‹ Types populaires créés par les grands écrivains: Don Quichotte et SanchoChapitre 15 sur 34 · GIL BLAS QUITTANT SA VILLE NATALE COMPTE SA FORTUNE · texte numérisé non relu

GIL BLAS QUITTANT SA VILLE NATALE COMPTE SA FORTUNE

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vous croyez point sur leur parole la huitième merveille du monde. »

Ce disant, îMui rit au nez et s'en alla. Et, comme maître Corbeau, Gil Blas jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Ce n'est que le commencement de ses mésaventures. Pris par des voleurs, il est emmené dans un souterrain où il reste de longs mois. Il s'échappe en délivrant une dame prisonnière comme lui et non sans avoir abondamment garni ses poches ; mais les gens de justice l'arrêtent comme complice des voleurs et, s'ils finissent par lui rendre la liberté, ils oublient totalement de lui rendre son argent.

Tout autre que Gil Blas, après un tel début, aurait hésité à poursuivre sa route ; mais il a de la philosophie, ne prend rien au tragique et se contente de s'écrier :

« vie humaine! que tu es remplie d'aventures bizarres et de contre-temps! A peine suis-je hors d'un péril que je retombe dans un autre. Mais allons, Gil Blas, aie de la fermeté, songe qu'après ce temps il en viendra peut-être un plus heureux! »

Et bientôt, en effet, la fortune semble vouloir lui sourire. Il retrouve la dame qu'il avait délivrée; elle possédait de grandes richesses et lui fit présent de mille ducats. Voilà Gil Blas heureux! 11 ne songe plus qu'à se procurer un bel habit de cavalier; il n'en dort pas la nuit. A l'aube, il réveille toute l'hôtellerie où il loge et ne laisse pas de repos aux valets qu'ils ne lui aient amené un fripier. On lui en amène un et Gil Blas est de nouveau victime de sa vanité. La scène est plaisante.

« Seigneur cavalier, commence par dire le fripier, vous êtes bien heureux qu'on se soit adressé à moi

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plutôt qu'à un autre. Je ne veux point ici décrier mes confrères; à Dieu ne plaise que je fasse le moindre tort à leur réputation! Mais, entre nous, il n'y en a pas qui ait de la conscience. Je suis le seul fripier qui ait de la morale; je me borne à un profit raisonnable : je me contente de la livre pour sou... je veux dire du sou pour livre. Grâce au ciel, j'exerce rondement ma profession. »

Après ce préambule, que Gil Blas prit sottement au pied de la lettre, le fripier dit à ses garçons de défaire leurs paquets. On lui montra des habits de toutes sortes de couleurs; on lui en fit voir plusieurs de drap tout uni. Gil Blas les rejeta avec mépris parce qu'il les trouvait trop modfestes ; mais les valets lui en firent essayer un qui semblait avoir été fait pour sa taille et qui l'éblouit, quoiqu'il fût un peu passé. C'était un pourpoint à manches tailladées avec un hautde-chausses et un manteau, le tout de velours bleu et brodé d'or. 11 s'attacha à celui-là et le marchanda. Le fripier lui fit compliment sur la délicatesse de son goût et ajouta : « Apprenez que cet habit a été fait pour un des plus grands seigneurs du royaume et qu'il n'a pas été porté trois fois. Examinez-en le velours, il n'y en a point de plus beau; et, pour la broderie, avouez que rien n'est mieux travaillé. — Combien, dît Gil Blas, voulez-vous le vendre? — Soixante ducats, répondit le fripier : je les ai refusés ou je ne suis pas un honnête homme. » L'alternative était convaincante! Gil Blas en offrit quarante-cinq; il en valait peut-être la moitié. « Seigneur gentilhomme, reprit froidement le fripier, je ne surfais point, je n'ai qu'un mot. » Et, de peur de manquer son bel habit, Gil Blas s'empressa de donner les soixante ducats.

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Ne le blâmons pas trop, il a sa jeunesse pour excuse.

Son ignorance de la vie n'allait pas tarder à lui jouer un bien autre tour. Ayant eu Timprudence de se confier à son hôte, celui-ci s'offrit à lui procurer un domestique fidèle. Gil Blas accepta avec reconnaissance et, quelques jours après, son fidèle domestique disparaissait en lui emportant ses mille ducats!

« Que faire? Se demande notre héros. — Imitemoi, lui répond un condisciple qu'il retrouve juste à point sous la livrée d'un valet. Le métier de laquais est pénible pour un imbécile, mais il a des charmes pour un garçon d'esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. Il entre dans une maison pour commander plutôt que pour servir. Il commence par étudier son maître; il se prête à ses défauts, gagne sa confiance et le mène ensuite par le nez. Il vit sans inquiétude dans une bonne maison. Après avoir bu et mangé tout son soûl, il s'endort tranquillement comme un enfant de famille, sans s'embarrasser du boucher ni du boulanger. »

Voilà Gil Blas convaincu. Mais son premier essai n'est pas heureux. Le chanoine chez qui il est entré lui promet de le coucher sur son testament, et Gil Blas, plein de zèle, fait son service en conscience, jamais ne se plaint d'être toutes les nuits sur pied. Imaginez-vous son désappointement quand, après la mort de son maître, il s'entend lire l'article suivant du testament : « Itenif puisque Gil Blas est un garçon qui a déjà de la littérature, pour achever de le rendre savant, je lui laisse ma bibliothèque, tous mes livres et mes manuscrits, sans aucune exception. » Or la prétendue bibliothèque ne se composait que du

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Parfait Cuisinier et d'un Traité des indigestions I Sivec la manière de les guérir; quant aux manuscrits, le plus curieux contenait toutes les pièces d'un procès que le chanoine avait eu jadis. Abandonnant le tout, Gil Blas s'en va à la recherche d'une autre condition ; mais sa satisfaction de lui-même et sa confiance en autrui sont bien ébranlées !

Un médecin de Valladolid, l'illustre Sangrado, le prend pour aide et lui enseigne d'un coup tous les secrets de la médecine : « Les autres médecins, ditil, en font consister la connaissance dans mille sciences pénibles; moi, je prétends t'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et l'anatomie. Sache, mon ami, qu'il ne faut que saigner et boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Je n'ai plus rien à t'apprendre, tu sais la médecine à fond. » Or, il arriva qu'il y eut beaucoup de malades celte année-là; il ne se passait pas de jour que le maître et son élève ne vissent huit ou dix malades, ce qui suppose bien de l'eau bue et du sang répandu. Le résultat était infaillible : rarement les deux médecins faisaient trois visites à un même malade; dès la seconde, on leur apprenait qu'il venait d'être enterré ou ils le trouvaient à l'agonie.

Gil Blas, qui n'avait pas encore eu le temps de s'endurcir au meurtre, finit par éprouver des remords. « Monsieur, dit-il un soir au docteur Sangrado, j'atteste ici le ciel que je suis exactement votre méthode; cependant tous mes malades vont en l'autre monde; on dirait qu'ils prennent plaisir à mourir pour discréditer notre médecine. J'en ai rencontré aujourd'hui deux qu'on portait en terre. — Mon enfant, lui jrépondit Sangrado, je pourrais te

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dire à peu près la même chose; je n'ai pas souvent la satisfaction de guérir les personnes qui tombent entre mes mains; et, si je n'étais pas aussi sûr de mes principes que je le suis, je croirais mes remèdes contraires à presque toutes les maladies que je traite. — Changeons de pratique, reprit Gil Blas;

ce APPRENEZ QUE CET HABIT A ÉTÉ FAIT POUR UN DES PLUS GRANDS SEIGNEURS DU ROYAUME. »

donnons, par curiosité, des préparations chimiques à nos malades; essayons le kermès : le pis qu'il en puisse arriver, c'est qu'il produise le même effet que notre eau chaude et nos saignées. — Je ferais volontiers cet essai, répliqua Sangrado, si je n'avais pas publié un livre où je vante la fréquente saignée et l'usage de la boisson : veux-tu que j'aille décrier mon ouvrage ? — Vous avez bien raison, conclut Gil Blas; il ne faut point accorder ce triomphe à vos ennemis; ils diraient que vous vous laissez désa-

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buser; ils vous perdraient de réputation. Périssent plutôt le peuple, la noblesse et le clergé ! »

Les deux associés continuèrent à travailler sur nouveaux frais, de manière qu'en moins de six semaines ils firent autant de veuves et d'orphelins que le siège de Troie. 11 semblait que la peste fût dans Valladolid, tant on y faisait de funérailles. Et Gil Blas, qui touchant plus d'honoraires avait moins de remords, commençait à trouver que la médecine était une fort bonne invention, quand une riche veuve eut la fâcheuse idée d'avoir recours à ses bons soins. En quatre jours il l'expédia. Or, la défunte s'était fiancée à un spadassin, et celui-ci, dans la fureur de son mariage manqué, jura qu'à sa première rencontre avec Gil Blas, il lui passerait son épée au travers du corps. Gil Blas l'apprit et jugea prudent de disparaître.

Sa vie s'écoule de la sorte, ballottée d'une aventure à une autre, dans un monde « de coquins, de demicoquins surtout, et de fripons mitigés, parmi lesquels surnagent quelques honnêtes gens ». Quelquefois il se laisse aller, lui aussi, à des actes blâmables; mais, un peu par honnêteté native, beaucoup par crainte des gens de justice, il se garde des grosses friponneries. Il va même s'améliorant de jour en jour; les mauvais exemples ont peu de prise sur lui. C'est ainsi qu'après avoir vu partout les valets dérober le bien de leurs maîtres, il reste intègre et capable d'épouser les intérêts de ceux qu'il sert.

« Je suis riche, lui dit le comte Galiano en le prenant à son service; mais ma dépense va tous les ans fort au delà de mes revenus. Et pourquoi? c'est qu'on me vole, c'est qu'on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je

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veux faire observer mes gens par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite; et c'est vous que je choisis pour cette commission. Si vous vous en acquittez bien, soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. » Le soir même, Gil Blas fut proclamé surintendant de la maison. Son premier soin fut de se faire donner un état des provisions, de visiter la cave et de prendre connaissance de tout ce qu'il y avait dans l'office en argenterie et en linge. 11 réforma ensuite les abus avec une telle rigueur qu'en quatre mois la dépense diminua de trois mille ducats. Son maître le comblait de louanges et prenait de jour en jour plus d'affection pour lui. Mais, par malheur, Gil Blas tomba malade; la fièvre le prit et il perdit toute connaissance. Quand il revint à lui, il se trouva abandonné dans une chambre garnie où le bon seigneur l'avait fait transporter dès le second jour, de peur qu'il ne mourût chez lui, et lui-même était parti sans plus se mettre en peine du phénix des intendants . Gil Blas s'en consola en se disant que les personnes de qualité étaient sujettes à ces fautes de mémoire.

Quelles que soient les déceptions, en effet, il ne s'emporte jamais contre l'injustice; il a de la philosophie et connaît la nature humaine. « J'ai été un sot, se dit-il, et je suis puni de ma sottise. »

Ce trait essentiel de son caractère se révèle encore dans son aventure avec l'archevêque de Grenade. Ce prélat l'avait pris pour secrétaire en lui disant : « On trouve mes écrits également forts et délicats; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps et me sauver avec toute ma réputation; lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir : je m'en rapporterai à ton jugement. » Or, l'archevêque eut une attaque

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d'apoplexie et ses écrits ne tardèrent pas à s'en ressentir. Un jour, Gil Blas lui dit : « Puisque vous m'avez recommandé d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi? » Ces paroles firent pâlir l'archevêque, qui dit avec un sourire forcé : c< Monsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût? — Je ne dis pas cela. Monseigneur, interrompit le pauvre secrétaire, tout déconcerté en voyant l'effet produit par sa franchise. Je la trouve excellente, quoique un peu au-dessous de vos autres ouvrages. — Je vous entends, répliqua l'archevêque; je. vous parais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot : vous croyez qu'il est temps que je songe à la retraite? — Je n'aurais pas été assez hardi, répondit le pauvre Gil Blas, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir mauvais gré de ma hardiesse... — A Dieu ne plaise, interrompit le prélat, à Dieu ne plaise que je vous la reproche! Je ne trouve point du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C^est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée!... N'en parlons plus, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune pour démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais composé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas votre approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents. » Et, poussant Gil Blas par les épaules hors de son cabinet, il lui dit de se faire donner cent ducats et d'aller chercher un autre

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poste : procédé évidemment injuste, mais dont Gil Blas se consola vite en se disant qu'il avait été bien naïf de vouloir ouvrir les yeux à un auteur accoutumé à s'entendre louer.

Tant de souplesse finit par être récompensée. Gil Blas, devenu secrétaire du premier ministre d'Es-

GIL BLAS CHASSÉ PAR l'aRCHEVÊQUE DE GRENADE.

pagne, le duc de Lerme, gagna la confiance de son maître et sut la conserver. Sans scrupule, il se mit à vendre les faveurs que sa position lui permettait d'obtenir du tout-puissant ministre, et, en peu de temps, il fit une grosse fortune; mais ses mœurs se corrompirent. Avant d'être à la cour, il était compatissant et charitable de son naturel; il y devint plus dur qu'un caillou. Sa conscience se réveilla avec la disgrâce, qui vint un jour sous la forme d'un empri-

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sonnement dans la tour de Ségovie, où seigneur Gil Blas fut déposé brusquement sur la paille d'un cachot. Toutefois cette disgrâce dura peu : redevenu le favori d'un nouveau ministre, le comte d'Olivarès, Gil Blas se montra honnête et servit l'Etat de son mieux; après quoi, il se retira dans son château où il acheva paisiblement sa vie.

Gil Blas n'a rien d'héroïque : c'est un bon garçon, sans malice, sans grande délicatesse, sans bravoure, « qui ne prend jamais la vie au tragique, qui se relève et se console vite de toutes ses disgrâces, toujours tourné vers l'avenir, jamais vers le passé, toujours en action, jamais rêveur ni contemplatif, que l'expérience mène rudement de la vanité puérile à Tégoïsme calculateur et qui finit par s'élever assez tard à une solide, encore qu'un peu grosse moralité (Lanson) ».

Tigaro.

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