CHAPITRE XXVI
SUIT AN-OSM A N • KH AN III . FILS DESUI.TAN- MOOSTAPH A-KH AN II ET FRÈRE DE SULTA N- MAHMOUD-KHAN l'r.
Lorsque , par la mort de son frère Sultan -Mahmoud Irr, Sultan -Osman se trouva en possession du trône, il avait déjà passé cinquante-trois années dans la retraite du vieux sérail. Étonné et ébloui de sa grandeur nouvelle , ce prince, étranger au gouvernement autant qu'à la liberté, ne se préoccupa d'abord que de la pompe qui l'environnait, et dont le brillant spectacle amusait sa curiosité puérile. Ainsi , quand le comte de Vergenncs, ambassadeur de France, se rendit à l'audience du grand vézir, Sultan-Osman , déguisé en homme de loi, se mêla à la foule et accompagna le cortège. Un
pendant le trajet du sérail à la mosquée, jette au peuple des poignée de petites pièce* d'argent neuves.
souverain dont l'esprit était aussi futile avait besoin d'un guide dans la haute position où le sort le plaçait : convaincu lui-même de son insuffisance, il se hâta de confier la direction des affaires au kvzlar-agaçi , successeur de Bèkir. Bientôt l'influence de ce favori enleva le sceau au premier ministre pour le donner à Saïd-Éfendi, qui, en 1721 , avait été ambassadeur en France; mais celui-ci ne resta pas longtemps au pouvoir : par un nouveau caprice du chef des eunuques, Saïd- Eiendi fut remplacé par Ali-Pacha- Oglou , qui possédait l'affection du peuple et de l'armée. Cette double garantie ne put cependant l'empêcher de tomber à son tour : jaloux de la faveur dont le Sultan honorait le jeune Ali, son silihdar-aga, le grand vézir intrigua pour éloigner ce dernier ; mais ses menées furent découvertes, et au bout de cinquante jours Ali-Pacha -Oglou céda la place a son rival.
A peine arrivé à la première dignité de l'empire, l'ex-sihhdar Ali -Pacha abusa de sa position pour se livrer n des concussions criantes ; à ces torts se joignit une accusation bien plus grave aux yeux du méfiant et cruel Osman : dans la crainte que le vœu de la nation n'appelât au trône quelqu'un de ses neveux, fils d'Ahmed III, il avait déjà fait mourir trois d'entre eux, les princes Muhammed, Baïezid et Orkhan : deux autres frères, Moustapha et Abdul-Hamid , vivaient encore ; mais le premier n'avait échappé à la mort qu'en forçant, le poignarda la main, le djerrali-bachi (chirurgien en chef) , qui lui présentait un breuvage empoisonné, à le boire lui-même.
Le grand vézir fut accusé d'entretenir des intelligences avec les princes prisonniers : Sultan - Osman , furieux, manda le ministre au palais, et, se livrant à la violence de son caractère, il l'aurait frappé de son topouz (masse d'armes), si le mufti , témoin de cette scène, ne s'y fut opposé. Mais le malheureux Ali-Pacha n'échappa point à la mort : les bourreaux l'attendaient dans la galerie appelée Iki- Kapou-Âraçi 'intervalle entre les deux portes), lieu
funeste aux seigneurs disgraciés; et bientôt sous sa tête, exposée dans un plat d'argent à la porte extérieure du sérail, on lut cette inscription menaçante : « Ainsi doivent périr les traî- « très qui abusent de la faveur de leur « maître. »
Une grande catastrophe signala le commencement de Tannée 1755 : le feu se déclara dans une maison près des murs du sérail et des remises de la marine; le vent du nord soufflait avec violence, et bientôt le palais du grand vézir fut atteint par l'incendie. I,e gardien posté sur la tour du palais de l'aga des janissaires donna le premier l'éveil , en frappant sur de gros tambours destinés à avertir le peuple. A ce signal , les gardiens des quartiers parcoururent la ville en battant le pavé avec des bâtons ferrés, et en poussant le cri d'alarme ordinaire : Yanghin var (il y a incendie)! Mais les secours n'arrivant pas tout de suite, par l'effet d'une mesure de police, prise dans le but d'empêcher le pillage des propriétés, et qui défend de s'approcher du foyer de l'incendie avant que les janissaires, les baltadjis et leurs chefs y soient arrivés, l'embrasement s'accrut avec une effrayante rapidité, et gagna les murs du serait. Le Sultan et tous les grands officiers de la cour se rendirent au milieu des travailleurs, qu'ils encourageaient par leur présence. On espérait que la mosquée ae Sainte-Sophie pourrait, par son énorme masse, opposer une digue aux flammes; mais le plomb de la coupole, liquéfié par la chaleur de l'atmosphère, ruissela en torrents embrasés sur la foule, qui s'enfuit en poussant des cris de douleur et d'effroi. Dès ce moment, il ne fallut plus songer à arrêter les progrès des flammes, et on leur abandonna tous les édifices placés sous la direction du vent du nord, qui soufflait toujours avec force. Mais tout à coup le vent passa rapidement à l'est, et poussa vers le centre de la ville le rideau de feu , qui se déployait sur un espace de
tilus de douze cents toises. Treize tranches enflammées, pareilles à des fleuves de lave, enveloppèrent Cons-
tantinople , qui préseuta bientôt le plus enrayant spectacle. Un orta de janissaires, occupé à isoler le feu en démolissant quelques maisons, un nombre incalculable d'habitants, de femmes, d'enfants, périrent, victimes de ce terrible incendie qui dévora les deux tiers de la ville.
Un trait de justice, qui se rattaclie à cette grande catastrophe, fait trop d'honneur à Sultan-Osman pour que nous le passions sous silence. Lorsqu'il fut question de reconstruire le palais du grand vézir, on résolut de l'isoler entièrement, aBn de le mettre désormais à l'abri d'un semblable malheur; dans ce but, on acheta, pour les abattre, quelques maisons contiguës :
une vieille femme s'obstina seule à ne point vendre sa propriété, et résista aux offres comme aux menaces, en disant qu'elle voulait mourir là où étaient morts ses pères. Les ministres étaient d'avis de lui arracher par la violence la maison qu'elle refusait de vendre, mais le Sultan s'y opposa:
« Cela ne peut se faire, dit-il, c'est sa « propriété! » Bel exemple de respect pour les lois et l'équité, donné par le despotisme (*)! *
Mais si Sultan Osman observait envers ses sujets les devoirs de la plus stricte justice, il n'en était pas moins jaloux de son autorité. Huit grands vézirs s'étaient succédé pendant deux ans de règne : le mufti qui avait été témoin de la disgrâce du dernier, le malheureux Silihdar-Aga, possédait toute la confiance de son maître; il
(*) Cette anecdote fait souvenir de celle du Meunier de Sans-Souci, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître, en comparant les deux traits , que l'avantage est du côté du souverain ottoman ; car Frédéric II , pour ne pas commettre une injustice, eut besoin d'être rappelé à lui-même par la réponse hardie de son sujet, tandis que Sultan-Osman s'opposa , de son propre mouvement , à l acté arbitraire auquel le poussaient ses ministres.
Au surplus, il n'y a guère de nation qui n'ait à raconter une histoire de ce genre, attribuée à quelque prince renommé par sa justice. *
TUR
crut pouvoir prendre un ascendant favorable au corps des oulémas, dont le cheikh -ul-islam est le chef; mais Sultan-Osman s'irrita tellement de ces prétentions f qu'il fit préparer à l'instant les instruments du dernier supplice. Cette mesure refroidit singulièrement l'humeur ambitieuse du mufti.
A cette époque, Muhammed-Raghyb- Pacha reçut le sceau de l'empire : ce ministre, diplomate habile et bien fait pour la place de grand vézir, ne l'aurait néanmoins pas gardée plus longtemps «nie ses prédécesseurs, si un accident imprévu ne lui avait conservé le pouvoir. Sultan-Osman venait de subir l'amputation d'une loupe à la cuisse, et cette opération avait mis sa vie en danger, lorsque, par suite de ce caractère puéril dont nous avons déjà cité des exemples, il se fit transporter dans le kiosque de la pointe du sérail pour voir rentrer la flotte qui revenait de l'Archipel. Cette imprudence aggrava sa situation, et, ramené presqu'aussitôt au palais, il expira le 15 safer 1171 (29 octobre 1757).
Sultan-Osman ne régna que trois années, pendant lesquelles il ne se passa rien d'extraordinaire : au dehors , la paix fut maintenue avec toutes les puissances; au dedans, l'événement le plus remarquable fut l'achèvement de ia belle mosquée Nouri-Osmaniiè, commencée sous Sultan-Mahmoud , d'après les dessins de ce prince, qui n'eut pas le temps de la terminer, et laissa à son frère la gloire de lui léguer son nom. Près de cet édifice, il établit un mèdrèçè (université) composé de trois collége's, où sont nourris et entretenus plus de cent soixante et dix danîchmends (étudiants); enfin il fit bâtir, en 1755 , un kitab-khanè (bibliothèque) qui porte son nom, et où l'on remarque , entre autres manuscrits précieux , deux Corans, l'un de la main d'Ali, le gendre du prophète, l'autre de celle de Sultan-Osman Ier, le fondateur de l'empire.
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