LU M VERS
et se brise , entraînant dans sa chute les malheureux qui cherchaient à se sauver. Un corps de six mille hommes qui, placé à la tète du pont, protégeait le passage, reste isole sur la rive; il est entièrement détruit par les Russes. La terreur s'empare du reste de l'armée, elle regagne le Danube; la garnison de Choezim , cédant à l'effroi général, évacue honteusement la place; et Galiizin , osant à peine croire à un bonheur si inespéré, se hasarde à passer le fleuve quelques heures après, et prend possession de Choezim dont les portes étaient ouvertes, et où il ne trouva que d* s vieillards et des femmes. Favorisé par les éléments et par la frayeur de l'ennemi , le général russe poursuit sa marche, entre sans obstacles en Moldavie et en Valaehie, et étend ses conquêtes jusqu'au Danube.
Ainsi se termina la campagne de 1769. Moldovandji-Ali-Pacha, dont le courage n'avait pu lutter contre la lâcheté de ses soldats, fut destitué le 13 cha'ban 1183 (1" décembre 1769), et passa au commandement des Dardanelles. En même temps, son heureux antagoniste, le prince Galitzin, général médiocre nui devait ses succès plutôt au hasard qu'à ses combinaisons stratégiques , fut rappelé à Pétersbourg, et remplacé par le comte Romanzoff. Cependant les succès des armes russes avaient fait germer dans l'esprit de l'ambitieuse Catherine les plus vastes df sseins : secondée dans ses vues par le maréchal Munich, aussi habile dk'iomate que bon capitaine, elle résolut de réveiller dans le cœur des Grecs cet amour de la liberté qui avait enfanté tant de prodiges parmi leurs glorieux ancêtres. Un lien commun, la conformité de croyance religieuse, rapprochait des peuples soumis à des maîtres différents : ainsi les Valaques, les Moldaves, les habitants de l'Epire,de l'Attique, de la Thessalie, du Péloponèse, esclaves de la Porte, devaient accueillir av ec fav eur des chrétiens qui venaient les délivrer du joug des infidèles. Comptant sur ces secrètes sympathies , Catherine songea a organiser le soulèvement de la Grèce.
Un aventurier de ce pays. Papa s-Oglou, fut chargé de cette mission périlleuse, tl se rendit d'abord en Morée, et s'adressa secrètement à un vieillard nommé Renaki , primat de la ville de Calamata , et qui , par son esprit et ses richesses, avait acquis sur ses compatriotes, et même sur les pachas de la presqu'île, une influence assez grande.
Il possédait aussi la confiance entière des Maïnottes, ces montagnards à demi sauvages qui se font gloire de descendre des Spartiates , et qui n'en ont conservé qu'un farouche instinct de liberté. Après bien des négociations , Papas-Oglou réussit à faire souscrire une espèce d'alliance entre les Grecs des montagnes et ceux des plaines;
Quelques primats , plusieurs évêques , es amis et des parents de Renaki , séduits par l'espoir de recouvrer leur liberté à l'aide de la Russie, signèrent un engagement; et le négociateur, avec d'aussi faibles bases , osa assurer à la czarine qu'à la vue d'une flotte russe, cent mille Grecs se lèveraient comme un seul homme et briseraient leurs chaînes. Trompée par ces promesses insensées , Catherine crut le moment favorable pour tenter la délivrance de la Grèce. En septembre 1769, une escadre de sept vaisseaux de ligne , de quatre frégates et de quelques bâtiments de transport, partit des rives de la Néva pour la mer Égée.
A la nouvelle de cet armement naval , dont aucune puissance ne connaissait la destination, et que l'on croyait destiné à tenir en respect les Suédois , le Sultan , dont toute l'attention se portait vers le Danube, se contenta de renforcer les places de guerre qui bordent ce fleuve , et d'envoyer quarante mille hommes pour protéger, en cas d'attaque, Oczakow et Bender.
Pendant que la Porte s'abandonnait à cette dangereuse sécurité, l'amiral russe Spiridow passait le Sund, radoubait ses vaisseaux en Angleterre , entrait dans la Méditerranée, et enfin jetait l'ancre devant le golfe de Coron. L'aspect inattendu du pavillon russe sema l'effroi parmi les Ottomans, qui se réfugièrent dans leurs citadelles.
C'était le moment de profiter de eette terreur et de s'emparer des points importants de la côte ; mais les moyens des Russes étaient trop faibles pour arriver au brillant résultat que leur souveraine avait en vue. Huit cents hommes de débarquement composaient toutes les forces dont ils pouvaient disposer en faveur des Grecs. Ceux-ci, qui croyaient n'avoir qu'à se rallier à une année assez puissante pour les protéger et briser leurs chaînes , s'alarmèrent en comptant le petit nombre de leurs libérateurs : les Russes, à leur tour, persuadés, d'après les rapports de Papas-Oglou, que toute la population accourrait à leur aide , furent étonnés et mécontents du peu d'ardeur qui animait les Hellènes. Cependant, le primat Benaki leva un corps de quatre mille hommes, qui adoptèrent l'y ni for me russe et prirent le nom de légion orientale et occidentale de Sparte. Une partie de cette petite troupe parcourut la presqu'île pour rallier des partisans ; l'autre assiégea la ville de Coron. Cette place , mal fortiliée , et défendue par une garnison de quatre cents Ottomans , résista pendant deux mois aux efforts infructueux des assiégeants, qui se retirèrent à l'approche de l'hiver : la flotte se réfugia dans le port de Navarin, dont un détachement de troupes russes s'était emparé par surprise.
An printemps suivant , une flottille , sous les ordres de l'amiral Elphinston , vint renforcer l'escadre de Spiridow.
De son côté, le Sultan avait armé vingt vaisseaux de ligne, qui lirent voile pour le Péloponèse. Le kapoudan- pacha , après avoir laissé la moitié de sa flotte dans l'Archipel, s'approcha de la Morée : des dix navires qui lui restaient, quatre débarquaient des munitions et des troupes dans le port de JSapoli , lorsque Elphinston attaqua les six autres. Un seul osa attendre l'amiral russe, et, malgré la fuite honteuse des ein<j bâtiments qui l'accompagnaient, il résista longtemps aux efforts et aux bordées de toute l'escadre ennemie, et finit, après une glorieuse résistance, par se dégager et se réfugier sous la
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protection des forts de Napoli. Le brave musulman qui commandait ce navire s'appelait Haçan-Beï, et annonçait par ce début brillant qu'il deviendrait un jour l'émule des plus illustres marins ottomans. Elphinston, obligé de renoncer à le poursuivre, se retira vers Cérigo.
Lorsque le reste de la flotte ottomane eut rejoint Haçan-Beï, cet intrépide capitaine voulait poursuivre Elphinston ; mais le kapoudan-pacha ne cherchait qu'à éviter l'ennemi , et appuyait sa conduite prudente sur des raisons assez plausibles : les Russes n'avaient en leur pouvoir que Mi si ira , Calainate et iNavarin , et éprouvaient les plus grandes difficultés à se procurer des vivres; tandis que les Ottomans réunissaient de tous côtés leurs forces, et pourraient incessamment attaquer l'ennemi avec une supériorité incontestable. En effet, déjà les milices albanaises , réunies aux troupes ottomanes, marchaient surlePéloponèse : bientôt Patras est réduit en cendres ; Tripolitza , le territoire de Mégalopolis, la Laconie, la Messénie sont ravagées; les vainqueurs poursuivent avec un égal acharnement les G recs et les Moscovites, et signalent leur barbarie par des excès épouvantables, dont la Morée portait encore des marques trente ans plus tard. Les Russes échappés au massacre remontent sur leurs vaisseaux, où ils recueillent le primat Benaki, Papas-Oglou, et une foule de blessés, de malades et de chefs de cette fatale insurrection.
Cependa n 1 1 e k a poud a n-pach a , fid èle à son système de prudence, s'éloignait dès qu'il voyait paraître le pavillon russe; mais enfin , atteint par l'escadre ennemie dans l'étroit canal qui sépare l'île de Chio de la côte d'Asie , il ne put refuser le combat : il rangea sa flotte en forme de croissant le long du rivage, sur lequel étaient établies des batteries qui la protégeaient. Dans cette position il attendit l'attaque des Russes, et lorsque ce moment fut arrivé, il se fit mettre à terre, sous prétexte d'y ordonner quelques mesures nécessaires.
La flotte d'Elphinston, composée seu-
L'UNIVERS
lement de neuf vaisseaux, fut partagée m trois divisions. Après quatre heures d'un feu soutenu , le vaisseau amiral russe aborda la Kapoudana (*) , où le brave Haçan-Beï avait remplacé le timide kapoûdan-pacha : les grappins furent jetés, et l'abordage commença. Mais bientôt une épouvantable catastrophe sépara les combattants :
le feu prit à la Kapoudana , gagna le vaisseau amiral, et les deux navires sautèrent ensemble. Haçan-Beï et quelques officiers échappèrent presque seuls à ce désastre. Épouvanté par cette explosion , et craignant d'être atteint par l'incendie, Dja'fer-Beï, commandant d'une division de la flotte ottomane, gagna la petite baie de Tchechmè f l'ancienne Cyssus), et y fut suivi par ie reste de l'escadre, qui s'y amoncela après lui, malgré les représentations d'Hacan - Beï , convaincu de tout le danger de cette position. Les Russes ne tardèrent pas à profiter de cette faute : des brûlots, lancés pendant l'obscurité , mirent le feu aux vaisseaux entassés dans le port de Tchechmè ; et dans la nuit du 6 au 7 juillet 1770 (24 rebi'ul-ewwel 1184), la flotte ot-
(*) La Kapoudana est le vaisseau amiral des Ottomans ; la Patrona et la Reala viennent ensuite : ces trois navires tirent leur nom des officiers supérieurs qui les commandent , et dont le premier correspond pour ie rang à un amiral , le second à un vieeaoural, et le troisième à un contre-amiral. Depuis 1764, on donne au vaisseau monte par le kapoudan-pacha ou grand amiral, le nom de vaisseau du pacha. Ces quatre navires portent la dénomination de sandjakguèmili'ri (à pavillon), et les autres vaisseaux de ligne celle de aUiï-gucmilèri. On appelle caravcla les frégates , et fircata les briganlins. Outre ces diverses espèces de bâtiments, la marine ottomane entretenait anciennement une quarantaine de galères à seize bancs de rameurs , commandées par des pachas à deux queues : mais l'usage de ces sortes de navires a été abandonné depuis Sultan-Moustaplia III et Sultan Abdul-Ha- .mid Ier, et l'on n'a conservé que la galère du kapoudan-pacha, appelée liaclitarda, qui est richement décorée, et dont on se sert dans certaines cérémonies publiques.
tomane fut anéantie : les secousses causées par l'explosion des navires qui sautaient, et les boulets que lançaient les canons atteints par les flammes , renversèrent les édifices et les fortifications de Tchechmè: cet épouvantable fracas fut entendu, assure-t-on, jusqu'à Athènes, éloignée de cinquante lieues du théâtre de la catastrophe. Un seul vaisseau ottoman, échappé aux flammes, tomba au pouvoir des Russes.
Klphinston, voulant profiter de cette victoire, proposa de forcer sur-lechamp le détroit des Dardanelles (*) , que le baron de Tott, sur l'ordre du Sultan , venait de fortifier à la hâte. Le général en chef de l'expédition, le comte Or lof f, refusa son autorisation à cette entreprise. Désespéré de ce refus, l'amiral écossais pénétra dans le canal de l'Hellespont avec ses trois vaisseaux ; mais ne se voyant pas suivi, il en ressortit sans être atteint par 1 esbatteries du rivage. Il rejoignit ensuite l'escadre russe, et se rendit avec elle devant l'île de Lemnos , dont le siège fut entrepris.
Cependant l'armée des Ottomans était aussi malheureuse que leur flotte. Le général Romanzoff avait pris ses quartiers d'hiver en Moldavie : Khalil- Pacha, qui venait d'être nommé grand vézir et sèrasker, se tenait sur la rive droite du Danube , tandis que Romanzoff occupait l'autre bord , et que le comte Panin arrivait avec soixante mille Russes et Kalmouks pour assiéger Bender. Un fort détachement de cette armée fut chargé de s'opposer aux invasions des Tatares de Crimée ; mais ceux-ci , au nombre de cinquante mille, repoussèrent les Russes, traversèrent le Dniester, firent leur jonction avec, Khalil-Pacha, qui accourait au secours de Bender, et protégèrent son passage sur le Danube. Dès que Romanzoff sut que Tavant-garde musulmane avait traversé le fleuve, il la surprit au point du jour, la chassa, et
(*) Ce détroit est surnommé par les Ottomans Kitidi- Hèhar, c'esl-à-dire Cadenas de la mer.
lui enleva une portion de son artillerie; mais pendant qu'il remportait ce léger avantage , cinquante mille Tatares manoeuvraient sur les derrières de son armée, et cent trente mille Ottomans avaient passé le Danube. Le général russe , sur le point d'être enveloppé , risqua la bataille; après un engagement de huit heures, il parvint, par la supériorité de sa tactique, à tourner le camp ennemi , et à remporter, près de Cahoul, une éclatante victoire : cinquante mille musulmans périrent dans cette journée. Les débris de l'armée repassèrent en désordre le Danube , et gagnèrent Constantinople au moment où la nouvelle de la catastrophe de Tchechmè et de l'apparition d'Elphinston aux Dardanelles semait la terreur dans la capitale. Dans ces circonstances critiques , le Sultan convoqua un divan; il y rendit compte de sa position et des offres amicales aue lui faisaient, en qualité de mediatrices , les cours de Vienne et de Berlin : le conseil tout entier opina pour la paix; mais, pour rendre les négociations plus fructueuses, Sultan-Moustapha continua les préparatifsdeguerre.
L'armée du Danube fut renforcée , et confiée à Silahdar-Muhammed-Pacha , nouveau grand vézir : on lit des levées en Bosnie et en Albanie; et une quantité considérable de munitions de guerre fut embarquée pour Varna , sous la direction du baron de Tott , chargé de la formation des artilleurs, des bombardiers et des pontonniers. Malheureusement l'indiscipline des soldats ottomans neutralisait les efforts de ce chef et les bonnes intentions du Sultan.
Après la défaite de l'armée ottomane à Cahoul , les Tatarcs , abandonnés par Khalil-Pacha , s'étaient jetés partie dans la Bessarabie , et partie dans la place forte d'tsma'ïl qu'ils se préparaient à défendre, tandis que le comte Panin assiégeait Bender, et l'enlevait d'assaut , malgré la résistance d'un corps d'Arabes, qui formait la principale force de la garnison. Peu de jours après, Akcrman ouvrit ses porles aux Busses. Les musul-
mans , découragés et épouvantés par les succès des Moscovites , évacuèrent les forteresses de la rive gauche du Danube; et ces derniers entrèrent, sans coup férir, dans la ville d'Isma'ïl , qui leur avait résisté jusqu'alors.
Cependant Catherine poursuivait avec ardeur l'œuvre de la destruction de l'empire ottoman; tous les malheurs frappaient à la fois Sultan-Moustapha : la Géorgie s'insurgeait; Azof se rendait pour la troisième fois aux Russes; une flottille moscovite s'ap-
S ré tait à dévaster les cotes de la mer foire, et à s'emparer des approvisionnements dirigés sur Constantinople par le Pont-Euxin, tandis que l'escadre d'Orloff devait arrêter les bâtiments de transport dans les mers de la Grèce; en Palestine, l'autorité du Grand Seigneur était méconnue; Ali-Beï, chef des Mamlouks, aspirait à la souveraineté de l'Ègypte; enfin , Sultan-Moustapha ne voyait autour de lui que revers ou révoltes ; et il fallait une âme d'une trempe peu commune pour envisager sans désespoir un pareil tableau.
Depuis trois mois , les Russes , Oers de leur supériorité, bloquaient Lemnos, et attendaient patiemment que la famine leur livrât la forteresse, qui manquait de vivres. L'intrépide Haçan- Beï , ce crocodile de la mer des batailles, comme l'appelle un écrivain oriental , résolut de profiter de la négligence que l'ennemi apportait à ce siège : dans une nuit obscure, il part des Dardanelles avec quinze cents hommes, débarque sur la plage de Lemnos, et, afin que ses soldats ne cherchent plus leur salut que dans la victoire, il repousse au large les bateaux qui lès ont apportés. Il surprend les assiégeants, qui, saisis d'effroi, ne songent qu'à fuir, gagnent leurs vaisseaux et appareillent en toute hâte.
Après ce hardi coup de main , Haçan- Beï ravitaille la place et revient en triomphe aux Dardanelles. La dignité de kapoudan pacha fut le prix de cette belle action , et imposa silence à ses envieux, qui lui reprochaient <f avoir fui à la malheureuse affaire de Tchechmè.
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Les Russes ne furent pas si heureux pendant la campagne de 1771 qu'ils l'avaient été dans la précédente : ils échouèrent dans leurs tentatives sur Trébisonde et la Géorgie : d'un autre côté, la flottille armée dans le port ri'Azof ne put sortir des Palus- M éotides, faute de pilote, et les chefs de l'expédition retournèrent à Saint-Pétersbourg. En revanche , le prince Dolgorouki s'empara , en trois semaines , de presque toute la Crimée , conquête qui valut à ce général le surnom de Krimski. Sur les bords du Danube , les succès et les revers étaient balancés entre le sèrasker et le général Romanzoff , qui occupèrent tour à tour la rive droite et la rive gauche du fleuve. Enfin le besoin de la paix se faisait également sentir aux deux parties belligérantes: les triomphes des Russes avaient été chèrement achetés ; la peste désolait leurs armées, et avait pénétré jusqu'à Moscou même.
L'Autriche et la Prusse poussaient à un accommodement, dans leur intérêt commun ; car, suivant un accord avec la Russie, ces trois puissances devaient se partager une portion de la Pologne. Un armistice fut conclu devant Giurgewo , et un congrès s'ouvrit à Focziani en Moldavie. De longues discussions s'établirent : mais les demandes de la Russie parurent trop exagérées à la Porte; et, après une dernière entrevue qui eut lien à Bucharest entre le £rand vézir Muhsin- Oglou et le général Romanzoff, les conférences furent rompues , et les hostilités recommencèrent.
Dans la campagne de 1773, les armes Ottomanes reprirent l'avantage, quoique sans résultat décisif.. Quatorze mille Russes essayèrent de passer le fleuve, et furent repoussés par les musulmans qui firent six cents prisonniers : le prince Repnin se trouva de ce nombre , et fut envoyé à Constantinople , où on l'enferma aux Sept- Tours. Deux tentatives de Romanzoff, le siège de Silistrie et celui de Varna, n'eurent pas plus de succès. Ce général rentra en Valachie , et les Ottomans prirent à leur tour l'offensive. Le ka-
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poudan-pacha Haçan, le vainqueur de Lemnos, qui n'avait plus de flotte à commander, et dont la bouillante valeur ne pouvait souffrir l'inaction, se mit à la tête d'un corps de sipahis , chassa les Russes au delà du Danube , s'empara de leur artillerie et de leurs munitions, et termina la campagne par ce brillant fait d'armes.
C'est au milieu de ces triomphes ,
3ui consolèrent les derniers instants e Sultan- Moustapha , que ce prince mourut le 20 zilka'dè 1 187 (21 janvier 1774) (*). Avant d'expirer, il exposa à son frère Sultan-Abdul-Hamid la situation critique de l'État, et l'éclaira de l'expérience qu'il avait acquise pendant un règne de dix-sept années. Suîtan-Moustapha III fut justement regretté de ses sujets, qui reconnaissaient la sollicitude dont il était animé pour leur bonheur et pour la gloire de l'empire : arrivé au trône à un âge mûr, il avait pu tirer un enseignement utile de la déposition de son père Sultan- Ahmed 111 : exposé depuis , par la jalousie de son cousin Sultan-Osman , à une mort presque certaine , il n'échappa au poison que par sa prudence et l'étude qu'il avait faite de la médecine; mais sa figure, d'une pâleur effrayante, semblait garder la trace des criminelles tentatives auxquelles il avait été en butte. Cette position précaire avait donné à son caractère une teinte de mélancolie qu'il conserva toujours : il était porté à la réflexion, aimait le travail, et avait acquis quelques connaissances. Il estimait les savants , et ne cherchait qu'a s'instruire : il lit traduire le Prince de Machiavel , Y Mi-Machiavel du roi de Prusse, et les Âphorismes de Boërhaave. Il fonda à Constantinople une académie qui porte son nom ; il fit réparer le
(*) Vassif-Efendi, historien ottoman contemporain de Sultan-Moustapha III, fixe la mort de ce prince au 8 zilka'dè (9 janvier). On peut concilier ces deux dates, car le 11 janvier x 774 , nouveau stjle, répond au 9 janvier du calendrier grec non-réformé, qui est suivi par les Turcs aussi bien que par les Arméniens ei Us antres chrétiens sujets de la Porte.
TURQUIK.
kitab-khanè attenant à la mosquée de Sultan -Muhammed II, et élever relie de Nouri-Moustapha, que le peuple désigne sous le nom de Lalèli- Djamiçi ( mosquée des tulipes). Observateur rigide de la loi religieuse , sage réformateur, esprit juste , il remit en vigueur les lois somptuaires, et s'efforça de rappeler les musulmans aux vertus austères de leurs ancêtres.
Dans son zèle infatigable, il voulait tout connaître par lui - même , et travaillait sans cesse pour suppléer h l'incapacité ou à la paresse de ses ministres. Il répondait à ceux qui lui représentaient que ce genre de vie nuirait à sa santé : « Il faut bien que « je fasse la besogne, puisqu'aucun de « vous ne sait la faire. » Avec un pareil dévouement à ses devoirs , il est probable que ce prince eût porté l'empire ottoman à un très-haut degré de pros- ' périté, s'il avait été secondé par ses grands vézirs , et surtout si les circonstances ne lui avaient été presque toujours contraires. Mais , du moins , les malheurs qu'il éprouva firent briller en lui la plus difficile de toutes les vertus, une constance inébranlable dans les revers de la fortune. Malgré la supériorité de son esprit , il paya le trii)ut aux préjugés de son époque , en montrant un grand penchant pour les sciences occultes : il envoya un exprès au souverain de Fez pour lui demander un habile astrologue ; et , pendant la guerre contre les Russes, il régla souvent ses opérations sur la prétendue influence des astres. Nous devons ajouter , à sa louange , qu'à la fin de son règne , il eut la force morale de reconnaître l'absurdité d'un art dans lequel il avait eu jusqu'alors la plus aveugle confiance.