SULTAN -MOCSTAPHA- KHAN IV, FILS DE SULTAN ABDLL-HAMID-KHAN
La révolution qui venait de s'opérer tenait les habitants de Constantinople dans la plus grande inquiétude : les Francs (*) et les juifs craignaient surtout que la soldatesque ne passât du pillage des casernes à celui des habitations particulières : toutes les boutiques étaient fermées , et la consternation régnait dans la ville. Bientôt des salves d'artillerie et les proclamations des crieurs publics annoncèrent l'avènement de Sultan-Moustapha. Les ministres mis à mort étaient déjà remplacés; et ceux qui avaient survécu à cette crise étaient confirmés dans leurs emplois. Les yamaks, à qui une gratification avait été accordée , retournèrent aux châteaux du Bosphore, dont Kabaktchi-Ogiou obtint le commandement , et les janissaires rentrèrent dans leurs casernes. Les représentants des puissances étrangères reçurent l'assurance qu'ils n'avaient rien à craindre; les affaires publiques
(*) On comprend indistinctement sous la dénomination de Frenk ou EfrenJj (Francs), tous les chrétiens non sujets de la Porte, de quelque nation qu'ils soient. Français, Anglais, Italiens, etc. ; mais dans les actes publics ils sont désignes par la qualification de mustèemen , c'est-à-dire ceux qui ont demandé merci , ou qui sont en paix avec les musulmans , en opposition à la qualité de harèi, ennemi en état de guerre constant.
et les relations des habitants reprirent leur cours habituel, et toutes les craintes se dissipèrent.
La chute de Sultan-Sèlim devait entraîner nécessairement la ruine des institutions qui avaient soulevé contre lui un peuple ignorant et fanatique; mais , quoique le kaïm - mèkam et le mufti se fussent empressés d'annoncer à la foule , réunie sur la place de l'Etmeïdani , que le nouveau padichâh allait rétablir les anciens usages et effacer jusqu'à la trace des innovations de son prédécesseur, les taxes établies pour l'entretien des nizam-djèdid n'en furent pas moins maintenues; et, comme il arrive souvent, le peuple, qui avait fait la révolution, n'y gagna que quelques impôts de plus.
La nouvelle du changement de règne produisit à l'armée du Danube des sensations diverses : les janissaires en témoignèrent une grande joie; mais leur aga , qui devait sa place à Sultan- Sèlim , blâma hautement la conduite des yamaks , et déclama avec si peu de ménagement contre les rebelles qui s'étaient arrogé le droit de déposer leur souverain , que les soldats indignés se révoltèrent et lui arrachèrent la vie. Le grand vézir , qui partageait les sentiments de l'aga des janissaires, fut destitué et remplacé par Tchèlèbi-Moustapha-Pacba. Ces changements paralysèrent les opérations de l'armée , et furent favorables aux Russes , qui , trop faibles pour résister aux Ottomans si les pachas avaient envoyé les contingents qu'ils devaient fournir , auraient été forcés de se replier derrière le Dniester.
Mais le général Michelson , voyant l'inaction de l'ennemi , rentra dans la Valachie, qu'il avait déjà abandonnée; et l'occasion fut perdue pour les Osmanlis de se venger des Russes , auxquels les progrès rapides de Napoléon ne
f omettaient pas d'employer toutes eurs forces contre la Porte. Bientôt la paix deTilsitt , conclue entre la France, la Russie et la Prusse , mit aussi un terme momentané aux hostilités sur les bords du Danube.
Moustapha-Pacha et le mufti , prin-
cipaux acteurs de la conspiration, devinrent les maîtres absolus du gouvernement , sous un prince faible et frivole ; mais ces deux hommes, faux et ambitieux, ne purent être longtemps d'accord : le kaïm- mèkam voulait régner sans partage , et le mufti croyait avoir le droit de contrôler les actes de ce ministre. Bientôt la mésintelligence éclata entre eux , et leur désunion fit la force de Kabaktchi-Oglou. Ce chef, aimé de ses soldats et admiré par le peuple , vivait tranquillement au château de Fanaraki , et paraissait ne plus s'occuper des affaires politiques; mais l'affection que lui portaient les yamaks en pouvait faire un auxiliaire utile :
il se rangea du côté du mufti, et coopéra activement à la chute du kaïmmèkam , qui fut exilé. Taîar-Pacha lui succéda , et s'appliqua d'abord à plaire au mufti et au redoutable chef des yamaks.
Cependant Sultan -Moustapha cherchait à ramener, par la voie de la douceur, les Serviens à l'obéissance; il leur envoya en députation un évéque grec, qui leur offrit l'oubli du passé, s'ils voulaient reconnaître la souveraineté du Sultan , et envoyer des députés auprès de lui pour conclure un arrangement définitif; mais les Serviens , forts de l'appui de la Russie , rejetèrent les prétentions du Sultan , et se préparèrent à se défendre.
L'Angleterre, qui désirait rétablir ses relations amicales avec la Porte , chargea sir Arthur Paget d'entrer secrètement en négociation avec les ministres ottomans. Ce plénipotentiaire était sur le point de réussir, lorsque le général Sébastiani, instruit de ces démarches par le drogman de la Porte, Alexandre Suzzo, éclata en menaces, et parvint à effrayer le divan, qui rompit avec le négociateur anglais.
Alexandre Suzzo, convaincu d'avoir trahi les secrets de l'État, eut la téte tranchée. Bientôt après Taîar-Pacha ,
?[ui avait provoqué cette exécution, ut destitué par l'influence de Kabaktchi-Oglou et du mufti , et se retira à Roustchouk , auprès du fameux Moustanha-Baïrakdar, partisan de Sul-
tan-Sèlim et ennemi secret de ceux qui avaient provoqué la déchéance de ce prince auquel il devait la dignité de pacha à trois queues. Ce brave chef, qui méditait déjà le rétablissement de son bienfaiteur, se concerta avec l'exk aï i ii -mèkam pour renverser le Sultan régnant et ses ministres. Voulant gagner le grand vézir , Moustanha- Baïrakdar envoya auprès de lui, à Andrinople , le mat-bakh-émini Beïji- Éfendi , élève de l'école du génie militaire, et qui haïssait les oulémas et les janissaires autant qu'il vénérait Sultan-Sèlim. Cet émissaire s'insinua adroitement dans la confiance du grand vézir et des autres ministres, et les disposa , par des promesses et des présents, à soutenir Moustapha-Baïrakdar dans ses projets , dont il ne leur dévoila qu'une partie : il se borna à leur faire connaître le dessein qu'avait formé le pacha de Roustchouk oe renverser le mufti et Kabaktchi-Oglou, ces deux chefs d'une insolente faction , qui s'étaient emparés des rênes du gouvernement, et ne laissaient aux vrais ministres qu'une ombre d'autorité ; mais il leur cacha soigneusement les intentions de Baïrakdar relatives au rétablissement de Sultan -Sélim. Lorsque Beïji-Éfendi fut certain de l'assentiment du grand vézir, qui avait embrassé avec avidité l'espoir de se délivrer de rivaux qu'il détestait , il se rendit à Constantinople, où il eut l'adresse, sans éveiller les soupçons de Kabaktchi- Oglou et du mufti , de préparer les ressorts de la conjuration contre la faction des yamaks. Il fut convenu que Baïrakdar irait à Andrinople avec quatre mille hommes , afin d'imposer au petit nombre de janissaires qui s'y trouvaient; niais le pacha de Roustchouk , qui avait d'autres vues , se mit en marche avec quatre mille soldats d'élite , et se fit suivre par douze mille autres , formant le reste de son armée. L'approche de ces forces effraya les ministres : Baïrakdar les rassura en ayant l'air de venir se mettre entre leurs mains, et en disséminant son monde dans des villages à plusieurs lieues d' Andrinople. Il leur conseilla
UUMYERS.
ensuite de quitter cette v ilie, où, depuis l'armistice avec la Russie, leur présence n'était plus nécessaire, et de faire rentrer à Constantinople le sandjak-chèrif.
Il leur promit de les suivre dé près pour les soutenir, et de se retirer dès que les yamaks et leurs chefs seraient détruits. Pour plus de sûreté, on décida, en outre , d'envoyer en secret un détachement de cavalerie à Fanaraki , sur le Bosphore, afin de surprendre Kabaktchi-Oglou, qui s'y maintenait toujours. Hadji-Ali, homme audacieux, fut choisi pour cette expédition, et partit à la tête de cent cavaliers , et muni d'un ferman du grand vézir, oui l'autorisait à mettre à mort le chef des yamaks , et à le remplacer dans le commandement des châteaux du Bosphore.
Hadji-Ali arriva dans la nuit à Fanaraki , cerna la maison de Kabaktchi- Oglou , et , accompagné de quatre hommes armés, s'en fit ouvrir la porte, sous prétexte d'une dépêche très-pressée de la part du kaïm-mèkam. Dès qu'il est introduit, Hadji-Ali fait garrotter les domestiques de Kabaktchi , qui était couché dans son harem , pénètre dans cette enceinte respectée, et saisit sa victime au milieu de ses femmes tremblantes : « Que voulezn vous de moi ? s'écriait Kabaktchi ; « qu'ai-je fait Pet parque! ordre venez- « vous m'arracher à ma demeure et à «ma famille?... Laissez -moi, au « moins , un moment pour faire ma « dernière prière !... » — « Il n'est plus -<■ temps de prier, meurs, scélérat! »
répond Hadji-Alî eu le frappant d'un poignard. Le malheureux Kabaktchi tombe, et sa tête est portée sur-lechamp à Baïrakdar et au premier ministre.
Au point du jour, Hadji-Ali, le ferman du grand vézir à la main, se
{>résenta aux yamaks , qui ignoraient 'événement de la nuit, leur apprit la mort de leur chef, la marche des ministres et de Baïrakdar sur Constantinople, et les somma de le reconnaître pour leur commandant. Les yamaks, surpris et consternés , allaient obéir , lorsque des cris lamentables frappent leurs oreilles : les femmes et les enfants
de. kabakt hi se jettent , en pleurant , aux pieds des soldats, et demandent vengeance : « Prenez garde à ce que « vous faites, braves janissaires ! s'é- « crie un de ses parents; ne vous lais- <« sez pas tromper par d'infâmes assas- « si us ! Sultan-Moustapha aimait votre « chef, il n'a point voulu sa mort; elle « est l'œuvre de ce perfide grand vézir, « de ce traître Baïrakdar, les protec- « teurs de nos ennemis les nizam- «> djèdid.... Vengeons notre père, pu- « nissons ses meurtriers, violateurs de « nos antiques lois et des saints pré- « ceptes du Coran, et prévenons notre « perte et celle de notre glorieux padi- « châh ! » Ce discours enflamme les yamaks , déjà émus par les pleurs de la famille de Kabaktchi; ils courent aux armes : les soldats d'Hadji-Ali n'ont que le temps de se barricader dans quelques maisons voisines , où ils se défendent vigoureusement. Mais les yamaks, exaspérés, mettent le feu au bourg; l'incendie se propage; pressés par les flammes, Hadji-Ali et les siens font une sortie, et parviennent à gagner la tour du Fanal d'Europe. Le feu ne pouvant rien contre cet édifice isolé et solidement construit, les yamaks le canonnèrent pendant trois jours, mais sans pouvoir l'entamer.
Cependant le fracas de l'artillerie était entendu jusqu'à Constantinople , et y répandait l'alarme. Des bruits sinistres et contradictoires circulaient dans cette capitale : les uns disaient qu'une bande de voleurs, après avoir assassiné Kabaktchi-Oglou , avait mis le feu au village de Fanaraki , et s'était sauvée dans la tour du Fanal , où les yamaks l'assiégeaient; d'autres assuraient que les brigands de la Roumilie s'avançaient sur Constantinople, conduits par Hadji-Ali qui leur en promettait le pillage. Mais bientôt les yamaks , voyant Te peu d'effet de leur canonnade et ne recevant ni secours ni ordres du divan, abandonnèrent l'attaque de la tour : Hadji-Ali et ses soldats se rallièrent alors à Moustapha-Baïrakdar, et marchèrent avec lui sur Constantinople, dont ils n'étaient plus qu'à une journée.
Sultan-Moustapha et les ministres suppléants, instruits de la mort de Kabaktchi et du mouvement du grand vézir et du pacha de IloustchouK , ne se faisaient point d'illusion sur le motif qui ramenait ces derniers dans la capitale sans l'ordre de leur souverain; mais ne pouvant leur opposer ni les janissaires de Constantinople ? ni les toptchis, qui n'auraient jamais voulu combattre leurs compagnons d'armes, ni les yamaks , entièrement dispersés et sans chefs , on ne prit aucune mesure décisive et on attendit l'arrivée des rebelles.
Bientôt le reïs-éfendi vint de la part du grand vézir supplier Sultan-Moustapha de déposer le mufti, d'abolir le corps des yamaks , qui depuis quinze mois se livraient aux plus grands excès, et de mettre ainsi un terme aux maux qui pesaient sur les habitants de la capitale. Cet envoyé protestait d'ailleurs de la fidélité du premier ministre, de Moustapha-Baïrakdar et de leurs troupes , et demandait pardon , en leur nom , du mouvement qu'ils venaient de faire sans l'ordre de Sa Hautesse, pour qui ils étaient prêts à verser tout leur sang. Sultan-Moustapha, qui s'attendait à perdre le trône et peut-être la vie , se crut trop heureux d'en être quitte au prix de quelques concessions : il se hâta donc de licencier les yamaks, de destituer le mufti , et de confisquer les biens des vékiis (ministres suppléants) qui avaient déplu au grand vézir et à Moustapha- Baïrakdar; le lendemain il se rendit lui-même au camp, où il fut reçu avec toutes les marques d'un profond respect par le rusé pacha de Roustchouk , a qui le Sultan, de son côté, prodigua les cajoleries et les promesses.
Tout semblait terminé, puisque le bat de l'insurrection était atteint, et Baîrakdar annonçait hautement qu'il quitterait Constantinople dès que ses soldats seraient remis de leurs fatigues. Le Sultan, complètement rassuré, recommença à se livrer à son goût pour les fêtes et les promenades ; mais, tandis qu'il s'abandonnait aux plaisirs , Baîrakdar travaillait dans
l'ombre à l'accomplissement du grand projet du rétablissement de Sultan- Sèlim, et se concertait, par l'intermédiaire de ses agents, avec tous les partisans du prince détrôné.
Le 28 juillet, Sultan-Moustapha sortit de bonne heure du sérail pour aller faire binich (*) et passer la journée au kiosque de Gueuh-SoiA. Baîrakdar, profitant de l'absence de Sa Hautesse, s'empressa de convoquer les conjurés :
il invita ensuite le grand vézir à se rendre au camp, pour une communication importante, et l'instruisit du changement qui se préparait. Celuici s étant troublé à cette nouvelle, Moustapha-Baïrakdar le fait arrêter et lui enlève le sceau. A l'instant, il ordonne aux troupes de prendre les armes pour conduire le sandjak-chèrij au sérail, et entre dans la capitale aux acclamations des habitants, persuadés que la paix venait d'être conclue avec la Russie. A la vue de l'étendard sacré, les janissaires postés à Jiab- Humaïoun laissèrent pénétrer, dans la première cour, la nombreuse colonne qui l'accompagnait; mais quand elle atteignit la porte intérieure nom-
(*) Le Sultan va souvent passer la journée dans un des nombreux kiosques qui embellissent les jardins du sérail , ou qui s'élèvent sur les rives du Bosphore et de la Propontîde. Binich, c'est-à-dire cavalcade , est le mot consacré pour designer ces parties de plaisir, même quand elles ont lieu par eau. lr Sultan reste ordinairement jusqu'au coucher du soleil dans le lieu de plaisance où il s'est rendu vers les dix heures du matin : là, il *e divertit à voir les djindis montés sur des chevaux fougueux , fondre avec impétuosité les uns sur les autres en se lançant le djèrid, sorte de javelot à pointe emoussée (voyez la note des pages 64 et 65). Tantôt de jeunes itch-oghlans, la main armée d'un long cordon de cuir, terminé par un tomak ( balle en laine), se livrent un combat simulé; ou bien des peldiwans (lutteurs), nus jusqu'à la ceinture et le corps frotté d'huile, comme les anciens athlètes, font assaut de force et d'adresse. Des courses à pied , à cheval , des sauts sur la corde , des danses voluptueuses, exécutées par des baladins grecs, complètent les amusemcnts.de la journée.
L'UNIVERS
niée Orta-Kapou, le bostandji -bachi s'empressa de faire fermer la seconde cour. Aux coups redoublés dont les soldats de Baïrakdar firent retentir la seconde porte, le kapou-aga (chef des eunuques blancs ) parut à un des créneaux de la muraille, et d'une voix grêle et tremblante demanda aux conjurés ce qu'ils voulaient : « Ouvre à « l'instant, répond d'une voix tonnante <• le terrible Baïrakdar; nous rap- « portons le sandjak-chèrif ! » Mais le bostandji-bachi, repoussant le timide kapou-aga, prend la parole : « La porte « ne s'ouvrira, dit-if, que sur Tordre « de Sultan-Moustapha. — Vil esclave!
« s'écrie avec fureur Baïrakdar , il ne «s'agit plus de Sultan-Moustapha; '«c'est à Sultan -Sèlim à commander « ici; lui seul est notre padichâh, nous « venons l'arracher à ses ennemis et « le remettre sur le trône d'Osman ! >» Les paroles menaçantes du pacha de Roustchouk, sa redoutable colère, les cris furieux de ses soldats, avaient glacé d'effroi les officiers du sérail, et ils allaient céder aux injonctions des rebelles, lorsque Sultan - MoustapUa parut.
Averti par la Sultane-Validè de la marche de Baïrakdar vers le sérail, et devinant les intentions du pacha de Roustchouk , le Sultan s'était hAté de revenir incognito au palais, favorisé dans son retour par l'imprudence des conjurés , qui avaient négligé de cou- )er les communications du sérail avec e dehors. Dès qu'il est arrivé, il fait dire à Baïrakdar, par le kyzlar-agad , d'attendre un moment, qu'on aliâit chercher Sultan-Sèlim , et qu'il ne tarderait pas à paraître. Ces paroles adoucissent la fureur des soldats, le calme se rétablit pendant quelques instants.
Sultan-Moustapha profite de ce répit , et envoie auprès de Sultan-Sèlim le kyzlar-agaçi , accompagné de plusieurs eunuques noirs. C'était l'heure du salât- asr ou ikindl-namazy ( prière de l'après-midi ) : Sultan-Selim, agenouillé et tourné vers la Mecque, commençait à réciter le namaz, lorsque les émissaires de Sultan-Moustapha entrèrent. Le prince ne s'alarmant
point de leur présence , qu'il croyait motivée par quelque message de son cousin, continue sa prière; mais au moment où il se prosternait de nouveau, le kyzlar-agaçi se jette sur sa victime et lui passe un cordon autour du cou : trois de ses satellites viennent à son aide ; les autres contiennent les serviteurs de Sèlim en leur posant le poignard sur la poitrine. Une lutte affreuse s'engage entre le prince et ses bourreaux : doué d'une force athlétique, Sultan-Sèlim se relève, les renverse ou les écarte par des coups vigoureux , et appelle à son secours ses fidèles domestiques. A la voix de leur maître , ceux-ci cherchent à arracher le fer des mains des eunuques; mais le kyzlar-agaçi , que Sultan-Sèlim avait terrassé et fait rouler à ses pieds, s'attache à lui , le serre avec rage , et ne lâche prise que lorsque ce prince tombe enfin frappé au cœur. Son corps est porté aussitôt à Sultan-Moustapha : il le contemple un instant en silence, et se retire dans son harem , en disant : « Remettez Sultan-Sélim au pacba de « Roustchouk, puisqu'il le demande! »
A cet ordre, la porte s'ouvre; Moustapha-Baïrakdar s'approche avec joie pour saluer son maître ..... On lui jette son cadavre défiguré !....« Malheureux « prince! qu'ai -je fait?.... s'écrie Baï- « rakdar; c'est donc le plus fidèle de « tes serviteurs qui a causé ta mort !... « Était-ce là le sort réservé à tes ver- « tus?.... » Mais ses sanglots lui coupent la parole; il se précipite sur ce corps inanimé, lui baise les pieds et les mains, verse d'abondantes larmes, et s'abandonne à un affreux désespoir, tandis qu'autour de lui ses soldats consternés pleurent en silence.
Cependant, le k a poud an-pacha Seïd- Ali craignant que cette inaction n'ait des suites funestes, relève Baïrakdar:
« Pacha, lui dit-il, c'est assez pleurer « comme une femme ! vengeons Sul- « tan-Sèlim, punissons ses assassins, « et surtout sauvons son cousin Sultan- « Mahmoud, qu'un nouveau crime peut « nous ravir!.... » Ces mots rappellent Baïrakdar à lui-même ; il s'élance , suivi de ses soldats : Sultan-Moustapha est.
arrêté et conduit à l'instant dans l'appartement où Sèlim venait d'expirer.
On cherche longtemps Sultan- Mahmoud sans pouvoir le trouver; enfin on le découvre blotti sous des tapis et des nattes, où quelques fidèles serviteurs l'avaient fait cacher pour le dérober à la fureur de son frère.
Dès que Sultan -Mahmoud parut, Moustapha-Baïrakdar le salua du nom de padichâh, se prosterna devant lui, baisa la terre, et, îe front dans la poussière, attendit les ordres de son maître. Sultan- Mahmoud s'empressa de le relever, le proclama son libérateur, et lui conféra sur-le-champ la dignité de grand vézir.
Ainsi se termina, le 28 juillet 1808, la révolution qui coûta la vie à Sultan- Sèlim et le trône à Sultan-Moustapha.
Ce dernier prince n'avait régné qu'une année : il ne fut point regrette , car son caractère frivole et cruel en même temps n'avait inspiré à son peuple ni affection ni estime.