunité dans le conseil , sacrifia son ministre et le chef de la loi ; et ces deux destitutions , en satisfaisant le ressentiment du Grand Seigneur, apaisèrent aussi les murmures de la nation, qui se plaignait hautement de la perte d'une des plus belles conquêtes des armes ottomanes. Hèkim-Zadè-Ali-Pacha reçut le sceau de l'État.

Pendant l'administration de Topal- Osman-Pacha , le khazinè-kiahïaçi (grand trésorier), en inspectant les caisses du trésor impérial, y trouva une pierre sur laquelle était marquée l'empreinte de deux pieds. Les oulémas crurent y reconnaître la trace des pieds du Prophète, et cette relique précieuse fut incrustée dans le mur de la mosquée d'Eïoub, où, dit un écrivain oriental , elle brille de reflets pareils à ceux du front des houris.

Ce ne fut cjue deux mois et demi après sa nomination que Hèkim-Zadè-

(*) Celte ville, située à peu de distance de la rive méridionale du lac Chahi , a le nom de Romaine (ouroumiïè) , parce que les habitants d'Anlioche furent transportes dans cette partie de l' Azerbaïdjan lors de l'invasion de la Syrie par Khosrew-Perwu

Tl RQUIE.

Ali-Pacha , qui se trouvait alors à Érivan , arriva a Constantinople , et y fut installé comme premier ministre. Il débuta, comme ses prédécesseurs, par opérer des mutations et desdestitut ions parmi les officiers de la Porte. Il s'occupa ensuite des affaires de la Perse.

Nadir Kouli-Bek-Efehar(*), jeune guerrier dont nous avons déjà parlé, attirait alors tous les yeux sur sa haute fortune : après avoir rétabli Chah-Tahmasp sur le trône de Perse , il reçut de son souverain le titre de sultan et le commandement du Slstan , de PAzerbuïdjan , du Mazenderan et du Khoracan. Mais Nadir, craignant sans doute d'éveil 1er l'envie, se contenta, au lieu du titre que lui conférait ChAh- Talimasp, de celui de Tahmas-Kouli- Kban {le khan esclave de Tahmasp).

Cependant , malgré cette apparente modestie, il fit battre monnaie à son nom, et travailla en secret à sa propre élévation. La conclusion de la paix avec la Porte lui fournit bientôt une occasion d'exécuter ses projets. Il désapprouva hautement ce traité, dont il se plaignit dans une lettre adressée à tous les gouverneurs de l'empire , marcha sur Ispahan, détrôna Chàh- Tahmasp, le relégua dans le Mazenderan, et se déclara régent du royaume pendant la minorité du fils du monarque dépossédé , qui portait le nom d'Abbas III.

Le premier acte d'autorité de l'usurpateur fut d'annuler le traité conclu par son prédécesseur et de sommer les Ottomans de rendre la portion du territoire persan qui leur avait été cédée précédemment, ou bien de se préparer à la guerre. Il s'approcha en même temps de Bagdad avec une nombreuse armée, s'empara d'Erbil, battit les troupes ottomanes près du pont d'Adana, à dix-huit lieues de

(*) La tribu des Efchars , qui acquit une grande illustration par Nadir, est encore la plus nombreuse et la plus puissante des tribus guerrières de la langue turque; elle «t établie dans diverses provinces de la Perse, en Kboraçan, en Azerbaïdjan, dans 1 Irak , etc.

22' Urraison. (Tuhquib.ï

Bagdad , et après quelques autres légers avantages, fit des propositions de paix : mais elles ne furent point acceptées ; et à l'issue d'un divan tenu à Constantinople, l'ex- grand vézir Topal-Osinan-Paeha fut nommé sèrasker d'une armée de quatre-vingt mille hommes.

Cependant Tahmas - Kouli - Khan avait forcé l'ennemi à se replier sur Bagdad , et avait réussi lui - même à passer le fleuve du Tigre. Bientôt la ville fut entièrement cernée , et Nadir, se croyant sur de s'en emparer, adressa au commandant de la place une voiture chargée de melons d'eau , dans le but d'insulter à la détresse dans laquelle il supposait que se trouvaient les assiégés. Ahmed-Pacha lut envoya, en échange, du pain blanc, fait avec de très-belle farine, afin de lui prouver que la garnison ne manquait de rien. Néanmoins deux parlementaires vinrent demander à INadir quelques jours de réflexion avant de livrer Bagdad. Sur ces entrefaites , on apprit que Topai -Osman, après avoir rallié- à son armée environ vingt mille hommes des tribus du Kurdistan, s'avançait pour secourir Bagdad. Nadir lui écrivit une lettre railleuse, dans laquelle il le priait d'accélérer sa marche, car il désirait de le battre avant d'entrer à Constantinople, et comptait prendre , ajoutait-il , non • seulement son armée , mais Topai - Osman luimême , comme un enfant au berceau.

A ces fanfaronnades, Osman -Pacha répondit que Nadir ne devait pas s'étonner si un boiteux (topai) était plus lent dans ses mouvements qu'un chef de voleurs, habitué aux expéditions promptes et aventureuses; mais que, cependant , il espérait bien le rencontrer un jour, et lui faire subir le sort de Nemrod (*). Nadir, laissant alors un corps de douze mille hommes sous

(*) Suivant les Arabes le mot nemr&d signifie la même chose que mared, c'est-àdire»/! rebelle , nom cpii convieiit fort bien, disent les écrivains orientaux , à celui qui , par la construction de la tour de Babel, fut l'auteur de la première révolte contre Dieu.

L'UNIVERS

les murs de Bagdad , s'avança avec le reste de ses troupes au-devant de Topai. Le 6 safer 1146 (19 juillet 1733), les deux armées se rencontrèrent à Douldjeïlik, village au bord du Tigre, s'attaquèrent avec fureur et combattirent sans relâche pendant neuf heures. Enfin la victoire se déclara pour les Ottomans. Tahmas-Kouli-Khan , grièvement blessé, fut entraîné par les fuyards, et Bagdad échappa à l'orgueilleux ennemi qui s'en croyait déjà maître.

Ce triomphe de Topal-Osman -Pacha excita la plus vive joie à Constantinople , où il fut célébré par trois jours de réjouissances publiques. Un cimeterre orné de pierreries et un panache de héron furent envoyés au vainqueur.

A trois mois de distance de cette victoire, Topai battit encore une fois, près de Leïtam , l'armée persane ; mais, a une troisième rencontre avec le général persan , le sèrasker éprouva à son tour une défaite complète, et périt glorieusement sur le champ de bataille.

Topai -Osman-Pacha était né en Morée : attaché d'abord aux jardins du sérail , il fut bientôt nommé pandoulbachi (capitaine des pandours); à vingt-quatre ans il avait déjà le rang de beïlerbeï. Deux années plus tard , il fut chargé d'une mission pour le gouverneur de l'Égypte, s'embarqua pour se rendre à sa destination , et tomba entre les mains d'un corsaire espagnol , qui le conduisit à Malte. Le capitaine de port , dans cette île , était un Marseillais nommé Vincent Arnaud. Topal-Osman s'adressa noblement à lui pour obtenir la liberté , en protestant que s'il faisait cette belle action , il n'aurait pas à s'en repentir. Arnaud, dont l'âme généreuse était capable de répondre à la confiance du musulman , paya sa rançon , le fit guérir de ses blessures , et* lui donna de l'argent pour se rendre au lieu de sa mission. Topal-Osman, arrivé en Égypte, envoya à son libérateur une somme considérable et de belles fourrures. Lorsque , plus tard , il fut nommé sèrasker en M orée, il appela auprès

de lui Arnaud et son fils , leur fit de riches présents , et leur accorda dans le pays des privilèges, qui leur valurent une belle fortune. Non content de combler de bienfaits son libérateur, Osman porta toujours aux Français une amitié inaltérable , et ne cessa de les protéger. Un an avant la déposition d'Ahmed III, Topal-Osman , gouverneur de Roumilie , reçut encore, dans sa résidence de Nissa, Arnaud et son fils , leur fit l'accueil le plus amical , et les fit asseoir sur le même sopha aue lui , faveur qu'un seigneur musulman n'accordait jamais à un chrétien. Enfin , lorsque Topai fut élevé au grand vézirat , il invita , par l'intermédiaire de l'ambassadeur français , Arnaud et son fils à venir à Constantinople. Ceux-ci, en se rendant à son invitation , lui ramenèrent douze musulmans qu'ils avaient tirés du bagne de Malte. Le ministre traita ses libérateurs avec la plus grande distinction, prit par la main Arnaud le père, respectable vieillard alors âgé de soixante et douze ans, et, le présentant aux premiers dignitaires de la cour, leur raconta qu'il devait à la générosité de cet homme la liberté , la vie et le bonheur : « Quel est , ajouta « le grand vézir dans l'enthousiasme de ■ sa reconnaissance , quel est le mu- « sulman capable d'un si beau trait? » Pendant le séjour d'Arnaud et de son fils à Constantinople, il les reçut à toute heure, bannit pour eux tout cérémonial, s'informa avec sollicitude de leur position et de leur fortune , et enfin les renvoya comblés de riches présents : rare et noble exemple d'une reconnaissance que le temps ni les honneurs n'avaient point affaiblie!

Topal-Osman-Pacha , outre la gloire pure qui s'attache au souvenir de l'homme vertueux, mérita encore la renommée de bon administrateur et de guerrier habile; et guoique,sous ce dernier rapport , il tut bien inférieur à son heureux rival , les victoires qu'il remporta sur ce grand capitaine ont suffi à la réputation militaire du sèrasker ottoman.

L'administration du successeur de

Topai - Osman , Ilèkim-Zadè-Ali-Pacha, fut remarquable par sa douceur et sa sagesse ; mais ayant témoigné le désir de se mettre à la téte de l'armée destinée à envahir la Perse , cette proposition , qui déplut au kyzlar-agaçi , causa la destitution du grand vézir. Il fut remplacé par Ismaïl-Pacha : celui-ci dut cet honneur au refus qu'il fit , dans le temps, d'accepter la place de koulkiahïaçi (deuxième lieutenant général des janissaires) que voulaient lui donner les rebelles, sous le vézirat de Daraad-lbrahim. En récompense de sa bonne conduite , ce grade lui fut accordé par le Sultan, qui l'éleva suc:

cessivement à ceux de segban-bachi (premier lieutenant général), d'aea des janissaires (colonel général), de vézir, de gouverneur de Roumilie , de Thèrabèzoun (Trébisonde) et de Bagdad , et , enfin , au premier poste de l'État. Pendant les six semaines seulement qu'il resta au pouvoir, Ismaïl- Pacha Ot quelques règlements relatifs aux postes, aux monnaies, et aux broderies employées à la parure des femmes , ces êtres à l'in telligence bornée, comme les appelait fort peu galamment Mahomet le prophète. Vers la fin de son administration , le grand vézir reçut, de la partdeîSadir-Châh (*), des propositions de paix dont sa destitution ne lui permit pas de s'occuper.

Ismaïl-Pacha dut sa disgrâce aux plaintes qu'il avait eu l'imprudence de faire à quelques confidents du Sultan , sur la toute-puissance du kyzlaragaci. Exilé à Chio , Ismaïl-Pacha ne sauva sa tête qu'au prix de deux millions de piastres. Il ne fut remplacé que seize jours après son renvoi, par le kaïm-mèkam Essetd-Muhammed-Pacha.

A celte époque , la guerre entre la Russie et la Porte éclata de nouveau.

L'explication des causes de cette rupture, amenée par les intrigues de la diplomatie européenne , nous oblige à

(•) Tahmas-Kouli-Khan , en s'emparant du pouvoir souverain , avait pris le tilre de Chàh; il le joignit à son nom primitif Nadir, qui signifie rare, extraordinaire.

dérouler les événements qui se passèrent sur la frontière asiatique de l'empire ottoman et de la Russie , après la mort du brave Topal Osman-Pacha.

Les Persans, profitant de leur victoire , pénétrèrent dans Chehrezour, et reprirent Kerkouk et Dernè : alors le khan des Tatares , Kaplan - Gheraï .

reçut l'ordre de marcher contre la Perse, et s'avança vers le Caucase en passant sur le territoire russe le long des fleuves du Ko u ban et du Tèrek; les Russes voulurent s'opposer à cette violation de leurs frontières, et livrèrent aux Tatares un combat qui dura deux heures , et après lequel ces derniers commencèrent à rétrograder , conformément à l'ordre qu'ils venaient d'en recevoir de la Porte , sur les réclamations du résident de Russie Nepluïeff.

De son côté , le cabinet ottoman se plaignait de rentrée de troupes russes en Pologne, comme contraire au dernier traité. Le résident impérial Talman, dans une conférence avec les ministres du Sultan, leur expliqua que ce mouvement de l'armée moscovite était justifié par la nécessité de déjouer les intrigues de la France, qui tâchait de faire appeler StanislasLeczynski à la royauté de Pologne; mais le divan n'accepta point ce prétexte , et soutint que le traité de paix s'opposait à toute inter* vention armée. Poussé par les ambassadeurs français et polonais et par le fameux comte de Bon ne val, devenu Ahmed-Pacha, le grand vézir écrivit aux premiers ministres de Russie et d*Autriche, le comte Golowkin et le prince Eugène , pour se plaindre de la violation des traités. Enfin, après des négociations interminables entre la Porte et la Russie, et tandis que les puissances maritimes faisaient tous leurs efforts pour prévenir la guerre, à laquelle poussaient vivement la France et la Pologne, les hostilités commencèrent en mars 1736, par le siège d'Azof. A cette nouvelle, le Sultan déclara splennellement la guerre à la Russie, et le 6 safer 1149 (16 juin 1736) , le grand vézir partit du camp de Daoud-Pacha.

Cependant , pour résister avec succès aux armes de la Russie, il fallait pou-

i: L.MVKRS.

voir leur opposer toutes les forces ottomanes : la paix avec la Perse était tionc d'absolue nécessité, d'autant plus que les troupes du Sultan avaient essuyé bien des revers depuis la mort de Topai-Osman. La défaite la plus décisive qu'éprouvèrent les Osmanlis eut lieu, le 22 muharrem 1148 (14 juin

1735) , dans une vaste plaine située entre Baghawerd et Akhikendi. L'armée ottomane y fut anéantie : Sari- Moustapha, gouverneur du Diarbèkir, et le sèrasker Kupruli-Abdullah, (ils de Kupruli-Moustapha , tombèrent sur le champ de bataille . et leurs têtes furent déposées aux pieds du vainqueur.

Ahmed-Pacha, gouverneur de Bagdad, nommé sèrasker en remplacement de Kupruli-Abdullah, envoya des plénipotentiaires à Tiflis pour traiter de la paix. Ils assistèrent au couronnement de Nadir-CIrâh, qui, las du titre de régent de l'empire, s'en fit nommer souverain, cédant, disait-il hypocritement, à un prétendu vœu national. L'usurpateur renvoya alors les ambassadeurs ottomans, et nomma trois plénipotentiaires pour négocier avec la Porte. Enfin la paix fut conclue en djemazi-ul-ewwel 1 149 (septembre

1736) , après huit conférences , où l'on discuta , outre les questions politiques , les points de controverse religieuse qui divisaient les Ottomans et les Persans.

Par ce traité, la Porte reconnaissait Nadir-Châh pour souverain de l'Iran, s'engageait à protéger les pèlerins persans qui iraient visiter les tombeaux des imams Ali et Huceïn, et à les regarder comme sunnit (orthodoxes) , à condition qu'ils prononceraient avec respect les noms des quatre premiers khalifes et des compagnons d'armes du Prophète, et ne parleraient qu'avec vénération de la famille de Mahomet.

Les limites des deux empires furent lixées conformément au traité conclu avec Sultan-Murad IV, en 1639.

Pendant que la Porte négociait avec Nadir-Châh , l'armée russe, sous le commandement du feld-maréchal Munich, poursuivait sa marche militaire, s'emparait des places d'Orkapou, de Kilbouroun, de Gheuslèwèf Kosloio\ de

Baghtchè-Sèraï (palais du jardin), d'Ak-Mesdjid [mosquée blanche) (*) ; Azof avait succombé antérieurement sous les efforts du général Lascy.

Le khan Kaplan-Gheraï, qui avait si mal défendu ses États, rut remplacé par Feth-Gheraï. Ce dernier, après avoir pris les ordres du grand vézir, retourna en Crimée, où il ramena In victoire et vengea les défaites précédentes.

Cependant le cabinet ottoman penchait toujours pour la paix , et flottait entre la médiation de l'empereur d'Autriche et celle que lui offraient en même temps la France et la Suède.

L'ambassadeur impérial Talman reçut du kiahïa-beï l'assurance que la Porte voulait à tout prix l'alliance de l'Autriche. Les représentants des puissances maritimes, sur l'invitation de la Porte, s'entremirent pour assurer la continuation de la paix : un congrès fut proposé à Niemirow, ville située en Pologne à quelque distance des frontières de la Turquie. Mais tandis que ces négociations avaient lieu, l'Autriche et la Russie s'unissaient par un pacte offensif et défensif contre le Grand Seigneur. Malgré ces démonstrations hostiles., les plénipotentiaires ottomans, autrichiens et russes, se réunirent à JNiemirow. Après quelques conférences, ils se séparèrent sans avoir rien conclu, les demandes exorbitantes de la Russie ayant obligé les ministres de la Porte à en référer au grand vézir. Deux mois furent fixés pour avoir sa réponse; mais Muhsiu- Zadè-Abdullah-Pacha, successeur d'Esseïd-Muhammed-Pacha, ayant laisse écouler ce terme sans s'expliquer, le congrès fut dissous.

Dans la campagne de 1737, le maréchal Munich s'empara d'Oczakow. La perte de cette place importante valut leur destitution au grand vézir et au khan Feth-Gheraï, qui fut remplacé par Menghli-Gheraï. Cependant le gé-

(*) C'est la ville qu'on appelle aujourd'hui Simphcropol , ou Àchmetchet, altération de Ak-mesdjid. Le gouverneur de la Crimée y réside.

y GoogI

néral Lascy envahissait la Crimée, et une flotte /sous les ordres du contreamiral Bredal , parcourait la mer Noire. De leur côté, les Ottomans essayaient vainement de reprendre Oczakow, et perdaient plus de vingt mille hommes devant cette place.

Pendant que les Russes marchaient de succès eu succès, la Servie, la Bosnie et la.Yalachic, étaient attaquées en même temps par trois armées autrichiennes : la première était sous les ordres du duc de Lorraine et du feldmaréchal Seckendorff ; la seconde sous le commandement du prince de Hildburghausen, et la troisième obéissait au général de Wallis. La campagne commença heureusement pour les Impériaux : les Ottomans leur abandonnèrent d'abord huit villes, et plus tard Nissa, avec toutes les munitions de guerre que cette place forte renfermait. Mais bientôt la fortune changea de parti. La mésintelligence se mit entre les généraux autrichiens ; et dès lors leurs opérations n'étant plus combinées avec cet accord nécessaire à la réussite d'un plan de campagne, les Ottomans reprirent le dessus. Les Impériaux , complètement défaits devant Banyalouka , se retirèrent en désordre ; les troupes autrichiennes qui assiégeaient les châteaux de Czetin et de Bu si h abandonnèrent l'entreprise, et rejoignirent le prince de Hildburghausen. Un autre corps de troupes allemandes fut rencontré à Valiievo et battu par Beï-Zadè-Muhammed-Aga , qui s'empara de cette ville. De nouveaux désastres accablèrent encore , en Servie, les armes de l'empereur : Nissa fut reprise par les Osmanlis, ainsi que Kraïova; les Impériaux furent chassés de la Valachie, de la Moldavie, d'Orsova, et sept bâtiments de leur flotte furent brûlés par les vainqueurs, en face du fort de Sainte-Élisabetli. Néanmoins, après cette campagne glorieuse our les musulmans, le grand vézir luhsin-Zadè-Abdullah-Paeha dut céder le sceau au kaïm-mèkam Yèghen- Muhammed-Pacha .

Le nouveau ministre, animé d'un esprit plus belliqueux que ses prédé-

cesseurs, ne voulait pas accepter d'abord la médiation que l'ambassadeur français, M. de Villeneuve, ne cessait d'offrir à la Porte; pourtant le grand vézir consentit enfin à recevoir ce diplomate, qui le décida à la réunion d'un congrès pour négocier la paix générale. Mais le but secret d u ministre ottoman était de conclure un traité séparé avec l'Autriche ou la Russie, et de se passer de la médiation française. Néanmoins, M. de Villeneuve ne se découragea point, et redoubla d'efforts pour renouer les négociations. Sur ces entrefaites , l'armée impériale entra en campagne et vint au-devant des Ottomans. Seckendorff et Hildburghausen , ayant perdu la conGance de l'empereur, n'étaient plus à la tête de ses armées : le prince de Lorraine les commandait en chef, et on lui avait adjoint le feldmaréchal Kœnigsegg.

Les Ottomans, dans cette nouvelle campagne, commencèrent par être battus à Kornia, près de la ville de Mahadia, qui tomba au pouvoir de l'ennemi. Mais ces échecs furent bientôt réparés par la conquête de Sèmendrie, la reprise de Mahadia et d'Qrsova, et la destruction d'un corps de hussards , presque sous les murs de Belgrade.

£.es armes du Sultan ne furent pas moins heureuses contre les Russes : le général Munich fut battu prèsdu Dniester, et les maladies décimèrent son armée. Dans la mer d'Azof, une flotte moscovite fut rencontrée par le kapoudan-pacha Suleîman; ne pouvant lui résister, l'amiral russe hala ses vaisseaux à terre et y mit le feu ; enfin les Tatares forcèrent l'armée russe à repasser le Borysthène.

Cependant la médiation de l'ambassadeur français avait été définitivement acceptée paf la Porte, l'Autriche et la Russie; mais, pendant le cours des dernières hostilités, les négociations conduites par M. de Villeneuve finirent par être rompues, parce que le grand vézir réclamait obstinément Azof, et refusait de rendre Orsova.

Yèghen-Muhammed-Pacha continua à pousser avec ardeur les préparatifs de la prochaine campagne, malgré la vive

opposition du khan des Tatares, qui rallia à lui tous les partisans de la paix , et réussit à faire exiler le belliqueux ministre. El-Hadj-Muhammed-Pacha , gouverneur deWiddin, lui succéda, et s'occupa activement de l'enrôlement des troupes pour la nouvelle campagne. Il se mit ensuite en marche à la tête de l'armée, atteignit, près d'//yçardjik (Krozka), les Impériaux, com mandes par Wallis, et leur fit éprouver, le 16 rebi'ul-akhir 1152 (23 juillet 1739), une déroute complète, due principalement aux fausses manœuvres du général autrichien. Le combat dura près de quinze heures, et si le grand vézir avait su profiter de sa victoire, c'en était fait de l'année impériale tout entière, tandis que la cavalerie et une partie de l'infanterie, qui n'avaient pu se mêler à la bataille, furent sauvées.

Trois jours après cette mémorable victoire, le grand vézir ouvrait la tranchée devant Belgrade , et sommait la garnison de se rendre. L'ambassadeur français avait suivi le camp ottoman : un armistice fut convenu entre Wallis et le grand vézir, et les négociations dirigées par M. de Villeneuve se terminèrent par la signature de la paix. La reddition de Belgrade par les Autrichiens en était la première condition, et l'on débattit longtemps pour savoir si ses fortifications seraient détruites ou conservées; enfin on décida que les nouveaux ouvrages seraient seuls démolis et que l'on laisserait subsister les anciens. En outre, l'Autriche rendait la Valachie et la Servie, Orsova et le fort de Sainte- Elisabeth. Le Danube et la Snve devinrent la limite des deux empires. La trêve devait durer vingt-sept ans.

La convention avec la czarine portait , entre autres clauses , la démolition de la forteresse d'Azof, l'obliçation, pour la Russie , de n'avoir de vaisseaux ni dans la mer d'Azof ni dans la mer Noire, d'y commercer seulement par navires étrangers , et de rendre toutes les conquêtes que les Russes avaient faites dans la guerre qui venait de se terminer; clause à laquelle on n'aurait pas dû s'attendre d'après les avantaces

VERS

que les Moscovites avaient remportés , en dernier lieu, sur les Ottomans, qu'ils avaient battus à Savoutchanè, et auxquels ils avaient enlevé Choczim , Yassi, et toute la Moldavie. En compensation des avantages accordés à la Porte, elle assurait aux Russes tous les avantages commerciaux dont jouissaient d'autres nations ; le libre exercice de leur culte dans l'empire ottoman; la résidence à Constantinople d'un ambassadeur moscovite, qui serait traité à l'égal des ministres des plus grandes puissances de l'Europe ; enfin le Sultan s'engageait à donner à la czarine le titre d'impératrice , qu'il lui avait refusé jusqu'alors.

Le traité de Belgrade est un des plusglorieux qui aient été conclus par la Porte. Les généraux et plénipotentiaires autrichiens Wallis et Neipperg, dont la conduite politique et militaire avait amené cette paix désastreuse , furent disgraciés par l'empereur Charles VI.

Le marquis de Villeneuve , qui avait conduit les négociations du traité de Belgrade , était en grand crédit auprès de la Porte : il décida le Sultan à conclure, le 20 janvier 1740, une alliance défensive avec la Suède. Cette puissance fut reconnue comme alliée de l'empire ottoman ; et , pour acquitter la dette contractée par Charles XII envers Sultan - Ahmed III , elle fit don à la Porte d'un vaisseau de ligne et de trente mille fusils. L'ambassadeur français , en récompense du zèle qu'il avait montré dans ces circonstances , obtint du Grand Seigneur de nouveaux privilèges pour notre commerce.

Après la conclusion de la paix , on ne laissa pas même le temps au grand vézir Élias-Pacha de travailler à Ta délimitation avec la Russie et l'empire d'Allemagne; les sceaux lui furent retirés par l'influence de la Sultane-Validè et du kyzlar-agaçi, et confiés au kaîm-mèkam Ahmed-Pacha.

La paix de Belgrade venait à peine de donner le repos à l'Europe, qu'un événement imprévu ralluma la guerre :

la mort de l'empereur Charles VI, arrivée le 20 octobre 1740, arma contre.

sa fille Marie-Thérèse toutes les puissances chrétiennes, avides de dépouiller Pauguste orpheline. Sultan-Mahmoud fut le seul souverain qui donna , en cette occasion , l'exemple du désintéressement et du respect de la foi jurée. Loin de prendre part à la lutte , qui lui pouvait faire espérer de recouvrer ses anciennes possessions et d'en acquérir de nouvelles, il écrivit aux monarques de l'Europe une lettre, par laquelle il les engageait à la paix , et offrait sa médiation (*) : elle ne fut pas acceptée ; et le Sultan , n'ayant pu faire prévaloir ses conseils généreux , resta spectateur neutre de la longue

(*) Voici quelques fragments de cptte lettre remarquable, dans laquelle le grand vêtir, parlant au nom de son maître, d'un souverain mahométan, tâche de ramener des princes cltrétiens aux sentiments de la justice et de l'humanité, en leur faisant le tableau des maux qu'entraîne la guerre.

« Quelle âme sensible, quel être humain « ne frémit pas de tous les maux qui accom-

■ pagnent la guerre !... des ruisseaux de sang

■ abreuvent les campagnes ; les vainqueurs « ne sont pas plus épargnés que les vaincus « par l'ange de la mort ; les hideuses mala- « dtes contagieuses suivent les pas des com- « battants, les attaquent, les abattent, lesdé- « vorent jusque dans les bras de la victoire, «« et les jettent enfin dans l'ignoble fosse où « la mort les confond et les égalise avec les « animaux eux-mêmes ; et c'est ainsi qu'elle « punit les hommes dégrades , d'avoir imité « ta férocité des bétes dans leurs fureurs « insensées.

« L'affreux génie du mal , en poussant le « cri de la guerre, tranche de sa flamboyante

- épée le lien des nations : plus de com- •« merce entre les frères; le droit du plus « fort redevient le code des enfants d'Adam ; ■< le sang ou les larmes des victimes attestent « sur ses tables d'airain que chaque vertu « a retrouvé sou outrage , la faiblesse son « bourreau , l'inuocence son oppresseur , et « la pudeur son sacrilège. C'est pour pré- « venir le retour de tant de crimes et de « tant de malheurs, c'est pour remplir les

- vues de Dieu , que mon sublime empe- « reur , qui n'est rien moins que l'ombre

- $ Allah sur la terre , invite les princes « chrétiens à se réconcilier, et leur offre sa « puissante médiation.

guerre qui ne fut terminée qu'en 1 748 , par le traité d'Aix-la-Chapelle.

Sur ces entrefaites, le vieux kyzlaragaçi , qui partageait avec la Sultane- Validè le privilège de gouverner le faible Mahmoud , mourut âgé de quatrevingt -dix ans. Il fut remplacé par un jeune Indien, nommé Bèkir, qui ne tarda pas à exciter contre lui la clameur publique. Aidé d'un esclave appelé Suleiman, et de l'Arménien Agop , instruments de ses rapines , il poussa l'audace et le mépris des lois jusqu'à faire assassiner le mollah de Scutari , qu'il avait outragé , et qui avait osé demander hautement justice.

Tout le corps des oulémas jura de venger la mort d'un de ses membres; mais Sultan-Mahmoud , invisible à ses sujets, était enfermé an fond du sérail , et la plainte ne pouvait arriver jusqu'à lui. Un moyen bizarre, qui s'est souvent renouvelé depuis, tut imaginé par le peuple pour se faire comprendre de son maître : des flèches, armées d'étoupe soufrée, appelées kondaks, furent lancées dans la nuit sur les toits des maisons de Constantinople, qui sont construites en bois (*) ; pendant vingt nuits consécutives , ces signaux enrayants portèrent au Grand Seigneur le vœu muet de la nation ; il comprit enGn qu'il fallait punir quelque grand coupable , et commença par déposer son premier ministre. Mais les feux continuèrent; et le Sultan allait peut-être, pour obtenir la solution de cette effrayante énigme , frapper encore quelques têtes innocentes, lorsque le mufti osa lui dévoiler les crimes de Bèkir et de ses deux complices , lui en demanda justice, en ne lui cachant pas qu'un refus compromettrait son trône et sa vie , et obtint la mort des trois coupables.

Cette exécution apaisa le peuple, et enrichit le trésor de quarante - cinq millions d'argent monnayé , sanscomp-

(*) Il n'y a guère à Constantinople que les khans /les mosquées et quelques palais qui sont bâtis en pierre. Cette circonstance explique la fiéquence et l'intensité des incendies dans cette capitale.

L UJN1VERS.

ter les pierreries et les autres objets précieux qu'avait amassés l'avide favori. Cet acte de terrible justice mit uu frein, pour quelque temps, aux spoliations qu'exerçaient impunément les grands de l'empire.

A cette époque (1746), parut dans l'Arabie la secte dosff^'ehhabis^ faible et méprisée à sa naissance, mais qui devait , un jour, devenir la terreur de l'empire ottoman. TJn cbeîkh, appelé Muhammed, né dans l'Yémen, s'annonça comme réformateur de la religion musulmane. Tout en reconnaissant l'origine divine du Coran, il le commentait d'une manière différente des Mahométans-.S*M/j>f/.s-, et prétendait le ramener à sa pureté primitive.

Il appuya sa vocation sur de prétendues prophéties, et s'appliqua une tradition répandue dans l'Egypte, et annonçant la mission du nouvel envoyé de Dieu : on disait que Suleïman , simplepasteur, aïeul du clWkhMuhammea, avait vu en songe une flamme, sortie de son corps , se répandre rapidement dans la campagne et en dévorer les habitants. Cette vision , expliquée par les cheikhs, annonçait, disaient-ils, qu'un des fils de Suleïman soumettrait l'Arabie à ses lois. Cependant, en dépit de la prophétie, Abdul- Wehhab, fils de Suleïman , ne fut pas le législateur attendu , mais seulement le père du réformateur Cheïkh-Muhammed , qui , sans doute pour ne pas faire mentir l'oracle , donna à ses sectateurs le nom de fVehhabis. Après trois années de courses inutiles en Syrie et sur les rives de PEuphrate, repoussé de la Mecque, de Damas, de Hagdad , de Bassora , il revint en Arabie; là , soutenu par l'émir Ibn-Sè'oud, qu'il avait gagné à la nouvelle doctrine, et qui entraîna par son exemple la tribu qui lui obéissait, il commença à convertir les peuplades voisines par la force des armes, et préluda, par ces remiers sucres , à la conquête de Arabie, qu'il entreprit quelques années plus tard. Ainsi que tous les néophytes, les disciples de Cheïkh- Muhammed se distinguaient par leur enthousiasme fanatique , l'austérité

des mœurs, et le mépris de la mort , source de ces triomphes presque miraculeux qui signalent toujours les premiers pas des législateurs conquérants. Sultan-Mahmoud , uniquement occupe du soin de maintenir la paix au dehors de son empire et la tranquillité au sein de sa capitale, méprisa des adversaires si peu redoutables encore, et tourna ses regards du coté de la Russie. Cette puissance, qui ne considérait ses traités avec la Porte que comme des trêves nécessaires pour reprendre des forces et recommencer les hostilités, se permettait de violer les clauses les plus explicites des conventions, en établissant des villages et des forts dans les vastes solitudes qui s'étendent du Bog au Dniéper, barrière naturelle qui séparait les deux empires. Sultan- Mahmoud , inquiet de cette infraction patente des traités, exigea formellement la cessation des travaux, satisfaction que la czarine Élisabeth ne put lui refuser : mais ils ne furent interrompus que pour quelques mois. Lti santé du Sultan était grièvement altérée depuis plusieurs années : attaqué d'une fistule qui ne lui permettait plus de se tenir à cheval , il voulut, pour se conformer à une loi à la fois politique et religieuse, se rendre le vendredi à la mosquée de Sainte -Sophie. Cette imprudence, motivée par la crainte de mécontenter le peuple,lui futfatale: vaincu par la violence du mal , il eut à peine le temps d'arriver au sérail , où il expira , le 13 décembre 1754 (22 safer 1 168), entre les bras des tchohadars (*)

(*) Les tcfioh(u/ars sont les valors de chambre du Sultan : leur nombre est de quarante. Ils suivent Sa Haulesse à la mosquée; ils sont richement vêtus et portent à leur ceinture un fouet avec de longues chaînes en argent, un coutelas et un poignard garnis du même métal. Leur chef, le bach-tcltohatlart a ces oruementsen or: il marche à la droite du Grand Seigneur, et lient la main posée sur la croupe de son cheval. Il porte dan* la poche de sa robe, sur sa poitrine, les sandales de son maître enveloppées d'un fourreau de salin. Son lieutenant Vikindjitclwhadar, est à la gauche du Sultan. Le tcholiadai -njrn ou maître de la garde-robe ,

qui l'accompagnaient. Il était âgé de cinquante -huit ans, et en avait régné vingt-quatre.

Sultan -Mahmoud fut universellement regretté. Il dut l'affection de ses sujets à son caractère doux, humain, aftable, car il ne faut pas imputer à sa cruauté les exécutions des rebelles qui menaçaient la tranquillité de l'État, et que l'intérêt public lui ordonnait de sacriûer : naturellement porté à la clémence, il épargna la vie des ministres qui encoururent sa disgrâce.

Il aimait les arts libéraux et mécaniques, et était habile dans la bijouterie et l'orfèvrerie. Son règne , commencé par des actes de sévère justice , ne fut pas sans gloire, et les armes ottomanes brillèrent plus d'une fois d'un éclat qui rappelait leurs premiers triomphes. L'Allemagne, la Russie, la Perse furent réduites à conclure des traités à l'avantage de la Porte; enlin ce prince, grâce à la sollicitude avec laquelle il veilla au maintien de la paix et au bonheur de son peuple, laissa à sa mort l'empire dans un état de prospérité incontestable.

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