‹ Types populaires créés par les grands écrivains: Don Quichotte et SanchoChapitre 22 sur 34 · M. JOURDAIN PRENANT SA LEÇON DE DANSE · texte numérisé non relu

M. JOURDAIN PRENANT SA LEÇON DE DANSE

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« J'apprendrai donc tout cela aussi », dit-il.

Et il fait venir des professeurs qui l'ont bientôt

jugé :

« C'est un homme, à la vérité, dont les lumières sont petites, dit l'un, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens; mais son argent redresse les jugements de son esprit; il a du discernement dans sa bourse; ses louanges sont monnayées. »

On ne savait mieux dire ; c'est bien en effet l'argent qui fait toute la valeur de M. Jourdain. Chacune des leçons qu'il prend montre un nouveau côté de sa réjouissante bêtise. Voyez-le avec le maître de philosophie :

Le Maître de philosophie. — Que voulez-vous apprendre?

M. Jourdain. — Tout ce que je pourrai, car j'ai toutes les envies du monde d'être savant; et j'enrage que mon père et ma mère ne m'aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j'étais jeune.

Maître de philosophie. — N'avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences?

M. Jourdain. — Oh! oui, je sais lire et écrire.

Maître de philosophie. — Par où vous plaît-il que nous commencions? Voulez-vous apprendre la morale?

M. Jourdain. — Qu'est-ce qu'elle dit, cette morale?

Maître de philosophie. — Elle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et...

M. Jourdain. — Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables; et il n'y a morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl quand il m'en prend envie.

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Maître de philosophie. — Est-ce la physique que vous voulez apprendre?

M. Jourdain. — Qu'est-ce qu'elle chante, cette physique ?

Maître de philosophie. — La physique est celle qui explique les principes des choses naturelles et les propriétés des corps; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, Tarc-en-ciel, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grôle, les vents et les tourbillons.

M. Jourdain. — H y a trop de tintamarre là-dedans, trop de brouillamini.

Maître de philosophie. — Que voulez-vous donc que je vous apprenne ?

Jourdain. — Apprenez-moi Forthographe.

Maître de philosophie. — Très volontiers.

M. Jourdain. — Après, vous m'apprendrez l'almanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point... Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je souhaiterais que vous m'aidassiez à écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber aux pieds d'une grande dame.

Maître de philosophie. — Fort bien.

M. Jourdain. — Ce sera galant, oui.

Maître de Philosophie. — Sans doute. Sont-ce des vers que vous voulez lui écrire ?

M. Jourdain. — Non, non, point de vers.

Maître de philosophie. — Vous ne voulez que de la prose?

M. Jourdain. — Non, je ne veux ni prose, ni vers.

Maître de philosophie. — Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre?

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M. Jourdain. — Pourquoi?

Maitrb de philosophie. — Par la raison, monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.

M. Jourdain. — 11 n'y a que la prose ou lès vers?

Maître de philosophie. — Oui, monsieur; tout ce qui n'est point prose est vers; et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jourdain. — Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela ?

Maître de philosophie. — De la prose.

M. Jourdain. — Quoi! quand je dis : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit », c'est de la. prose ?

Maître de philosophie. — Oui, monsieur.

M. Jourdain. — Par ma foi ! il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela.

Ainsi, M. Jourdain est bien un parfait ignorant, plus même : un sot.

Voyez-le maintenant faire le paon :

Le Maître tailleur. — Je n'ai pas pu venir plus tôt, et j'ai mis vingt garçons après votre habit.

M. Jourdain. —Vous m'avez envoyé des bas de soie, si étroits que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.

Maître tailleur. — Ils ne s'élargiront que trop.

M. Jourdain. — Oui, si je romps toujours des mailles.

Maître tailleur. — Tenez, voilà le plus bel habit de la cour et le mieux assorti. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir;

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et je le donne en six» coups aux tailleurs les plus éclairés.

M. Jourdain. — Qu'est-ce que ceci? vous avez mis les fleurs en bas.

Mait«b TAILLEUR. — Vous nc m'avicz pas dit que vous les vouliez en haut.

M. Jourdain. — Est-ce qu'il faut dire cela ?

Maître tailleur. — Oui, vraiment. Toutes les personnes de qualité les portent de la sorte.

M. Jourdain. — Les personnes de qualité portent les fleurs en bas ?

Maître tailleur. — Oui, monsieur.

M. Jourdain. — Oh ! voilà qui est donc bien. Vous avez fort bien fait. Croyèz-vous que mon habit rn'aille bien?

Maître tailleur. — Belle demande! Je défie un peintre avec son pinceau de vous faire rien de plus juste.

M. Jourdain. — La perruque et les plumes sontelles comme il faut?

Maître tailleur. — Tout est bien. Voulez-vous mettre votre habit?

M. Jourdain — Oui, donnez-moi.

Maître tailleur. — Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà! entrez, vous autres. Mettez cet habit à monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité.

Quatre garçons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le haut-dechausses de ses exercices, les deux autres la camisole ; puis ils lui mettent son habit neuf pendant que la musique se fait entendre :

Garçon tailleur. — ;Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

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M. Jourdain. — Comment m,'appelez-vous?

Garçon tailleur. — Mon gentilhomme.

M. Jourdain. — « Moii gentilhomme! » Voilà ce que c'est que de se mettre en personne de qualité. Allez-vous-en demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne vous dira point : « Mon gentilhomme. » Tenez, voilà pour « mon gentilhomme ».

Garçon tailleur . — Monseigneur, nous vous sommes obligés.

M. Jourdain. — - « Monseigneur! » oh! oh! « Monseigneur! » Attendez, mon ami. « Monseigneur» mérite quelque chose et ce n'est pas une petite parole que « Monseigneur ». Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.

Garçon tailleur. — Monseigneur nous allons boire tous à la santé de Votre Grandeur.

M. Jourdain. — « Votre Grandeur! » Oh! oh! oh! Attendez, ne vous en allez pas. A moi « Votre Grandeur! » (Bas, à part). Ma foi, s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse. (Haut). Tenez, voilà pour Ma Grandeur.

Garçon tailleur. — Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.

M. Jourdain. — Il a bien fait : je lui allais tout donner.

Deux traits achèveront de peindre le Bourgeois Gen* tilhomme.

En dépit de M"** Jourdain, femme de grand bon sens et qui ne manque pas à lui rappeler vertement son origine, M. Jourdain refuse la main de sa fille à un homme accompli :

« Touchez là, monsieur : vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille.

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M"* Jourdain. — Votre père n'était-il pas marchand aussi bien que le mien?

M. Jourdain. — Peste soit de la femme! Elle n'y a jamais manqué. Si votre père a été marchand, tant pis pour lui; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme. J'ai du bien assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur et je veux la faire marquise. ^

M"* Jourdain. — C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux pas qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grande dame et qu'elle manquât par mégarde à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. « Voyez-vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? c'est la fille de M. Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants, qu'ils payent maintenant peut-être bien cher, en l'autre monde, et l'on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. » Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fille, à qui je puisse dire : « Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. »

M. Jourdain. — Voilà bien des sentiments d'un petit esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage : ma fille

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sera marquise en dépit de tout le monde; et si vous me mettez en colère, je la ferai duchesse. »

Aussi ouvre-t-il sa porte toute grande à un noble escroc qui le gruge de cent façons et lui fait feire tout ce qu'il veut en lui disant :

« Vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la chambre du Roi ! »

Monsieur Poirier.

Après la Révolution, M. Jourdain se transforme, du moins quant au dehors. La noblesse, dépouillée de ses privilèges, boude la société nouvelle et vit à l'écart, mais elle conserve le prestige de souvenirs séculaires, et M. Jourdain, toujours en quête de titres et de décorations, n'a pas renoncé à l'espoir de marier sa fille à un gentilhomme. Il se nomme maintenant Monsieur Poirier et sa recherche d'un gendre titré forme le sujet d'une excellente comédie d'ÉMiLE AuGiER : Le gendre de M. Poirier (1854).

M. Poirier a fait fortune dans le commerce; ayant des fonds à placer, il cherche un emprunteur et rencontre le marquis de Presles, jeune écervelé ruiné et possesseur de cinq cent mille francs de dettes. Il refuse de lui prêter quoi que ce soit, mais lui accorde sans difficulté la main de sa fille avec un million de dot. 11 a réalisé le rêve de M. Jourdain, mais il n'a pas encore réalisé le sien. 11 ne veut plus seulement, comme son aïeul, se mêler à la noblesse, il veut être noble lui-même, devenir pair de France, prendre part au gouvernement.

« Le commerce est la véritable école des hommes d'État, dit-il. Qui mettra la main au gouvernail,

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sinon ceux qui ont prouvé qu'ils savaient mener leur barque?

— Une barque n'est pas un vaisseau, lui répond avec beaucoup de bons sens son ami Verdelet; un batelier n'est pas un pilote, et lî^ France n'est pas une maison de commerce. On dirait, ma parole, que le gouvernement est le passe-temps naturel des gens qui n'ont plus rien à faire... Un bonhomme comme toi et moi s'occupe pendant trente ans de sa petite besogne ; il y arrondit sa pelote et un beau jour il ferme boutique et s'établit homme d'État... Ce n'est pas plus difficile que cela! Morbleu, messieurs, que ne vous dites-vous aussi Bien : « J'ai tant aune du drap que je dois savoir jouer du violon. » -^

N'importe, M. Poirier a son plan. Le. marquis de Presles appartient à une famille légitimiste; il est lui-même de ces fidèles de Charles X qui ne voient en Louis- Philippe qu'un usurpateur. Et le bon M. Poirier s'est dit :

« J'amènerai mon gendre à se rallier au gouvernement de juillet, lequel me paiera ma commission en me créant baron. »

On s'imagine quel est son désappointement quand le gendre qu'il a payé si cher refuse d'entrer dans sa combinaison.

L'explication est vive.

« Arrive donc! crie le marquis de Presles à l'un de ses amis, arrive donc! Sais-tu pourquoi Jean-Gaston de Presles a reçu trois coups d'arquebuse à la bataille d'Ivry? Sais-tu pourquoi François-Gaston de Presles est monté le premier à l'assaut de La Rochelle PPour^ quoi Louis-Gaston de Presles s'est fait sauter à la Hogue? Pourquoi Philippe-Gaston de Presles a pris deux drapeaux à Fontenoy? Pourquoi mon grand-pçre

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est mort à Qiiiberon ? C'était polir que M. Poirier fût un jour pair de France et baron! »

La réponse ne se fait pas attendre :

« Savez-vous, Monsieur, pourquoi j'ai travaillé quatorze heures par jour pendant trente ans? pourquoi j'ai amassé, sou par sou, quatre millions en me privant de tout? C'est afin que monsieur le marquis Gaston de Presles, qui n'est mort ni à Quiberon, ni à Fontenoy, ni à la Hogue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plume, après avoir passé sa vie à ne rien rien faire ! »

La rupture serait complète, si, à la fin, la jeune marquise, exquise de grâce et d'un grand cœur, ne réconciliait les deux adversaires.

Mais, on le voit, depuis la Révolution, M. Jourdain n'a pas seulement senti croître démesurément son ambition; il a bec et ongles et sait s'en servir.

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Harpagon.

On dit d'un homme qui sacrifie tout à son amour de l'argent : cest un Harpagon! Harpagon est en efFetle type parfait de l'avare. A l'énoncé de son nom on croit voir le grappin de ses doigts crochus. Ce personnage a été créé par Molière dans sa comédie de U Avare (1668).

Harpagon est un bourgeois opulent; la notoriété de sa fortune et l'obligation de sauver les apparences l'obligent à tenir un certain rang; il a donc un train de maison ; mais c'est là un stimulant à son avarice. Ecoutez les propos du voisinage et vous commencerez à être édifié sur son compte.

L'un dit qu'il fait imprimer des almanachs particuliers^ où il fait doubler les quatre-temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes auxquels il oblige son monde. L'autre ajoute qu'il a toujours une querelle toute prête à faire à ses valets dans le temps des étrennes ou de leur sortie d'avec lui, pour trouver une raison de ne leur rien donner. Celui-là conte qu'une fois il fit assigner le chat d'un voisin pour avoir mangé un reste de gigot de mouton; celui-ci,

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qu'on le surprit une nuit venant dérober lui-même Tavoine de ses chevaux et que son cocher lui donna, dans Tobscurité, je ne sais combien de coups de bâton.

Jamais on ne parle d'Harpagon que sous les noms d'avare, de ladre, de vilain et de fesse-mathieu, et jamais réputation ne fut mieux méritée. 11 a des chevaux, mais ils ne sont pas en état de marcher; on ne peut pas dire qu'ils sont sur la litière, les pauvres bêtes n'en ont point; mais Harpagon leur fait observer des jeûnes si austères que ce ne sont plus, comme le dit le cocher, « que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux ».

Un jour. Harpagon s'avise de vouloir donner à dîner. Grande merveille! 11 réunit ses serviteurs et -leur donne ses ordres. A la femme de charge, il dit: « Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de ne point frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue au gouvernement des bouteilles; et, s'il s'en écarte quelqu'une et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vou« et le rabattrai sur vos gages. » A ses deux valets, il dit : « Vous, Brindavoine, et vous, la Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas selon la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens et les faire aviser de boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, >et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau. »

Maintenant au tour de Maître Jacques, qui cumule les fonctions de cuisinier et de cocher :

(( Nous feras-tu bonne chère? demande Harpagon.

— Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

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