PARIS DE MA FENÊTRE
Paris *de ma fenêtre.
D'abord il faut vous dire que ma fenétre a vue sur le boulevart ; non pas sur cet élégant boulevart , rendez-vous des dandys et de toute la gent fashionable , où se lient tous les jours une seconde Bourse;
où l'on décide la nouvelle que l'on répandra le lendemain, afin d'obtenir sur la rente une hausse ou une baisse tout en admirant un nouvel attelage qui vient de sortir de la rue Laffitte ou du pâté des Italiens.
N'allez pas croire non plus que je sois relégué sur les boulevarts du Marais, devant les rues de la Roquette ou Saint-Sébastien; n'ayant pour perspective que de vieux arbres fort beaux , mais fort tristes^ que des contre-allées souvent désertes, et dans lesquelles apparaissent de loin à loin quelques respectables habitants de la rue du Pas-de4a-Mule ou des Trois- Pistolets.
Ce quartier deviendra très gai, très vivant peut-être , lorsque le nouveau théâtre de la porte Saint-Antoine sera en pleine
activité | mais jusque-là VdUS troutetez bon que je ne m'y arrête pas.
Prenez lé milieu entre ces deux positions , et tous serez positivement sur le boulev AH Saint-Martin * vt>uô n'aurez rit lé dandysme de la Chaussée-d'Amin, nîlâ tristesse du Marais ; mais vous verrez uft peu dé tbut : vous aurez un petit Parla fort gai t fort animé , très varié , un peu brliyânt le dimanche , mais très Supportable dans la semaine.
C'efct une espèce de lanterne magique dent j'ai le spectacle et dont je vais vous décrire quelques tableaux , en supprimant toutefois monsieur le soleil et madame h lune, parce que je ne les regarde jamais ni l'un ni Vautre, pour ne point me Faire mal aux *jreux.
Plaçons-nous à la lanterne , ou plutôt à ma fenêtre, à sept heures du matin... C'est le premier tableau.
Alors le boulevart est presque calme ; les boutiques ne sont pas encore ouvertes, car quelles sont en général les boutiques du boulevart? Des magasins de nouveautés, des marchands d'estampes , de gravures, de livres 9 de jouets , de bonbons; des fabricants de billards et autres objets que l'on va rarement acheter à sept heures du matin ; c'est pourquoi tous ces marchands ne se pressent point d'ouvrir leur boutique : ils savent que les personnes qui leur achèteront ne se mettent pas en route de si bonne heure.
Vous remarquerez que les épiciers et les marchands de vin sont fort rares sur celte
promenade; les coins de rue sont spécialement affectés à ce genre de commerce ,' ce qui est fortheureux pour les boulevarts .
En revanche, cette promenade a une multitude de cafés. Pour ma part, j'en ai' un sous moi, un en face , un à ma droite , deux à ma gauche; j'en aperçois encore deux un peu plus loin. Sans sortir de mon boulevart , je puis entrer dans dix cafés.' On peut juger d'après cela du grand nombre de ces établissements dans Paris.
Voilà qui donne un nouveau démenti au pronostic de madame deSévigné, qui annonçait que « le café passerait comme Race cine, ou que Racine passerait comme « le café. »
Gomme ces établissements deviennent chaque jour plus brillants, plus élégants,
plu$ riches,,, (à la vue du moins); comme le* yeux y sopt fatigués par l'éclat des gla» cej f desdorures et du gaz» voys comprenez que les propriétaires de ces fastueux cara- YaqséraiU ne se lèvent pas comme le marchand de vin et l'épicier qui vepdeqt le pçtit yerre au commissionnaire/ Les garçops, fatigués d'avoir veillé tard, suivent l'exempte de leur maître ; c'est pourquoi à aept heures dq matin Jes cafés ne sont pas ouverts.
Les fiacres, les cabriolets sont encore rares, ce qui donne à ce moment un calme qui étonne même ceux qui passent. Déjà l'ouvrier matinal court à son travail , en tenant sous son bras le tiers d'un pain de quatre livres , qu'il mangera à son déjeûner, et avec lequel l'homme du monde forait six repas. Mais les gens qui se lèvent
de bonne heure ont ordinairement bon
Voici ta manœuvres retardataires; ceux qui n'ont pas d'ouvrage ou qui sont à leurs pièces) puis ceux qui flânent au lie» <ta travailler. *
Deux hommes s'accostent ; il est aisé de voir que ce sont deux ouvriers. Mais l'un est propre; sa veste a des boutons 9 sa casquette est posée de manière à couvrir sa tête, enfin il a des bas dans ses souliers et son pain sous son bras; l'autre a un mauvais bonnet rouge mis sur l'oreille, en tapageur; il est tout débraillé ; son pantalon même semble ne pas tenir sur lui; enfin , il a à la bouche un brûle-gueule (c'est le mot consacré). Ecoutons leu r
conversation ; c'est le second qui commence :
« Où donc que lu cours comme çà,
t Poulard? une minute donc on ne
c passe pas devant les amis sans faire une « pose.
t Tiens, c'est toi, Balochet ; tu te pro-
c mènes les mains dans tes poches
« est-ce que tu fais ie mercredi aussi , c toi?...
« — Ah ! ma foi , la semaine est trop «r avancée. C'est pus la peine de la corn- « mencer. Viens donc arroser la converc sa t ion...
« — Pas possible. .. je suis déjà en re- « tard et l'ouvrage presse. . .
* — View donc. asrtu peur d'être c grondé, clàmpinîi.. '
t — J'ai besoin de travailler..... j'ai
...• -i; <. ]• l'y '" - '' « quatre enfants à nourrir.'
c —Eh bien! et ta femme, est-ce qu'elle c -iie doit pas veiller à ça?.., estWce-^ue «t c'est dans la dignité de l'homme .de * c js occuper des mioches?... Vois-tu, Po*i- >■ « -lard» il faut toujours que l'homme con*- » € serve sa dignité.. . le suis pour les idées ,» € nouvelles, moi l... •. t > >.
c — Et moi je pense à nourrir mes en-
c fants , vu que ma femme a ben assez k « faire de les débarbouiller, de les soigner c et de nous préparer la pâtée à tous.
€ — Est-ce que ce n'est pas l'état de la « femme .,& balayer les cbamfrre» et de € nourrirlamarmaille?..„PM»«4iP<«uUrd 4 -
< que t'es arriéré pour ton époque!
« Viens donc chez le marchand de vin...
c c'est moi qui paie...
« — Merci , je ne peux pas.
« — Tu fais. encore un faméu* A*" € fiumth.. T&ar&is besoin d'être éclairé « ^k mes lumièreà , Poulard j *oi**u...
< il fout connaltre.ses droits et sadàgoim. té», les hommes doivent commander « et se promener, et . * ocowper dcpoH- « tique toutes les fois qu'ils en auront « l'envie.
'■ « Et les enfants mourront de faim c 'pendant ce temps-là...
c — Est-ce que les femmes ne sont pas c responsables»., tu ne comprends donc c pas!... moi, vois-tu, je suis pour le « respect de mon autQrité, ejç je suis &¥*• c ceptible d'aller 1res loin, r
t ~- ta 'M* ait» 4* reate tin «titre +- jour.** Jutject I Jtalophet.
t -*— Écoute donc, Pouïard!... »
L'ouvrier qui travaille est déjà loin ;
celui qui flâne hausse les épaules et se dirige du côté d^un marchand de vin, en murmurant : «r Il n'y a pas moyen de faire 4 -entendre t* raisonnement à cet être fa.,, «j'on n'en fera jamais rien, r
Ces deux hommes sont remplacés par déjeunes filles qui , avant de se mettre k
l'ouvrage, viennent chercher leur tasse de lait pour le déjeuner quotidien.
" Voyefc cette grosse paysanne , à la mine 1 joufflue,aux joues vermeilles et rebondies:
elle arrive tous les matins de Noisy-le-Sec avec $pn âne, chargé de boîtes de fer-blanc pleines de lait et de quelques petiïes crù-> ches,dans lesquelles on veut nous persuader qu'il y a de la crème. I/ane est placé chez un gardien, car les ânes n'ont pas la permission de stationner au coin des rues ou des boulevarts: on a craint l'affluence.
La laitière e?t établie contre une maison, voisine ; elle est entourée de ses feoifeset* de ses cruches. Il y a un moment de presse où elle ne sait à qui répondre : toutes ces jeunes filles,toutes ces bonnes veulent être esrvies en même temps.
- tt -
!w « ( yr ,Mon kit, Thérèse f je, suj^ prçfr- **•• . ../.... i .
, « — Mon lait, Thérè^a, j^ travaillé « très tard cette nuit, et j'ai, besoin de « prendre mon café. . \ > . • /
* « — La laitière! vobt fce ta'Avez pas * donné ma mesure»
« — Et moi donc*, je n'ai pas eu tria « petite goutte.
« — Moi, mon lait à tourné hier, çà « m'a rendu bien malheureuse ! «
La laitière, toujours calme au milieu de ce déluge de paroles, n'en va pas plus vite 9 sert chacune de ses pratiques, en assurant
qiîe son lait est toujours excellent (quand il tourne,c'est la faute des vaches), et après s'être débarrassée de la foule qui l'assiège, donne ta* spurirè t un assez beau gar$>n, tu crtluvietrès léger, qui tfèst arrêté devant elle.
cP^^ffarQOQtKwilwg^r^w vient de porter du pain aux prafopit&d* SûnJbftu*»
geois. Vous saurez que le garçon boulange ^ipefeçaHepupià^re ef qu'il a ordinairement un faible pour les J^itièrç^qu'U se croit très séduisant et qu'il fait des calera bourg s.
Les laitières ne comprennent pas les calembourgs, mais elles rient de confiance, et te mitron a toujours sa petite crucbe particulière lorsque par basard il veut prendre du éafé.
TTff.T-.
Afciqle taMeaq devin* phw attiré. ffcxisa'éreUle; bs boutiques t'ouvrent ; tes jeujaas «anrhanfWs «e montrent sur leur partie, *hcore en pàpillottcp , en fiehu du matin, *t déjà curiepfcès de *eir si leurs vpisine^ çMétsàè quelques m&rchahdises nouvelles. . ■'"■■" J
Lee portiert*); èétipqrfiéresw déstihent dp distetK* entiistance, comme les réterbèresi, Apppyés s* leui balai, ils écoiiteht leehoime^et leur distribuant fesnouvedj/x cancans qu'ils ont pu recueillir. Le portier de Paris ,est essentiellement cancanier, mauvaise langue. J'en sai? un gui ^arpu^ sait à écrire des lettres anonymes aux locataires de sa maison, et comme il voyait bien des choses, il mettait la discorde dans les ménages, au lieu de balayer le devant de sa porte.
Mais l'heure avance : le garçon boulan- . ger reprend son panier plein de pains, et qu'il a déposé près des cruches de la laitière. Il fait à la grosse marchande un des j, sourires les plus séducteurs ; elle lui ré- ^popd avecgaité, et puis ils se séparent ; , lui, pour porter son pain, elle/ pour 'Rassembler ses cruches vides.
. f La laitière est partie ; elle Ta reprendre -ton âne et retourner à Noisy-le~Sec ; la laitière ne connfelt de Paris qqe la route qui mène à ta plate où elle vend «on Uk.
» . iï ■ *
Maintenant ce ne sont plus les ouvriers, ce sont les employés que noua voyons passer.
L'un marche vivement, son petit pain
dans sa poche, l'habit boutonné jusqu'au menton, et parlant tout seul connue tin ~ vaudevilliste. ' ■ v «.„■-.. :
L'autre se dandine, flâne, regarde dans chaque boutique , s'arrête quand deux chiens se battent, et devant une maison qu'on bâtit, et à chaque colonne-affiche.
Il y en a qui filent comme des fusées 9 sans regarder ni à droite ni à gauche, l'air très affairé, des rouleaux de papier sous le bras, toujours bien brossés, bien cirés.
Généralement l'employé est bien tenu.
. M?is le moment 4e l'employé passe vite, ypici maintenant les personnes qui sortent .pour Leur* affaires, leur commerce. Mise négligée, bettes crottée$,ceIa se reconnaît
tput{fc«ujte. S'il fait mwyai* teo&p* , Pfs personnes là seront sans par^pluje, tandis que le commis de bureau ne marche pqs sans cela, pour peu que le ciel sc|i( nébujeuj.
Lçs petites boutiques viennent étaler sur le boulevart.
Là, c'est de la porcelaine; théières,
assiettes, tout semble a très bon marché ;
mais vous ne faites pas attention que ces
pièces sont de rebut, et qu'elles ont toutes
quelque défaut.
Quels sont oes messeors en redingote fcoutonttète jusqu'au menton V et coiffé 'avec des casquettes dont la tisiêre ieui* descend presque sur le nez? À leur accent, au eacfctt national empreint sur leur phy-
sionomie, tous devez sur-le-champ reconnaître des descendants du grand Abraham, des fils d'Israël, de cette nation si long- Jempç.pereéçulée etqpi p'eij f^ j£$jrçoins son chemin daps le monde, pfl géftérallçs gen$ que Ton persécute acquièrent toujours ou de la gloire, q\\ dp\% fortune. Les Juifs sont pép CQwmçf çants, et cfj jifqt point un reprpche que je pr/tepc^ Jeur faire, bieç au contraire, c'est un élqge <jue je leur adresse ; car le cqmmerce e^t la seule véritable richesse qtj'jl .y ait Pu monde. Toutejs les autres sont ç|e cojivpqtion. L'or, l'argent et les bijlpts de frapqiie p'ont de la valeur que parpe que npu^
voyions Jbien, leur en donner. Mais le corn*
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mer ce qui fait mouvoir tput cela^qui donne deVactivitéà t^nt de millions d'hommes, oui fait voyager d'un, pôle à l'autre les produits de nos fabriques et lés denrées de nm climats, voilà la richesse qui n'est pas
de convention et qui donne la vie aux autres.
Nous disons donc que les descendants d'Israël sont nés commerçants , comme les Italiens sont nés musiciens , les Anglais penseurs, les Allemands fumeurs , et les Français moqueurs. l'âge de huit ou neuf ans, Vous voyez des petits garçons juifs qui se promènent avec un éven taire devant eux y ils ont commencé par trouver une épingle. Ils en ont cherché d'autres; lorsqu'ils en ont amassé un cent, ils commencent à s'établir : c'est-à-dire à se faire marchands d'épingles; et, au bout de quelques années, ces petits marchands ambulauts auront une boutique; un peu plus tard, des magasins, puis des commis , et peut-on savoir où cela s'arrêtera !... Mais
revenons à ces messieurs qui Viennent de stationner sur le boulevard
* L'un d'eux sort de dessous sa redingote une espèce dé pliant en bois sur lequel U posé une boite plate et carrée, dont le dés* sus se relève et laisse voir une foule de bagues et d'épingles avec des pierres de toutes tes couleurs ; vous voyiez que cela fait toTit de suite une boutique. Ce monsieur se
nfftt à fcrièr : ;
c Voyez, messieurs, mesdames! choi-, c sissez dans la boulique.Tous bijoux finis, ' c pierres fines, montés en or... C'est coa~ « trolé, messieurs, le contrôle y est , voua c poûY*z vous en assurer..* on >he t^ut c pas vous tromper... À trente som des « bagues en or... C'est par suite d'une fail- « lite, c'est pour rien, profite? de rocwH c sion, »
Pendant que ce monsieur fait ainsi Téloge de sa marchandise, çleux de ses camarades, chargés du rôle de compère, sont arrêtés devant la petite boutique jety^^fé déposée juste au milieu du boule vart j ij$ , semblent très occupés à choisir des bague^ ., et des épingles. Ils les admirent, ils. s'exta- v sient. Puis ils fouillent à leur poche, tirent une pièce de cinq francs, , se font rendre de la monnaient tout cela dure très Ipng-: t temps, parce que l'on espère que ce|a attirera quelques badauds, quelque jobard qui *d laissera entraîner par t'exempte *t vqudto fatyri calenu d'âne bague à sa 4 feimp* Q&k .w fille. En effet, les badauds »
s^iv^eqt r regardanU écoutent, maU très pt u achètent. Le Parisien devient difficile * attraper. ' : »
^Mais, outre les compères qui entourent
la boutique et font semblant d'acheter; il y en a d'autres placé» de distatice en éts»tance sut te boulerart ; se son* de* te* { dettes chargées de dktanei 1 (alarmé , dès »• qu'Un sergent de vrtte ou ttn^geiit de ffO» v licfc M mowrt à l'borifctfn ,11 parait que te* ' bijoux si bien centrale» craignent bé*ti^ ■* couples regards de l'autorité} car, aussitôt qu'une vedette donne l'alarme, il faut voir avec quelle dextérité le marchand de bïjoat fert&e sa boite, relève son pliant, fait difcparaiiré sa bouliqûeet se sauve à travers les passants et les promeneurs. J'en ai vu, ■ dans leur précipitation, laisser tomber une . paVtiëde leur marchandise et he pas voulons s'âritètér ^ur la 1 1^^
Ceci vous prouve qu'il existe à Paris de singulières industries, et que tout ce qui ratait n'est pas ot.
Le* voitures» Içs cabriolets, s#ccoig$nt ; , les on^nibus* les algériennes passent près* que à chaque instant, Jl détient si facile et t . si psu coûteux de faire se* courts ^n ; voiture, que je suis étonné de voir qnoore i autant de piétons dans Paris. t
Il est deux heures, le tableau çst à son t apogée. Quel mouvement , quelle variété, quels contrastes dans ces figures, dans ce$ personnages ! Là, de jeunes et jolies femmes, élégantes, gracieuses,sortant pou?
se promener t pour faire admirer Içu.r figure et leur toilette ; ici, la pauvre rentière s'enveloppant avec peine dans un vieux châle usé.
Puis un jeune homme moyçn-âge,ayttit .
de belles moustaches qui rejoignent
d'énormes favoiis, une royale au menton, un chapeau dont la forme est un peu pointue du bout, et sous lequel flottent des Cheveux bouclés et frisés avec soin. Làbas un particulier en veste de ve!ours,pan»
talon pareil, pas de gilet, et très peu de boutons de mis au pantalon et à la veste, ' avec cela une chemise ouverte qui laisse voir la poitrine de ce monsieur, tt qui nous apprend que cet individu a beaucoup de ressemblance avec un ours, connaissance dont nous nous serions bien passé.
Et ce personnage débraillé,dont la figure est avinée et la démarche chancelante, parle tout haut, chante "mètne assez souvent en marchant, et il affectera de teniq
les propos les plus libres, de foire entendre les paroles les plus indécentes,lorsqu'il passera près d'une femme qui aura l'air honnête, ou près d'une jeune fille au maintien modeste,et il ne se trouvera personne pour arrêter un'tel misérable ! Est-ce que ces gens qui veulent nous souffler au visage leurs vices, leur infamie f leur haleine qmpestée, ne sont pas aussi punissables que ces petits marchands non patentés?
En France, on n'est pas assez sévère pour Ce genre de délits qui devient extrêmement commun, depuis que nous avons le bonheur d'avoir la liberté que tant de gens traduisent par la licence.
Mais quel est ce vieux couple qui débouche par le coin du boulevatr, et semble
Touloir tout renverser sur son passflgçf
La femme est fort laide; mais en ret afccbe elle a l'air 1res désagréable. Elle éftt grande, maigre, longue > sècbé et jaune; elle a un immense chapeau sur lequel il y a des fleurs, des plumes, des marabout* ; de la blonde et de gros nœuds de ruban^ ; cechapeau-làdoit bien fatiguer la personne qui le porte, et lorsque le vent s'engouffre dans tout cela, il faut nécessairement que celte dame ait quelqu'un qui la retienne à terre, sans quoi son chapeau lui ferait faire une ascension.
Mais nous n'avons pas encore tout vu.
Sous le chapeau il y a un bonnet , et ce bonnet est orné de fruits artificiels* Voils
— >6 — savez que la mode a pendant quelque temps remplacé les fleurs par les fruits, cette dame aura probablement trouvé que cela allait très bien à sa physionomie, car
■ ette a sur chaque côté des joues une grappe de raisin et sur le front un paquet de groseilles rouges. Figurez-vous maintenant
; cette vieille et maigre figure jaune entourée de raisin, de groseilles, couverte de plumes et de fleurs, et vous ne serez pas étonné si tout le monde se retourne en passant près de cette dame, et si quelques personnes s'écrient:
« Qu'est-ce que c'est que cela... avez* « vous vu ce grand corps qui vient de past ser ?
« —Oui, cela m'a fait peur... on dirait «r une momie qui marche.
« — Moi cela m'a fait Y effet d'un singe « déguisé en femme.
« — C'est quelque dame étrangère qui c prend l'air pour sa santé.
« — Ah ! Dieu, elle a Pair bien mala- « de. »
Et la grande dame , qui entend quel* quefois ce que l'on dit d'elle, jette des regards furibonds sur la foule et serre le bras * de son mari, en lui disant t
« Marchez donc, monsieur Mollet, vous t nous faites rester au milieu de ce petit « monde... on me volera mon cachemire c sur mes épaules, et certes ce n'est pas c vous qui courrez après le voleur. »
M. Mollet est un homme court, replet, rouge, cagneux, qui porte constamment sur lui un maillot entier en flanelle, et par là-dessus deux chemises, un caleçon en fiAçttG, un pantalon en cuir de laine, deux gilets, un habit, une redingote et un paletot. Vous comprenez que cette grosse masse a beaucoup de peine à se remuer ; quand M. Mollet veut chercher son mouchoir dans sa poche, il commence par soupirer, puis il s'arrête, lâche le bras à sa femme.lui donne sa canne à tenir et tâche
— ttl —
de faire usage de ses mains, mais il n'est jamais bien certain dans laquelle de ses poches il a mis son mouchoir, et l'examen en est tellement long que madame Mollet y met souvent fin en prêtant son mouchoir à son mari qui le prend d'un airre* connaissant en murmurant :
« Merci, bobonne... je ne te le salirai t pas, ce n'est que de l'eau* »
M. Mollet reprend sa canne et le bras de sa femme; le vieux couple se remet en marche : la dame, persuadée qu'on doit se ranger devant elle parce qu'elle porte sur $es épaules un véritable cachemire des Indes; le mari, aussi bête que sa moitié, et
croyant que tout le mondeadmire sa belle épingle en diamant et sa belle canne à pomme d'or.
Je n'ai pas besoin de tous dire que ces gens-là ne sont ni comtes, ni marquis. La vraie noblesse peut être altière , fière, orgueilleuse, mais elle n'est jamais ridicule.
La Rochefoucault a dit : « L'accent du « pays où l'on est né demeure dans Tes- « prit et dans le cœur comme dans lelan* « gage. »
Moi, je crois que Ton garde aussi Yaccfint de l'él at que l'on a exercé, celui-là
demeure dans les manières et dans la tournure, comme dans le langage.
Ce monsieur et cette dame sont d'an* ciens boulangers retirés du commerce avec trente mille francs de rente. Certainement on peut être fort estimable tout en vendant du pain et des flûtes, mais il ne faut pas ensuite vouloir se donner des airs impertinents.
Laissons passer le vieux couple. Regardons c$> enfants que conduit une bonne ; ces enfants si frais, si roses, si gentils, qu sautent et bondissent avec tant de plaisir devant chaque étalage de jouets. Le petit garçon a uu cerceau, il veut le faire ma-
— ei —
nttuvrer à travers cette foule incessante qui lui barrera souvent le passage. La petite fille a une balle qu'elle jette devant elle pour avoir le plaisir de courir après.
Mais elle n'a que trois ans , et sa bonne ne devrait pas la laisser courir seule ; malheureusement pour l'enfant, la bonne vient de rencontrer une payse, et il est bien plus
agréable de savoir des nouvelles de son
endroit que de courir avec un enfant pour
attraper une balle.
Cinq minutes ne se sept pas écouta*,** 1* petit garçon est renversé «a voulant ravoir son cerceau qui est dans les jambe»
£ttH saçon, et la petite fille tombe sur le Ma m courant trop fort après sa balle.
Des passants ramassent les enfants que labonne n'entendait même pas crier, parce que la payse lui contait le mariage de son frère Jean Louis avec la fille du meunier.
Enfin quelqu'un lui fait apercevoir les deux enfants qui pleurent, en lui demandant s'ils sont avec elle. Alors la bonne court au petit garçon et à la petite fille ; elle les gronde tous les deux ; elle leur promet le fouet s'ils disent à leur maman qu'ils sont tombés, et les enfants, le cœur gros, le visage barbouillé de poussière, promettent à leur bonne de ne rien dire ; alors celle-ci, pour les guérir de la bosse qu'Us ont à la tête, les conduit vers le marchand de coco et leur dit : c Je vais c vous régaler. »
Le marchand de coco est un être das-
sique, comme le marchand déplaisirs , et les enfants sont classiques, car ils aiment toujours le plaisir et le coco.
11 n'y a point de bonne fête populaire , de spectacle gratis,de queue à un théâtre, de revue au champ-de-Mars, de foire aux environs de Paris, de cortège sur les boule varts, sans que le marchand de coco y soit. Voyez-le avec sa fontaine argentée , bien polie, bien brillante,et puis les fleurs, les pompons, les grelots, les sonnettes qui pendent après;c'est une petite Samaritaine ambulante.
Le marchand de coco a ordinairement e d%z aussi rouge que son tablier est blanc,
ce qui ferait croire que l'honnête industriel né se désaltère pas avec sa marchandise, et qu'il ne mange pas son fonds. Mai s son air est avenant, sa démarche assurée , malgré la fontaine qu'il porte sur sesépaû- *Ies; il crie d'une voix un peu 3igre quelquefois :
« Qui veut boire ? à la fraîche , qui « veut boire?» mais il accompagne cela en secouant les sonnettes et les gobelets , ce qui produit une petite musique turqu e fort agréable. Je suis surpris qu'on n'ait pas encore employé le marchand de coco dans les concerts monstres.
Le monde passe toujours. Nous laissons
échapper bien des originaux : d'abord 9 ee petit monsieur bossu, qui marche en se dandinant avec prétention, lorgnant le$ dames d'un air malin, et se figurant qu'on ne voit pas la difformité de sa taille, parce qu'il est toujours mis à la dernière mode.
Le monde va plus vite : c'est l'heure du dîner, il est rare qu'à ce moment il ne s'opère pas dans la marche un mouvement accéléré. L'un est attendu par sa femme qui le grondera s'il revient tard. L'autre doit dîner en ville, et il faut qu'il aille d'à» bord faire sa toilette*
Un cabriolet élégant passe rapidement sur la chaussée^un petit-maître le conduit^
prenez garde» il ne tous criera pas ; Gare 4 Il tous écrasera si vous ne tous ranges pas à temps. Faites donc place, pauvres piétons! ne voyez-vous pas que ce monsieur est un entrepreneur qui , au lieu de pajer ses actionnaires, trouve plus agréa- 14e de les éclabousser ?
Un moment : voilà une petite femme grosse, courte, ramassée, qui veut rejotndre un omnibus. Le conducteur ne la voit pas, la petite dame est bien malheureuse j elle ne peut pas crier, parce qu'elle est en* ifcwée* elle ne peut pas courir, parce qu'elle porte an panier et un carton t eUb se place au milieu de la chaussée et joue la pantomime la plus expressîvetfiisqu'à ce
qu'une grosse voix lui crie aux oreilles :
c R&ngez*vou& donc ! »
Ce sont des Commissionnaires qui font un déménagement ; la pauvre damé est obligée de quitter la chaussée, et d'attenJ dre que la Providence lui envoie un autre omnibus, ce que la Providence fait toutes les cinq minutes.
Mais où va ce couple joyeux , misé bourgeoise, tournure un peu commune Y La femme a un bonnet , l'homme a dés anneaux à ses oreilles; ils poussent de côté tous tenx qui les gênent pour avancer ; 4l Renverseraient les étalages, les boutique*,les marchands uiéme,plutôt que de né ptoà arrivera tam^ 4 : jfif
Ce sont de petits marchands qui vont au spectacle qu'ils adorent, et où leurs moyens ne leur permettent pas cl aller plus de quatre fois par an. Mais aussi ils ne veulent pas manquer une pièce, une scène, un mot. Ils ont choisi le théâtre où Ton donne le spectacle le plus long, À Y Ambigu-Comique il y a sur l'affiche trois mélodrames bien complets, bien fournis. Si un autre théâtre eut donné quatre mélodrames, ils y auraient été; mais comme jusqu'à présent on n'a encore été que jusqu'à trois, nos jeunes gens vont à l'Ambigu.
Ils arrivent avant les pompiers, avant la garde municipale ; ils voient poser les barrières pour la queue; ils voient entrer les