LA VOITURE DU MINIER
ta voltare do ffcriaiar.
C'était par une belle journée du mois d'août; le soleil était brûlant, et, à Paris, il est difficile d'avoir de l'ombre, delà fraîcheur, â moins de se contenter de celte
ombre que Ton trouve le long des maisons,
• — tao —
dans ces rues populeuses et bruyantes où l'odorat est désagréablement frappé du voisinage des ruisseaux, même par les temps secs. Veuillez vous rappefer que je vais vous conter ce qui m'arriva il y a une douzaine d'années au moins, et qu'alors Paris n'étalait pm eMUfe «élDrgueilleux trottoirs, qui seront bien commodes dans les rues où Ton pourra y marcher plus de deux de front.
Nous étions enfin dans là saison où Ton ire avec ardeur quitter la grande ville pour se trouver loîn, bien loin du monde, assis sur l'herber épaisse, à rentrée d'une forêt, ou tout au moins dans le fond d'un bois; pour respirer la fraîcheur, l'odeur
suave (les champs, pour s'étendre à l'ombre. . . et cellp-là est bien différente de celle des rqes de Paris, pu d'ailleurs il ne serait pas séant de s'étendre.
Moi aussi je désirais aller à la campagne, U}ais jiqu pas j$wl; je uV\ poiqt de goût pour la solitMfJp. 4$ trouve qu'il fi|ut avoir quelqu'un avec soi pour lui fqjre part des Cpnsaiions que Top £pronvç. Qu'est-ce gu'up bonfieur qife Tpo goûte seul, qu'il faut renfermer dans son âme, sur lequel on ne peut causer... ç'çtendre, s'identifier?
Le plaisir est peut être la seule chose qui se double en se partageant, et quand la personne qu{ nous accompagne est une femme.
que nous aimpps, qui nous aime, o^t alors
que nous connaissons vraiment le beau idéal du bonheur. Du moins telle esl mon opinion*. . On sait que les opinions sont libres.
Cette personne qui devait m'accompagner à la campagne était une jolie petite femme de vingt ans, gaie, aimable, spirituelle... pas trop bonne, mais on assure qu'il ne faut pas qu'une femme le soit trop. Il n'y a qu'aux hommes que cela est permis. 11 y avait déjà deux ans que nous nous connaissions, et un motif bien puissant...
et que je ne vous élirai point, parce que je n'écris pas mes confessions, nous faisait désir er d'aller à Ermenonville.
Ermenonville est un pays charmant, devenu fameux par le séjour, la mort et le tombeau de Jean-Jacques, et qui, sans cela même, eût encore mérité d'être, eité pour ses promenades, ses eaux, ses bois, ses vues délicieuses. Ermenonville, Mor fontaine, Maupertuis et Mérévitle, voilà, dit-on, les quatre plus beaux séjours des environs de Paris. Aller à Ermenonville était donc une partie charmante dont nous nous promettions un grand plaisir, moi et ma petite compagne que je nommerai Lise, si vous voulez bien le permettre.
Mais, s'il y a sept lieues de Paris à Pontoise, il y en a bien onze d'Ermenonville à Paris. On ne fait pas un tel trajet en se
proménant, surtout par un soleil d'août.
Je pensais i prendre la voiture de Morfontàiiie ; (le li & Ermenonville on nous avait dit qu'il n'y avait qu'une lieue qui se fait dans un chemin presque toujours ombragé.
Cepftftfoftt f âtbd% qi*ê j'aime peu ce* voitârtfl pttWkfU^ dans lesquelles oti tous cftW&Sfe eoiÉhië Une toarcbandlsé. Vous n*6t& posassiez dethànêe pour étire libre; et pourtant vous y êtes trop pour étrfc seuls. Souvent un voisinage grossier ou malpropre vous fait trouver bien long un voyage que vous aviez entrepris pour votre piaisir. Il faut entendre un bavardage ennuyeux àflqûel il est impossible d'imposer
silence, et Ton ne peut causer librement entre soi. Ces désagréments m'ont toujours fait faire la grimace lorsqu'on me propose une partie de Campagne entreprise dans une voiture publique.
Lise connaissait et partageait mes idées à cet égard. Louer u^tf witttjrç.pour nous seuls et la garder trois jours, car nous voulions en passer uq fç\i| entier à Ermenonville, c'était un pm çl#i> po**r wp rqmmcier qui commence : de telles dépenses ne «ont permises qu'au* vaudevillistes !
Mais un matin Lise me dit : « Si tu vou- « lais, j*aï trouvé un moyen pour aller à t Ermenonville sans prendre tel voitures
— i&6 t publiques, et pourtant sans aller à
< wea..
« — * Voyons ton moyen,
« — Oh! mais... c'est que tu ne voudras
« — Pourquoi cela?...
« — Parce que... tu trouveras que c'est « trop. . . que ce n'est pas assez. . .
< — Je ne sais pas ce que je trouverai ; ' € mais voyons toujours ton moyen.
« — Écoute. . . Tu connais bien le Petit- « Saint-Martin?
€ —Nullement; je n'ai jamais été lié c avec les saints» pas plus avec le Petit- « Saint-Martin qu'un autre.
* — Le Petit-Saint-Martin est une auc bçrge, un roulage, enfirç un endroit où « descendent assez habituellement les c Lorrains qui arrivent à Paris. .
« — Quel rapport avec notre partie « d'Ermenonville?
c— Attends donc: le farinier d'Ermenon* «c ville vient directement au Petit-Saint*- « Martin. Il arrive k Paris avec sa voiture € pleine de sacs de farine, mais Jil s'en re- « tourne à Ermenonville avec sa voiture « vide. Comprends-tu à présent.
- 4M = t — . Oh ! parfaitement!... Nous irons i t Ermenonville dans la voiture au faric nier?...
« — Oui, si tu lé voulais, éàr J'ai déjàde- « mandé à cet homrrie s'il voudrait bieii c prendre deux personnes avec lui £our les c conduire à Ermenonville» et \\ m*â i*é- « pondu qu'il ne demandait pas mieux.
c — Eh bien ! ma chère amie, va pour t la voiture du farinier !
« — Tu y consens t ah ! que je suis con-
« tente!... j'avais si peur que tp ne vou-
t lusses pas!
t — Pourquoi donc ?... cette partie me
c plaît infiniment, au contraire, et je m'en
« fais une idée charmante.'.. Va, je ne*
c pousse point l'aristocratie jusqu'à dé-
« daigner une voiture qui nous apporte (le
« la farine; je la respecte beaucoup, et je„
t monterai dedans pans rougir... Eh I ma.
t bonne, petite ?mie, combien de voitures,
« dorées, d'équipages brillants, trau*por-
c tent des gens qui ne valent pas un sac de
c farine! Allons, fais tes préparatifs, moi
c je *ais faire les miens. .. Ils consisteront
« dans Tachât d'un pâté... il faut toujours
« songer au solide. Quand part le fari-
« nier? > •* .
« — Demain, à si* heures précises du « matin , il partira de Paris pour Ertnenoh- '
€ ville, où il arrive, dit-il, sur le? six heuc resdu soir.
t — C'est douze heures pour faire onze « lieues... On a le temps d'examiner le € pays par où Ton passe. Eh bien ! dec main â six heures du matin nous mont terons dans la voiture du fermier.
« — Que nous irons prendre au Petit- Saint-Martin.
c —C'est entendu. »
Tout étant décidé, j'arrange mes affaires afin de pouvoir être libre de m 'absenter de
Paris pendant trois jours; puis je vais à k recherche d'un pâté et d'un saucisson, comestibles un peu communs, direz-votis peut-être, mais qui conviennent parfaitetement à des gens qui voyagent dans la voiture d'un farinier.
Le lendemain, bien avant six heures du matin, nous étions Lise et moi au Petit- Saint-Martin. Lise, en robe blanche, en chapeau de paille, ses petits pieds dans des souliers d'étoffe grise, était rayonnante de joie, de bonheur. Elle tenait sous son bras un panier assez grand dans lequel étaient nos provisions. Nous y avions mis une bouteille de vin et jusqu'à du pain, car pour nous, habitants de Paris* c'était un
frandyoyage que poiis aHiooçfuire-.. ^q^s n'étions pas bien pe^uadés qiie nous trpijvçfjops du paia sur notre touffe,., popp .ppuiipas avoir des déserts à traverser ^9At ,4'ajrJY?* * Hr^eaojaville.
Heureux temps que celui où l'on possède à la fois de la jeunesse, de la santé, de l'amour et de la bonne humeur ! Avec de tels compagnons de voyage on se trouve bien partout; on ne s'ennuie nulle part.
*iôu«amvoflsau 9etit*Saint-M*rlin» \M& portant le panier, moi le lui prenant pouf* le porter à mon tour, elle vqulant le j?»~~ Jioir... Itou n'avions fait que ce «wu^jÉ^ tout h long eu chmiku
Pîpuç entrons dans une irpœepçe cour f où il y avait de* charrettes, des paiaçjie^ des gabions ; mais Lise me prend par la main> et Me mène près d'une imtaanse toiture eouvefrte en toile» en me disant :
c Ypilà notre équipage. •
figurez-voys «ne grosse charrette ioq- ^ f ue comme les premiers omnibus dans lesquels on tenait dix-neuf personnes; et cette charrette, surmontée de cerceaux sur lesquels est une forte toile qui couvre hermétiquement le dessus et les côtés <Je la voiture^ le fond même était fermé par la toile, qu'il fallait déranger pour voir derrière. Pans l'intérieur, rien que quelques bottes de paille bien éparpillées, mais que
l'on pouvait rassembler à sa faniaisie afin de se faire un siège plus doux.
c Que dis-tu de cela, mon ami? » me dit Lise en me regardant comme quelqu'un qui craint d'avoir fait une sottise. v >
« Je dis, ma chère amie, que nous se- « ronsfortà notre aise là-dedans.,. La « place ne nous manquera pas! ... Peutc être ne serons-nous pas assis bien douil- « lettement... mais, en revanche, nous c aurons la faculté de nous étendre, de c nous coucher même quand cela nous € fera plaisir ; c'est un avantage que Ton c ne trouve pas dans les autres voitures, c et qui nous empêchera d'avoir des in- « quiétudes dans' les jambes. D'ailleurs, * avec toi, je suis toujours bien.
« — Moi de même... et puis le plaisir « d'être ses maîtres... de rire, déchanter, « de manger quand nous le voudrons...
« '—Et de s'embras&er, dont tu ne par- « les pas!...
« — Oh 1 oui, mon ami, c'est une charc mante voiture que celle-ci!*..
Nous cherchons des yeux le farinier ; il était encore dans un cabaret voisin, à boire avec des pays. Nous brûlions d'impatience de partir, et déjà ma gentille compagne a été deux fois jusqu'à l'entrée du cabaret crier au farinier : c Nous sommes-là...
« monsieur, partez-vous bientôt? »
Mais n'espérez jamais faire partager vo-
tre impatience à un roulier, à un maçon ou à un portefaix ; ces gens4à ont une manière de procéder dont rfcn au monde ne les ferait départir; vous pouvez être pressés, ils n'en iront pas plus vite. II faut donc tâcher de prendre son parti lorsqu'on a affaire à eux.
Lise est revenue deux fois en faisant la moue et en murmurant :
c — 11 me répond toujours : « Je vous c suis!... » etil ne sedérangepas !...
t — Allons , ma chère amie, ne prenons « point d'humeur, ce serait un mauvais « début pour noire voyage. Il faudra bien
« que eet homme parie, puisqu'il doit être c ce soir à Ermenonville; que nous arric vions un pett plus tôt, nn peu plus tara, * qtf importe!... Mais si tu veux, nous « monterons tout de suite dan? notre voïc ture... cela vaudra mieux que de rester € au milieu de cette cour.
€ -<. Tuas raison, montons en voilure. »
Notre équipage n'avait point de marchepied; je prends Lise dans mes bras; je l'aide à atteindre le haut du brancard, je lui passe le panier et je grimpe. Nous voity dans l'immense charrette. On peut très fa* cilement s'y promener. Il y aurait de quoi / établir là un appartement complet; c'est aussi grand que la voiture nomade: nous
— îet —
rions , nous nous asseyons sur la paille; nous serons un peu durement quand la voiture roulera. . . mais nous serons seuls. . . c'est toujours là notre refrain, et ce qui embellit à nos yeux la voiture du farinier.
Enfin notre conducteur arrive. Je ne l'avais pas encore vu, et je l'examine pendant qu'il achève d'atteler ses chevaux.
* Le farinier d'Ermenonville était un homme de trente ans environ, très grand, robuste, épaules larges, bien bâti; des mains dont une seule aurait caché sans peine les mienneS et celles de ma compagne de voyage; une figure régulière, de beaux traits, le teint un peu enluminé, ce qui
donnait encore plus de brillant à son regard; tout dans cet homme annonçait un gaillard qui me rappelait les muletiers des ' contes de La Fontaine. Son costume se ' composait d'une blouse bleue! bonnet de coton de môme couleur , sous lequel passaient une queue et des nattes bien poudrées ; ajoutez à cela un pantalon de toile, de gros souliers ferrés et un fouet à la main, vous aurez le portrait exact de notre conducteur.
Je le salue; il nous regarde à peine : il n'est occupé que de ses chevaux. Je dis tout bas à Lise : . ,
c Tu lui as, j'espère, fait entendre qu'il ne nous mènerait pas pour rien...
a [ -~ Ofi î oui..- mais il n'a pas l'air in» « tératé) il m'a répondu que cela ne?a- « bât pas la peine, et que nous ne le gè- €. pions en rie». » .
Pendant que nous causions, notre grande maison s'ébranle, tourne et sort de la cour. Nous sautons d'abord sur notre paille; chaque cahot nous fait faire une singulière grimace, et la rue Saint-Martin n'est pas très unie: mais bientôt nous nous y faisons. D'ailleurs, quoique nous ayons quatre forts chevaux qui sont attelés à la queue l'un de l'autre, notre voiture ne va qu'au pas : c'est l'allure adoptée par le Marinier. En allant de la sorte Je ne puis pas me figurer que nous arriverons à Ermenonville.
Nousdescendohs la rue Saint-Martin, où Ton ne voit encore que des laitières, des portiers qui balaient leur devant de porte, des ouvriers qui entrent chez Pépicier prendre la goutte, et quelques grisettes matineuses qui viennent chercher leur petit pot de crème et leur demi-once de café.
Nous montons le faubourg; tout en n'allant qu'ail pas, je finis par croire qu'on avance. À mesure que nous approchons de la barrière, le faubourg prencPun air de campagne. Nous sourions, Lise et moi, en apercevant l'enceinte de Paris , enceinte que Ton a reculée tant de fois, que l'on reculera sans doute encore, ce qui me fait trembler pool ces pauvres champs qui sont si sains, si utiles, et où cela me fait ton-
jours de la peine de voir bâtir des maisons.
Avant d'être dans la campagne, nous avons encore LaVillette à traverser. Qu'elle est longue cette Yillette ! que je plains les personnes forcées d'habiter cet endroit, qui n'est ni la ville ni la campagne !
Enfin nous en sommes sortis!,.. Nous voici sur une route large, belle, bordée d'arbres... Des arbres !... de la verdure... ah ! c'est cela qu'on veut voir en sortant de Paris.
Lise et moi nous sommes tout joyeux d'être enfin à la campagne. Nous sautons sur notre paille; nous disons adieu à Paris,
à ses usages, à ses toilettes, à ses sujétions, en plein champ et dans la voiture d'un fariniez nous sommes nos maîtres; rien ne " nous gène : Punivers est à nous.
Tout à coup notre conducteur, qui ne nous avait pas encore adressé la parole * depuis notre départ du petit Saint-Martin, saute sur le brancard, s'y asseoit, fit entame la conversation. %
c — Eh ben! comment vous trouvez-vous c là-dedans?
« — Pas trop mal... on serait mieux s'il « y avait plus de paille, cependant...
« — Oh ? queuque fois j'en avons' ï>as
« du tout, J'ons mis çà là-dedans pour que « vous soyez mollement; du reste, j'avons € pas besoin de paille pour mes sacs de « farine I...
t — C'est juste ; mais nous ne sommes « pas difficiles.
« — Et puis nous sommes si contents c d'aller à Ermenonville!... » dît Lise en souriant.
Le farinier regarde ma petite eoaipagitf, et sourit aussi. Puis il tire de sa poche une pipe, du tabac, un briquet; 11 fait <Ui feu et se met à fumer ; pendant oe temps, les .
chevaux continuent d'aller leur pas ordinaire: ou n'a pas besoin de, d'occuper
d'eux. Si cette manière de voyager est plus longue, que d'autres, au moins éloigne-teUe toute craipte de verser» et on ne taxera pas notre conducteur d'imprudeûce.
Au bout d'un moment, je m'adresse au farinier, qui se contentait de nous envoyer des bouffées de fumée et ne parlait plus»
« — Dites-moi donc, monsieur.. • je ne « sais pas votre nom ?
« *— le m'appelle Pierre Lagacé,
t — Eh bien ! monsieur Pierre Lagacé, c faites- voue souvent le voyage d'Ermé- « BôttviUeàParis?
« — Quatre fois par semaine ; je viens « i Paris chargé le lundi et le jeudi; je rec tourne à Ermenonville à vide le mardi c et le vendredi... C'est aujourd'hui mardi, € après demain je retournerai à Paris avec c de la farine.
« — Est-ce que vos chevaux vont plus c doucement encore quand votre voiture « est pleine?
« — Non... ils vont la môme chose...
« et si je les faisais trotter un peu, vous « seriez ben pus secoués... tenez...»
Pour nous en donner la preuve, le farinier donne un coup de fouet au limonier;
les chevaux prennent un temps de trot.
Lise et moi nous sautons dans la voiture , nous sommes obligés de nous tenir aux côtés de la charr tte; si cela durait, nous . serions disloqués. Pierre Lagacé rit de nos contorsions,
«—Oh! assez 1 assez! monsieur, je vous « en prie ! » s'écria Lise, « nous aimons « mieux aller doucemenu
* — J'en étions bien sûrl.. Holà!...
« holà!.. Zéphir ! •
Zéphir, c'était le limonier, se remet au pas, ses camarades l'imitent, et nous cessons de danser dans ia voiture. Et moi qui
tout à l'heure me plaignais de la lenteur de nos chevaux ! Il n'y aurait pas moyen <Fy tenir s'ils allaient toujours au trot! Le docteur Pangloss a raison : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. /N'allez pas en charrette si tous toalez brûler le pâté.
Pour nous remettre, Lise et moi, nous sortons nos provisions du panier, nous fiions le pâle, le saucisson. Rien de meilleur que le grand air et une charrette pour tous donner de l'appétit. Pendant que nops mangeons, no(re conducteur, qui a fini sa pipe, se met à siffler; puis, d'une voit forte, mais assez harmonieuse, nous régale delà chanson suivante, dont i! était difficile de comprendre l'air, mais dont voici
exactement les paroles et la prononciation :
C'est le vieillard du petit pont.
On dit qu'il se marie
k une jeune fille,
Qui n'a pascor quinze ans.
Hélas! h pauvre fille
Pass'ra bien mal son temps.
* Toute la première nuit 4
Qu'ils ont couché ensemble* Le vieillard lui tourna le dos.
La belle est mal contente :
c Prenez, prenez la belle, % Prenez votre repos ; c A l'heure de ménuie « Nous changeons de propos. >
Quand es» venue l'heure de mèmi* La bçlje se ié**UW ;
— ISO —
JEU' pince le vieillard au do», EH' le mord à l'oreille.
• Finissez donc, la belle, c Finissez tout cela !
t Si vous êtes amoureuse, « Moi, je né le suis pas. »
Le lendemain , de bon matin, La petite épousée S'en va d'un air vexé un brin, Trouver* monsieur son père, c Bonjour monsieur mon père, c N'avez- vous pas grand tort c De me donner un homme c Toute la nuit qu'il dort? •
La chanson nous avait fait, rire i chantée par Odry, je suis persuadé qu'elle aurait un grand succès. Le farinier, qui paraissait flatté de l'effet que produisait sa voix, enjolivait chaque couplet d'un agrément
natif eau , cl jetait ensuite un regard dans la •' voiture.» Quand il a fini, je lui propose dfc goûter dû pâté ^yecnûuô.
« — Non, non, merci... j'ai satisfait à
• /> « la nature avant de partir de Paris, je
« déjeûnerons à Vauderlant.
« — A Vauderlant, est-ce loin d'ici ?
« — Nous v'ià au Bourget, c'est à trois c lieues pus loin.
« — Nous nous y arrêterons? <:
« — Pardi ! une bonne heure pour re-
« poser les chevaux. »
Nous étions en effet arrivés au Bourget , grand village où il y a de fort belles maisons; mais, à la campagne, je cherche le pittoresque, le rustique; je ne veux pas y retrouver rien qui me rappelle Paris. Le Bourget péui praire à ces personnes qu i , lorsqu'elles ont une maison de campagne 9 ne sortent jamais de leur jardin.
Notre route est toujours belle, mais toujours uniforme, bien large, bordée d'arbres, de fossés; en-deçà des plaines, des blés, des terrains plats. Rien de remarquable, rien qui puisse vous faire reconnaître un site, une place; on ne sait jamais si Ton approche, si Ton a fait beaucoup de chemin. Les belles routes soht bien ennuyeuses I
- ut — .
Heureuse Liée et moi tiou* satoftê iiottl créer ce que nous ne voyons pâé; bous bâ« tissons en idée de jolies fermes, dé délicieuses retraites, aar endroits dû **tife a* voyôûs rien. Pour peu qee Lise apftrçttftè au loin un petit bouquet de bois * une ttufie d'arbres,. elle médit : « Qîlej**ftifi$ t rais à demeurer là, dans une petite ehaii* c mière... avec des poulets, des canards et « toi!... »
Je m'amuse des projfcti 4e te^jêiih* compagne, qui, dans ses rêves de bonheur, ne me sépare jamais des poulets et des canards. Je ris, je la lutine, je lui dérobe un baiser... Le farinier se retourne, siffle, chantonne, et se permet aussi d'avoir un air malin» fist-ee que je Ae soi*
pas libre d'embrasser Lise?... Je sais bien que M. Pierre Lagacé n'a pas l'air de le trouver mauvais, mais je remarque seulement qu'il regarde trop souvent ma petite compagne.,. Il est vrai que Lise est bien gentille, et cefarinier a des yeux... de forts grands yeux môme !... et qui ne sont pas timides.
Quand le farinier regarde trop longtemps du côté de Lise Je lui adresse la parole pour le distraire.
c — Y a-t-il longtemps que vous êtes farinier, monsieur Pierre Lagacé?
« «r- Trois ans environ.
..« —Et avant.... vous faisiez quelque chose?... *
« — Oh ! que oui î... j'en ons fait de « ces choses. • . et de toutes les couleurs» . . « eh! eh!...
c — Demande- lui donc quelles choses « il a faites*» me dit tout bas Lise, «qela % nous amusera. . .'
« — Oui , mais ces choses-là ne sont peut-être pas toutes de nature à être racontées... à une femme.
« — Oh! mon ami, à la campagne on c on n'est pas susceptible.
? *• Cet homme n'a pas l'air bavard. .;.
t je crois qu'il aime mieux te regarder que t parler.
« ~» Est-ce que tu vas être jaloux du fat rinier?
t u fricot ! non certainement, mais je
* voudrais bien qu'il ne te regardât pas si
• souvent. » '
▲ti 1 que Itosé est jolie! ...
R'Iintintin!...
C'était fa faripjer quj chômait en regardant Lise de coté. Je n'aiipe ppp eett#
- ItT —
chanson-là, et je m'empresse de ITnterrorapre.
« — Ayez-voys seryi 9 monsieur La - « gacé T . .
« — Servi?... oh l gitt'oniJ».» mais pas c longtemps... çà me déplaisait d'être corn- « mandé; j'avons eu une jeunesse tumul- « tueuse, comme dit c 1 l'autre.
v c — Mais vous êtes jeune eneore.
t — Trente-et-un ans à la mi-carême.
€ — On aime toujours à s'amusera cet
« — , J 'crois ben !.. mais c'est pas Jes oc-r « casions qui manquent... Sije suis uç
< peu moins turbateur qu'autrefois.. • çà « n'empêche pas qu'on ne soit bon là tout « (Tmêjne!... Oh! Dieu!... ai-je fait de
< ces fariboles!...
' L« corser de m* 6eH& Contient deux pommes d'or.- , >
t R'lintintinî
« — Je suis sûr que vos aventures sont c amusantes?... — *
« — Oh ! qu'oui, elles ne sont pas tris- « tes!... et je puis dire sans artifice que le « beau sexe en fait les honneurs.
« — Vous êtes amateur des daiaei ?* '
« — Des dames! desdemofoeRes! tfos*ert vantes ! çà m'est ben égal à moi! pourvu « qu'elles ne soient pas trop rafalées.. Ohl « mais c'est quej' m'y connais... et qu'on c n'm'en fait pas accroire!., que je mecon- « nais en beauté comme en farine l... et ' « v'ià madame ou manuelle là~ba$.jjjii'est . c ben gentille tout de même... et fièrement « qu'elle est gentille !... et c'est que je « m'y connais !... eh 1 eh !... »
Lise me regarde en riant; moi, je vois avec plaisir que nous approchons 4e Vau- ,de riant.
«—Ce village.,, là-bas... est-ce celui où « nous nous reposerons.
— 4M — « — Oui, c'est Yauderlant.
c — Çà m'a l'air bien pauvre, ily a bien c peu de maisons.
« — C'est pas un gros endroit, mats SI t y a une auberge.. .. on. trouve à manger. »
L'aspect de Vauderlant rappelle ces misérables villages d'Italie dans lesquels tous les habitants sont voleurs ou mendiants, moins la beauté du paysage et l'originalité des costumes. A Vauderlant, on ne trouve rien qui repose agréablement la vue, si ce n'est un petit cimetière mal entretenu et pltnté ds croix qui menacent de vouloir
s'enterrer aussi; c'est l'endroit qui m'a çemblé le plus g?i du village,
Nous descendons de notre épuipage. !1 est alors plus de onze. heures, et nous ne sommes pas à moitié chemin. Pendant que le iarinier s'occupe de ses chevaux et de lui, nous entrons dans l'auberge, car nous avons faim... En voyage nous avons presque toujours faim, et nous ne voulons pas nous en tenir aux provisions du panier, qui ne sont que pour l'amusement de la route.
Une femme presque aussi laide que le village nous offre d'abord tout ce que opus (jésirons, majselje finit par nous avouer qu'elle n'a que du veau rôljet des <#ufV 11
vabitautant nous dire cela tout de suite.
Va donc pour le veau rôti et l'omelette de rigueur. Nous mangeons avec tant de plaisir, que l'aubergiste a l'air tout étonné de l'accueil fait à son veau rôti. . .
Notre repas terminé nous sortons de l'auberge; nous avons encore trois quarts d'heure devant nous, il faut les employer à nous promener , à voir les environs.
Quand on a déjà passé plus de cinq heures en voiture, on est bien aise de se dégourdir les jambes.
Nous allons au hasard dans le premier chemin qui s'offre à nous; il nous conduit dans des champs plantés de blés et depom-
miers. Ce pays n'est point pittoresque ; presque pas d'ombre pour se 'garantir du soleil; mais , avec une femme que l'on aime, il n y a point de pays ennuyeux : la' nature a toujours un beau côté, il nes'agit que de le trouver.
Le temps passe vite pour nous, et nous quittons presque à regret, les bluets et les pommes; mais nous craignons de faire attendre le farinier, qui serait homme à partir sans nous.
M. Pierre Lagacé déjeûnait ou dînait encore. Nous lui disons qu'il y a plus d'une heure que nous sommes à Vauderlant, mais cet homme-là ne partagera jamais notre impatience.
Enfin les chevaux sont remis à la lourde voiture. Nous sommes de nouveau sur notre paille, nous revoilà eu routes. 6t toujours un chemin superbe, bien droit , bien uniforme ; ce sérail à périr d'çnnui si Lise n'était pas avec moi.
Le farinier semble plus en train de causer, sa figure est plus enluminée, c'est probablement l'effet de son repas ; il lorgne encore plus souvent Lise, en fredonnant des: fin' tes jolie, ma Manon, je Caime tout de boni ou: Ce soir il fera noir, nous pourrons nous revoir^
Tous ces refrains me semblent dits avec intention, Pierre Lagacé est revenu s'asseoira rentrée de la voiture; voulant tou-
jours l'occuper, j'enta&e la conversasation :
t Vousavéi une voix superbe... je gage t ^ue vous êtes uu dos tara* chanteurs « d'Ermenonville.
t — Oh t dam 9 i' disent tous comme ci « que je prends des leçons Je gazouillet meut à Paris 1... que je vas aux çspectac des où Ton fait des bêtises en mifti- « que !•.. maia c'est pas vrai.... j'aime « mieux un demi-setier que toutes les co- « médies !.., et d'ailleurs j'en avons assez « vu autrefois des comédies... que même « j'avons manqué de jouer dans queuque « chose dont je &ô sais pas le nom.
c — Vraiment ?... vous piquet ma.cu< « riosilé... •»
« — Voulez-vous que je vous conte ma « vie? j'vaç vous la oooier loutre même , t si çà n'ennuie pas c'ie jolie petite mam- « zelle...
« — Non , monsieur le farinier, çà ne < m'ennuiera pas; au contraire. 4 - .
-'« — vEhhen ! alors , j ? vas vous défiler « çà. Figurez-vous d'abord que je sommes a né dans le pays des fameux pruneaux,./
« — A Tours ?
« — Oui, z'à Tours j c'es\ $j, fluenjon.
* c £ére en vendait dans des petits paniers
« font plats, que ma mère s'allait promener
« avec les beaux garçons du village, di-
€ sant qu'elle ne voulait pas passer sa jeu-
« nesse au sein des pruneaux, et que moi,
« pendant ce temps-là , je mangeais tout
« ce que je pouvais attraper dans les petits
« paniers. On me mit dans une pension...
c une école... çà ne m'allait pas; j'aimais
« mieux jouer aux noyaux, au bouchon ,
« que d'apprendre l'écriture. A dix ans^,
« on me retira de l'école :je nesavais pas
« encore épeler, mais j'étais déjà de force
« à rosser tous mes camarades. Ma mère
c était morte, mon père voulut me mettre
« dans son état, mais je ne savais qu'em-
5, brasser les petites servantes qui venaient
« acheter leur cassonade chez nous. Et
c plus je grandirais, et plus j'en ambras* « sais !.., si ben que les pères et mères de 5 rendrait, qui étaientdes gens ridicijlçs, f qui n'aimaient point à rire.allèrentprior c mon père de me renvoyer de la ville, c Mon père ne se le fit par dire deux fois... c il m'envoya à Ponloise; chez un fera* ier c de ses amis .
H£c J'avais quinze ans lorsque j'arrivai à la c ferme. Il n'y avait pas six mois que j'é-
c tais à Pontoise, que j'avais déjàembras-
c se toutes les filles du pays...
« *- Monsieur Pierre Lagacé , vous me « Alites un terrible embrasseur à ce qu'il x ne paraît 1
{ « ~+ C'est ma mime} tjuotl;.*,, tarie te « bit $W mrn&&* l« M on meprô tmobre c de nj'en allçrde ftw toise. 3ref, portant « près de quatre ans, je cour ua le mo*fo c A Meaux on me surprit en téte-à-tète c avec la fille du maire; le père voulut se c fâcher, je lui .enfonçai deux côtes et je c m'enfuis. A Beau vais le maître de poste c trouva mauvais que sa femme me don* c nftt des rendez- vous à la brune, je lui dé* t mis le genou en le jetant sur une meule c de foin. A Nan terre, le frère d'une pec tite paysanne ben gentille voulut se fâ- € cher parce que j'entrais chez sa sœur par * la fenêtre au lieu d'entrer par la porte , c je lui cassai la jambe en le poussant dou-
t ceméntde côté. >
Lise se serre contre no» «& mé éitttt à
<- aoo —
c l'oreille : c Ah ! mon ami I quel irilain c homme !.... mais c'est épouvantable « loat cela.,.,, je commence à en avoifr € peur..». » ' . *
Je rassure Lise, quoi qu'au fond je ne sois pas très satisfait du récit du fermier. Ce* Iûï-ci continue :
c Oh I dam t partout où je m'arrêtais
c j'eus comme çà des petites drôleries...
c— Vous appelez cela des drôleriejt, c monsieur Pierre, enfoncer des côtes, cas- « W;d« jwbe* t~*
— toi —
< — - Histoire de rire 1 faut ben qfue jeu* 3 ngsse se passe... cardans lefoftd^je Ht f suifipas plu^.^épliant qu'un pig^cm. Mo»
S père W^ru^ j'étqi* alors £ Paris. * |'Mr .c rjtfû $e d^ux mille trois ceqU franc***»
c JeJes mangeai eu quinze jours l...obJ jf çà allai» bep,Je régalais faut le. motte* f |as amis 4e me$ amis U. r leurs maîtres»
f ses!... leur? parents!... si ben que le* c pj uaeaux furent vite dépensés. Vint J% < conscription, il fallut partir. D'abord ç^ c m'amusait d'être soldat, et sous l'unic forme je faisais encore plus de çonquêc tes. Mais, un mdtin, le sergent me vit c embrasser une cantinière qu'il reluquait.
« Il voulut me mettre la main au collet; « moi, je lui mis trois pouces de mon sa- « bre dans le ventre. Après cela, il ne me
* 'ratait plus qu'à déserter: c'est ce que je #i<fe,et ffellfti me'eaeherdansun mouliri «ouPonmedotinade l'ouvrage. Tinrent ^ctasuite tes défaites ée l'empereur , Kii-
* vasion des armées étrangères, fes tiosa- < «{des qui approchaient de Parts; je sortîs
* de mon moulin et j'allai me battre eu
* simple amateur,' et comme ci ne sertit
* à rien, je ne tardai pas à revenir à ma
* farine, et me voilà tranquille à Ermecnonvitle, embrassant encore les filles c quand elles sont gentilles et toujours disk pesé à rosser celui à qui ça ne plairait i pas. »
M. Pierre Lagacé a terminé son récit , qui nt m'a pas amusé du tout ; Lise aussi
semble inquiète, se tient contre moi et ne rit plus. Nous sommes arrivés à Louvres.
c Nous v'Iadans le pays du ratafia*, dit c le farinier, c'est ici qu'il est fameux..»
« *n preaefrvotis?
c — Non... nous n'en désirons pas.
« — Tenez, là.,, dans cV auberge ïîy a « une servante bien avenante!.,, fohs eu < une drôle de scène il y a quinze jours «'dans cYauberge-là... Une voyageuse' c avec qui je riais dans la cour... ohl une « femme superbe !... son mari ou son pè- « re... j' sais pas ! enfin un petit gros ar- « rive et me demande de queu droit je
c ris avec la dame... ob ! dequeu droit!
c que je lui réponds. . . et je lui donne •c une chiquenaude qui le fait tomber dans « le puits. >
Lise fait un bond sur te paille; je m'écrie : « Mais on l'a retiré du puits j'esc père?...
c — Ah ! j' sais pas l...je ne Tons pas c demandé. C'est que, voyez-vous, je suis^ c fort comme un lion.. . je déiacinepnar^ « bre de dix ans... rien qu'en le secouant, s
c — C'est Roland le Furieux que cet c homme-là , * me dis-je en moi-même.