Réapparition des marques c^uloises d'autorité
Cependant par-ci par-là, si ce n*est dans toute la Gaule, au moins dans certaines localités, les emblèmes, les symboles druidiques , les simulacres et les cérémonies , par tradition ou par habitude, restaient vivants dans le peuple. Us avaient perdu leur nature, subi de tinsses interprétations , mais ils se perpétuaient, enracinés dans le i limon de nombreux cantons de la Celtique. Des statuettes des idoles , restaient debout tout le courant des siècles , honorées du culte ^populaire (4o}. Les uns disaient que c'étaient les images dlsis ou de Diane, les autres, que c'étaient les images de saintes inconnues.
Le clergé, par curiosité, ou pour ne pas effaroucher le peuple, ou peut-être par quelque respect pour l'antiquité locale qu'il partageait par d'autres motifs avec le vulgaire, gardait ces monuments de l'idolâtrie près des églises, dans des sacristies. L'explication de ces monuments dépendait de leur érudition, de traditions populaires défigurées par la marche du temps.
Des communes, des familles, conservaient de génération en génération des monuments semblables, en y attachant tout leur intérêt, toutes leurs amours, toute leur vénération. La héraldique des familles s'est enrichie de ces dépôts de monuments et des traditions. Jeux, fêtes, divertissements, spectacles publics devenaient plus pompeux , par leur réminiscence et leur réapparition ; l'action publique, politique et civile recevait quelque importance de plus , quand elle était accompagnée de manifestations des objets et des usages surannés mais vénérés. Les recherches héraldiques ont puisé dans ce magasin, enconibré d'éléments dégénérés et confus, elles étaient forcées d'y scruter, parce que la vanité inventait des contes qu'elle rattachait à ces éléments au-dessus de la réalité.
En effet, la héraldique s'emparait de ces éléments surtout dans les siècles de croisades et de'chevalerie. Les éléments celtiques étaient recherchés, comme les plus anciens, les plus honorables par leur vétusté , les plus respectables aux habitants de la France, dont le sentiment s'inclinait vers le génie gaulois.
L'autorité royale, quoique émanée de la race franke, s'assimi-
(4o) Dom Martin, t. II, p. 135, 146.--Ponr ce qui concerne U Belgique, voyei Fouvrage curieux de A. G. B. Schayes, essai hist. sur lea usages, les croyances, les traditions des Belges, Louvain, 1834, in-8*.
DU TYPE GAULOIS. 4â7
lant au génie local, s'accommoda à ce sentiment : le symbole gaulois de Tautorité , reparut parmi les signes royaux et donna Forigine à la fleur de lys. Les Garlovingiens, tout franks , assis sur les décombres de Fempire romain , négligeaient encore cet emblème du pouvoir. On le voit pour la première fois dans le sceau de Robert qui était investi de la royauté à leur détriment (996-1031). 11 y tient dans sa main une fleur trifouille (pi. XII, â4) qu'on voit sur^des monnaies gauloises de la suprématie éduenne. Cet emblème varia déforme, se rapprochant toujours aux formes gauloises, sur des sceaux de Henri et de Philippe (10âl-1108)(2S), deLouis-le-gros (1108-1137), (26) deLouis-lejeune et de PhiUppe Auguste (1137-1223) (27) de Louis VIII et IX (1226-1270) (28) et il resta toujours fleur, sans queue ou sur une très-courte. Enfin, il se forma en fleur de lys à l'étamine et figure de cette façon sur les sceaux de Louis IX (31). Depuis cette époque , les rois ne le soulevèrent plus comme fleur isolée et séparée de toute base ; ils eurent recours à des sceptres pour manifester leur pouvoir. Déjà Henri P' tenait , outre la petite fleur, un çceptre en forme d'un bâton à pomme. Ses successeurs portant toujours, dans leur droite, la petite fleur, prenaient dans leur gauche comme sceptre , un bâton très-long , orné au bout d'une fleur de lys (29) (4i). La fleur de lys, recouvrant son antique valeur, son autorité, très-souvent est un objet très-important dans le type monétaire.
Les Gapets qui ont soulevé ce signe celtique, peut-être se sont servi dans maintes occasions de la main druidique : elle ne re» parait dans des sceaux que du temps de Louis X (1314, 1316), comme sceptre de justice (30). On voit une main dans de nombreuses monnaies antérieures à cette époque , mais elle semble avoir son origine au delà de la Gaule; par conséquent, on ne peut la relater aux éléments celtiques.
Une croix, comme marque d'autorité, tient plus à la source gauloise. On a pu lui donner l'interprétation chrétienne , religieuse, mais si elle figure sur dessceattas saxonnes de Kent, elle a pu reparaître dans des temps antéchrétiens, à l'instar de celle
(4i) M. Rey, dans sa publication, discute sur Toriginede la fleur de lys ; il en a donné un article dans larei^ue numismatique,! II/p. 15. Userait bon dans ces recherches, do distinguer les festons et décorations insignifiantes, ou ayant une antre valeur, de la marque réelle de Tautorité que nous présente sous tant de formes la monnaie gauloise.
qui figurait sur une grande quantité de monnaies gauloises , comme emblème druidique qui devait recevoir une nouvelle interprétation. Bientôt, par cette nouvelle interprétation, elle perd sa valeur primitive. Caractérisant un côté dies deniers , elle n'a aucun rapport avec les réminiscences du druidisme , mais se trouvant associée à quelque coin de la pile, elle peut y avoir son origine druidique (pi. XII, 40, 4d).
Au nombre des marques d'autorité chez les Gaulois , on peut distinguer une espèce de houlette courbée au bout en limaçon, conforme à une crosse ^iscopale. Bubnorex durnac,en tient une semblable dans les mains comme si c'était la moitié du sceptre druidique bicorne (pi. VI, 19, â6). U est singulier que certains^ tiers de sol mérovingiens , façonnaient dans leurs empreintes quelques décorations analogues au sceptre bicorne (pi. XII, 17, 18) (4a) ; il est plus remarquable, qu'au mi* siècle, sur la monnaie des environs de Tournay (Boornik), à Liège, Noyon, Meaux, Tournay même, cette espèce de crosse ou houlette terminée en limaçon, entre dans différentes compositions du coin. A Liège les deux crosses ornent le perron surmonté d'un Mon (ââ); à Itoyon elles se tient avec des croisettes (33) ; à Meaux et à Tournay , elles s'adossent isolément , désignant les deux crosses de l'autorité épiscopale.
170. Généralités de la réapparition du type gaulois dans la monnaie de la.
féodaUté.
La réapparition des emblèmes de l'autorité celtique avait lien au moment de la chute des Garlovingiens, ou plutôt de la dissolution de l'ancienne société et de la formation d'une noavelle , quatifiée de féodale, dans laquelle tout s'isole, et où chacun comme il le peut, cherche à établir sa position séparément, son indépendance individuellement, sa domination pour son propre compte. B'abord cesontlespersonnesqui agissent éphémèrement, bientôt les familles se constituent, enfin les corporations et les conununes se forment. Cette action anima l'esprit local., et lui donna delà
(4^) Nous avons qualifié d'ostensoire le coin de Rtomo du monétoire Merio, et de Redonis du monétaire Ganterellus (num. du moyen èf^e^ l re partie, p. 34). Cette explication peut-être bonne, mais quand on compare la façon de ce coin (pi. XII, 18), avec le coin deCaturca (revue num., I. IV, pi. IX, 1); (pi. XII, 17)., en est entraîné à d'autres combinaisons que nous exposons dans le texte.
vigueur. On s'arrache des liens de Tempire mortetderélément frank fondé sur les bases pourries de l'empire.
La France se constitue dans son esprit local, se guide par le génie gaulois. Il est ressuscité ce génie , il se révolte contre le passé qui Ta humilié et il se manifeste dans les mœurs , dans l'organisation sociale, dans les habitudes et dans le coin de la monnaie.
Ce coin devient varié selon les localités, comme l'était l'ancien celtique ; il est soumis au symbolisme du culte et à l'ascendant de la hiérarchie, comme Tétait l'ancien.
Il est simple et cruciforme dans les parties méridionales , comme l'était le gaulois ; il est plus varié dans les parties centrales et maritimes du nord , à l'instar de l'antique. Il avait un côté de la monnaie destiné à la croix , symbole de la foi que la nation confessait , il ne disposait que de la pile , et c'est sur cette pile qu'il reproduit les réminiscences celtiques, analogues, conformes au type antique des Gaulois. Toulouse , ancienne capitale des Yolks tectosags , communique sa manière cruciforme aux cantons qui relevaient de son autorité , à Gahors , Rodes , Narbonne, Maguelone, Anduse. Le duc d'Aquitaine, à Bordeaux, imitant ce mode cruciforme (adopté jadis par les Aquitains Ausks ), le communique à ses dépendances , à Lecteur , Angoulême , Marche , Turenne. Des disques , croissants , fourchons (alpha), croisettes, lettres , composent ce coin du Languedoc et d'Aquitaine , comme ils composaient le type des Yolks et des Ausks. On n'y voit pas la hache du sacrificateur , elle a cédé sa place à la crosse épiscopale (43). L'interprétation de ces coins locaux a changé , mais ils ne sont pas moins conformes aux anciens des Gaulois.
Nous avons déjà remarqué la réapparition de l'emblème de l'autorité dans la fleur de lys et sa dispersion dans les monnaies locales , ce qui fait l'étude spéciale des numismatistes investigateurs. Nous devons encore noter un fait, qui ne touche pas moins la masse de la monnaie dans la réapparition de S esse.
Ce symbole , aussi répandu dans la monnaie gauloise , désavoué par les espèces romaines impériales, inconnu à celles des Franks mérovingiens et carlovingiens , se case sans fin sur une foule de monnaies locales de la féodalité. Il forme un coin essen-
(43) Numism. du moyen fige, pi. VII, France numismatique , indiquant les Tariations des types locaux.
tiel du roi Roui à Lyon (993-1030), du duc de Lorraine, Thierry (1077-1115), en même temps du comte de Mâcon (vers 1100); mais il se cantonne dans une multitude de coins , dans des cantons de la croix ; il accompagne grand nombre d'empreintes de la pile : à Rouen, Ghâteaudun , Vendôme, Senlis, Boulogne, et on^ne finirait jamais si Ton voulait énumérer ses cantonnements. Son interprétation par signum^ ( signum crucis Tel monetae) est juste et convient à l'esprit du siècle, mais sa dispersion si abondante dans tant de coins locaux , est trèssignificative pour l'appréciation du type de la monnaie féodale, qui reproduit beaucoup d'objets celtiques. L'esse devait être une des réminiscences agréables à une multitude de localités qui respiraient des souvenirs des temps reculés et les rappelaient sous l'ombre de l'interprétation pieuse et orthodoxe.