M. POIRIER. M. JOURDAIN. M. DIMANCHE. M. JOSSE. M. GUILLAUME
Types bourgeois.
MONSIEUR JOSSE, MONSIEUR GUILLAUME, MONSIEUR DIMANCHE, MONSIEUR JOURDAIN, MONSIEUR POIRIER.
Apreté au gain, sottise, vanité : tels sont les défauts propres aux types bourgeois créés par les grands écrivains.
Monsieur Josse, Monsieur Guillaume.
Ces traits sont déjà bien marqués chez M. Guillaume, le riche marchand drapier de V Avocat Patheliriy chef-d^œuvre du moyen âge dont Tauteur est inconnu.
M. Guillaume n'a jamais fait crédit à un inconnu, mais vient maître Pathelin qui prétend retrouver sur son visage la majesté de feu Guillaume Joceaulme le
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père et les charmes d'une tante défunte, la bonne Laurence.
Et le vanileux drapier laisse, pour la première fois de sa vie, emporter son drap contre promesse de paiement, non toutefois sans l'avoir vendu beaucoup plus cher qu'il ne valait : excellent trail de vérité, car la vanité, à quelque point qu'elle s'enfle, ne peut détruire tout d'un coup l'amour du gain devenu une préoccupation de tous les instants, le ressort de tous les actes.
Gagner, gagner toujours : c'est encore le trait qui donne tant de relief aux deux personnages de M. Josse et de M. Guillaume, quoiqu'ils ne fassent qu'une apparition fugitive dans la comédie de Molière, V Amour médecin (1665). Un père, Sganarelle, voyant sa fille plongée dans une mélancolie profonde s'en va demander un conseil à ses deux compères, M. Josse l'orfèvre et M. Guillaume le tapissier.
« Pour moi, dit M. Josse, je tiens que la braverie et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles; et si j'étais que de vous, je lui achèterais dès aujourd'hui une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d'émeraudes.
— Et moi, s'écrie M. Guillaume, si j'étais en votre place, j'achèterais une belle tenture de tapisserie de verdure ou à personnages, que je ferais mettre à sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue. »
Mais Sganarelle, qui connaît son monde, réplique :
(( Ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez
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la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Aussi, quoique vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. »
Vous êtes orfës^re^ Monsieur Josse, Le mot méritait de rester et, de fait, il est passé en proverbe.
Monsieur Dimanche.
Après fortune faite, Tâpreté au gain s'atténue, disparaît, et la vanité n'ayant plus son contre-poids fait des ravages dans l'âme naïve de l'enrichi d'hier.- 11 rougit d'avoir été marchand, dédaigne ses amis d'autrefois et ne se tient plus d'aise le jour où il fait connaissance d'un grand seigneur qui consent à le gruger sans vergogne.
Voyez M. Dimanche, première esquisse de l'illustre M. Jourdain. Don Juan lui doit une grosse somme; mais, dit-il, « il me fait tant de civilités et tant de compliments, que je ne saurais jamais lui demander de l'argent ». Et, de fait, le grand seigneur est admirable dans sa manière d'éconduire l'importun qui une fois s'est enhardi à venir présenter une timide réclamation :
Dox Juan. -^ Ah! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir et que je veux de mal à mes gens de ne pas vous avoir fait entrer d'abord! J'avais donné ordre qu'on ne me fit parler à personne, mais cet ordre n'était pas pour vous et vous êtes en droit de ne jamais trouver de porte fermée chez moi.
M. Dimanche. — Je vous suis fort obligé. J'étais venu...
go Types créés par les Grands Ecrwains.
Don Juan. — Allons, vite un siège pour M. Dimanche.
M. Dimanche. — Monsieur, je suis bien comme cela.
Don Juan. — Je veux que vous soyez assis contre moi.
M. Dimanche. — Gela n'est point nécessaire.
Don Juan. — Olez ce pliant et apportez un fauteuil.
M. Dimanche. — Monsieur, vous vous moquez, et...
Don Juan. — Non, non, je sais ce que je vous dois! et je ne veux point qu'on mette de différence entre nous deux.
M. Dimanche. — Monsieur...
Don Juan. — Allons, asseyez-vous.
M. Dimanche. — Il n'est pas besoin, monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous dire. J'étais...
Don Juan. — Mettez-vous là, vous dis-je.
M. Dimanche. — Non, monsieur, je suis bien. Je viens pour...
Don Juan. — Non, je ne vous écoute point, si vous n'êtes assis.
M. Dimanche. — Monsieur, je fais ce que vous voulez, je...
Don Juan. — Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
M. DixManche. — Oui, monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
Don Juan. — Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint vermeil, et des yeux vifs.
M. Dimanche. — Je voudrais bien...
Don Juan. — Comment se porte M™® Dimanche, votre épouse?
M. Dimanche. — Fort bien, monsieur. Dieu merci.
Don Juan. — C'est une brave femme.
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M. Dimanche. — Elle est votre servante, monsieur. Je venais...
Don Juan. — Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle ?
M. Dimanche. — Le mieux du monde.
Don Juan. — La jolie petite fille que c'est! Je l'aime de tout mon cœur.
M. Dimanche. — C'est trop d'honneur que vous lui faites, monsieur. Je vous...
Don Juan. — Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour?
M. Dimanche. — Toujours de même, monsieur. Je...
Don JuAiîf. — Et votre petit chien Brusquet, grbndet-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous?
M. Dimanche. — Plus que jamais, monsieur; nous ne saurions enchérir.
Don Juan. — Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille, car j'y prends beaucoup d'intérêt.
M. Dimanche. — Nous vous sommes, monsieur, infiniment obligés. Je...
Don Juan. — Touchez donc là, monsieur Dimanche. Êtes-vous bien de mes amis?
M. Dimanche. — Monsieur, je suis votre serviteur.
Don Juan. — Sans façon, voulez-vous souper avec moi?
M. Dimanche. — Non, monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...
Don Juan, se levant. — Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche et que quatre ou cinq gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
M. Dimanche, ^e levant aussi. — Monsieur, il n'est pas nécessaire et je m'en irai bien tout seul. Mais...
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Don Juan. — Comment! Je veux qu'on vous escorte et je m'intéresse trop à votre personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
M. DiMAtfCfiB. — Ah! Monsieur...
Don Juan. — C'est une chose qui ne se. cache pas, et je le dis à tout le monde.
M. DlMAKCHB. — Si...
Don Juan. — Voulez-vous que je vous reconduise?
M. Dimanche. — Ah! Monsieur, vous vous moquez. Monsieur...
Don Juan. — Embrassez-moi donc, s'il vous plaît. Je vous prie encore une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
(U sort.)
II sort et il laisse sa dupe confuse, ravie d'iHt pareil accueil, mais somme toute assez mécontente du résultat.
Monsieur Jourdain.
L'épanouissement eût été pluS' complet chez Monsieur Jourdain. Celui-ci voudrait rompre toute attache avec le passé ; il est le Bourgeois Gentilhomme^ c'està-dire le bon bourgeois vieilli derrière son comptoir qui s'efforce de singer les gentilshommes de cour, le nigaud qui a fort peu fréquenté l'école et pas du tout les réunions de bon ton et qui met sa cervelle, son échine et ses jarrets à une rude épreuve pour se donner les apparences d'un petit-maître. Ce type de vanité a été créé par Molière dans sa comédie Le Bourgeois Gentilhomme (1670).
M. Jourdain a entendu dire que les gens de qualité apprennent la danse, la musique,, l'escrime et la philosophie :