CRISPIN DÉGUISÉ EN FEMME VEUVE
Après avoir tué dans le vieillard toute bienveillance pour le neveu bas-normand, Crispin se déguise en femme veuve et de nouveau s'en vient se présenter, cette fois, en qualité de nièce.
Et Géronte de lui dire avec une certaine inquiétude :
Peut-on vous demander, sans vous faire de peine, Quel sujet si pressant vous fait quitter le Maine ?
84 Types créés par les Grands Ecriçains,
— Un procès! répond Crispin;mais
Ce procès n'est pas seul le sujet qui m'amène Et qui m'a fait quitter si brusquement le Maine. Ayant appris, monsieur, par gens digne de foi, Qui m'ont fait un récit de vous, et que je crois, Que vous étiez un homme atteint de plus d'un vice, Un ivrogne, un joueur...
GÉRONTE
Est-ce à moi, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse?
CRISPIN
Oui, mon oncle, à vous-même. A-t-il rien qui vous blesse. Puisqu'il est copié d'après la vérité ?
GÉRONTE
Je ne sais qui retient l'effet de ma colère.
CRISPIN
Ainsi, sur le rapport de mille honnêtes gens. Nous avons fait, monsieur, assembler vos parents; Et, pour vous empêcher, dans ce désordre extrême, De manger notre bien, et vous perdre vous-même. Nous avons résolu, d'une commune voix, De vous faire interdire, en observant les lois.
GÉRONTE
Moi, me faire interdire I Ah ciel ! quelle famille I
Sortez d'ici, madame, et que, de votre vie, D'y remettre le pied il ne vous prenne envie. Sortez d'ici, vous dis-je, et sans vous arrêter...
Et Tinfortuné Géronte, incapable d'en dire plus, se traîne jusqu'à son lit où il tombe évanoui; par la
Crispin.
suite, jamais plus il ne manifeste Tintention de laisser la moindre chose à son neveu bas-normand, ni à la nièce du Maine.
En somme, c'est là un tour d'escroc, et tous les traits de Crispin sont de cette nature; aussi, au xviii* siècle, appelait-on crispinade toute pièce de théâtre où un père, un oncle, un tuteur, était dupé par un valet impudent.