‹ TurquieChapitre 61 sur 78 · LU HIVERS · texte numérisé non relu

LU HIVERS

Sultan lui-même : il envoya sur-lechamp Ismaïl-Beï , l'un de ses favoris , pour annoncer à l'ambassadeur français la décision du divan , et pour l'engager à partir. Mais le général Sébastiani s'y refusa avec dignité , en disant nue l'arrivée de la flotte anglaise ne l'effrayait pas ; qu'accrédité auprès de la Porte, il se trouvait sous sa sauvegarde, et qu'il ne quitterait Constantinople que sur Tordre formel de Sa Hautesse.

. Cependant les habitants de la capitale , loin de partager la terreur du divan , montraient un élan extraordinaire : les toptchis couraient aux batteries; les janissaires s'armaient de fusils et de yatagans; les vieillards, les enfants aidaient aux travaux , et portaient de la terre ou des fascines. Sultan- Sèlim profita de l'enthousiasme de la population : il ordonna sur-le-champ d'achever les batteries commencées, et mit les travaux sous la surveillance immédiate des ministres. Le général Sébastiani , charmé de cette résolution énergique, offrit à Sa Hautesse les services de deux cents Français; ils furent acceptés avec reconnaissance; l'ambassadeur lui-même se rendit aux batteries, prodigua l'or aux travailleurs et aux canonniers, et y laissa des officiers de sa suite pour diriger les efforts des Ottomans.

Pendant que la Porte prenait avec ardeur ces mesures défensives, la flotte anglaise se déployait à deux lieues au large, ênfacede Constantinople; le vent du sud lui ayant manqué, elle fut obligée de jeter 1 ancre à la hauteur de Proti, la plus occidentale des Iles des Princes. Le lendemain, l'ambassadeur anglais envoya au divan des officiers parlementaires, pour engager la Porte à accéder aux propositions de l'Angleterre : effrayés par l'accueil que leur firent les officiers et les marins musulmans , ces envoyés, appelés au sérail , crurent que leur dernière heure était venue, et, au lieu de se rendre au palais, retournèrent, à force de rames, à bord de leurs vaisseaux. Ces retards, et le soin que mit le divan à traîner les négociations en longueur, furent très-favorables à !a

cause des Osmanlis , en leur laissant le temps de pousser les travaux militaires avec une rapidité sans exemple.

Les fortifications s élevaient à vue d oeil sous l'inspection de Sultan-Sèlim , qui parcourait lui-même les nouvelles batteries , distribuant des éloges et des largesses à ses sujets de tout rang et de toute religion. Au bout de cinq jours, )lus de neuf cents pièces d'artillerie îérissèrent le rivage, dix vaisseaux de guerre ottomans se placèrent en ordre de bataille , et Constantinople se trouva dans un état de défense formidable.

Cependant les négociations continuaient, mais l'occasion d'imposer des lois à la Porte était perdue , et l'ambassadeur anglais se relâcha de ses prétentions exorbitantes. Malgré cet adoucissement, le Grand Seigneur ne voulut jamais entendre à aucun accommodement avant que l'escadre anglaise fût sortie du détroit des Dardanelles ; et l'amiral Dukworth, renonçant à des sommations inutiles et craignant que les vents contraires ne missent sa flotte en danger, leva l'ancre, et se retira sans rien tenter, aux cris de joie de toute la population de Constantinople accourue sur le rivage. En repassant le canal de PHellespont, les Anglais furent très -maltraités par le feu des batteries et des châteaux : deux corvettes coulèrent bas, et plusieurs vaisseaux de haut bord éprouvèrent de grandes avaries.

Sorti avec honneur de cette crise, le Sultan s'occupa de récompenser les braves qui avaient contribue à cet heureux succès, mais il punit sévèrement les lâches : Fèïzi-Éfendi, chargé de la défense des Dardanelles, lors de l'entrée des Anglais, et qui s'en était acquitté avec tant de négligence, fut décapité; le kapoudan-pacna , qui avait déserté son poste, fut exilé, et sa place donnée à un officier algérien nommé Seïd-Ali, célèbre par ses faits d'armes dans la dernière guerre contre les Russes.

Le gouvernement anglais , pour se venger du peu de succès de sa tentative sur Constantinople, voulut arra-

cher au Sultan la riche province de l'Égypte. En conséquence, lorsque le vice-amiral Dukworth eut-radouoé ses vaisseaux à Malte, il reçut l'ordre de se préparer à soutenir la' flotte de l'amiral Lewis, qui fit voile pour Alexandrie : niais cette expédition n'eut pas un résultat plus heureux que celle qui avait été tentée aux Dardanelles. Les Anglais, après s'être rendus maîtres d'Alexandrie, grâce a la trahison d'Elii- Beï, se laissèrent battre par Muhammed- Ali-Pacha , gouverneur du Caire; et n'étant pas soutenus par les beïsmamlouks , sur l'appui desquels ils avaient compté, ils furent obligés d'évacuer l'Egypte, le 22 août 1807.

Ces deux entreprises de l'Angleterre contre Constantinople et l'Égypte, en témoignant de la mauvaise volonté du cabinet britannique contre la Porte, déterminèrent le Sultan à déclarer officiellement la guerre à la Grande-Bretagne, et à contracter alliance avec la France. Mais l'Angleterre, dans la vue d'adoucir le Grand Seigneur, ne répondit pas à cette déclaration, éloigna ses vaisseaux des cotes de Syrie et de l'Archipel , et employa toutes les mesures propres à faire cesser les hostilités. Se trouvant aussi en guerre avec la Russie, dont une flotte de vingt-deux voiles, sous les ordres de PamiralSiniavin, surveillait les Dardanelles, taudis que son armée de terre occupait la Moldavie'et la Valachie, la Porte prit toutes les dispositions nécessaires pour résister à cette double attaque. Le kapoudan-pacha Seïd-Ali attaqua , avec dix-huit vaisseaux , l'escadre moscovite : le combat fut vif et opiniâtre, mais enfin les Ottomans furent vaincus. Seïd-Ali, obligé de rentrer dans le canal des Dardanelles , accusa de cette défaite le patrona ( vice-amiral ) Chèrèmet-Beï , et le fit décapiter. Malgré sa victoire, l'amiral russe, dont la flotte avait souffert dans l'action , retourna aux îles Ioniennes et ne reparut plus dans l'Archipel , circonstance qui fit regarder Seïd-Ali -Pacha comme un libérateur, quoiqu'il eut eu le désavantage en bataille rangée.

D'un autre côté, et pour chasser les

Russes des deux provinces qu'ils venaient d'envahir, le Sultan ordonna une levée extraordinaire. Le pacha de Bosnie eut ordre de soumettre les Serviens qui prétendaient former une principauté indépendante, sous la seule condition de payer un tribut annuel à la Porte: les autres troupes envoyées par les pachas d'Asie devaient se diriger sur Chumla, où allait se rendre le grand vézir Ibrahim-Pacha, accompagné, suivant l'ancien usage, des ministres du divan et de leur entourage. Lorsque ces dignitaires eurent quitté Constantinople, ils furent remplacés dans cette capitale par le kaïmmèkam Moustapha et par des vèkils ou substituts, qui remplirent les fonctions des ministres absents. Moustapha- Pacha, ennemi secret des nouvelles institutions, se ligua avec le kazi-asker de Roumilie, qui venait de remplacer le mufti dont les sages conseils et le dévouement avaient aidé Sultan- Sèlim à triompher d'une première révolte. Le nouveau chef de la loi partageait l'aversion du kaïm-mèkam pour les réformes; mais il avait caché jusqu'alors ce sentiment, et était parvenu ainsi à en imposer à son maître, qui le croyait dévoué a la cause de la civilisation.

Cependant, la crainte d'occasionner une émeute parmi les janissaires empêcha le Sultan d'envoyer les troupes du nizam-djèdid sur les bords du Danube; on en plaça une partie dans les forts et les batteries du Bosphore; le reste demeura en Asie. On avait adjoint à ces premiers environ deux nulle soldats, appelés yamaktabialis ( servants de batteries ), qui reçurent la même solde et occupèrent les mêmes casernes que les nizam-djèdid. On espérait ainsi leur inspirer le goût des exercices de ces troupes nouvelles et les incorporer avec elles. Mais la mauvaise volonté du kaïm-mèkam empêcha cet heureux résultat : ses intrigues semèrent bientôt la désunion entre les deux corps. Moustapha-Pacha ordonna alors à l'ancien reïs-éfendi, Ingliz-Mahmoud, d'aller payer la solde des yamaks et de leur porter l'uniforme

L'UN IV ERS

des nizam-djèdid, pour décider les premiers à s'en revêtir. Cette mesure perfide porta les fruits que le kaïm-mèkam en attendait : Mahmoud-Efendi ayant ordonné aux yamaks d'adopter le nouvel uniforme^ ils se précipitèrent sur lui, et l'aura ion t assassiné, si les nizamdjèdid ne l'avaient défendu. Pendant cette lutte , Mahmoud parvint à s'échapper et à gagner le village de Buïuk- Dèrè; mais il y fut atteint par quelques tabialis et massacré sur-le-champ. Ce meurtre fut le signal d'un conflit général entre les deux corps rivaux : les vamak- tabialis, plus nombreux que ïes nizam-djèdid , parvinrent à les masser de tous les forts , tuèrent le commandant des batteries de la côte d'Asie, et jetèrent son cadavre à la mer. Loin de réprimer ces désordres , le kaïm-mèkam trompa le Sultan par de faux rapports, et parvint , par ses manœuvres ténébreuses, à persuader aux janissaires et aux yamaks que le moment était venu de détruire la nouvelle milice et de punir de mort les ministres qui avaient établi ce système d'organisation militaire. Bientôt les yamaks se réunirent dans la grande vallée de Buïuk-Dèrè , élurent pour chef Kabaktchi-Oglou, et après une inaction de trois jours , marchèrent sur Constantinople au nombre de six cents ; là ils massacrèrent le defterdar, le zaral>khanè-émini, et quelques autres hauts personnages que le kaïm-mèkam voulait faire périr, et qu'il avait invités à se rendre auprès de lui. Les nizam-djèdid avaient été consignés dans leurs casernes; et Kabaktchi-Oglou , ne rencontrant point de résistance, renforça sa troupe de sept à huit cents janissaires, de deux cents galioundjis , et du corps des toptchis. Se voyant à la tête de forces imposantes , Kabaktchi s'établit sur la place de l'Etmeïdani , fit apporter les kazans des ortas ; et dans une allocution aux rebelles, et au peuple qui s'était joint à eux , il les poussa à détruire le corps des nizam-djèdid ; à défendre les règlements institues par le vénérable eheïkh Hadji-Bektach, et à punir les ministres qtii les avaient violés. 11 leur

lut aussitôt la liste des proscrits, que le kaïm-mèkam lui avait envoyée; et la populace, instruite du nom des victimes qu'elle devait frapper , se mit à leur recherche, et massacra la plus grande partie de ces infortunés. Mais le bostandji-bachi, retiré au sérail, était à l'abri de la fureur populaire; les portes de l'enceinte du palais étaient fermées, les itch-oghlans et les bostandjis avaient pris les armes.

Les rebelles, rassemblés devant la porte impériale ( Bab - Humcàoun) , demandaient à grands cris la téte du bostandji-bachi. Sultan-Sèlim, quoique effrayé de la fureur du peuple, résistait noblement aux instances de ses ministres tremblants qui le suppliaient de livrer cette victime pour rétablir le calme. Le bostandji-bachi lui-même, se prosternant aux pieds de son maître, le conjura de sauver sa personne sacrée en livrant son esclave aux yamaks. Attendri de ce dévouement généreux, S u I tan-Sèl i m cou vre de ses deux mains ses yeux mouillés de larmes, et cède à la cruelle nécessité : « Puisque « tu consens à ce douloureux sacnfi- « ce, meurs, ô mon fils ! dit-il en san- « glotant , et que la bénédictiond'A) « lah t'accompagne ! « A peine* a -t " prononcé ces mots, que la tétei bostandji-bachi tombe sous le sabre de l'exécuteur, et, jetée par les créneaux, roule devant les yamaks, qui la portent en triomphe jusqu'à IT.t-meïdani, où elle prit place parmi les dix-sept têtes des principaux dignitaires, rangées sur une ligne parallèle à celle des Kazans.

Les massacres duraient depuis deux jours , tous les ministres partisans du nouveau système avaient péri; dans cette conjoncture critique, Sultan-Sèlim supprima le corps des nizam-djèdid , prétexte de tant de troubles. Le triomphe des janissaires était complet, et cependant les rebelles ne se séparaient point. Enhardis par ce succès, les chefs cachés de la conspiration résolurent de déposer un souverain dont les lumières et le penchant pour la civilisation ne pouvaient convenir aux barbares ennemis de toute innovation utile. Kabaktchi-Oglou se chargea de

décider les soldats à ce nouveau crime ; dans une harangue artificieuse, il peignit Sultan-Sèlim comme l'ennemi implacable des janissaires, leur lit craindre sa vengeance, et les détermina à proposer au mufti cette question insidieuse : « Tout padichâh qui , par sa « conduite et ses règlements, combat « les principes religieux consacrés par « le Coran , mérite-t-il de rester sur le « trône ?» Le mufti , prévenu de cette démarche, joua son rôle avec la plus grande hypocrisie; il feignit la douleur et rabattement, plaignit le malheureux monarque, égaré, dit-il, par des conseils perfides , et que le prophète abandonnait parce qu'au lieu de mettre sa confiance en Dieu , il voulait assimiler les Osmanlis aux infidèles. Après ce discours, dont l'application n'était pas difficile, il écrivit son fetwa avec la formule négative :

« Olmaz (cela ne se peut pas), » en y ajoutant les mots sacramentels : « wè allahou Aylem (mais Allah sait ce qui vaut le mieux ). » Cette décision , suffisamment expliquée par les paroles dont le mufti l'avait fait précéder, fut regardée comme la condamnation du souverain ; et Kabaktchi-Oglou déclara que , d'après le fetwa du mufti et le vœu des Osmanlis, Sultan-Sèlim avait cessé de régner , et que Sultan-Moustapha , fils de Sultan-Abdul-llamid , devenait , dès ce moment , padichâh et souverain légitime de l'empire ottoman.

Il fallait cependant signifier sa déposition à Sultan-Sèlim , qui était encore maître du sérail , défendu par les itch-oghlans et les bostandjis, et qui avait en son pouvoir Sultan-Moustapha. Cette mission était périlleuse; le mufti s'en chargea : rassuré par son caractère sacré et par la douceur de son souverain, il se rendit dans la grande salle du palais, où Sultan-Sèlim, assis dans l'angle d'un sopha, était entouré de ses officiers et de ses domestiques consternés. Le cheïkh-ulislam se prosterna aux pieds de son maître, et lui déclara avec l'accent de la plus profonde tristesse et avec tous les ménagements possibles, que le peu-

ple avait prononcé sa déchéance, et que toute résistance ne servirait qu'a taire répandre inutilement le sang de ses fidèles serviteurs. Le Sultan entendit avec calme le discours hypocrite du mufti, se leva, promena ses" regards attendris sur les témoins de cette scène , et alla se renfermer de lui-même dans le Kafèss. Lorsqu'il y entra, Sultan-Moustapha se préparait à en sortir : Sèlim l'embrassa affectueusement, lui adressa quelques paroles touchantes , et lui recommanda surtout de travailler au bonheur du peuple. Sultan-Moustapha , empressé de jouir des douceurs de la toute-puissance, et d'ailleurs peu fait pour goûter le discours de Sultan-Sèlim , y prêta à peine l'oreille; ruais ce monarque infortuné trouva une grande consolation dans les témoignages d'amitié que lui donna Sultan- Mahmoud , qui , doué d'un cœur élevé et des plus heureuses dispositions , avait su apprécier, mieux que son frère Sultan-Moustapha , les vertus et les bienfaits de leur cousin. Sultan-Sèlim s'attacha vivement au compagnon de sa captivité, et se voua entièrement à son éducation politique.

La suppression des nizam-djèdid suivit immédiatement la déposition de leur fondateur; ils se dispersèrent, et leurs casernes furent pillées par les troupes de Kabaktchi-Oglou.

Sultan-Sèlim , dépose en mai 1807, avait régné dix-huit ans, pendant lesquels il s'était principalement occupé de faire entrer les Ottomans dans la voie de la civilisation. Cette généreuse pensée fut cause de la perte de ce monarque vertueux , humain , juste et éclairé , mais qui , malgré ses lumières, ne comprit point que la nation musulmane, par l'essence même de ses institutions stationnâmes et de sa religion exclusive , est mal disposée à se fondre avec les peuples chrétiens , et à s'associer à leur marche progressive. Cependant l'époque semblait favorable à l'accomplissementdes projets de Sultan-Sèlim :

les mœurs des Osmanlis s'adoucissaient depuis plusieurs règnes; de grands événements militaires avaient mis les

L'UNIVERS

soldats de la Porte en contact avec ceux des puissances européennes ; on pouvait croire qu'ils apprendraient d'elles l'art de la guerre, et qu'ils perdraient cette horreur et ce mépris que les mahométans ont toujours montré pour nos institutions, et qui ne proviennent que du fanatisme et de l'ignorance auxquels Sultan-Sel im tenta de les soustraire : mais il fut trompé dans son attente; et cette épreuve dangereuse lui coûta d'abord le trône, et plus tard la vie. Nous raconterons , dans le chapitre suivant, les détails de cette sanglante catastrophe.

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