SULTAN SELIM-KH AN III, FILS DE SULTAN- MOUSTAPH A-KHAN III
Les Ottomans, humiliés par les revers qui, sous des souverains d'un âge avancé et privés d'énergie, avaient signalé les règnes précédents, virent avec joie un jeune prince monter sur le trône d'Osman. Sultan-Sèlim III n'avait que vingt-sept ans environ lorsqu'il succéda à son oncle Sultan-Abdul-Hamid : sa physionomie était agréable et expressive, son esprit actif, son caractère affable ; et le peuple , séduit autant par le charme de son extérieur que par ses heureuses qualités, se livra à l'espérance de voir l'empire recouvrer son ancienne splendeur et reprendre sa prépondérance guerrière.
Sultan-Sèlim, dès son avènement, porta toute son attention sur l'amélioration de l'armée et de la marine :
des ordres furent donnés pour la nouvelle campagne, et les troupes se rassemblèrent à Sophia, d'où devait avoir lieu le départ du grand vézir. I,a plus vive ardeur se manifestait parmi les musulmans; une circonstance favorable à leur cause vint encore les encourager : Gustave III, roi de Suède, déclara la guerre à la Russie; la Prusse, qui avait promis d'en faire autant, ne tint pas cet engagement; et cette défection sauva Catherine, qui n'aurait pu suffire à toutes ces attaques. Les escadres russe et suédoise se rencontrèrent près de Hogland, dans la Baltique; et il s'ensuivit une action dans laquelle les Moscovites et les Suédois s'attribuèrent l'avantage. Les vaisseaux de Gustave quittèrent alors ces parages et retournèrent à Stockholm, où une révolte rappelait le roi. Dès lors, les Russes, délivrés de toute inquiétude de ce côté, se disposèrent à repousser les troupes du Sultan, sous les ordres du pacha de Widdin, qui venait d'être nommé grand vézir. Le kapoudan-pachaHaçan, depuis la destruction de sa flotte, commandait Pavant-garde ottomane: il fut battu, le 21 juillet 1789, à Fokschany (*) , par les forces combinées de Souwaroff et du prince de Saxe-Cobourg. Cette victoire fut le prélude de celle que ces deux généraux remportèrent, deux mois pins tard, sur le gros de l'armée ottomane, qui éprouva une défaite complète à Martinestje sur le Rimnik.
Les vaincus perdirent vingt mille hommes, toute leur artillerie, leurs munitions et cent drapeaux. Après cette défaite, obligé de remettre le sceau à Haçan-Pacha, le grand vézir se retira en Roumilie.
Encouragés par leurs succès, les Russes et les Autrichiens marchent de
(*) Petite ville sur la frontière de la Moldavie et de la Valachie, et faisant partie de ces deux principautés, par portions inégales, dont la plus considérable apparlient à la Valachie.
concert à de nouveaux triomphes : ils s'emparent de Belgrade, de Bender, et sont bientôt maîtres de la Valachie, de la Servie , de toutes les villes qui protégeaient les rives du Danube, et menacent l'importante place forte d'Ismaïl , dernier boulevard de la Turquie.
Tout à coup un événement inattendu délivra la Porte d'un des puissants ennemis ligués contre elle. Le 20 février 1790, Joseph II mourut : son frère Léopold, grand-duc de Toscane, lui succéda. Prenant en considération les menaces de la Suède et de la Prusse , et, peut-être aussi , prévoyant qu'il aurait besoin de toutes ses forces contre l'orage effrayant de la révolution française, il sépara ses intérêts de ceux de la czarine, et, le 4 août 1791, signa avec la Porte, étonnée elle-même de cette heureuse conclusion, le traité de Szistow, par lequel l'Autriche rendait toutes ses conquêtes, et conservait seulement Choczim jusqu'à ce que la paix fut rétablie entre le Grand Seigneur et la Russie. Cette dernière puissance n'avait pas voulu consentir à un accommodement avec le Sultan, et poursuivait le cours de ses conquêtes.
Le terrible Souwaroff cernait Ismaïl.
Cette ville, protégée par une garnison de quarante mille hommes et pourvue de tous les moyens de résistance, était disposée à une défense vigoureuse :
aux fortifications qui l'entouraient, on avait joint un double rang de palissades; les fossés larges et profonds étaient remplis par les eaux du Danube. Pleins de confiance dans leur courage et la solidité de leurs remparts, les musulmans disaient avec orgueil : « On « verra le Danube s'arrêter dans son « cours ou le ciel s'abaisser sur la •«terre, avant que les ghiaours mos- « covites entrent dans Ismaïl. » Malgré tous ces obstacles, Souwaroff n'hésite pas à donner l'assaut : les Russes s'élancent avec ardeur, mais , foudroyés par. l'artillerie ennemie, ils reculent en désordre. Leur général les ramène à la charge; bientôt ils envahissent les remparts, et pénètrent dans la ville.
Les Ottomans, poursuivis de rue en rue , se défendent pendantdouze heures
avec le courage du désespoir. Ils cèdent enfin , et le drapeau russe flotte sur les murs d'Ismaïl. C'est le 22 décembre 1790 qu'eut lieu cette importante conquête. Les vainqueurs souillèrent leur triomphe par l'impitoyable massacre des vaincus; il dura trois jours entiers. Un soldat de la garnison , échappé à cette horrible boucherie, alla porter à Constantinople la nouvelle de ce grand désastre. Les Russes trouvèrent dans la place deux cent trente canons, une immense quantité de munitions de guerre, et des richesses incalculables; car les Ottomans avaient rassemblé à Ismaïl tout le butin qu'ils avaient enlevé à Bender, à Ackerman et à Kilia-Nova, lors de la conquête de ces villes.
Quand le peuple de Constantinople apprit cette sanglante catastrophe , sa fureur ne connut plus de bornes. Déjà , dès les premiers revers de la campagne, il avait manifesté son mécontentement par des incendies et des rassemblements séditieux : il lui OU. ut une victime; il demanda à grands cris la tête du vézir Haçan-Pacha. Sultan- Sèlim n'osa refuser cette satisfaction aux mutins : l'ancien ministre Youçouf-Pacha reprit les sceaux et le commandement des troupes.
Haçan-Pacha, l'un des hommes les plus remarquables de son époque , était né en Perse : dans son enfance il fut enlevé par les Ottomans , et vendu à un habitant de Rodosto , ville sur la Propontide. Trop fier pour supporter l'esclavage, Haçan, dès qu'il eut atteint l'adolescence, s'échappa de chez son maître , et se rendit , par un bateau grec , à Smyrne , où il trouva à s'enrôler au service de la régence d'Alger.
Admis bientôt dans la garde du deï , où son courage le fit remarquer, il eu sortit pour aller commander une province. Les richesses qu'il amassa le rendirent suspect aux chefs de l'Odjak, et Haçan fut obligé de s'enfuir en Espagne, d'où il passa à Naples. A la recommandation du comte de Ludolf, ambassadeur du roi des Deux-Siciles auprès de la Porte , le grand vézir Raghv b-Pncha appela Haçan à Constant.'-
L'UNIVERS
noplc , et lui confia le commandement d'un vaisseau. Dès ce jour, il donna tant de preuves d'habileté et de courage , qu il parvint , de grade en grade, à celui de kapoudan-pacha , et enfin au premier poste de l'empire, où ce vieux soldat, dont la vie n'avait été qu'une suite d'actions glorieuses, expia, par le supplice du cordon, des revers que les musulmans ne devaient qu'à leur indiscipline. On dit qu'Haçan avait toujours auprès de lui un lion apprivoisé; cet animal féroce, mais généreux et fidèle , et dont le seul aspect glaçait d'effroi tous ceux qui abordaient le terrible guerrier, était le vivant emblème de son maître.
Cependant l'armée moscovite, poursuivant sa marche victorieuse, avait passé le Danube, et battu, en juillet 1791, les Osmanlis à Matchin. Le sèrasker, incapable de résister aux efforts des habiles généraux de Catherine, cherchait vainement à s'opposer aux armes russes qui menaçaient d'envahir tout l'empire ottoman , lorsque , heureusement pour la Porte, l'Angleterre et la Prusse intervinrent, et mirent un terme aux hostilités. Les négociations, entamées sous l'influence des puissances médiatrices, amenèrent enfin la paix d'Yassi.
Par ce traité, signé le 9 janvier 1792, la Russie eut la Crimée, l'île de Taman , une partie du Kouban et de la Bessarabie, la ville d'Oczakow, et les pays enclavés entre le Bog et le Dniester : ce dernier fleuve devint la limite des deux empires. Près de son embouchure s'élevèrent bientôt Odessa et d'autres villes, qui commencèrent à peupler ces contrées presque désertes.
Après la conclusion de la paix , Youœur Pacha retourna à Constantinople , où l'attendait sa disgrâce. Il fut remplacé par Melek-Muhammed -Pacha, alors âgé de quatre-vingt-six ans. La place de kapoudan-pacha fut donnée, a la même époque , à Kutchuk-Huçeïn- Pacha Jeune Géorgien , favori du Sultan : quoique élevé dans le repos du sérail , et sans aucune notion de la marine, il ne tarda pas à montrer de grands talents : il débuta par s'empa-
rer des vaisseaux d'un pirate grec, nommé Lambro-Cazzioni , qui désolait les mers de l'Archipel. Vaincu par l'escadre ottomane , ce forban n'eut d'autre ressource que de se jeter dans sa chaloupe , et de gagner les côtes de la basse Albanie ( Epire).
Après cet exploit, Kutchuk-Huçeïn- Pacha s'occupa de réparer les places fortes des frontières, que la guerre avait endommagées. Sûr de la faveur du Sultan, dont il partageait les idées de civilisation, plein de hardiesse, d'activité et d'intelligence, d'un caractère ferme, mais en même temps juste et généreux, il résolut d'aider de tout son pouvoir son souverain dans les réformes dangereuses que méditait ce prince. Sur l'avis de Kutchuk-Huceïn , on fit venir de France et de Suècfe de nouveaux ingénieurs. Plusieurs vaisseaux furent construits d'après la coupe et les proportions en usage dans les chantiers de Toulon , et les Ottomans adoptèrent les dénominations employées par la marine française : les magasins furent pourvus des munitions qui leur manquaient; l'école de marine, fondée par le baron de Tott , fut réorganisée ; des professeurs habiles y instruisirent plus de deux cents élevés, destinés à fournir des officiers de mer et des constructeurs de navires. Les lewends (soldats de marine), les kalioundjis (simples matelots), les aïlakdjis (marins spécialement chargés de la manœuvre) , qui , pendant leur séjour à terre lorsque la campagne navale était terminée (*), devenaient, par leur licence et leurs excès , le fléau de la capitale , furent contenus par l'inexorable sévérité du kapoudan-pacha , et envoyés fréquemment en croisière dans les mers de la Syrie et de l'Archipel , où ils s'exerçaient aux manœuvres et étaient récompensés de leurs progrès par les largesses de Kutchuk - Huçeïn. Enfin des coupes régulières furent exécutées dans les belles forêts de la chaîne mé-
(*) Les marins sont engagés au mois de mars pour une campagne qui commence à la Saint-Georges et finit à la Saint-Dimiti i. («alcndrier grec).
ridionale du Tau rus; et le cuivre nécessaire au doublage des vaisseaux fut tiré des riches mines de ïokat et de Trébisonde.
De son côté, le Sultan poursuivait avec ardeur, sur l'armée de terre, le cours de ses innovations. Des casernes s'élevèrent d'après de nouveaux plans :
la fonderie de Top-Khanè fut mise sous la direction d'officiers français, qui firent renoncer à l'usage de couler des canons d'une dimension colossale, pièces d'artillerie plus embarrassantes qu'utiles , à cause des difficultés que présentait leur service. Des compa-
?;nies de canonniers {toptchis), de usiliers , de bombardiers (khoumbaradjis), furent exercées à l'européenne : ces derniers, portés à trois mille hommes, obéirent à un renégat anglais appelé Ingliz-Moustapha (*).
Toutes ces améliorations choquaient les autres milices , et ce ne fut qu'à grand'peine, en augmentant leur solde et en ne changeant rien à leur ancienne routine , que le Sultan put étouffer momentanément leurs murmures séditieux.
Cependant la Russie, malgré les nombreux avantages que lui avait assurés le traité d'Yassi, élevait de nouvelles prétentions ; il fallut encore l'intervention de la diplomatie européenne pour rétablir la tranquillité , et le Sultan ne crut pas l'acheter trop cher par le sacrifice de deux cent trente mille piastres. La paix avec la Russie était d'autant plus urgente en ce moment, que l'intérieur de la Turquie était troublé par des séditions et des brigandages :
Andrinople venait d'être surprise par une nuée de vagabonds armés , qui avaient levé une forte contribution sur la seconde capitale de l'empire; d'un autre côté, Passwan -Oglou , pacha de Widdin, s'était déclaré indépendant, avait réduit plusieurs villes, et
(*) Le renégat connu des musulmans sous le nom dTngliz-Mouslapka, était un officier anglais très-intelligent, appelé Campbell, qui avait eu un grade élevé dans les armées kilanniqucs. Il mourut à Constantinople (iatis la plus profondr misère.
poursuivait sa marche victorieuse sur les rives du Danube. La Porte lui opposa de nombreuses troupes , et après une suite de succès et de revers, finit par lui laisser, pendant le reste de sa vie, la souveraineté absolue de Widdin.
Tandis que l'armée ottomane commandée par le sèrasker combattait le pacha de Widdin, le kapoudan-pacha, sur l'ordre du Sultan , était revenu à Constantinople, où il pressait les armements maritimes. A cette époque (mai 1798), la France organisait à Toulon une Hotte de treize vaisseaux de ligne et trois cent cinquante bâtiments de transport, avec trente-cinq mille hommes de débarquement. La destination inconnue de cette escadre attirait l'attention inquiète de l'Europe. Le Sultan crut que cette expédition avait pour but de soulever contre la Porte les Grecs de l'Épire et de la Morée, et cette crainte avait motivé les préparatifs du kapoudan-pacha. Le général Bonaparte, déjà célèbre par ses brillantes campagnes d'Italie, était a la téte de l'armement, et son nom seul présageait quelque projet extraordinaire. Il n'entre point dans notre plan de suivre pas à pas dans cette entreprise aventureuse l'homme de génie qui la conduisit; les détails de cette mémorable expédition sont du domaine de l'historien de l'Egypte moderne : nous nous bornerons "donc à indiquer rapidement les événements en contact avec la nation ottomane et nécessaires au développement de ses annales.
Bonaparte , sorti de la rade de Toulon , le 19 mai 1798, s'était emparé, dans le mois de juillet suivant , d'Alexandrie, de Rosette, et avait dirigé une partie de son armée vers la célèbre ville du Caire. Dès que le bruit de ses premiers succès parvint à Constantinople, le Grand Seigneur fit enfermer aux Sept Tours le chargé d'affaires français , et se hâta de conclure une alliance avec l'Angleterre et la Russie. Ces deux puissances réunirent leurs flottes à l'escadre ottomane , et se préparèrent à s'opposer à la marche des Français. Le Sultan donna le sceau
L'UNIVERS
de l'empire à Zia-Youçouf, appela à son aide les pachas d'Anadolie et de Syrie, et réunit promptement deux armées qui devaient concerter leurs opérations. Dans cet intervalle , Bonaparte remporte sur les Mamlouks les célèbres victoires des Pyramides et & Embabè , arrive au Caire , y apprend la destruction de la Hotte française à Aboukir, continue, sans se décourager de ce revers, à se porter en avant ; et après plusieurs glorieux faits d'armes, vient echouerdevant Saint-Jean d'Acre, d'où il opère sa retraite sur le Caire.
Peu de temps après (juillet 1799), le sèrasker de Roumilie Moustapha- Pacha, parti de l'île de Rhodes, débarque sur la plaçe d' Aboukir avec une armée de dix-huit mille hommes. Instruit de l'arrivée des musulmans, Bonaparte accourt, les attaque avant qu'ils aient eu le temps de se retrancher, et les taille en pièces. Moustapha-Pacha engagea, pendant l'action, un combat singulier avec Murât, fut blessé , et se rendit au brave général français.
Cette victoire fut la dernière remportée en Éçypte par Bonaparte. Le grand capitaine méditait déjà, sans doute , le pian de sa haute fortune ; il remit le commandement en chef à Kléber, et partit, le 22 août 1799, pour la France.
A peu près vers l'époque où Moustnpha-Paeha avait quitté Rhodes pour se rendre à Aboukir, la Russie et la Porte entreprirent une expédition dans le but d'enlever à la France les îles Ioniennes qu'elle possédait depuis le traité de Campo-Formio. Trop faibles pour résister aux forces réunies de leurs ennemis , les Français perdirent Cérigo , Sainte-Maure , dorfou et plusieurs autres petites îles , et de plus Prévésa, Voïnitza, Butrinto et Parga sur la côte de l'Épire. Dans cette malheureuse campagne, les Français donnèrent des preuves du plus brillant courage. Le général LaSaicette, retranché avec quatre cents hommes près des ruines de l'ancienne Nicopolis, fut enveloppé par un corps nombreux de cavaliers albanais que commandait Moukhtar. l'un des fils du fameux Ali.
pacha de fanina : nos soldats se firent presque tous tuer les armes à la main, et ceux qu'épargna le cimeterre musulman turent contraints de porter jusqu'à Constantinople les têtes de leurs braves compagnons. Butrinto et Voïnitza furent occupés par Ali-Pacha, et Parga se rendit à I amiral Okzakoff. Enfin un traité,conclu le 21 mars 1800, entre la Russie et la Porte, céda à cettedemière puissance Prévésa, Parga et quelques autres points de la côte, constitua en république les sept îles Ioniennes et leurs dépendances , et les plaça sous la protection du Sultan, à qui 'elles payèrent un tribut.
Après que Bonaparte eut quitté PÉçypte , l'assassinat de Kléber par un jeune Syrien fanatique, et les fautes que commit le général Menou , déterminèrent la retraite définitive des Français , qui évacuèrent ce pays en septembre 1801.
Un mois plus tard, Esseïd-Ali-Efendi, ambassadeur de la Porte, signa à Paris un traité relatif à l'échange des prisonniers et au renouvellement des relations politiques et commerciales de la France avec la Turquie.
Cependant, malgré ces heureuses circonstances , l'empire ottoman ne prospérait pas et était toujours livré à de nouvelles agitations. Sultan -Sèlim voyait avec inquiétude le séjour prolongé des Anglais à Alexandrie et clans quelques autres places. En outre , il avait à combattre, en ce moment, le rebelle Passwan - Oglou , dont nous avons raconté plus haut la soumission, en anticipant sur les événements, afin de présenter à la fois au lecteur tout ce qui se rattache à la destinée de ce pacha , qui ne rentra dans le devoir qu'en 1803. A Belgrade, les janissaires , dont le mécontentement était excité par les innovations du Sultan , avaient massacré le pacha et s'étaient emparés de la ville et de la citadelle. Des brigands, connus sous le nom de Kirzalis et de HaïdouU, ravageaient la Bulgarie et la Thrace; PEgypte n'était pas moins agitée que les provinces de la Turquie européenne; les beïs- mamlouks étaient parvenus à ac-
quérir, dans les contrées que baigne le Nil, une puissance sans bornes, et avaient réduit le pacha ottoman à n'y avoir plus qu'une autorité nominale :
enfin les Wehhabis, ces sectaires dont nous avons fait connaître l'origine , et qui, depuis quarante ans, s'étendaient au sein de l'Arabie, menaçaient les possessions ottomanes.
Au milieu de tous ces éléments de troubles , la population <ie Constantinople fut détournée un moment de ses tristes pensées par un spectacle si nouveau pour elle et si étranger aux contrées orientales, que la sensation qu'H y produisit fut ineffaçable. Le 7 octobre 1802, plus de trente mille habitants se réunirent dans la plaine de DolmarBaghtchè ; les femmes, toutes voilées, se placèrent d'un côté, et les hommes de l'autre ; parmi ceux-ci les costumes si variés des Ottomans , des Grecs, des Arméniens, des Juifs, des Arabes , des Barbaresques , offraient un coup d'œil admirable. Bientôt parut le kapoudan-paclia, escorté par une troupe de cavaliers mamlouks; enfin le Sultan, entouré d'une garde nombreuse et de cent esclaves aux vêtements éclatants de blancheur, vint se placer sous un kiosque magnifique. Un instant après l'arrivée de Sa Hautesse , un superbe aérostat, orné de croissants et d'étoiles , s'éleva majestueusement du milieu de l'enceinte où il avait été retenu jusqu'alors : on ne saurait peindre l'étonnement et l'enthousiasme de la foule , à la vue de cette ascension merveilleuse : après un moment d'admiration muette, de longs cris Cl Allah interrompirent ce silence ; le ballon , poussé par un léger coup de vent, s'etant incliné du côtéoù se trouvait le Grand Seigneur, le peuple crut que c'était pour saluer Sa Hautesse, et redoubla ses cris de joie. Enfin les spectateurs émerveillés ne purent se décider à se retirer que lorsqu'ils eurent entièrement perdu de vue l'aérostat, qui prit sa direction au-dessus du canal et alla tomber en Asie. Deux physiciens anglais étaient les auteurs de ce prodige, inexplicable pour les habitants de Constan-
tinople, qui l'attribuèrent à la magie.
En mars 1803, les Anglais évacuèrent l'Égvpte, et remirent la place d'Alexandrie à Kourchid-Pacha. Au commencement de la même année, le maréchal Brune était arrivé à Constantinople en qualité d'ambassadeur du gouvernement français, et avait été très-bien accueilli par Sa Hautesse.
Cependant les Russes, malgré leur alliance avec l'empire ottoman, se livraient à des hostilités sur les frontières, et soutenaient les Serviens, qui , sous les ordres de George Petrowitz, surnommé Czemi (le noir), venaient de se proclamer indépendants. D'un autre côté, Ali, pacha de Yanina, parvenait enfin, au bout de quinze ans, à triompher des Souliotes, peuplade belliqueuse qui habitait quelques âpres montagnes de l'Albanie; et le tyran de PÉpire, fier de ses succès, bravait la puissance du Sultan. Sur ces entrefaites, la guerre, à laquelle le traité d'Amiens avait mis un terme en Europe depuis 1802, se ralluma entre l'Angleterre et la France. Le Sultan déclara qu'il garderait une neutralité absolue; et, pour la faire respecter, il poussa activement l'armement de sa flotte et l'organisation de ses armées de terre. Il avait d'ailleurs à combattre, au dedans, des révoltes sans cesse renaissantes. A Saint-Jean d'Acre, Ismaïi-Pacha s'empara de l'autorité, et refusa de reconnaître le gouverneur envoyé par la Porte. D'un autre côté, les M ehhabis faisaient des progrès dans le midi de l'Arabie, et s'emparaient successivement de la Mecque et de Médine, qu'ils profanaient par le meurtre et le pillage. La caravane des pèlerins fut attaquée par ces sectaires et massacrée en grande partie; événement qui mit, pendant lusieurs années, les musulmans dans impossibilité d'accomplir un des préceptes les plus sacres de leur religion.
Au mois de juillet 1804, le maréchal Brune notifia au divan l'avènement au trône de France de l'empereur Napoléon; mais la Porte répondit d'une manière évasi v e à cette notification , et , après avoir tergiversé pendant quelques
L'UNiVKRS.
mois, elle laissa partir le général français sans lui donner de réponse satisfaisante. Mais lorsque la brillante campagne de 1805 eut ajouté un nouvel éclat à la gloire militaire de Napoléon , lorsque ses armées eurent occupé la capitale de l'Autriche et battu les Russes à Austerlitz, le Sultan, ébloui par ces glorieux faits d'armes, s'empressa de reconnaître l'empereur et lui donna le titre de padichâh de France.
Halet-Éfendi se rendit ensuite à Paris, en qualité d'ambassadeur, pour complimenter le monarque français, à qui il porta de riches présents. *
Cependant la paix imposée par Napoléon aux puissances qu'il avait vaincues ne pouvait être de longue durée :
une nouvelle coalition, fomentée par l'or et les intrigues de l'Angleterre, s'était formée contre la France. Sultan- Sèlim, instruit de ces symptômes de discorde, sentit le besoin, pour faire respecter sa neutralité, de renforcer ses moyens de défense. Il ordonna de diriger sous les mursd'Andrinople une armée destinée en même temps à agir contre les Serviens révoltés et à défendre les frontières, en cas d'attaque par quelque puissance étrangère; il décida que cette armée serait composée en partie de troupes exercées et habillées a l'européenne, appelées nizam-djèdid (nouvelle ordonnance). Un khatti-chèrif ordonna à Kadi-Pacha (*), gouverneur de la Karamanie, d'incorporer dans les régiments nizam-djèdid les jeunes gens au-dessous de vingt-cinq ans, et de les conduire à Constantinople, pour se rendre de là dans la seconde capitale de l'empire. Bientôt Kadi-Pacha envoya dans Andrinoplc
(*) Kadi-Pacha s'appelait Abdurraliman , et avail commencé par suivre la carrière de la magistrature, où il avait eu le rang de kadi ou juge : poussé par son goût pour les armes, il renonça à son premier étal , et gagna par ses talents militaires la dignité de pacha; suivant l'usage, adopté chez les Orientaux , de désigner les hauts personnages par un surnom , il reçut celui de Kadi- Pacha sous lequel il est plus connu que sous «on nom véritable.
des commissaires pour préparer les logements nécessaires aux seize mille hommes qu'il avait rassemblés; mais ces envoyés furent chassés par les habitants, qui, excités par les janissaires , ennemis déclarés de la nouvelle milice, prirent les armes et se disposèrent à défendre l'entrée de leur ville aux nizam-djèdid. A cette nouvelle, le divan envoya aux insurgés un kapoudji-bachi chargé de concilier les esprits; mais il fut massacré dès son arrivée. Les révoltés marchèrent ensuite contre l'armée de Kadi-Pacha, et se retranchèrent dans la petite ville AeBaba-Eski. Kadi-Pacha ayant voulu les déloger de ce poste , vit ses braves soldats écrasés par le feu des maisons, et tut obligé de se retirer. Il se dirigea alors sur Selivria, dans le but de se rapprocher de Constantinople; devancé par les janissaires, qui occupaient ïchorlou, il voulut emporter cette ville d'assaut, échoua encore, et alla attendre, pendant quinze jours, à Selivria, les renforts que la Porte lui promettait.
Tandis que ces événements se passaient, les janissaires de Constantinople offraient tous les symptômes de la rébellion : des réunions séditieuses avaient lieu , on n'entendait que menaces contre les ministres et injures contre le Sultan. Pour calmer cette effervescence dangereuse, on employa les voies de la persuasion; le mufti s'offrit comme intermédiaire entre le peuple et le Grand Seigneur, et çrâce à la nomination de l'aga des janissaires au poste de grand vezir, à l'exil des ministres et au sien propre, l'adroit mufti , par ces mesures qu'il avait conseillées lui-même, parvint à ramener momentanément le calme. Les nizamdjèdid retournèrent en Asie, et l'on renonça à faire entrer les janissaires dans le nouveau corps. Mais le khattichèrif qui en avait donné l'ordre ne fut pas révoqué , et cette circonstance entretint la fermentation dans les esprits.
Pendant ces troubles, le général Sébastiani, nouvel ambassadeur français, arriva à Constantinople, en août
TlTRQlM F.
180G, rt y fut accueilli avec In plus grande distinction : il était chargé secrètement de tâcher d'entraîner la Porte à une guerre contre la Russie; et il parvint à son but, en faisant destituer les princes Ipsilanti et Morousi, hospodars de Moldavie et de Valachie, protégés par les Russes.
Dès que l'empereur Alexandre apprit cette déposition contraire aux traités, il envahit, sans déclaration préalable, ces deux provinces. Les pachas des frontières essayèrent inutilement d'arrêter les troupes russes sous les ordres du général Michelson. La Porte déclara alors la guerre à la Russie; mais, sur les représentations de tous les ambassadeurs et même du général Sébastiani, le ministre de cette puissance, M. d'Italinski, ne fut point emprisonné, et eut même la liberté de se retirer. Sultan-Sèlim donna, en cette occasion, une preuve de sou humanité et du désir qu'il avait de mettre son gouvernement au niveau de la civilisation européenne.
Cependant, tandis que la Russie attaquait par terre l'empire ottoman , l'Angleterre flt une tentative hardie pour décider le Sultan à se réunir aux puissances liguées contre la France.
Une escadre anglaise , sous les ordres du vice-amiral Dukworth, menaça les Dardanelles. A l'apparition de cette flotte , le kapoudan-pacha fit sortir ses vaisseaux du port , et l'on entreprit des t nivaux , à la vérité assez lents, pour mettre les batteries du détroit en état de défense. M. Arbuthnot, ambassadeur britannique , après avoir eu une audience du reïs-éfendi , qui répondit avec énergie à ses prétentions (*) , se retira à Ténédos , d'où il continua ses négociations avec la Porte ;
(*) Voici quelles étaient les demandes de l'ambassadeur anglais : l'alliance de la Porte avec l'Angleterre et la Russie ; la remise immédiate des forts et batteries des Dardanelles, ainsi que de la flotte ottomane, à la première de ces puissances, et la cession de la Moldavie et de la Valachie à la seconde; in lin la déclaration de guerre à la France rl IVxpolsion du général Sébastiani.
24e lirrnisnn. (Ti rqihe.)
il eut l'adresse, en entretenant les ministres ottomans des Intentions pacifiques de l'Angleterre, de leur faire négliger la réparation des Dardanelles.
Malgré les représentations du général Sébastiani , qui avertit le Sultan que les forts et les batteries du détroit n'étaient point en état d'arrêter l'ennemi au passage, les travaux ne marchaient qu'avec lenteur; car les ministres ottomans ne partageaient pas , à cet égard , la conviction de l'ambassadeur français. Profitant de cette dangereuse meurie, l'amiral anglais arriva , le 20 février, dans la matinée, devant les deux premiers châteaux , dont le feu peu actif ne put l'arrêter : parvenu à la hauteur des forts de Kilid-itl Iiahr (clef de la mer) et Ar Sultaniiè, le vaisseau amiral fit jouer toute son artillerie, et le reste de sa flotte suivit cet exemple ; celle des Ottomans y répondit, et la canonnade devint trèsactive, mais sans pouvoir empêcher la marche des navires. Le kapoudanpacha, nui s'était placé dans une des principales batteries , se retira bientôt , effray é de l'effet des boulets de l'ennemi. Son départ fut le signal de la fuite des canonniers musulmans, qui laissèrent seuls quelques officiers franais (*), désignés pour les commander, /escadre ottomane, stationnée en avant de Gallipoli , fut brusquement attaquée : elle ne se composait que d'un vaisseau de ligne, de cinq frégates et d'un brick ; une partie des équipages se trouvait à terre pour célébrer la fête du Courban - Bvïrum .
Aussi, sauf une seule frégate qui fit une vigoureuse résistance, cette flottille fut détruite sans difficulté.
Lorsque la nouvelle du passage des Dardanelles par la flotte anglaise parvint au sérail , elle y excita une terreur et une confusion inexprimables. Le divan , rassemblé à la hâte, opina tout entier pour une prompte adhésion aux volontés de l'Angleterre: l'effroi de ses pusillanimes conseillers gagna le
(*) On comptait parmi eux des officiers drvcniiscu !èbresdepùi$, teltque 1rs généraux Fov, Haxo. M. do Tracv, etc.