‹ TurquieChapitre 64 sur 78 · TU R QUI K · texte numérisé non relu

TU R QUI K

('improviste, et reprit cette lie ; mais I l'état de ruine dans lequel elle se trouvait, ne permettait pas d'en faire un point de défense, et les Grecs l'abandonnèrent, après en avoir enlevé l'artillerie et les munitions de guerre laissées par les Ottomans. La flottille grecque se partagea ensuite en deux divisions : Tune alla au-devant de l'escadre égyptienne qui devait partir d'Alexandrie; l'autre s'attacha a observer les vaisseaux de Khosrew- Pacha, et empêcha les Ottomans d'opérer leur débarquement à Samos.

Le kapoudan-pacha , quittant alors ces parages, se rendit dans les eaux de Stanco (Cos) , pour y attendre la Hotte d'Ibrahim-Pacha, "fils du vice-roi d'Kgypte, Muhammed-Ali.

Les troupes de terre des musulmans n'obtinrent pas plus de succès cette année que leurs forces maritimes. En juillet, le sèrasker Derwich-Pacha, battu complètement à Amplani , est forcé de se replier sur Larisse. Orner- Vrioni-Beï, arrivant après la défaite de Denvich - Pacha , avec qui il devait opérer sa jonction à Lépante , éprouva à son tour quelques échecs , et se retira à Carvassara , où il se maintint jusqu'en novembre. Les généraux grecs Goura, Odyssée, Colokotroni, Nikitas , remportèrent encore de nouveaux avantages sur les Ottomans , tandis que le kapoudan-pacha, gui avait réuni sa flotte à celle d'Ibrahim- Pacha, retournait à Constantinople, après avoir été battu , en septembre , par les vaisseaux grecs, et laissait à son allié le commandement d'une flotte encore très-nombreuse. Malgré la supériorité de ses forces navales , Ibrahim-Pacha, atteint, le 25 novembre, à la hauteur de Candie, par l'amiral Miaulis , essuya des pertes, et se retira du côté de la Morée, pour y attendre des renforts. Cette victoire de la marine des Hellènes, qui en exagérèrent beaucoup l'importance, termina la campagne, et fut célébrée de grandes têtes dans toute la te.

Au milieu de ces circonstances critiques, le grand vézir Muhammed-

Sèlim-Pacha, qui avait.succédé , le \4 septembre, à Seïd-Muhammed-Ghalib- Pacha, dut recourir, pour réparer l'épuisement du trésor, à des mesures extraordinaires dans la Moldavie et la Valachie, qui n'avaient pas encore été évacuées, malgré les promesses du divan.

Après les défaites éprouvées par le kapoudan-pacha, qui venait de rentrer aux Dardanelles avec un petit nombre de vaisseaux en fort mauvais état, on s'attendait à sa disgrâce : mais la surprise fut grande lorsqu'on apprit qu'il avait été bien accueilli par le grand vézir , et même revêtu d'un kafian de zibeline. Cette manière d'agir avait pour but de faire croire au peuple que la campagne avait été heureuse; mais personne ne s'y trompa.

A la fin de 1824, de nouveaux troubles agitèrent la Grèce : Colokotroni se révolta une seconde fois; mais bientôt battu par les généraux envoyés contre lui, sur l'ordre de Condur îotis . président du conseil, le rebelle fut forcé de se soumettre : il avait perdu son fils dans un engagement contre les troupes du gouvernement ; on le crut assez puni par ce malheur , et l'on accorda grâce entière à ce chef turbulent, mais qui avait rendu de grands services à sa patrie.

Une révolte des janissaires, arrêtée à sa naissance par les mesures rigoureuses que prit le Sultan , signala le commencement de l'année 1825. Une cinquantaine de rebelles furent mis à la torture et ensuite étranglés ; d'autres furent noyés, et l'aga du corps reçut sa destitution.

A la même époque, une insurrection éclata en Servie : elle fut bientôt réprimée par la terrible sévérité que déploya le prince Miiosch dans la punition des coupables. En récompense de sa fidélité , le Sultan lui envoya les insignes de la dignité d'hospodar.

Nonobstant ces embarras intérieurs, le Grand Seigneur pressait activement les préparatifs de la guerre , et versait des fonds de son trésor particulier pour subvenir à une portion des frais énormes qu'elle nécessitait.

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Malgré les échecs qu'avait éprouvés Ibrahim- Pacha dans ses premières tentatives, il était loin de s en laisser décourager, et poursuivait avec ardeur ses dispositions pour une nouvelle agression. Le 24 février, il débarqua devant Modon, et y établit son camp, sans être inquiété. A cette nouvelle , le gouvernement grec prit de promptes mesures pour s'opposer à l'invasion de la Morée; mais ces efforts ne purent empêcher Ibrahim-Pacha de s'emparer de Navarin, qui capitula le 18 mai 1825. La garnison obtint la permission de se retirer, en emportant ses bagages particuliers, mais en abandonnant les munitions de guerre ; elle s'embarqua sur des bâtiments anglais et autrichiens, et fut transportée à Calamata.

Ibrahim-Pacha montra, dans cette circonstance , la plus grande modération à l'égard des vaincus : non-seulement il veilla à ce qu'ils fussent à l'abri de toute insulte, mais il leur offrit même du service dans son armée , et un gouvernement presque libre, sous des hosnodars choisis parmi les généraux grecs les plus distingués. Mais les propositions du vainqueur ne purent séduire la population de Navarin ; elle s'enfuit dans les montagnes, et aucun Hellène ne passa dans les rangs égyptiens.

Dans la Grèce occidentale, Rèchid- Pacha faisait de très -grands progrès :

à la fin d'avril il se trouvait devant Missolonghi, sans avoir éprouvé aucun obstacle dans sa marche : dès les premiers jours de son arrivée, il fit ouvrir la tranchée et commença le siège.

Cependant, l'approche du 'danger reunissait les Grecs contre l'ennemi commun : les chefs des Hellènes oublièrent leurs prétentions rivales; Pierre Mavro-Michali, Colokotroni, et plusieurs autres factieux, rentrèrent en grâce auprès de leur gouvernement , et un décret d'amnistie générale termina la réconciliation.

Ibrahim -Pacha, après la prise de Navarin, avait divisé son armée en trois colonnes : l'une d'elles s'empara d'Arcadia, l'autre de Calamata, et la troisième de Tripolitza. Il battait en-

suite Colokotroni à Tricorpha et Ipsilanti à Rizes et à Ardova. Effrayés et découragés par ces revers successifs , les Grecs invoquèrent alors la protection de l'Angleterre ; mais cette démarche , fondée sur la nécessité, et qui s'ap-

(myait sur le souvenir des services (jue a Grande-Bretagne avait rendus à la Grèce, n'eut point le résultat qu'on en attendait. Le cabinet de Londres ne répondit pas directement à la demande des Hellènes , et se borna à recommander aux officiers anglais l'observation de la neutralité la plus sévère. Néanmoins, on annonçait l'arrivée de lord Cochrane, qui abandonnait le Brésil pour venir à l'aide des Grecs ; et l'on construisait en Angleterre des bateaux à vapeur qui leur étaient destinés.

Cependant les travaux du siège de Missolonghi duraient depuis environ trois mois. Cette place, serrée de près par Rèchid -Pacha, était dans la situation la plus critique. Le 2 août, le sèrasker somma la garnison de se rendre : elle s'y refusa. Le lendemain, au point du jour, les musulmans tentèrent l'assaut et furent repoussés. La /lotte ottomane , qui manœuvrait près de Missolonghi , se retira devant une division de vingt-trois voiles, commandée par Miaulis , et fit route vers Alexandrie, pour y prendre des renforts. L'escadre égyptienne, qui se trouvait dans ce dernier port, avait couru, peu de temps auparavant, le plus grave danger : l'intrépide Canaris osa pénétrer en plein jour au milieu des vaisseaux ennemis , avec trois brûlots sous pavillons étrangers. Il fut bientôt reconnu, mais il parvint à s'échapper, sans avoir pu toutefois réaliser l'audacieux projet d'incendier la flotte d'Ibrahim-Pacha.

Enfin , après diverses tentatives pour s'emparer de Missolonghi , Rèchid- Pacha, dont les travaux étaient interrompus par les pluies de l'automne, prit le parti d'abandonner son camp , et alla établir son quartier général a Vrachori, d'où il dirigeait les opérations militaires et envoyait des îfétachements pour inquiéter la garnison,

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en attendant de reprendre le siège, dès que les renforts que devait lui amener le kapoudan-pacha seraient arrivés.

En Morée, les opérations militaires n'eurent rien d'important , et se bornèrent à de nombreuses escarmouches, et à quelques tentatives infructueuses des Grecs pour reprendre Tripolitza, où s'était établi Ibrahim-Pacha. Ce dernier se rendit, en novembre, à Navarin pour y recevoir la flotte d'Alexandrie, composée de cent trente-trois voiles: ayant renforcé son armée d'une partie dés troupes de débarquement , il recommença a prendre l'offensive ; et , après avoir battu les Grecs en plusieurs rencontres, il revint établir son quartier général aux Dardanelles de Lépante.

Cependant Sultan-Mahmoud , plein de confiance dans la bravoure d'Ibrahim-Pacha , le chargea de reprendre le siège de Missolonghi , et donna ordre à Rèchid-Pacha et au kapoudan-pacha d'aider le général égyptien dans ses opérations militaires. Ces trois chefs se concertèrent pour donner, le 27 décembre, un assaut qui n'eut pas le succès qu'ils en attendaient. Après cet échec , la flotte ottomane se retira à Patras, et les troupes musulmanes abandonnèrent leurs travaux et gagnèrent les hauteurs du mont Aracynthe, où elles se fortifièrent.

A cette époque se répandit la nouvelle de la mort de l'empereur Alexandre, décédé à Taganrok le l,T décembre. Cet événement fut regardé par les Grecs comme une calamité, car le bruit courait parmi eux que le czar avait témoigné hautement le regret de ne les avoir pas soutenus. De son côté , le Sultan se flattait que l'avénement du successeur d'Alexandre amènerait en Russie des troubles qui empêcheraient le nouveau czar de s'occuper des affaires de la Grèce, et de l'évacuation , toujours éludée par la Porte , des principautés de Servie , de Valachie et de Moldavie. Aussi les négociations de l'ambassadeur anglais, M.

Stratford-Canning , chargé d'intervenir en faveur des Grecs, ne réussirent-

26e Livraison. (Turquie.)

elles pas auprès du Grand Seigneur, qui aurait pu consentir à pardonner à ceux qu'il regardait comme des esclaves , mais qui ne voulait pas traiter avec eux. Néanmoins il fut trompé dans son attente, relativement à la Russie; et il fut obligé de faire droit à toutes les réclamations que l'empereur Nicolas adressa au divan par l'intermédiaire de M. Minziaeky.

Cependant le siège de Missolonghi continuait : une flottille grecque parvint, en janvier 1826, à ravitailler cette place forte ; mais Ibrahim-Pacha , qui venait de recevoir de l'artillerie, et qui disposait de nombreux moyens d'attaque, serra de près la citadelle, et, à la suite d'un grand nombre d'assauts , dans lesquels assaillants et assiégés combattirent avec un acharnement sans exemple, les Grecs furent obligés de céder au nombre : le 22 avril, Missolonghi tomba au pouvoir des Egyptiens. Nous ne donnerons pas la relation de ce siège mémorable, qui produisit une sensation profonde parmi les nations chrétiennes ; ces détails appartiennent plus spécialement à l'histoire de la Grèce : nous nous bornerons à dire que la défense fut aussi opiniâtre que l'attaque; les assiégés ne songèrent à évacuer la ville que lorsque la famine les eut réduits aux plus affreuses extrémités : ils prirent alors l'héroïque résolution de s'ouvrir un passage à main armée au milieu des ennemis. Une faible partie de la garnison, des vieillards, des blessés, des enfants , des femmes , restèrent dans Missolonghi ; un grand nombre de ces dernières, habillées en hommes, ne voulurent pas abandonner leurs maris , et partagèrent les dangers de la sortie. Dix -huit cents Souliotes parvinrent seuls à gagner Salone, au milieu de périls et de fatigues incroyables, tandis que leurs braves frères d'armes , retranchés dans le bastion Botzaris, qu'ils avaient miné, le faisaient sauter, et s'engloutissaient sous ses décombres avec plus de deux mille musulmans.

La nouvelle du triomphe d'Ibrahim, et l'arrivée à Constantinople des tétei

L'UNIVERS

et des oreilles des vaincus , exalta au plus haut point la population de la capitale, mais Sultan -Mahmoud ne se faisait point illusion sur un succès si chèrement acheté : il s'effrayait de la terrible résistance des Grecs, et ne pouvait se dissimuler la supériorité de leur valeur disciplinée sur le courage brut des soldats musulmans. Pour remédier à ce mal invétéré , source de tous les revers des armes ottomanes , il résolut de mettre enfin à exécution le plan qu'il nourrissait depuis plus de quinze années, et qu'il avait conçu pendant sa réclusion avec l'infortuné Sultan-Sèlim III. Il s'agissait de changer tout le système militaire, et de soumettre l'armée , et principalement les janissaires, à la tactique européenne , seul moyen de résister à des voisins aguerris "et dont les forces étaient doublées par remploi des habiles manœuvres de la stratégie moderne.

Sultan - Mahmoud était persuadé en outre que Tordre et la tranquillité ne pourraient régner dans l'empire tant que le corps indiscipliné des janissaires opprimerait la population ; il crut enfin le moment venu , dit l'historien ottoman qui a raconté ces graves événements , de s'ouvrir par le glaive un chemin au bonheur public, en coupant ces buissons d'épines qui s'opposaient à sa marche et déchiraient son manteau impérial. Après avoir consulté les premiers fonctionnaires de PÉtat et s'être assuré du concours des principaux officiers des janissaires, il convoqua une assemblée générale chez le multi. Le grand vézir Muhammed- Sèlim-Pacha y prononça un discours dans lequel il déplora l'état d'insubordination, de lâcheté et d'ignorance où était tombé le corps des janissaires, et réclama les conseils des membres de cette réunion , pour remédier à des maux qui menaçaient d'entraîner la ruine de l'empire d'Osman. L'avis unanime fut qu'une réforme était d'absolue nécessité, et les chefs des janissaires, présents au conseil, s'empressèrent de reconnaître l'urgence de cette mesure. Le mektoubfïji ( premier secrétaire du irrand vezir ) lut alors le

projet d'ordonnance (*) pour la formation d'un corps régulier iïekincQis

(*) Nous donnons en entier Yexposé des motifs de celle ordonnance. Nos lecteurs pourront prendre, dans ce curieux document, une idéedu slyle delà chancellerie ottomane.

« Depuis la naissance de la monarchie « ottomane , à l'ombre bienfaisante de lam quelle nous avons le bonheur de vivre , « les sultans , successeurs d'Osman ( puisse « le ciel élendre la chaîne de leur dynastie m jusqu'à la fin des siècles ! ), se sont mon- « 1res zélés observateurs du précepte divin « qui commande de combattre les infidèles. « Grâce au soin constant qu'ils ont eu d'ex- •< citer l'ardeur guerrière des musulmans, <• et de les conduire à la guerre sacrée, la «« réputation des armées ottomanes a rempli « le monde. Longtemps les ennemis qui se << présentaient devant les rangs pressés de « nos bataillons , ont été la proie du glaive ; « et les héros musulmans, chargés des dé- « pouilles des nations , ont eu le droit de se « pavaner dans l'arène de la gloire. JLong- « temps les janissaires, ce corps institué « dans un esprit de conquêtes pour la foi , « ont été des guerriers favorisés du ciel, que « l'histoire nous fait voir triomphants en « toute rencontre.

« Mais , depuis près d'un siècle , des in- « trigants ont limé sourdement le collier de « leur discipline et rompu enfin la chaîne de « leur subordination envers les chefs. Au- « tn lois les janissaires étaient tous soldats « actifs , ekindjis, touchant la paye portée eu « leur nom sur les rôles. En campagne ils « étaient tous sous les drapeaux , prêts à « exécuter les ordres de leurs officiers. C'est « là ce que voulaient les règlements. En « l'année 1 1 5a , lors de la guerre de Morée «« et de la conquête de la forteresse de Na- « poli, des ekindjis, par l'entremise de per- « sonnages imprévoyants, obtinrent, quoique •< encore valides, des traitements de retraite, « en récompense de leurs services, et com- «« mencèrent à introduire, parmi les mi h <• taires retraités , le funeste usage de vendre « les billets de paye à des individus étran- « gers à l'armée. Cet abus s'est inscnsible- « ment accru , au point que Yodjak n'a pres- « que plus compté de véritables hommes de « guerre; il n'a plus été qu'un grand corps « désorganisé, dans lequel, à la faveur du « désordre , des espions se sont çi-ssés et << ont suscité des mouvements séditieux. Nos •< ennemis rependant en ont profité pour « nous nuire ; enhardis par notre faiblesse ,

(soldats actifs), tiré de cinquante et une ortas des janissaires , et pour leur organisation et leur instruction militaire. Après cette lecture, tous les assistants signèrent rengagement formel de concourir de tout leur pouvoir à l'accomplissement des vues de Sa Hautesse ; cet acte fut ensuite lu aux officiers et sous-officiers des janissaires, qui l'approuvèrent aussi et y apposèrent leurs cachets.

« ils ont osé étendre leurs mains impures

- vers l'œuf éclatant de blancheur de Phon- « neur musul man.

« Vengeance , peuple de Mahomet ! et « vous, serviteurs zélés de cette monarchie « ottomane qui doit durer aulant que le « monde, officiers de tous grades , vous tous «fidèles croyants, défenseurs de la foi, « amis de la religion et de la gloire , venez

à nous; unissons nos efforts pour réparer « nos brèches , et élever devant notre pays « le rempart d'une armée aussi instruite

- que brave, dont les coups, dirigés par la ■ science, iront au loin atteindre le but et « détruire l'arsenal des inventions guerrières " de l'Europe chrétienne.

« Les éléments de force ne peuvent se

- puiser aujourd'hui que dans l'étude et la « pratique des arts militaires, dont la con- <• naissance est indispensable pour combat- « tre avec avantage un ennemi discipliné.

- C'est une vérité incontestable. Le Coran •« lui-même nous trace notre devoir à cet « égard. Il a dit : Employez, pour vaincre « les infidèles , tous les moyens qui sont en « votre pouvoir. Ce texte sacré , le sens que • lui donnent les plus doctes interprètes de « la loi, plusieurs paroles du Prophète recueillies par la tradition, nous démon - « trent jusqu'à l'évidence la nécessité d'ac- " quérir la science militaire. Cest donc « avec la conscience d'accomplir une obligation religieuse, que le gouvernement « s'est décidé, sous l'inspiration de l'esprit " du Prophète, daus la vue d'affermir la « puissance ottomane et de rendre au nom « musulman tout son éclat , à former un

nouveau corps d'ekindjis tirés de l'odjak « des janissaires, et à prendre les disposi- « lions suivantes pour fixer le mode de leur « organisation et de la nomination des ofTi- « ciers, l'armement et le costume des sol- « dats. » (Suivent les dispositions générales et disciplinaires divisées en quarante -six articles.)

Kn conséquence, on proeéda à la formation du nouveau corps; et le 6 zilka'dè 1241 (12 juin 1826), les premières leçons d'exercice furent données sur l'Et-Meïdani, aux officiers seulement, par d'habiles instructeurs venus d'Égypte. Mais bientôt cette innovation servit de texte aux déclamations des ennemis de tout progrès, classe si commune chez les Ottomans.

Pour couper avec les ciseaux de la menace la langue de ces bavards dangereux , le grand vézir publia une proclamation qui démontrait la nécessité et la légalité politique et religieuse des nouvelles mesures, et menaçait de punir ceux qui les blâmeraient.

Mats plusieurs chefs des janissaires, ceux même qui avaient pris des premiers rengagement de soutenir le projet du gouvernement, y étaient opposés en secret , et se concertèrent pour le faire échouer. Dans la nuit du 9 zilka'dè ( 15 juin ), les conjurés se rendirent en foule à l'Et-Meïdani : un détachement alla attaquer l'aga des janissaires; mais ne rayant pas trouvé chez lui , cette horde furieuse brisa les portes et les fenêtres de l'hôtel, à coups de fusil , et y mit le feu , qui , heureusement, s'éteignit de lui-même.

Des émissaires furent envoyés au koul-kiahïaçi Haçan-Aga, pour l'attirer au parti dès rebelles; mais il se débarrassa d'eux par une réponse adroite, et resta chez lui, dévore d'angoisses, et le dos appuyé contre le mur de la stupéfaction. *

Au point du jour, les kazans étaient rassemblés sur l'Et-Meïdani. Des kara-koulioukdjis (sous-officiers) parcoururent les quartiers du château des Sept-Tours ; à'Asma-Alti. oVOun- Kapani, repaire de tous les vauriens de la capitale, pour y chercher des complices. Ils lirent de nombreuses recrues, et bientôt les rebelles présentèrent une masse imposante. Le palais du grand vézir fut pillé : heureusement pour le premier ministre, il était à sa maison de campagne de Beïlerbeï ( * ) ; ses femmes se réfugièrent dans un

(*) Village à une lieue de Constant inople, sur la rive asiatique du Bosphore.

L'UNIVERS

souterrain creusé au milieu du jardin, et échappèrent ainsi aux violences de la soldatesque.

Cependant les janissaires se répandirent dans la ville en vociférant des cris de mort contre les oulémas et les ministres. Le grand vézir, averti de ce désordre, se jeta dans sa barque, gagna le kiosque appelé Yali-Kiochky , envoya prévenir le Sultan , réunit les ridjals (grands fonctionnaires), et donna Tordre aux officiers de sa maison et aux chefs des janissaires d'amener leurs troupes au sérail. L'aga Djèlal-uddin s'était caché, et avait été remplacé par le koul-kiahïaci , qui députa aux rebelles Rachid-Efendi , chef des écrivains du corps , pour leur demander leurs intentions. Ils répondirent qu'ils voulaient la téte de ceux qui avaient conseillé la nouvelle ordonnance. Instruit de cette prétention, le grand vézir fait dire aux révoltés qu'il ne souffrira point que le nouveau système soit renversé, et qu'il va employer la force pour les réduire. Il se rend alors à VArslan-Khanè ( ménagerie), bâtiment situé dans l'intérieur du sérail, où était indiqué le rendez- vous général. Bientôt accourent en foule les oulémas, les damchmends (docteurs) , les khodjas (professeurs), les 60 / tas ( étudiants ) , les lewends (soldats de marine), les laghmmdiis (mineurs), les chefs de l'artillerie, amenant des canons : ils se rallient tous autour du grand vézir et attendent avec impatience l'arrivée du Sultan. Ce prince , alors à Bèchik-Tach , se hâte, dès qu'il reçoit l'avis du premier minisire, de monter sur le bateau destiné à ses promenades incognito, débarque au sérail, adresse à ses fidèles défenseurs une allocution qui excite au plus haut point leur enthousiasme : ils jurent de vaincre ou de mourir pour leur padichâh, le prient de faire sortir l'étendard du Prophète, et demandent à marcher à l'instant contre les rebelles. Le Sultan veut se mettre à leur tête, mais il cède aux supplications de ses officiers qui le conjurent de ne pas exposer sa personne sacrée. Des crieurs et des huissiers des tribunaux par-

courent les rues de Constantinople en appelant les bons musulmans à la défense de leur souverain et du sandjak-chérif. A leur voix, la population se lève presque tout entière , et accourt sur la place du sérail. Le Sultan fait distribuer des armes, remet au mufti le cyprès majestueux du jardin de la victoire y le drapeau vert du prince des prophètes, et va se placer dans le kiosque situé au-dessus de la porte impériale , d'où il voyait la place du palais et la foule qui courait se ralliera l'étendard de Mahomet.

Cependant le grand vézir, accompagné au mufti, des ridjals, des oulémas, avait établi son quartier général dans la mosquée de Sultan-Ahmed, près de l'hippodrome. De là, il envoya au-devant des rebelles, Huceïn-Pacna et Muhammed-Pacha , à la tête de plusieurs ortas régulières et de nombreuses troupes d'étudiants et de citoyens de toute classe. Après leur départ, le mufti invita l'assemblée à se mettre en prières, et récita le premier chapitre du Coran , que tous les assistants écoutèrent la face contre terre. Le kiahïa-ïèri (vice-intendant des janissaires) et quelques autres officiers de cette milice, s'approchent alors du grand vézir, baisèrent humblement le bas de sa robe, et essayèrent d'excuser leurs camarades; mais le ministre ne se laissa point fléchir, et invita les musulmans qui se trouvaient dans la cour de la mosquée , à marcher sous les ordres de Nedjib-Efendi , inspecteur des poudrières, et de quatre kapeudjibachis; la foule les suivit en poussant le cri de guerre Allah ekber! (Dieu est au-dessus de toutl)

Les rebelles, inquiets de l'apparition du sandiak-chèrif, voulurent empêcher le peuple de se réunir autour de ce signe révéré, et placèrent des détachements aux environs de la mosquée de Sultan-Baïezid , et dans toutes les rues conduisant à l'Ahmed n e : niais ces postes furent prompt* nx-nt abandonnés; les rebelles se réunirent tous sur l'Et-Meïdani, fermèrent les issues de cette place et les barricadèrent avec de grosses pierres.

Bientôt les troupes du Sultan cernèrent ce quartier, siège constant des rébellions prétoriennes. Avant d'en commencer l'attaque, Ibrahim- A ga tenta à diverses reprises de décider les janissaires à rentrer dans le devoir, en leur promettant le pardon de Sa Hautesse; mais vouloir persuader des têtes opiniâtres, c'est essayer de faire tenir une boule sur un dôme; les insurgés ne répondirent que par des huées. Les pachas ordonnèrent alors de faire feu : un boulet brisa un battant de la porte , et les assaillants pénétrèrent dans la place; les janissaires ne songèrent plus qu'à se sauver , et se réfugièrent aans leur caserne. Un toptchi saisit une de ces mèches appelées clair de lune, et mit le feu aux toumrouks (étaux de bouchers) attenant aux kychla (casernes) dont l'Et-Meïdani était environné. Bientôt ces édiQces et tous les rebelles qu'ils renfermaient devinrent la proie des flammes, et des volées de mitraille achevèrent l'œuvre de destruction commencée par l'incendie.

Un messager à cheval partit sur-lechamp pour V.ihmediïè, et y annonça l'anéantissement des mutins. Cette nouvelle fut reçue avec des transports de joie, et le grand vézir s'empressa de la transmettre à Sa Hautesse. Les rebelles qui avaient échappé à la mort furent enchaînés et emprisonnés; le soir même, sept d'entre eux furent étranglés et jetés au pied du fameux platane qui s'élève au milieu de l'hippodrome, et où, dans la journée, furent amoncelés plus de deux cents cadavres. A la vue du hideux spectncle

Su'offrait l'Et-Meïdani, le poète Muammcd-Izzet-Molla-Efendi improvisa des vers, dont voici la traduction :

« Jadis des hommes impies ont « pendu, devant la mosquée d'Ahmed- « Khan , d'innocents serviteurs de « Dieu (*). Aujourd'hui , à la même «place, des criminels sont étendus

(*) Allusion à la révolte qui eut lieu en 1066 sous Sultan-Muhammcd IV , et qui rodta la vie à six liauls fonctionnaires que le peuple pendit au platane de l'hippodrome. Voyez pag<- 26 .

« sans vie. Arbre dont les rameau* « étaient naguère chargés de corps hu- « mains, et dont le pied est maintenant « entouré de cadavres épars , tu es « bien l'arbre de ouacouac (*); tes «fruits étaient mûrs, ils sont tom- « bés. »

La capitale avait vu non -seulement sans murmure, mais même avec satisfaction, le châtiment des janissaires.

Le moment était propice pour détruire ce corps turbulent, (font tous les membres s'étaient dispersés frappés de terreur. Sultan- Mahmoud ne laissa point échapper une occasion si favorable. Le vendredi 10 zilka'dè (16 juin), un khatti-chérif prononça l'abolition de la milice des janissaires, et sa régénération sous un autre nom et une autre forme. Des ordres furent donnés aux gouverneurs des provinces pour l'exécution de l'ordonnance impériale. On s'occupa ensuite de récompenser les officiers et les fonctionnaires qui avaient servi la cause du Sultan : de nombreuses nominations eurent lieu; on punit encore quelques coupables qui s'étaient soustraits au supplice, et la tranquillité fut rétablie dans la capitale.

Ainsi fut accomplie, en quelques jours , l'œuvre de la destruction des janissaires, insolents prétoriens qui , depuis plusieurs siècles , faisaient trembler leurs maîtres, et s'étaient même arrogé le droit de les déposer.

On s'est livré à de grandes exagérations sur le nombre d'individus de cette milice qui périrent en cette occasion. On peut le porter, sans crainte de trop s'écarter de la vérité , à cinq ou six mille hommes tués dans l'action, brûlés dans les casernes , ou exécutés les jours suivants.

En outre, quinze mille janissaires environ furent exilés en Asie. L'écrivain musulman qui nous a servi de

(*) Cet arbre extraordinaire se trouve, suivant une tradition superstitieuse des musulmans , dans une ile des mers de la Chine, aux confins de la terre : ses fruits sont des êtres humains qui se balancent, suspendus à ses branches, et qui poussent de temps en temps re cri bizarre : ottac ! ouai !

-JOfi

guide dans le récit naïf de cet événement mémorable, dont nous avons été témoin , a voulu prouver , par des exemples , que les janissaires , au lieu d'être les défenseurs de la nation , n'étaient plus que ses oppresseurs. Dans le tableau détaille qu'il présente des excès auxquels ils se livraient impunément, nous choisissons les traits les plus propres à donner aux lecteurs une idée du degré d'intolérable tyrannie qu'exerçaient les janissaires établis dans la capitale. Ils n'étaient, dans les derniers temps, composés que d'un amas d'individus pris dans les classes les plus basses de la société : bateliers , portefaix, etc. , qui ne s'enrôlaient que pour pouvoir se livrer, sans crainte de punition , à tous leurs mauvais penchants , et disposer à leur gré de la propriété d'autrui. Les uns, s'emparant ûes boutiques placées au bord de la mer, à l'endroit où les jardiniers des environs apportaient leurs produits, obligeaient ces malheureux paysans à leur céder les fruits de leur culture, les vendaient à haut prix, dont ils ne donnaient aux propriétaires qu'une partie , ou même rien du tout, et poussaient quelquefois l'effronterie jusqu'à leur demander de l'argent pour la commission , le déchet , le loyer du magasin , les frais de pesée, etc. D'autres , sous prétexte de défendre , contre leurs camarades , les navires qui portaient à Constantinople des chargements de bois à brûler, de charbon, de planches , et autres objets de consommation , les prenaient sous leur protection , en attachant à la proue les marques distinctives de leur orta; et, dès ce moment, ils se prétendaient associés aux bénéfices, et en exigeaient la plus forte part. Ce droit de protection, fort envié, excitait souvent, entre les ortas , des rixes sanglantes qui troublaient la tranquillité publique. Tantôt un janissaire - crocheteur réclamait x pour le transport d'un fardeau, un prix égal à sa valeur, et se faisait payer d'avance; tantôt, des peintres, des menuisiers, des tailleurs de pierre, des manoeuvres s'emparaient sans façon d'une bâtisse commencée, en chas-

saient les ouvriers, et la terminaient à leur fantaisie. Enfin , pour comble de méchanceté , au lieu de veiller, pendant la nuit, à la sécurité des habitants, les janissaires mettaient euxmêmes le feu aux maisons, et profitaient de l'incendie qu'ils avaient allumé pour se livrer au pillage et à des excès plus révoltants encore. Il est aisé de comprendre qu'une milice capable d'actions pareilles à celles que nous venons de décrire , ne pouvait qu'être en horreur aux citoyens paisibles et amis de l'ordre, qui forment partout la plus grande partie des populations : aussi applaudit-on# généralement au vigoureux coup d'État qui venait de consommer l'anéantissement des ennemis de tout repos et de toute amélioration.

Le Sultan reçut dans la salle du divan , appelée coupole impériale (koubbèi humâïoun ) , les félicitations des grands officiers de la couronne, et prononça un discours dans lequel , après avoir remercié Dieu de lui avoir accordé une victoire refusée à ses ancêtres, il déclara que, délivré des obstacles qu'opposaient les janissaires à toute amélioration , il voulait désormais ne plus s'occuper que du bonheur de son peuple, et qu'en conséquence, il commençait par abolir la confiscation, au profil du fisc, de certaines successions, abus qui s'était introduit depuis Sultan-Mahmoud Ier. Il demanda ensuite aux membres de l'assemblée de rechercher avec soinquelles seraient les réformes à faire dans l'administration de l'État, et promit de suivre leurs avis.

Dans son enthousiasme pour le prince qui venait de faire preuve d'une si grande énergie et d'un véritable désir du bien public , Assad-Éfendi , historiographe de l'empire , se livre aux hyperboles les plus bizarres pour célébrer son héros. Ce curieux panégyrique mérite d'être cité :

« Mahmoud est un Iskender(A\exan- « dre) terrible. Le moindre signe me- « naçant de son visage arrêterait , «comme une muraille, les efforts de « cent mille Yadjoudj (*) ; un seul de

(*) Yadjoudj el Madjoudj , ou Gog el

* ses gestes puissants écraserait les « émules impies de Cheddad (*) , qui « oseraient se mettre en hostilitécontre « lui.

« Telle est la force , telle est la recti- « tude de son esprit , qu'il réduit au « silence les métaphysiciens et les lo- «giciens les plus subtils, les frappe « d'étonnement , et les oblige à eour- « ber humblement la tête devant sa •« supériorité. Il est incomparable entre < les plus sages monarques, comme « l'exprime ce vers :

« Il plaît également aux guerriers, « aux lettres , aux hommes bien- « faisants, par ses exploits, ses dis- «< cours, et sa libéralité. »

« Il possèile à un degré éminent <« toutes les qualités , tous les talents. « Pour ne citer que quelques-uns de «ses mérites, son écriture, d'une « beauté extraordinaire, dont les points « sont autant d'étoiles fixes, est une « merveille digne d'être suspendue à « la voûte des cieux, près de la cein- « ture des gémeaux. Le style si vanté

• de Mir-Féridoun est plat en compa- « raison du sien. Sa générosité est « telle, que les eaux de la mer ne se- « raient qu'une cuillerée de ses bien- « faits; les mines de la terre, qu'une « poignée de ses dons. Son adresse au « tir de l'arc et du fusil est attestée « par les innombrables colonnes blan- « ches qui s'élèvent autour des lieux « de ses promenades , et marquent la ■< place du but qu'il a frappé (4*).Son « courage et sa Dravoure sont au-des-

« sus de tout ce qu'on peut dire

« Commenter dignement l'in-folio de « ses mérites , serait une tâche trop « forte , non-seulement pour ma ché- « tive plume , à moi qui suis un para- « site au festin de la littérature, un « petit enfant de l'école de la compo-

yfagogt sont les noms donnés par les Orientaux aux peuples les plus septentrionaux de l'Asie , appelés Hyperboréens par les Grecs.

(*) Suivant les musulmans , Cheddad ë\&il un puissant monarque de l'Arabie, qui, ayant méprisé les avis du patriarche Houd on Hèbcr, fut exterminé avec tous ses sujets.

(*') Voyez la première note de la p. 1 1 1 .

« sition , mais aussi pour les plus ha- « biles maîtres de la science , qui « avouent leur impuissance à cet égard. « Je n'aurai point la présomption de « l'entreprendre. Ce mot d'un poète *.

« l'esclave ne peut offrir que ses prié- « res, sera mon excuse et ma règle.

« Je me bornerai donc à exprimer ici « mes vœux pour Sa Hautesse. Puisse « Allah conserver ce monarque, l'amour « des peuples , l'ornement du trône de « l'équité ; étendre son ombre bienfai- « santé sur l'Orient et l'Occident, et <« ne donner à la multiplication de « ses succès et de ses années , comme « à celle des quantités numériques , « d'autres limites que l'infini ! Amin !

Sultan - Mahmoud , voulant assurer pour l'avenir la tranquillité de Constantinople, ordonna de diriger sur les provinces tous les gens sans aveu : par suite de cette mesure, plus de vingt mille vagabonds furent renvoyés de la capitale. Le corps des yamaks , principal auteur de la mort de Sultan-Sèlim , fut ensuite licencié , quoiqu'il n'eût point pris part à la dernière insurrection; mais on craignit que ce calme ne fût qu'apparent, et ne se démentît à la première occasion. Quelques - uns d'entre eux s'enrôlèrent dans les nouvelles troupes; les autres furent renvoyés dans leur pays.

Cependant l'organisation du nouveau corps appelé Acakir - Muhammediïè ( soldats de Manomet ) , se poursuivait avec activité. Au bout de quelques jours , le Sultan alla visiter le premier régiment complet, et fut étonné et charmé de l'aplomb avec lequel les nouveaux soldats exécutèrent l'exercice à feu , et diverses autres manœuvres à l'européenne. En témoignage de sa satisfaction , Sa Hautesse fit de riches cadeaux au sèrasker, au kapoudan-pacha , et à l'inspecteur Sa i h- Étend i.

La suppression des derwiches Bektachis suivit de près celle des janissaires. Cette secte, liée étroitement avec la milice proscrite, était accusée d'entretenir avec elle des intelligences cri*

L'UNIVERS

minelles, d'avoir pris part à toutes ses révoltes, de professer des maximes contraires au Coran , et de se livrer dans les tèkiès (couvents) à des orgies de tout genre. En conséquence, d'après l'avis du mufti et des principaux oulémas , les trois chefs de la congrégation des bektachis furent exécutés publiquement le 4 zilhidjè (10 juillet), l'ordre entier fut aboli, les tèkiès furent rasés, la plupart des derwiches exilés, et ceux qui obtinrent par grâce de rester à Constantinople quittèrent leur costume distinctif. .

Sultan-Mahmoud ne s'arrêta point dans la route des améliorations qu'il jugeait nécessaires au bien de l'État.

Les corps de cavalerie connus sous les noms de sipahis, silihdars, ouloufèdjis, n'étaient pas moins démoralisés que les janissaires dont ils avaient souvent partagé les révoltes : ils furent aussi abolis. Quant aux autres milices, comme les ajèbèdjis, les bostandjis, les mehters, les solaks, etc., elles ne furent pas détruites, mais simplement réorganisées, conformément aux nouvelles ordonnances, et soumises à l'instruction à l'européenne.

C'est une question grave que de savoir si la destruction des janissaires fut un bien ou un mal pour l'empire ottoman. Frappée seulement des abus

Î[ui s'étaient introduits dans cette miice et de la tyrannie qu'elle exerçait impunément, éblouie en outre par l'énergie et le sang-froid que déploya Sultan-Mahmoud dans cette circonstance critique, la multitude accorda son admiration à ce hardi coup d'État : quelques esprits élevés, partageant l'entfiousiasme irréfléchi de la foule, regardèrent même cette mesure décisive comme un de ces traits de génie qui sauvent les empires. Il semblait, en effet, que délivre d'une soldatesque despotique, ennemie de toute innovation et toujours disposée à braver ses ordres, Sultan-Mahmoud allait marcher d'un pas ferme dans la voie de civilisation qu'il venait de s'ouvrir par une sanglante catastrophe; mais ce prince, irrité des obstacles que les janissaires opposaient à ses volontés , ne réfléchit

pas sans doute que là où il y a résistance il y a force, et qu'en brisant cette force il affaiblissait nécessairement les ressorts de l'État, dont les janissaires, malgré leur insubordination et leurs caprices, étaient les plus braves défenseurs. En anéantissant cette troupe, intimement liée à l'empire ottoman par son ancienneté et l'espèce de consécration religieuse qu'elle avait reçue du vénérable cheîk h HadjiBektach] le Sultan détruisit aussi l'esprit de fanatisme, soutien tout-puissant de l'œuvre imparfaite du fondateur de l'islamisme, dont la législation repose tout entière sur le principe du prosélytisme à main armée. C'est à ce vice fondamental et à l'affaiblissement inévitable du mobile de l'enthousiasme religieux qu'il faut attribuer la décadence de la monarchie ottomane : et cependant , parmi les peuples nombreux qui professent le culte de Mahomet, fa nation soumise aux successeurs d'Osman, grâce à des circonstances particulières, et surtout au mérite individuel de la plupart de ses souverains, fut la personnification la plus brillante de l'islamisme, et pendant quelques siècles étonna le monde par le rapide accroissement de sa puissance. Mais dès que cette société essentiellement conquérante fut obligée de renoncer à la guerre, principe vital de son existence, elle dut marcher à grands pas vers sa chute; et l'anéantissement des janissaires, sorte de milice nationale répandue dans tout l'empire , en éteignant la dernière étincelle de l'ardeur belliqueuse des anciens Osmanlis, n'a pu qu'accélérer ce dénoûmeut inévitable et depuis longtemps prévu, mais que retarderont peut-être les intérêts des puissances européennes et leur désir de maintenir l'équilibre de la balance politique.

A la fin d'août, et au moment où.

l'on allait reporter le sandjak-chèrif à la grande mosquée, un incendie se déclara aux environs de Baghtchè-Kapouçi (la Porte du Jardin ), et, poussé par un violent vent du nord, dévora, en trente-six heures , environ la huitième partie de la ville. Le Bèzestein

(marché couvert ) et un grand nombre d'hôtels magnifiques et de riches magasins furent la proie des flammes.

Depuis 1780 on n'avait pas eu à déplorer une si terrible catastrophe : la perte générale fut évaluée approximativement à la somme énorme de trois cents millions de piastres ( cent quarante millions de francs). Le peuple attribua cet incendie à la vengeance des partisans des anciennes institutions. Dans cette pénible circonstance, le Sultan montra une énergie et en même temps une humanité dignes de tous les éloges : il ouvrit les portes du sérail et de divers palais aux malheureux sans asile, leur fit distribuer des secours de tout genre, et ordonna de reconstruire à ses frais une portion des magasins et des marchés. Mais , d'un autre côté , ne voulant pas laisser aux mécontents la possibilité de profiter des troubles qu'occasionna un pareil désastre, il mit sur pied toutes les troupes régulières, et répandit dans la ville des agents déguisés qui, pénétrant dans les cafés et autres lieux publics, dénonçaient les personnes qui s'entretenaient des affaires politiques. Ces imprudents, de quelque rang qu'ils fussent, étaient décapités sans le moindre sursis : on n'épargnait pas même les femmes; mais, au lieu de leur trancher la tête, on les jetait à la mer après les avoir cousues dans des sacs. Ces mesures rigoureuses produisirent une profonde impression sur la capitale, et firent taire tous les murmures.

Néanmoins, vers le milieu d'octobre, une tentative d'insurrection eut lieu à Constantinople : un ex-derwiche bektachi , nommé Loulèdji- Ahmed , était à la tête du complot : il fut dévoilé à l'autorité par quelques toptchis, membres de la conjuration, mais qui reculèrent au moment décisif. Loulèdji-Ahmed, mis à la torture, supporta son supplice avec la plus granae fermeté. Un nombre considérable d'anciens janissaires subirent aussi la peine capitale ou furent déportés. Ce nouveau triomphe de Sultan -Mahmoud sur l'esprit d'insurrection et de routine assura le succès de ses réformes

civiles et militaires ; tous les officiers et soldats, stimulés par l'exemple du souverain, qui, revêtu d'un uniforme égyptien et une cravache à la main , assistait régulièrement aux manœuvres, rivalisaient de zèle dans l'étude des exercices à l'européenne, exécutés d'après le Manuel du Soldat, traduit du français en turc.

En Grèce, les opérations militaires d'Ibrahim et de Rèchid-Pacha continuaient. Le premier fut repoussé, au commencement de juillet , par les Maïnotes, et, après un combat acharné qui dura dix heures , se retira à Jaunitzamika , où il se retrancha. En août, Rèchid-Pacha attaqua deux fois les Grecs sous les murs d'Athènes; ces affaires n'eurent pas de résultats décisifs, mais elles donnèrent lieu à des démarches honorables pour nos compatriotes , et que nous nous plaisons a consigner ici : le contre-amiral de Rigny, dont la frégate était ancrée dans le détroit de Salamine , descendit à terre avec le comte d'Harcourt, député du comité philhellénique de Paris, et envova des chaloupes à Éleusine pour prendre les blessés, qui furent traités par les chirurgiens de notre marine. M. de Rigny se rendit ensuite auprès du sèrasker, et en obtint la liberté des Philhellènes français tombés entre les mains des musulmans.

Peu de jours après, Rèchid-Pacha rendit sa visite à M. de Rigny, et, par un hasard singulier, se rencontra , à bord du vaisseau amiral , avec le colonel Fabvier et le général grec Karaïskaki. Cette rencontre imprévue étonna d'abord les chefs ennemis; mais ils ne se déconcertèrent point, et se tirèrent de cette position embarrassante en gens bien élevés, tout en soutenant ce qu'ils appelaient leurs droits.

Le reste de la campagne n'offrit rien de remarquable , et tout se borna , sur terre, à quelques affaires devant Athènes , dans l'une desquelles périt le célèbre chef grec Gouras. Dans le mois de décembre , le colonel Fabvier parvint à se jeter dans la place avec un bataillon de réguliers. De son côté,

LUINIVERS.

Rèchid-Pacha reçut des renforts : mais l'hiver ralentit les travaux du siège.

Sur mer, le kapoudan- pacha Khosrew fit deux tentatives sur Samos , et fut toujours repoussé avec perte par l'amiral Sachtouri ; Khosrew-Pacna rentra ensuite aux Dardanelles; et, malgré les échecs qu'il avait éprouvés, fut très -bien accueilli par Sultan-Mahmoud , dont il secondait les vues de réforme avec le zèle le plus ardent.

Tandis que le Grand Seigneur poursuivait, sans se lasser, son système de régénération militaire et ses préparatifs pour soumettre les Grecs, les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Russie, négociaient auprès du Sultan en faveur des Hellènes, et s'efforçaient de le faire consentir à la pacification de la Grèce; mais toutes leurs instances échouèrent contre la volonté inflexible de Sa Hautesse.

Alors les trois puissances conclurent à Londres, le 6 juillet 1827, un traité par lequel elles offraient à la Porte leur médiation pour mettre tin à la guerre, et pour régler les relations qui devraient exister à l'avenir entre les Grecs et les Ottomans. D'après un article additionnel , il fut convenu que , sur le refus de ces derniers de cesser les hostilités , les trois puissances les y contraindraient par la force, et enverraient des consuls en Grèce. Mais rien ne pouvait vaincre l'obstination du Grand Seigneur, fondée qu'elle était sur l'intime conviction que l'alliance momentanée des trois puissances ne serait pas de longue durée ; car le Sultan n'ignorait point combien la France et l'Angleterre redoutaient l'agrandissement de la Russie; et il en concluait assez logiquement que ces deux premières ne consentiraient jamais à l'anéantissement de la Porte. Sultan- Mahmoud espérait , en outre , pouvoir soumettre entièrement les Grecs avant que l'intervention étrangère , entravée

Sar les lenteurs ordinaires des formes iplomatiques , eût pu agir; et cette opinion était encore renforcée par l'heureux début de la campagne de 1827, dont nous devons dire un mot.

L'arrivée, si longtemps annoncée,

de lord Cochrane, et celle de sir Richard Church , semblaient devoir relever la cause des Grecs. Le premier fut nommé Nacarque - Àutocrator , ou grand amiral, et le second généralissime des troupes de terre. En même temps, l'assemblée nationale des Hellènes, convaincue de l'absolue nécessité d'élire un chef étranger à tous les partis qui déchiraient la Grèce , mit à la tête du gouvernement le comte Jean Capo d'Istria, homme d'État distingué , et très en faveur à la cour de Russie. Dès le mois d'avril , toutes les dispositions étaient prises pour attaquer par terre et par mer les musulmans qui bloquaient la ville d'Athènes, au secours de laquelle Karaîskaki était déjà accouru. Lord Cochrane et le général Church débarquèrent au Pirée ; le 6 mai , ils tentèrent une attaque , mais, repoussés par Rèchid-Pacha, ils furent obligés de se retirer.

Lord Cochrane regagna sa flotte ; sir Richard Church se maintint encore dans ses retranchements à Phalère jusqu'au 27 mai , époque à laquelle il battit en retraite , et se replia sur Salamine. La garnison d'Athènes , perdant alors tout espoir de secours, se décida à ca-

Situler, et obtint du sèrasker les conitions les plus honorables : le S juin , l'acropolis fut occupée par les musulmans.

Cependant Ibrahim-Pacha continuait à ravager la Morée; et les Grecs, comme si ce n'était pas assez des maux dont l'ennemi les accablait, se livraient entre eux à toutes les fureurs de la guerre civile. Napoli de Romanie , sié^e du gouvernement grec, devint, en^juillet , le théâtre d'une sanglante collision entre les divers partis. Le désordre fut porté à son comble, et la Grèce ne présentait alors que le tableau de la plus hideuse anarchie. Sur ces entrefaites, et lorsque la cause des Hellènes semblait perdue , les puissances médiatrices leur firent la notification officielle du traité d'intervention conclu le 6 juillet, et insistèrent sur la cessation des hostilités. Le gouvernement grec se hâta d'accepter la protection qui lui était offerte, et

souscrivit à l'armistice proposé. Cet heureux incident calma pour quelque temps les dissensions intestines, étouffées par la joie générale et par l'espoir d'une prochaine délivrance. Mais cette joie fut de courte durée : la Porte refusa de traiter avec des sujets rebelles, et continua les hostilités. Ce fut alors que les trois puissances , d'après l'accord fait entre elles , résolurent d'employer la force pour amener le Sultan a consentir à leur intervention.

Cependant l'escadre égyptienne , sortie d'Alexandrie, entra le 9 septembre à Navarin. Le vice-amiral anglais, sir Ed. Codrington , se mit en croisière devant ce port, en attendant l'arrivée des vaisseaux français et russes : bientôt l'escadre du contre-amiral de Rigny rejoignit la division anglaise. Ces deux chefs communiquèrent à Ibrahim-Pacha les ordres qu'ils avaient reçus de leurs gouvernements, à la suite du traité du 6 juillet. Une convention provisoire fut conclue, par laquelle Ibrahim s'engageait sur l'honneur à ne pas laisser sortir sa flotte de Navarin , jusqu'à ce qu'il eût reçu les ordres ultérieurs de son père et du Sultan , auxquels il allait expédier des courriers.

D'après cette assurance formelle , les escadres française et anglaise quittèrent leur croisière pour aller s'approvisionner, la première à Milo, et la seconde à Zante : mais à peine M. de Rigny et sir Codrington avaient abandonné ces parages , que deux divisions de la flotte égyptienne sortirent du port de Navarin. Avertis, par deux frégates en observation , de cette violation de la promesse d'Ibrahim-Pacha, les deux amiraux revinrent à toutes voiles, et furent rejoints par la flottille russe , commandée par le viceamiral de Heyden. Il fut décidé alors ue les trois flottes combinées prenaient position dans le port même de Navarin , pour renouveler à Ibrahim- Pacha les propositions qui lui avaient déjà été faites. Le commandement de cette expédition ayant été déféré à sir Codrington, le plus ancien des trois amiraux , le 20 octobre l'eseadre anglaise pénétra la première dans le port;

elle était suivie par la flotte française ; les vaisseaux russes formaient Parrièregarde. Les forces alliées consistaient en vingt et quelques bâtiments de diverses grandeurs : l'armée navale des musulmans , composée de plus de soixante voiles, s'était rangée sur le contour de la baie , en une triple ligne formant le croissant. Le feu s'engagea, on ne sait comment, diton ; mais le combat fut terrible : pendant trois heures et demie les vaisseaux musulmans opposèrent la plus stotque intrépidité à l'habileté et au courage des marins des flottes chrétiennes. Les incendies et les explosions se succédaient dans l'étroite enceinte qui renfermait les combattants :

à sept heures du soir, il ne restait plus à flot , de la nombreuse escadre égyptienne, qu'une vingtaine de bricks et de corvettes abandonnés par leurs équipages. La conduite des marins des escadres alliées fut admirable ; et les trois amiraux se plurent à le reconnaître dans leurs rapports respectifs et dans les lettres qu'ils s'adressèrent mutuellement.

Ibrahim - Pacha était absent lorsqu'eut lieu la destruction de sa flotte. De retour à Navarin quatre jours plus tard , il parut douloureusement affecté de ce désastre, mais il ne donna aucune marque de colère ; et loin de se livrer, comme on devait le craindre, à de cruelles représailles sur les chrétiens qui se trouvaient à Navarin, ou dans les places en son pouvoir, il déclara qu'il punirait de mort quiconque oserait porter la main sur un Franc, et s'occupa uniquement de rallier les tristes débris de sa flotte.

La Porte n'eut connaissance de la catastrophe de Navarin que le 1er novembre : la sensation que cette nouvelle produisit sur le divan fut profonde ; et les détails du combat , donnés plus tard par Tahir- Pacha, qui commandait la division ottomane , ne Grent que rendre plus douloureuse cette première impression. Les ambassadeurs des trois puissances alliées s'efforcèrent en vain de décider le Sultan à reconnaître l'indépendance de la Grèce :

L'UNIVERS

Sa Hautesse s'y refusa , demanda des dédommagements pour la destruction de sa marine , et , par un khatti-chèrif de la fin de rèbi' 1er 1243( 18 décembre 1827), appela tous les musulmans à une guerre nationale et religieuse, particulièrement contre les Russes :

« Le but des infidèles, » est-il dit dans ce curieux document , « est d'anéantir « l'islamisme et de fouler aux pieds la

« nation musulmane Que tous les

« fidèles , riches ou pauvres , grands « ou petits , sachent que le combat est « un devoir pour nous; qu'ils se gar- ■ dent donc bien de songer à une « solde mensuelle ou à une paye quel- « conque. Loin de là , nous devons sait crifier nos biens et nos personnes , « remplir avec zèle les devoirs que « nous impose l'honneur de l'islamisme, « unir nos efforts, travailler de. corps « et d'âme pour le maintien de la reli- « gion jusqu'au jour du jugement. Les « musulmans n'ont pas d'autre moyen « d'obtenir leur salut dans ce monde « et dans l'autre. »

Tandis que Sultan -Mahmoud mettait en usage tous les moyens les plus capables d'exciter le courage de ses sujets , le colonel Fabvier débarquait , avec deux mille hommes, à Chio, où commandait Youçouf - Pacha , l'obligeait à lui céder la* possession de l'île, et le cernait dans la forteresse. Mais bientôt Youçouf- Pacha reçut des secours de Tchechmè, et repoussa à son tour les Hellènes , qui finirent par lever le siège.

D'un autre coté , le général Ghurch , à la tête d'une division de trois mille hommes, se dirigeait sur Missolonghi : dès qu'il en reçut la nouvelle, Rèehid-Pacha accourût pour défendre cette place; mais la mauvaise saison vint bientôt arrêter toute opération militaire.

Le commencement de 1828 fut si-

Snalé par la proscription la plus sévère es Arméniens catholiques, originaires d'Angora : ces chrétiens étaient séparés de l'Église d'Orient et de celle de Rome depuis le sixième siècle ; dans le courant du dix-huitième, un grand nombre d'entre eux se réunirent à

l'Église catholique, et reconnurent l'autorité spirituelle du pape. La Porte , qui ne s'était jamais inquiétée de leur réunion avec Rome, prit tout à coup l'alarme en apprenant qu'une quantité considérable d'Arméniens - unis passaient dans l'Arménie-Persane , pour se mettre sous la protection de la Russie , qui avait conquis cette province dans la dernière campagne contre le prince royal Abbas-Mirza. Irrité de cette démonstration d'attachement pour le czar, de la part des A rméniens- Angoréotiques , le Sultan prononça l'expulsion de Constantinople de tous ceux qui s'y étaient établis , au nombre d'environ vingt-sept mille; et il leur fut enjoint formellement de retourner en Asie, ordre qui fut exécuté avec la plus grande rigueur : on qe leur accordait, pour se mettre en route, qu'un délai de dix jours. Des milliers de familles quittèrent les quartiers de Pera et de Galata , et s'embarquèrent à la hâte : plusieurs de ces malheureux exilés périrent sur mer; d'autres ne purent résister aux fatigues d'une route pénible au milieu de montagnes escarpées et couvertes de neige; et peu d'entre eux arrivèrent à leur destination.

Cependant , malgré son obstination à ne regarder les Grecs que comme des esclaves révoltés, le Sultan leur faisait offrir une amnistie générale :

en février, quatre archevêques grecs et un agent civil ( Proto-Sytikellos) se rendirent à Poros , où ils furent reçus par le président, comte Capo d'Istrîa , arrivé en Grèce depuis le 18 janvier 1828. Ils étaient porteurs d'un rescrit du patriarche Agathangelos , qui engageait les Hellènes à accepter le pardon que leur offrait Sa Hautesse; on leur promettait, pour prix de leur soumission, l'exemption de tous les impôts arriérés, et la conservation de leurs propriétés ; on leur faisait espérer, en outre, de nouveaux privilèges, etsurtout un gouvernement tout paternel. L'acceptation de l'amnistie eût détruit l'indépendance de la Grèce, et l'eût fait redescendre du rang des nations où venait de la placer la protection des

Ait

puissances alliées ; dans une note du 9 juin , en réponse aux propositions de la Porte , le président Jes refusa formellement. Peu de jours après, on apprit la déclaration de guerre de la Russie aux Ottomans, et cette nouvelle importante causa la plus vive sensation parmi les Grecs ; en effet , cette heureuse diversion favorisait leur cause , en obligeant le Sultan à employer toutes ses forces contre son redoutable adversaire.

Rien, en effet, de plus funeste au succès des réformes déjà tentées par ce prince. Néanmoins le Grand Seigneur, poursuivant avec activité ses travaux d'organisation militaire et ses préparatifs pour la campagne qui allait s'ouvrir, ne donnait pas le moindre signe d'inquiétude et de trouble.

Des armes à ieu étaient fabriquées dans les ateliers de Semendria et de Grabora; les vaisseaux échappés au désastre de Navarin étaient radoubés; d'autres étaient mis sur les chantiers; on fortifiait les châteaux des Dardanelles et les places de guerre des bords du Danube. Des ordres furent expédiés aux pachas des provinces d'Europe et d'Asie, pour qu'ils dirigeassent leurs contingents de troupes sur les rives de ce fleuve et sur les autres points menacés par l'ennemi. Au milieu de tous ces symptômes d'hostilités prochaines , le Ramazan se passa dans Je calme le plus profond , et le Beïram fut célébré avec les solennités d'usage. Au sortir de ces fêtes , et lorsque le Sultan venait de partir avec son harem pour son palais d'été à Bèchik-Tach , on reçut à Constantinople le manifeste de la Russie, et la nouvelle que le feld-maréchal comte de Wittgenstein avait passé le Pruth. Le divan fut convoqué sur-le-champ, et il y fut décidé, à l'unanimité, que l'on repousserait la force par la force , et que l'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité l'empire et l'islamisme menacés par les infidèles moscovites. Des proclamations sur les places publiques et dans les mosquées annoncèrent la guerre , et firent un nouvel appel aux fidèles musulmans. Les ambassadeurs étran-

gers s'efforcèrent vainement de ramener le Sultan à des intentions paciliques; rien ne put détourner Sa Hautesse de ses projets de résistance h main armée. Le sèrasker Hueeïn- Pacha fut nommé au commandement du corps destiné à protéger Chou m la ; Youçouf, pacha de Sères, et le lupoudan-pacha Izzet-Muhammed, furent chargés de défendre Varna ; Khosrew- Pacha , favori intime du Sultan , reçut la direction des travaux et le commandement de la capitale.

En mai, le grand -duc Michel investit la ville dlbraïl , qui succomba le 18 juin , après une vigoureuse résistance, qui coûtai beaucoup de monde aux assiégeants. Dans le courant du même mois, le lieutenant générai Roudzewitch franchit le Danube vers Ishaktchè, qui fut bientôt réduite à capituler. Presqu'en même temps , les places du Dobruscha turc ( * ) , Toultcha , Matchin , Hirsowa , Kustendji , ouvrirent leurs portes aux Russes. L'amiral Greigh et le prince Mentzikoff battirent les Ottomans nrès d'Anapa , place forte de la Granae-Abazie ; et, le 11 juin, la ville tomba en leur pouvoir. Enfin, le 6 juillet, les Cosaques entrèrent, sans coup férir, dans Bazardjik, abandonnée par sa garnison.

Tant de revers des armes ottomanes, dès le début de la campagne , causèrent quelque rumeur à Constantinople ; mais Sultan-Mahmoud n'en fut point ébranlé : un grand divan fut tenu , le 18 juillet, en présence de Sa Hautesse; on y discuta chaudement la question de savoir s'il fallait traiter avec la Russie ou tenter encore le sort des armes ; les avis étaient partagés , lorsque le Sultan s'écria : « Qu'on ôte la « bride au cheval, il arrivera bientôt « au but. » Dès ce moment il ne fut plus question de paix ; et le grand vézir Muhammed-Sèlim-Pacha se disposa è partir pour le camp de Daoud- Parha : le Grand Seigneur lui-même

(*) Langue de terre d'environ huit à neuf lieues de longueur, entre le Danube et ta mer.

L'UNIVERS

annonça l'intention de se rendre à l'armée avec le sandjak-chèrif, et de ne rentrer à Constantinople que lorsque la guerre serait linie. Un camp de réserve fut dressé à Ramich-Tchiflik, où Sultan - Mahmoud arriva le 15 septembre au milieu d'une pompe militaire dont voici les principaux détails : l'avant-garde, composée de trois mille hommes de cavalerie asiatique et de troupes régulières, suivis des chevaux et chameaux qui portaient les trésors du Sultan et tous les objets à son usage, marchait au son d'une musique guerrière : venaient ensuite les officiers civils et militaires, les oulémas, de nouveaux corps de troupes, le sèrasker Khosrew- Pacha, le kaïm-mèkam et les autres ministres , portant le turban blanc et la pelisse écarlate. On voyait après eux le mufti , entouré d'oulèmas de première classe , de kazi-askers et d'émirs ; il précédait la superbe voiture dorée qui sert à transporter l'étendard de Mahomet, le sandjakchèrif, recouvert d'un fourreau de soie verte, et porté par le chef des émirs, environné de douze chantres du sérail , qui psalmodiaient des hymnes en l'honneur du Prophète. Derrière le sandjak-chèrif, Sultan - Mahmoud , vêtu avec la plus grande simplicité , et monté sur un beau cheval , s'avançait seul , sans escorte et sans gardes. A une distance respectueuse se tenaient ses premiers officiers , suivis par deux mille cinq cents hommes de troupes régulières, cavalerie et infanterie. Des corps de bostandjis, plusieurs voitures à six chevaux , et un grand nombre de pièces de canon terminaient le cortège.

Cependant les Russes marchaient de succès en succès. Le 20 juillet, ils s'étaient avancés jusqu'à Choumla :

six jours auparavant , l'adjudant général Benkendorff s'était emparé de Pravadi; sur le Danube, la forteresse de Silistrie était cernée ; le prince Mentzikoff et l'amiral Greigh, revenus de l'expédition d'Anapa, assiégeaient Varna;Roustchouk et Giurgewo étaient observées par le corps d'armée du général Karniloff, et la petite Valachie était occupée par le baron de Geismar.

Tout semblait favoriser la cause des Russes : mais bientôt le manque de vivres et de fourrages , et le redoutable fléau de la peste, affaiblirent l'armée victorieuse et arrêtèrent sa marche. D'un autre côté , diverses affaires à l'avantage des musulmans eurent lieu dans la petite Valachie, sur les lignes de Choumla et devant Varna.

Dans une sortie de la garnison de cette dernière place, le prince Mentzikoff fut si grièvement blessé par un boulet qu'il dut quitter le commandement de son armée. Le général comte de Woronzoff le remplaça , et poussa le siège avec vigueur : plusieurs brèches furent ouvertes, et l'on se disposait à un assaut général, lorsque, le 10 octobre, Youçouf-Pacha, qui, conjointement avec le kapoudan-pacha, commandait la place, se rendit au camp russe, et déclara que, dans son opinion, Varna ne pouvant résister plus longtemps, il était d'avis de capituler ; mais comme le kapoudan-pacha ne voulait pas absolument y consentir, Youçouf- Pacha prit l'étrange résolution de rester au camp moscovite , et de se mettre sous la protection du czar. Alors le kapoudan-pacha, se trouvant réduit, par la défection de la plus grande partie de la garnison, qui suivit l'exemple d'Youçouf , à un corps de trois cents hommes, s'enferma dans la citadelle et menaça de la faire sauter. Le czar accorda a ce brave musulman la permission de se retirer avec sa petite troupe.

La nouvelle de la reddition de Varna produisit la plus profonde sensation à Constantinople. Le premier mouvevement de la population , et du Sultan lui-même , fut d'accuser de trahison Youçouf-Pacha. Sa Hautesse ordonna le séquestre de tous les biens du transfuge, et le mufti, partageant l'indignation générale, le voua à l'anathème.

Le grand vézir Muhammed -Sèlim- Pacha fut aussi accusé de n'avoir point déployé, dans cette occurrence critique , "les talents qu'on attendait de lui; il fut destitué et exilé à Gallipoli : le sceau fut envoyé au brave kapoudanpacha Izzet-Muhammed, qui seul avait

voulu se défeudre jusqu'à la dernière extrémité.

• Malgré le chagrin qu'avait ressenti Sultan-Mahmoud de la chute de Varna, U ne se découragea point , ordonna de nouvelles levées, dirigea vingt mille hommes sur le Balkan , et envoya quelques beïs de l'Anatolie, entre autres le fameux Tchapan-Oglou , sur le Danube avec un corps nombreux de cavalerie asiatique. Bientôt la mauvaise saison obligea les Russes à battre en retraite ; les sièges de Choumla et de Silistrie furent levés, et l'armée moscovite repassa le Danube, en abandonnant un immense matériel de guerre.

Mais là se bornèrent les avantages que les Ottomans retirèrent des rigueurs d'un hiver prématuré , et qui les força eux-mêmes à abandonner la campagne.

A cette époque, une autre nouvelle alarmante vint aggraver les embarras du gouvernement ottoman : on apprit qu'une escadre russe bloquait les Dardanelles. Mais ce blocus , dont on se préoccupa vivement, n'eut pas de résultats décisifs; souvent contrarié parles courants et les tempêtes, il ne put empêcher l'approvisionnement de la capitale , et ne fut en effet qu'une démonstration inutile.

En Morée, des événements importants s'étaient passés dans le courant de cette campagne : au commencement de juillet, Ibrahim-Pacha, à la suite de diverses conférences avec les amiraux des puissances alliées, déclara qu'il était prêt à évacuer ce pays ; mais il élevait des difficultés pour retarder son départ , et prétendait n'avoir pas l'autorisation de son père pour quelques articles qui restaient à régler.

D'après cette réponse , et pour enlever a Ibrahim-Pacha tout prétexte de temporisation, l'amiral anglais, sir Ed. Codrington, alla traiter directement avec le vice-roi Muhammed-Ali-Pacha, et en obtint un traité , en vertu duquel Ibrahim - Pacha et l'armée sous ses ordres devaient être rappelés. Pendant cette négociation de l'amiral anglais, la France préparait, à loulon, une expédition destinée à occuper la Morée, si Ibrahim Pacha se refusait à l'éva-

cuer de bonne volonté. Le général Maison, pair de France , avait le commandement de l'armée qui allait soutenir l'existence politique de la Grèce.

A la fin d'août, la flotte française arriva en vue de Navarin. Sans entrer dans les détails de cette expédition, qui n'offrit à nos troupes qu'une seule occasion de se distinguer, à l'attaaue du château de Morée, nous nous bornerons à constater que le but de l'expédition, c'est-à-dire l'expulsion des musulmans qui occupaient le Péloponèse, fut atteint, presque sans effusion de sang. Ibrahim-Pacha , avant de partir, voulut assister à une revue du corps d'armée français ; il se rendit auprès du général Maison , suivit avec intérêt les manœuvres , complimenta avec la

fil us grande politesse nos officiers sur a belle tenue de leurs troupes , et fit plusieurs observations judicieuses ou légèrement caustiques : c'est ainsi qu'il demanda pourquoi les Français qui il y avait cinq ans , étaient allés en Espagne pour faire des esclaves, venaient maintenant en Grèce pour faire des hommes libres. Ce mot d'Ibrahim suffira pour donner une idée de la finesse de son esprit. L'extérieur de celui qu'on nommait le dévastateur de laMoree n'offre rien de bien remarquable; mais son regard est spirituelet perçant, et il y a quelque chose d'agréable dans sa physionomie expressive.

Le 29 décembre 1828, un tiers des troupes de l'expédition de Morée , si heureusement terminée, partit pour la France. Peu de temps après , le général Maison reçut le oâton de maréchal , en récompense de la conduite à la fois ferme et modérée qu'il avait tenue dans une entreprise difficile , où , sans rompre ouvertement avec la Porte , on croyait devoir protéger contre ses armés un peuple à peine échappé à la domination de ses maîtres.

En Asie, les armes russes n'étaient pas moins heureuses qu'en Europe.

Le général Paskevitch s'empara successivement de Kars . de Poti , d'Akhaltzikhè, de Baïezid, de Diadin, de Toprak-Kal'è ; et , à cause de la rigueur prématurée de la température ,

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prit ses quartiers d'hiver avant la fin d'octobre.

Lorsque la mauvaise saison eut suspendu les opérations militaires , la diplomatie européenne se livra de nouveau aux plus actives négociations.

Les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Russie, ouvrirent à Poros des conférences où ils invitèrent le Sultan à se faire représenter, pour discuter la question de l'indépendance des Hellènes et des limites à assigner à la Grèce. Fidèle à son système de ne point traiter avec des rebelles , Sa Hautesse ne voulut pas envoyer d'agent à la réunion de Poros.

En janvier 1829, un négociateur français (M. Amédée Jaubert) arriva à Constantinople. L'objet de sa mission était de notifier au Sultan le protocole signé à Londres le 16 novembre 1828, entre les plénipotentiaires de Fratice , d'Angleterre et de Russie , d'après lequel ces trois puissances déclaraient prendre sous leur protection la Morée et les Cvclades. Il devait , en outre , engager Sa Hautesse à reconnaître l'indépendance de la Grèce , et à souscrire à un armistice, pendant lequel les ambassadeurs qui avaient quitté Constantinople y reviendraient pour traiter des conditions de la liberté des Hellènes et des limites de leur territoire. Le divan , sans s'opposer au retour des ambassadeurs , répondit à ces ouvertures d'une manière évasive, suivant son usage , et fit de grands préparatifs pour la prochaine campagne.

Quelques escarmouches aux environs de Bazardjik , de Pravadi et de Varna, dans lesquelles les Ottomans eurent l'avantage, furent annoncées aux musulmans comme des victoires, et ranimèrent leur ardeur. En février, le grand vézir Izzet-.Muhammed-Pacha , qui n'avait pas rempli les espérances que le Sultan avait fondées sur lui , lut exilé à Rodosto , et remplacé par Muhammed-Rechid-Pacha , connu par l'habileté militaire dont il avait fait preuve en s'emparant de Missolonghi et d'Athènes.

De son côté , l'empereur de Russie ne négligeait rien pourconserver l'avan-

tage que ses troupes avaient eu pendant la dernière campagne : l'armée et la flotte furent renforcées. Dans les derniers jours de février 1829, le contre-amiral Koumany, sorti de Sebastopol avec quelques bâtiments de guerre , s'empara du port de Sizèboli , point militaire important , et que Huçeïn-Pacha essaya vainement de reprendre en avril suivant.

La perte de Sizèboli irrita le Sultan , et lui fit presser de plus en plus la levée et l'instruction de ses soldats. Par un khatti-chèrif du 3 mars , il fut enjoint à tous les musulmans en état de porter les armes d'abandonner l'ancien costume ottoman, c'est-à-dire, les vêtements larges, le turban, le châle, la pelisse, pour le fess (sorte de bonnet rouge) et le pantalon à la Cosaque. C'était l'uniforme des troupes régulières , et celui que portait Sultan- Mahmoud lui-même. Le Grand Seigneur activait en même temps la réparation des navires échappés au désastre de Navarin. Dès qu'ils furent en état de tenir la mer, le kapoudanpacha mit à la voile pour aller nettoyer les côtes de la mer Noire et s'opposer à l'escadre de l'amiral Greigh. Après avoir navigué assez longtemps sans voir l'ennemi , les vaisseaux ottomans rencontrèrent les bâtiments moscovites près du cap Baba, les attaquèrent , et s'emparèrent de la frégate le Raphaël y qui fut remorquée en triom phe jusqu'à Constantinople , où la vue de cette prise causa une vive joie, car les succès maritimes étaient , depuis longtemps, fort rares chez les Ottomans ; mais ce triomphe n'eut pas de suites : peu de jours après, le kapoudan-pacha, voulant sortir de nouveau du Bosphore, en fut empêché par l'amiral Greigh , qui établit sa croisière sur ces parages, fit de nombreuses prises, inquiéta les côtes, de. concert avec le contre-amiral Heyden , s'empara de plusieurs places maritimes, et réduisit la faible marine ottomane a un rôle absolument passif.

Sur terre, les chances de la guerre étaient encore en faveur des Russes.

En mai, le général Dièbitch, succès-

seur du comte de Wittgcustein dans le commandement en chef, se dirigea sur Silistrie: à une journée de cette ville, son avant -garde fut attaquée par un détachement sorti de la place, mais qui fut forcé d'y rentrer, après avoir perdu près de cinq cents hommes.

Le même jour, une rencontre plus importante avait lieu près de Pravadi, entre le général Roth et le grand vézir : au bout de cinq heures d'un combat acharné , les troupes de Rèchid- Pacha furent repoussées et se replièrent sur la vallée de Neweza.

Sans être découragé par ces échecs , dans lesquels, du reste, les nouvelles milices régulières des musulmans montrèrent uue résolution et un ensemble de mouvements qui prouvèrent qu'elles pouvaient déjà tenir contre les troupes européennes, le sèrasker partit de Choulma, et se porta sur Pravadi.

A cette nouvelle, le général Diebitch

2 uitta , avec une partie de ses troupes, ; siège de Silistrie, rencontra le grand vézir dans les défilés de Kulewtcha, et le battit complètement le 11 juin : Rèchid-Pacha se replia sur Choumla avec les débris de son armée.

Après cette victoire, le général russe envoya vers le sèrasker Te conseiller d'État Fun ton , porteur de propositions de paix : elles n'eurent pas de suites : Rèchid-Pacha éluda de donner une réponse définitive, sous le prétexte qu'il devait attendre la décision du Sultan : faute immense par les suites qu'elle entraîna.

Le général Diebitch ayant ainsi délivré Pravadi, retourna au siège de Silistrie, et le poussa avec vigueur:

le 30 juin, l'explosion d'une mine ouvrit une brèche dans la forteresse ; cet événement détermina la garnison à capituler; et, le 1er juillet, le pavillon russe flotta sur les remparts de la ville.

L'ouverture de la campagne d'Asie avait été retardée, de la part des Russes , par suite de la crainte d'une rupture avec la Perse, à l'occasion d'un attentat commis par la population de Téhéran sur la légation moscovite.

Mais cette déplorable affaire ayant été

27" Livraison. (Turquie.)

étouffée par les satisfactions qu'offrirent le châh et le prince héréditaire Abbas-Mirza, le comte Paskewitch reprit l'offensive contre les Ottomans, qui avaient profité du moment d'hésitation qu'il montra. Ce géuéral s'empara dErzroum, de Baibourd , et battit le pacha de Trébizonde sur le Ghiaour-Daghy.

La prise de Silistrie ayant laissé libres les troupes qui en avaient fait le siège, le général Diebitch conçut le hardi projet de franchir les défilés si redoutés du Balkan. Le grand vézir était renfermé, avec l'élite de l'armée musulmane, dans Choumla, où il s'attendait à être attaqué. Diebitch entretint cette erreur en faisant partir, de nuit seulement, les corps destinés à l'expédition qu'il projetait. Cette ruse lui réussit à merveille : la chaîne du Balkan fut franchie sans aucun obstacle sur trois points différents, par les généraux Rudiger, de Pahlen et Roth. Ce dernier s*empara ensuite de Missivria, d'Anchiola, de Bourghas, tandis que le premier emportait d'assaut Aïdos et Karnabat. Le général Diebitch publia alors une proclamation dans laquelle il engageait les habitants des provinces conquises par les armes russes à ne point quitter leurs foyers; il leur garantissait le respect des pro* priétés et des personnes, et le libre exercice de leur religion , sous la seule condition de remettre leurs armes.

Cette proclamation rassura les musulmans, et la guerre perdit, dès ce moment , le caractère d'acharnement et de fanatisme qui jusqu'alors, l'avait rendue si désastreuse.

Le générai russe, poursuivant ses avantages, prit d'assaut, le 11 août, la ville de Slivno (ou Selimno), et, continuant sa marche, arriva, huit jours après, sous les murs d'Andrinople. A l'approche subite de l'ennemi .

gagnés par l'épouvante qui s'empara es habitants et des troupes même, Ibrahim-Pacha et Khalil-Pacha, qui commandaient la place, demandèrent à se rendre; mais avant que les conditions de la capitulation fussent réglées , la population tout entière, chrétiens et

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musulmans, vint, avec de grandes démonstrations d'amitié , au-devant des Russes , qui entrèrent à l'instant dans la ville, non comme des vainqueurs, mais comme des alliés. De cette position importante, le général Diebiteh dirigea des corps avancés sur Keurk-Kiliça, sur Loulè-Bourghas et sur Enos, dans le but de se mettre en communication avec le vice-amiral Heyden, qui commandait l'escadre russe chargée du blocus des Dardanelles, tandis que l'amiral Greigh suivait la côte, prenait possession ne Midia, et s'avançait jusqu'à Kara- Bournou.

Lorsqu'on apprit à Constantinople la marcne rapide des Russes, et que l'on y connut l'impossibilité de soulever les masses contre eux, l'épouvante se répandit dans cette capitale.

Le découragement s'empara du Sultan lui-même, qui, vivement pressé par ses conseillers intimes et par les ministres étrangers, consentit enfin à envoyer au camp du vainqueur, en qualité de plénipotentiaires, le defterdar Muhammed-Sa'ïd-Efendi, et Abdul-Kadir-Beï, kazi-asker d'Anatolie.

A peine étaient-ils partis, que le sèrasker Khosrew-Pacha, gouverneur de Constantinople, découvrit un nouveau complot de janissaires. Le but des conjurés était d assassiner le Sultan, son fils, les grands de l'empire, les membres du divan , les Francs , et enfin tous les partisans des idées nouvelles, et d'appeler ensuite tous les bons musulmans à la défense de l'islamisme en péril. Haçan-Aga , gouverneur des châteaux du Bosphore, chef présumé de la conspiration, un grand nombre d'officiers et près de six cents coupables, furent mis à mort, et l'on démolit les cafés où ils se rassemblaient.

Cependant les négociations continuaient entre les plénipotentiaires russes et ottomans; mais elles traînaient en longueur, car ces derniers ne pouvaient se décider à subir les conditions que leur imposaient les vainqueurs. Enfin, le 14 septembre 1829, la paix fut signée : d'après ce traité, la Russie rendit toutes ses conquêtes eo Europe, et le Pruth redevint

la limite des deux empires. Mais la suzeraineté du Sultan sur la Moldavie, la Valachie et la Servie, réduite à de vaines formalités d'investiture de leurs hospodars et à de légers tributs , n'était plus, pour ainsi dire, que nominale:

ces provinces furent placées sous le protectorat du czar. L'ouverture des Dardanelles et du Bosphore fut stipulée pour toutes les nations, mais la Russie devait nécessairement en retirer le plus grand avantage. En Asie, l'empereur iSicolas rendit la majeure partie du territoire qu'il avait conquis, mais il se réservait les places d' A napa , de Poti , d'Akhaltzikè, d'Atzkour et d'Àkhalkalaki , comme compensation des frais de la guerre , et en à-compte des indemnités que la Porte s'engageait à lui payer, et qui furent portées a la somme énorme de dix millions de ducats de Hollande; il fut stipulé, en outre, une indemnité d'un million cinq cent mille ducats pour les pertes éprouvées par les sujets russes depuis 1806. Quant à la Grèce, la Porte donnait son adhésion entière au traité de Londres du € juillet 1827, et au protocole du 22 mars 1829; mais rien n'avait été décidé encore sur la fixation des limites du nouvel État et sur la question de la suzeraineté du Sultan.

A la suite de ce traité, les prisonniers russes et ottomans furent échangés, et l'ordre fut envoyé au grand vézir, ainsi qu'au pacha de Scutari , qui s'avançait sur Sophia avec quarante mille Albanais, de cesser les hostilités.

En Asie, la nouvelle de la paix ne put être connue assez promptement du général Paskewitch, par la faute des chefs musulmans de Trébizonde, qui refusèrent de laisser débarquer l'aide de camp porteur du message du général Diebiteh. Ce retard donna lieu à une dernière affaire près de Baïbourd, dans laquelle les Ottomans furent mis en fuite, après avoir perdu beaucoup de monde. Le surlendemain , 29 septembre, arriva dans les deux camps la nouvelle du traité d'Andrinople, et le général russe entra en pourparler avec le sèrasker pour faire cesser im-

uiédiatement une inutile effusion de

sang (*).

Dès que la paix fut signée, Sultan- Mahmoud envoya à Pétersbourg Khalil-Pacha, porteur de riches présents pour l'empereur Nicolas, et chargé de lui donner l'assurance que l'intention sincère de Sa Hautesse était de maintenir la paix à perpétuité. De son côté, leczar adressa au Sultan, par l'entremise du comte Orloff, une lettre autographe, dans laquelle le monarque russe lui témoignait le même désir.

Kn Grèce, la campagne de 1829 avait été marquée par divers faits d'ar* mes glorieux pour les Hellènes. Vers la On de janvier, le général Church s'était emparé de Vonit/.a , occupée par une garnison Albanaise. En mars, Augustin Capo d'Istria , frère du président, entrait dans Lépante, qui avait capitulé après un blocus de quarante jours. Missolonghi et Anatolico retombaient, en mai, au pouvoir des Grecs.

En septembre, et tandis que la paix se traitait à Andrinople entre les Russes et les Ottomans, paix qui assurait l'existence politique de la Grèce, un corps d'Albanais, sous les ordres d'Arslan-Beï, pénétrait dans la I jvadie, et après avoir été défaits devant Pîetra (ou Castello di Petra) par Démétrius Ipsilanti , ces Albanais obtinrent de lui la permission de se retirer par les déniés du mont OEta; en outre, il fut convenu que les musulmans évacueraient les garnisons de Turkocbori , de Livadia et deFontana, et se replieraient sur Boudonitza. ( "est le 25 septembre qu'eut lieu cette action , qui fut la dernière de la campagne: bientôt après, la nouvelle du traité conclu entre la Porte et la Russie fut connue en Grèce.

Sultan-Mahmoud, délivré des inquiétudes d'une guerre qui avait mis en péril son empire, et forcé de renoncer à sa lutte avec les Grecs , parut

(*) Cette version est celle du bulletin russe : mais les Osmanlis repoussent ce reproche et rejettent la faute sur leurs ennemis : au reste, cette conduite n'a rien de nouveau dans les annales militaires.

sentir le besoin du repos, et se renferma pendant quelque temps dans le sérail : mais avant la fin de Tannée , il avait repris son activité, et poursuivait avec plus d'ardeur que jamais ses projets de réforme. Malgré le démenti que les événements de la guerre semblaient donner à son système d'innovation , il s'occupa de la réorganisation des troupes régulières, et, comme pour mieux braver les préjugés de son peuple, il introduisit dans la vie civile et dans l'administration les usages des peuples chrétiens. Il donnait des fêtes, des concerts, des bals à l'européenne; il obligeait les voyageurs à se munir de passe-ports, et, ce qui choqua plus encore les vieux croyants, imbus du dogme du fatalisme, il établissait des lazarets contre la peste. Bientôt une nouvelle insurrection vint protester contre les mesures a nti populaires du Sultan. Moustapha-Pacha, de retour en Albanie, était à la tête des révoltes. Rèchid-Pacha fut envové contre le rebelle avec environ vingt mille hommes , et, pendant tout le courant de 1830, employa tour à tour la voie des armes et celle des négociations , sans pouvoir parvenir à le réduire.

Mais d'autres sujets d'inquiétude plus graves agitaient le Sultan. Pour réparer le délicit du trésor, épuisé par le payement d'une portion des sommes dues à la Russie, le Grand Seigneur pressait le pacha d'Égypte d'acquitter ses contributions, arriérées de dixhuit mois, et lui demandait compte de son administration. Mais Muhammcd- Ali, qui préludait déjà à ses projets d'indépendance, n'eut point d'égard à cet ordre , et prétendit que les sacrifices qu'il venait de faire dans la guerre contre la Russie équivalaient au tribut que réclamait Sa Hautesse. Cette réponse, dont il fallut bien se contenter, confirma les craintes du Sultan sur les intentions ambitieuses de son puissant vassal.

En mai, la Porte proclama la cession qu'elle faisait de l'Attique et de Négrepont en faveur de la Grèce, et déclara qu'elle s'en rapportait, pour les limites du nouvel État, et pour le

L'UiMVKRS,

choix de son souverain, aux décisions de la conférence de Londres.

Le 5 juillet 1830, la Porte perdit Alger par suite de Pcxpédition des Français contre cette régence. Nous ne nous étendrons pas sur cet événement mémorable, dont le récit sortirait du cadre qui nous est tracé. Nous dirons seulement que Sultan-Mahmoud fit tout ce qu'il put pour amener une conciliation avec Uuçeïn-Pacha : il lui adressa le kapoudan-pacha Tahir, dans le but de le décider à donner des satisfactions à la France. Mais lorsque Penvové ottoman arriva devant Alger, notre station navale ne lui permit pas d'y débarquer; il se détermina alors à se rendre en France, escorté par un bâtiment de guerre. Il rencontra en route la flotte française, communiqua avec les chefs de l'expédition, Pamiral Duperré et le général Bourmont, et les entretint du but de sa mission; il se dirigea ensuite surToulon. Arrivé dans ce port, il y fut retenu quelques jours en quarantaine , et remit a la voile pour Constantinople, fort mécontent des difficultés qu'on lui avait fait éprouver, et sans avoir obtenu aucun résultat de son voyage. Sultan-Mahmoud fut blessé du peu d'égards qu'on avait eu pour son ambassadeur; cependant il ne s'en plaignit point, et même lorsqu'il apprit , peu de temps après , la chute de Charles X, il n'en témoigna aucune satisfaction; mais le peuple ottoman crut y voir une prompte et juste punition du ciel pour le renversement du deï et les outrages faits par des infidèles à la religion de Mahomet.

Au commencement de 1831 , et lorsque l'insurrection de la Pologne occupait les forces moscovites, Ambassadeur français , M. le comteGuilleminot, dans la persuasion d'une rupture entre les souverains de PEurope , engagea le Sultan à faire, dans ce cas, cause commune avec la France. Une note à ce sujet fut remise au divan : cette pièce diplomatique , qui aurait dû rester secrète , parvint à la connaissance des puissances étrangères, et le ministère fronçais crut devoir rappeler M. le comte Guilleminot. La Porte parut

alors se rapprocher de l'ambassadeui russe, M. de Boutenieff.

Cependant Sultan-Mahmoud poursuivait avec opiniâtreté le cours de ses réformes civiles et militaires, malgré l'opposition qu'elles rencontraient chez les musulmans. Outre la révolte de Moustapha-Pacha , qui occupait le grand vézir, plusieurs autres insurrections s'étaient déclarées en Macédoine, en Bosnie, à Bagdad, à Scutari; enfin le peuple de la capitale, poussé à bout, tenta, à diverses reprises, d'incendier Constantinople. En août 1831 , le feu attaqua le faubourg de Pera, séjour des Francs et de leurs ambassadeurs.

Dix mille maisons devinrent la proie des flammes, et un nombre considérable de familles chrétiennes furent entièrement ruinées. Aux lamentations des victimes de ce désastre, les musulmans répondaient par ces paroles, empreintes de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les ghiaours : « Dieu est grand ! il vous punit de « votre crime de Navarin. Voilà ce qu'a « fait le prophète pour apprendre au « renégat (le Sultan) à obéir à ses pré- « ceptes , et à ne point souiller le siège « de son empire en se liant avec les « infidèles! »

Cette effrayante protestation de la population de Constantinople ne put faire fléchir la volonté inébranlable du Sultan : peu de temps après la catastrophe de Pera, il donna une grande fête, pendant laquelle il distribua aux partisans de ses réformes les insignes de l'ordre civil et militaire deNichani- Iftikliar (signe d'honneur). Enfin il mit le comble au mécontentement de son peuple , en faisant publier le Moniteur ottoman , journal écrit en français et en turc. Toutes ces innovations, jusqu'alors sans exemple, irritèrent au plus haut point la nation : de nouveaux incendies éclatèrent. Pour surcroît de malheur, la peste et le choléra ravagèrent plusieurs provinces. Le fanatisme musulman ne manqua pas de regarder ces fléaux comme des signes de la colère d'Allah.

Vers la fin de 1831 , la rébellion du pacha de Scutari et de celui de Bagdad

fut étouffée . Mais un adversaire bien plus redoutable, le vice-roi d'Egypte, faisait des préparatifs contre la Porte. Muhammed-Ali-Pacha, en différend avec Abdallah, pacha d'Acre, avait sollicité du Sultan la permission de se venger de son ennemi. Le Grand Seigneur, craignant que Muhammed-Ali n'abusât de la victoire, ne lui accorda l'autorisation de marcher contre Abdallah que sous les ordres du k a poudan -pacha, dont l'escadre devait se joindre à la flotte égy ptienne. Mais ce dernier, arrivé à Rhodes, s'y arrêta en apprenant les affreux ravages que le choléra exerçait en Égypte : effrayé de l'intensité dè l'épidémie, qui, dans l'espace d'un mois , avait enlevé soixante mille personnes dans la seule ville du Caire, le kapoudan-pacha retourna aux Dardanelles. Alors le vice-roi , jugeant l'occasion propice, jeta tout à fait le masque. Son fila Ibrahim-Pacha, partit, le 20 octobre, à la téte d'une armée de trente mille hommes : avant la fin du mois suivant, Gaza, Jaffa, Kaïffa, étaient en son pouvoir, et il arrivait sous les murs de Saint-Jean d'Acre.

A la nouvelle de la marche victorieuse d'Ibrahim-Pacha, le Sultan irrité lança contre le vice-roi d'Egypte un ferma n sévère, par lequel il lui ordonnait de suspendre sur-le-champ les hostilités et de rappeler son armée.

Sa Hautesse imposait en outre aux deux pachas ennemis l'obligation de lui soumettre leurs griefs, dont il s'établissait le juge suprême, leur promettant bonne et prompte justice. Mais Muhammed-Ali ne tint aucun compte des ordres ni des menaces de son souverain, et laissa son fils continuer le siège de Saint-Jean d'Acre. Cette place forte, célèbre par l'échec qu'elle avait fait éprouver au premier capitaine du siècle, opposait à Ibrahim-Pacha une vigoureuse résistance. Ce général, dont les' troupes souffraient du climat pluvieux et froid de la Syrie, et dont la flotte avait éprouvé des avaries, autant par les bombes de l'ennemi que par la tempête, fut obligé de demander des - wours à son père. Cette circonstance

fit espérer sans doute au Sultan que les Egyptiens seraient arrêtés dans leurs conquêtes, et que Muhammed- Ali-Pacha n'oserait pas s'attaquer à son souverain. Mais il fut bientôt désabusé : le pacha d'Éevpte, loin d'évacuer la Syrie, ne voulait faire acte de soumission que si le Sultan lui donnait l'investiture de cette province. Alors Sa Hautesse indignée déclara fermanlis(*) M uhammed- Ali-Pacha et son fils Ibrahim, et, en mars 1832, un corps d'armée ottoman se mit en route pour la Syrie. Il était commandé par Huçeïn- Pacha, décoré du titre, inusité chez les Orientaux , de feld-maréchal ; le pachalik de l'Egypte lui était promis s'il pouvait triompher du rebelle. Cependant Ibrahim- Pacha, secondé par des officiers français et anglais, poussait avec vigueur le siège de Saint-Jean d'Acre. Le 27 mai , il donna un dernier assaut, et se rendit maître de la forteresse,' après un combat acharné qui dura presque tout le jour, et dans leuel les Égyptiens perdirent beaucoup e monde. La résistance des assiégés fut si opiniâtre, qu'Ibrahim -Pacha fut obligé, pour arrêter ses Arabes, qui avaient pris la fuite , de faire diriger contre eux sa propre artillerie : dans sa colère, il trancha lui-même la téte d'un de ses officiers, et parvint enfin à ramener à l'assaut les fuyards.

Une fois maître de la ville, qui lui avait résisté six mois, Ibrahim-Pacha montra la plus grande modération : il maintint dans leurs biens et leurs dignités le mufti et les cheïkhs , accorda la vie au brave Abdallah-Pacha , et l'envoya à Alexandrie, où Muhammed-Ali- Pacha, en politique habile, le reçut avec distinction.

Douze jours après la prise de Saint- Jean d'Acre, le vainqueur se dirigea sur Damas : le 15 juin, il entra dans cette grande ville ; la veille, il avait battu l'année ottomane, campée à une lieue en avant de Damas. Ibrahim, marchant de succès en succès, défit encore, à M om is sur l'Oronte, vingt-cinq mille hommes composant Pavant-garde de

(*) Voyez page 3ya.

L'UNIVERS

l'armée de Huçeïn-Pacha. Il entra ensuite, sans opposition, dans Alep, et y trouva un nombreux matériel d'artillerie et de munitions. Enfin, le 29 juillet, il rencontra le feld-maréchal ottoman au défilé de Beïlan, entre Alexandrette et Antioche, dispersa entièrement les trente-six mille hommes sous les ordres de Huçeïn-Pacha , et, le 1er août, termina la conquête de la Syrie en s'emparant de cette dernière ville. Ibrahim-Pacha s'avança ensuite jusqu'à Adana , où il établit son quartier général.

L'armée ottomane était anéantie, le peuple mécontent et découragé, le divan devenu désuni ; mais Sultan-Mahmoud ne voulut point écouter les propositions d'accommodement que lui fit faire le pacha d'Égypte. Sa Hautesse s'occupa immédiatement de la formation tfune nouvelle armée, au commandement de laquelle Rèchid-Pacha fut nommé, en remplacement de Huceïn-Pacha.

Le nouveau sèrasker, malgré ses talents reconnus et sa bravoure personnelle, ne fut pas plus heureux que son prédécesseur : depuis le milieu de novembre , Ibrahim-Pacha occupait la forte position de Konia, où il était entré sans résistance ; en décembre , Rèchid-Pacha vint l'attaquer sous les murs de cette ville : le combat fut long et sanglant , .et se termina enfin à l'avantage des Égyptiens. Le brave sèrasker ottoman, désespéré d'avoir vu fuir ses troupes, se précipita, le sabre au poing , au milieu des ennemis , et fut fait prisonnier. Trente mille hommes furent mis hors de combat , dans cette rencontre décisive, qui détruisit la dernière barrière que le Sultan pouvait opposer à l'heureux Ibrahim.

Pendant cette campagne, si malheureuse pour les Osmanlis, le gouvernement français essayait d'opérer un rapprochement entre ces deux parties belligérantes. Mais le Sultan n'avait été ébranlé ni par les instances de notre chargé d'affaires, M. deVarennes, ni par les progrès d'Ibrahim-Pacha , déjà maître , à cette époque , de toute la Syrie. Cependant une suspension

d'armes tacite avait eu lieu après l'arrivée du vainqueur à Adana; et Muhammed- Ali -Pacha avait renouvelé alors sa demande de l'investiture de la Syrie , sans y recevoir encore de réponse péremptoire. En ce moment le gouvernement français crut devoir reproduire ses conseils* de pacification. Le consul général de France à Alexandrie obtint de Muhammed-Ali-Pacha la promesse de cesser les hostilités, dès que le Sultan lui aurait envoyé un négociateur pour traiter sur les propositions suivantes : la cession au vice-roi d'Égypte des quatre pachaliks de la Syrie et du district d'Adana ; Muhammed-Ali-Pacha faisait entendre encore , mais vaguement , qu'il désirait avoir, dans ses rapports avec la Porte, une position à peu près pareille à celle des anciens deïs d'Alger.

Les négociations sur ces bases allaient commencer, lorsque l'arrivée à Constantinople du général russe Mouravieff vint changer l'état des affaires : cet envoyé offrit à Sa Hautesse les armées de la Russie, et lui apprit qu'il était chargé de se rendre à Alexandrie pour engager le pacha d'Égypte à se soumettre. Cette offre modifia entièrement les dispositions du Sultan; il se refusa à toute négociation ; et effrayé de la marche rapide d'Ibrahim- Pacha , dont on venait d'apprendre la victoire de Konia, il accepta avec empressement les offres de l'empereur Nicolas, et déciara qu'il donnait son approbation à la mission du général Mouravieff auprès du vice-roi. Mais bientôt les représentations de notre chargé d'affaires influencèrent les intentions du Sultan , qui consentit de nouveau à traiter avec Muhammed- Ali-Pacha , et envova en Égvpte Pcxkapoudan-pacha Knalil. Maïs malgré les efforts du Sultan pour détourner le général Mouravieft de se rendre dans cette contrée, celui-ci, obligé d'obéir aux ordres de sa cour, partit en janvier 1833 pour Alexandrie.

M. de Varennes, d'accord avec le divan, écrivit alors à Muhammed-Ali- Pacha et à son fils , pour les inviter à suspendre les hostilités; maislbrahim-

Pacha répondit à notre chargé d'affaires qu'il ne pouvait y consentir sans l'ordre exprès de son père, et s'avança jusqu'à Kutahiïè , où son armée trouva des approvisionnements, dont elle commençait à sentir le besoin. En apprenant la réponse dlbrahim et ses rapides progrès , le Sultan recourut encore à la Russie , donc la flotte venait de partir de Séwastopol.

Pendant que ces événements se passaient, le général Mouravieff, après plusieurs conférences avec le pacha d'Égypte , l'avait décidé à traiter avec le Sultan. En conséquence, Muhammed-Ali-Pacha accueillit avec bienveillance Khalil-Pacha , plénipotentiaire de la Porte , écouta ses propositions d'accommodement, mais ne trouva pas

J|ue les conditions qu'on lui offrait ussent en rapport avec la position que lui avaient faite les chances de la guerre. Il demanda la cession d'Adana et de toute la Syrie : Khalil-Pacha s'empressa de transmettre cette réclamation au divan; et, pour la seconde fois , le Sultan , qui passait tour à tour de la crainte à la confiance, pria la Russie de suspendre la marche de son escadre.

Sur ces entrefaites , le baron Roussin , ambassadeur de France , arriva à Constantinople. La gravité des circonstances , et l'importance que prenaient les affaires d'Orient, avaient décidé notre gouvernement à faire occuper le poste vacant depuis la retraite de M. le comte Guilleminot. Le nouvel ambassadeur, dès le lendemain de son arrivée (18 février 1833), obtint du reïséfendi une audience, dans laquelle il s'offrit pour intermédiaire entre le Sultan et le pacha d'Égypte , et engagea vivement la Porte à refuser de recevoir l'escadre russe. Mais cette flotte; déjà partie de Sébastopol , entra dans le Bosphore le 20 février. Alors le Grand Seigneur, à l'instigation de l'ambassadeur français, demanda le renvoi immédiat des vaisseaux russes mouillés dans le canal. Le baron Roussin , de son côté , envoya deux aides de camp, l'un à Ibrahim-Pacha, l'autre à Muhammed-Ali-Pacha, pour les

engager à accepter les conditions de paix que le Sultan leur faisait offrir. Mais le vice-roi refusa positivement ces conditions , tandis qu'Ibrahim-Pacha s'emparait de Magnésie , de Battît èçer et d'Aïdin , et envoyait à Smyrne un de ses officiers, qui soumettait cette ville par la seule menace de l'approche du vainqueur, et y nommait un autre gouverneur, dévoué à la cause égyptienne.

Dans cet état de choses si alarmant pour la Porte , elle se retourna encore du côté de la Russie. La flotte moscovite ne quitta pas le Bosphore ; et une expédition préparée à Odessa en partit le 29 mars.

Cependant le renversement de l'autorité ottomane à Smyrne ne fut que passager. Sur les réclamations du baron Roussin et des autres ambassadeurs , appuyées par l'arrivée dans ce port de quelques vaisseaux français sous les ordres du contre-amiral Hu- Çon, Ibrahim -Pacha déclara que cet événement avait eu lieu sans son ordre, et Smyrne rentra sous l'obéissance de son ancien gouverneur.

Le 30 mars , le premier secrétaire de l'ambassade de France, accompagné de Moustapha-Rèchid-Beï-Efendi, dont nous aurons occasion de parler plus tard , et que nous avons vu représenter la Porte à Paris et à Londres, fut expédié à Ibrahim-Pacha ; et, au bout de quatre jours de négociations , ces deux personnages obtinrent de lui qu'il évacuât l'Asie Mineure, moyen nant l' i n vesti ture des pacha I iks de Saint-Jean-d'Acre , d'Alep , de Tripoli et de Damas , avec leurs dépendances.

En conséquence, Muhammed-Ali-Pacha fut déclaré , en avril , gouverneur de la Syrie tout entière, et fut revêtu de la dignité d'émir-ul-hadj (*). Quant à la question d'Adana , elle fut discutée dans le divan et avec les ministres étrangers. Le Sultan , rassuré par la présence des troupes russes , que la division navale partie d'Odessa venait de débarquer sur la côte d'Asie , visà-vis de Thérapia et de Buïuk-Dèrè,

(*) Voyez page <p.

se refusa longtemps à la cession d'Adana ; mais il céda enfin , et accorda ce district à Ibrahim-Pacha , à titre de muhaçyliih (c'est-à-dire comme fermier général ).

Le lendemain de ce triomphe de notre ambassadeur sur l'influence russe, arriva le comte Orloff, envoyé extraordinaire du czar , et chef des troupes auxiliaires de terre et de mer; et la Russie reprit tout son ascendant sur la cour ottomane. Le ministre russe déclara qu'en dépit des réclamations du baron Roussin et de lord Ponsonby, ambassadeur anglais qui venait d'arriver aussi à Constantinople, l'armée moscovite resterait en Turquie, jusqu'à ce qu'Ibrahitn-Pacha eût repassé le Taurus. Cette retraite eut lieu en effet; et, à la fin de juin, l'Asie Mineure fut entièrement évacuée par 1rs troupes égyptiennes.

Pendant la marche rétrograded'Ibrahim-Pacha , le comte Orloff négociait en secret avec le divan , et, le 8 juin , un traité de paix et d'alliance offensive et défensive pour huit années fut conclu entre la Russie et la Porte : cette dernière puissance s'engageait , par un article additionnel . à fermer le détroit des Dardanelles à toute nation en guerre avec le czar. Après cette négociation, qui resta quelque temps ignorée des autres cours, Vannée et la flotte russes retournèrent à Séwastopol.

Dès que le traité entre l'empereur Nicolas et le Sultan fut connu de la France et de l'Angleterre, ce qui n'eut lieu qu'à la fin de septembre, ces deux puissances firent tous leurs efforts pour en neutraliser l'effet : elles v voyaient la destruction de l'indépendance politique de la Porte, par la faculté qu'aurait la Russie d'intervenir dans les affaires du Sultan, dès les premiers troubles intérieurs. En conséquence, la France déclara que ce traité, établissant entre la Porte et la Russie des relations d'un caractère tout nouveau, donnait aux autres souverains le droit de réclamer contre sa teneur. Le ministre répond it que le traité du 8 juillet était purement defensif , ne portait aucun

préjudice aux intérêts des autres Étals, et n'opérait d'autres changements entre les relations des deux empires que de faire succéder l'intimité et la confiance à une trop longue inimitié. La cour ottomane répliqua dans le même sens aux notes des ambassadeurs français et anglais , et ajouta que, néanmoins, si ce traité excitait la défiance des cabinets étrangers , le divan offrait de leur en communiquer une copie textuelle.

Malgré ces explications, on crut pendant quelque temps à une rupture entre les puissances : de grands préparatifs eurent lieu dans leurs ports ; mais tout se réduisit à des craintes sans résultat.

Si le Grand Seigneur était délivré, pour le moment , de son ambitieux vassal et de la présence de son redoutable allié, il ne manquait pas de sujets d'inquiétude. De fréquents incendies prouvaient encore le mécontentement de la nation. En mai , les Serviens avaient chassé les autorités musulmanes des districts oui auraient dû , suivant les traités, être incorporés à la principauté. La Bosnie, où les partisans des anissaires se trouvaient en grand nombre, s'était aussi révoltée ; et l'Albanie , déjà disposée à la rébellion, avait suivi cet exemple. Enfin l'amour et le respect du peuple ottoman pour son padichâh allaient s'affaiblissant de jour en jour , et le lien de l'obéissance semblait près de se briser entièrement. Le Sultan, ne pouvant réduire par la force les insurgés, prit le parti de leur faire toutes les concessions qu'ils exigeaient. C'est ainsi qu'il apaisa la révolte de la Servie , en I exemptant de tout impôt, moyennant un tribut annuel de cinquante-deux mille ducats , et en reconnaissant le prince Milosch comme indépendant, pour le terme de cinq années.

Au commencement de 1834 , la France et l'Angleterre firent de nouvelles réclamations relativement au traité du 8 juillet 1833. Pendant que des notes s'échangeaient à ce sujet à Constantinople, la Porte concluait avec la Russie un nouveau traité, par lequel

l'empereur Nicolas faisait remise au Sultan (Tune partie des contributions de guerre que ce dernier devait payer, et promettait l'évacuation de la Moldavie et de la Valachie.

Malgré la tranquillité qui régnait dans l'empire ottoman, plusieurs symptômes prouvaient qu'elle n'était qu'apparente. Le divan, travaillé par la diplomatie étrangère, était partagé en partisans et en détracteurs de l'alliance russe ; les esprits étaient toujours en fermentation, et les armements ne cessaient ni en Turquie ni en Égypte : tout enfin présageait une reprise prochaine des hostilités entre le Grand Seigneur et Muhammed- Ali. Une circonstance défavorable à ce dernier vint probablement inspirer au Sultan l'idée de venger ses précédentes défaites : en décembre 1833, on avait découvert à Alep une conspiration, dont le but était de massacrer les Égyptiens et tous les partisans du vice-roi , et de livrer la ville aux Arabes. Cette conjuration fut étouffée à temps ; mais au mois de mai suivant , la Palestine et la Galilée tout entière s'insurgèrent contre le despotisme accablant de leur nouveau maître. Dans l'Yémen , le cheïkh de la ville d'Açir prit aussi les armes et se proclama indépendant. Ces deux soulèvements finirent par être réprimés, mais ils occasionnèrent de grands embarras au pacha d'Égypte.

Le Sultan , croyant le moment opportun, fit de grands préparatifs et envoya en Asie une armée de soixante à quatre-vingt mille hommes de troupes régulières. En même temps, il fit publier dans le Moniteur ottoman que Sa Hautesse ne pouvait voir avec indifférence verser le sang musulman au sein d'une province dont il se regardait toujours comme le souverain , et qu'elle avait ordonné les mesures réclamées par les circonstances. C'était indiquer clairement le désir de recommencer la querelle assoupie : la diplomatie européenne s'émut de ces paroles, et parvint encore, par la franchise et l'unanimité de ses représentations , à détourner le Sultan de ses projets d'agression ; mais ils avaient été con-

nus à Alexandrie, et y avaient rallumé l'ardeur belliqueuse du vice-roi , qui ne parlait de rien moins que de se proclamer souverain indépendant de l'Égypte, de la Syrie et de la presqu'île d'Arabie. L'accord des puissances étrangères et leur volonté bien prononcée d'empêcher une rupture firent naître un arrangement momentané. "Le Sultan fit remise au vice-roi d'Égypte du tribut arriéré, et Muhammed - Ali- Pacha évacua le district d'Orfa en Asie , qu'il avait gardé jusqu'alors , au mépris de ses engagements.

En août 1834, le Sultan, toujours fidèle a son système de régénération et de civilisation , créa une nouvelle milice permanente et régulière, sous le nom de Jcakiri-rèdifèi-mencourè. Cette mesure devait contribuer efficacement à la consolidation de l'empire, en lui donnant une armée imposante , et toujours disponible, au lieu de ces levées en masse, qui ne produisaient que des bandes sans discipline et sans instruction : afin de ne jamais retomber dans cet inconvénient, on ouvrit des écoles spéciales , dans lesquelles les officiers, les sous-officiers et les soldats étaient obligés d'aller prendre les notions nécessaires à leur état. C'est à la même époque que la Porte renonça au système d'isolement qui , trop longtemps, avait été le fruit de son orgueil. Elle accrédita en France un ministre permanent , et fit choix , pour cette tentative politique, d'un homme destiné à remplir les plus hautes charges de l'État, dans la personne de Moustapha-Rèchid-Beï-Éfendi, alors amedji {référendaire) du divan impérial (*).

En 1835 , la Porte , grâce à l'intérêt politique des diverses puissances européennes , jouissant d'un repos à peu près complet, semblait y puiser une

(*) Nous aurons occasion de parler de ce personnage devenu Rèchid-Pacha, et que les principales cours de l'Europe ont eu l'occasion de voir et d'apprécipr. Il est retourné depuis peu à Coustantiuople pour reprendre le poste de ministre des ajj'aires étrangères t (pie lui a conservé le nouveau Sultan (novembre 18*19),

L'UNIVERS

nouvelle vie et retrouver une partie de son ancienne vigueur. La régence de Tripoli fut la première sur qui le Sultan essaya son autorité renaissante. Depuis longtemps ce petit État s'était comme affranchi du joug du Grand Seigneur, et ne lui rendait plus qu'un hommage illusoire. Le Sultan, que ses propres embarras avaient empêché jusqu alors de songer à ramener son vassal au devoir, profita du répit ue lui laissait la politique, et d'un vénement favorable à son projet. Tripoli était , en ce moment , en proie à la guerre civile : le fils et le frère du dernier pacha défunt se disputaient le pouvoir ; le premier commandait dans les campagnes , et le second était maître de la ville. Ils avaient l'un et l'autre des partisans , même parmi les étrangers. Le 25 mai , une flotte ottomane parut tout à coup devant Tripoli. Moustaplia-Nèdjib-Pacha, qui était chef de l'expédition, fit annoncer à Sidi-Ali- Pacna, possesseur de la ville, qu'il lui amenait des troupes et des vaisseaux pour l'aider à soumettre son neveu. Il débarqua en même temps une nombreuse artillerie, et près de cinq mille hommes qui occupèrent les fortifications de la place. Il invita ensuite le pacha à venir à bord pour s'entendre sur les mesures à prendre. Sidi-Ali se rendit auprès de Nèdjib- Pacha , eut avec lui une longue conférence, et, lorsqu'il voulut retourner à terre, fut retenu prisonnier. Nèdjib -Pacha prit possession de la ville au nom de Sa Hautesse , et envoya à Constantinople le beï dépossédé, auquel SultanxMahmoud laissa la vie, mais qui dut abandonner toute sa fortune, s'élevant à quinze millions de piastres.

Sidi-Ali-Pacha fut le dernier beï de la dynastie des Karamanli , qui régnaient depuis deux siècles sur la régence de Tripoli.

Cette expédition , dont le motif apparent et assez plausible était le désir qu'éprouvait Sultan-Mahmoud de punir un vassal insoumis, cachait peutêtre un but de plus haute portée , et que les hommes politiques soupçonnèrent avoir été indique à la Porte par

quelque grande puissance jalouse delà France. En effet, en s'emparant de Tripoli , et plus tard , sans doute , de Tunis , le Sultan plaçait une barrière entre l'Égypte et les Français établis à Alger. En outre , il établissait comme un poste avancé sur les frontières de Muhammed-Ali-Pacha , mais surtout sur celles de l'Algérie où Ton aurait fomenté de plus actives inimitiés contre les Français. Il est, au reste, digne d'attention que la mort de l'ex-deï d'Alger, Huçeïn-Pacha , arriva inopinément à Alexandrie dans le courant d'octobre. Depuis près de deux ans , il avait quitté Livourne , et s'était retiré en Égypte. Nouvellement revenu du pèlerinage de la Mecque, où sa dévotion, plus fervente depuis sa chute, l'avait appelé, il vivait tranquillement à Alexandrie. Une après-midi, en sortant de la mosquée , où il était entré bien portant, il fut saisi d'un mal subit qui mit fin à une existence déconsidérée , mais supportée avec résignation , et qu'on aurait cru pouvoir encore se prolonger.

On a lien de penser que la première mission de Rechid-Beï-Éfendi avait aussi pour but de faire valoir, auprès du gouvernement français, les droits de suzeraineté de la Porte sur l'Algérie. Mais ses tentatives furent repoussées ; et on ne laissa à la Porte aucun doute sur la manière dont la France était décidée à envisager la conquête qu'elle avait faite à si grands frais, sur un ennemi qui avait bravé ses armes.

Pendant cjue la Porte ramenait sous sa domination la régence de Tripoli , l'Albanie levait de nouveau l'étendard de la révolte. Les habitants de Scutari , fatigués de l'autorité du gouverneur, prirent les armes, se rendirent maîtres de la ville, et forcèrent le pacha à se renfermer dans la citadelle avec ses troupes. Quatre mois se passèrent ainsi ; mais enfin le vézir de Roumilie dirigea des forces imposantes contre Scutari , qui lui ouvrit ses portes le 18 septembre, et rentra sous l'autorité du Grand Seigneur.

En 1835, les affaires du dehors

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n'offrirent aucun fait qui mérite d'être recueilli. On remarqua seulement la visite que lord Durham , nommé ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, fit au Sultan. Le représentant de la Grande-Bretagne fut accueilli de la manière la plus honorable. En répondant au discours de lord Durham , Sa Hautesse exprima le désir que ce diplomate servit toujours de médiateur entre la Porte et la Russie , et ajouta qu'il regrettait que le court séjour de l'ambassadeur à Constantinople ne permît pas de lui montrer tout ce que cette capitale renferme de curieux. Lord Durham répliqua que les importantes innovations introduites par Sa Hautesse dans son empire l'avaient trop vivement occupé pour, pouvoir se rappeler qu'il y avait, a Constantinople, d'autres objets dignes d'admiration. Cette adroite flatterie plut beaucoup à Sultan -Mahmoud.

La diplomatie européenne conclut aisément, de toutes les avances que l'Angleterre faisait au Sultan , qu'elle avait quelque motif particulier pour en agir ainsi. En effet, outre l'intérêt permanent que la Grande-Bretagne éprouvait de ne pas laisser tomber le Bosphore au pouvoir des Russes , elle désirait obtenir du Sultan un ferman qui ordonnât au pacha d'Égypte d'abolir, en Syrie , le monopole de la soie , dont souffrait le commerce anglais.

Ce ferman fut accordé, et l'Angleterre se promit bien de le mettre à exécution , en supposant que le viceroi refusât d'y obtempérer.

Le mois de mai 1836 fut marqué, à Constantinople, par un événement qui aurait pu rompre toutes les relations amicales de l'Angleterre et de la Porte, si cette dernière puissance ne s'était empressée d'étouffer ce germe de discorde. Un négociant anglais , qui habitait momentanément le village di Cadi-Keuï (Chalccdohie) , et qui était un des plus chauds partisans et défenseurs de la cause ottomane, étant sorti de la ville pour aller à la chasse ; il eut la malheur de blesser, d'un coup de fusil , un ei.fjint mnhomotan. Aussitôt

l'étranger fut entouré de musulmans

3ui l'accablèrent de coups et de maléictions. La garde accourut au bruit , et, au lieu de protéger le négociant, elle lui donna la bastonnade, et le força ensuite à se traîner jusque devant le commandant de Scutari. Celui-ci, loin de faire rendre justice au malheureux Franc, ne voulut pas même l'écouter, s'élança sur lui , et lui dit mille injures. Conduit de là au mehkèmè (tribunal du kadi), exténué de fatigue, en butte aux plus indignes traitements , l'Anglais fut enfin ramené à Constantinople. Il passa la nuit dans un cachot infect, et, le lendemain, fut jeté au bagne et chargé de chaînes. Un tel outrage au nom anglais ne pouvait être toléré. Lord Ponsonby adressa des représentations énergiques au reïséfendi , qui n'en tint pas compte.

L'ambassadeur britannique déclara alors qu'il ne reconnaissait plus le ministre ottoman dans ses fonctions officielles , et qu'il n'aurait plus aucune relation avec lui. Cette démarche effraya le divan : le négociant anglais fut rendu à la liberté ; le kadi et tous les fonctionnaires qui avaient pris part à cette affaire déplorable furent destitués ou punis ; enlin , lord Ponsonby persistant toujours à ne recevoir aucune communication du reïs-éfendi , le Sultan se décida à renvoyer ce ministre. En outre, des avantages « ommerciaux furent accordés au négociant victime de la brutalité musulmane.

Depuis quelques mois un armen ent maritime se préparait a Const ntinople, sans que l'on sût quelle é ait sa destination. Supposant que cette expédition pouvait avoir pour but de s'emparer de Tunis, comme, Tannée précédente, la Porte l'avait fait de Tripoli , ou peut-être de donrer au beï de cette première ville l'.nvestiture du beïlik de Constantine, le gouvernement français envoya une escadre, commandée par le contreamiral Hugon , pour surveiller les opéintions de la flotte ottomane. Le kapoudan- pacha Tahir se dirigea, en juillet , sur Tripoli , rîcbarqua deux

L'UNIVERS

mille cinq cents hommes, remit à la voile , et aborda sur la côte à Test de Tripoli , devant Mezurata. Un Arabe, appelé Sidi-Osman , avait fomenté dans cette ville une révolte dont il était le chef. Tahir-Pacha assiégea le rebelle et s'empara, au mois d août, de Mezurata. De là, le kapoudan-pacha retourna à Tripoli , où il essaya de réduire les peuplades indociles de la Mèchiiè (campagne de Tripoli ) ; mais il fut obligé de se retirer, après de nombreuses rencontres sans résultat définitif. Dans tous ses mouvements, Tahir-Pacha avait été surveillé par l'escadre française.

En Asie, une tribu kurde, connue sous le nom de Ravendouz , et gouvernée par un beï qui s'était révolté et avait usurpé le titre de pacha , fut réduite, au mois de septembre, par Rèchid-Muhamnied-Pacha ; il envahit le territoire des insurgés , fit prisonnier leur chef, et l'envoya à Constantinople, avec cinquante otages des familles les plus considérables du pays.

Le 1 1 septembre , la place forte de Silistrie, l'une des clefs de l'empire ottoman sur la rive droite du Danube , et qui était restée aux mains des Russes, en garantie de l'indemnité de guerre due par la Porte , fut évacuée par les troupes moscovites. Cette évacuation eut lieu en vertu d'un arrangement conclu, le 8 avril 1836, entre M. de Boutenieffet le reïs-éfendi : par cet acte la Porte s'engageait à payer , dans les cinq mois suivants , quatre-vingts millions de piastres. Ce payement ayant été fait avec la plus grande exactitude, malgré l'état de pénurie des finances ottomanes, on pensa que l'or de l'Angleterre avait aidé le Sultan à se débarrasser de la garnison russe.

Dans le courant de ce même mois de septembre, trois nouvelles insurrections furent heureusement réprimées. En Bosnie, Ali-Widaïtch-Pacha, gouverneur de Bélina, chef d'un complot dans lequel trempaient les principaux habitants de Sèraïevo et plusieurs capitaines de la Bosnie, fut fait prisonnier par Vedjihi-Pacha, gouverneur

général de cette dernière province, et nit envoyé à Constantinople. En Albanie, le rebelle Mahmoud-Pacha fut battu près de Monastir, et vit sa troupe dispersée. Enfin, en Bulgarie, une tentative de soulèvement fut réprimée à sa naissance par la fermeté du prince Milosch.

Chaque année qui s'écoulait semblait ajouter au désir de réformes et d'innovations hardies dont Sultan-Mahmoud était animé. En juillet 1836, il osa enfreindre une des lois les plus formelles du prophète, en faisant placer son portrait dans les casernes et en exigeant, pour ce simulacre, les mêmes respects que pour la personne même du padichâh. Le fanatisme religieux des oulémas ne put souffrir cette violation patente du Coran; et bientôt, à la vue des cadavres flottant sur le Bosphore , le peuple de la capitale comprit qu'une nouvelle conspiration venait d'être étouffée. Les mesures de police les plus sévères furent prises à cette occasion; et, pour empêcher les commentaires séditieux , on défendit à tout individu qui entrait dans un cafe d'y rester un moment de plus que le temps strictement nécessaire pour vider une tasse ou fumer une pipe.

Le 20 octobre,les Sultanes assistèrent à l'inauguration d'un nouveau pont allant de Constantinople à Galata : vêtues avec la plus grande magnificence, leurs beaux cheveux ornés de tresses d'or, elles parcoururent le pont sur des chariots grillés et dorés que traînaient des bœufs richement caparaçonnés.

Quelques jours après, le Grand Seigneur partit pour ÏNi comédie, où il inspecta les nouvelles casernes, le chantier, et une mosquée récemment construite, et revint dans sa capitale sur un bateau à vapeur autrichien:

autre innovation non moins blâmable aux veux des zélés musulmans; car on n'avait jamais vu un padichâh emprunter aux ghiaours un navire pour transporter sa personne sacrée, ombre iVMlah sur la terre.

La peste qui vint, vers la fin de l'année, décimer la population ottomane, fut à ses yeux un signe mani-

teste de la colère du prophète. Le terrible fléau dépeupla des villages entiers, et réduisit considérablement le nombre des habitants des grandes villes. Au milieu des ravages de l'épidémie, les musulmans, victimes de leurs idées de fatalisme, parcouraient sans précaution les rues et les bazars de la capitale; mais Sultan-Mahmoud, supérieur aux préjugés de ses sujets, ne se plongea pas comme eux dans une apathie funeste; il convoqua les oulémas et les ministres à un divan extraordinaire. Après que le mufti eut récité les prières d'usage en ces occasions solennelles, le Sultan prit la parole : il peignit brièvement les maux effroyables que causait la peste parmi les Ottomans, et demanda pourquoi les vrais croyants étaient désolés par ce fléau , tandis que les infidèles n'en étaient point atteints. Les oulémas répondirent que les chrétiens devaient ce bonheur aux lois sanitaires en usage dans l'Europe, tandis qu'elles sont défendues par leCoran.Maislemufti promitde publier un fetwa qui interpréterait les passages du livre sacré suivant la volonté de Sa Hautesse, afin qu'elle pût ordonner dans tout l'empire l'établissement de quarantaines et de lazarets.

Tous cps détails, quoique plusieurs d'entre eux puissent paraître d'une importance secondaire, méritent cependant d'être recueillis par l'histoire; car ils servent à faire connaître le caractère novateur et persévérant de Sultan-Mahmoud, et l'opposition non moins opiniâtre d'une portion de ce peuple sur lequel il tentait la dangereuse épreuve d'une civilisation improvisée et repoussée par les vieilles mœurs.

Un événement tragique signala le commencement de 1837. Le zarabkhanè êmini (directeur de la Monnaie) fut assassiné dans la mosquée <\\4ta- Sqfia. Ce crime était l'ouvrage du parti antiréformateur : on a répandu en Europe le bruit non fondé qu'aux yeux des fanatiques, le directeur de la monnaie méritait la mort pour avoir frappé des pièces d'or portant l'effigie du Sultan, ce qui était contraire à l'ancien

usage et aux prescriptions du Coran o On a même ajouté que le Grand Seigneur, en apprenant cette catastrophe, ordonna de suspendre la distribution des nouvelles monnaies, et fit même * retirer son portrait des casernes et des autres lieux publics.

Peu de temps après, une scène d'un autre genre produisit une vive sensation à Constantinople. Au moment où le Sultan, entouré de ses gardes, traversait le pont de Galata, un derviche, connu sous le nom de Cheïkh-Satchli (le Chevelu), et que le peuple vénérait comme un saint, s'élança au-devant du cheval de Sa Hautesse, en s'écriant avec colère: « Ghiaour-padichâh (sou- « verain infidèle), n'es-tu pas rassasié « d'abominations? Tu répondras de- « vant Allah de ton impiété. Tu détruis « les institutions de tes frères, tu rui- « nés l'islamisme, et tu attires la ven- « geance du prophète sur toi et sur «nous!» Comme Sultan -Mahmoud restait interdit à cette violente apostrophe, les officiers qui l'escortaient lui dirent que cet homme était fou.

« Fou ! reprit avec indignation le der- « viche; non, non, je ne suis point «< fou !... c'est ghiaour-padichâh et ses « indignes conseillers qui ont perdu la « raison. L'esprit de Dieu qui m'anime , « et auquel il faut que j'obéisse, m'a

ordonné de dire la vérité et m'a pro- « mis la couronne du martyre. Puissent « mes paroles leur servir d'avertisse- « ment! » A peine avait-il prononcé ces mots, qu il fut arrêté et mis à mort. Ses confrères réclamèrent son corps, qui leur fut rendu. Le lendemain, le bruit courait dans la ville qu'une clarté brillante avait, pendant toute la nuit, entouré de l'auréole des saints le cadavre du martyr.

Le Sultan, pour affaiblir le scandale causé par cet incident inattendu, voulut prouver à ses sujets qu'il était au moins aussi bon musulman qu'eux : en conséquence, il rendit un khatti chérit sévère, dans lequel il se plaignit de la négligence des vrais croyants à remplir les obligations religieuses que leur

(•) Voyez la noie de la page 24.

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Ll NIV KRS.

imposait la loi du prophète; en outre, il fit insérer dans le Moniteur ottoman l'article suivant :

« Il est généralement connu que cha- * « que croyant est oblige d'observer « strictement les prescriptions et les « commandements de ta religion , et « de s'abstenir soigneusement de tout « ce qui lui est contraire. On sait éga- « lement que les cinq namaz (*) sont « un des principes fondamentaux de « notre religion , la seule vraie , afin « que ceux qui accomplissent les com- - mandements soient sauvés dans ce « monde et dans le monde futur, tan- • dis que ceux qui contreviendront « seront condamnés au malheur dans « l'un et dans l'autre. Il est donc évi- « dent que la conduite de quelques « écerveîés , qui négligent l'observa - " tion de ces commandements , parce « que leur penchant les entraîne à ce « qui est défendu, est ta cause morale « de la peste et des incendies qui aflli- « cent cette capitale et d'autres villes « de l'empire. Comme notre glorieux « padichâh est le restaurateur des ob- « servances religieuses et des principes « politiques, il désapprouve et con- « damne la moindre transgression des «< saintes observances , et il donne le « premier l'exemple de la véritable « piété. Toujours animé de cette piété « qui s'est déjà manifestée par la réédi- « heation de tant de mosquées, Sa « Hautesse ordonne que toute per- « sonne qui n'aurait pas d'imam s'en « procure un à demeure , pour s'exer- « cer dans la piété. Mais ceux à « qui leur fortune ne le permettrait « pas , seront tenus de cesser leurs tra- « vaux pendant les heures de prière, h et de se rendre dans la mosquée voi- « sine pour y faire leurs dévotions.

« L'autorité aura à veiller à ce que « tous les musulmans soient propres « dans leurs vêtements et dans leur «< personne ; chaque musulman qui né- « gligerait ces devoirs , sera déféré à « l'autorité pour en recevoir le châti- « ment dû à sa négligence. Le présent <• article est publié afin que personne

(*) Voyez la noie deuxième de la p. 349.

« ne puisse prétexter cause d'ignorance « des ordonnances. »

Bientôt après avoir fait cette concession au parti religieux, Sultan- Mahmoud en revint à ses habitudes européennes. A l'imitation des souvei ains de la chrétienté , il voulut visiter 1 on empire. Une proclamation annonça d'avance le projet du Sultan , afin de préparer les esprits à cet événement , fort rare dans l'histoire de la dynastie ottomane. Ce voyage était motivé sur le désir qu'éprouvait Sa Hautesse de *e rendre dans les forteresses de Varna, Choumla, Silistrie, Roustchouk , pour les examiner en personne et pour mettre sous la protection de son ombre étemelle les peuples et les raias de ce pays, en faisant paraître a leurs yeux la lumière d'équité et de miséricorde. Cependant, avant de partir, Sultan-Mahmoud crut devoir faire acte de soumission aux anciens usages : le 29 avril , il consulta le munèdjim-bachi ( premier astrologue de la cour (*) ; et celui-ci ayant déclaré que ce jour était favorable pour se mettre en route, le Sultan s'embarqua sur une frégate, avec toute sa suite, et en présence d'un immense concours de peuple , accouru pour assister au départ de Sa Hautesse.

La tournée de Sultan-Mahmoud dura plus d'un mois : dans toutes les villes qu'il parcourut, il inspecta les casernes, les magasins militaires, les fortifications , les mosquées et les hô-

(*) Le munèdjim-baclù est le premier astrologue et astronome de la cour ; car chez les mahométans, l'astronomie et l'astrologie sont désignées par le même nom et ne sont pour eux qu'une même science. Malgré la défense du Coran , qui proscrit l'art divinatoire, les musulmans croient à l'astrologie, et jusqu'à ces derniers temps ,1a Porte n'aurait rien osé entreprendre sans faire consulter les astres. I.t s travaux astronomiques du munèdjim-bachi se bornent à la rédaction du Takwim ( Almanach ) , dans lequel on trouve , comme dans notre fameux Mathieu Laensberg, les jotlrs heureux et malheureux, ceux qui sont favorables pour se mettre en voyage , prendre femme , porter un habit neuf, acheter des esclaves, etc., etc.

pitaux. Partout il ordonna des constructions nouvelles ou des améliorations; il lit manœuvrer devant lui les milices régulières, et distribua de riches présents à leurs chefs; accessible à tous ses sujets sans distinction, il s'informait de leurs besoins, et écoutait avec bonté leurs plaintes.

Enfin, il fit donner lecture , aux autorités spirituelles et temporelles des provinces qu'il visita, d'un ferman portant en substance que son unique désir était de voir la tranquillité rétablie dans son empire, et la plus parfaite harmonie régner entre toutes les classes de ses sujets , sans distinction d'origine ni de culte; que c'était là le but essentiel de son voyage , et qu'il appelait tous les notables et les hommes influents du pavs à concourir avec lui au maintien de Tordre public, premier fondement du bonheur des nations.

Sultan-Mahmoud était à peine de retour à Constantinople que l'on (leçon vrit une conspiration dont le but était, disait-on , d'assassiner Sa Hautesse, et d'incendier les faubourgs de Péra et de Galata. Suivant une autre version , les conspirateurs étaient des bateliers du Bosphore, réduits à la misère par l'innovation, introduite depuis peu , de bateaux a vapeur faisant le service de Top-Khane à Buïuk- Dèrè; on assurait aussi que d'anciens janissaires trempaient dans le complot.

Quoi qu'il en fût . de nombreuses arrestations eurent lieu : parmi les prévenus , dont plusieurs tenaient un haut rang dans les fonctions publiques, les uns furent exécutés, les autres destitués et déportés. On comptait , entre ces derniers , Vassaf- Éfendi , secrétaire du Sultan , dont la faveur Pavait trop ébloui , et gendre de Pertew - Pacha , ministre de l'intérieur et chef du divan, à qui la disgrâce de son parent devait présager la sienne. En effet, au mois de septembre , Pertew-Pacha fut exilé à Andrinople. Ce ministre , qui possédait , depuis plusieurs années, la confiance de son maître , dut sa perte , suivant le journal offlciel , au peu de capacité

qu'il déploya dans les hautes fonctions qui lui étaient échues , et à son indulgence coupable pour les intrigues criminelles et les prévarications de son gendre et de son frère Émin-Éfendi, directeur du matériel de la guerre, qui fut entraîné par la chute de sou protecteur. L'organe du gouvernement faisait un reproche plus grave encore à 1 ex-ministre : il l'accusait d'avoir abuse de sa position pour entraver, par toutes sortes de manœuvres secrètes , l'effet salutaire des mesures prises par le ^Sultan pour la régénération et le bonheur de son peuple, et, dans ce but coupable , d'avoir souvent dérobé à Sa Hautesse la connaissance de la vérité : « C'est ainsi , ajoutait le Moniteur ot~ « toman, que son administration, ob- « jet de tant d'espérances , n'en avait «réalisé aucune, et n'avait été, au « contraire, pour l'empire, qu'un far- « deau onéreux. »

Quoi qu'il en soit de ces accusations certainement exagérées, on pense que Pertew-Pacha était partisan des anciennes idées , et devait voir avec peine les changements que le Sultan s'efforçait d'introduire dans l'empire : cette seule opposition de vues avec son maître eût rendu plausible le renvoi de ce ministre, quand même les autres griefs dont on le chargeait eussent été faux. Ses ennemis disaient qu'il avait des liaisons clandestines avec les amis des janissaires, et même qu'il s'était laissé gagner à prix d'argent par le pacha d'Egypte. Cette accusation assez, étrange, puisque Muhammed-Ali-Pacha était un réformateur non moins hardi , mais plus heureux que Sultan- Mahmoud , ne manquait pas néanmoins de probabilité; car, les musulmans attachés au système stationna ire plaçaient toute leur confiance dans le vice-roi, qui avait soin de fomenter ces opinions surtout dans l'Anatolie.

Peu de temps après son arrivée au lieu de son exil, Pertew-Pacha fut invité à dîner par le gouverneur d'Andrinople : vers la (in du repas, Emin- Pacba montra à son convive un ferman impérial qui le condamnait à mort. Pertew-Pacha le lut sans mon-

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trer le moindre trouble , demanda ensuite ie poison, le but tranquillement, et déposa le vase sur la table, sans prononcer d'autre mot que celui tVJUahl Le poison tardant à produire son effet, quatre domestiques, porteurs du fatal lacet, se présentèrent; il ne lit aucune résistance et mourut avec la résignation d'un vieux musulman.

Le lendemain ses obsèques eurent lieu; on y déploya la plus grande magnificence , et l'on répandit le bruit qu'il avait été frappé d'apoplexie.

Pertew-Pacna fut remplacé dans son ministère par l'ex-reïs-efendi Hadji- Ak if- Pacha, que le Sultan avait cru devoir destituer, en mai 183C, à l'occasion de l'outrage fait à un sujet anglais, et dont nous avons parlé avec détail.

Hadji-Akif-Efendi partageait les vues de réforme de son maître , et le Sultan l'avait sacrifié avec peine à la nécessité de donner satisfaction à l'ambassadeur britannique. Aussi Sa Hautesse profita-t-elle avec empressement de l'occasion de placer son protégé dans un poste encore plus élevé que celui qu'il avait perdu. On pouvait craindre que lord Ponsonby ne vît pas avec plaisir cette nomination; cependant ce diplomate, après avoir paru hésiter quelques jours , rendit la visite d'usage et présenta ses félicitations au nouveau ministre. A la vérité celui-ci avait publié, pour sa justification , un écrit dans lequel il se disait innocent des violences exercées sur le négociant anglais , et en rejetait la faute sur des employés subalternes.

Vers la fin de juillet 1837, une escadre, dont la destination avait été enveloppée du plus profond secret , partit de Constantinopie; elle se composait de quatorze voiles. Cependant, malgré le mystère que la Porte avait mis à cette expédition , le gouvernement français crut deviner qu'elle devait aller à Tunis , pour mettre à exécution le plan qui avait échoué l'année précédente, et s'emparer de cette régence, dont le beï se voyait en butte, depuis longtemps, aux intrigues des émissaires de la Porte.

La France se disposait, à cette épo-

que , à envoyer une expédition contre Constantine , et il était urgent d'empêcher l'invasion d'un territoire voisin.

C'est dans ce but que le contre-amiral Gallois partit de Toulon , avec ordre de se diriger sur Tunis, où il arriva le 26 août. Il mouilla près de la citadelle qui commande la rade (*), et fut rejoint par le contre-amiral Lalande.

dont l'arrivée porta les forces de notre flotte à sept navires de haut-bord. Le kapoudan-pacha arriva sur ces entrefaites, et vovant cette escadre, contre laquelle il n'osa se mesurer . il alla débarquer à Tripoli des munitions et des troupes , pour remplacer les vides opérés dans la garnison par les ravages qu'y exerçait la peste. Il annonça ensuite qu'il retournait à Constantinople. Il fut suivi par le contre- amiral Gallois , qui l'accompagna jusqu'au détroit des Dardanelles, et ne le quitta que lorsqu'il sut les vaisseaux ottomans à l'ancre devant la capitale.

A cette époque, le pacba d'Egypte, obligé de tenir sur pied des armées considérables, pour soutenir une guerre permanente en Arabie, et pour contenir, par une attitude menaçante, les velléités hostiles de son suzerain, sentit le besoin de diminuer ses dépenses militaires. En conséquence, il fit l'offre au Sultan d'un tribut plus fort que celui qui était dû , mais sous la condition que l'Egypte et la Syrie seraient héréditaires dans sa famille. A ce prix, il promettait de désarmer sa flotte et de réduire son armée. Sultan-Mahmoud , tout en déclarant que cette concession était contraire aux droits du khalifat, y consentit pour l'Egypte seulement ; quant à la Syrie, il demanda qu'elle lui fut restituée, comme compensation de la ^ràce qu'il faisait à son vassal. Cette dernière clause lit rompre les negoeations, et un statu (jho ruineux pour les deux pays fut maintenu , en attendant qu'une nouvelle occasion de rupture se présentât.

C'est un spectacle digne de fixer l'attention des hommes politiques et de tous les esprits graves , que cette lutte

(*) I.a Gnulette , bâtie par Charles-Quint.

incessante d'un souverain réformateur contre les préjugés enracinés et les mœurs antiques de son peuple. Quoi que l'on puisse penser du mérite ou de l'opportunité des innovations poursuivies par Sultan-Mahmoud avec une constance si inébranlable, on ne peut s'empêcher de reconnaître, dans le prince capable de marcher à travers tant d'obstacles , à l'accomplissement d'une idée généreuse, un caractère de grandeur et d'énergie qui commande l'admiration. De tous les hommes qui ont tenté d'éclairer leur pays ou de le faire entrer dans des voies nouvelles, Sultan-Mahmoud est celui, peut-être, qui avait le plus d'écueils à éviter et de répugnances à vaincre. Détruire des institutions , consacrées par cinq siècles d'existence; obliger une nation ignorante et pleine de dédain pour les autres peuples,de renoncer à ses usages, basés, pour la plupart, sur une religion exclusive , et d'adopter les coutumes , les idées , le costume même de ceux qu'elle regarde comme, de méprisables infidèles ; renverser à la fois tous les objets de sa vénération , choouer ses croyances , humilier sa vanité en lui démontrant son infériorité politique et guerrière ; tenter tout cela avant d'avoir dissipé les nuages du fanatisme et de l'ignorance, avant d'avoir préparé les esprits, par une éducation convenable, a recevoir les germes d'une civilisation bienfaisante, mais antipathique aux mœurs musulmanes, telle est la tâche laborieuse que s'était imposée Sultan-Mahmoud.

Vers la fin de décembre 1837, les habitants de Constantinople jouirent d'un spectacle tout nouveau pour eux , et qui témoignait du désir toujours plus vif de Sultan-Mahmoud de marcher à grands pas dans les voies de la civilisation européenne. Un bateau à vapeur de la force de cent chevaux , construit par M. Rhodes, ingénieur américain , fut lancé à l'arsenal de la marine. Sa Hautesse et les grands dignitaires de l'empire assistèrent à cette opération intéressante, qui réussit complètement. L'ingénieur reçut les félicitations et les éloges du Sultan ,

28' livraison. (Turquie.)

qui lui recommanda la prompte construction d'un second bateau a vapeur, destiné , comme le premier, à réparer les pertes qu'avait éprouvées tout récemment la marine ottomane.

Une autre importation non moins remarquable de nos usaees, fut l'établissement de journaux chez les musulmans. Nous avons déjà parlé de la création du Moniteur ottoman, organe officiel du gouvernement de Sa Hautesse. De plus, au mois de mars 1838, la Porte adopta une mesure qui devait donner une impulsion immense à l'œuvre de régénération entreprise par Sultan-Mahmoud. Le principe de la législation sanitaire européenne fut reconnu par la Porte, et considéré comme base J'unc nouvelle institution ; un

§rand divan, composé de tous les hauts ignitaires et de plusieurs oulémas, fut convoqué, et décida, à l'unanimité, qu'un système de quarantaine devait être organisé sans délai, afin de préserver à l'avenir le uays des ravages de la peste. On lut malheureusement bientôt dans le cas d'en faire l'application : en août suivant , la peste se déclara parmi les troupes stationnées à Haider-Pacha , situé près de Scutari et vis-à-vis de la pointe du sérail ; aussitôt un cordon sanitaire fut établi autour du camp; et, grâce aux mesures rigoureuses qui furent ordonnées , le fléau épargna Constantinople.

Attentif à remédier à tous les amis qui s'étaient introduits dans l'empire, le Sultan rendit, en janvier 1838, un ferman portant défense aux consuls et aux autorités étrangères de délivrer des saufs-conduits aux raîas ou aux sujets chrétiens de la Porte. Le but de cette mesure était d'empêcher ceux d'entre ces derniers qui commettaient quelque crime d'échapper à la juridiction ottomane, en se plaçant sous la protection des puissances étrangères , ce qui n'arrivait que trop souvent.

Quelques mois plus tard , le Grand Seigneur, sans cesse occupé de réformer l'administration , nomma une commission permanente et siégeant au palais même de Sa Hautesse; cette commission devait chercher les moyens

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les plus propres à favoriser le commerce , l'industrie et l'agriculture. En outre , le Sultan ayant reconnu l'insuffisance du Coran , unique guide jusqu'alors de la jurisprudence ottomane, ordonna de travailler à un code plus complet et en harmonie avec les mœurs nouvelles.

Le 30 mars , Akif-Pacha , ministre de l'intérieur, fut destitué, et remplacé par Rèouf-Pacha , qui cessa alors de porter le titre de grand vézir. Nous n'aurions point parlé de cette mutation, peu intéressante pour l'histoire , si elle ne se rattachait à une mesure gouvernementale digne de remarque; nous voulons dire la suppression de cette dignité , jusqu'alors la première et la plus importante charge de l'État. Rèouf-Pacha reçut simplement le titre de Bach-Fèkil ( premier ministre). Par le fait de ce changement dans la hiérarchie administrative , la première cour de justice, nommée Arz-Odaçi* sous la présidence du grand vézir, fut abolie, et les affaires contentieuses, qui se portaient à son tribunal, tombèrent dans la juridiction du mufti (*).

Le 15 juin, un bateau à vapeur égyptien apporta à Constantinople la nouvelle que Muhammed- Ali-Pacha , dans une note adressée aux consuls de France, d'Angleterre, d'Autriche et de Prusse, au Caire, avait déclaré qu'à l'avenir il ne payerait plus aucun tribut à la Porte Ottomane , et qu'il se regardait comme souverain indépendant de l'Égypte , de l'Arabie et de la Syrie. Le Sultan , en apprenant cette déclaration de son vassal , fut tellement irrité, qu'il voulait sur-le-champ recommencer les hostilités. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre parvinrent avec peine à le calmer, en lui représentant qu'une rupture de sa part avec Muhammed-Ali indisposerait sûrement les puissances alliées; et ils obtinrent de Sa Hautesse la promesse d'attendre, pour agir, qu'ils eussent

(*) Le nouveau sultan, Abdul-Medjid, a rétabli dernièrement la dignité de grand véiir en la personne de Khosrew-Pacha.

reçu de nouvelles instructions de leurs cours. Mais on apprit bientôt que le vice-roi, sur les représentations des consuls européens, avait aussi modifié ses prétentions et contremandé le départ de toute sa flotte , au moment où elle appareillait. En conséquence, les bruits de guerre ayant cessé , le Sultan, qui, peu auparavant, avait visité son escadre et se préparait à l'opposer à celle du vice-roi , en changea la destination , et commanda au kapoudan-pacha d'aller visiter Metelin , Chio et Rhodes , et de se diriger de là sur Tripoli, pour y installer le nouveau gouverneur, et peut-être aussi, disait-on, pour apporter des renforts aux troupes ottomanes campées dans la Mèchîlè, dont les habitants étaient en révolte permanente contre l'autorité du Grand Seigneur, et ne payaient plus d'impôts. Mais ce n'était la qu'une supposition : à la fin d'août , une corvette ottomane débarqua en effet , à Tripoli, Asker-Ali, qui en avait été nommé pacha ; il amenait deux beïs, l'un pour le gouvernement de Mezarata , l'autre pour celui de Bengazi.

L'ancien gouverneur Haçan-Pacha fut obligé , avant son départ pour Constantinople, décompter cinquante mille sequins , montant de la solde des troupes , et qu'il avait jugé à propos de s'approprier.

Bientôt l'annonce de l'envoi fait au Sultan , par Muhammed - Ali , d'un million de talaris, arrérages qu'il devait à la Porte, vint rassurer tous les esprits et confirmer de plus en plus l'espoir que la paix ne serait pas troublée (*). Néanmoins , en août , l'armée ottomane , concentrée en Asie , fit un mouvement vers Adana; le sèrasker Hafiz-Pacha semblait n'attendre que le moment d'attaquer Ibrahim : mais celui-ci, contenu par les ordres sévères de son père, ne se livra à aucune démonstration hostile. La Porte faisait , en outre , de nombreux préparatifs militaires , et le Sultan semblait

(*) Le payement n'eut Heu que plus tard, en septembre, et fut réduit, ou lien d'un million , à sept cent cinquante mille talaris.

décidé à quelque résolution énergique, sait d'être soudoyés par le vice-roi Le 16 août, Sultan-Mahmoud con- d'Égypte, ou, suivant d'autres bruits, dut avec la Grande-Bretagne un traité par les cours de Saint-Pétersbourg et de commerce , par lequel Sa Hautesse de Berlin. En février, on remarqua abrogeait formellement, dans toutes que des préparatifs de guerre se failes parties de l'empire ottoman en Eu- saient avec la plus grande activité : des rope et en Asie, ainsi que dans les recrues nombreuses de marins et de gouvernements d'Afrique et d'Égypte, soldats du Rèdif (la milice) se faisaient le monopole qui pesait sur les produits dans tout l'empire. Convaincu de la de l'agriculture. La France adhéra nécessité de réorganiser la marine sur bientôt à ce traité, qui fut notiGé au de nouvelles bases, le Sultan prenait vice-roi d'Égypte par un ferman lui pour modèle celle de la Grande-Breimposant l'obligation de s'y conformer, tagne , en imitait les détails , et faisait On comptait que Muhammed-Ali s'y venir des officiers anglais , pour servir soumettrait. Par cette mesure , l'An- à la fois de chefs et d'instructeurs. On gleterre assurait une nouvelle branche hâta la construction des navires qui se à son commerce, et remportait un trouvaient sur les chantiers, et l'ordre triomphe éclatant sur l'influence russe, fut donné au kn pond an-pacha de se Mais, avant la fin de l'année, M. de disposer a mettre en mer au printemps Boutenieff avait réussi à reprendre prochain. On croyait que cette époque une partie de son ascendant , et avait serait féconde en événements graves , de fréquentes conférences avec le rcïs- soit sous le rapport de la question éfendi. En janvier 1839, un traité re- égyptienne, soit relativement à la latîf à l'organisation définitive de la Perse. Le Sultan montrait une grande Servie fut conclu entre la Russie et la animosité contre son vassal ; et ces dis- Porte. Le Sultan adressa immédiate- positions étaient entretenues par tout ment un khatti-chèrif au prince Mi- ce qui entourait Sa Hautesse. On forloch pour qu'il organisât une repré- tifiait les villes de Konia et d'Angora ; sentation nationale, suivant la teneur des officiers de marine anglais étaient du traité. enrôlés par Rèchid-Pacha , qui venait

Les mœurs européennes prenaient d'être rappelé de son ambassade à de jour en jour en Turquie une ex- Londres. Tous ces symptômes de tension rapide. Un Italien, nommé guerre inspiraient de vives appréhen- Gaëtano Mêle, obtint du Grand Sei- sions aux amis de la tranquillité; mais gneur l'autorisation de construire , à le gouvernement du Grand Seigneur Péra , un théâtre consacré spéciale- donnait à tous ces bruits un démenti ment à l'opéra ultramontain , mais où formel , et assurait que les armements l'on jouerait aussi des pièces françaises n'avaient pour but que de compléter de tout genre. Ce qu'il y a de plus re- l'armée , comme il est d'usage de le marquable , peut-être , dans cet événe- faire toutes les années. On espérait, ment, c'est que la souscription ou- en outre, que les puissances euroverte pour réunir les fonds nécessaires péennes insisteraient sur le maintien fut remplie , en grande partie , par des du statu quo. musulmans. En novembre 1838, un Dans son désir de pousser ses sujets cabinet de lecture fut établi à Péra : dans la voie de la civilisation , Sultanon y trouvait les journaux et ouvrages Mahmoud ne négligeait aucun moyen périodiques des principaux pays de pour parvenir à ce but. Depuis quelques l'Europe. années, un certain nombre de jeu-

Au commencement de 1839, de nés Ottomans avaient été envoyés o

nombreux incendies firent présager Londres et à Paris , pour y étudier

quelque mécontentement dans la po- toutes les branches des connaissances pulation de Constantinople , qui , di- européennes. Le Sultan ayant appris , sait-on, était excitée par des agents par un rapport d'Ahmed-Pacha, son secrets que la rumeur publique accu- ambassadeur auprès du roi des Fran-

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«*ais , que quelques - uns de ces jeunes gens n avaient pas les moyens pécuniaires de continuer leurs travaux , leur alloua des fonds destinés à les aider dans leur carrière studieuse. Cette mesure fût autant d'honneur au souverain ottoman qu'au ministre qui lui en suggéra l'idée. Peu confiant dans la routine ignorante des médecins musulmans, Sultan- Mahmoud avait pris à son service quatre docteurs allemands, et montrait une grande prédilection pour l'école de médecine qu'il avait fondée l'année précédente , et dont il ordonna que les professeurs seraient nommés au concours , d'après la méthode européenne.

Cependant , en mars , la guerre paraissait inévitable : le Sultan semblait résolu à se venger de son vassal , et à marcher lui-même à la tête de l'armée.

Sa Hautesse avait adressé précédemment à Muhammed-Ali-Pacha le Riala- Bel (contre-amiral) Osman , chargé de solliciter le payement du tribut : mais cet envoyé n'ayant pu voir le vice-roi , qui était alors en tournée sur la frontière d'Abyssinie, et qui refusa de le recevoir au Caire avant te mois de septembre , te Sultan indigné ordonna de prendre toutes les mesures pour le cas probable de prochaines hostilités.

Les batteries des Dardanelles furent renforcées ; les arsenaux se remplirent d'ouvriers ; un grand nombre de matelots grecs et arméniens furent engagés pour le service de la flotte ; des renforts furent envoyés à Hafiz-Pacha , sèrasker de l'armée d'Asie, dont le quartier général était établi a Or fa , sur la frontière de Syrie , et qui reçut l'ordre de repousser vigoureusement toute attaque d'Ibrahim- Pacha. Excité en secret par la Russie et par l'Angleterre, le Sultan n'était retenu que par les vives représentations de l'ambassadeur français, le baron Roussin , qui mit sous les yeux de Sa Hautesse les malheurs qu'attirerait sur l'empire ottoman une conflagration imprudente, et lui fit sentir que ce n'était point par des guerres intestines qu'il parviendrait à la régénération de son peuple: œuvre difficile , qui demande

à n'être exécutée qu'au milieu du plus profond repos. Sultan - Mahmoud parut ébranle de ces raisons : en réponse à une note que lui adressèrent les ambassadeurs français , anglais et russe, au sujet des préparatifs de guerre, le Sultan donna l'assurance de ses intentions pacifiques. Néanmoins les armements continuèrent, et la flotte ottomane , forte de vingt - sept voiles, devait, disait-on, mettre en mer dans quelques jours.

Le gouvernement français offrit sa médiation pour amener un arrangement entre le Sultan et le vire-roi d'Égypte; mais Sa Hautesse n'accepta point cette offre, et parut, au contraire, plus disposée que jamais à traiter Muhammed-Ali en sujet révolté.

De son côté, le vice-roi répondit aux représentations qui lui étaient faites par les consuls généraux de France, d'Angleterre, d'Autriche et de Russie, qu'il avait conquis par le glaive l'Égypte, l'Arabie, le Sennar et la Syrie, et qu'il les conserverait par le g!aive; que si le Sultan mettait sa flotte en mer, lui, le vieux pacha à la barbe blanche, prendrait le commandement de l'escadre égyptienne, et tenterait les chances delà guerre, avec l'espoir de sortir victorieux du combat. D'après cette fière réponse, et les intentions non équivoques du Sultan, la rupture paraissant imminente, les ambassadeurs français et anglais à Constantinople conclurent un arrangement par suite duquel une escadre anglofrançaise, composée de vingt voiles, devrait surveiller l'escadre ottomane , dès qu'elle sortirait des Dardanelles; en outre, sir R. Stopford enverrait cinq vaisseaux de ligne à Alexandrie, et J amiral Lalande en placerait trois en station à Tunis. On espérait, par ces mesures, empêcher une collision entre les flottes ottomane et égyptienne. En attendant, le vice-roi ordonna une nouvelle levée de cinquante mille hommes : il avait déjà, sous les ordres de son fils Ibrahim-Pacha, une armée de quatre-vingt mille hommes, dont trente mille à Alep et une forte réserve à Damas. Le 19 mars, Mu-

hammed- Ali-Pacha n'ayant pas encore reconnu le traité de commerce entre la Porte et la Grande-Bretagne, le consul anglais à Alexandrie remit au vice-roi un ultimatum, dans lequel il le menaçait de la guerre avec l'Angleterre, si le ferman du Sultan n'était pas mis à exécution sur-le-champ. Dès que Muhammed-Ali eut pris connaissance de cette déclaration , il convoqua un conseil extraordinaire et ordonna de procéder à un armement général.

Ainsi tout faisait croire à une crise prochaine.

Cependant en avril les craintes de guerre semblèrent complètement dissipées. Muhammed -Ali-Pacha paraissait convaincu , sur les représentations des consuls de France et d'Angleterre, que le sort des armes, fût-il tout à son avantage, n'établirait rien en sa faveur; il avait même promis, non-seulement de ne point attaquer le Sultan , mais encore , en cas d'agression de la part des Ottomans, de se tenir, autant que possible, sur la défensive. Quant au traité de commerce du 16 août, le vice-roi opposait à son exécution le doute dans lequel il était sur sa position de vassal ou de souverain indépendant : comme vassal , il ne devait agir qu'après avoir reçu l'ordre de son suzerain, ordre qui ne lui était point encore parvenu; comme indépendant, il offrait défaire un traitéde commerce avec l'Europe pour l'abolition des monopoles.

De son côté, le Sultan avait écouté avec la plus grande attention les raisonnements du baron Roussin, et Sa Hautesse avait exprimé le désir de rester en paix avec le vice-roi , pourvu que ce fût à des conditions honorables. En conséquence de ces nouvelles dispositions, le départ de la grande .flotte fut ajourné, et la mission dont Émin- Pacha , gouverneur d'Andrinople, était chargé auprès de Hafiz-Pacha, fut contremandée. Cette tendance à la paix parut confirmée par l'accueil que le Sultan fit au capitaine anglais Walker, présenté à Sa Hautesse par le duc de Devonshire. Quoique reçu avec la plus grande affabilité par le Grand Seigneur, cet ofticier, qui n'était venu en

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Turquie que d'après le désir du Sultan , ne fut désigné pour aucune destination spéciale. Les autres marins anglais quittèrent Constantinople le 30 mars.

On crut reconnaître dans la conduite de Sultan-Mahmoud l'influence de la Russie.

Cependant Ibrahim-Pacha et le sèrasker Hafiz-Pacha étaient toujours en présence, et semblaient sur le point de s'attaquer. Chaque semaine , quelque messager portait des instructions à Hafiz-Pacha, et les officiers dont les corps faisaient partie de l'armée du Kurdistan recevaient l'ordre de rejoindre dans le plus bref délai. Toutes ces mesures prouvaient que l'attention du Sultan était toujours concentrée sur l'armée du sèrasker, et que la moindre circonstance pourrait bien changer les intentions pacifiques attribuées à Sa Hautesse.

Vers le milieu d'avril, Rèchid-Pacha reçut l'ordre de revenir de Londres à Constantinople, pour se mettre à la tête du ministère comme ministre des affaires étrangères. Mais diverses circonstances retinrent ce personnage en France jusqu'au mois d'août ; et il ne revit Constantinople que plus de deux mois après la mort de Su I tan-. Mahmoud. Au commencement du mois suivant, il était question de négociations importantes entre la Porte et la Russie, relativement à un traité d'alliance d'après lequel cette dernière puissance seconderait le Sultan dans sa lutte contre le vice-roi.

Hafiz-Pacha ayant pris, en avril, une position plus rapprochée de la frontière de Syrie, afin de mieux approvisionner son armée et de se garantir contre la possibilité d'une attaque, cette manœuvre donna quelque inquiétude aux partisans de la paix. Le Sultan, à cette occasion, dit à lord Ponsonby : « Je ne cherche qu'à me « défendre; ayez donc soin que je ne « sois pas attaqué , et la paix ne sera « point troublée ! »

Le 21 avril, la première colonne de l'armée ottomane, sous les ordres d'Ismaïl-Pacha, franchit TEuphrate près de Bir, pcndrvt que quelques régi-

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inents d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, prenaient position sur la rive gauche. Le principal corps d'armée, commandé par HaGz-Pachn, et fort de quarante à quarante-cinq mille hommes , avec quatorze batteries, était arrivé en même temps à Semisat, sur la droite du fleuve. Le 3 mai , Ismaïl- Pacha s'avança jusqu'à Nèzib, à trois lieues de Bir, sur la route d'Alep, dans le pachalik de Mar'ach; il occupa militairement Nèzib. Ibrahim - Pacha, qui avait toujours l'ordre d'éviter autant que possible un engagement, laissa quelques troupes en position à la frontière septentrionale du Taurus, et concentra le reste de son armée à Alep; cette ville n'était défendue que par une vieille enceinte crénelée, flanquée de tours, et lézardée de toutes parts depuis le tremblement de terre de 1832. Au centre de la place, sur une éminence formée de terres rapportées, s'élève une trèsvaste citauelle encombrée de bâtiments, et dont les remparts sont en très-mauvais état. Ibrahim fit réparer les murs , creuser des fossés , déblayer la citadelle, et construire des ouvrages de fortification à la moderne sur les abords de la vieille enceinte. Il faisait raser, en même temps, les arbres et les murs des jardins qui obstruaient les environs de la place. Tous ces travaux étaient diriges par le pacha français Soliman-Selves. La plupart des grands édifices, les caravansérails, les cafés même furent convertis en casernes.

La ville d'Alep, prise par Ibrahim pour centre de résistance et d'opérations, était un point choisi avec beaucoup d'habileté : sa gauche était assurée par les défilés de Paîas (l'ancienne Issus) y ceux de Beîlan, des portes syriennes et ammaniennes, lieux célèbres dans l'antiquité. D'un autre côté, la manœuvre de Hafiz-Pacha sur l'Euphrate pour prendre la Syrie à revers était savante et bien combinée : ne voulant ou n'osant point forcer Ibrahim dans Alep , le sèrasker pouvait porter la guerre sur Damas, au centre de la Syrie, où il espérait soulever des po-

pulations mécontentes, telles que les Druses de l'émir Khalil dans le Liban , les Mutu'alis dans l'Anti -Liban, les montagnards de Naplouse dans la Samarie, les Hènazès, puissante tribu arabe qui s'étend depuis l'Euphrate jusqu'au pays de Hauran, et enfin le peuple même de Damas avec tout le sahel ou banlieue de la ville. Ibrahim- Pacha avait pour fidèles auxiliaires les Maronites et les Druses de l'émir Béchir. On craignait que la marche des troupes de Hafiz-Pacha ne ftlt regardée par Ibrahim comme une agression et n'entraînât l'ouverture des hostilités.

Les forces ottomanes étaient inférieures à celles des Égyptiens; outre la supériorité numérique, ces derniers avaient encore sur les Ottomans l'avantage de l'instruction, de la discipline, de l'organisation, et surtout d'une force morale qu'ils devaient à leur confiance en leur chef et à leurs précédentes victoires sur les Osmanlis.

La position hostile des armées égyptienne et ottomane éveilla les inquiétudes de la diplomatie européenne. Au commencement de juin, les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Russie, eurent avec les ministres de la Porte des conférences fréquentes dans lesquelles les plénipotentiaires firent entendre un langage conciliateur; mais le divan répondit que le mouvement des troupes de Hafiz-Pacha n'avait été motivé que par des raisons hygiéniques, et qu'il ne devait pas être considéré comme une provocation, quoique, dans la décision qui l'avait motivé, il entrât aussi le désir de s'assurer une position avantageuse, en cas d'attaque de la part d'Ibrahim- Pacha. Le Sultan assurait, du reste, que ses troupes se retireraient dès que l'armée égyptienne serait rentrée dans l'intérieur de la Syrie. Mais comme, malgré ces explications, le gouvernement ottoman fit embarquer de nouveau dix mille hommes pour la Syrie, l'amiral Roussin et lord Ponsonby déclarèrent au Sultan que les escadres de France et d'Angleterre s'opposeraient à une collision entre les flottes ottomane et égyptienne.

Le 14 juin, on reçut à Constantinople la nouvelle d'un léger engagement, à la suite duquel les Ottomans s'étaient emparés de plusieurs villages dubeïlik d'Aïntab. Cet avantage donna gain de cause au parti de la guerre, et dans le conseil il avait été décidé que Hafiz-Pacba recevrait des ordres pour aller en avant. Les sollicitations des ambassadeurs d'Autriche et de Russie en faveur du maintien de la paix devenant toujours plus pressantes, le Sultan leur répondit par la déclaration suivante :

« Le Sultan préfère à l'état de choses « actuel une solution quelconque, fa- « vorable ou défavorable. Il ne saurait « tolérer plus longtemps l'insolence « d'un vassal rebelle qui foule aux « pieds les principes sacrés de l'isla- « mjsme et ébranle les fondements de « l'Etat , qui refuse de reconnaître dans « le Sultan le chef de l'islamisme, et « veut le supplanter. Ce vassal ne fait « pas mystère de ses projets contre le « trône et l'autel. Il a eu l'audace de « chasser les gardiens du tombeau du « prophète , nommés par le Sultan dans « l'exercice de son pouvoir khali- « fal, et de les remplacer par des « hommes de son choix. D'autres me- «sures ordonnées par lui dans les « quatre villes saintes ne sont que le « développement de ses projets erimj- « nels. Depuis plusieurs années , cet « homme, que le Sultan a tiré de la « poussière pour l'élever à sa puissance « actuelle , le menace de ne plus ac- « quitter le tribut qu'il lui doit , comme « s'il voulait se faire, devant le monde « entier, un mérite du mépris qu'il « affecte pour son maître.

«Dans son aveuglement, il s'est « permis de décider des questions inté- « ressant la souveraineté territoriale «de la Porte Ottomane (*), et sans « attendre les ordres de son souverain « légitime, il a eu l'audace de refuser « le passage aux troupes d'une puis- « sance qui entretient les relations

(*) Ce passage fait allusion à la marche d'un corps d'armée anglais à travers l'Égypte, pour aller à Suez.

« d'amitié les plus intimes avec la Porte « Ottomane. Comme ennemi des amis « de la Porte, Muuainmed-AJi a intri- «gué dans l'Yémen et le Tèhama, « pour empêcher l'Angleterre de s'em- « parer d'Aden et de s'y établir. Il a « parcouru d'occident en orient l'A- « rabie, où il a porté la guerre, et il a * signalé sa marche par le meurtre et « la dévastation. Après s'être emparé « des îles Bahreïn , dans le golfe Persi- «que, pour en faire la base de ses « opérations, il s'est approché de Bas- « sora et de Bagdad autant qu'il a pu, « et a fomenté, parmi les habitants « fidèles de ces provinces, des mouve- « ments séditieux qui ne laissent pas que « d'alarmer la Porte. Partout il a agi « en traître, et comme s'il était le chef « suprême de l'islamisme. Cet état de « choses ne saurait se prolonger : la « Porte ne se soumettra jamais aux «prétentions exagérées du Pacha, et « ne prendra en considération aucune « proposition de sa part; son devoir « est d'obéir, sinon la guerre décidera.

« La Porte a envoyé un négocia- ■ teur à Alexandrie; il sommera le « pacha d'exécuter les ordres du Sul- « tan, et, en cas de refus, le sèrasker « Hafiz attaquera au premier signal.

« La Porte Ottomane trouvera les « moyens d'introduire dans le Hauran « des forces suffisantes pour seconder « les efforts des Druses fidèles contre « leur tyran. L'Angleterre soutiendra « la Porte de tout son pouvoir; le Sul- « tan a sa parole, sinon dans un traité «formel, du moins d'une manière « équivalente.

« La Porte Ottomane exige du vioe- « roi l'acceptation, sans condition, « des propositions suivantes : 1° réin- « tégration des gardiens du tombeau « du prophète choisis par le Sultan , et «suppression de divers abus qui se « sont introduits dans les villes saintes « à la suite des ordonnances du pacha; « 2° acquittement régulier des tributs, « cessation de toute menace ultérieure « de refus sous un prétexte quclcon- « que; 3° renonciation à l'exercice de « tout droit de majesté et de souve- « raineté, si ce n'est en vertu d'une

L'UNIVERS

•< délégation formelle , et par consé- « quent obligation de reconnaître com- «plétement la souveraineté du Sul-

• tan. »

D'après ce manifeste, il paraissait que le Sultan était irrévocablement décidé à faire la guerre dès qu'il croirait le moment favorable. Sa Hautesse ne gardait plus aucun ménagement envers son sujet rebelle : le 8 juin , parut un khatti-chèrif par lequel le vice-roi et son fils étaient privés de toutes les fonctions et dignités dont ils avaient été revêtus jusqu'alors; en outre, Hafiz-Pacha était nommé pour remplacer Muhammed-Ali dans le gouvernement de PÉgypte , et recevait la grande décoration du Nichani - IftUihar. Le 9 juin, le sèrasker écrivit la lettre suivante, en réponse à celle qu'Ibrahim- Pacha lui avait adressée peu auparavant:

« J'ai reçu le trésor de la lettre que «■ tu m'as envoyée par le colonel d'ar- « tillerie Muhammed-Azik-Beï, et j'ai « pris connaissance de son précieux «contenu. En exprimant, dans cette <• lettre , ton entière soumission à notre « bienfaiteur, au bienfaiteur du monde, « à notre souverain , très-puissant et « très-honoré maître , et voulant attirer « sur toi les bonnes grâces de Sa Hau- «tesse, tu me demandes mon senti - « ment. Puisse le Dieu bienfaisant « conserver notre maître pendant toute « la durée des siècles , et faire que son « ombre se répande sur ses serviteurs, « et que son trône sublime protège « tous ceux qui lui sont dévoués ! La « soumission n'est pas seulement dans «les paroles, elle doit se manifester « aussi par les actions. Lorsque l'ar- « mée du Sultan vint à Bir et y dé- « ploya ses étendards victorieux Ma- « djoun-Agaçi, commandant la cavale- « rie arabe, s'avança avec ses troupes « jusque une demi-lieue de Bir pour « faire des reconnaissances , et proba-

• blement aussi pour piller les villages. «Et, en effet, cette cavalerie, à son « retour, a pillé les villages de la pro- « vince d'Orfa et en a emmené tout le «bétail. Deux jours auparavant, ces *Hènazès ont pillé et maltraité un

« meunier. Ces deux faits doivent élre « portés à la connaissance de Ton « Excellence. De mon côté, forcé par « la nécessité, et animé du désir de «secourir ces pauvres gens, j'ai en- «voyé, en forme d'avant-garde, un « corps de sipahis; comme quelques- « uns de ces sipahis avaient perdu leurs « chevaux, et que, pour les chercher, « ils s'étaient avancés jusqu'à l'endroit ■ qui sépare Aïntab de Bir, et où se « trouvaient trois cents Hènazès , une « trentaine de ces derniers se sénarè- « rent de la troupe, se précipitèrent « sur ce petit nombre de sipahis, et, « non contents d'en désarmer un , ils « le tuèrent et lui tranchèrent la tête. « Ce procédé, connu de Ton Excel- « lence, ne s'accordant point avec les « sentiments de soumission que tu « professes pour notre maître, j'ai cru « devoir user de représailles. Quoi « qu'il en soit, si les actions de Ton « Excellence sont d'accord avec tes « prétentions , tous tes confrères , qui « restent sous l'ombre protectrice de « notre puissant maître, te porteront « envie.

« J'ai pris la liberté d'écrire cette « lettre amicale, comme une marque « de bienveillance , et je la remets au «colonel Azik-Beï, qui s'en retourne « vers Ton Excellence, accompagné « d'Ahmed-Beï, un des officiers de « l'armée victorieuse. Quand elle sera « arrivée dans tes mains, par la grâce « de Dieu , il4lépendra de toi d'exécu- « ter ce qu'elle contient. »

Vers cette époque, Muhammed-Ali reçut des lettres de son fils Ibrahim- Pacha, annonçant que les Ottomans s'étaient emparés de quatre villages, dont ils avaient armé les habitants, et, en outre, qu'ils avaient fait feu sur un corps de cavalerie égyptienne.

Le vice-roi convoqua aussitôt tes consuls des quatre grandes puissances, et leur déclara formellement que désormais il serait obligé de repousser la force par la force, et qu'il allait en donner l'ordre à son fils, mais en lui

firescrivant néanmoins d'attendre que e sèrasker entrât sur le territoire égyptien, afin de prouver que les Ot-

tomans étaient les agresseurs. Toutefois, Muhaihmed-Ali donna aux consuls l'assurance qu'il se bornerait à s'emparer du pachalik d'Orfa et de Diarbèkir. Cette promesse même donnait la mesure de la confiance qu'il avait dans la supériorité de son armée. Cependant, voulant user de tous les moyens de succès en son pouvoir, le vice-roi , dans ces circonstances décisives, appela à lui le désert. Les cheïkhs des Bédouins lui envoyèrent plus de vingt mille hommes, et le chèrif de la Mecque offrit toute la po-

[>ulation du Hidjaz en état de porter es armes.

Le 12 juin , la flotte ottomane , composée de vingt-cinq bâtiments de diverses grandeurs et de deux bateaux à vapeur, et ayant à bord douze mille hommes, mit à la voile; elle devait débarquer sur la côte de Syrie pour aider Hafiz- Pacha dans son agression , et lui donner, pour ainsi dire, le signal des opérations militaires. La déclara- * tion de guerre contre Muhammed-Âli- Pacha était rédigée, et on l'aurait publiée, si, à cette époque, le Sultan souffrant déjà depuis plusieurs semaines d'un mal qu'il a constamment caché à ses médecins aussi bien qu'à ses plus intimes courtisans, n'eût senti redoubler les atteintes de la maladie contre laquelle il luttait avec un grand courage,

«Le20juin(*), les deux grands corps d'armée ottoman et égyptien se trouvaient assez près l'un de l'autre, dans le district d'Aïntab. La ville de ce nom était occupée par des troupes ottomanes, sous le commandement de Su- Ic'tman, pacha deMar'ach. Des agents

(*) L'absence de documents contradictoires nous a réduit à retracer les événements qui se sont passés en Syrie , d'après les récits des Égyptiens. Ces bulletins nous paraissent une imitation un peu trop servile de ceux qui , sous la dictée de Napoléon , se sont acquis une double renommée; et sans doute les rédacteurs n'ont pas voulu négliger l'occasion de flatter dans leur héros ka naïve conviction d'être l'égal du grand |îQinme.

de Hafiz-Pacha poussaient à la révolte les populations , et des détachements de son armée se livraient à chaque instant à des actes flagrants d'hostilité. Ibrahim-Pacha, d après les instructions qu'il avait reçues de son père, se prépara à sortir du rôle passif qu'il s'était imposé jusqu'alors et qui avait dû coûter beaucoup à son caractère, peu accoutumé à supporter la provocation d'un ennemi qu'il avait appris à ne pas craindre. Le 22, il quitta, avec une partie de sa cavalerie, quelques batteries volantes et quatre bataillons d'infanterie, son quartier général, pour attaquer un corps d'armée ottoman campé près de l'Euphrate.

Ibrahim chargea avec impétuosité les Osmanlis, les mit en fuite, fit huit cents prisonniers, et s'empara de quatorze pièces d'artillerie et d'une caisse contenant cinquante mille piastres. Il rencontra ensuite un autre corps d'Osmanlis, qu'il força de se replier sur le quartier général, près de Nezib. Dans la soirée du 23, Ibrahim-Pacha disposa son armée pour attaquer le lendemain. Il plaça ses troupes sur le prolongement de la gauche du camp ottoman, qui faisait face au sud, sur trois lignes , les deux premières d'infanterie, la troisième de cavalerie, et dont les ailes étaient protégées par une formidable artillerie de cent quarantesix pièces de canon. Après avoir pris ses dispositions, Ibrahim réunit les officiers de son état-major, et les harangua, en les engageant à combattre vaillamment. Tous les officiers jurèrent de mourir les armes à la main plutôt que d'abandonner leur poste. Il rassembla ensuite plusieurs autres chefs, et leur adressa aussi un discours remarquable par la grandeur des expressions, et oui excita un enthousiasme indéfinissable. Vers minuit de ce même jour, pendant que l'armée égyptienne reposait, quelques régiments ottomans surprirent des postes avancés, et se dirigèrent sur le camp d'Ibrahim avec quatre batteries d'artillerie, dont le teu jeta le trouble parmi les Égyptiens. Dans ce désordre, deux bataillons de la garde , composés de Syriens d'Alep,

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d'Antioche, de Damas et de Druses, morts» on trouva cinq officiers fran-

rJierchèrent à passera l'ennemi; mais çais, et près de quinze* médecins et

Ibrahim et Suleïman-Pacha se hâtèrent chirurgiens européens. Après sa dé-

de monter à cheval , se portèrent , avec faite , le sèrasker se retira sur Mar'ach ;

une batterie, au-devant des deux ha- il avait pu sauver sa caisse contenant

taillons insurgés et les forcèrent à guarante-cinq mille bourses (5,600,000

rentrer dans le camp. Dans sa colère, francs). La perte des Égyptiens s'éleva

Ibrahim-Pacha tua de sa main cinq à trois mille hommes environ, de ces déserteurs ; cent cinquante hom- « Ibrahim-Pacha envoya immédiate-

mes à peine parvinrent à gagner le ment à son père la dépêche suivante : camp de HaOz-Pacha. Après cette vive « .le vous écris dons la tente de Ha-

alerte, le calme se rétablit, et les deux «flz- Pacha, que j'ai (trouvée toute

armées attendirent impatiemment l'ar- «meublée, telle qu'il l'occupait. Les

rivée du jour. Dès que l'aube parut, «bagages, l'artillerie, un immense

Ibrahim se dirigea en bon ordre vers « butin , et bon nombre de prisonniers

les derrières du camp ottoman ; il avait « sont en notre pouvoir. Je veux pour-

divisé ses forces en six colonnes, dont «suivre les ennemis, mais je n'en

la première était composée de cent « trouve plus. C'est après un combat

soixante bouches à feu. Un combat « de deux heures que I armée ottomane

d'artillerie très-vif s'engagea bientôt. « s'est débandée et a pris la fuite avec

Dans cet intervalle, Ibrahim -Pacha « une précipitation telle, que nous

s'étant aperçu que Hafiz-Pacha avait né- « n'avons pu la rejoindre. Nous avons

gligé d'occuper une colline qui domi- « attaqué l'ennemi sur tous les peints

nait son camp, fit marcher sur ce point « a la fois... Notre artillerie a fait un

quatre régiments d'infanterie et une « beau feu. Cette victoire sitôt obtenue

batterie à cheval , qui parvinrent, après «m'a rendu la gaieté et la force de

une affaire très-chaude, à s'emparer « vingt ans. »

de cette position importante. Au bout « Lorsque le vice-roi reçut la l0m$| d'une heure du combat le plus opiniâ- de son fils , les consuls généraux d'Antre, l'artillerie égyptienne réussit à gleterre , de Russie , et d'autres puis* démonter le pins grand nombre des sances , se trouvaient auprès de loi^ canons des Ottomans et à mettre leur et une foule de personnes qui étaient artillerie hors de service. Dans ce mo- dans le palais entrèrent dans la salle ment décisif, Ibrahim fit donner sa d'audience. Mohammed - Ali - Pacha , cavalerie , qui pénétra de tous les côtés après avoir pris connaissance de la dans le camp de Hafiz-Pacha , et mit ses dépêche, la fit lire a haute voix , et son soldats en pleine déroute. Ce fut en premier interprète la traduisit immévain que le sèrasker et ses officiers diatement aux consuls. Quelques courd'ordonnance sabraient les fuyards tïsans s'étant avancés pour le complipour les faire rentrer en ligne; toute menter sur cette victoire éclatante , et la bravoure et l'activité de Hafiz-Pacha, pour témoigner publiquement leur joie et les efforts de cinq officiers euro- de cet événement, le vice-roi, par une péens à son service, ne purent triom- délicatesse honorable, s'opposa à ces pher de la terreur gui s'était emparée démonstrations en présence des reprédes Osmanlis. Ils laissèrent leurs fusils sentants des puissances , et conserva sur le champ de bataille et s'enfuirent ce sang-froid et cette gravité impasdans toutes les directions, entraînant sible qui distinguent en général les mula cavalerie ottomane qui n'avait pas sulmans. Il ordonna cependant de tirer donné, et qui se retira en assez bon le canon en réjouissance de sa victoire; ordre. Les vaincus abandonnèrent plus et, pendant trois jours, des salves de cent pièces de canon , leurs baga- d'artillerie de la flotte et des forts céges, leurs munitions; ils eurent en- lébrèrent le triomphe des armes égypviron quatre mille cinq cents hommes tiennes. »

tués et deux mille blessés. Parmi les La bataille de Nèzib ne fut connue

à Constantinopleque le 8 juillet. Avant d'apprendre cette défaite, les habitants de la capitale avaient eu à s'occuper d'un autre événement non moins grave. Le l,r juillet, à une heure après midi, des crieurs publics parcoururent la ville en annonçant au

riple la mort de Sultan -Mahmoud, habitait depuis quelque temps un kiosque situé près de Tchamli-Dja, sur le mont Boulghourlou, à Test de Scutari ; quand on pénétra le matin dans l'appartement ou il avait voulu rester seul , on fut très-surpris de le trouver mort; et il fut reconnu qu'il avait dû cesser de vivre au milieu de la nuit. Suivant l'usage établi dans ces occasions solennelles , les navires ancrés dans le port tirèrent aussitôt des coups de canon ; toutes les batteries de terre répondirent à ces saluts. Les deux gendres du Sultan défunt, Khalil et Saïd-Pacha, accompagnés du président du conseil, Khosrew-Pacna, s'étaient rendus sur-le-champ auprès de l'héritier du trône» , Sultan- Abdul-Medjid, fils aîné d^JjpÈm-Mahmoud. A la réception de cette triste nouvelle , le jeune prince donna des marques de la plus vive douleur ; mais enfin , cédant aux instances de Khosrew - Pacha , il se rendit au sérail avec sa suite , en traversant la plaine de Haïder- Pacha.

Au même moment, le cortège funèbre prenait la route qui passe devant la caserne de Scutari , et s'acheminait aussi vers le sérail , où le corps fut déposé dans la salle nommée Sunnet- Odaçi. Le nouveau Sultan y vint pleurer et prier ; et , après avoir rempli ce pieux devoir, il passa dans la salle du trône pour y recevoir les hommages des grands dignitaires de l'empire. Il ordonna ensuite que les honneurs funèbres fussent rendus à la dépouille mortelle de son père. A quatre heures de l'après-midi, la cérémonie des funérailles eut lieu. Une foule immense était accourue des faubourgs et des environs de la capitale pour voir défiler le cortège. La police avait pris toutes les mesures de précaution nécessaires en pareille circonstance : les postes avaient été doublés, et de nom-

breuses patrouilles sillonnaient la ville en tout sens. Mais ce déploiement de forces devint superflu : la population était calme, et une tristesse profonde était le seul sentiment qui se manifestât parmi toutes les classes des habitants de Constantinople , quelles que fussent leurs croyances religieuses.

Le palais de la Porte , la Monnaie , et les au très établ issements publics étaient fermés en signe de deuil. L'ordre le plus parfait régna pendant toute la cérémonie : le cortège funèbre passa au milieu d'une haie formée, d'un côté, par les hommes, et, de l'autre, par les femmes; tous manifestaient la plus vive douleur ; mais celle des hommes était muette et recueillie, tandis que celle des femmes éclatait en sanglots et en gémissements. La marche était ouverte par les officiers de la maison du Sultan et les divers dignitaires de l'empire, entre autres les deux gendres du Grand Seigneur. Khosrew- Pacha s'avançait ensuite , entouré de plusieurs hauts fonctionnaires : immédiatement après eux , on voyait le cercueil : il était de la plus grande sim-

S licite, mais entièrement recouvert e châles d'une rare magnificence.

En téte , on avait placé le fess du Sultan, les plumes dont cette coiffure était ornée, et une agrafe en diamants. On se disputait l'honneur de porter la bière qui contenait les restes de Sultan- Mahmoud , et la foule se pressait* Pentour pour toucher avec respect le cercuei I . Des officiers à cheval parcouraient les rangs pressés des spectateurs , et distribuaient de l'argent au peuple. Le corps de Sultan- Mahmoud fut déposé dans le quartier de FazH-Pcœka, près de la Colonne brûlée, et un Turbè fut aussitôt commencé sur cet emplacement.

Sultan-Mahmoud-Khan , second du nom, trentième souverain de la dynastie d'Osman, était né le 14 ramazan 1199 ( 20 juillet 1 785), et allait entrer dans sa cinquante-cinquième année, lorsque la mort le surprit au milieu de la crise terrible qui menaçait son empire. Arrivé au trône le 28 juillet 1808, après la révolution sanglante qui coûta la vie

L'UNIVERS

au vertueux Sèlim , le compagnon de captivité de Sultan - Mahmoud , et son maître dans l'art de régner , ce prince eut besoin de toute la force , de toute la persévérante énergie dont la nature l'avait doué, pour envisager sans effroi les circonstances critiques au milieu desquelles il prenait en main le pouvoir. En effet, ce pouvoir était presque anéanti : la plupart des provinces obéissaient à des pachas qui étaient en rébellion plus ou moins ouverte. Le vieil Ali-Pacha de Yanina était maître absolu de l'Épire , et Muhammed-Ali- Pacha commençait à élever, en Égypte, les fondements de cette puissance devenue plus tard l'objet de l'attention de l'Europe , et de la juste inquiétude de Sultan-Mahmoud. Dans sa capitale même , ce prince laissait gouverner le terrible Moustapha - Pacha , à qui il devait le trône, et qui succomba bientôt sous la vengeance des janissaires.

Élevé par Sèlim dans la haine de cette milice redoutable, Sultan-Mahmoud, après cette nouvelle catastrophe, fut obligé de cacher ses sentiments et ses projets ; mais il médita dans le silence, et pendant longues années, l'audacieux coup d'État qui détruisit cette institution militaire dégénérée, il est vrai, mais inhérente cependant aux bases même du trône d'Osman. L'insurrection de la Grèce précéda de plusieurs années l'anéantissement légal des janissaires ; elle porta les coups les plus funestes à l'empire; et Sultan -Mahmoud, non - seulement ne put continuer avec succès des réformes qui demandaient , pour s'accomplir , la tranquillité la plus profonde, mais il se trouva en hostilité avec des puissances naturellement ses amies, et portées à seconder ses plans de civilisation. Après avoir perdu , par suite de cette mésintelligence, sa marine militaire à Navarin, il eut à soutenir la malheureuse guerre de 1828 contre la Russie , et fut réduit enfin à ratifier la paix d'Andrinople. Il eut à subir un affront encore plus sensible peut-être pour son orgueil impérial : un vassal rebelle le força, en 1832 et 1833, à se jeter dans les bras de son ennemi •

naturel , et à conclure avec la Russie le fameux traité deKhounkiar-Iskèlèçi.

Enfin exaspéré contre le vice-roi d'Égypte, Sultan-Mahmoud , repoussant toutes les voies de conciliation que lui offrait la diplomatie, venait de jeter le gant à son puissant vassal, lorsque la mort l'arrêta au commencement de la lutte qui s'engageait, et lui épargna , du moins , la douleur qu'il eût ressentie de la défaite de Nèzib. Telles sont, en résumé, les nombreuses vicissitudes qui ont marqué le règne si agité de Sultan - Mahmoud , et qui l'auraient empêché de mener à bien ses

f>lans de réforme , eussent-ils eu tous es éléments de réussite qui leur manquaient. On ne peut se dissimuler que, malgré la haute intelligence de Sultan- Mahmoud , et sa volonté énergique de faire le bien , ses lumières n ont pas été au niveau de son ardent amour des réformes. Celles qu'il a tentées ont été, presque toutes, incomplètes ou inopportunes ; on peut dire qu'il s'attaqua plutôt aux choses extérieures qu aux institutions fondamentales elles- M mes et aux lois, bases deftgHfeurs réelles et de toute ( ivilisation.J|^pi radical des réformes tentées"~tttt^Mfe tan-Mahmoud, on peut ajouter un vice d'exécution qui eût suffi pour les faire échouer : nous voulons aire cette précipitation avec laquelle elles étaient imposées à une nation amie de la routine et des anciens usages. Ce n'est point ainsi que Sultan -Mahmoud pouvait réussir à régénérer son peuple : la civilisation est fille du temps ; elle a besoin non d'être imposée, mais in* culquée , de s'infiltrer, pour ainsi dire, dans les mœurs nationales, au lieu de les braver. Cette tâche est difficile : elle exige dans le souverain réformateur une de ces hautes capacités qui devinent ce qu'elles n'ont pu apprendre, et qui devancent et dominent leur siècle. Si Sultan-Mahmoud était né au sein de cette civilisation qu'il a tant aimée, il est probable que sa vive intelligence en eût recueilli les fruits; mais, élevé, comme tous les princes ottomans , au fond du sérail , il y a puisé les habitudes d'une autocratie que blesse toute

espèce de résistance, même la pins légitime, et qui , dans le bien commedans le mal , veut avant tout être obéie (*). Néanmoins , quelle que soit la sévérité de ce jugement sur Sultan-Mahmoud considère comme réformateur, nous devons lui rendre la justice la plus éclatante sous tous les autres rapports. Ses vertus privées, son humanité, ses idées nobles et généreuses , et enfin la constance stoïque , la fermeté d'âme «y H déploya dans les périls de toute espèce , et les revers accablants qui signalèrent son long règne, placent nécessairement Sultan-Mahmoud au rang des meilleurs princes de la dynastie d'Osman , la plus féconde de toutes les races royales en souverains remarquables.

Sultan-Mahmoud était d'une taille moyenne; son port, à cheval surtout, à cause de la longueur de son buste , était plein de noblesse et de dignité , sous l'ancien costume national , et même encore avec celui qu'il a fait adopter. Il avait de très-beaux yeux , une figure distinguée et une physionomie spirituelle, mais naturellement grave, comme l'exigent les mœurs orientales chez les hommes appelés à commander.

A la mort de Sultan-Mahmoud devrait se terminer notre tâche : les actes de son successeur Sultan-Abdul- Medjid n'appartiennent pas encore à l'histoire. Néanmoins le début de ce règne a été marqué par deux événements trop importants pour que nous les passions sous silence.

(*) Sultan-Mahmoud a été moins heureux que le réformateur russe Pierre le Grand , dont il a voulu suivre l'exemple; mais sans entrer dans l'examen de toutes les circonslanres qui ont concouru aux succès de l'un et aux revers de l'autre, il faut constater un fait capital : V Europe ne contraria jamais les pensées réformatrices de Pierre I"" , et «'intervint point dans les affaires intérieures de l'empire. On ne peut en dire autant de Sulian-Mahmoud, qui fut si souvent tiraillé par les intérêts les plus opposés, et obligé de céder à des influences qui paralysaient la liberté de ses mouvements et favorisaient en même temps l'aclion deslructrice de ses adversaires.

Un des premiers soins du nouveau Sultan fut de donner l'ordre à l'armée de terre de l'Asie Mineure et à la flotte de suspendre les hostilités contre Muhammed-Ali-Pacha. Mais le kapoudanpacha répondit qu'il n'avait point de commandement a recevoir de Khosrew- Pacha, traître qui avait voulu livrer son maître à l'ennemi, et qui avait peut-être hâté sa mort. Il ajouta que plutôt que d'obéir au nouveau gouvernement, il préférait se rendre auprès du viceroi d'Egypte, dont le cœur avait conservé les sentiments d'un vrai musulman. Cette étrange détermination du kapoudan- pacha produisit une sensation profonde à Constantinople : le divan s'assembla sur-le-champ , et il fut décidé que l'on enverrait au chef de la marine ottomane un agent pour lui donner les détails les plus précis sur les derniers moments du Sultan , avec l'assurance qu'il était mort naturellement, et pour le sommer de rentrer dans le devoir. Mais rien ne put changer la détermination du kapoudan-pacha ; et le (4 juillet il entra dans le port d'Alexandrie et vint mettre sa flotte à la disposition de Muhammed- Ali-Pacha. Le vice-roi dit à cette occasion , qu'il ne rendrait à la Porte son escadre que lorsqu'on lui aurait accordé l'hérédité du pays qu'il gouverne, et que Khosrew-Pacha serait éloigné des affaires publiques.

Cette nouvelle d une nature si extraordinaire excita le plus grand étonnement parmi les cabinets européens.

Le second événement que nous avons à raconter a éveillé aussi au plus haut point l'attention publique, mais de la manière la plus honorable pour le jeune successeur de Sultan - Mahmoud.

Le 3 novembre 1839 , de nombreuses tentes dressées dans les jardins du palais impérial de Top-Kapou, connus sous le nom de Gtd-Khanè, étaient garnies d'une foule empressée, accourue, dès huit heures du matin, pour assister à une solennité qui excitait vivement la curiosité publique. Les ambassadeurs et ministres des puissances européennes arrivèrent bientôt

I/UMVRRS.

dans de magnifiques voitures que le gouvernement avait mises à leur-disposition. Un des fils du roi des Français, M. le prince de Joinville, se trouvait, à cette époque , à Constantinople ; il avait été invité par le Sultan a cette cérémonie, et prit place dans le pavillon où étaient réunis les membres du corps diplomatique.

Des détachements de troupes de différentes armes étaient échelonnés dans toute rétendue de la place. Bientôt des cris partis des rangs des soldats annoncèrent l'arrivée de Sa Hautesse; elle portait son grand uniforme, et sur sa tête brillait une aigrette en diamants. Peu de temps après que le Grand Seigneur fut assis dans le pavillon impérial, on introduisit dans l'enceinte réservée tous les invités, qui furent placés par les soins du techrifatdji (*) ou grand maître des cérémonies, dans Tordre établi par l'étiquette de la cour ottomane. On remarquait , parmi ces invités , les patriarches des trois religions , grecque , arméniennecatholique et arménienne -schismatique, le grand rabbin, une députation des sarrafs , banquiers chrétiens ou juifs, et une autre des diverses corporations ou esnafs, les directeurs des administrations , et tous les chefs des différents bureaux avec leurs employés.

Au milieu étaient rangés les principaux membres du corps des oulémas, les kazi-askers, kadis et mollas;à côté d'eux, mais sur une autre ligne, se trouvaient le mufti et les sept généraux de premier ordre de l'empire.

Lorsque tout le monde fut placé , Riza-Pacha remit au ministre aes affaires étrangères, Rèchid - Pacha , un khatti-chèrif de Sa Hautesse : son excellence monta sur une tribune élevée

(•) Le techi ifatdji est un des six secrétaires d'État désignés sous le nom collectif de kapou-ridjallèri ou seigneurs de la Porte. Sa charge est annuelle et à la nomination du Sultan. Il conserve les registres du cérémonial de la cour et des prérogatives dont jouissent les divers ordres de fonctionnaires publics.

et lut à haute voix cette pièce importante, dont nous donnons la traduction en entier, d'après la version française imprimée à Constantinople et officiellement remise au corps diplomatique :

« Tout le monde sait que , dans les « premiers temps de la monarchie ot- «tomane, les préceptes glorieux du n Coran et les lois de l'empire étaient « une règle toujours honorée. En con- « séquence, l'empire croissait en force « et en grandeur, et tous les sujets, « sans exception , avaient acquis au « plus haut degré l'aisance et la pros- « périté. Depuis cent cinquante ans , « une succession d'accidents et de cau- « ses diverses ont fait qu'on a cessé de « se conformer au code sacré des lois « et aux règlements qui en découlent, « et la force et la prospérité antérieures « se sont échangées en faiblesse et en « appauvrissement : c'est qu'en effet « un empire perd toute stabilité quand • il cesse d'observer ses lois.

« Ces considérations sont sans cesse « présentes à notre esprit , et , depuis i le jour de notre avènement au trône, « la pensée du bien public , de l'aîné- « lioration des provinces, et du sou- « lagement des peuples , n'a cessé de « l'occuper uniquement. Or, si l'on « considère la position géographique « des provinces ottomanes , la fertilité « du sol , l'aptitude et l'intelligence des « habitants , on demeurera convaincu « qu'en Rappliquant à trouver les « moyens efficaces, le résultat , qu'avec « le secours de Dieu nous espérons « atteindre , peut être obtenu dans l'es- « pace de quelques années. Ainsi donc, « plein de confiance dans le secours « du Très-Haut, appuyé sur l'inter- « cession de notre prophète , nous ju- « geons convenable de chercher, par « des institutions nouvelles, à procu- « rer aux provinces gui composent l'em- « pire ottoman le bienfait d'une bonne « administration.

« Ces institutions doivent principa- « lement porter sur trois points, qui « sont : 1° les garanties qui assurent « à nos sujets une parfaite sécurité « quant a leur vie, à leur honneur et

• leur fortune; 2° un mode régulier « d'asseoir et de prélever les impôts ;

• 3° un mode également régulier pour « la levée des soldats et la durée de « leur service.

« Et , en effet , la vie et l'honneur « oe sont-ils pas les biens les plus pré- « eieux qui existent? quel homme, « quel que soit l'éloignement que son « caractère lui inspire pour la violence, « pourra s'empêcher d'y avoir recours « et de nuire par là au gouvernement « et au pays , si sa vie et son honneur « sont mis en danger ? Si, au contraire, « il jouit à cet égard d'une sécurité « parfaite , il ne s'écartera pas des

• voies de la loyauté, et tous ses actes ■ concourront au bien du gouverne- « ment et de ses frères.

« S'il y a absence de sécurité à l'égard « de la fortune, tout le monde reste « froid à la voix du prince et de la pa- « trie; personne ne s'occupe du pro- « grès de la fortune publique , absorbé « que l'on est par ses propres inquié- « tudes. Si , au contraire , le citoyen << possède avec confiance ses propriétés •< de toute nature, alors, plein d'ar- « deur pour ses affaires , dont il cher- « che à élargir le cercle afin d'étendre « celui de ses jouissances, il sent chaque « jour redoubler en son cœur l'amour « du prince et de la patrie , le dévoue- « ment à son pays. Ces sentiments de- « viennent en lui la source des actions « les plus louables.

« Quant à l'assiette régulière et fixe « des impôts , il est très-important de « régler cette matière; car l'État gui, « pour la défense de son territoire , « est forcé à des dépenses diverses, ne « peut se procurer l'argent nécessaire « pour ses armées et autres services , « que par les contributions levées sur « ses sujets. Quoique, grâce à Dieu, « ceux de notre empire soient depuis « quelque temps délivrés du fléau des « monopoles , regardés mal à propos « autrefois comme une source de re- « venu, un usage funeste existe en- « core , quoiqu'il ne puisse avoir que

• des conséquences désastreuses : c'est « celui des concessions vénales connues « sous le nom àUUizam, Dans ce sys-

« tème, l'administration civile etfinan- « cière d'une localité est livrée à l'ar- « bitraire d'un seul homme, c'est-à-dire, « quelquefois à la main de fer des « passions les plus violentes et les plus « cupides; car si ce fermier n'est pas « bon, il n'aura d'autre soin que son « propre avantage.

« Il est donc nécessaire que désor- « mais chaque membre de la société « ottomane soit taxé pour une quotité « d'impôt déterminée, en raison de sa « fortune et de ses facultés, et que rien « au delà ne puisse être exigé de lui. « Il faut aussi que des lois spéciales « fixent et limitent les dépenses de nos « armées de terre et de mer.

« Bien que, comme nous l'avons dit, « la défense du pays soit une chose « importante, et que ce soit un devoir « pour tous les habitants de fournir « des soldats à cette fin , il est devenu « nécessaire d'établir des lois pour ré- « gler les contingents que devra fournir « chaque localité, selon les nécessités « du moment, et pour réduire à quatre « ou cinq ans le temps du service mi- « litaire; car c'est à la fois faire une « chose injuste et porter un coup mortel « à l'agriculture et à l'industrie que « de prendre, sans égard à la popula- « tion respective des lieux , dans l'un « plus , dans l'autre moins d'hommes « qu'ils n'en peuvent fournir; de même « que c'est réduire les soldats au déses- « poir, et contribuer à la dépopulation « du pays, que de les retenir toute « leur vie au service.

« En résumé, sans les diverses lois « dont on vient de voir la nécessité . « il n'y a pour l'empire ni force, ni « richesse, ni bonheur, ni tranquillité; « il doit au contraire les attendre de « l'existence de ces lois nouvelles.

« C'est pourquoi désormais la cause « de tout prévenu sera jugée publique- « ment , conformément à notre loi di- « vine, après enquête et examen, et, « tant qu un jugement régulier ne sera « point intervenu , personne ne pourra, a secrètement ou publiquement, faire « périr une autre personne par le poi- « son ou par tout autre supplice. .

« Il ne sera permis à personne de

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« porter atteinte à l'honneur de qui « que ce soit.

<• Chacun possédera ses propriétés

• de toute nature, et en disposera avec « entière liberté, sans que personne

• puisse y porter obstacle; ainsi , par « exemple, les héritiers innocents d'un « criminel ne seront point privés de « leurs droits légaux , et les biens du « criminel ne seront pas confisqués.

« Ces concessions impériales s'éten- « dant à tous nos sujets , de quelque

• religion ou secte qu'ils puissent être, « ils en jouiront sans exception. Une « sécurité parfaite est donc accordée « par nous aux habitants de l'empire, « dans leur vie, leur honneur et leur « fortune, ainsi que l'exige le texte « sacré de notre loi.

« Quant aux autres points, comme « ils doivent être réglés par le concours « d'opinions éclairées , notre conseil « de justice (augmenté de nouveaux « membres, autant qu'il sera néees- « saire) , auquel se réuniront , à certains «jours que nous déterminerons, nos « ministres et les notables de l'empire, « s'assemblera à l'effet d'établir des « lois réglementaires sur ces points de « la sécurité de la vie et de la fortune , « et sur celui de l'assiette des impôts. « Chacun , dans ces assemblées , expo- « sera librement ses idées et donnera « son avis.

« Les lois concernant la régularisa- « tion du service militaire seront dé- « battues au conseil militaire, tenant « séance au palais du sèrasker.

« Dès qu'une loi sera finie, pour « être à jamais valable et exécutoire, « elle nous sera présentée; nous l'or- « nerf! n s de notre sanction, que nous « écrirons en tête, de notre main im- « périale.

« Comme ces présentes institutions « n'ont pour but que de faire refleurir « la religion, le gouvernement, la na- «tion et l'empire, nous nous enga- « geons à ne rien faire qui y soit con- « traire. En gage de notre promesse, « nous voulons, après les avoir déport sées dans la salle qui renferme le « manteau glorieux du prophète, en « présence de tous les oulémas et des

KftS.

«grands de l'empire, foire serment « par le nom d'Allah, et faire jurer « ensuite les oulémas et les grands de « l'empire.

« Après cela, celui d'entre les oulè- « mas ou les grands de l'empire, ou « toute autre personne que ce soit, « qui violerait ces institutions, subira, « sans qu'on ait égard au rang , à ta « considération et au crédit de ner- « sonne, la peine correspondante à sa « faute, bien constatée. Un code pénal « sera rédigé à cet effet.

« Comme tous les fonctionnaires de « l'empire reçoivent aujourd'hui un « traitement convenable, et qu'on ré- « gularisera les appointements de ceux « dont les fonctions ne seraient pas « encore suffisamment rétribuées, une « loi rigoureuse sera portée contre le « trafic de la faveur et des charges « (richwet), que la loi divine réprouve, '< et qui est une des principales causes « de la décadence de l'empire.

« Les dispositions ci-dessus arrêtées « étant une altération et une rénova- «tion complète des anciens usages,.

« ce rescrit impérial sera publié à « Constantinople et dans tous les lieux « de notre empire , et devra être com- « muniqué officiellement à tous les « ambassadeurs des puissances amies « résidant à Constantinople , pour qu'ils « soient témoins de l'octroi de ces ins- « titutions, qui, s'il plaît à Dieu, du- « reront à jamais.

« Sur ce, que Dieu très-haut nous « ait tous en sa sainte et digne garde!

« Que ceux qui feront un acte con- « traire aux présentes institutions « soient l'objet de la malédiction di- « vine, et privés pour toujours de « toute espèce de bonheur ! «

Après la lecture du khatti-chèrif, Rèchid-Pacha le remit au grand vézir, qui y appliqua les lèvres avec un respect religieux. Le cheïkh-ul-islam prononça ensuite une prière, à laquelle l'assemblée répondit .4min (Amen) ï et de nombreuses salves d'artillerie, tirées par toutes les batteries de Constantinople, annoncèrent la fin de la cérémonie. La foule s'écoula lentement, et le Sultan retourna à son pa-

lais; il y reçut immédiatement les pachas du premier rang, et leur recommanda formellement l'observation la plus stricte des lois organiques auxquelles son gouvernement allait travailler. Ces hauts fonctionnaires se rendirent ensuite, ainsi que les kaziaskers, dans la salle où est déposé le manteau du prophète , et là ils prêtèrent tous le serment de fidélité entre les mains du mufti.

Une traduction du khatti-chèrif fut

Pour compléter, autant qu'il est en notre pouvoir, le tableau pittoresque de l'empire ottoman , nous consacrerons quelques pages à la description abrégée des sites et des monuments les plus remarquables de sa belle capitale. Les mosquées sont les plus curieux de ces monuments , ceux où le génie oriental a le mieux déployé son caractère de hardiesse originale : c'est sur ces temples de l'islamisme que nous appellerons d'abord l'attention de nos lecteurs.

SA1NTESOPHIB

Le plus célèbre de tous les édifices consacrés aujourd'hui au culte de l'islam est, sans contredit, la superbe basilique de Sainte-Sophie. Elle fut construite, sous Constantin, en huit ans et cinq mois , par le fameux architecte Anthemius de Tralles. Sa forme primitive était celle d'une croix grecque surmontée d'une coupole sphérique; mais, en 558, sous l'empereur Justinien, un tremblement de terre renversa le dôme. L'architecte chargé de le reconstruire fit la voûte surbaissée et elliptique , de sphérique qu'elle était , et, pour lui donner plus de solidité, il

(>laça entre les grands piliers des coon nés de granit réunies par des arches et encaissées dans les murailles. Outre la principale coupole, éclairée par vingt-quatre fenêtres , il y a deux grands demi-dômes et six plus petits. Un long

29e Livraison. (Turquie.)

envoyée officiellement aux ambassadeurs résidant à Constantinople , en les invitant à transmettre cette pièce aux souverains dont ils étaient les représentants.

Nous devons nous arrêter ici et nous abstenir de préjuger les destinées de ce grand acte du nouveau règne. Puisse l'avenir justifier les espérances conçues par des esprits généreux et éclairés!

C'est par ce vœu que nous terminerons notre ouvrage.

et large portique, couvert et fermé, précède le temple. Ce péristyle a neuf portes de bronze ornées de bas-reliefs.

L'intérieur delà mosquée est décoré de très-belles colonnes de porphyre, de granit égyptien, et d'autres marbres précieux ; mais ces colonnes sont surmontées de chapiteaux mal assortis , et le mélange des ordres et des proportions semble indiquer que ce sont des débris d'autres temples placés là sans goût, et contre toutes les règles de l'architecture. Sur les parois intérieures, on voit de grandes tables où sont écrits, en caractères arabes, les noms de Dieu, de Mahomet, et des quatre premiers khalifes, Abou-Bekr, Oiner, Osman et Ali. Un grand nombre de lampes en verres de diverses couleurs , et mêlées de globes de cristal, d'œufs d'autruche, et d'ornements d'or et d'argent attachés à des cercles , sont suspendues au dôme. A la hauteur de la naissance de la voûte régnent, dans l'intérieur de la basilique, des galeries circulaires adossées à de vastes tribunes, auxquelles on arrive par un chemin voûté et qui s'élève en spirale. De là , on jouit de la vue entière de ce grand monument, dont l'immensité et les proportions colossales frappent d'admiration. Le pavé, primitivement en mosaïque de vert antique et de porphyre, est aujourd'hui couvert de riches tapis; on n'y voit de sièges d'aucune espèce. Au haut d'une longue suite de marches étroites , est placée la

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