LE BARBYZÈS OU LES EAUX DOUCES DB CONSTAHTINOPLE
Au fond du port de Constantinople , débouchent deux rivières qui portent le nom d'eaux douces : connues dans l'antiquité sous les dénominations euphoniques de Cydaris et de Barbyzès .
elles sont appelées en turc Kiaghyd- Khanè - Soutou et M-Beï-Keuïu- Souiou, c'est-à-dire, rivières de la papeterie, et d' Ali- Bel, noms de deux villages situés sur leurs bords (*). Les deux vallées où coulent ces deux petites rivières sont très -encaissées :
dans celle qui, parmi les Européens, porte le nom a Eaux douces d'Europe , on remarque une prairie d'une demi -lieue de long, baignée par le Barbyzès, qu'on a emprisonné dans un long canal en ligne droite, dont les bords sont revêtus de pierres de taille. Les deux rives sont couvertes de bouquets de sycomores aux cimes larges et touffues, de cyprès, de frênes, d'ormes et de peûpliêrs. Là est une retraite délicieuse, un beau palais entouré de verdure, fondé, en 1724, par Sultan-Ahmed m, sur un plan cotnmunigué par l'ambassadeur français, M. de Bonnac. Le canal est traversé par une digue de marbre blanc, et ses eaux tombent en cascade dans trois rangs de coquilles. Un second bassin , orné d'un beau vase antique et de trois serpents de bronze entrelacés, baigne les murs du harem du Sultan.
Sur la digue, s'élèvent trois kiosques de marbre blanc, couverts en cuivre doré. A mesure qu'on avance , le canal se rétrécit, et n1est plus enfin qu'un ruisseau tranquille où glissent de lé-
(*) Kiaghyd-Khanè , signifie papeterie; » y avair en effet un moulin à papier établi dans cet endroit; mais il n'en existe plus de traces depuis longtemps. .
gers Caïques dont les rames touchent les deux bords. Cette rivière reçoit le Cydaris à une demi-lieue au-dessous du palais ; et leurs ondes réunies, formant une belle nappe d'eau, vont se jeter au fond de la Corne-d'or, et sont sillonnées dans leurs cours par des nombreux calques, chargés de promeneurs des deux sexes et de toutes les nations , attirés par la beauté de cette charmante vallée, la verdure de ses prairies et la paix de ces ombrages si frais et si doux. Chaque peuple y conserve dans ses jeux et dans ses plaisirs la physionomie particulière qui le caractérise : les Musulmans, leur gravité , les Grecs , leur gaieté et leur agitation, l'Arménien, sa réserve, le Juif, ses habitudes de brocanteur, et les Européens, cet esprit de liberté qui ne doit cependant pas aller au delà de certaines bornes.
C'est dans cette belle prairie que l'on met au vert les chevaux de Sa Hautesse, circonstance accompagnée d'une certaine pompe et qui rassemble beaucoup de monde , pour jouir de ce spectacle pittoresque.
Lorsque le Grand Seigneur vient passer quelques jours dans sa maison de plaisance des Eaux douces, l'accès de la prairie est interdit au public.
Sa Hautesse n'y reste guère que quinze à vingt jours du mois de mai, en quittant son palais d'hiver, et avant de se rendre à celui d'été. Pendant son séjour, il permet quelquefois à ses Radines de se promener dans la prairie de Kiaghyd-Khanè, vulgairement appelée Kiaat-Hané; mais alors des bostandjis veillent aux environs et font éloigner tous les curieux.
Les Eaux douces d'Asie ou Gueuk- Sou ne sont pas moins fréquentées que celles d'Europe , et présentent le même spectacle animé. Ce lieu de promenade est moins* étendu , mais certainement encore plus agréable que Kiaghyd-Khanè. Il est situé près du château d'Asie ( Anadolou-Hyçari) , sur la rive du Bosphore , et dans l'endroit où Xerxès fit jeter un pont de bateaux pour faire passer son armée en Thrace.
embouchure du Bosphore dans la mer £n s'approchant de la mer Noire ,
nRRVBFMKONTrACNE D° ° mLAGE ,es "«"»«>ns sont moins nombreuses,
. m. et l'aspect du paysage change : les col-
On a si souvent décrit le Bosphore, Unes sont plus hautes, et descendent que nous n'osons point nous livrer à plus brusquement jusqu'à la mer. cette tâche , ni emprunter à d'autres Après le village de Buiuk-Dèrè , haies couleurs dont ils se sont servis pour bité par des Francs, Peau du Bosphore essayer de peindre ce tableau vraiment prend une teinte plus obscure, et son magique. On aurait beau réunir tous lit devient plus profond. En face de les prestiges du style descriptif , ces ce village et sur la côte d'Asie , on phrases seraient encore insufîisantes , découvre une colline très-élevée, appeet le lecteur en a sans doute déjà assez lée par les musulmans Youcha - /Jade relies dont il a fallu faire usage dans g hi y c'est-à-dire, la montagne du ce chapitre supplémentaire. Nous par- géant. De son sommet, qui est à cent lerons cependant de quelques points quatre-vingt-six mètres au-dessus du de ce magnifique fleuve d'eau salée. niveau de la mer, on jouit d'un coup
Sur la rive d'Asie, en face du pa- d'oeil admirable : la vue embrasse à la lais (Tété de Bèchik-Tach, entièrement fois Constantinople avec ses délicieux bâti dans le style oriental, on remarque paysages ; la mer Noire , avec son vaste celui qui a été récemment construit horizon et les innombrables voiles qui par Sultan-Mahmoud , dans un style la sillonnent en tout sens. Les mahoîmité des anciens Grecs; sans cesse métans croient que c'est le tombeau préoccupé de copier l'Europe, ce prince d'un géant d'une stature démesun'a pas plus respecté le genre d'ar- rée , et disent que lorsqu'il s'asseyait chitecture adopté par les musulmans sur le flaoc de la colline, ses pieds que les vêtements dont ils se cou- plongeaient dans la mer. Au sommet vraient; et tous les monuments élevés de la montagne du Géant, appelée par par ses ordres , ses fonderies , ses ma- les anciens le dos d'Hercule, s élève, du nufactures, sont imités des établisse- milieu d'un bouquet d'arbres, une esments de Paris , de Londres et de pèce d'ermitage , habité par deux der- Vienne. Le nouveau palais est corn- wiches et leurs femmes : ils sont les posé d'un corps de logis principal et cicérone de ces lieux agrestes, et monde deux ailes : un grand escalier en trent aux voyageurs le prétendu tommarbre conduit à une colonnade d'ordre beau du Géant. Les musulmans superdorique, oui forme la façade. La lu- stitîeux croient que ce tombeau opère mière pénètre dans l'intérieur par des des guérisons miraculeuses : les
fenêtres régulières , ornées de mou- lades y accourent en foule ; ils sont
lures et d'architraves , et surmontées persuadés qu'en nouant un lambeau
de corniches et de balustrades. Six du linge qu'ils ont porté , aux arbustes
colonnes corinthiennes, soutenant un nui croissent dans cette enceinte, la
magnifique fronton , servent d'en- fièvre qui les tourmente les quittera
officiers. Bâti sur un quai de granit, posée sur un débris de colonne : à la
entouré d'anciens palais, avec lesquels porte d'entrée , un tronc, ulacé par les
il fait un véritable contraste, et au der wiches, appelle les offrandes des
milieu de sites variés, qui iont -res- visiteurs.
sortir sa régulière beauté, cet édifice Au fond de l'une des jolies anses
présente un coup d'oeil tout nouveau , qui échancrent les rives du Bosphore,
plein de noblesse et d'élégance. Sul- et près du château de Roumiii-ffyçari,
tan -Mahmoud en jeta les fondements sur la rive d'Europe, on découvre un
a l'époque où la révolution grecque groupe pittoresque de maisons : c'est
touchait à son terme. le joli village de Bèbek. A son extré-
mité , s'élève un kiosque isolé , qui a donné à ce hameau une importance politique. C'est là en effet que se sont traitées des affaires d'une haute importance entre les ministres ottomans et les ambassadeurs européens. Mais malgré le secret dont on voulait envelopper ces conférences, souvent on connaissait d'avance l'objet de la discussion , ou bientôt l'intelligence des agents diplomatiques de Péra en pénétrait le mystère.