CHAPITRE XXXI
SULTAN - MAHMOUD -KH AN II. FRÈRE DE SULTAN-WOUSTAPH A-KHAN IV, ET FILS DB SCLTAN-ABDULHAMID-KHAN.
Le nouveau rè#ne commença par de nombreuses exécutions. Baïrakdar- Moustapha - Pacha , devenu le maître du pouvoir et l'idole du jour, vengea la mort de Sultan-Sèlim par le supplice de ses meurtriers, de leurs complices, et des favoris de Sultan - Moustapha.
Le jour même de l'installation du premier ministre , on exposa , à la porte du sérail, trente -trois têtes, parmi lesquelles on remarquait celles du buiuk - imrokhor ( grand écuyer ) , du bostandji-bachi , qui avait refusé d'ouvrir la porte de la seconde cour, et enfin du kyzlar-agaçi , principal acteur dans l'assassinat de Sultan-Sèlim.
A cause de I importance hiérarchique du chef des eunuques noirs , sa tête fut placée sur un plat d'argent (*).
Tous les officiers des yamaks que l'on put atteindre furent étranglés ; et l'on
(*) Voyez la noie de la page 3p.
poussa la cruauté jusqu'à coudre dans des sacs et jeter à la mer quelques malheureuses femmes du sérail, qui s'étaient réjouies de la fin tragique de Sultan-Sèlim.
Après ces actes de rigueur, on s'occupa des funérailles: la plus grande pompe y fut déployée ; et le peuple ,
3ui , pendant la vie de ce prince, l'avait énigré avec acharnement , donna , à sa mort , des marques de la plus vive douleur. Sur les places de la ville, dans les cafés , des conteurs publics , toujours entourés d'une fouie nombreuse , répétaient tous les détails de la sanglante catastrophe qui avait terminé les jours de Sultan-Sèlim, et partout leurs récits excitaient la pitié et les larmes.
Le 1 1 août 1808, Sultan -Mahmoud se rendit à la mosquée d'Eïoub pour y ceindre le sabre d'Osman. Cette cérémonie fut remarquable par une circonstance qui attira au nouveau grand vézir le blâme général : les musulmans évitent avec soin de montrer des armes dans les fêtes publiques, pendant lesquelles les janissaires même et les autres milices ne portent que de simples bâtons blancs; bravant cet antique usage, Moustapha - Pacha parut au cortège avec une escorte de trois cents Albanais , armés de fusils , de pistolets, de sabres et de yatagans. Les ennemis du grand vézir ne manquèrent pas de dire que sa conduite, en cette occasion , était eelle d'un parvenu enivré de sa haute fortune, et qui se croit au-dessus des usages et des lois.
Dès que Baïrakdar-Moustapha-Pacha eut le pouvoir en main , il songea à écarter tous ceux qu'il regardait comme des rivaux dangereux. Ainsi Pex-kaïm-mèkam Taïar-Pacha ,qui aspirait au grand vézirat , fut décapité , et le kapoudan-paeha Seïd-Ali envoyé en exil dans une île de l'Archipel. Ramis-Pacha remplaça ce dernier : Beïji- Éfendi , l'un des agents du pacha de Roustchouk, entra aussi au ministère,
3ui bientôt ne se trouva composé que e créatures du nouveau grand vézir.
Ce ministre, partisan des améliora,-
L'UNIVERS
tions que Sultan- Sèlim avait tenté d'introduire dans l'armée, et poussé dans cette voie par ses principaux confidents, Ramis-Pacha et Beïji-Éfendi, tous les deux élèves de l'école du génie , recommença l'œuvre téméraire de l'extirpation des abus enracinés dans le corps des janissaires. Mais, afin de surmonter tous les obstacles que présentait cette réforme , odieuse aux soldats et à la plupart des chefs , le grand vezir voulut s'appuyer sur une force assez puissante pour vaincre les préjugés nationaux. Il invita , dans ce but , tous les pachas et les principaux aïans à se rendre en personne à Constantinople , vers le milieu de rèbi'ul-akhir (commencement d'octobre) , ou à s'y faire représenter par un agent muni de leurs pleins pouvoirs. Dans ce divan solennel, on devait leur soumettre les projets relatifs à la formation d'une armée régulière, et à la création de (juelques ortas-modèles , sous le nom de seymens réguliers. A l'époque indiquée , les deux tiers environ des dignitaires convoqués s'étant rendus à Constantinople , Baïrakdar - Mousta-
Ïma-Pacha les réunit dans son palais, eur exposa la nécessité de réformer , sans le détruire , le corps des janissaires, tombé dans l'indiscipline et l'ignorance de l'art de la guerre ; pour y parvenir, il proposa diverses mesures propres à régénérer cette milice, et à la mettre au niveau des troupes européennes; il réclama l'appui des hauts fonctionnaires qui ('écoutaient , leur demanda leur adhésion par écrit, et la promesse de verser tout leur sang, s'il le fallait, pour soutenir l'exécution du khatti-chèrif que Sa Hnutesse se proposait de rendre, relativement à la destruction des abus et aux réformes à opérer dans les corps militaires. Tous les pachas présents à cette assemblée approuvèrent les vues du ministre, et signèrent l'obligation qu'il exigeait d'eux. Le mufti accorda , sans difficulté , un fetwa qui autorisait les projets du grand vézir ; mais les pachas et les aïans qui ne s'étaient pas rendus au divan , et parmi lesquels se trouvait le fameux Ali, pa-
cha de Yauina, se bornèrent à une approbation vague et sans engagement formel. Kadi- Pacha, ancien chef des nizam-djèdid , qui avait amené trois mille hommes à Constantinople . offrit d'y rester tant que l'on aurait besoin de son secours; enfin tout semblait marcher au gré de Moustapha - Pacha. La facilité qu'il éprouvait à réussir lui inspira une si grande confiance en lui-même , qu'il se crut appelé par son étoile à changer la face de l'empire : dès lors , oubliant sa prudence et sa modération antérieures, il mécontenta ses meilleurs amis , et , par son insolence et son orgueil , s'attira la haine générale. Il brusqua sans ménagement des réformes qu'il aurait fallu tenter d'introduire peu à peu et avec douceur; il força les hauts fonctionnaires à lui céder les deux tiers des timars (*), qu'ils s'étaient appropriés. Au lieu d'accorder de grands avantages aux individus qui voudraient faire partie des nouveaux corps de seymens réguliers, il ne leur concéda aucun privilège , leur donna pour chefs les anciens officiers des nizam-djèdid, et les logea dans les casernes de Scutari etdeLewend-Tchiftlik, qu'avaient occupées ces derniers ; ce qui fit considérer les seymens comme de véritables nizam-djèdid sous une autre dénomination. Outre la haine de l'armée , il s'attira encore celle des oulémas, par son mépris pour ce corps puissant, et par son avidité insatiable, qui leur faisait craindre qu'il ne s'emparât des biens des mosquées. Les officiers du sérail étaient choqués aussi de le voir disposer, sans leur participation, de tous les emplois et des honneurs; le peuple, influencé par les# nombreux ennemis de Baïrakdar, prît bientôt en exécration ce ministre naguère son idole. Enfin le Sultan luimême ne voyait pas avec faveur un sujet dont l'ambition et le caractère audacieux ne lui laissaient qu'une ombre d'autorité.
Le fier Baïrakdar, tranquille au mi-
(*) Voyez à la page *J5 , IVxpliealion relu \i\v aux timars.
lieu des ennemis dont il était entouré, se plaisait à les braver : il n'avait pour unique soutien que le corps de seize mille hommes qu'il avait amené de Roustchouk , et trois mille autres soldats campés près de Scutari , sous les ordres de Kadi-Pacha, qui lui était entièrement dévoué. Les adversaires cachés du grand vézir engagèrent secrètement Molla-Aga, aïan de Philippopoli, à entrer à main armée dans le pachalik de Roustchouk. Dès que Baîrakdar eut avis de cette agression , il se hâta d'envoyer des troupes contre le rebelle, et, ainsi qu'on l'avait espéré, commit l'imprudence de ne garder auprès de lui qu'environ six mille hommes, qu'il laissa dispersés dans différents quartiers de la capitale.
Lorsqu'on eut réussi à l'affaiblir, on travailla avec plus d'ardeur que jamais à le rendre odieux à la nation tout entière. Les plaintes de ceux qui avaient souffert des réformes du ministre, les hruits calomnieux qu'ils semaient contre lui dans les cafés et les autres lieux publics, finirent par exaspérer à tel point la populace, qu'elle disait hautement qu'il fallait en finir avec ce chien de ghiaour. Des placards, affichés jusque sur les murs de son palais, annonçaient même, pour les fêtes du Beïram, qui étaient très-prochaines, la mort du grand vézir et de ses créatures. Loin de s'effrayer de tous ces symptômes de révolte, Baîrakdar, à qui ses amis conseillaient de se rendre à Andrinople avec Sultan-Mahmoud, persista dans son aveugle sécurité, et continua de défier la haine populaire.
Le 14 novembre, troisième jour avant la fin du Ramazan, le grand vézir, suivant l'usage établi à la cour ottomane, alla rendre visite au mufti. Le ministre n'avait autour de lui qu'une garde de deux cents hommes; sa marche étant ralentie par la foule qui se pressait sur son passage, il ordonna à ses tchaouchs de frapper de leurs topouz tous ceux qui ne s'écarteraient pas assez promptement. La populace se réfugia dans les cafés voisins; mais plusieurs personnes avaient été atteintes des coups largement distribués par
Tordre de Baîrakdar. La dureté qu'il venait de montrer exalta au plus haut degré l'indignation publique : d'un mouvement unanime, une foule immense se porta chez l'aga des janissaires, où se rendirent aussi quelques oulémas : là, il fut décidé que l'on attaquerait les soldats de Baîrakdar dispersés dans la ville. Cette résolution s'exécuta sur-le-champ: ces derniers, pris à l'improviste, se sauvèrent dans la campagne après une résistance fort courte; d'un autre côté, quelques janissaires mirent le feu à des maisons voisines du palais du grand vézir, et ce bâtiment fut bientôt atteint par les flammes. Les gardes de Baîrakdar voulurent éteindre l'incendie, mais un corps de six mille janissaires, qui venait investir sa demeure, les dispersa , et forma un cordon autour de l'édifice embrasé , afin d'empêcher l'arrivée des pompes à feu. Ce fut dans ce moment terrible que les domestiques de Baîrakdar se décidèrent à le prévenir des dangers qui le menaçaient : il s'était couché, en rentrant au palais, et avait expressément défendu d'interrompre son sommeil, à moins qu'un violent incendie n'exigeât sa présence. Réveillé en sursaut, voyant son palais dévoré par les flammes et cerné par ses implacables ennemis les janissaires , n'entendant que le fracas des murs qui s'écroulaient, ou les cris plaintifs de ses esclaves, qui, en cherchant à se sauver, étaient impitoyablement massacrés, cet homme, jusqu'alors si intrépide , fut saisi d'une terreur invincible; il ramassa à la hâte de l'or et des bijoux, et courut se renfermer, avec une de ses favorites et un eunuque noir, dans une tour en pierre, où il espérait être à l'abri de l'incendie.
Pendant que le grand vézir prenait cette résolution pusillanime, lekapoudan-pacha Ramis ordonnait à deux vaisseaux de ligne de s'embosser visà-vis du quartier où se trouvaient le palais de l'aga et le corps de réserve des janissaires, et de faire feu; il accourait lui-même avec ses marins, se réunissait aux soldats du toptchi-bachi , et marchait au secours du grand vézir,
L'UNIVERS
tandis que Kadi-Pacha se dirigeait, avec deux mille hommes, vers le sérail, pour protéger le Sultan, et que le reste de ses troupes contenait les janissaires de Scutari. Ces sages mesures, en opposant une résistance opiniâtre aux mutins , refroidirent leur ardeur. Exposés à la fois au feu des seymens réguliers qui tiraient du haut des murs du sérail, et à la canonnade des vaisseaux, les janissaires, après s'être battus pendant tout un jour, commencèrent à désespérer de leur cause. Bientôt un bruit sinistre, qui circula dans leurs rangs, acheva de les décourager : on assurait que Baïrakdar s'était sauvé, déguisé en femme, et allait reparaître à la tête de forces imposantes. Instruit de la terreur des insurgés, le kapoudan-pacha voulut leur proposer une amnistie ; mais Kadi- Pacha, ennemi implacable des janissaires, qui avaient défait en 1806 le corps des nizam-djèdid sous ses ordres, tenait à se venger, et fut d'avis de faire une sortie générale. Sultan- Mahmoud penchait pour la clémence; mais il fut forcé, par les cris des soldats de Kadi-Pacha, de céder à l'avis de leur chef, en lui recommandant expressément de ne pas incendier les maisons dont les habitants opposeraient de la résistance.
Quatre mille hommes , précédés de quatre pièces de canon, et commandes par Kadi-Pacha, sortirent du sérail, repoussèrent les janissaires qui attaquaient ce palais , s'emparèrent d'une de leurs casernes près de Sainte-Sophie, et dissipèrent le détachement qui cernait la demeuredu grand vézir. Ignorant le sort de Baïrakdar, et ne pouvant pénétrer dans son habitation que dévoraient les flammes, Kadi-Pacha laissa une partie de ses troupes sur l'At-Meïdani , divisa le reste en trois colonnes , ordonna à deux d'entre elles de se diriger vers le quartier des Sept-Tours et sur la mosquée Suleïmaniïè, en massacrant tous ceux qui s'opposeraient à leur passage, et leur donna rendezvous au palais de l'aga des janissaires, où il se rendit lui-même à la tête de la troisième colonne. Les excès que
commirent les soldats exaspérèrent le peuple : il se réunit aux janissaires , qui avaient inutilement tenté de chas* ser les seymens des casernes qu'ils occupaient, et qui finirent par y mettre le l'eu. Dès ce moment, tout changea de face : les seymens périrent écrases sous les décombres ou consumés par les flammes ; Kadi-Pacha se vit forcé de rentrer au sérail après avoir éprouvé de grandes pertes ; l'incendie n'étant arrêté par personne , fit des progrès effrayants, et les cris lamentables des malheureuses victimes, qui demandaient en vain du secours et disparaissaient bientôt sous des ruines brûlantes, étaient à peine écoutés par les combattants acharnés au carnage.
Sultan - Mahmoud voyait, du haut d'une tour du sérail, cet horrible spectacle; son cœur en fut ému : il ordonna de cesser sur-le-champ le massacre et de travailler à éteindre l'incendie : la fusillade s'arrêta ; l'aga des janissaires , n'osant désobéir au Sultan , envoya chercher les pompiers , et Ut abattre quelques maisons aGn d'isoler le feu; mais il était trop actif pour être aisément éteint, et il ne put être arrêté que par les places publiques et les coupoles en pierre des mosquées.
Cependant la foule, enhardie par la cessation des hostilités , se précipita vers Bab - flumaïoun , et fît entendre des menaces contre les seymens et leurs chefs , et même contre le souverain qui venait d'épargner les mutins. Quelques-uns osèrent dire qu'il fallait déposer Sultan-Mahmoud et rétablir Sultan-Moustapha. Ces cris du peuple furent l'arrêt de mort du prince auquel il voulait rendre le trône. Sultan-Mahmoud , depuis la veille, résistait noblement aux instances de ses ministres, qui lui conseillaient de faire périr son frère ; il céda enfin à regret a la nécessité de pourvoir à sa propre sûreté; l'ordre fatal lui fut arraché, et Sultan-Moustapha livré aux bourreaux. Sa mort n'excita aucun regret, et parut juste, même aux yeux de ses partisans.
Lorsque la flamme eut consumé le palais du grand vézir, quelques hom-
nies se glissèrent parmi les décombres dans l'espoir d'y trouver de l'or : en écartant ces débris fumants et ces cendres encore brûlantes, ils découvrirent, au pied d'une haute tour , une porte en fer, l'enfoncèrent, et arrivèrent par un étroit passage à une seconde porte, qui , cédant aussi à leurs efforts , leur ouvrit l'entrée d'une chambre basse :
trois cadavres étaient étendus auprès de sacs remplis d'or et de magnifiques écrins de pierreries. Avertis de cette découverte, les janissaires se hâtèrent d'accourir, et reconnurent avec joie leur plus cruel ennemi, le terrible Baïrakdar, dont ils craignaient encore le retour, et qui avait été asphyxié avec sa favorite et son premier eunuque.
Le corps du grand vézir fut empalé et exposé pendant trois jours sur la place de l'Et-Meïdani (*).
Mous ta pha-Pacha , surnommé ba ira kdar (porte-étendard), était fils d'un pauvre laboureur, et suivit d'abord
(*) Il existe sur la fin tragique de Baïrakdar-Moustapha-Parha , une version toute différente de celle que nous avons adoptée dans notre texte, d'après des autorités dignes de foi. Nous croyons devoir meUre sous les yeux de nos lecteurs cette seconde relation, plus conforme que la nôtre au caractère d'intrépidité bien connue du pacha de Roustcliouk.
D'après les historiens à qui nous empruntons les détails suivants , lorsque les janissaires marchèrent sur le sérail pour délivrer Sultan Moustaphaet le remettre sur le trône, Baïrakdar vint à leur rencontre à la tête des seymens réguliers , et livra aux rebelles un combat opiniâtre; mais accablé par la supériorité numérique des insurgés , il fut contraint de reculer, gagna une tour fortifiée du sérail, et s'y retrancha. Poursuivi par Us vociférations des janissaires , qui le sommaient de leur livrer Sullan-Moustanha , Baïrakdar leur jeta le corps sanglant de ce
S rince : à cette vue , leur fureur redoubla ; s s'armèrent de torches, et l'incendie leur ouvrit un passage pour atteindre le ministre qui les bravait. L'intrépide pacha combattait encore , mais enfin , se voyant près de tomber entre les mains de ses implacables ennemis, il mit le feu à un magasin à poudre, et s'ensevelit avec eux sous les débris de la tour.
la profession de son père; il se fit ensuite marchand de chevaux; mais son génie belliqueux ne put supporter longtemps cette vie obscure et pacifique : il s'enrôla dans les troupes du pacha de Roustchouk, s'éleva rapidement, par son seul mérite, aux premiers grades militaires, et finit, après avoir gouverné avec distinction le pachalik où il commença à servir comme simple soldat, par arriver à la plus haute dignité de l'empire. Il montra d'abord, dans ce poste élevé, de l'adresse, de la modération, un esprit supérieur aux préjugés de ses compatriotes, et un grand amour pour la justice. L'anecdote suivante donnera une idée du noble usage qu'il faisait du pouvoir, avant de s'être laissé aveugler par un orgueil démesuré :
Un jeune Grée, remarquable par une figure charmante et une élégance de formes qui rappelait les chefs- d'œifvre de la statuaire antique de sa patrie, exerçait à Constantinople l'humble état d'épicier. Au-dessus de son magasin demeurait une belle musulmane, veuve à vingt ans d'un vieil Osmanli, qui lui avait laissé une grande fortune. Dans les loisirs de ses longues heures de solitude, la jeune femme s'amusait a examiner, à travers les jalousies de sa fenêtre, le beau jeune homme son voisin. Cette dangereuse occupation ne tarda pas à faire naître dans le cœur de la tendre veuve un amour d'autant plus violent qu'elle ne pouvait le témoignera celui qui l'inspirait; car, en Turquie, un homme, et surtout un ghiaour, n'entre jamais chez une musulmane. Mais sa passion, irritée par les obstacles, lui suggéra un stratagème pour arriver à son but. Elle envoya prendre chez le beau marchand quelques articles dont elle fit demander le compte. Le mémoire fut remis; mais on le trouva obscur, on n'y pouvait absolument rien comprendre.
Étonné du peu d'intelligence de sa voisine, le jeune Grec donna par écrit d'amples explications, qui ne satisfirent pas davantage la rusée musulmane. H fallait cependant régler ce compte si embrouillé, et pour y par-
L'UMVKRS.
venir, elle lit prier l'épicier de monter chez elle, où il trouverait à qui parler. Le jeune homme se décida à cette démarche : il fut reçu par une esclave, qui lui dit qu'elle allait l'introduire auprès de sa maîtresse. Le pauvre marchand, effrayé de cette irrégularité, se laissa conduire en tremhlant. Resté en téte-à-tête avec la belle veuve, il voulut lui parler de son mémoire, elle répondit par une déclaration d'amour.
Épouvanté des terribles conséquences d'une intrigue avec une musulmane, le prudent épicier cherchait à fuir , mais elle le menaça de le dénoncer au kadi, comme ayant tenté de lui faire violence. Quel parti prendre?... De tous côtés, le péril était égal, la dame était jeune et Délie, le Grec se décida pour le danger le moins imminent.
Cette intrigue dura quelque temps sans mésaventure, et le jeune homme commençait à ne plus trembler de son bonheur, lorsqu'un jour qu'il était auprès de la belle veuve, deux janissaires entrèrent dans le magasin et demandèrent des objets que les garçons ne trouvèrent point. Il fallut faire descendre leur maître : à la vue des janissaires, il montra une si grande émotion, que ceux-ci , curieux de connaître la cause de ce trouble extraordinaire, parvinrent, en lui promettant le secret, à lui faire avouer sa faute. Indignés d'apprendre qu'un ghiaour possédait les laveurs d'une musulmane, les janissaires s'empressèrent de tout déclarer au kadi, qui condamna à mort le chrétien. Le grand vézir, instruit de l'affaire, cassa le jugement, fit grâce au jeune Grec, et voulait, dans son impartiale justice, punir la musulmane qui l'avait séduit, et, pour ainsi dire, force à commettre le crime; mais les oulémas obtinrent le pardon de la coupable. Baïrakdar fit ensuite appeler le marchand : « Raïa, lui « dit-il, j'ai pu te sauver du supplice, « mais je ne puis te préserver des poi- « gnards qui menacent ta vie ; mets « ordre à tes affaires, quitte dans trois « jours Constantinople ristourne dans
Sultan-Mahmoud , resté seul de la famille d'Osman, n'avait plus rien a craindre des janissaires : il s'empressa de mettre un terme aux malheurs qui désolaient la capitale. Il profita habilement de la terreur inspirée aux seymens et aux soldats de Kadi-Pacha, par la vue du cadavre de Baïrakdar, pour les réconcilier avec les janissaires. Trop humain pour livrer a la fureur populaire les auteurs des derniers désordres, il permit a Ramis-Pacha t à Kadi-Pacha , à Beïji-Efendi , et à tous les amis de Baïrakdar, de s'embarquer sur une chaloupe qui se trouvait à la pointe du sérail : ils gagnèrent Silivria et ensuite Roustchouk, où ils furent accueillis par les partisans de Moustapha-Pacha.
Les janissaires, voulant détruire toutetrace des nizam-djèdid, brûlèrent les belles casernes deLèwend-Tchiftlik et de Scutari ; ils envoyèrent ensuite des députés au Sultan pour protester de leur soumission , et obtenir le pardon de leur dernière révolte. Le mufti et les oulémas félicitèrent Sa Hautesse du triomphe de la religion et des anciennes lois ; et le calme fut entièrement rétabli.
Les exilés de Constantinople qui avaient trouvé un asile dans le pachalik de Routschouk furent bientôt contraints de fuir devant les menaces de la Porte. Ramis-Pacha, né en Crimée, se réfugia à Pétersbourg et se mit sous la protection du nouveau souverain de son pays. Kadi-Pacha se déguisa en derwiene, fut reconnu à Kutahiïè et mis à mort, ainsi que Beïji-Efendi, qui avait eu l'imprudence de se montrer.
Sultan-Mahmoud , qui , aux brillantes qualités de Sultan-Sèlim joignait une fermeté de caractère dont ce dernier était dépourvu , ne renonça pas à ses desseins , comme la suite Va bien prouvé; mais, forcé de dissimulerai parut abandonner tout projet de réforme, affecta de suivre l'ancien système , de ne parler que du passé , de ne point s'inquiéter de l'avenir, et de s'endormir, en vrai musulman, dans le dogme du fatalisme.
Après la violente secousse qui venait d'ébranler l'empire, le Grand Seigneur s'occupa de ses rapports avec les puissances étrangères. Engagé dans une guerre malheureuse contre la Russie, le gouvernement ottoman consentit à envoyer des plénipotentiaires à Yassi; mais des intrigues politiques retardèrent l'ouverture du congrès. L'Angleterre n'avait pas renoncé à l'espoir d'un rapprochement avec la Porte : des négociations secrètes furent entamées.
M. Adair, envoyé anglais, et M. de Stùrmer, internonce d'Autriche , parvinrent , au bout de trois mois de sollicitations, à décider Sultan-Mahmoud ; et le 5 janvier 1809 , la paix fut signée avec la Grande-Bretagne. Par ce traité, cette dernière puissance s'engageait à remettre tous les forts et places appartenant à la Porte, qui, de son côté, aevait lever le séquestre mis sur les marchandises et les vaisseaux anglais, reconnaître les anciennes capitulations et tous les privilèges établis par les actes subséquents, mais à condition que l'Angleterre accueillerait dans ses ports les navires ottomans, et ne tenterait plus d'entrer à main armée dans le canal de Constantinople. Ce fut inutilement que M. de Latour-Maubourg, chargé d'affaires de France, voulut empêcher ce traité , et que la Russie , alors en opposition d'intérêts avec la Grande-Bretagne , fit faire à la Porte des représentations à ce sujet ; le Sultan n en persista pas moins dans sa politique, et reçut avec les plus grands honneurs le ministre de son nouvel allié.
Cette circonstance devait nécessairement apporter des obstacles à la conclusion de la paix entre la Russie et la Porte. Aussi la réunion à Yassi des plénipotentiaires de ces deux puissances n'eut-elle d'autre résultatqu'une déclaration de guerre. Les pachas et les aïans des bords du Danube reçurent l'ordre de rassembler leurs troupes et de se préparer à résister aux Russes. On s'occupa aussi de réprimer les Serviens, qui, en apprenant l'issue du congrès, avaient repris les armes contre la Porte. Le sceau fut donné
à Zia - Youçouf - Pacha , vieillard de soixante et douze ans, qui avait déjà, en qualité de grand vézir, commandé l'armée ottomane, lors de l'invasion des Français en Egypte , et qui fut si maltraité'parKléberà la bataille d'Héliopoiis.
Le général russe ouvrit la campagne par la prise de la forteresse de Slobodsa, et par la défaite, devant Ibraïl, d'un corps d'armée ottoman.
D'un autre côté , les pachas de Bosnie et de INissa battaient les troupes serviennes et bloquaient Dèligrad et quelques autres places. Pendant que ces événements militaires avaient lieu, l'ambassadeur anglais es.sayait de soulever contre les Français lés habitants des îles Ioniennes , concédées à Napoléon par l'empereur de Russie , lors du traité de Tilsitt. Mais les efforts de M. Adair échouèrent : le sénat ionien publia un décret de bannissement contre un Corliote , nommé Dendrino, que l'ambassadeur britannique avait nommé, de sa propre autorité, chancelier de la république des Sept- Iles à Constantinople; les émissaires anglais furent chassés d'Ithaque et de tout le territoire ; et la Porte déclara solennellement à notre chargé d'affaires que le Sultan s'opposerait aux manœuvres qui auraient pour but de soustraire les îles Ioniennes à l'autorité française.
Cependant les Russes continuaient avec vigueur la guerre sur le Danube. Diverses places des deux rives de ce fleuve tombèrent en leurs mains; le général en chef Bagration passa le Danube, battit les Osmanlis près de Silistrie, et s'empara de Rassewat ; peu de jours après, l'importante forteresse d'Ismaïl se rendait à un autre corps d'armée russe; et les villes de Mangalia et de Kavarna, sur la mer Noire, succombaient sous les efforts des généraux Markoff et Platoff. Ces nombreux revers ne découragèrent point le grand vézir : campé devant les murs deSilistrie, il attendit, sans s'effrayer, l'attaque du prince Bagration , et lui opposa une si vive résistance , que ce général, après avoir perdu près de dix
L'UNIVERS
mille hommes , se retira sur Hirsowa, et fit repasser le Danube à la plus grande partie de ses troupes , en laissant seulement des garnisons dans les forteresses qu'il avait prises sur la rive droite du fleuve. Cette défaite des Russes fut compensée par la conquête que le général Essen fit , à cette même époque, de la forteresse d'Ibraïl.
Sur ces entrefaites , on apprit que Napoléon venait de conclure la paix avec l'Autriche, après avoir gagné, sous les murs de Vienne , la fameuse bataille de Wagram. Profitant de l'influence que les triomphes de la France devaient exercer sur l'esprit des ministres ottomans , M. de Latour-Maubourg insista vivement pour engager le divan à accéder au système continental | et à renvoyer M. Adair. Après une longue hésitation , la Porte , voulant terminer ses différends avec la Russie, accepta la médiation de la France. Néanmoins, le Sultan fit les plus grands préparatifs pour la prochaine campagne, car son intention était non-seulement d'opposer une vigoureuse résistance aux troupes russes en cas d'hostilités , mais encore de reprendre sur les Wehhabis les villes saintes (la Mecque et Médine), dont les musulmans ne pouvaient plus approcher.
Malgré toutes les mesures prises par le Grand Seigneur, la campagne de 1810 ne fut pas heureuse pour les Osmanlis. Le grand vézir avait établi son quartier général à Chumla , ville de Bulgarie à vingt-cinq lieues du Danube. Les Russes , sous les ordres de Kamensky, se rendirent d'abord maîtres des cotes maritimes , prirent d'assaut Bazardiik , et successivement un certain nombre d'autres villes.
Sultan-Mahmoud , loin de se laisser décourager par ces revers, annonça qu'il allait se mettre lui-même à la tête de l'armée. Dans un ferman adressé aux troupes du grand vézir, il leur rappela les exploits des anciens Osmanlis, et essaya de réveiller en eux ce fanatisme guerrier qui avait jadis opéré tant de prodiges. Cependant le désir que témoignait le Sultan de se
rendre au camp , déplaisait aux oulémas et aux chefs des janissaires : ces deux corps puissants craignaient que le souverain ne profitât, pour s'affranchir de leur tutelle , du moment où il serait entouré de ses soldats. En conséquence, le départ de Sa Hautesse était entravé par mille intrigues. Les pachas Tchapan-Oglou et K ara-Os ma n- Oglou , connus pour être de zélés partisans de la réforme tentée par Baïrakdar, devaient se rendre , avec leur contingent s'élevant à vingt mille hommes, au camp du grand vézir, en passant par Constantinople. Les janissaires crurent que l'on avait rassemblé ces forces dans la capitale pour favoriser le rétablissement du nizamdjèdid ; et , sur leurs clameurs , le Sultan fut obligé de faire changer de route aux troupes de ces deux chefs.
D'un autre coté , les Russes avaient remporté, du côté de la Géorgie, une victoire complète sur les Persans réunis au prince d'Imirette; et, à In suite de cette affaire , la paix entre les cours de Téhéran et de Pétersbourg semblait près de se conclure. Cette circonstance fâcheuse pour les Ottomans, et les revers qu'ils avaient éprouvés dans la dernière campagne , leur faisaient vivement désirer la cessation de la guerre : mais les prétentions inadmissibles du général Kamensky firent suspendre les négociations que le grand vézir avait entamées; et les Russes prirent leurs quartiers d'hiver dans la Valachie, la Moldavie et la Bessarabie , en laissant des garnisons à Nicopolis, à Silistrie et à Roustchouk. De son côté , le grand vézir profita de la morte-saison pour augmenter, sous la direction d'ingénieurs européens, les fortifications de son camp.
A cette époque , Suleïraan - Pacha , ouverneur de Bagdad , ayant refusé e fournir de l'argent et des troupes, fut déclaré rebelle , et poignardé par ordre de Pex-reïs-éfendi Thal'at , que le Grand Seigneur avait envoyé auprès du pacha révolté. Suleïman était, en outre , accusé d'entretenir des intelligences avec les Wehhabis. Le Sultan fit preuve , en cette occasion ,
d'une grande énergie , en refusant la grâce du coupable à l'ambassadeur d'Angleterre , qui avait donné à sa réclamation un ton de menace dont Sa Hautesse ne tint aucun compte.
Au commencement de 1811, des événements graves se passèrent en Éçypte : ces faits appartenant à l'histoire de cette contrée , nous nous bornerons à les indiquer à grands traits.
M uhammed- Ali , gou verneur de cette province, avait reçu du Sultan l'ordre de marcher contre les Wehhabis ; mais , avant d'entreprendre cette expédition , le pacha voulut soumettre les beîsmamlouks, auxquels, il avait laissé une partie de la haute Égvpte , lors de la tentative des Anglais sur Alexandrie.
La jalousie ayant divisé les chefs des mamlouks, plusieurs d'entre eux vinrent se mettre sous la protection de Muhammed-Ali-Pacha. Ce gouverneur, en flattant les beïs de l'espoir d'un traité favorable , parvint à en attirer un grand nombre au Caire , où , pnr une horrible perfidie , il les fit massacrer. Des ordres furent donnés aux commandants des provinces pour mettre à mort les mamlouks qui ne s'étaient pas rendus au Caire : ces malheureux périrent presque tous , et la ruine de cette brave milice fut consommée.
La conduite du gouverneur de l'Egypte fut approuvée par la Porte, qui se trouva ainsi délivrée d'un corps qu'elle redoutai?.
Cependant , après la campagne de 1810, les négociations entre les Russes et les Ottomans avaient recommencé, mais sans résultat satisfaisant. Le général en chefKamensky, atteint d'une maladie grave qui le rendait incapable de commander, avait été remplacé, en mars 1811 , par Kutusoff. A cette même époque, le grand vézir Zia-Youçouf-Pacha , qui , à cause de son âge avancé, ne pouvait plus remplir les fonctions pénibles de sèrasker, fut remplacé par Ahmed -Pacha, ex-nazi r d'ibraïl. Le sultan écrivit de sa main au ministre octogénaire, pour adoucir le chagrin de sa déposition , et lui assura qu'il ne lui retirait point sa bienveillance.
Le nouveau grand vézir réunit une armée de soixante mille hommes avec soixante-dix -huit pièces d'artillerie, arme dont le service s'était bien perfectionné chez les Ottomans; et au mois de juin, il se dirigea vers Roustchouk, ce qui détermina Kutusoff à envoyer un corps d'armée à Giurgewo, et à y établir son camp. Ce général, à cause du rappel de quatre divisions de son armée, destinées à former un corps d'observation en Pologne, ne pouvait guère que se tenir sur la défensive; en conséquence, il fit raser les fortifications des villes placées entre Siiistrie et Roustchouk. Cette place forte avait été nouvellement mise en bon état* de défense ; trente mille Russes occupèrent les hauteurs qui la dominent. Les Ottomans attaquèrent avec vigueur; mais ils ne purent jamais entamer l'armée ennemie, et furent obligés, après une affaire trèschaude, de regagner leur camp, établi à Kadi-Keuï, à deux lieues et demie de Roustchouk. Malgré cet avantage, Kutusoff craignant pour cette dernière place, ou il aurait fallu laisser une garnison de dix mille hommes au moins, se décida à l'abandonner. Le 5 juillet 1811 , il passa le Danube, fit évacuer Roustchouk par plus de six cents familles bulgaresqui l'occupaient, détruisit une partie des fortifications, et incendia la ville. L'armée russe campa ensuite sur la rive gauche du fleuve, près de Giurgewo. Ismaïl-beï et Kara-Osman-Pacha passèrent euxmêmes le Danube et se retranchèrent sur ses bords. L'intention du grand vézir était de porter la plus grande partie de ses troupes sur la rive gauche, et d'attaquer l'armée russe ; mais une savante manœuvre du générai Kutusoff déjoua ce projet. Le camp ottoman fut envahi : le grand vézir , qui se trouvait de l'autre côté du fleuve, demanda un armistice, et n'ayant pu l'obtenir , se jeta dans une nacelle et gagna Roustchouk à la faveur de la nuit. En même temps, un corps d'armée russe reprenait Siiistrie; Vèli- Pacha, qui avait établi un camp à Turtukaï, abandonnait cette position;
L'UNIVERS
et Ïsmaïl-Pncha , beï de Sèrès, qui avait envahi la petite Valachie, fuyait devant le général Sass et se hâtait de repasser le Danube.
Tant de désastres obligèrent le sèrasker à solliciter de nouveau une suspension d'armes : elle lui fut accordée pour tout le temps de la durée des négociations pour la paix. Mais lorsque la nouvelle de ces revers et de l'armistice conclu à leur suite arriva à Constantinople, le divan désapprouva hautement le grand vézir, et prit surle-champ les mesures les plus énergiques. On enrôla tous les hommes en état de porter les armes, et on les dirigea sur Chumla; la garnison de Varna fut renforcée , et les troupes asiatiques reçurent ordre de ne pas quitter leurs drapeaux.
C'est au milieu de ces préparatifs pour une guerre désastreuse que naquit, le 24 novembre 1811, le premier Ris de Sultan-Mahmoud, qui n'avait eu jusqu'alors que quatre filles. Le jeune prince reçut le nom de Sultan-Murad :
sa naissance causa une grande joie au peuple, qui craignait l'extinction de la race d'Osman (*). Néanmoins, à cause des circonstances pénibles où se trouvait l'empire, les grandes fêtes, appelées Donanma, qui durent pendant sept jours, n'eurent pas lieu, et l'on se borna à célébrer cet heureux événement dans l'intérieur du sérail. A cette occasion, les ambassadeurs étrangers offrirent au Sultan des plateaux couverts de sucreries , de rafraîchissements et de fleurs, selon l'ancien usage.
Cependant les négociations, qui avaient commencé à Giurgewo et se continuaient à Bucharest, turent rompues par les Russes, et l'on se prépara à reprendre les hostilités. Néanmoins les plénipotentiaires ne quittèrent pas
(*) Ce prince mourut Tannée suivante au mois de juillet. Sultan- Mahmoud a eu en tout vingt-six enfants, dont cinq seulement ont survécu à leur père, mort le lundi i™ juillet 1839. Sultan-Alnlul-Medjid , qui vient de s'asseoir sur le Irônc , a un frère nommé A bdul- A ziz , né le g février 1 8 3o ( 1 5 rha'ban iv',5.)
le lieu du congrès; mais, dans un divan général , le mufti déclara qu'il ne donnerait point son fetwa en faveur de la paix , et tous les membres du conseil votèrent à l'unanimité pour la guerre.
De son côté, l'empereur Alexandre avait l'intention de renforcer l'armée de Kutusoff; deux divisions étaient déjà arrivées à Yassi, lorsqu'elles reçurent l'ordre de rétrograder et de repasser le Dniester. Cette disposition nouvelle était nécessitée par la prévision d'une rupture avec la France; en outre, la Russie avait à soutenir la guerre contre les Persans , qui venaient de remporter un avantage aux environs de Koubbè : mais ces succès ne continuèrent pas, les Russes reprirent le dessus, et finirent par envahir presque toute la Géorgie. Enfin, au moment où les hostilités allaient recommencer entre la Porte et la Russie, la déclaration de guerre de Napoléon à cette dernière puissance changea subitement la face des affaires. M. d'Italinskv, plénipotentiaire russe, modifia singulièrement ses prétentions, et les ministres ottomans acceptèrent les nouvelles conditions qu'il proposa. La paix fut signée à Buchnrest le 28 mai 1812, et ratifiée à Wilna le 23 juin suivant. Le Pruth devint la frontière des deux empires. Ce traité, qui assurait à la Russie les bouches du Danube avec une partie de la Moldavie et de la Bessarabie, fut approuvé à regret par Sultan-Mahmoud , qui le trouvait trop peu avantageux dans un moment où l'empereur Alexandre avait besoin de toutes ses forces pour s'opposer à l'invasion des Français.
Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis que la Porte avait conclu la paix avec les Russes , et déjà ceux-ci , vaincus dans plusieurs batailles, reculaient devant la grande armée française, qui s'avançait vers Moscou. La consternation régnait non-seulement parmi les troupes moscovites campées près du Danube, mais encore chez les Valaques . les Moldaves et les Serviens , qui , voyant chanceler la puissance de leurs protecteurs, craignaient de retomber sous le joug ottoman.
Dans ces circonstances critiques, le générai en chef Kutusoff , appelé au commandement de l'armée qu'Alexandre opposa aux Français, fut remplacé à Bucharest par l'amiral Tchitchakoff.
Mais bientôt le danger augmentant de jour en jour, ce dernier reçut l'ordre de quitter les provinces qu'il occupait encore, et de conduire à marches forcées ses troupes sur le Pruth, et de là en Podolie.
Pendant que les Russes abandonnaient ainsi le territoire ottoman, pour se porter là où le péril était le plus grand, le général Andreossy arrivait à Constantinople. Le but de sa mission était d'engager le Sultan à ne point se séparer de Napoléon, et à se soustraire à l'influence de l'Angleterre. Cette ambassade, qui dura pendant les deux années de la plus grande crise pour la France (de 1812 à 1814), fut difficile et orageuse, et ne put remplir les intentions de Napoléon, dont Sultan-Mahmoud n'avait point oublié les menaces outrageantes dans ses discours au sénat, et le déplorable abandon à l'époque du traité de Tilsitt.
Peu de temps après l'arrivée de l'ambassadeur français , le Sultan , mécontent des conditions de la paix de Bucharest, déposa le grand vézir et les autres plénipotentiaires qui l'avaient négociée. Démétrius Morouzi, drogman du camp, et son frère Panaïoti, ex-premier interprète de la Porte, accusés d'avoir, dévoilé aux ennemis les secrets de l'État, furent mis à mort.
Khorchid- Ahmed-Pacha , ancien gouverneur de l'Égypte, reçut le sceau (août 1812).
Le Sultan, dont le caractère énergi-
3ue se déployait de plus en plus, prit es mesures propres à contenir les janissaires dans le devoir, en introduisant parmi eux une nouvelle discipline : il domptait en même temps la rébellion de quelques aïans (*) et pachas , et
(*) Les aïans ( notables ) ou ich-er/èris (agents) sont des espèces d'officiers municipaux, élus par les principaux habitants d'une province et confirmés par la Porte, lis assistent le pacha dans les affaires administratives.
entre autres celle du gouverneur de VViddin, Molla-Pacha, successeur du fameux Passwan-Oglou. Ramis-Pacha, ni, ainsi que nous l'avons dit précéemment, s'était réfugié à Pétersbourg, crut, après la conclusion de la paix, pouvoir rentrer sur le territoire ottoman; mais, arrivé aux environs de Bucharest, il fut attaqué par une petite troupe, sous les ordres du bln-oachi (colonel) du grand vézir, et mis à mort après une lutte terrible.
De son côté, le chef des Serviens insurgés, le célèbre Czerni-George, si connu par son courage et sa sévérité inflexible, se disposait à défendre ses compatriotes contre les prétentions de la Porte, qui ne voulait les amnistier gu'en rentrant en possession de leurs forteresses.
A Alexandrie, INI uhammed- Ali-Pacha, délivré de la crainte des louks, dont les faibles restes s'étaient réfugiés dans la haute Égypte, faisait d'immenses préparatifs , et épuisait ses ressources pour les frais de la grande expédition contre les Wehhabis. Leur prince, l'émir Sè'oud, marcha, avec quarante mille hommes, au secours de la Mecque et de Médine, menacées par Tocoun - Pacha , fils de Muhammed- Ali-Pacha, qui lui avait confié le commandement de ses troupes. Après avoir éprouvé une défaite dans les défilés de Djedidè, occupés par les Wehhabis, Toçoun prit bientôt une revanche éclatante, s'empara des villes de Bahr, Djèdidè, Satra, et entra enfin en vainqueur dans Médine. Les clefs de cette ville sainte, envoyées à Constantinople, y arrivèrent le 30 janvier 1813. Ce fut un jour de féte pour les pieux musulmans : des salves d'artillerie annoncèrent l'entrée dans la capitale des commissaires de Muhammed-Ali-Pacha ; vers midi, le Sultan, accompagné d'un brillant cortège, se rendit à la mosquée d'Eïoub, où il récita solennellement le salat-zuhur ou eicilê-namazy (prière de midi), reçut les clefs de Médine, et les fit porter, en grande pompe, au sérail : elles furent déposées parmi les reliques du prophète. L'envoyé du gouverneur
L'UNIVERS
d'Egypte fut revêtu d'un kaftan de zibeline, et on accorda des pensions à vie aux Tatares qui avaient porté la première nouvelle du triomphe de Toooun-Pacha.
Éient.U Abdallah, Gis de l'émir Sè'oud , évacua la Mecque, où les Ottomans entrèrent aussitôt (mars 1813).
La réception des clefs de cette ville et de la Kaaba occasionna, à Constantinople, de nouvelles fêtes, qui furent marquées par le supplice du cheikh arabe Ibn-Haçan-el-Kalaî , l'un des plus fanatiques Wehhabis. La guerre avec ces sectaires se prolongea pendant plusieurs années; mais l'émir Sè'oud étant mort à Derr'iîè, sa capitale, son fils Abdallah conclut, en 1815, un traité honteux avec Toçoun-Pacha. Muhammed-Ali ayant voulu obliger Abdallah à se rendre a Constantinople pour y solliciter le pardon de Sa Hautesse, ce chef se décida de nouveau à la guerre. Enfin, après une alternative de succès et de revers contre Ibrahim, second fils de Mubammed-Ali-Pacha, Abdallah, assiégé pendant sept mois dans Derr'iîè, fut forcé, par la clameur
{Hiblique, à se rendre. Il se mit entre es mains d'Ibrahim , qui l'envoya à son père. Le vice-roi d'Ègypte fit partir le malheureux prince pour Constantinople, où il fut décapité sur la place a" Ala-Sofia. Cet événement, qui eut lieu en 1818, abattit pour longtemps la secte des Wehhabis.
Depuis la fin de 1813, la Porte, en paix avec la Russie, songeait à soumettre entièrement la Servie. Des forces considérables se dirigèrent contre cette province. Rèdjeb, pacha de "Widdin, emporta d'assaut le camp des Servi en s. Bientôt, presque toutes les villes qu'ils occupaient, et Belgrade même, leur capitale, tombèrent au pouvoir des Ottomans. Les débris de l'armée des vaincus se réfugièrent dans les forêts les plus épaisses et sur les monts escarpés de cette contrée. Czerhi- George, voyant sa cause perdue, passa en Russie, où l'empereur Alexandre lui accorda le grade de général et la décoration de l'ordre de Sainte-Anne. Quelques années après, ennuyé de l'i-
naction dans laquelle il vivait, ce chef traversa la Gallicie et la Hongrie pour rentrer dans son pays : son but était probablement d'y organiser un nouveau soulèvement contre la Porte; mais, reconnu à Semendria, il y fut arrêté et mis à mort, sur l'ordre du chef servien Milosch - Obrenowitch , qui, sans doute , obéit en cette occasion aux prescriptions du Grand Seigneur.
Czerni-George, né dans un rang obscur, s'était élevé, par le seul ascendant de son caractère, au rang de hospodar de Servie. Confirmé dans cette dignité par le Sultan, que les circonstances forcèrent à cette concession , ce chef ne cessa d'exciter des troubles dans l'empire ottoman. Son naturel énergique et féroce, n'ayant pas été tempéré par l'éducation, lui fit commettre les actes les plus cruels, mais cependant toujours empreints d'une sorte d'héroïsme qui rappelait les rudes vertus des premiers Romains et leur justice impitoyable. Comme Romulus, il fit périr son frère, qui avait méprisé ses ordres; son pere même fut la victime du fanatisme patriotique de George : ce vieillard, fatigué des calamités sanglantes que son fils attirait sur la Servie, le menaça de découvrir sa retraite aux Ottomans, s'il ne renonçait à ses idées d'indépendance et ne cessait d'attiser la révolte. Czerni-George, désespéré, se jeta aux genoux de son père, en le suppliant d'abandonner ce dessein ; mais celui-ci fut inflexible. Voyant qu'il ne pouvait vaincre son obstination, George se relevé, s'arme d'un pistolet : « Malheureux vieillard ! s'écrie-t-il, tu ne trahi-
ras ni ton fils, ni ta patrie! » A mots, il fait feu, et son père tombe mort à ses pieds.
Un dernier trait achèvera de peindre ce terrible justicier. Un paysan des environs de Topola ayant perdu son père, voulut célébrer ses obsèques avec les cérémonies d'usage en ce pays , et s'adressa, dans ce but, au curé du canton. Ce prêtre grec, avide comme le sont presque tous ses compatriotes, exigea cinquante piastres pour les frais de funérailles; mais le pauvre orphelin
n'en possédait que trente, et l'avare ecclésiastique rerusait de rendre, à ce prix, les derniers devoirs au défunt.
Le jeune homme, au désespoir, alla trouver Czerni-George et lui peignit son embarras. Ce chef donna aussitôt au bon (ils les vingt piastres qui lui manquaient, lui ordonna de faire creuser deux fosses , et fixa l'heure de l'enterrement , auquel , dit-il , il voulait assister. En effet, au moment de la cérémonie funèbre, George, accompagné de quelques soldats portant un cercueil , arriva au cimetière. Lorsque le mort fut enseveli , Czerni demanda du pasteur combien il avait d'enfants. Le curé répondit que le ciel lui en avait accordé cinq. « Eh bien , reprit George • d'une voix terrible, comme, si tu ne « laisses point de fortune, ils peuvent « se trouver un jour dans la même « peine que ce pauvre jeune homme, «je veux pourvoir moi-même à ton « enterrement. » Quoique effrayé de l'air menaçant de George, le prêtre ne comprit* pas d'abord le sens de ces paroles; mais, sur un geste de Czerni , ses gardes renversent le malheureux ecclésiastique, le lient fortement, retendent dans le cercueil qu'ils avaient apporté, clouent le couvercle sur lui, et, malgré ses cris et ses larmes, l'enterrent dans la fosse creusée à coté de celle du paysan , dont il venait de célébrer lui-même les funérailles.
Napoléon , vaincu par les puissances alliées, venait d'abdiquer: Louis XVIII était monté sur le trône de France (avril 1814), et la paix générale avait signalé son avènement. Sultan-Mahmoud , qui , depuis le désastre de Moscou , attendait avec anxiété l'issue de ces grands événements , applaudit au retour de la tranquillité et de l'ordre, et montra les dispositions les plus amicales pour la France rendue aux héritiers de ses anciens rois. Ce fut à cette époque de calme que Sultan-Mahmoud revint aux projetsde réforme qu'il nourrissait en secret , et que n'avait pu lui faire abandonner l'exemple de la terrible catastrophe de Sultan - Sèlim.
En juillet 1814 parut un ferman relatif à la formation d'une troupe d'élite
choisie parmi chaque orta de janissaires. Cette disposition ayant été accueillie avec faveur, le Sultan espéra que l'on pourrait soumettre peu à peu I armée à une nouvelle discipline, et donner une meilleure direction au système militaire.
Dans le mois de novembre suivant , le général Andreossy, rappelé à Paris, quitta Constantinople. M. Ruffin resta chargé des affaires de la France jusqu'à l'arrivée de M. le marquis de Rivière, nommé ambassadeur du roi, depuis le 12 septembre 1814, mais qui , à cause de6 événements des cent jours , ne put être rendu à Constantinople que le 4 juin 1816. Le 16 juillet suivant , M. de Rivière fut reçu en audience solennelle , et le Sultan dicta luimême au grand vézir Rèouf-Muhammed-Pacha(*) la réponse amicale que ce ministre devait taire au nom de Sa Hautesse.
Le mois d'août suivant fut signalé par un événement qui causa quelque inquiétude à la Porte. L'Angleterre ayant à se plaindre de violences exercées par des pirates algériens contre des pêcheurs anglais , envoya l'amiral Exmouth pour tirer vengeance de cette insulte. Informé de cet armement, le deï sollicita les secours de son suzerain; mais Sultan - Mahmoud , désirant rester en paix avec le gouvernement britannique , refusa de soutenir son vassal, et resta spectateur de la lutte; elle se termina , après huit heures de bombardement , par la destruction de presque toute la marine algérienne , et par la soumission du deï , heureux de sauver son trône en souscrivant à toutes les conditions que lui imposèrent les vainqueurs. Le Sultan ,
3ui n'avait pas osé empêcher la ruine e la régence , lui accorda en dédommagement plusieurs frégates et corvettes complètement armées.
En janvier 1818(safer 1233), des changements importants eurent lieu dans le ministère. Le reïs-éfendi , le kiahïa-beï , le mufti et le grand vézir
(•) Il avait remplacé, en mars i8i5, Khorchid-Ahmcil-Pacha.
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turent déposés. Derwich-Muhammed- Pacha , sandjak-beï de Brousse , reçut le sceau impérial. Ces destitutions avaient principalement pour but de satisfaire le peuple, qui, exaspéré par la cherté des vivres, s'en prenait aux ministres , et témoignait son mécontentement en mettant le feu à divers quartiers de la capitale. Dans un incendie qui avait eu lieu le 23 septembre 1816, à Bèehik-Tach, près de la résidence d'été du Sultan , le feu gagna le harem ; mats l'imminence du danger ne put décider les gardiens du sérail à en violer les rigoureuses lois.
Des eunuques , le sabre en main , repoussèrent tous ceux qui se présentaient pour porter des secours; et on ne les laissa agir que lorsque les femmes eurent été soustraites aux regards indiscrets. Une jeune fllle du Sultan périt dans les flammes avec sa nourrice.
En 1819, la Porte reconnut l'indépendance des îles Ioniennes, sous la protection anglaise , et obtint en échange Parga, qui fut livrée au pacha de Yanina par l'amiral Maitland. Mais les Parganiotes, redoutant la domination du terrible Ali, brûlèrent les ossements de leurs ancêtres , et abandonnèrent , en pleurant , leur ville natale. Cette malheureuse peuplade se réfugia presque toute à Corfou et dans l'île de Paxo.
Cependant il existait à Constantinople une sorte d'inquiétude et de sourde fermentation : de nouvelles ordonnances de police occasionnèrent des scènes de désordre , des rixes sanglantes éclatèrent entre divers corps île la milice. Des placards, affichés aux murs du sérail, demandaient le renvoi des ministres. Le Sultan , cédant encore une fois au vœu public, renouvela tout son ministère , et donna le sceau à Ali -Pacha, en décembre 1819. Grâce à la bonté de son maître, l'ex-grand vézir Derwich-Muhammed- Pacha conserva toute sa fortune , et se retira à Gallipoli.
Au milieu de ces changements et de cette agitation intérieure, le fameux pacha de Yanina fut déclaré FermanH
'ERS
(c'est-à-dire, fut mis au ban de l'empire) , et sommé de venir en personne à Constantinople pour rendre compte de sa conduite. Loin d'obéir, l'audacieux vassal, qui, jusqu'alors, avait caché ses vues sous des apparences de soumission , jeta le masque et se déclara indépendant. Sa puissance , ses richesses, dont il se servait pour fomenter mille intrigues, ses talents militaires, tout contribuait à faire d'Ali- Pacha un adversaire redoutable. Aussi le Sultan ne négligea-t-il rien pour le réduire. De nombreux armements furent préparés, et toutes les forces de l'empire se disposèrent à marcher contre Yanina. Dans ce danger, Ali- Pacha songea à se créer des auxiliaires. Les Grecs ne supportaient plus qu'avec impatience le joug ottoman :
Ali les appela aux armes; ses agents parcoururent la Morée, la Livadie, la Béotie; et, en faisant entendre le mot de liberté aux malheureux esclaves qui peuplaient ces contrées , ils les décidèrent à se lever en faveur du despote. Les émissaires d'Ali cherchèrent encore des soldats en Moldavie , en Servie , en Valachie , partout enfin où l'esprit de révolte contre la Porte s'était montré.
Les montagnards connus sous le nom de Kkphtes (mot qui signifie voleurs de grands chemins, brigands), séduits par l'appât d'une forte paye et du pillage, se rangèrent sous les drapeaux du pacha de Yanina (1820). Ses trois fils, Moukhtar, Vèli et Salvh , commandaient , l'aîné à Bèrat , le second à Prevesa , et le dernier à Lépante (Aïnè-Bakhti). Ali -Pacha leur envoya des secours et des instructions ; il fortifia ensuite la citadelle de Yanina , qu'il pourvut de vivres et de munitions de guerre achetés aux Anglais. Mais bientôt il apprit la défaite ou la défection de ses fils; et, réduit à ses propres forces , il alla s'enfermer dans son château, après avoir été battu, le 31 août 1 820, à quelques lieues de Yanina , par Pehliwan - Pacha , aidé d'Ismaïl- Pacha, que la Porte venait de nommer au pachalik de Yanina , en remplacement de Tèpèdèlenli-Ali, déclaré re^
belle. Bloqué par les troupes du Sultan , Ali-Pacha fait murer les portes de sa forteresse et se prépare , avec sept à huit cents hommes et deux cents pièces de canon , à une vigoureuse résistance.
En effet , plusieurs mois se passent sans que Ton puisse le réduire : le Grand Seigneur, irrité de la lenteur du siège , remplace Pehliwan - Pacha par Knorchid - Pacha , qui n'est pas plus heureux que son prédécesseur.
Voyant son armée affaiblie par la désertion , il se retire à Arta dans les premiers jours de décembre , pour y attendre du secours. Ali, profitant de cette heureuse circonstance, rallie à sa cause un corps de six mille Souliotes, et se dispose à reprendre l'avantage sur l'année ottomane, menacée de toutes parts d'une révolte qui devait avoir des résultats d'une si haute importance.
La Grèce, en effet, commençait à s'agiter. En Moldavie, Alexandre Ipsilanti , fils d'un ancien hospodar, publia, en mars 1821, d'accord avec le prince Michel Suzzo, plusieurs proclamations, dans lesquelles il appelait les Hellènes a la liberté, et les flattait de l'appui du czar. En Valachie , Théodore Wladimiresko, chef de Pandours, levait aussi l'étendard de la révolte.
A la fin de mars , l'insurrection éclate aussi tout à coup sur plusieurs points de la Morée : la Laconie , la Messénic, l'Arcadie , la Béotie se soulèvent. Les tles d'Hydra , de Spezzia et d'Ipsara équipent une flotte de cent quatrevingts voiles; une riche Grecque, nommée Bobelina, dont le mari avait été tué par les Ottomans, arme trois bricks, et les commande elle-même.
Dans ces circonstances critiques, le Sultan jugea qu'il fallait à la tête des affaires un ministre plus ferme que le grand vézir Ali-Pacha , et nomma à sa place, le 26 djèmazi'ul oukhra 123G (31 mars 1821), Benderli-Ali-Pacha, alors en Asie , et qui n'arriva à Constantinople que le 21 avril.
Le lendemain, jour de Pâques, le uouveau ministre fait pendre le patriarche Grégoire , accusé d'avoir vraitemblablement pris part à la révolte
de ses compatriotes , quoiqu'il eût , un mois auparavant, lancé une excommunication contre les rebelles (*). Ce supplice fut suivi de celui de l'évéque d'Ephèse, de plusieurs autres prélats, et d'un certain nombre de Grecs des familles les plus considérées. A Andrinople, le métropolitain Cyrille subit le même sort ; les massacres , la démolition des églises , les profanations de tout çenre s'étendirent en Thrace , en Macédoine, dans l'Asie Mineure.
Tout à coup, et au moment où l'on s'y attendait le moins, le nouveau grand vézir est destitué , et remplacé, le 26 redjeb ( 30 avril ) par Pekeï-Salyh-Pacha, ex-kaïmmèkam. La disgrâce si prompte de Benderli-Ali-Pacha, qui ne garda le sceau que dix jours , fut provoquée par les deux favoris du Sultan , Halet-Éfendi et le Berber-bachi, dont le premier ministre avait voulu détruire l'influence. Exilé d'abord en Chypre , il y fut mis à mort au bout de deux mois , et sa tête fut exposée au sérail avec le yafla (écriteau) des traîtres.
Cependant l'ambassadeur russe Stro-
(*) La Porte a cherche à expliquer sa con • duile envers le patriarche par de tardives déclarations. En effet l'Europe, émue des cris de la Russie et des Hellènes , et enthousiaste de la cause des Grecs, no prêta pas l'oreille à ces accusations , peut-être trop bien fondées , de trahison et de commence avec les insurgés ou rebelles de la Morée et des provinces transdanubien nés. Mais indépendamment de ces explications, dont ou ne fit aucun cas en chrétienté, il est positif que la déposition cl le supplice instantané du chef de la nation grecque furent la suite d'atrocités horribles à décrire, exercées par les insurges contre le molla de la Mecque, qui revenait en pleine sécurité à Constantinople, avec tout son harem (famille), sur un bâtiment d'Alexandrie. Ces affreuses cruautés, exercées contre des femmes enceintes , et sur un vieillard vénéré par son haut rang dans la magistrature ottomane, qui est à la fois religieuse et civile , excitèrent au dernier degré l'indignation des musulmans ; et Grégoire fut pendu par représailles. Telle est la triste vérité sur un fait mal connu en Europe.
L'UNIVERS
Êonoff, tout en désavouant les réelles , réclamait le droit d'intervenir en faveur des principautés de Valaehie et de Moldavie, et des raïas grecs , et demandait que ceux-ci ne fussent punis que d'après une enquête formelle , et non d'une manière arbitraire. Ces réclamations choquèrent le divan, qui répondit que le Sultan avait le droit de châtier les coupables comme il l'entendait; les ministres ottomans se plaignirent de la protection que la Russie n'accordait que trop ouvertement aux insurgés; des récriminations mutuelles aigrirent les relations des deux cabinets , et une rupture paraissait imminente. M. de Strogonoff, irrité, suspendit toute relation avec la Porte, abandonna avec éclat le palais de la légation russe à Péra , où , quelque temps auparavant, il avait été invité par la Porte à se rendre, et il retourna à son palais de Ruïuk-Dèrè (*).
Il s'y renferma avec toute sa suite , décide à pousser les choses aux dernières extrémités.
En mai, les Ottomans entrèrent dans la Moldavie et la Valaehie. La première de ces provinces était en proie aux plus grands désordres; la division régnait entre les boyards et les chefs des Hellènes. Sur ces entrefaites , le prince Cantacuzène est battu ii Galatz par le sèrasker Youçouf-Pacha; la flottille grecque du Danube est détruite, et les Hêtéristes (**) évacuent
(•) Buïuk-Dèrè était en effet le foyer de toutes les intrigues; et son isolement, si favorable à ces menées, inquiétait les ministres ottomans, qui avaient couvert leur invitation de venir à Péra , séjour du corps diplomatique, du prétexte que la légation moscovite était exposée, dans ce palais isolé, à de trop grands dangers de la part d'une soldatesque fanatique dont il était devenu impossible d'arrêter ou de prévenir les excès.
(**) A la chute de Napoléon, il s'était formé dans la capitale de l'Autriche une association qui prit le nom //et crie ou Société d'amis. Tous les Grecs riches de Constanlinople et des provinces entrèrent dans cette association , qui compta même parmi *cs membres, des ministres, des seigneurs,
Yassi. Alexandre Ipsilanti éprouve, à Dragatchèmy, une défaite complète, et se réfugie sur le territoire autrichien , où il est arrêté et emprisonné dans la citadelle de Munkatsch (juin 1821) Ismaïl - Pacha fait alors son entrée à Yassi , et devient maître de la Moldavie. Les débris des Hêtéristes se réunirent à quelques Arnautes (Albanais) , et commencèrent sur les montagnes , dans les forêts , dans les couvents fortifiés, une guerre de partisans qui fut très-meurtriere, et qui occupa , pendant toute l'année, près de trente mille Ottomans.
Cependant Démétrius Ipsilanti, frère cadet d'Alexandre, était parvenu à se faire reconnaître, à Hydra, comme Archistratége, et avait pris la direction des opérations militaires. En août , le jeune Cantacuzène s'empara de Napoli de Malvoisie et de Navarin : dans le mois suivant, les Ottomans furent battus à Cassandra , et , en octobre, ils éprouvèrent une autre défaite aux Thermopyles : TripoJitza fut prise d'assaut sur Nazir-Reï, kiahïa de Rhorchid- Pacha , par les généraux grecs Colocotroni et Piétro Mavro-Michali : cette ville devint le siège d'un gouvernement provisoire, et le centre des opérations.
La flotte ottomane, sous les ordres de Kara-Ali-Pacha, s'était dirigée sur Samos, sans oser rien entreprendre contre cette île ; le kapotidan-pacha se réunit ensuite aux escadres de Tunis, d'Alger et d'Égypte; et, quoique poursuivi et harcelé par la flottille d'Ipsara et d'Hvdra , il parvint néanmoins à ravitailler les places de la Morée encore occupées par les musulmans , à incendier la ville de Galaxidi, et à s'emparer d'une trentaine de petits navires grecs.
Les îles de l'Archipel et la côte d'Asie, hormis Chio et Metelin, étaient en proie à la révolte ou à la vengeance
et des savants de toutes les nations. Instituée daus le but apparent de répandre l'instruction et les lumières dans la Grèce, VHétérie finit par montrer sa tendance politique, qui n était autre que l'émancipation des Grecs.
des Ottomans; des massacres ont lieu à Chypre , à Smyrne , à Salonique. Au milieu de tous ces désordres, I empire ottoman est menacé d'une invasion des Persans; et, le 15 novembre 1821, la guerre éclate entre ces deux puissances musulmanes. Les hostilités n'eurent, pendant cette année, d'autres résultats que la prise de quelques places, telles que Kars et Toprak- KaFè. La mort du prince Muhammed- Aii-Mirza , frappé par le choléra-morbus, arrêta bientôt les opérations de son armée contre Bagdad, qu'il voulait soumettre aux armes persanes, jaloux de la gloire de réunir a l'empire d'Iran une ville aussi célèbre, qui, depuis deux siècles, en avait été violemment séparée.
Vers la fin de la campagne, Khorchid -Pacha bloqua étroitement le pacha de Yanina , et lui enleva le fort ae Li-. tharitza , tandis que les Grecs serraient de près Prevesa et Arta, et s'emparaient de cette dernière place, où ils trouvèrent de grandes richesses. En novembre, Ali -Pacha en était réduit à se renfermer dans son château du Lac.
Ismaïl- Pacha et Hacan- Pacha, qui avaient été forcés d'abandonner Arta aux Grecs, furent décapités, et Orner- Brioni-Beï fut nommé gouverneur de Yanina , en remplacement du premier.
En décembre 1821, un congrès, convoqué par Ipsilanti et Maurocordato, se réunit à Épidaure , et s'occupa de rédiger une constitution provisoire, qui fut promulguée en janvier 1822.
Dès que le gouvernement fut régularisé, il se transporta à Corinthe, qui venait de tomber entre les mains d'Ip- 8Îlanti , et le conseil exécutif travailla à organiser la levée des impôts et le plan de défense. Heureusement pour les Grecs, l'hiver paralysait les opérations militaires des musulmans, et Khorchid-Pacha était, depuis trois mois, sous les murs du château du Lac, où il bloquait Ali-Pacha. Les Souliotes voulaient secourir ce dernier; mais, jaloux des succès des Grecs , Ali refusa leur aide. A la fin de 1621 , le sèrasker poussait le siège avec vigueur, secondé par un
Italien nommé Caretto, ingénieur d'Ali , et qui venait de déserter la cause du proscrit. En môme temps que l'on attaquait la place de vive force, Khorchid-Pacha gagnait par l'intrigue les Arnautesà la solde d'Ali. Après un assaut dans lequel ils livrèrent aux Ottomans le château du Lac, Ali se trouva réduit à se réfugier, avec une centaine de serviteurs dévoués, dans une tour à trois étages, dont le plus bas était rempli de barils de poudre, auxquels ce redoutable pacha menaçait de mettre le feu, plutôt que de se'rendre. Nonobstant cette menace, Khorchid-Pacha fait redoubler la canonnade : des brèches considérables vont offrir un passage aux assiégeants. Dans cette extrémité, les soldats d'Ali le pressent de se rendre, et c'est alors seulement qu'il consent à prêter l'oreille aux propositions de Khorchid-Pacha. Le sèrasker lui fit les offres les plus séduisantes, et lui promit solennellement un sauf-conduit. Oubliant sa défiance habituelle, Ali-Pacha livre la tour, et se retire dans une île regardée comme neutre, et située au milieu du Lac, à peu de distance du château, pour y attendre le pardon de Sa Hautesse. Au bout de trois jours, arrive un ferman du Grand Seigneur, qui condamnait à mort le pacha de Yanina. L'intrépide vieillard, se voyant trahi, saisit ses pistolets : « Lâches, qui violez vos ser- « ment s, s'écrie-t-il , croyez-vous pren- « dre Ali comme une femme? » A ces mots , il fait feu , tue un des officiers qui venaient le saisir, en blesse un autre, et tombe enfin percé de plusieurs balles (5 février 1822). Sa tête, séparée du tronc, et exposée aux regards des soldats ottomans, leur inspirait encore une terreur mêlée d'admiration; car cet homme extraordinaire, assemblage d'avarice, de cruauté, de dissimulation, d'énergie, et devenu
{>resque l'égal du Sultan, était, pour es musulmans, le type de l'intrépidité et du plus redoutable despotisme.
Délivré enfin de ce dangereux vassal , le Sultan ne songea plus qu'à soumettre les Grecs. En avrH, les Ottomans réussirent à s'emparer de Chio,
L'UMVERS
qui s'était enfin soulevée deux mois auparavant, à l'instigation des insurgés de Samos et d'Ipsara, jaloux des richesses et de la prospérité toujours croissante des Chiotes.
Il serait trop long de détailler ici les circonstances de cette expédition qui a eu tant de retentissement en Europe, où elles sont encore mal connues.
Bornons - nous à dire que la plus grande partie des habitants furent dispersés; l'esclavage, la fuite, les massacres, réduisirent à vingt et quelques mille âmes une population qui naguère comptait près de cent mille habitants.
Après le succès de cette expédition, la flotte ottomane se disposait à opérer un débarquement à Samos, à Ipsara ou à Tine. Mais, par un hardi coup de main, Canaris attacha un brûlot au vaisseau amiral et le fit sauter. Le brave Ali-Pacha avait été écrasé par la chute d'un mât.
D'un autre côté, Khorchid-Pacha dirigea contre les Souliotes une armée de vingt mille soldats, commandée par Omer-Vrioni; trente mille hommes, sous les ordres de Drama-Ali-Pacha, marchèrent sur la Morée; enfin la flotte ottomane, ayant réparé ses avaries, fit voile pour cette dernière contrée avec de nombreuses troupes de débarquement. Dans le but de s'opposer à ces dispositions et de secourir les Souliotes, Maurocordato passa en Épire; mais il échoua, et cette province fut sur le point de retomber au pouvoir des Ottomans. Pendant que Maurocordato se retirait à Missolonghi , les troupes musulmanes entrèrent dans le Péloponèse, soumirent Corinthe (20 juillet 1822) , et s'avancèrent sur Argos; mais elles furent battues par Colokotroni, au commencement d'août. A la fin du mois, il ne restait plus que de faibles débris de l'armée ottomane du Péloponèse.
Sur mer, le kapoudan-pacha (l'ancien toptchi-bachi Kara-Muhammed), cherchant à ravitailler Napoli de Roman ie, fut battu à la hauteur de Spezzia. Enfin Odyssée repoussa aux Tnermopvles Khorchid-Pacha , qui se retira a Larisse. Bientôt un kapoudji-bachi
lui apporta la nouvelle de son remplacement ; et le sèrasker, succombant aux fatigues de la campagne et au chagrin , mourut en novembre 1822. Il eut pour successeur l'octogénaire Djèlal-Pacha, qui ne survécut pas de deux mois à son prédécesseur.
En Crète, les chances de la guerre étaient partagées entre les Grecs et les musulmans, quoique ces derniers eussent des troupes plus nombreuses et fussent en possession, des forteresses , et que le vice-roi d'Egypte leur eut envoyé des secours.
Un brillant succès naval des Grecs termina la campagne : Canaris et Miaulis attaquent la flotte ottomane commandée par Kara-Muhammed-Pacha, et parviennent à incendier la Kapoudana et a disperser les autres vaisseaux.
Cependant les revers des Ottomans occasionnaient une grande effervescence à Constantinople. Les janissaires surtout étaient dans un état d'exaspération qui faisait craindre une des révoltes si fréquentes parmi cette milice. Ils demandèrent la déposition de Halet-Efendi, qu'ils regardaientcomme un réformateur, et à qui ils attribuaient tous les malheurs dont l'empire était accablé. Le Sultan exila son favori à Konia ; mais, malgré l'espoir que Halet- Efendi conservait de recouvrer son ancienne faveur, il ne tarda pas à être étranglé dans lecouvent mémedes mewlewis tflconium, et au milieu de ses confrères, car il était lui-même membre de cet ordre religieux. Divers changements eurent lieu à cette occasion : le grand vézir Salvh-Pacha et le mufti , créatures d' Halet-Efendi, furent déposés, ainsi que le Berber-bachi (novembre 1822). Dèii-Abdullah-Pacha (ancien bostandji-bachi , et depuis kapoudanpacha) reçut le sceau de l'empire.
Cependant la mauvaise saison ne put décider les Grecs à quitter les armes. Missolonghi était assiégée par Omer-Vrioni et Rèchid-Pacha , et ne
Eouvait leur opposer que quatre cents ommes de garnison; mais bientôt Mavro-Michali amena un renfort de quinze cents Hellènes, et la place fut
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débloquée, après un assaut qui dura général grec tenta un coup de main environ quatre heures et causa de audacieux; il pénétra de nuit dans le grandes pertes aux assaillants. A la camp ottoman, établi près de Karpésuite de la retraite des Ottomans, les nitza, surprit les musulmans endor- Grecs reconquirent l'Étolie et l'Acar- mis, en massacra une grande partie, nanie. Us s'occupèrent ensuite de nom- mit le reste en fuite, et périt, au mimer les chefs qui devaient commander lieu de sa victoire, atteint de deux coups dans les diverses provinces. Odyssée de feu. La mort de ce brave chef, doué fut désigné pour PAttique, Marco- d'un grand caractère et de rares qua- Bozzaris pour l'Étolie, Colokotroni lités guerrières, fut une perte irrépapour le Péloponèse, et Mniaulis-Vôcos rable pour la cause des Hellènes. Son (vulgairement Miaulis) fut nommé ar- frère Constantin lui succéda dans le chinavarque (amiral en chef). commandement des troupes , et se ren-
De leur coté , les Ottomans , quoique ferma à Missolonghi. la campagne de 1822 eût été bien mal- De tous côtés la position des Grecs heureuse pour eux, n'en déployaient s'améliorait : Corinthe retombait en pas moins une grande activité dans leur pouvoir (octobre); leurs flottilles armements de terre et de mer. les, montées par d'habiles marins, con- Le Sultan avait donné l'ordre de faire servaient toujours l'avantage ; Miauune levée de tous les musulmans entre lis incendiait deux frégates de la flotte quinze et cinquante ans, et une nom- de Khosrew- Pacha, et l'obligeait à breuse flotte de bâtiments légers s'était regagner les Dardanelles, réunie sous les ordres de Khosrew- Au commencement de novembre, Pacha. Sorti des Dardanelles en mai, Moustapha-Pacha commença le siège le kapoudan-pacha débloqua Carystos d'Anatolicon ; mais il se retira sans en Eubée, fit voile ensuite pour la avoir pu réduire cette ville. Morée, ravitailla Coron, Modon, et Missolonghi était de nouveau menadébarqua des troupes à Patras. Pour cée par les Ottomans : Maurocordato s'opposer aux immenses préparatifs de vint au secours de cette place avec une l'ennemi, le gouvernement grec ap- foule de volontaires embarqués sur une pelle aux armes les Hellènes; une ar- flottille équipée à Hydra. Il organisa le inée de huit mille hommes est rassem- gouvernement de la Grèce occidentablée : c'était bien peu pour combattre le ; des bataillons d'étrangers se fortrente mille musulmans; néanmoins, maient et venaient offrir leur concours le 14 juillet, Colokotroni, ayant sous aux Hellènes; le célèbre poète anglais ses ordres Odyssée et Nikitas, rem- lord Byron leur apportait des armes, porte une victoire éclatante près du des munitions, et des presses, avec couvent de Saint- Luc; les débris de lesquelles fut imprimé un journal grec l'armée ottomane se retirent à Tri- intitulé Chroniques helléniennes, dont cala. Plusieurs avantages suivirent ce le premier numéro parut en janvier triomphe des Grecs; mais les dissen- 1824; il établisssaitun service des possions si fréquentes dans le camp des tes, négociait pour les Grecs un em- Hellènes vinrent les empêcher de re- prunt en Angleterre, et enfin se détirer le fruit de leurs succès. Coloko- vouait avec chaleur au succès d'une troni s'empara de l'autorité, en se fai- guerre que son imagination de poète sant nommer vice-président du conseil lui faisait regarder comme la plus belle exécutif, et Maurocordato se retira à et la plus sainte des causes. Mais les Hydra, où il pressa les armements passions individuelles des chefs , leurs maritimes. Marco-Bozzaris marcha, jalousies, leurs prétentions rivales, avec environ cinq mille hommes, au- leurs querelles sans cesse renaissantes, devant de Djèlal-uddin-Beï, comman- en détruisant l'harmonie nécessaire au dant l'avant^garde de l'armée de Mous- succès des grandes entreprises, les emtapha-Pacha, qui venait d'envahir l'É- péchaient de profiter des avantages tolic et menaçait Missolonghi. Le que leur offrait le sort des armes. Nous
i; LKIVKRS.
- n'entrerons pas dans le détail de ces dissensions intestines : nous ne devons dessiner qu'à grands traits les événements les plus importants de cette lutte mémorable entie les anciens maîtres et les sujets si impatients du joug qui avait longtemps pesé sur eux.
Cependant la Porte, qui regardait comme des actes d'hostilité de la part de la Grande-Bretagne les secours que des particuliers anglais portaient aux Grecs, et l'emprunt public qui se négociait à Londres, vit comme une nouvelle preuve du mauvais vouloir du cabinet britannique l'apparition devant Alger d'une escadre sous les ordres de sir Henri Neale : cet amiral avait pour mission d'obtenir une réparation du dei, au sujet de l'injure faite au consul anglais. Ce dernier avait été emprisonné à la suite d'une réclamation de la régence , relative à quelques Maures qui étaient au service de cet agent.
Dans son irritation, le divan refusait même l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie, que sollicitaient de concert lord Strangford et M. de Mintziacki , chargé d'affaires russe. Mais bientôt la bonne intelligence se rétablit entre la Porte et l'Angleterre : cette dernière puissance désavoua formellement les démarches faites par ses sujets en faveur des Grecs, et le Sultan satisfait promit d'évacuer les deux principautés.
Le commencement de l'année 1824 fut encore rempli par les troubles qu'excitait l'ambition personnelle des généraux grecs. Des changements importants furent opérés dans l'administration : la faction militaire, qui reconnaissait pour chef Colokotroni , était abattue; Maurocordato, homme sage et modéré, était président. Colokotroni qui s'était révolté contre le gouvernement, avait été déclaré rebelle à la patrie, et avait fini par se soumettre.
Dans la Grèce occidentale, les Hellènes furent obligés, dès le début de la campagne, de lever le siège de Lépante. Vers la même époque, Missolonghi fut sur le point d être livrée aux musulmans par des Souliotes qui faisaient partiede la garnison, et voulaient
remettre la place à Youçpuf-Pacha. Ce complot échoua ; mais il contribua néanmoins à entraver les opérations militaires. Lord Byron en éprouva un vif chagrin : peu de jours après, il fut attaqué de la maladie inflammatoire à laquelle il succomba le 19 avril 1824.
Cet événement produisit une impression profonde sur les Grecs; ils rendirent à la famille de l'illustre poète ses dépouilles mortelles , mais ils obtinrent la permission de conserver son cœur, en souvenir du dévouement que cet homme célèbre avait montré pour leur cause. La mort de lord Byron eut une influence désastreuse sur les affaires de la Grèce : les fonds de l'emprunt anglais n'arrivèrent pas , le découragement s'empara des étrangers accourus au secours des Hellènes , et les troubles intérieurs empêchèrent la levée des contributions; de sorte que le gouvernement grec se trouva dans la plus grande pénurie au commencement de la campagne de 1824.
Derwich, pacha de "Widdin, fut nommé sèrasker et wali (vice-roi) de Morée. Le kapoudan-pacha Khosrew , sortit, en avril, des Dardanelles; il se dirigea sur Ipsara, et offrit, à plusieurs reprises, aux habitants de cette île, le pardon du Sultan, s'ils se soumettaient sans résistance. Mais les Ipsariotes rejetèrent avec mépris celte proposition : alors Khosrew - Pacha ordonna le débarquement. Après un engagement terrible, dans lequel les assiégés défendirent le terrain pied à pied avec le plus grand courage, ils furent forcés de céder au nombre. Malgré les ordres exprès de Khosrew- Pacha , qui voulait épargner les vaincus, d'horribles massacres eurent lieu; les débris de la population échappés au carnage se sauvèrent par mer ou se cachèrent dans des cavernes. Cinq cents têtes et douze cents oreilles furent envoyées à Constantinople, où ces tristes trophées causèrent la plus grande joie.
Elle ne fut pas de longue durée : une flotte grecque, sous les ordres de Miaulis et de Canaris, arriva devant Ipsara, peu de temps après le triomphe des musulmans, les attaqua à